Chapitre 1 :
TW : esclavage et trafic d'êtres humain (évidemment)
Fond musical recommandé : « The might of Rome » de Hans Zimmer, dans Gladiator (vous faites ce que vous voulez de ces recommandations, c'est juste ce que j'ai écouté plus ou moins en boucle en écrivant ce chapitre)
Le voyage dura longtemps. Combien de temps, il n'aurait su le dire. Plusieurs semaines, certainement, mais les jours se suivaient et se ressemblaient tous. Il ne s'en souciait guère. Il se sentait mort, et penser au temps qui passe n'aurait pu que lui rappeler que chaque minute l'éloignait davantage de la maison de son père. Pas qu'il soit capable de l'oublier, bien au contraire.
Hébété de chagrin, il se réfugia dans la seule chose qui lui restait, la seule chose qu'on ne pourrait jamais lui prendre. Son père lui avait enseigné, dès sa plus tendre enfance, à chaque jour prier et louer le Seigneur, Dieu de l'Univers, et les habitudes d'une vie entière, si courte qu'elle fut, ne s'oublient pas aisément. Alors, par habitude, plus que par un mouvement de son cœur, il s'abîma dans la prière.
Il se rappela les tribulations de ses ancêtres. Après tout, son propre père n'avait-t-il pas dû fuir la maison paternelle comme un voleur pour échapper à la fureur meurtrière de son frère ? N'avait-il pas été maintes fois mis à l'épreuve par le Seigneur ? Et Dieu lui avait accordé sa bénédiction, et Dieu ne l'avait jamais abandonné.
Il le voyait désormais : Dieu lui infligeait une pénitence en réparation de ses péchés, mais Il lui avait laissé la vie sauve. Dieu ne l'abandonnait pas : un père ne doit-il pas corriger ses enfants ? Quand cette certitude lui apparut, soudaine et limpide, il manqua de fondre en sanglots de soulagement. Dieu marchait toujours à ses côtés ! C'était une épreuve, bien sûr, et un avertissement. Mais il le savait désormais : tant qu'il ne se détournerait pas le premier, Dieu ne l'abandonnerait pas.
Longuement, il médita sur cette idée, et quand la caravane atteignit finalement l'Egypte, il s'était presque réconcilié avec son sort. Il ne désespérait pas d'échapper un jour à sa condition, et il conservait précieusement dans son cœur cette certitude qu'il avait pratiquement entendu murmurée à son oreille : le chemin serait long, mais il ne mourrait pas esclave. Il décida qu'avec la grâce de Dieu, il servirait de son mieux celui qui l'achèterait. Il se ferait petit et obéissant en attendant son heure. A tout le moins, pensa-t-il avec ironie, il échapperait ainsi à quelques coups. Debout sur une estrade, attendant d'être vendu, il pria de tout son cœur et s'abandonna complètement au Seigneur.
Le nom du monde est souffrance, mais il espérait ne pas avoir à s'en rappeler trop souvent.
Plusieurs acheteurs potentiels défilèrent devant les esclaves exposés, tâtant les muscles et examinant les dents du bétail humain. Le jeune homme était plutôt frêle, et n'intéressait pas grand-monde. Un vieil homme cependant l'examina attentivement, et s'attarda longuement sur ses mains, particulièrement la main droite, cherchant sans doute des cals inexistants. Ce qu'il vit dû le satisfaire cependant, car il fit un signe de tête au marchand d'esclaves pour conclure la vente. Le compagnon du vieil homme parut vouloir protester mais le plus âgé fit un signe péremptoire, et l'autre n'insista pas.
Le jeune homme fut acheté, avec d'autres hommes plutôt robustes, pour 25 pièces d'argent. Il devait vraiment présenter une figure pitoyable pour qu'on le vende avec un si maigre bénéfice, pensa-t-il distraitement alors que le scribe établissait l'acte de vente. Les deux hommes, apprit-il, s'appelaient Bekh et Huy, et étaient respectivement contremaître et intendant de la maison de son nouveau maître, le seigneur Putiphar, Grand Intendant de Pharaon.
