Chapitre33 : L'Œil du Monde
Le groupe d'Arno, Rand, Mat, et Loial allaient quitter Caemlyn. La tension était palpable, surtout avec le comportement de Mat qui empirait chaque jour. Depuis qu'ils avaient récupéré cette maudite dague à Shadar Logoth, il était devenu méfiant, plus sombre, et plus replié sur lui-même. Il refusait de se séparer de la dague, la serrant fermement comme si sa vie en dépendait. Rand le regardait avec inquiétude, et même Arno, pourtant rarement sérieux, ne pouvait s'empêcher de remarquer à quel point la situation devenait dangereuse.
Ils retrouvèrent , à la sortie de la ville, Moiraine, Lan, Nynaeve, Perrin, et Egwene. Les retrouvailles furent empreintes d'une étrange combinaison de soulagement et de méfiance. Moiraine, toujours calme et observatrice, s'avança vers eux, scrutant Mat d'un regard perçant.
"Moiraine," commença Arno en se frottant l'arrière de la tête, "Je crois que notre cher Mat a un petit souci. Genre un souci à la Shadar Logoth. Si tu pouvais jeter un coup d'œil... je préfère quand il n'a pas l'air de vouloir m'égorger dans mon sommeil."
Moiraine s'approcha de Mat, qui recula instinctivement, serrant la dague contre lui. Elle leva une main apaisante, ses yeux perçant cherchant à comprendre la source du mal.
"Il est touché par une force que je ne peux éradiquer complètement," dit-elle après quelques instants. "La dague de Shadar Logoth est maudite, remplie de l'ombre la plus pure. Elle s'accroche à l'âme de celui qui la possède. Je peux en diminuer les effets, mais tant qu'il ne se sépare pas de cette dague, il restera corrompu."
Un silence tendu s'installa. Rand sentit son cœur se serrer en voyant Mat si changé, presque comme une coquille de lui-même. Quant à Perrin et Egwene, ils étaient désemparés. Nynaeve, fidèle à elle-même, se montra d'abord incrédule, sa méfiance envers Moiraine refaisant surface. Lan, lui, resta silencieux, observant la scène avec sa froide efficacité habituelle.
Arno, fidèle à son style, rompit le silence.
"Bon, d'accord, c'est pas vraiment une grippe qu'on va soigner avec une tisane, mais t'as rien de mieux qu'un petit sort de désenvoûtement, Moiraine ?" demanda-t-il en feignant l'insouciance. "Je dis ça, mais vu l'état du gars, on dirait qu'il a passé la nuit dans un cercueil avec une horde de Trollocs."
Moiraine tourna un regard glacé vers lui, mais ne répondit pas. Arno haussa les épaules et murmura à Rand, "Eh bien, on peut dire que je me suis fait des amis."
Moiraine commença à travailler sur Mat, posant doucement ses mains sur lui, murmurant des mots anciens qui résonnaient à peine dans l'air. Mat se crispa, puis se détendit légèrement, son regard toujours dur, mais la dague dans sa main semblait perdre un peu de son éclat maléfique. Le visage de Mat se relâcha à peine, mais il ne parvint pas à se séparer de l'objet.
"Il doit se séparer de la dague," déclara Moiraine, fatiguée par l'effort. "Sinon, il ne pourra jamais être libre de son emprise."
Rand sentit son désespoir grandir. "Mat... tu dois l'abandonner," dit-il doucement, posant une main sur l'épaule de son ami.
Mais Mat secoua la tête, serrant plus fort encore l'arme contre lui. "Non... je ne peux pas," murmura-t-il. "Je ne peux pas."
Le groupe observait la scène, impuissant. Perrin se tordait les mains, Nynaeve fixait Moiraine avec défi, et Egwene, les yeux brillants, retenait difficilement ses larmes.
"Eh bien," dit Arno en croisant les bras, "on dirait qu'on va devoir coller à Mat jusqu'à ce qu'il comprenne que sa dague ne fait pas de lui un meilleur jongleur." Il lança un clin d'œil à Rand. "Mais bon, je suppose que c'est le genre d'accessoire qu'on ne trouve pas au marché."
