Personne ne disait rien dans la chambre d'hôpital soumise à une semi-luminosité. Les stores de tissu jaune étaient baissés et la moustiquaire, dépliée par-dessus. On aurait pu entendre du bruit provenant du couloir, remarquez : après tout, c'était un hôpital. Et bien fréquenté, du reste, depuis les événements qui avaient fait s'effondrer le Mémorial de Babel sur lui-même.
La mère d'Ophélie avait en plus exigé de sa fille qu'elle laisse la porte entrouverte. De guerre lasse, la blessée avait renoncé à lui faire reconnaître qu'Octavio était son ami et qu'il n'y avait pas de raison de s'accrocher à des principes aussi futiles. C'était peut-être un moyen pour Sophie de retrouver un semblant de normalité, en dépit de l'image de son enfant blessée recluse à l'hôpital public d'une arche qu'ils n'avaient, eux-mêmes, jamais vue auparavant.
Heureusement qu'on n'entendait pas le moindre murmure, en fait. Ophélie n'aurait pas supporté que sa famille soit là, derrière, à l'écouter. Elle savait qu'ils étaient partis : il était en-dehors de leur pouvoir de rester discrets plus d'une poignée de minutes. Ce qu'elle avait à dire à Octavio, c'était un aveu de sentimentalité dont elle n'était si coutumière ni friande. Sa capacité nouvellement acquise à exprimer ses émotions semblait s'être dissoute dans un monde inaccessible en même temps que Thorn.
Mais elle ne pouvait pas imposer son mutisme et son détachement à Octavio. Elle lui devait trop de choses, leur amitié avait impacté sa vie, l'histoire même de ce monde, de façon trop considérable pour qu'elle ait le droit de lui dénier ces sentiments auxquels elle n'avait plus la moindre envie de donner corps. Enfin, quoi! C'était son ami. Et il était de toute façon impensable de rester campée sur les cendres de ce qu'il avait connu d'elle depuis leur rencontre à la Bonne famille.
Il lui avait déjà donné une autre chance, en revenant à son chevet en dépit de la révélation selon laquelle sa seule amie lui avait caché encore plus de choses que ce qu'il soupçonnait – et pourtant, il avait bien vu dès le départ qu'elle mentait à tout propos !
« J'ai été bouleversée de constater l'effondrement – à cette époque, croyais-je que ç'en était un – de la Bonne famille, dit-elle soudain, sans cesser de regarder son couvre-lit. Je ne dirais pas que ça a été un lieu merveilleux à chaque instant, mais j'y ai appris beaucoup de choses. »
Ophélie ne voyait pas l'expression d'Octavio et ce, même si elle l'avait voulu. Il était assis sur le bord de son lit mais dos à elle et il regardait le mur d'en face. Cependant, elle le vit tourner légèrement la tête quand elle se mit à parler.
« Cependant, c'est surtout la perspective que tu aies disparu en même temps que le conservatoire qui m'a fait mal, avoua-t-elle très vite. Je… ne me lie pas d'amitié bien souvent. En fait, ça ne m'était jamais arrivé avant "tout ça". Mais je me suis sentie proche rapidement de ceux qui sont devenus mes amis. »
Elle porta ses mains à ses lèvres et grignota la couture du gant, qui ne lui servait plus qu'à cacher le vide où auraient dû se trouver ses doigts. Cet excès d'appréhension l'étonna elle-même. Ça ne pouvait pas être uniquement causé par l'effort de sortir des mots qui souvent lui échappaient. Elle se rendit compte que devant ses yeux, dansait le moment où sa malhonnêteté envers Octavio lui avait soudain sauté au visage. C'était après le choc, le déni, puis la douleur causés par la disparition du conservatoire et de tous ses occupants. Elle s'était aperçu que son ami ne connaissait même pas son nom, ni rien de son passé, alors qu'il avait été réellement franc avec elle.
Un ami qui ignore comment vous vous appelez…
« J'ai senti que je m'étais mise à avoir confiance en toi, continua Ophélie, lorsque nous avons quitté le professeur Wolf à la suite de notre mésaventure avec le Sans-Peur. Mais j'ai redouté de te mettre en danger, alors. Tu ne devais rien savoir de l'Autre ni d'Eulalie Dilleux. Tu vois bien où cela a mené toutes les personnes qui se sont approchées trop près de cette affaire pour pouvoir faire demi-tour !
