Personnages/Pairings : Yô Hiori/Rin Itoshi, très légère mention de Rin/Sae à sens unique
Rating : T
Attention : Brèves mentions de sentiments incestueux à sens unique et de blessures auto-infligées.
20 : Un bon bain chaud
Chaud.
Ses yeux vides fixent l'eau du bain qui recouvre jusqu'aux genoux ses jambes croisées en tailleur, et soudain, c'est la première chose qui le frappe. Comme l'eau est chaude. Pas tiède, parce qu'il déteste tiède, mais pas bouillante non plus – même s'il préférerait, parce que bouillante fait mal. Et que ça ne se fait pas de vouloir faire mal et avoir mal. J'vais me faire engueuler si tu sors de là tout rouge, Rin. La voix de ses souvenirs, sa voix, imperturbable, solide au centre de tout le reste, suivie de : Bleh. Une langue qui se tire. La sienne qui fait de même. Apprendre par mimétisme. Bleh.
... Son grand frère est le plus gentil du monde. Tellement gentil que c'est toujours lui qui fait couler l'eau du bain, et qui s'assure qu'elle soit chaude comme il le faut avant que Rin ne s'y plonge tout entier ; assez, mais pas trop. Puis il reste, assis au bord de la baignoire pendant que Rin enfonce les canards en plastique jusqu'à l'émail et s'énerve de les voir encore revenir à la surface, il reste et il grimace et il l'attrape par les cheveux pour le remonter de force lorsqu'il se jette sous l'eau à son tour-
Mais aujourd'hui la main contre son crâne n'est pas la bonne, et la douleur qui bloque la trachée de Rin et compresse sa poitrine n'a jamais été si près de l'engloutir.
La gorge nouée, le cœur dont les battements sourds se réverbèrent encore jusque dans l'estomac, Yô se laisse enfin, doucement glisser jusqu'au sol – et ses genoux découverts cognent le carrelage humide, les restes d'eau imbibent sans doute les pans de son training retroussé, mais pas une seconde il n'autorise sa main à quitter les cheveux trempés de Rin. Assis dans la baignoire, de l'eau jusqu'aux genoux, tandis que lui se trouve juste à côté.
Quelques secondes s'écoulent, durant lesquelles Yô garde le front appuyé contre le rebord. Ou peut-être qu'il y en a assez pour faire une minute ? Le silence trop vaste, presque liminal n'est troublé que par les clapotis de l'eau, aussi rares que Rin reste immobile. La lumière trop intense heurte les carreaux des quatre murs et ses reflets ont tous l'air si faux. L'émail blanc est froid contre sa peau.
Tu m'as fait peur, Rin-kun.
Les mots lui brûlent les lèvres, rien qu'une seconde, mais il les retient – ce n'est pas parce qu'il a besoin de les dire que Rin a besoin de les entendre, lui. Il ne peut pas prendre le risque de faire plus de mal que de bien. Non, au lieu de ça, Yô se permet un soupir, silencieux mais sincère ; se force à redresser la tête, en s'interdisant de garder les yeux ailleurs que sur le garçon dans la baignoire ; et trouve la force encore de replacer une mèche trempée derrière son oreille. De passer le pouce contre sa tempe, en une caresse.
Il aurait dû se douter que ça se passerait comme ça, en vérité. Sans se prétendre son meilleur ami, ni même un ami proche – en tout cas pas selon l'intéressé, c'est sûr –, il connaît Rin. De tout leur groupe d'anciens de Blue Lock, il est même sans doute celui qui le connaît le mieux. Celui avec qui il passe le plus de temps, en tout cas, si l'on tient compte de leurs longues parties presque quotidiennes de jeux en ligne ; et à chaque fois qu'ils co-op, ils parlent peu, mais ils parlent, que Rin le reconnaisse ou non, alors il aurait dû savoir... Merde. Même s'il n'avait aucun moyen d'en imaginer l'intensité...
À nouveau, Yô redirige son regard sur Rin, ses bras pendants le long de son corps et son souffle court et ses yeux fixes, perdus dans leur propre réalité, et son cœur s'alourdit encore.
Le pire, c'est qu'il s'en est douté. Quand Rin a marqué une pause en milieu de phrase, alors qu'ils se préparaient pour un boss cet après-midi, et qu'il lui a fallu de longues secondes pour répondre ensuite – pour expliquer à Yô que c'était un message de son frère, et que-
Il va se marier. C'est la seule chose qu'il a dite, dans un premier temps. Puis : Pff, sur le ton de l'agacement. Et c'est tout. Pas un mot sur la façon dont Sae lui avait annoncé la nouvelle ; pas un mot non plus sur le futur époux, alors que tout le monde sait comme Rin déteste Shidô, depuis longtemps, de façon que les années écoulées n'ont jamais su ne serait-ce qu'atténuer ; rien de tout ça, juste... le silence. Un soupir qu'on aurait pu confondre avec de la lassitude. Et lorsque Yô s'est inquiété, tout de même, lui a posé la question un peu plus tard – Rin-kun, tu es sûr que ça va ? Tu veux que je vienne dormir chez toi ce soir ? La réponse a simplement été... négative... Comme si de rien n'était.
Comme si ce n'était qu'une mauvaise nouvelle comme une autre, un rappel de plus que oui, Sae sortait toujours avec le type qui l'insupportait – et pas la confirmation, gravée dans l'or de leurs futures alliances, que quoi qu'il advienne il n'y aurait plus aucune chance... Que son frère ne serait plus jamais...