Moiraine soupira. "Il doit rester sous ma surveillance. Nous devons agir rapidement. La corruption est plus forte chaque jour."
Arno hocha la tête, enfin plus sérieux. "Eh bien, on dirait qu'on a du travail. Mais ne vous inquiétez pas, Moiraine. Je suis là pour garder les choses... divertissantes."
Moiraine, exaspérée mais consciente de l'utilité d'Arno, se contenta de hocher la tête. Ils avaient encore un long chemin à parcourir, mais il était clair que la lutte pour sauver Mat ne faisait que commencer.
Alors que Mat se reposait sous la surveillance vigilante de Moiraine, le reste du groupe s'était réuni dans une salle discrète de l'auberge. Loial, le grand Ogier, semblait plus préoccupé que d'habitude, et cela n'avait pas échappé à Arno, qui observait toujours avec une pointe de sarcasme la gravité des discussions.
"Je crains qu'une grande menace pèse sur l'Œil du Monde," commença Loial, sa voix résonnant comme le grondement lointain d'un orage.
Rand se redressa, l'expression tendue.
"Les histoires que Perrin et Egwene ont entendues lors de leur voyage concordent avec ces présages sombres. Des armées de Trollocs, des murmures d'une grande bataille... Nous devons agir."
Le silence s'installa dans la pièce, chacun pesant le poids des paroles de Loial. Moiraine, les sourcils froncés, réfléchissait intensément. Finalement, elle prit la parole.
"L'Œil du Monde contient un grand pouvoir, un pouvoir qui doit être protégé à tout prix. Si le Ténébreux met la main dessus, ce monde sombrera dans les ténèbres éternelles."
Nynaeve, toujours méfiante, serra les poings. "Et quelle est ton plan, Moiraine ? Qu'attends-tu de nous ?"
Moiraine la regarda droit dans les yeux. "Nous devons atteindre l'Œil du Monde avant les forces du Ténébreux. Il n'y a qu'une solution : emprunter les Voies."
Le simple nom des Voies fit frémir plusieurs personnes dans la salle. Perrin baissa la tête, son visage fermé, tandis qu'Egwene écarquilla les yeux d'effroi.
Moiraine s'expliqua. "Je connais les dangers des Voies, mais c'est notre seule chance d'arriver à temps. Si nous prenons la route traditionnelle, nous n'y serons jamais avant les armées du Ténébreux. Si nous échouons, tout est perdu."
Rand, qui jusque-là était resté silencieux, prit une grande inspiration. "Si c'est la seule solution, alors nous devons y aller."
Loial hocha la tête, grave. "Je peux vous guider à travers les Voies. Elles sont corrompues, certes, mais je connais encore quelques chemins sûrs."
Perrin fronça les sourcils. "Rien n'est sûr dans ces Voies, Loial. Je le sens."
Moiraine fixa le groupe, impassible. "C'est un risque que nous devons prendre. Les Voies sont dangereuses, mais rester ici l'est encore plus."
Nynaeve n'était pas convaincue. "Et qu'en est-il des créatures qui y rôdent ? Les légendes parlent de dangers que même les Aes Sedai ne peuvent vaincre."
"Les Machin Shin," murmura Loial, sa voix lourde de peur. "L'ombre qui dévore tout sur son passage... mais avec de la chance, nous pourrons l'éviter."
Arno haussa les épaules, un sourire espiègle aux lèvres. "Bon, si j'ai bien compris, on a une chance sur deux de ne pas finir en pâture à une ombre maléfique ? Je crois que ça fait partie du package aventureux. Vous savez, le genre d'excursion où l'assurance vie ne couvre pas."
Lan, jusque-là resté en retrait, intervint. "Nous avons tous conscience des risques, mais Moiraine a raison. Il n'y a pas d'autre chemin. Si nous devons affronter les ténèbres, alors soit. Nous sommes prêts."
