Chapitre 3:

Pas de TW particulier. C'est un chapitre assez court, mais les suivants seront plus longs.

Fond musical recommandé: le medley «Indiana Jones and the Arabian Nights» des Piano Guys, «Reunion» de Hans Zimmer dans Gladiator, «This is Berk» de John Powell dans «How to train your dragon»


Le lendemain du festival, la vie reprit son cours sur le domaine de Putiphar. La moisson avait commencé et Huy et Joseph croulaient sous le travail. Joseph passait beaucoup de temps dans les champs, où il était souvent les yeux et les oreilles de son instructeur, sans compter les tâches administratives dont l'intendant le chargeait de plus en plus. Joseph était bien occupé, mais il ne s'en plaignait pas: plus il était occupé, et moins il avait l'opportunité de songer à ses malheurs. En plus de ses devoirs habituels auprès de Huy, il était toujours tenu de suivre une leçon hebdomadaire avec Khety, le palefrenier, qui l'autorisait désormais à s'occuper seul de sa propre monture.

De plus, avec l'arrivée de la moisson, le maître l'avait jugé prêt à le suivre dans ses inspections hebdomadaires du domaine. C'était normalement la charge de l'intendant d'aller rencontrer les fermiers, et de s'assurer que le domaine était en bon état, mais Huy se faisait trop vieux pour s'en occuper. Putiphar, qui demeurait dynamique malgré la blessure qui l'avait forcé à se retirer de sa charge de capitaine de la garde royale, et qui – de ce qu'avait compris Joseph – s'ennuyait beaucoup comme Grand Intendant, avait repris à son compte cette charge, et formait lui-même l'apprenti-intendant.

Joseph avait d'abord appréhendé de se retrouver seul avec le maître. Il n'ignorait pas l'habitude de certains hommes de prendre de jeunes et beaux esclaves comme amants, et si son maître avait de telles intentions à son endroit, il savait qu'il n'aurait aucun recours, aucune possibilité d'y échapper. Il avait cependant conclu que si Putiphar avait eu de tels penchants, il y avait longtemps qu'il l'aurait fait venir dans ses appartements privés pour abuser de lui. Joseph s'était donc détendu, et il en était rapidement venu à apprécier ces leçons. Il craignait toujours Putiphar – le maître avait sur lui droit de vie et de mort– mais il savait aussi que le maître lui accordait une certaine confiance, et il était d'autant plus déterminé à s'en montrer digne qu'il éprouvait, au-delà de la crainte, un respect grandissant pour Putiphar: pour autant qu'il puisse en juger, le maître était effectivement un homme juste, qui ne maltraitait pas ses esclaves. En un an, Joseph l'avait vu agacé, et même furieux une fois, mais il ne laissait jamais dominer par sa colère: il ne passait pas sa colère injustement sur ses serviteurs, il ne permettait pas que ses invités s'en prennent à eux, et s'il arrivait qu'un esclave soit fouetté, ce n'était jamais gratuitement. Du reste, s'ils n'adoraient pas les mêmes dieux, Joseph reconnaissait néanmoins dans l'attachement de l'Egyptien à la Maât, la divinité représentant la justice, une piété louable.

Le jeune homme appréciait également de découvrir le domaine sous un nouveau jour, ainsi que les défis qui se présentaient à lui. Pour ne rien gâcher, ces sorties étaient pour lui l'occasion de mettre en pratique les leçons de Khety, et Putiphar, qui était un excellent cavalier et regrettait parfois son passé de capitaine, ne manquait jamais de lui prodiguer un conseil ou deux sur sa manière de monter. Joseph engrangeait tout ce savoir, et remerciait humblement son maître en appliquant les conseils. Le maître était du reste un excellent pédagogue, qui savait transformer chaque situation en une leçon.

Ses journées auraient été bien remplies avec ce seul emploi du temps. Mais comme l'avait prédit Huy, la jeune Asenath s'ennuyait beaucoup. D'après elle, Potiphera ne s'intéressait qu'à la politique, et intriguait pour se faire nommer grand-prêtre de On; Nefereth, sa seconde épouse était, selon sa belle-fille, aussi bête que belle, ce qui n'était pas peu dire, car elle portait remarquablement bien son nom1. Nesyamon semblait trouver grâce aux yeux de sa sœur, qui jouait patiemment à la poupée avec elle, mais leurs neuf ans de différence les empêchaient pour l'heure d'être vraiment proches. Quant à Ankhou, à seulement 6 mois, elle le trouvait mignon, et aimait bien le câliner, mais il manquait quand même un peu de conversation.