Sitôt arrivés sur le domaine, les nouveaux esclaves furent déshabillés, lavés à grande eau et rasés de près. Les Égyptiens attachaient une grande importance à la propreté, et le jeune homme reconnut en lui-même qu'il n'était pas fâché de se débarrasser de la crasse du désert. Il ne put cependant s'empêcher de ressentir un petit pincement au cœur en voyant brûler sa tunique. Le vêtement n'était plus qu'un haillon, sale et déchiré, mais c'était le dernier objet qui le rattachait à la maison de son père. Il retint un soupir, ou peut-être un sanglot, passa le pagne propre qu'on lui avait donné et attendit.
On les fit se mettre en ligne, et le contremaitre et l'intendant passèrent devant eux pour les répartir selon leur usage. La plupart des esclaves, grands et forts, étaient destinés aux durs travaux des champs, mais certains étaient assignés aux travaux domestiques, et destinés à rester dans la maison. Lui-même était le dernier de la rangée, et reçut donc en dernier son assignation. Le vieil homme qui l'avait examiné, Huy, lui adressa un regard perçant, avant d'annoncer :
- Tu seras assigné aux travaux domestiques. Pour l'instant.
Il hocha la tête et se le tint pour dit. Le jour était déjà bien avancé. On montra aux nouveaux-venus la maison et les quartiers qui leur étaient réservés. Les maîtres, leur dit-on, étaient absents pour l'heure, mais viendraient les inspecter dès leur retour. Enfin, on leur distribua leur pitance avant de les envoyer se coucher.
Il était épuisé. Courageusement, il tenta de lier connaissance avec les autres esclaves assignés aux travaux domestiques. Il maitrisait plus ou moins l'égyptien, mais entre sa fatigue et l'accent prononcé des autres esclaves, il ne parvint pas à saisir autre chose que leurs noms. Il s'excusa le plus poliment possible – son père avait au moins réussi à lui faire entrer dans le crâne qu'on perd rarement à être poli face à des étrangers – et chercha un coin où passer la nuit, sans se préoccuper des autres. En silence, il pria l'Eternel de le garder une nuit de plus, et il sombra bientôt dans un profond sommeil.
Le lendemain, il fut réveillé par le brouhaha des esclaves qui se levaient. Il suivit le mouvement, et une fois leur déjeuner avalé, il suivit les autres dans la cour pour recevoir ses instructions. Le maître et la maitresse étaient en voyage, et la gouvernante profitait de leur absence pour faire nettoyer à fond la maison. Il fut chargé de nettoyer le hall d'entrée, et aux sourires goguenards qu'il vit sur les visages de ses compagnons d'infortune, il devina qu'il avait écopé d'une tâche pénible. Qu'à ne cela tienne. Il tâcherait de s'en acquitter au mieux, pensa-t-il en s'emparant d'un balai, d'un sceau et de chiffons. Le hall d'entrée, destiné à impressionner les visiteurs, était grand, et c'est avec un soupir découragé qu'il se mit à l'ouvrage. La tâche était fastidieuse et pénible, mais ne demandait pas une réelle concentration. Tout en balayant, il se mit à prier. Il pria pour son père, pour que Dieu lui accorde de vivre ; il pria pour sa mère, et pour les autres épouses de son père ; il pria pour sa sœur. Il pria pour que Dieu lui accorde de trouver sa place dans cette maison. Pour ses frères aînés, il ne pria pas. La blessure de leur trahison était trop fraîche encore.
Il travailla avec application, sans relever la tête de son ouvrage. La tâche était fastidieuse, mais à sa grande surprise, lui parut moins difficile qu'il n'avait craint. La matinée touchait à sa fin quand il termina. Il ramassa ses outils et se mit en quête de la gouvernante de la maison pour connaître sa tâche suivante. Il la trouva dans les cuisines, en pleine conversation avec la fille de cuisine.
- Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-elle sèchement en le voyant.
- J'ai fini mon ouvrage, maitresse, répondit-il humblement.
- Pas la peine de me donner du « maitresse », répliqua-t-elle d'un ton coupant. Nani suffit. C'est toi qui étais dans le hall d'honneur ? Gare à toi s'il n'est pas impeccable.
Stoïquement, il la suivit, et attendit qu'elle finisse son inspection, priant pour avoir été à la hauteur des standards de la gouvernante.
- Eh bien, pour une fois, Bekh et Huy ont fait une bonne affaire ! Tu es efficace, c'est le moins qu'on puisse dire, observa-t-elle d'un ton pincé. Rejoins ceux qui travaillent dans la salle de banquet, conclut-elle sans ménagement.
Il hocha la tête et obéit. La journée et les suivantes passèrent en nettoyage divers. Nani était très exigeante. Il obéissait sans discuter, ni perdre de temps, et faisait de son mieux pour être efficace. Il ne tenait pas spécialement à recevoir les coups que Bekh destinait à ceux qu'il jugeait récalcitrants. Le travail terminé, il ne se mêlait guère aux autres esclaves. Il tâchait de rester courtois, mais il n'avait rien de commun avec eux, et eux-mêmes le tenaient à l'écart sans qu'il sache pourquoi. Il ignorait que tout en lui, de sa posture à son langage châtié, criait qu'il n'était pas des leurs, qu'il n'était pas né esclave, et qu'il n'était pas destiné à le rester. Les plus âgés l'ignoraient. Ils savaient d'instinct qu'il ne partagerait pas longtemps leur sort : quelqu'un de sa famille le rachèterait bientôt, ou bien il monterait vite en rang parmi les esclaves, ou plus probablement, sa façade d'indifférence se briserait bientôt, et son insolence et son insubordination lui vaudraient alors la mort. Les plus jeunes en revanche, le détestaient franchement. Cette antipathie se manifestait par de subtiles brimades, et plusieurs fois durant ses premiers jours dans la maison de Putiphar, il dut aller dormir le ventre vide car sa ration avait mystérieusement disparu. Il aurait pu aller s'en plaindre, mais il ne le fit pas : son orgueil le lui interdisait, mais surtout, il savait que cela n'arrangerait en rien ses problèmes. Mieux valait présenter un front indifférent à ces brimades. Il avait l'intime et inexplicable certitude qu'il n'aurait pas longtemps à partager le commun des autres esclaves.
Il mit un peu de temps à comprendre l'organisation des lieux. Le domaine était divisé entre la grande maison, et les terres. Sur les terres, vivaient les fermiers, libres pour la plupart, qui cultivaient la terre de génération en génération et payaient un loyer au maître. Une trentaine d'esclaves et serviteurs, assignés aux travaux agricoles, s'occupaient du bétail et travaillaient les champs qui n'étaient pas en fermage. Dans la maison travaillaient les esclaves domestiques et les serviteurs. La différence entre eux n'étaient pas très nette, d'ailleurs. Essentiellement, il semblait être que les serviteurs, nés en Egypte, étaient librement venus se placer là, et étaient en principe libres de partir, quand les esclaves, généralement étrangers, avaient été achetés, et ne pouvaient pas quitter leur maître sans avoir été formellement affranchis. Ils étaient traités plus ou moins de la même manière, étaient logés, nourris et blanchis sur place, et encourraient les mêmes punitions en cas d'insolence. Tous les esclaves ne vivaient d'ailleurs pas dans la maison : le maître, qu'on leur avait présenté comme bon et généreux, autorisait ceux qui le voulaient à convoler, et accordait même à ceux qui fondaient une famille un lopin de terre où ils pouvaient construire une petite maison et cultiver un potager. Du point de vue du jeune hébreu, ce n'était pas tant de la bonté, que du pragmatisme : un esclave qui avait une compagne et des enfants était moins susceptible de s'enfuir, et se montrait plus docile de peur de représailles.