Egwene tremblait légèrement, mais elle se redressa avec détermination. "Nous devons le faire. Si cela signifie sauver ce monde, alors je suis avec vous."
Rand échangea un regard avec Perrin, sentant la lourdeur de la décision. Ils n'avaient pas signé pour cette guerre, mais il n'y avait plus de retour en arrière. Tous semblaient résignés à ce voyage mortel, sauf peut-être Arno, qui continuait de sourire.
"Eh bien, j'imagine que si je meurs dans ces Voies, ce sera une sacrée histoire à raconter. Enfin, si quelqu'un survit pour la raconter, bien sûr."
Moiraine, agacée par son attitude, soupira, mais elle savait qu'Arno avait un moyen bien à lui de gérer la peur et la tension. Peut-être était-ce sa façon de rester concentré dans les moments les plus sombres.
"Préparez-vous. Nous partirons dès que Mat sera suffisamment stable pour voyager," conclut Moiraine.
La décision était prise. Le groupe se préparait à plonger dans l'inconnu, empruntant un chemin où la lumière elle-même n'était plus qu'un lointain souvenir.
Les Voies étaient aussi sombres et terrifiantes que les légendes le laissaient entendre. Un vide oppressant, une ombre épaisse qui engloutissait tout. Les pierres du chemin, autrefois brillantes et sûres, étaient maintenant fissurées et rongées par le temps, et de grands vides sans fond séparaient certaines parties du chemin. Une atmosphère lourde pesait sur les épaules de chaque membre du groupe, comme si le poids de l'univers se resserrait autour d'eux.
Loial marchait en tête, son imposante stature semblant minuscule dans cette immensité sombre. Il était leur guide dans ce labyrinthe corrompu, où une mauvaise direction pouvait signifier la fin. Il parlait peu, concentré sur chaque pas, ses oreilles frémissant à chaque son.
Moiraine, Lan, et Nynaeve suivaient de près, leurs expressions figées dans la vigilance. Derrière eux, Rand, Perrin, et Egwene avançaient avec prudence, le silence pesant sur leurs épaules. Quant à Arno, fidèle à lui-même, il fermait la marche, sa voix brisant régulièrement le silence terrifiant des Voies.
"Eh bien, je dois dire, niveau ambiance, ils ont réussi leur coup. On se croirait dans la cave d'un troll qui n'a jamais entendu parler d'odeur de rose." Il souriait, mais même lui ne pouvait ignorer l'énergie maléfique qui imprégnait l'air.
"Ces Voies... ne sont plus ce qu'elles étaient," murmura Loial sans se retourner. "Autrefois, elles étaient des merveilles, permettant aux peuples de voyager d'un coin à l'autre du monde en un instant. Mais le Ténébreux les a corrompues, les a rendues dangereuses."
"Ah, encore lui," commenta Arno en hochant la tête. "Toujours là pour ruiner la fête, hein ?"
Nynaeve ne put s'empêcher de lancer un regard agacé à Arno, bien que même elle ressentait un petit soulagement en entendant ses répliques, aussi déplacées soient-elles. L'atmosphère pesante des Voies semblait écraser l'esprit de chacun, et tout ce qui pouvait distraire des dangers invisibles était un répit bienvenu.
Soudain, un bruit lointain se fit entendre. Un murmure. Une brise légère qui semblait parler, promettant des choses terribles. Perrin se figea.
"Qu'est-ce que c'était ?"
Moiraine tourna la tête, le visage grave. "Machin Shin," murmura-t-elle. "Le vent noir. L'ombre qui dévore tout sur son passage."
Rand sentit un frisson glacé parcourir son échine. "On peut l'éviter, n'est-ce pas ?"
"Si nous continuons à avancer sans nous arrêter, oui," répondit Loial, accélérant le pas. "Mais nous devons rester sur nos gardes."
Arno haussa les sourcils. "Alors, si je comprends bien, c'est comme une partie de cache-cache géante avec un tueur en série invisible ? Génial. Allez, on continue, les amis !"
