- Très honnêtement, je ne pense pas que ta peur d'avoir profité de moi soit la seule raison qui t'a fait fuir la discussion. J'irais même jusqu'à dire que si elle était vraie au départ, elle a fini par devenir un prétexte.
Derek fronça les sourcils mais ne dit rien. En tout cas, la façon dont le ton de Stiles devint acerbe lui déplut… Pas parce qu'il faisait correctement montre de sa colère en tant que telle. Il laissait entendre une douleur peut-être plus profonde qu'il ne l'imaginait.
- Ce que je pense, c'est que tu as senti quelque chose qui t'a déplu et dont tu as voulu te débarrasser au plus vite. Et je ne suis pas stupide, je peux le comprendre, insista Stiles, l'air cette fois-ci complètement fermé.
Son visage suintait le reproche, la rancœur. Sa colère n'était pas seule en lui. Il en avait gros sur le cœur et si Derek ne comprenait pour l'instant pas où il voulait en venir, nul doute que Stiles l'éclairerait très vite. Il trouvait toujours le moyen de se faire comprendre. Et s'il tournait autour du pot, s'il lui faisait des sous-entendus, s'il paraissait certain de ce qu'il disait… C'est que ce n'était sans doute pas sans raison. Il y viendrait, de toute façon.
- Ce que je te reproche, c'est de prendre comme une vérité générale ce que toi tu penses. On a fait une connerie, oui. Mais on l'a faite à deux et je ne vois pas dans quel monde tu as pensé qu'endosser seul cette responsabilité était valide, surtout dans la mesure où tu m'as pensé incapable de décider de ce que moi je voulais. Je suis peut-être mal, j'ai peut-être parfois des idées noires…
Derek frissonna et retint la poussée d'inquiétude qui le prit soudainement à l'entente de ces mots. Il savait que l'état de Stiles n'était pas au beau fixe, d'autant plus qu'il avait récemment rechuté, en témoignait la façon dont il avait surdosé son traitement… Le loup-garou s'efforça d'attendre calmement qu'il continue son discours mais mit un point d'honneur à garder ce qu'il venait de lui dire dans un coin de la tête.
- … Mais je suis capable de dire non quand je ne veux pas quelque chose.
Il fit une très légère pause.
- Et je pense que c'est ça qui a participé à ton silence. Je ne t'ai pas repoussé, j'ai… Fini par participer, parce que, peut-être, j'ai apprécié. Et ça, tu l'as senti. Ça t'a fait peur.
Le cœur de Derek rata un battement. Ces mots, il les entendait tout comme il les comprenait. Et ce qu'ils faisaient plus que sous-entendre le figea sur place. Stiles, de son côté, prit un air pensif.
- Sur le coup, j'étais surpris. C'était quelque chose d'inédit auquel je ne m'attendais pas et… Je ne sais pas, c'était tellement invraisemblable, qu'on s'embrasse.
D'autant plus qu'il ne se souvenait plus de qui avait initié le mouvement – peut-être l'avaient-ils fait de concert sans s'en rendre compte.
- Et j'ai honte, j'ai honte de le dire de vive voix, mais j'ai apprécié. Je sais pas, je me suis surpris à avoir aimé ce qu'on a fait. Parce que c'était doux, parce que ça semblait naturel, parce qu'on avait l'air… A l'aise l'un avec l'autre, comme si c'était juste normal.
Le nez de Derek le piqua. Amertume. Tristesse. Douleur. L'odeur de Stiles, la colère mise de côté, était peut-être aussi parlante que ses mots. Le loup-garou, le cœur battant, chercha son regard: mais l'hyperactif l'évitait. Il ne voulait pas le croiser. Sa honte, il la perçut et elle lui serra le ventre.
