Fond musical recommandé : Asturias, de Isaac Albeniz


Longtemps, Joseph se souviendrait des mois qui suivirent comme parmi les plus doux et les plus heureux de sa vie, comme l'une des périodes de sa vie où il s'était le plus senti béni par le Seigneur. Le domaine prospérait, l'estime que Putiphar lui portait grandissait, et Asenath l'aimait. Ils ne parlaient presque jamais de ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre, et Joseph était particulièrement attentif à ne prendre aucun risque qui put compromettre l'honneur de la jeune femme. Il limitait le temps qu'ils passaient seuls pour n'être pas trop tenté, mais les longs regards et les baisers qu'ils échangeaient quand ils se savaient seuls et les discussions qu'ils partageaient valaient mieux que de grandes déclarations. Du reste, il avait une dette envers tous les oiseaux de la Création dont les cris le rappelaient à l'ordre chaque fois qu'il sentait son enthousiasme déborder. A sa décharge, il n'était pas le seul à être enthousiaste.

Chaque jour, Joseph s'émerveillait d'avoir gagné le cœur d'une telle femme et il rendait grâce. Il se sentait parfois vaguement coupable : ne trahissait-il pas la confiance de son maitre en courtisant ainsi sa nièce ? Mais il ne pouvait s'empêcher d'être amoureux, et la sérénité et la complétude qui l'envahissaient quand il embrassait Asenath suffisaient à le convaincre qu'ils ne faisaient rien de mal.

Comment le maître pouvait-il ne pas trouver suspect le temps que les deux jeunes gens passaient seuls, Joseph n'en était pas certain. La plupart du temps, il songeait que son maître, qui n'était pas aveugle au point d'ignorer que les deux jeunes gens s'entendaient comme larrons en foire, n'envisageait sans doute pas qu'ils puissent éprouver l'un pour l'autre une affection plus que purement fraternelle, ou amicale. Aux petites heures de la nuit, une petite voix qui ressemblait furieusement à celle de Siméon ou de Juda affirmait que Putiphar se fichait du temps qu'il passait avec Asenath, parce qu'il n'était qu'un esclave : il n'avait pas beaucoup plus de valeur qu'un chien de chasse, et qui se soucie du temps qu'une jeune fille passe avec un chien ? Et d'ailleurs, il n'était sans doute rien de plus qu'une aimable distraction pour la jeune maitresse, en attendant qu'elle trouve un époux digne d'elle.

Mais quand il croisait les yeux d'Asenath, quand il voyait le sourire qu'elle lui réservait, il se reprochait son manque de foi, et il se prenait plus que jamais à espérer que Putiphar le voie vraiment comme un fils, qu'il envisage de l'adopter et qu'il le laissait fréquenter sa jolie nièce parce qu'il approuvait une union future entre eux. C'était stupide, il le savait. Il y avait plus de six ans qu'il était là, et son maître ne parlait toujours pas de lui rendre un jour sa liberté. Mais il pouvait sans doute espérer être bientôt affranchi, et de là, trouver une position qui le rendrait digne de la main de sa douce amie. Il était vain d'espérer plus de Putiphar.


La septième crue que Joseph passa chez Putiphar fut terrible. Les années précédentes, les inondations avaient été normales. La crue n'avait pas été excellente l'année précédente, certes, mais il n'y avait là rien d'inhabituel. Cette année-là, en revanche, la crue fut exceptionnelle par sa force et par sa durée. Là où elle durait généralement huit semaines avant que le fleuve n'amorce sa décrue, elle en dura onze, presque douze, et les eaux montèrent si haut et si vite que les maisons de nombreuses familles de fermiers demeurant sur les terres de Putiphar furent inondées. On déplorait en outre une dizaine de morts, emportés par les eaux furieuses du fleuve.