Même Lan, toujours stoïque, jeta un coup d'œil rapide à Arno, comme s'il se demandait comment cet homme pouvait continuer à plaisanter dans un tel endroit. Mais c'était peut-être aussi ce qui les maintenait concentrés. Arno, avec ses répliques décalées et son humour, gardait l'ombre à distance, ne serait-ce qu'un peu.
Les heures passaient sans qu'ils ne sachent vraiment combien de temps ils avaient marché. Dans les Voies, le temps lui-même semblait se dilater, les minutes devenant des heures, les heures des jours. Chaque pas semblait plus lourd que le précédent. Et puis, enfin, après ce qui leur sembla être une éternité, Loial s'arrêta devant une immense porte en pierre, marquée par des inscriptions étranges et anciennes.
"Nous sommes arrivés," dit-il. "Le Shienar."
Le groupe émergea des Voies avec une précaution extrême, presque comme s'ils attendaient que quelque chose surgisse pour les engloutir avant qu'ils ne puissent s'échapper. Mais rien ne vint, et ils se retrouvèrent sous le ciel gris et froid du Shienar. Devant eux, la forteresse de Fal Dara se dressait fièrement, ses murs noirs dominant l'horizon.
Le Seigneur Agelmar Jagad et Ingtar Shinowa les accueillirent à la forteresse avec une certaine gravité. Les nouvelles d'une armée de Trollocs approchant ne laissaient place à aucune légèreté.
"Nous devons nous préparer," déclara Agelmar, sa voix grave résonnant dans la grande salle de la forteresse. "Les Trollocs approchent. Nous avons peu de temps avant qu'ils ne soient sur nous."
"Eh bien, ça a l'air d'une fête à ne pas manquer," lança Arno en s'appuyant contre un mur, un sourire en coin. "J'espère que vous avez prévu des snacks."
Ingtar jeta un regard perplexe à Moiraine, qui haussa légèrement les épaules, comme pour signifier qu'Arno était... simplement Arno.
Moiraine prit la parole. "La menace ne se limite pas aux Trollocs. Nous devons également nous préparer pour quelque chose de bien pire."
Lan hocha la tête. "Le Ténébreux déploie toutes ses forces. Ce n'est pas une simple bataille. C'est une guerre pour l'avenir de ce monde."
Le poids de ses mots s'abattit sur tout le groupe. Ils savaient que la bataille qui les attendait serait bien plus que de simples coups d'épée ou d'incantations magiques. C'était une lutte pour la survie de l'humanité elle-même.
La nuit était tombée sur la forteresse de Fal Dara, un calme pesant planait sur les murailles noires tandis que les préparatifs pour la bataille contre les Trollocs avançaient en silence. Les éclats d'épées affûtées et les murmures des soldats se fondaient dans l'atmosphère tendue, annonçant l'imminence du conflit. Le groupe, fatigué de leur voyage à travers les Voies, se trouvait dans la grande salle, discutant des tactiques à adopter pour la bataille à venir.
Arno, adossé nonchalamment à une colonne de pierre, observait les environs d'un œil tranquille, tout en jonglant avec l'idée de nommer un concours de 'l'ennemi le plus laid' parmi les Trollocs qu'ils allaient bientôt affronter. "Et franchement," lança-t-il en s'adressant à Rand, "je pense que Paulette et moi sommes prêtes à décerner le prix à l'un de ces affreux. Je parie qu'il en faudra pas mal pour me surprendre."
Rand esquissa un sourire nerveux, mais l'inquiétude pour la situation de Mat lui restait gravée sur le visage. Moiraine, quant à elle, était concentrée sur les rapports qu'elle venait de recevoir des éclaireurs. Les Trollocs approchaient rapidement.
Cependant, la tension dans la salle fut brusquement brisée par un cri provenant des remparts de la forteresse.
Lan bondit sur ses pieds, sa main prête à dégainer son épée. Moiraine se tourna rapidement vers les portes, un regard sombre marquant ses traits. Sans un mot, elle et Lan s'élancèrent hors de la salle. Arno, jetant un regard à Rand et Loial, haussa les épaules et fit signe aux autres de suivre.