Quand elle était chez son oncle, elle pouvait au moins se réfugier dans l'office de l'intendant. Elle semblait avoir pris Joseph en amitié, et à l'amusement du jeune homme, venait souvent lui tenir compagnie quand Huy le chargeait d'une tâche ingrate mais nécessaire, comme nettoyer l'intendance ou mettre au propre des rapports. Elle ne cherchait jamais à les détourner de leur travail, mais elle était curieuse, et demandait souvent à comprendre ce qu'ils faisaient. Occasionnellement, Huy lui donnait un papyrus et un calame, et lui faisait recopier des listes, ou faire les additions les plus simples de leurs calculs. Ces menus travaux ne leur étaient que rarement nécessaires, d'autant Joseph devait souvent vérifier les calculs en question, mais au moins la fillette se sentait active, et acquerrait des connaissances utiles pour son futur de maitresse de maison.

En effet, parce que Putiphar et Zuleika n'avaient pas d'enfant à eux, et qu'Asenath était leur seule nièce survivante, il était communément admis que la jeune fille hériterait un jour du domaine. C'était d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles elle était venue passer une année complète chez sa tante, pour se familiariser avec son héritage. Une autre raison, plus officieuse, était que la demoiselle ne s'entendait absolument pas avec sa belle-mère. Elle passerait ainsi l'époque difficile où une fille n'est plus une enfant, mais pas encore une femme, dans la famille de sa mère.

A dire vrai, tout le domaine s'en réjouissait: tout le monde aimait beaucoup Asenath, qui n'était pas orgueilleuse pour deux sous, et parlait toujours très gentiment à tous. Joseph lui-même était surpris par l'amitié – car c'était bel et bien de l'amitié – qu'il éprouvait pour la fillette. Chez son père, il ne prêtait guère attention aux filles, et surtout pas aux filles plus jeunes que lui. Il s'estimait largement au-dessus d'elles, et il se préoccupait bien peu de l'opinion qu'elles avaient de lui. En revanche, il se souciait beaucoup de l'opinion qu'Asenath avait de lui.

Il avait vraiment beaucoup changé depuis son arrivée chez Putiphar, songeait-il parfois, un peu cynique. Chez son père, il détestait travailler, et s'il trouvait une excuse de ne pas faire ses corvées, il sautait sur l'occasion. Chez Putiphar, à l'inverse, il ne supportait pas d'être oisif. Il devait toujours trouver quelque chose à faire. La différence, pensait-il, était que chez son père, il était un fils, aimé à cause de sa naissance et non de ses qualités propres. Ici, il n'était qu'un esclave, et sa seule valeur résidait dans son travail. De la même manière, alors que chez son père, il avait une fâcheuse tendance à penser que tout le monde l'aimait, chez Putiphar, il était parfois douloureusement conscient du contraire, quoique la situation allait définitivement en s'améliorant.

Quand il était arrivé sur le domaine, une grosse année auparavant, sa réserve et ses manières lui avaient, bien malgré lui, attiré l'antipathie des autres, qui l'avaient jugé arrogant. Il avait fait de son mieux pour corriger cette impression, sans succès dans un premier temps. Quand Huy l'avait pris comme apprenti, les autres avaient entrepris de l'ignorer, estimant qu'il n'était pas dans le même monde qu'eux. Il ne leur en avait pas vraiment voulu, mais s'était senti désemparé. Quand le maître lui avait marqué sa faveur, il avait senti brièvement l'antipathie à son endroit empirer avant de s'apaiser : il n'avait pas utilisé cette faveur à son avantage, contrairement à d'autres, et quand il avait une fois utilisé sa position privilégiée pour introduire une requête mineure auprès du maître, les autres esclaves avaient commencé à lui accorder un modeste respect. Il continuait à travailler dur pour obtenir l'estime de ses pairs, et ce travail commençait à porter ses fruits. Les autres esclaves et serviteurs semblaient enfin s'être débarrassé de l'antipathie qu'ils avaient éprouvés pour lui. C'était un véritable soulagement pour le jeune homme, quoique cela avait donné lieu à une profonde remise en question de son comportement chez son père. Avait-il un jour maltraité des serviteurs, même par inadvertance? Un examen de conscience en règle l'avait rassuré, sur ce point du moins: il avait été prétentieux, arrogant, égoïste, jaloux et souvent malveillant vis-à-vis de ses frères, mais il n'avait jamais maltraité un serviteur.


La moisson passa en un éclair pour Joseph. En plus des travaux des champs à superviser, il y avait toujours des réparations à ordonner, des fournisseurs à régler, des factures à réclamer, des disputes à arbitrer, et bien sûr, les inspections du domaine aux côtés du maître. Par ailleurs, Huy voyait la formation de son successeur toucher à sa fin, et il confrontait Joseph à de petits exercices de pensée à la moindre occasion.