Si le début de la crue était habituellement une période relativement calme, durant laquelle on collectait les loyers et payait les impôts, cette année-là, Joseph fut submergé de travail. C'était lui qui connaissait le mieux les ressources et les habitants du domaine, et c'est sur lui que retomba la charge d'organiser les secours et l'hébergement des familles privées de toit. Putiphar vieillissait – il allait sur ses 57 ans, ce qui était un âge respectable – et il n'avait plus la force de s'occuper de tout cela. Sans Joseph, il serait peut-être parvenu à sauver les meubles, mais il reconnaissait volontiers que personne n'avait, mieux que Joseph, les capacités d'organisation nécessaires, et il se satisfaisait très bien de se reposer complètement sur son intendant. Zuleika, en revanche, s'y connaissait en médecine – elle avait été l'apprentie d'un médecin avant son mariage - ce qui était précieux face à la centaine de personnes qui s'entassaient dans les jardins d'agrément, et dans les chambres vides de la maison. Toutes les pièces vides ou faciles à vider avaient été réquisitionnées pour y loger des réfugiés. Si cela n'avait tenu qu'à lui, d'ailleurs, Joseph lui-même aurait volontiers réemménagé dans le réduit au-dessus de son office. Après tout, il n'était dans sa chambre que pour dormir, et il n'avait pas besoin de tant d'espace quand sa chambre pouvait accueillir une famille entière. Son maître avait refusé ses arguments avec une telle véhémence que Joseph avait rapidement battu en retraite : il n'avait pas d'énergie à gaspiller en dispute, et il reconnaissait en lui-même qu'entendre son maître protester qu'il refusait de le laisser se ruiner la santé lui avait fait chaud au cœur. Heureusement, les greniers avaient été essentiellement épargnés par la crue, et Nani organisait le ravitaillement, quoique ce n'était pas une mince affaire pour autant de faire cuire assez de pain et de brasser assez de bière pour tout le monde.

S'ils échappèrent aux privations, ils ne furent pas épargnés par l'épidémie qui se déclara bientôt, la promiscuité aidant. Très vite, les connaissances de Zuleika furent dépassées par cette maladie qui provoquait fièvre et diarrhée. Ceux qui étaient touchés mourraient dans un cas sur cinq, surtout les jeunes enfants et les vieillards. Joseph, qui avait déjà l'impression de courir du matin jusqu'au soir, dut trouver un moyen d'isoler les malades, et évacuer les morts.

Sa seule consolation dans cette histoire était que Asenath n'était plus là. En effet, quelques semaines avant la crue, son père l'avait rappelée chez lui. Malgré leur mésentente notoire, il souhaitait qu'elle revienne tenir sa maison, car Nefereth était à nouveau enceinte, et traversait à nouveau une grossesse difficile. Asenath n'avait pas eu d'autre choix que d'obéir, à son grand dam. La nuit précédant son départ, Joseph avait été réveillé en sursaut par une petite main qui le secouait vivement.

- Asenath ! s'était-il écrié en la reconnaissant. Qu'est-ce que tu fais ? Nous allons avoir des ennuis si on te trouve ici en pleine nuit.

- Personne ne m'a vu, j'ai fait très attention, avait-elle répondu d'une toute petite voix. Je ne parvenais pas à dormir, il fallait que je te voie. J'ai peur, Joseph !

- De quoi donc, ma colombe ? avait-il demandé en soulevant son drap pour lui faire de la place.

Elle s'était immédiatement blottie contre lui, chassant Khonsou qui, avec un miaulement offensé, était obligeamment allé monter la garde près de la porte avec toute la dignité qui sied à un félin.

- J'ai peur de ne plus te revoir. J'ai peur pour toi.

- Ne t'inquiète pas pour moi, petite maitresse. Tout ira bien, l'avait-il rassurée en l'enlaçant.

- Joseph ? Est-ce que tu m'aimes ? avait-elle demandé d'un ton suppliant.

- Bien sûr, avait-il soupiré avec un sourire. Tu le sais.

- Dis-le-moi, s'il te plait.

- Je t'aime, lui avait-il dit tendrement à l'oreille. Tu sais bien que je t'aime. Je t'aime plus que tout.