"Eh bien, j'imagine que ça ne peut pas être une bonne nouvelle," lâcha Arno en courant derrière Lan.
Les remparts étaient plongés dans l'agitation. Des gardes tenaient en joue une silhouette mince et furtive qui tentait de grimper le long des murs de la forteresse. À la lumière des torches, son visage se dévoila, blême et tordu par une expression de pure folie. C'était Padan Fain.
Lan arriva le premier sur place, son épée dégainée, et posa un regard glacial sur l'homme. Moiraine, les sourcils froncés, s'approcha lentement, reconnaissant immédiatement l'étrangeté de la situation.
"Fain ?" souffla-t-elle, plus pour elle-même que pour les autres.
Padan Fain se débattait entre les mains des gardes, ses yeux fous roulant dans leurs orbites. "Vous ne pouvez pas m'échapper ! Je vous ai suivis depuis Champ d'Emond ! Je suis l'ombre qui vous traque, le chien du Ténébreux !" Sa voix était aiguë, déformée par une sorte de frénésie.
Les mots frappèrent Rand comme un coup de poing. Cet homme les avait traqués depuis leur départ de leur village natal. Il avait été là depuis le début. Moiraine serra les poings, comprenant enfin la portée de la trahison.
"Comment as-tu pu… ?" commença Lan d'une voix calme mais dangereuse, son épée s'élevant légèrement.
"Il ne le faut pas," l'interrompit Moiraine, s'approchant de Fain avec prudence. "C'est pire qu'un simple espion." Elle s'accroupit devant lui, le regard perçant. "Le Ténébreux t'a marqué bien plus profondément que je ne le pensais."
Fain éclata d'un rire rauque et incontrôlé. "Je suis plus que ce que vous croyez, Aes Sedai ! J'ai vu ce que vous n'oseriez même pas imaginer. Et maintenant, vous allez tous mourir."
Arno, toujours en retrait, observait la scène d'un œil acéré. "C'est moi ou il est carrément en lice pour le concours de 'l'homme le plus instable du coin' ?"
Moiraine se releva, son visage grave. "Nous devons le garder en vie," dit-elle, se tournant vers Lan. "Il sait des choses que nous devons comprendre. Il a été influencé par une force que nous ne pouvons pas sous-estimer."
"Je suis l'éclaireur du Ténébreux !" cria de nouveau Fain en se tordant. "Et bientôt, ils seront là, et vous ne pourrez rien y faire."
Moiraine ne répondit pas. Elle jeta un dernier regard à Padan Fain avant de se détourner, ses yeux se portant vers l'horizon lointain. "Ils arrivent," murmura-t-elle.
Le groupe retourna à la forteresse avec une énergie sombre. La révélation de la trahison de Padan Fain pesait lourdement sur eux. Arno, toujours en arrière, regarda Fain avec un air amusé, malgré la gravité de la situation.
"Vous savez," dit-il avec un sourire en coin, "si j'avais un sou pour chaque fois que je croise un fou en mission pour le Ténébreux, je pourrais peut-être acheter une nouvelle épée. Paulette commence à s'ennuyer avec toutes ces histoires."
Rand ne pouvait s'empêcher de lancer un regard à Arno, entre le soulagement et la confusion. "Comment fais-tu pour plaisanter, même maintenant ?"
Arno haussa les épaules. "Eh bien, c'est simple. Si tu ne ris pas, tu te fais dévorer par le désespoir. Et crois-moi, je préfère une bonne blague à une crise existentielle."
Dans la grande salle de Fal Dara, les préparatifs de la bataille contre les Trollocs s'intensifièrent. Les hommes et femmes du Shienar se tenaient prêts à défendre leur terre contre l'assaut imminent. Le groupe, quant à lui, se préparait pour continuer leur route vers l'Œil du Monde.