Ces exercices n'étaient d'ailleurs pas au seul bénéfice du jeune homme. La petite Asenath passait ses matinées auprès de sa tante à apprendre tout ce qu'une dame de haut-rang doit savoir, mais elle avait souvent quartier libre l'après-midi. Comme elle débordait d'énergie et de curiosité, son oncle l'autorisait à aller où elle voulait dans la maison, à la condition qu'elle ne dérange pas les travailleurs. Elle passait beaucoup de temps à l'intendance, et apprenait en observant Huy et Joseph tout ce qu'il y avait à savoir de la gestion d'un domaine. Elle avait pratiquement harcelé Joseph pour qu'il lui explique les formules mathématiques qu'ils utilisaient pour calculer surfaces et rendements, et Joseph, sur le conseil de Huy, avait cédé sans trop de difficultés: le vieil homme, en pédagogue consommé, savait que faire enseigner une leçon par un étudiant plus avancé à un élève débutant est souvent une bonne manière de faire progresser les deux, et Putiphar ne voyait aucun inconvénient à ce qu'Asenath apprenne tout ce qu'elle pouvait. Il était bon que l'héritière manifeste son intérêt pour le domaine.

Mais Asenath avait trop d'énergie pour rester cantonnée à la maison. Elle avait supplié son oncle avec toute la ténacité dont elle était capable, ce qui n'était pas peu dire, et ils avaient atteint un compromis: elle n'était pas autorisée à s'éloigner seule de la maison. En revanche, elle était autorisée à suivre Joseph lorsque Huy l'envoyait vérifier les champs ou arbitrer une dispute, à la condition que sa présence n'empêche pas le jeune homme d'accomplir ses devoirs. Putiphar avait pris Joseph à part pour l'avertir, et cette responsabilité avait honoré autant qu'elle avait inquiété l'apprenti-intendant. Il n'avait même pas envisagé de refuser, bien entendu, mais il n'avait pu s'empêcher de s'interroger: que se passerait-il s'il arrivait quoi que ce soit à la fillette sous sa responsabilité? Il s'était inquiété pour rien. Pour vive qu'elle soit, Asenath était raisonnable, et elle ne s'éloignait jamais de lui. Aussi, ces sorties qu'il avait d'abord redoutées étaient rapidement devenues les moments qu'il attendait le plus.

Asenath, curieuse comme un chat, adorait lui poser des questions, auxquelles il répondait de son mieux. Elle adorait également lui raconter les histoires de sa petite vie, qu'il écoutait avec amusement. Il faut dire qu'elle avait beaucoup d'humour, et racontait toujours ses anecdotes de la manière la plus cocasse possible. Joseph ne trouvait qu'un seul défaut à ses histoires: entrainée par son récit, elle parlait si vite qu'il peinait parfois à comprendre, et il devait alors lui demander de répéter plusieurs fois ce qu'elle venait de dire pour enfin saisir la plaisanterie.

Elle avait été très étonnée d'apprendre qu'il n'était pas né en Égypte. D'après elle, il parlait mieux que la plupart des Égyptiens, et avec le même accent que n'importe quel garçon de noble naissance. Joseph, lui, pensait qu'il parlait surtout plus lentement que la moyenne, pour ne pas s'embarrasser en trébuchant sur les mots. Quand elle avait compris qu'il était né dans un pays lointain, elle l'avait assailli de questions auxquelles il avait répondu de son mieux. Quand elle l'avait supplié de lui enseigner sa langue, il avait cependant refusé. La blessure était trop fraîche encore. Il priait encore dans sa langue maternelle, mais la parler dans un autre contexte lui paraissant une épreuve insurmontable. C'était la seule fois qu'il lui avait refusé quelque chose, mais la grimace qu'il avait faite en refusant avait visiblement convaincue la fillette de ne pas insister. C'était heureux, car Joseph était certain que si elle avait insisté, il aurait été incapable de lui refuser longtemps.

C'était une amitié bien improbable qui les liait. Mais toute improbable qu'elle soit, il savait qu'avec la confiance de son maître, l'amitié d'Asenath était la chose la plus précieuse qu'il possédait.


1 «Nefer» signifie «beau, belle» en égyptien.


Petite note historique:

D'après les sources que j'ai trouvées, il semble que la place des femmes était bien plus enviable en Égypte qu'en Grèce ou à Rome. On sait qu'elles avaient le droit de choisir leur époux et de divorcer, qu'elles recevaient systématiquement la garde de leurs enfants, qu'elles avaient les mêmes droits à l'héritage que leurs frères, et que leurs biens leur appartenaient en propre, même après le mariage. D'une manière générale, elles n'étaient pas subordonnées à leurs époux, et avaient les mêmes droits que leurs homologues masculins. On sait aussi qu'un certain nombre dirigeaient leurs entreprises, ou exerçaient la médecine.

J'ai choisi de décrire une situation relativement proche de ce que nous connaissons aujourd'hui dans le monde occidental, à savoir une égalité de principe entre hommes et femmes, mais qui n'empêche pas la misogynie d'exister, et qui maintient des rôles genrés. Est-ce que c'était au point que je décris, je n'en suis pas certaine. Au pire, considérez simplement Putiphar comme un homme très progressiste.


Merci infiniment aux personnes qui m'ont écrit pour un retour en privé, c'est vraiment précieux!