J'y vais à deux à l'heure mdrr, mais revoilà quelques textes également écrits au cours du mois d'octobre :) Comme toujours, un immense merci à Zofra pour son avis sur ces petits textes et son soutien durant l'écriture c:

Personnages/Pairings : Seishirô Nagi/Reo Mikage
Rating : T


18 : En chute libre

Hé, Nagi...

C'était un jour comme les autres, pourtant. Aujourd'hui. Quand Seishirô a senti la conscience lui revenir, ce matin, et qu'il a cédé à sa première envie de bâiller de la journée sans pour autant ouvrir les yeux, jusqu'à ce qu'une larme se forme au coin de sa paupière droite – c'était après une nuit normale.

Il avait même bien dormi, pour dire. Dans le même lit que d'habitude ; sur des oreillers dont la texture moelleuse à souhait n'a jamais changé depuis qu'il les a choisis avec Reo, et dans des draps qui ont toujours la même odeur. Lessive mêlée du parfum de riche de Reo. Un peu du sien aussi, peut-être, mais les parfums de riche tiennent mieux et sentent plus fort, c'est bien connu ; quant à Seishirô, lui, il ne met le sien qu'une fois sur deux ou trois. Que quand Reo le lui y fait penser, en fait. Alors les draps sentent comme Reo – et ce n'est pas Seishirô qui s'en plaint.
Reo était là aussi, d'ailleurs. Déjà levé, parce que la place à côté de Seishirô dans le lit était vide, mais encore dans le coin, parce que ce sont ses doigts dans ses cheveux qui l'ont réveillé. Yep, rien à signaler de ce côté-là non plus. Juste les caresses qu'il reconnaîtrait entre mille, d'une main délicate mais forte qu'il reconnaîtrait entre mille. La voix de Reo pour l'empêcher, difficilement, d'enfouir son visage plus fort contre le matelas qui sent bon et de se rendormir – un peu accusatrice, et en même temps, toujours si douce. Tendre.

Est-ce que c'est ça, le problème ? Est-ce que c'est parce que Seishirô manque de se rendormir tous les matins, et que Reo doit à chaque fois lui tirer l'oreille ou lui pincer le nez, quand il en a marre de le câliner, pour le convaincre de sortir du lit ? C'est pénible, de se lever. Seishirô dirait même que c'est le moment le plus relou de la journée. Mais si c'est ça... Ça, il peut changer...

Il pensait que ça allait, pourtant. Il veut dire, même si Reo le lui reproche de temps en temps, il n'a jamais l'air en colère non plus ; s'il se débrouille bien et qu'il arrive à prendre le bon air mal réveillé, à avoir les cheveux décoiffés juste comme il faut quand il se redresse, Seishirô arrive même à gagner un bisou en récompense pour avoir obéi, en général. Même lorsqu'il est pressé, Reo ne lui en veut jamais... Il fait la moue, mais ça ne dure pas longtemps. Ce matin encore, il portait le cardigan qu'ils ont acheté à Noël et une partie de ses cheveux relevés en queue de cheval. Entre ses mains, une tasse, dont s'échappait un peu de fumée mais qui sentait le citron – du thé. Le préféré de Seishirô. Et son sourire...

Quand Reo sourit comme ça, Seishirô pense à la photo qu'ils ont encadrée, sur l'étagère de la chambre.
Quand Reo sourit comme ça, Seishirô se souvient de l'ascension.