Ils s'étaient embrassés, longuement, passionnément, et il avait fallu à Joseph toute sa patience pour ne pas aller trop loin. La tentation était d'autant plus grande qu'il ne doutait pas d'être bien accueilli s'il se risquait sur ce terrain, mais si elle tombait enceinte de ses œuvres, il ne donnait pas cher de sa propre peau. Plus tard, peut-être, quand il serait libre, quand ils auraient une chance raisonnable de se marier. Elle s'était heureusement rendue à ses arguments : si elle avait insisté, il n'aurait sans doute pas eu la force de refuser. Ils étaient restés chastement enlacés et avaient partagés leurs rêves pour le futur. Pour la première fois, il avait reconnu combien il désirait que Putiphar le reconnaisse comme un fils, combien ce rêve lui semblait chaque jour un peu plus à portée de main, et combien pourtant il redoutait de s'être trompé. Elle s'était endormie blottie contre lui. Il aurait voulu que cette nuit ne finisse jamais.

Incapable de se rendormir, il l'avait admirée en implorant le Seigneur de permettre qu'ils s'appartiennent un jour. A regret, il avait dû la réveiller avant l'aurore, avant que la maison ne s'éveille. Longuement, ils s'étaient serrés l'un contre l'autre. La laisser partir lui avait soudain paru une épreuve insupportable. Il savait qu'ils se retrouveraient un jour, mais subitement, il s'était senti terriblement angoissé, et il avait compris ses craintes. Il avait le sentiment confus qu'il ne la reverrait pas avant longtemps. Ce devait être la fatigue. Il lui avait promis qu'ils se reverraient, et elle lui avait à nouveau promis de ne jamais aimer un autre que lui. Après un ultime baiser, elle s'était sauvée. Quelques semaines plus tard, la crue arrivait, et l'épidémie commençait.

En quelques jours, l'épidémie semblait s'être répandue dans tout le domaine, et Joseph, qui restait miraculeusement indemne malgré les heures de sommeil manquées et les repas sautés, avait dû recenser les malades et les morts. Huy et Mina comptaient parmi ces derniers. Joseph, qui les savait malades, était passé les voir et les avait trouvés sur leur lit, l'air apaisé. Il s'était attendu à ce dénouement, mais il n'avait pu retenir ses larmes, alors qu'il prononçait pour eux la prière rituelle des morts de son peuple. Huy et Mina avaient tous les deux tant fait pour lui : Huy l'avait pris sous son aile et avait attiré sur lui l'attention de Putiphar, et Mina l'avait accueilli comme un membre de sa famille quand il n'avait plus personne. Il avait rendu grâce au Seigneur que ce couple uni soit parti ensemble, d'une maladie heureusement brève. C'est en pleurant qu'il avait regagné le domaine et annoncé la nouvelle à Putiphar. Le maître avait donné des consignes pour la levée des corps, mais Joseph, trop accaparé par ailleurs, n'avait pas pu suivre le rituel. Il avait observé une journée de jeûne en mémoire de son tuteur, mais Putiphar lui avait formellement interdit de faire plus: les vivants avaient trop besoin de lui. Il serait temps plus tard de se lamenter sur les morts.

Enfin, au bout de onze semaines d'inondations, la décrue s'amorça enfin. Les habitants du domaine n'étaient plus en danger immédiat mais il y avait cependant beaucoup à faire pour reconstruire les maisons détruites et remplacer le matériel perdu, et il n'eut guère le temps de se reposer. L'épidémie s'était résorbée avec la décrue, laissant les patients fatigués mais guéris. Heureusement, les bonnes récoltes des années précédentes et l'excellente gestion de Joseph permettraient au domaine de se relever. Dès que l'eau se fut assez retirée, Joseph ordonna le lancement des réparations, et la moitié des réfugiés avaient réintégré leurs maisons quand on commença les semailles. Une répartition judicieuse des ressources permit de reloger tout le monde avant le début de la saison sèche. Alors, seulement, Joseph put se reposer.

La crise avait cependant marqué un tournant majeur pour Joseph, et même lui ne pouvait pas le nier. La décision de Putiphar de rester en retrait pendant les inondations n'était pas passée inaperçue. Non qu'il se soit désintéressé de la situation, au contraire, mais à aucun moment il n'avait pris la direction des opérations. Il avait laissé son intendant prendre complètement en charge la situation, se contentant d'exiger un bref rapport quotidien. Ce n'était pas une mauvaise chose en soi, car une telle crise exigeait des décisions rapides, et l'on ne pouvait pas se permettre de perdre du temps en palabres inutiles : Joseph avait ainsi pu se montrer parfaitement efficace.