Tous les serviteurs étaient essentiellement placés sous les ordres de Bekh, le contremaître, et de Nani, la gouvernante. Le contremaître surveillait les travaux extérieurs, organisait la défense du domaine, et assurait la discipline. C'était un homme d'une quarantaine d'années, trapu, qui criait plus qu'il ne parlait, et buvait encore davantage. Malgré ce portrait peu flatteur, le jeune homme se doutait qu'il valait mieux ne pas sous-estimer le contremaître, car derrière ses abords bourrus, il était loin d'être stupide. Les autres esclaves le respectaient autant qu'ils le craignaient, et le contremaitre semblait apte à écouter les suggestions, tant qu'elles étaient avancées avec le respect nécessaire. A son crédit, s'il avait la menace facile, il n'était pas pour autant incapable de compliments quand le travail était bien fait. Rester dans ses bonnes grâces était davantage une question de doigté que de chance.
Pendant féminin de Bekh, Nani était la gouvernante de la maison, et elle régnait sans partage sur les travaux domestiques. Aussi grande et sèche que son homologue était trapu, elle semblait sans âge. Econome, elle ne parlait jamais pour ne rien dire, et elle était connue pour être aussi exigeante qu'avare en compliment. Être qualifié de « bonne affaire » était, dans la bouche de Nani, un très grand compliment, comprit-il rapidement. Dotée d'une langue acérée, elle ne tolérait ni l'insolence ni la paresse. Par ses manières et son charisme, elle suscitait pourtant chez les serviteurs du domaine un mélange de crainte, de respect et de dévotion. Ses compliments étaient aussi recherchés que ses réprimandes étaient craintes, et si elle n'hésitait pas à faire donner le fouet aux esclaves insolents, elle n'en avait que rarement besoin. Du reste, elle était parfaitement capable, en une remarque assassine, de réduire un homme adulte en larmes, comme il en avait déjà été témoin au cours de sa première semaine. Heureusement pour lui, il était pour l'heure dans les bonnes grâces de la gouvernante, et il avait bien l'intention de le rester.
Au-dessus de Nani et de Bekh, chargé d'administrer le domaine et ses dépenses et de superviser les fermiers, se trouvait Huy, le vieil intendant. Il avait au moins 60 ans, et à la différence de Bekh et de Nani, il demeurait avec son épouse dans une petite maison un peu l'écart. A cause de cela, et parce que l'intendant était d'un rang largement supérieur au sien, le jeune homme n'avait guère eu l'occasion de l'observer au cours de sa première semaine sur le domaine. Il n'avait pour le jauger que cette première rencontre quand l'intendant avait examiné ses mains, et il se demandait ce que le vieil homme avait cru y voir. La réponse viendrait bien assez tôt, il était inutile de se faire du tracas pour une chose sur laquelle il n'exercerait aucune influence, songea-t-il.
L'opportunité de répondre à une partie de ses questions se présenta au bout de quelques jours. La maison avait été nettoyée aux standards exigeants de Nani, et la gouvernante avait généreusement autorisé les esclaves à disposer de la fin de l'après-midi à leur guise. On n'attendait pas les maîtres avant plusieurs jours encore, et la plupart des serviteurs profitaient de la fraicheur du Nil en cette chaude après-midi. Le jeune homme préféra s'aventurer dans la maison. Il avait aperçu dans le vestibule une fresque différente de celles qui décoraient le reste de la maison, mais il n'avait pas encore eu le temps de l'examiner. La fresque en question représentait un homme à genoux devant un autre, immense, assis sur un trône et paré des attributs royaux : Pharaon. A côté de cette représentation se trouvait une foule de symboles : des hiéroglyphes, reconnut-il. Son père lui avait enseigné le calcul ainsi qu'une connaissance sommaire et pratique du hittite et de l'égyptien, et comme il s'était montré doué dans l'apprentissage des langues, son père lui avait fait enseigner l'écriture de ces deux langues. Son professeur ne lui avait cependant enseigné que le hiératique, l'écriture de la vie courante, mentionnant seulement l'écriture sacrée des Égyptiens.