Réajustant sa position contre la baignoire, Yô cligne des yeux et laisse sa main glisser jusque dans la nuque de Rin. Ça aussi, c'est une question qu'il a souvent failli poser – celle des sentiments qui l'animent lorsqu'il est question de Sae, celle de ce qu'il ressent vraiment pour ce frère avec lequel la réconciliation paraît si impossible. Il aime se dire que, quelle qu'aurait été la réponse, il ne l'aurait pas jugé. Il sait ce que c'est que d'avoir des émotions et des envies détraquées, après tout. Mais il n'a jamais osé – même pas aujourd'hui. Non, à la place, il s'est contenté d'acquiescer et de relancer leur partie ; en se disant qu'il s'en rendrait bien compte, de toute manière, si l'humeur de Rin changeait ; sans rien tenter d'autre, du coup. Quel abruti.
Le mauvais pressentiment ne l'a pas quitté. Il n'en a juste... pas tenu compte. Pas jusqu'à ce que la nuit tombe, en tout cas, et qu'il prenne finalement la décision d'aller faire un footing, d'inviter Rin à le rejoindre- C'est ce qu'ils font parfois, il faut dire, parce que la pénombre rend certains sujets tellement plus faciles à aborder- Mais lorsque Rin n'a pas répondu à son appel... Lorsque Yô s'est précipité jusque chez lui, parce que tout à coup, il savait, et qu'au sixième coup contre la porte, Rin lui a ouvert, le regard sombre et les deux poings en sang... Seigneur...
… Par chance, il y a eu plus de peur que de mal. Majoritairement de la casse, pour la plupart des trophées et des cadres photos dans son salon que Rin ne regardait de toute façon jamais, et puis les débris de son miroir qu'il faudra nettoyer, mais ça, Yô a décidé de le remettre à plus tard. Les blessures de Rin étaient plus importantes, après tout – toutes les blessures, pas juste celles qui se voient sur la peau et celles qui saignent. C'est comme ça qu'il s'est retrouvé à l'entraîner jusque dans la salle de bain, enfin, à l'y guider aussi délicatement que possible, les deux mains glissées dans les siennes et la voix la plus douce dont il est capable ; de sorte à pouvoir au moins rincer ses plaies, retirer un à un les éclats de verre au cœur des entailles, mais aussi dans l'espoir naïf de parvenir à capter, à capter vraiment son regard. À faire cesser, atténuer au moins, les tremblements qui agitaient ses épaules et jusqu'au dernier de ses doigts.
Il n'y a plus le moindre morceau de verre pour blesser la peau de Rin, désormais – seulement des dizaines de coupures à la chair encore à vif, et une main dans ses cheveux trempés. Le souffle de Rin qui ralentit enfin, et Yô qui ne le lâchera pas. Jamais.
« Rin-kun », ose-t-il finalement, en un murmure qui brise le silence et atteint simultanément les quatre murs blancs qui les entourent, plus fort que la dernière goutte d'eau qui perle du robinet. « Rin-kun. »
Si appeler son nom deux fois ne suffit pas à le faire revenir, ce n'est pas grave ; Yô n'abandonne pas, laisse plutôt ses doigts descendre le long de son visage. Sa paume, lentement, se poser sur sa joue. Et au bout de longues secondes, lorsqu'enfin, enfin un mouvement s'esquisse et que leurs yeux se croisent- Le turquoise si profond, si beau, et pourtant si fixe, si loin-
Cette fois-ci, Yô parle. Car il a bien l'impression que ces mots-là, Rin a autant besoin de les entendre que lui de les prononcer.
« Rin-kun. Est-ce que ça va ? »
Tiède.
De l'une de ses mèches noires, une goutte s'écoule et glisse et chute jusqu'à s'écraser à la surface de l'eau du bain, qu'elle ne trouble qu'un instant, dans laquelle elle ne tarde pas à se fondre. Avec le temps, l'eau n'a plus du tout la bonne température – et jamais son grand frère ne laisserait l'eau devenir tiède comme ça, parce que c'est quelque chose que Rin déteste, mais...
Lentement, Rin cligne des yeux. Le geste chasse de son visage quelques gouttes encore, qui s'écroulent à leur tour. Des sacrifices nécessaires, il suppose. En refroidissant, l'eau qui l'enveloppe toujours a peu à peu cessé de le submerger de souvenirs, et maintenant il se sent juste... trempé. La peau de ses mains le tiraille. Même s'il a vécu pire.
Un soupir au bord des lèvres, il redresse la tête, puis la penche en arrière. La main contre sa joue, surprise du mouvement soudain, paraît hésiter – puis ses doigts se replient et il n'y a que l'index qui effleure sa tempe d'une phalange. Se glisse sous une mèche de cheveux humide. La replace tout en douceur.
Et lorsque Rin tourne enfin la tête, le regarde enfin, les grands yeux de Hiori soutiennent les siens sans hésiter- Attendant toujours réponse à la question qu'ils posent à nouveau-
Alors Rin laisse ses paupières retomber et son visage pencher en avant et son front rencontrer celui de l'autre garçon.
« Tch. Je vais pas m'effondrer pour quelques coupures.
– Je ne parle pas que de ça, tu sais. »
Oui, il sait. Tout comme Hiori sait qu'il sait. Tout comme Hiori sait qu'il n'ira pas plus loin que ça, pas aujourd'hui, et tout comme il sait que Hiori ne le lui demandera pas-
Loin des côtes, emporté par le courant, pour l'instant, il surnage. Et si le phare qui le guide doit avoir la couleur du ciel d'été plutôt que le rouge cramoisi de son frère, de son grand frère, eh bien, soit. Il s'y fera. Il faudra bien qu'il s'y fasse.