Une telle décision n'était cependant pas anodine. C'était une chose que le maître accorde toute sa confiance à son intendant en temps normal, même si Joseph n'avait jusqu'alors jamais pris de décision majeure sans la faire d'abord approuver par le maître. C'était tout autre chose qu'il le laisse prendre la tête des opérations dans une période de crise telle que celle qu'ils venaient de traverser, au point de pratiquement prendre ses ordres de son serviteur. De l'avis général en cuisine, le maître n'était pas encore impotent au point de ne plus gouverner son domaine. Le blanc-seing de Putiphar en disait long sur l'estime qu'il portait à Joseph, mais étrangement, tout le monde semblait approuver.

D'aucuns auraient dit que Putiphar abandonnait tous ses biens entre les mains de Joseph et ne se préoccupait plus de rien sinon de sa propre nourriture, mais Joseph trouvait cela exagéré : après tout, même s'il y avait longtemps qu'il faisait pratiquement ce qu'il voulait sur le domaine, son maître lui demandait régulièrement des comptes. Il devait cependant admettre que Putiphar ne contredisait que rarement les propositions et décisions de son intendant, et qu'il lui parlait pratiquement comme à un égal. D'ailleurs, Joseph avait cessé de prendre des pincettes dans ses rapports quotidiens durant la crue. Il n'avait tout simplement eu ni le temps, ni l'énergie pour ce genre de convenances. Mais comme son maître ne s'en était jamais plaint, il avait gardé l'habitude de parler plus franchement qu'il n'aurait rêvé de le faire avant la crise.

Joseph trouvait cependant déplacée la nouvelle révérence que l'ensemble des serviteurs et des fermiers lui manifestaient désormais. Il y avait longtemps qu'il avait obtenu par son travail et son attention aux autres le respect des autres serviteurs, et les fermiers l'avaient toujours apprécié, parce que, bien qu'il soit un intendant exigeant, il ne rechignait jamais à mettre lui-même la main à la pâte, parce qu'il pensait toujours à demander des nouvelles du petit dernier, et parce que les arbitrages qu'il rendait étaient considérés comme justes et proportionnés. Durant la crue, tous l'avaient vu se démener pour limiter les dégâts, ils l'avaient vu s'affirmer, se déployer comme un papillon coloré sortant de sa chrysalide. Ils savaient tous ce qu'ils devaient au jeune Hébreu, et tous étaient convaincus que la bénédiction d'un puissant dieu – il y avait débat sur l'identité du dieu, Horus ou Amon-Ra, Isis ou Neith – reposait sur lui, et par extension, sur le domaine. Sa servitude était considérée comme un regrettable accident du destin, ou peut-être une malédiction lancée par une divinité malfaisante et jalouse, à moins qu'elle n'ait été le moyen tarabiscoté imaginé par les dieux pour le faire venir dans la terre de paradis qu'était l'Egypte. Quoiqu'il en soit, si la justice existait en ce bas-monde, il était évident que Joseph hériterait du domaine à la mort du maître. Leur révérence à son endroit était donc naturelle et justifiée à leurs yeux, et beaucoup prenaient déjà l'habitude d'appeler l'intendant le « jeune maître ».

Joseph, terriblement gêné, avait discrètement demandé à Nani et à Bekh de rappeler à la ronde qu'il n'était qu'un serviteur, même pas affranchi. Peu importe l'estime que lui manifestait Putiphar, peu importe ses rêves secrets, il ne méritait pas une telle dévotion. Il n'était pas le fils du maître, il n'était pas l'héritier ! C'était Asenath qui serait la future maitresse ! Il n'avait convaincu personne. Peut-être y serait-il mieux parvenu s'il avait lui-même été convaincu.

- Si Asenath devient la maitresse, lui rétorqua Nani quand il lui en parla, tu es d'autant plus assuré de devenir le maître.

- Je ne vois pas ce que tu veux dire, marmonna le jeune homme en rougissant.