Le jeune homme observa longuement le texte, intrigué. Il lui semblait que le sens était presqu'à portée de la main. Absorbé par l'énigme, il ne remarqua pas tout de suite le vieil intendant qui s'était glissé à côté de lui. Il sursauta quand l'intendant toussota, terrifié que le vieil homme le fasse punir pour lui avoir manqué de respect.
- Paix, le rassura Huy, visiblement amusé. C'est toi, le jeune aux yeux d'Horus qui as des mains de scribe.
C'était une affirmation. Le jeune homme jeta un œil à ses mains. Pour l'heure, elles étaient surtout rouges et couvertes d'ampoules.
- Je suppose, honorable intendant, répondit-il modestement.
- Comment t'appelles-tu ? demanda gentiment le vieil homme.
- Joseph, répondit-il.
Il retint tout juste le « fils de Jacob » qui lui venait naturellement. Il n'était plus fils de Jacob, ni de personne.
- Joseph, répéta Huy. Tu m'as l'air bien pensif devant ces hiéroglyphes. En comprendrais-tu le sens ?
- Pas vraiment, reconnut Joseph.
- Pas vraiment ? répéta Huy, curieux. « Pas vraiment », c'est autre chose que « vraiment pas ».
Joseph hésita. Devait-il révéler qu'il savait lire ou au contraire rester dans l'ombre ? Il jeta un regard au vieil intendant et décida de jouer le tout pour le tout. Une petite voix lui soufflait de faire confiance au vieil homme. Au pire, songea-t-il, le vieil homme le trouverait impertinent. Cela lui vaudrait quelques coups dont son dos ne le remercierait pas, mais il s'en remettrait.
- Il me semble que je reconnais presque les caractères, mais leur sens est juste hors de ma portée.
Huy l'observait intensément, et Joseph, mal à l'aise, baissa les yeux.
- Est-ce que tu sais lire ? demanda franchement Huy.
- Un peu, reconnut Joseph, minimisant son savoir. J'ai appris les caractères hiératiques et le hittite.
- Tu sais lire le hiératique ? très bien. Alors observes bien ce mur et ces dessins, instruisit le vieil homme. Cherches-y les caractères que tu connais.
Joseph obéit, déconcerté, et soudain, la lumière fut.
- Oh, comprit-il. L'écriture hiératique est une version simplifiée des hiéroglyphes ? supposa-t-il en se tournant vers son professeur improvisé.
- Précisément, confirma Huy, radieux. Alors maintenant, lis-moi ce que tu comprends.
A nouveau, Joseph se concentra, et lentement, il lut, avec le sentiment de deviner plus que de lire :
- « En la 30e année de son règne, le maître des deux dames, Amon-est-en-paix, celui qui est semblable à Montou, accorda à son serviteur bien-aimé » – je ne parviens pas à lire ce mot, s'excusa le jeune homme – « cette maison pour qu'il y fleurisse, et ses enfants après lui, et les enfants de ses enfants. Que tous ceux qui passent cette porte témoignent de la gloire du Fils bien-aimé de Montou, gardien de Maât. »[1]
- Pas mal du tout, approuva l'intendant. Tu as commis quelques erreurs mais je suppose tu n'es pas familier des noms écrits en hiéroglyphes. Ce que tu as lu « Amon est en paix », c'est le nom de notre glorieux souverain, Amenhotep, le père de notre Pharaon actuel. Quant à celui que tu n'as pas su déchiffrer, réessaie en cherchant le son de chaque dessin plutôt que son sens.
Joseph se reconcentra, articulant silencieusement chaque son :
- S,n,f… Sennefer ? Tenta-t-il.
- Précisément, répondit Huy, une lueur satisfaite dans le regard. Ce mur commémore que ce domaine a été donné par Pharaon au grand-père de notre maître. Suis-moi, ordonna-t-il.