-Eula… Ophé… Eulalie… Ophélie, soupira Octavio, troublé, en se tournant un peu plus. Tu n'es pas sans savoir que je n'avais jamais eu d'amis non plus avant "tout ça", si c'est la manière dont tu décides d'appeler la transformation de tout notre monde. Je n'ai jamais eu que des suiveurs, qui s'occupaient à me flatter pour obtenir de moi only ce que ma filiation permettait comme position sociale. Mais j'avais cru entendre dire que les amis se devaient la vérité, au moins une partie de la vérité, si tu ne pouvais pas tout me confier. »
Octavio eut un sourire désabusé et ses yeux rouges se fixèrent sur les stores canari et les rayons de lumière ténue, qui dilataient exagérément ses pupilles extrêmement sensibles.
« Mais peut-être est-ce à moi que je devrais adresser ces reproches, admit-il. J'ai su directly que tu dissimulais, dès que j'ai posé le regard sur toi le premier jour de ton initiation, dans le laboratoire de la Bonne famille. Tu te souviens ? J'avais seulement pensé que tout ce qui s'était passé après ça, c'était réel.
-C'était réel, affirma Ophélie, sentant l'espoir lui revenir. J'ai contrefait une autre personne, mais seulement dans les histoires sur mon passé, et mon nom. J'ai toujours été moi-même quand nous avons vécu ces péripéties ensemble et je n'ai jamais menti quand je t'ai appelé mon ami. »
Octavio avait toujours l'air sceptique, mais comment aurait-elle pu lui en vouloir ? Elle savait que ce n'était pas par dogme buté qu'il réagissait ainsi: le mensonge était un pêché à Babel, et Octavio en avait toujours suivi rigoureusement les principes, mais il avait appris à les revoir sous le prisme d'événements plus grands. Le vrai problème, le vrai blocage, c'était qu'il avait mis beaucoup de cœur dans son amitié avec "Eulalie" et voilà qu'elle s'appelait Ophélie. Voilà qu'elle était native d'Anima, qu'elle était mariée à "Sir Henry", qui se nommait en fait Thorn et qui était l'ancien intendant du Pôle, voilà qu'elle était un nœud central dans le long écheveau d'événements qui avaient fait basculer les arches – leurs vies.
« Tu m'as entraîné dans ces histoires, même si tu n'en avais pas envie, tout en me déniant le droit de savoir dans quoi j'avais mis les pieds, déclara Octavio brusquement. Et l'activation de la corne d'abondance? J'ai cru comprendre que ça avait aussi un rapport very direct avec moi.
-J'ai cru que tu étais mort, laissa tomber Ophélie simplement. »
Un tremblement la parcourut de nouveau à ce souvenir, aussi éprouvant pour elle que celui de Gaëlle et Renard tombant dans le vide, Ambroise s'évaporant dans sa chaise roulante… L'écharpe monta jusqu'à ses yeux pour frotter derrière ses lunettes, alors qu'aucune larme ne coulait.
« C'était comme l'ultime offense que je ne pouvais plus endurer, souffla-t-elle, après tout ce que j'avais déjà dû sacrifier depuis le jour même où j'ai traversé ce miroir qui a libéré Eulalie Dilleux. Un vide de plus n'était pas tolérable. Mon pouvoir a créé quelque chose pour remplacer ta présence. Elle m'était devenu aussi indispensable que celle de toutes les personnes que j'ai… toujours… »
Les larmes qui coulèrent subitement sur ses joues, lui permirent de sauvegarder sa réserve naturelle, mais elles étaient presque plus embarrassantes. Ophélie s'était promis qu'elle ne pleurerait plus avant d'avoir retrouvé Thorn.
Octavio fit grincer le sommier en se plaçant face à elle. Puis, il se pencha en avant et la serra dans ses bras.
Elle était maigre comme un oiseau. Ophélie en eut conscience quand elle s'appuya contre son ami, les bras le long du corps car elle n'avait plus aucun doigt à accrocher au revers de sa redingote. Le souffle court, elle posa sa joue sur son épaule et ferma les yeux.