- Non, bien sûr, répliqua la veille femme avec toute l'ironie dont elle était capable, ce qui n'était pas peu dire. Et c'est complètement par hasard que tu ne rentres plus jamais en retard et que tu fais la tête depuis qu'elle est repartie chez son père.

Joseph rougit encore davantage, si cela était possible.

- Tu as remarqué ? demanda-t-il, mortifié.

- Parce que vous vous croyiez discrets, tous les deux ? Même si personne ne vous avait jamais vus dans votre coin prétendument secret, est-ce que tu te rends compte de la manière dont vous vous regardez ? C'est presqu'indécent, comme vous vous dévorez du regard !

Joseph pâlit soudain. Si cela remontait aux oreilles de son maître, il était mort.

- Ne t'inquiète donc pas tant, le réprimanda Nani. Tu ne prends déjà pas ce que tu as légitimement le droit d'exiger, personne ne pourrait penser que tu prendrais ce qui ne t'est pas donné librement ! D'ailleurs, c'est une évidence que c'est elle qui t'a mis le grappin dessus.

- Mais si cela remontait aux oreilles du maître…

- Si Putiphar n'est pas déjà au courant, coupa-t-elle, alors il est plus aveugle que je ne le pensais. Je ne crois pas qu'il désapprouverait, d'ailleurs.

- Ça ne change rien pour l'instant, marmonna le jeune homme : je ne suis quand même pas son fils, ni son héritier, ni quoique ce soit.

- Pas encore, se borna à répondre Nani avant de le chasser de sa cuisine.

Tout gêné qu'il fut, il devait admettre que les fermiers et les serviteurs avaient raison: il y avait longtemps que Putiphar ne le traitait plus comme un serviteur, mais bel et bien comme un fils. Joseph l'avait désiré tout en refusant d'y croire pendant des années, mais tous les signes étaient là ! Depuis des années, le maître lui racontait l'histoire du domaine et de sa famille pour transmettre un héritage, il lui enseignait non seulement tout ce dont il avait besoin pour diriger le domaine en tant qu'intendant, mais aussi tout ce dont un noble a besoin de savoir pour tenir son rang. Depuis des années, Putiphar l'invitait à partager certains de ses repas, mais depuis la fin de l'inondation, Joseph mangeait presqu'un repas sur deux à la table de son maître – au grand plaisir de Nani, qui le trouvait toujours trop maigre.

Ces derniers temps, avant même la crue, d'ailleurs, Putiphar lui offrait régulièrement des cadeaux parfois somptueux. Il lui avait fait tailler une tunique en lin fin pour le Nouvel An juste passé, qui avait rappelé à l'intendant un autre vêtement, dans un autre pays, d'un autre père, dans une autre vie, et Joseph avait déployé un trésor de diplomatie pour remercier son maître de ce cadeau tout en pointant qu'il n'oserait jamais porter un tel vêtement dans les champs. Putiphar avait concédé le point, et lui avait fait cadeau de deux pagnes en coton, plus robustes, mais avait insisté pour qu'il porte la tunique en présence de ses maîtres.

Quand la vieille jument qu'il montait depuis des années, était tombée et avait dû être abattue après s'être cassé la patte, il avait pensé être au moins réprimandé pour sa négligence, et récupérer ensuite une bête de même qualité : patiente, robuste, et endurante. Il n'avait pas envisagé que Putiphar s'inquiéterait davantage de vérifier qu'il était sain et sauf, et lui choisirait une bête racée, quoiqu'étonnamment bien taillée pour le travail des champs. Quand Putiphar lui avait présenté le magnifique animal, Joseph n'en avait d'abord pas cru ses yeux. Il avait sérieusement envisagé une seconde de refuser le cadeau : ce n'était pas la monture d'un serviteur, c'était le cheval d'un maître !

Sans compte la fierté et l'affection qu'il lisait dans le regard de son maître quand il lui parlait, ou la manière qu'avait Putiphar de l'appeler parfois « fils » et autres variations affectueuses sur le même thème. Il y avait des années que Putiphar l'appelait parfois ainsi, généralement en privé quand il lui enseignait quelque chose ou l'incitait à prendre du repos. Joseph s'était interdit d'y voir autre chose qu'un tic de langage, une manière de parler. Désormais, il l'appelait « mon fils », en toute occasion, et sans se préoccuper de qui pouvait l'entendre, comme si c'était vrai, ou comme si c'était sur le point de le devenir.