La Coupe du Monde des U20 de l'an dernier. Reo et lui, avec tous ceux de Blue Lock, représentaient le Japon. Il se rappelle chacun des matchs, bien sûr ; l'adrénaline dans ses veines à chaque étape ; mais surtout, l'euphorie de la finale.
La première demi-heure tendue, le premier but encaissé. L'agressivité des Allemands en face. Puis la passe décisive de Reo, la consécration de leur vision à tous les deux, jusqu'à son propre but, pour égaliser, juste avant la fin de la première mi-temps ; les bras de Reo autour de sa taille et son visage enfoui entre ses omoplates. Une célébration qui n'a eu l'air de durer qu'une seconde. Ensuite, ça a été la deuxième mi-temps, le jeu de Sae qui a permis à Rin de marquer, puis le but magistral de Kaiser – la probabilité de la défaite imminente. Jusqu'à la dernière action d'Isagi.
Tout ce que Seishirô se rappelle, après, c'est le tonnerre d'applaudissements dans le stade. Les larmes dans les yeux de Reo, pour cristalliser leur si belle couleur. Puis Reo lui-même, qui se jette dans ses bras, les deux mains autour de sa nuque, son regard brillant d'incrédulité et de joie ; et leurs lèvres qui se rencontrent. Sa langue. Son souffle. Son rire. Encore une fois, sous les sifflements de Chigiri – rien à faire. Juste Reo et lui dans l'équipe qui vient de remporter le match le plus important, Reo et lui sur le terrain où ils viennent de réaliser leur rêve commun. Reo et lui maîtres du monde.

Et tout est parfait, depuis. Reo est de plus en plus adorable à chaque jour qui passe. Ses cheveux ont poussé et il sourit à chaque fois que Seishirô joue avec l'une de ses mèches, en même temps que ses joues deviennent un peu rouges ; l'appartement est à Seishirô, en théorie, puisqu'il l'a acheté avec son cachet de la Coupe du Monde en remplacement de celui que ses parents louaient pour lui avant, mais c'est Reo qui a contacté les agences immobilières. Reo qui l'a aidé à le choisir. Reo qui s'est occupé de toute la décoration, et Reo qui a gardé le double des clés – évidemment.
Ils s'embrassent encore régulièrement, aussi, en particulier la nuit. Toutes les nuits, en fait, en dehors de celles où Reo n'est pas en ville, parce que la deuxième chambre n'est qu'une chambre d'amis ; et même un asocial comme Seishirô sait que la façon dont leurs corps s'unissent n'a rien d'amical. Lorsque les taquineries et les rires amusés de Reo se muent en gémissements et en soupirs de plaisir. Puis le jour arrive et Seishirô reste collé contre Reo, les bras autour de sa taille, la tête sur son épaule pendant qu'il cuisine-

Est-ce que c'est ça, alors ? Est-ce que Reo en a marre de cuisiner ? Étant donné la batterie de chefs qui s'occupent des menus chez ses parents toute l'année, ce ne serait pas étonnant, tout compte fait – Seishirô essaie d'aider, des fois, mais il n'est pas dupe. Il sait qu'il n'est pas un génie pour ça. Mais ça aussi, c'est quelque chose qu'il peut améliorer. Il peut prendre des cours de cuisine, s'il faut, il peut faire des efforts, pour autant que...

Hé, Nagi. Je crois que... Je crois qu'il est temps qu'on s'arrête là.

C'est juste quelques mots – mais la chute fait d'autant plus mal qu'elle est soudaine.
Et dans les secondes qui se sont écoulées depuis que Reo a prononcé cette phrase, dans le temps depuis que l'estomac de Seishirô est lourd et que le mauvais pressentiment tambourine dans sa poitrine, son esprit a déjà fait le tour de toutes les explications, de toutes les solutions dix fois. Des dizaines de fois. Mais rien à faire – les poings de Reo se resserrent quand même sur ses genoux. Le geste froisse quand même le tissu de son pantalon.

« C'était- bien. » Il déglutit. Les yeux rivés sur le tapis au pied du canapé – celui qu'ils ont choisi ensemble, ça aussi, Seishirô pour la matière toute douce, Reo pour le motif original. « Mais ça ne peut pas continuer, hein ? »

Sa voix sonne comme s'il se parlait à lui-même ; et peut-être bien que c'est le cas, parce que Seishirô ne comprend pas. Seishirô l'entend à peine, même, jusqu'à ce qu'il s'éclaircisse la voix.