Ce n'était pas courant qu'elle accepte les câlins, ni qu'Octavio en fasse, mais le moment était tellement intense que ni l'un, ni l'autre, n'aurait même envisagé de réfléchir à la question. C'était l'aboutissement normal de tous les sentiments terribles, intenses; les sentiments de deuil, tout simplement, qu'Ophélie avait éprouvés quand elle avait cru que son ami était mort. Le contact de l'épaule sous sa tête et du tissu bleu foncé de la redingote d'avant-coureur, qu'elle connaissait bien parce qu'elle avait porté la même, la réconfortait plus sûrement que n'importe quel "C'était une fausse nouvelle, tout va bien, je suis là". Elle se rendit compte, à ce moment-là, que les images de Gaëlle, Renard et Ambroise n'étaient pas dans son esprit pour rien : elle redoutait toujours de reperdre Octavio, comme s'il n'était jamais vraiment revenu de l'Envers et que tout ceci ne pût être qu'un rêve. Ou comme si la vie, étant ce qu'elle était, pouvait lui enlever à tout instant un des seuls amis qui lui restaient.
Gaëlle, Renard, Ambroise. Elisabeth (ou Eulalie) et Archibald n'en avaient plus pour longtemps.
Il lui restait, dans ce monde, Blasius, Wolf, Cosmo – et Octavio. Les deux extrémités de l'écharpe se refermèrent autour de lui avant qu'Ophélie ne puisse même y penser, le vêtement animiste mû par ses sentiments.
Sa peur, sa tristesse, son désespoir…
Elle se remit à pleurer sans pouvoir s'en empêcher.
Ophélie sentit la main d'Octavio venir sur son dos au lieu de son épaule et entreprendre de frotter ses muscles tendus d'un geste maladroit.
« Je suis désolé, souffla le Visionnaire, vraiment désolé… J'aurais dû te faire confiance et non pas te penser capable de m'avoir menti sur notre amitié…
-Non, hoqueta son amie, je comprends… Je suis navrée que tu aies été mêlé à tout ça…
-Well, si j'ai bien compris, "tout ça" s'est joué bien avant la Déchirure. Je ne crois pas qu'on puisse dire que tu es fautive. Il faudrait que tu sois aussi âgée que les esprits de famille et après avoir vu Elisabeth... »
Un reniflement de surprise échappa à Ophélie et calma temporairement ses larmes.
« Tu ne viens quand même pas de dire ce que je pense ? murmura-t-elle en profitant de leur échange de regard pour poser sa tête sur l'autre épaule d'Octavio. »
La bouche de son ami était tordue par un pli ironique qu'il réservait, autrefois, à ses piques hostiles à son égard, lorsqu'il déniait son droit d'appartenir à la Bonne famille. Elle n'aurait jamais pensé, dans ces moments-là, qu'un jour cette expression la ferait sourire.
« Je ne te pensais pas comme ça, souffla Ophélie en remontant ses bras contre elle pour appuyer le contact.
-Surprising ! Tu ne connais donc pas tout de moi non plus, lança Octavio d'un ton détaché.
-Je te suis vraiment reconnaissante, tu sais, d'être revenu.
-Je n'avais pas le choix. Tu es la seule amie que j'aie jamais eue. Et j'avais besoin de quelqu'un pour faire garder Seconde. »
Ophélie se trouva un peu plus à l'aise avec ce mode de communication et, progressivement, elle parvint à retrouver un semblant de vaillance. L'écharpe continuait de serrer Octavio, mais elle était plus lâche, plus détendue. L'Animiste garda malgré tout sa joue contre son épaule un petit moment de plus.
«Tu as froid ? demanda son ami en sentant le petit frisson qui lui parcourut l'échine.
-Non, ça va, affirma Ophélie. Je crois que les médecins appellent ça "un contrecoup" des événements.
-Sacrés événements ou il n'en fut jamais. »
Il fallait dire que le cou et la tête constamment exposés au froid, depuis qu'on avait dû lui raser entièrement la tête pour pouvoir soigner sa blessure, n'aidait pas à combattre l'air conditionné, parfois trop poussé. Mais là, serrée dans les bras d'Octavio, Ophélie se sentait bien.
Pas "mieux", parce qu'il y avait trop de choses qui lui manquaient. L'acceptation, le recul, la santé, le repos, le changement, retrouver Thorn, pour que la vie lui donne l'impression de filer droit.
Mais pour l'instant, "être bien" encore quelques minutes, c'était tout ce à quoi elle pouvait rêver.