Joseph obéit, et suivit l'intendant dans une petite pièce, encombrée de matériel d'écriture et de papyrus divers. Huy fouilla un instant avant de trouver ce qu'il cherchait. Il présenta un rouleau au jeune homme qui s'en saisit, le déroula et commença à lire :
- « Il y avait autrefois un homme nommé Khounin. C'était un paysan de la campagne de sel, et il y avait aussi sa femme, nommée Méret…[2] ».
Cette fois-ci, le texte était en hiératique, et Joseph lut sans mal jusqu'à ce que son instructeur ne l'arrête.
- Très bien, très bien ! Tu lis plus qu'un peu. Sais-tu également écrire ?
- Oui, vénérable Huy, répondit Joseph.
- Alors assieds-toi, prends cette écritoire et ce papyrus, et écris sous ma dictée.
Joseph obéit et se prépara à écrire. Huy prit sur une table un ostraca, et commença à dicter. C'était clairement un rapport, et Joseph s'appliqua de son mieux. L'intendant le testait, c'était une évidence, et il était déterminé à réussir. Huy l'interrompit enfin, et reprit le papyrus.
- Tu as une bonne écriture, remarqua l'intendant. Certains caractères pourraient être plus nets mais tu es jeune, et tu manques encore d'expérience. D'où as-tu dit que tu venais, déjà ?
- Je ne l'ai pas dit. Je suis du pays de Canaan.
- Canaan… une terre de nomades et de bergers, si ma mémoire me sert bien. Je n'aurais pas cru qu'un bon scribe puisse sortir de cette terre frustre, commenta Huy, un peu hautain.
- Il le faut bien pourtant, répliqua Joseph, piqué. Comment pourrions-nous commercer autrement ?
- Ne te fâche donc pas, répondit Huy sans s'offenser. Que sais-tu d'autre ?
- Je parle et écrit le hittite, reconnut-il, et je compte assez bien, je crois.
- Eh bien, nous allons voir ça, s'exclama Huy, enthousiaste à l'idée de tester ses talents.
Il lui donna une tablette d'argile, et lui dicta une série de calculs et de problèmes que Joseph dut ensuite résoudre. L'exercice n'était pas difficile, et il avait toujours été bon en calcul : il eut fini en un rien de temps.
- C'est très bien, s'exclama l'intendant avant de le congédier.
Joseph acquiesça, salua respectueusement l'intendant, et prit congé. Il n'était pas sûr de ce que ces tests auguraient, mais la petite voix désormais familière à son oreille lui soufflait que ce ne serait pas une mauvaise chose.
[1] J'ai inventé une titulature à Amenhotep II sur la base de sa fiche Wikipédia, je n'ai aucune idée de si c'est correct.
[2] Extrait du Conte du paysan éloquent, Texte hiéroglyphique, translittération et traduction commentée (2e édition, revue et corrigée), CAAE n°2 (2005)
Quelques notes historiques :
- - C'est triste pour une histoire dont le point de départ est : « le personnage principal est vendu comme esclave en Egypte », mais il n'y aurait pas de preuve que l'esclavage tel que nous le concevons ait vraiment existé en Egypte avant les Ptolémées, soit plus de 1000 ans après l'époque supposée de notre histoire. Il semble qu'il y avait plutôt du travail forcé, et des prisonniers de guerre réduits en servage.
- - L'écriture hiératique est effectivement une version simplifiée des hiéroglyphes. De là à déchiffrer les uns à partir de l'autre, il y un grand pas que j'ai allégrement franchi pour les besoins de mon histoire
- - Je n'ai pas la moindre idée de comment fonctionnait effectivement un domaine agricole sous le Nouvel Empire : j'extrapole à partir de ce que je connais des domaines anglais du XIXe siècle (coucou, Pride and Prejudice)
Si des archéologue perdus par ici veulent approfondir des choses dans les commentaires, leur contribution sera la bienvenue