- Après ça, tu t'es éloigné, tu m'as ignoré, comme si… Comme si c'était de ma faute. Sauf que pour s'embrasser, il faut être deux. Et tu ne t'es pas enfui quand on l'a fait. Alors ce que je pense, c'est simple: tu as été pris d'un élan, une sorte d'impulsion… Tu t'es rendu compte que ça ne te plaisait mais comme tu as senti que moi, j'aimais, tu as pris peur. Ou ça t'a dégoûté, je ne sais pas. Je te crois quand tu dis avoir eu l'impression de profiter de moi, mais il n'y avait pas que ça. Il y avait cet aspect-là aussi et plus j'y pense… Plus je pencherais pour du dégoût. Tu peux être contre ce qu'on a fait, tu peux être contre ce que ça représente, ce que je peux être. Peut-être que toi de ton côté, tu ne savais pas, tu n'en étais pas certain et que ce baiser a fait taire ta curiosité. Ça Derek, je pouvais le comprendre… Mais tu ne m'as rien dit. Tu ne m'as pas laissé débriefer de ça avec toi et tu as décidé… De laisser les choses se faire toutes seules en évitant tout ce qui aurait pu nous permettre de passer rapidement à autre chose. Et moi, j'ai voulu t'aider, j'ai voulu… Prendre sur moi jusqu'à ce que cette histoire ne devienne qu'un souvenir. J'ai pensé que ça serait rapide, qu'il ne me faudrait qu'un jour ou deux.
Il fit une très courte pause. S'il était pourvu de capacités surnaturelles, sans doute aurait-il été surpris de ce qu'il aurait perçu venant de Derek… Un cœur battant à tout rompre et des émotions latentes, désormais grouillantes. Elles voulaient sortir, toutes. S'exprimer comme elles le devraient. Se mêler à celles de Stiles, les démêler, les apaiser.
- J'ai fait ce que j'ai pu pour que tu redeviennes le Derek que je connais. Que tu oublies ça pour cesser de t'éloigner. Si tu tiens vraiment à ce qu'on fasse comme si ce baiser n'avait jamais eu lieu, d'accord. Mais je veux que tu me le dises, que tu l'avoues.
Que tu cesses d'être lâche. Stiles ne le disait pas, mais Derek l'entendait… Et le pensait. En fait, c'était à lui-même qu'il s'adressait en se faisant entendre ces mots. Il devait arrêter de se voiler la face: oui, il fonctionnait étrangement et jusqu'à maintenant, ça avait plutôt bien fonctionné, mais… Sa façon de faire démontrait clairement sa difficulté à affronter ce qui le mettait mal à l'aise.
De fuir, en quelque sorte.
Sauf que Stiles ne méritait pas d'affronter la situation seul, d'en prendre la responsabilité comme s'il était fautif. Comme s'il devait s'en vouloir. Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, mais pas uniquement. Il y avait du faux, aussi. Et Derek, bien que peu à l'aise avec le sujet, comptait bien rétablir la vérité. Il le lui devait bien.
- Tu as terminé? Lui demanda-t-il après un court instant de silence, la voix rendue légèrement rauque par son malaise intérieur.
Parce qu'il voulait parler, lui aussi, mais sans l'empêcher de s'exprimer, de tout lui dire – d'où sa question. Sauf qu'elle était si mal posée que Stiles la comprit tout autrement. A la honte succéda la colère – encore. Elle flamboya dans son regard, prête à se déchaîner, sauvage dans sa forme, éclatante dans son intensité.
- Oui, répondit sèchement l'hyperactif.
Mais son cœur disait non et Derek ne put nier ce que ses battements irréguliers lui transmettaient comme information. Stiles avait des choses à dire, mais il choisissait de les taire. Sa colère le laissa pantois un instant jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il avait mal interprété sa question, la prenant comme une invitation à cesser de l'importuner. Or, l'hyperactif avait faux là aussi. Mais comment lui en vouloir? Derek était nul lorsqu'il s'agissait de parler. Il voulut néanmoins rapidement corriger le tir et lui expliquer qu'il voulait simplement s'assurer qu'il n'allait pas l'interrompre et parler lorsque ce serait son tour. Or, Stiles ne lui en laissa pas le temps et reprit la parole – il la lui vola, des éclairs dans les yeux:
- Puisque tout est clair, aide-moi à redescendre. Je retourne me coucher.