La Grande Dévastation s'étendait devant eux, un paysage déformé et corrompu par les ténèbres. Le sol lui-même semblait bouillonner sous leurs pieds, craquant par endroits pour laisser échapper des fumerolles noires et nauséabondes. Des montagnes tordues s'élevaient comme des ossements géants brisés, et l'air était lourd, oppressant, presque visqueux, comme s'il s'infiltrait dans leurs poumons pour les empoisonner de l'intérieur. Même le ciel semblait déchiré, des éclairs rouges et violacés déchirant l'obscurité sans jamais apporter de lumière.
"Ah, enfin ! Un endroit qui met vraiment l'ambiance," lança Arno en observant l'étendue cauchemardesque. "J'avais peur que ça devienne trop tranquille."
Rand, Loial, et le reste du groupe marchaient en silence, le visage tendu. Le poids de la corruption se faisait sentir à chaque pas, et même Loial, d'ordinaire si stoïque, paraissait inquiet. "Cet endroit... Il n'aurait jamais dû exister ainsi," murmura-t-il, presque pour lui-même.
"Si ça peut te rassurer, mon grand," répondit Arno en adressant un clin d'œil au géant, "ce n'est pas exactement sur ma liste des lieux de vacances non plus."
Alors qu'ils avançaient prudemment, des murmures incompréhensibles semblaient sortir des ombres mouvantes. Des créatures à moitié visibles glissaient à travers les failles du sol, disparaissant avant qu'on ne puisse les identifier. Rand serrait son épée, ses mains tremblantes sous l'effet du stress. Il avait beau être un fermier, la guerre et la magie l'avaient changé. Il le sentait dans chaque fibre de son être.
"Restez proches," ordonna Moiraine, son regard scrutant l'obscurité qui les entourait. "Les Ténèbres sont plus vivantes ici qu'ailleurs."
Mais même ses mots semblaient étouffés par l'épaisseur de la corruption ambiante. Chaque pas les rapprochait de l'Œil du Monde, un lieu mythique où se cachait une ancienne puissance, mais aussi un danger mortel. Tout le monde le sentait, même s'ils n'osaient pas le dire à haute voix.
Soudain, un craquement sec résonna à travers le sol, et deux silhouettes émergèrent des ombres, comme des spectres éveillés par la présence du groupe. Aginor et Balthamel, deux des Réprouvés, leurs corps corrompus par le Ténébreux et marqués par des siècles de ténèbres, se tenaient devant eux.
Arno leva un sourcil. "C'est moi, ou ces gars-là ont l'air de sortir tout droit d'une fête d'Halloween qui a mal tourné ?"
Balthamel, son visage caché derrière un masque noir, émit un rire guttural. "Les mortels insignifiants qui osent se dresser contre nous... vous serez brisés."
Aginor, ses traits déformés et flétris par des siècles de corruption, pointa un doigt décharné vers Rand, ses yeux brûlant d'une haine insondable. "Le Dragon Réincarné," cracha-t-il avec un sourire tordu. "Nous allons te détruire avant que tu n'accomplisses ton destin."
Le groupe se mit en position, leurs cœurs battant à l'unisson, prêts à affronter les Réprouvés. Arno s'avança légèrement, sa main serrant Claudette, son épée en acier, tout en gardant Paulette en réserve.
"Bon, alors on fait ça à l'ancienne ?" dit-il en lançant un regard à Rand. "Ou tu veux que je sorte les blagues avant de commencer à couper dans le vif du sujet ?"
Rand, cependant, ne l'entendait pas. Quelque chose avait changé en lui. Un feu brûlait dans ses yeux, une puissance inconnue et terrifiante. Le Saidin. Instinctivement, il sentit cette force l'envahir, se mêlant à sa peur et à son désespoir.
Alors que les Réprouvés se préparaient à attaquer, un éclair de lumière jaillit de Rand. Une énergie brute, indomptée, fit vibrer l'air autour de lui. Il ne savait pas comment il faisait cela, mais quelque chose, au plus profond de lui, le guidait. Un torrent de puissance éclata dans sa poitrine, brûlant son esprit, mais il n'avait pas le choix.
Aginor et Balthamel, pris de court, reculèrent un instant avant de se lancer à l'assaut.