Une seule fois, Joseph avait failli oser relever. Une fois n'est pas coutume, Putiphar avait retoqué une proposition de son intendant, sur un sujet quelconque. Joseph, qui avait consacré une large partie de sa dernière insomnie à ce plan de digue, avait insisté. Lui qui se montrait d'ordinaire plutôt réservé avait été particulièrement prolixe.

- Mon fils, avait fermement déclaré Putiphar, quand je serai mort, tu feras sur ce domaine ce que tu voudras. En attendant, j'en suis toujours le maître, et j'ai dit non.

Joseph n'avait pu empêcher la surprise de se peindre sur son visage. C'était une chose que Putiphar l'appelle « fils » dans ce qui pouvait n'être qu'un abus de langage, c'en était une autre qu'il parle aussi ouvertement de lui léguer son domaine à sa mort. Joseph avait hésité. Devait-il relever ce que Putiphar avait dit ? Mais comment ? Plusieurs fois, sur le chemin du retour, il avait ouvert la bouche pour poser la question qui lui brûlait les lèvres : Putiphar avait-il vraiment dit ce que Joseph pensait en disant qu'à sa mort, le jeune homme ferait ce qu'il voudrait du domaine ? Il n'était pas parvenu à prononcer les mots. Bientôt, il demanderait sa liberté, s'était-il promis, son maître accepterait, il en était certain, et alors, il poserait la question.

Il y avait longtemps que Joseph avait fait la paix avec l'amour filial qu'il éprouvait pour son maître : Jacob resterait toujours son père, bien sûr, mais il savait qu'il ne le reverrait jamais. Si Putiphar lui offrait vraiment cette place de fils dans son cœur, pourquoi la refuserait-il ? S'il envisageait de l'adopter, pourquoi ne s'en réjouirait-il pas ? Et pourtant, une voix qu'il ne parvenait pas à identifier demandait souvent : si Putiphar l'aimait vraiment, s'il envisageait de l'adopter, pourquoi n'était-il pas encore affranchi ? C'est pour cette raison que Joseph n'osait toujours pas lui demander pourquoi il l'appelait « fils ». Il redoutait trop de se tromper, et craignait la souffrance et l'humiliation d'entendre Putiphar dire « tu n'es pas mon fils. »

Il aurait dû se réjouir de sa liberté prochaine. Il était certain qu'il n'avait désormais qu'à poser la question pour que son maître la lui accorde, et si vraiment Putiphar songeait à l'adopter, il deviendrait un homme digne d'Asenath, et il pourrait l'épouser et la chérir au grand jour. Pourtant, quand il priait, quand il méditait, il avait le sentiment d'être dans un tunnel qui se faisait chaque jour plus étroit. Souvent, la nuit, il avait de terribles cauchemars dans lesquels il tombait dans un gouffre sans fin, ou dans lesquels il était emmuré vivant. Il se réveillait en sursaut, cherchant l'air. Il lui fallait un instant pour se rappeler qu'il était en sécurité, qu'il avait la confiance et l'affection de son maître, et qu'il n'y avait aucune raison qu'il plonge dans les ténèbres, mais même les ronronnements de Khonsou contre sa jambe ne suffisaient pas à le réconforter. Il n'avait qu'une seule certitude.

Quelque chose se préparait, quelque chose de terrible, et il ne pourrait rien y faire.


L'étau se resserre pour Joseph.

Petite question pour tous mes lecteurs : je vois dans les statistiques par pays que la plupart d'entre vous me lisent de plein de pays différents, mais pas de pays francophones. Il y a peu d'histoires sur Joseph, et la plupart sont en anglais, alors je me demandais : est-ce que vous me lisez dans le texte, ou est-ce que vous utilisez des traducteurs automatiques?

Indépendamment de votre langue, n'hésitez pas à commenter, et à donner votre avis, y compris pour me dire que mes personnages font n'importe quoi. Toute critique est bonne à prendre tant qu'elle est bienveillante et constructive.