« Bien. » Non – qu'est-ce qui est bien, quand Reo fronce les sourcils comme ça, quand Reo évite son regard comme ça ? « Je t'ai laissé le double des clés sur la table. Essaie de- Essaie de prendre soin de toi, d'accord ? »

Alors que- Alors que c'est le travail de Reo, ça, de prendre soin de lui-

Seishirô n'a pas le temps de le lui dire, cependant. Il est debout dans l'encadrement de la porte de la chambre, de leur chambre, sa tasse de thé vide encore tiède entre les mains, et il n'a pas le temps de parler du tout. D'un seul coup, son cœur bat trop fort dans sa poitrine pour qu'il s'entende penser ; et pourtant ce n'est pas comme dans les matchs, quand sa concentration est maximale et qu'il ne voit plus que le ballon, les cages, Reo. La victoire. Non, maintenant, c'est presque comme si la Terre tournait trop vite, et le temps qu'il cligne des yeux, Reo est debout, Reo tourne la tête, Reo s'apprête à partir-
S'il le laisse passer la porte, il ne le reverra jamais.
Une évidence. Comme lorsque l'adversaire est près des buts et qu'on voit déjà l'angle de tir.

Alors Seishirô court. Se débarrasse de la tasse entre ses mains et le rattrape en quelques enjambées ; puis s'interpose, retient son bras pour faire durer l'action encore un peu.

« Reo, attends ! » C'est rare qu'il crie, mais il faut. « Je ne comprends pas. Qu'est-ce qu'on doit arrêter ? »

Reo se retourne pour lui faire face, et l'espace d'une seconde, le cœur de Seishirô hésite à ralentir – jusqu'à ce qu'il voie les larmes, dans les yeux de Reo. Les larmes si différentes de celles de la Coupe du Monde, et que Reo tourne la tête.

« … Lâche-moi, s'il te plaît. Tu me fais mal. »

Seishirô ne serrait pas si fort. Mais il raffermit sa prise.

« Qu'est-ce qui ne peut pas continuer ? » Il insiste. Sans cesser de le regarder, même si Reo refuse de lui rendre la pareille. « Reo… »

C'est le ton, au final, qui a l'air de le convaincre. Même si Reo ne fait que rire, dans un premier temps ; ce n'est pas le rire dont Seishirô a l'habitude, pas celui de quand ils viennent d'écraser l'équipe adverse ni de quand il bâille pour la douzième fois de la matinée ni de quand il chipe un cookie fait par Reo avant que la plaque n'ait eu le temps de refroidir, et. Les épaules secouées de quelque chose, Reo essuie ses yeux d'un revers de la main.

« Tout », finit-il par répondre. Le ton on ne peut plus simple, comme si c'était… logique. « Ça. C'est bon, Nagi, on l'a fait. On a gagné la Coupe du Monde. » Et bien sûr qu'ils sont champions du monde, mais- Tandis que Reo marque une pause, Seishirô cligne des yeux et ne comprend pas. « … Nagi, tu n'es même pas gay. »

Ne comprend toujours pas. Quel est le rapport ? Où est-ce que Reo veut en venir ? Qu'est-ce que ça veut dire, Reo-
Si Reo n'aime pas qu'il mette des heures à se lever le matin, il peut se réveiller plus tôt. Si Reo n'aime pas qu'il ne l'aide jamais vraiment à cuisiner, il peut prendre en charge les repas. Si Reo n'aime pas qu'il laisse traîner ses vêtements sales à côté du panier à linge ou qu'il ne range pas ses tasses dans le lave-vaisselle, il veut bien s'occuper des tâches ménagères – de toutes les tâches ménagères. Si Reo le lui demande, tant que Reo le lui demande, il est d'accord de- Faire plus de sorties, organiser des fêtes plus souvent, l'accompagner où il le voudra, même aller voir Isagi, lui faire des tas de surprises, prendre soin de Reo lui aussi-
Il a juste besoin de comprendre. De savoir. Et que Reo soit près de lui.

« … Et notre promesse ? demande-t-il enfin, la voix basse. Parce que c'est la dernière chose qui lui reste.
– Notre promesse ? répète Reo, l'air… un peu surpris. Mais on l'a fait, je viens de te le dire. On a gagné, mon t-… C'est fini. »

Ouch. L'hésitation fait mal, mais Nagi secoue la tête.