Arno, tout en esquivant les attaques des créatures d'ombre qui les entouraient, commenta avec un sourire narquois : "Eh bien, il semble que notre ami le fermier ait enfin trouvé son mojo."
Rand levait ses mains, canalisant le Saidin de façon instinctive. Il ne comprenait pas ce qu'il faisait, mais chaque geste était empli d'une certitude effrayante. Des vagues de lumière pure déferlèrent sur les Réprouvés, les faisant vaciller.
"Et bien sûr, je suis relégué à la troisième ligne," marmonna Arno en tranchant avec Paulette un Trolloc qui s'était rapproché trop près. "Mais bon, qui d'autre peut dire qu'il a vu un fermier exploser deux Réprouvés ?"
Aginor hurla de rage en sentant l'énergie de Rand le submerger. Balthamel tenta de riposter avec une magie sombre et tordue, mais c'était trop tard. Rand, en une explosion de lumière, envoya une décharge d'énergie qui les frappa de plein fouet. Les Réprouvés s'effondrèrent, leurs corps se désintégrant dans un cri de douleur.
Mais alors que la lumière de Rand s'éteignait, une silhouette familière se dressa dans les ombres. Ba'alzamon, l'incarnation du Ténébreux, se matérialisa, dominant la scène avec une présence terrifiante. Rand le regarda, terrifié, mais quelque chose en lui le poussa à continuer.
"Rand !" cria Moiraine. "Ne laisse pas la peur te submerger !"
Arno, qui s'était éloigné des combats pour un instant, s'approcha avec un sourire en coin. "Tu l'as entendue, Rand. Ce gars-là n'est qu'un méchant en mal de reconnaissance. Tu vas lui montrer qui est le patron, ou c'est moi qui dois m'en charger ?"
Sans répondre, Rand leva de nouveau les mains. Cette fois, il savait ce qu'il devait faire. Il canalisait le Saidin avec plus de contrôle. Une lumière éclatante emplit l'air autour de lui, et avec un dernier cri, il déversa toute cette puissance sur Ba'alzamon.
Dans un éclat aveuglant, Ba'alzamon fut consumé par la lumière. Les ténèbres qui l'entouraient se dissipèrent, et le silence retomba sur la Grande Dévastation.
Arno baissa Paulette avec un soupir. "Eh bien, ça, c'était quelque chose." Puis, se tournant vers Rand avec un clin d'œil : "Hé, t'as fait du bon boulot. La prochaine fois, on monte un spectacle ensemble."
Mais Rand ne répondit pas. Son visage était blême, horrifié. Il avait canalisé le Saidin. Il savait ce que cela signifiait : la folie, la mort, l'horreur. Moiraine s'approcha de lui, posant une main réconfortante sur son épaule.
"Le Dragon est Réincarné," déclara-t-elle calmement, mais avec une gravité indéniable.
Arno se tourna vers le lecteur invisible, l'air pensif. "Et moi qui pensais être le plus bizarre de cette bande... Mais on dirait que c'est pas fini."
Rand fixait ses mains tremblantes, son esprit encore embrumé par l'immense pouvoir qu'il venait de libérer. Le Saidin... Il l'avait senti. Cette force brute, sauvage, indomptable, déferlant en lui, le consumant presque de l'intérieur. Le monde autour de lui semblait flou, distant, comme s'il s'effaçait sous le poids de cette révélation terrifiante. Il avait canalisé. Il avait utilisé le Pouvoir Unique.
La peur s'insinuait dans chaque fibre de son corps. La folie... La mort... Ces mots résonnaient en boucle dans son esprit. Il connaissait les histoires. Tous les hommes qui touchaient le Saidin finissaient par devenir fous, détruisant tout sur leur passage avant de succomber. Et maintenant, c'était son tour.
Moiraine s'avança lentement, ses yeux emplis d'une gravité que Rand n'avait jamais vue auparavant. Elle s'arrêta à quelques pas de lui, son visage impassible, mais ses mots étaient lourds de sens.