« Pas celle-ci, essaie-t-il encore. La Coupe du Monde, c'était le rêve de Reo. Je parle de… Blue Lock. »

Les yeux de Reo restent écarquillés, comme s'il ne comprenait pas. Lui non plus. Est-ce que c'est ça, alors? Est-ce qu'ils ne se comprennent juste pas? Jamais?

« Rester ensemble… ? » finit-il par reformuler, d'une petite voix et avec prudence – malgré ses yeux qui osent remonter, rien qu'une seconde, avant de redescendre. « M-Mais on est restés… On a formé une équipe… On a gagné… »

Mais ce n'est pas ça. Malgré lui, les doigts de Seishirô se resserrent encore un peu autour du poignet de Reo, au point que Reo plisse brièvement les paupières.

« Pas juste rester ensemble. Reo, tu m'as promis- » Et parce qu'il n'y a pas d'autre manière de le dire, parce que Seishirô ne connaît pas d'autres mots pour décrire ce qui compresse son cœur et pèse sur tout son estomac- « Rester ensemble jusqu'à la fin. »

Et d'un seul coup, à ce mot-là- Seishirô n'en est pas sûr, d'abord, n'oserait pas se prononcer- Mais il lui semble que Reo… redresse un peu la tête. Cherche à nouveau son regard. Et dans ses yeux qui sont toujours si beaux, même avec les larmes, il y a comme… de l'espoir ? Plus mince et plus fragile que lorsque la situation est désespérée sur le terrain, mais…
Les battements du cœur de Seishirô n'ont plus aucun rythme dans sa poitrine. Ça fait presque… mal, et en même temps – il a l'impression que c'est pour le mieux. Pour autant qu'il trouve enfin les mots… Pour autant que Reo comprenne.

« Ah, et c'est faux, ajoute-t-il alors. Comme prévu, Reo a l'air déstabilisé ; cligne des yeux et l'interroge du regard.
– Hein ?
– Je suis gay », annonce alors Seishirô. « Je crois. » Mais plus il y pense, plus les mots tremblent un peu sur ses lèvres sèches, plus ça lui semble juste vrai. À une seule exception près- « Ou c'est juste que j'aime Reo. »

Quoi qu'il en soit – le résultat est le même. Devant lui, le visage enfin relevé pour lui faire face, Reo ouvre grand les yeux, puis la panique apparaît dans son regard. Son visage rougit de deux teintes jusqu'à ses oreilles ; en même temps qu'il utilise sa main libre pour essayer d'en dissimuler une partie, mais c'est peine perdue. Plus il a l'air gêné, plus il cherche sans les trouver les mots pour lui répondre, plus le cœur de Seishirô prend de la place à l'intérieur de lui, et plus il a la confirmation que c'était bien ça, en fin de compte-
Pas le temps qu'il met à se lever le matin. Ni ses capacités limitées en cuisine. Même pas son assiduité dans les tâches ménagères ou le nombre de surprises qu'il arrive à organiser pour Reo. Simplement – l'aimer, une chose qui lui vient aussi naturellement que de respirer, la seule chose qui ne soit pas pénible dans ce monde… et penser à le lui dire. Parce que Reo n'est pas très doué pour deviner.

Alors, lorsque quelques instants plus tard, un peu calmé, Reo essuie ses larmes et le regarde, lui sourit à nouveau, juste comme ce matin, juste comme lorsqu'ils sont au plus haut-

« Demande-le moi en bonne et due forme, alors. Allez. »

Seishirô attrape ses deux mains entre les siennes, avec douceur, infiniment plus qu'un peu plus tôt, et sait exactement ce qu'il doit dire pour leur éviter la chute – et celle-ci, et toutes celles à venir.

« Reo.
– … Nagi. »

Une seconde encore.

« Épouse-moi, s'il te plaît. »

(La réponse ne se fait pas attendre- J-Je voulais dire, demande-moi de sortir avec toi d'abord ! Idiot !
Mais sous toutes ces protestations, Seishirô voit bien qu'il sourit – alors il décide de prendre ça pour un oui.)