« Le Dragon est Réincarné, » dit-elle, sa voix douce mais implacable.
Ces mots frappèrent Rand comme un coup de poignard. Le Dragon Réincarné. Lui ? Le simple fermier de Deux-Rivières ? Le destin du monde sur ses épaules... Comment cela pouvait-il être vrai ? Il recula d'un pas, sa respiration haletante, luttant pour comprendre, pour accepter.
« Non... non, c'est impossible... » balbutia-t-il, cherchant un échappatoire à cette vérité implacable.
Moiraine posa une main sur son épaule, mais il la repoussa. « Non ! » cria-t-il, la panique éclatant dans sa voix. « Je ne veux pas de ça ! Je ne peux pas... Je vais devenir fou... Je vais... »
Arno, qui avait observé la scène en retrait, se rapprocha avec une expression plus légère que la situation ne le justifiait. Mais c'était bien son style. Il fit claquer Paulette contre son épaule et s'éclaircit la gorge d'un air nonchalant.
« Eh bien, les choses se compliquent, hein ? » dit-il en regardant Rand, les coins de ses lèvres tirés dans un sourire mi-sarcastique, mi-compatissant. « Bon, on dirait que tu viens de gagner le gros lot du destin... Mais rassure-toi, moi, je me balade depuis des années avec des cicatrices et une malédiction, et regarde-moi ! » Il fit un geste dramatique autour de lui. « Toujours beau gosse, toujours debout. »
Rand leva les yeux vers Arno, son visage blême, mais il y avait quelque chose dans l'attitude désinvolte du sorceleur qui, contre toute attente, apaisait un peu sa panique.
Arno s'agenouilla à ses côtés, posant une main sur son épaule, et ajouta, plus sérieusement cette fois : « Écoute, je sais que ça fait peur. La folie, la mort... Ce sont des concepts qu'on préférerait éviter, crois-moi. Mais tu n'es pas seul là-dedans. T'as des amis, t'as des gens qui te protégeront, te guideront. Et bon, si ça devient trop lourd, je suis là pour te rappeler que même au bord de l'abîme, on peut toujours en rire. »
Il tapota la joue de Rand avec une gentillesse déconcertante et se tourna vers Moiraine, les bras écartés comme pour apaiser tout le monde. « Alors, c'est quoi la prochaine étape, Moiraine ? Parce que là, franchement, après avoir battu un Réprouvé, ça mérite au moins un pique-nique, non ? »
Moiraine, malgré la gravité du moment, ne put s'empêcher de laisser échapper un léger sourire. Arno avait ce don étrange de désamorcer même les situations les plus sombres avec son humour inopiné. Mais elle savait que le plus dur restait à venir.
« Nous avons encore beaucoup à accomplir, » répondit-elle d'un ton plus doux, fixant Rand avec intensité. « Mais tu n'es pas seul. Le poids du monde ne repose pas uniquement sur tes épaules. Nous t'aiderons à porter ce fardeau. »
Rand, toujours perdu dans ses pensées, hocha doucement la tête. Mais l'angoisse persistait. Il savait que Moiraine avait raison. Ils l'accompagneraient, le guideraient. Mais au fond, c'était lui qui était marqué par ce destin terrible. C'était lui qui devait porter le titre de Dragon Réincarné, avec tout ce que cela impliquait.
« Et si jamais tu te retrouves sur le point de tout faire exploser, » ajouta Arno en se redressant avec un sourire, « eh bien, je serai là avec Paulette pour t'arrêter. Enfin, j'essaierai. Paulette a parfois un caractère bien à elle. »
Egwene, Perrin, Loial et les autres se rapprochèrent de Rand, chacun à leur manière, apportant leur soutien silencieux. Mat, toujours replié sur lui-même, serrait sa dague, luttant contre ses propres démons intérieurs.
La tension dans l'air semblait s'adoucir, même si chacun sentait le poids de ce qui venait d'être révélé. Rand était le Dragon Réincarné. Et cela signifiait que le monde allait changer. Pour le meilleur ou pour le pire.
