Trigger warning : agression sexuelle et torture. Rien de très détaillé, mais les intentions sont extrêmement violentes
Fond musical : « Southern Messiah » de Hans Zimmer, dans Dune.
Le nom du monde est souffrance, et sans s'en rendre compte, il était parvenu à l'oublier.
Il aurait dû parler à son maître. Il aurait dû ! et maintenant, il était trop tard.
Il s'était cru en sécurité le matin même. La maison aurait dû être vide, puisque tout le monde allait voir le défilé. Il y aurait des sacrifices et des prières aux dieux, raison pour laquelle Putiphar l'avait autorisé à ne pas venir. Il avait dormi plus tard que d'habitude, et il s'était réveillé envahi par une sourde angoisse. La vision qui le tourmentait depuis des semaines était revenue. Il était dans un jardin, un jardin luxuriant où l'appelait Zuleika, mais chaque fois qu'il tendait la main pour cueillir l'un des fruits gorgés de jus qui pendaient aux branches des arbres, sa main ne rencontrait que de la fumée, jusqu'à ce que le jardin ne soit plus qu'un champ de ruine et qu'il ne bascule dans les ténèbres, sous les éclats de rire de la maitresse.
Après avoir avalé le bol de lait caillé laissé pour lui dans la cuisine, il était parti faire une longue promenade au bord du Nil, et avait médité sur sa vision. Le sens lui en échappait : le rêve lui disait de se méfier de Zuleika, mais il s'était toujours méfié d'elle. Elle risquait de causer sa perte, mais s'il demandait sa liberté à Putiphar le soir-même, elle ne pourrait plus l'atteindre, si ? Il tâcherait de ne plus jamais rester seul avec elle, et c'était tout. Cette pensée ne l'avait pas vraiment rassuré, mais il avait choisi de ne plus y penser : il préférait occuper plus agréablement son esprit en songeant à Asenath. Une fois qu'il serait libre, ils pourraient peut-être envisager un futur ensemble.
Il était rentré en début d'après-midi, et était passé à la cuisine prendre un morceau de pain. La parade était sans doute bientôt terminée, et les autres ne tarderaient pas à revenir. Il avait alors entendu un bruit dans la maison. Intrigué, il s'était prudemment aventuré à l'étage, songeant qu'un des chats de la maison était peut-être resté enfermé.
C'était la maitresse. Il n'avait pas pensé qu'elle resterait à la maison, elle qui aimait tant les fêtes à la cour et les parades. Elle n'avait pas eu l'air surprise de le voir, au contraire. C'était un piège. Elle était presque nue, parée seulement de sa perruque et de bijoux. Il avait immédiatement détourné le regard : il se sentait désormais presque plus égyptien qu'hébreu, mais il ne s'était jamais accoutumé à ce qu'il percevait comme l'absence de pudeur des Egyptiennes. Avant qu'il n'ait eu le temps de réagir, cependant, elle l'avait tiré dans sa chambre, et avait renouvelé ses avances. Il n'y avait personne d'autre qu'eux dans la maison, il pouvait se laisser aller, avait-elle susurré en le poussant sur son lit et de s'asseoir sur lui. Elle lui donnerait un fils, elle le savait. Elle se soumettrait à tous ses désirs, avait-elle promis en le couvrant de baisers parfumés. Elle serait à lui, il pourrait prendre avec elle tous les plaisirs dont il rêvait. Sidéré, il s'était senti enivré par le parfum envoûtant de sa maitresse, et quand elle avait passé une main tentatrice sous son pagne, il avait senti son corps réagir malgré lui. Pendant une minute, tel une souris hypnotisée par le serpent qui va la dévorer, il était resté tétanisé, incapable de protester, horrifié.
Il reconnaissait qu'elle était très belle, et ses caresses réveillait en lui des désirs inconnus. Il n'avait qu'à tendre la main pour prendre le fruit qu'elle lui tendait, il n'avait qu'à se laisser faire pour goûter aux plaisirs qu'elle lui promettait. Les paroles qu'elle murmurait étaient si tentantes ! Mais alors, elle lui avait demandé d'une voix envoutante si la posséder ne serait pas la meilleure revanche qu'il pourrait prendre sur Putiphar ; mais quelle revanche ? Elle l'avait ensuite embrassé, d'un baiser d'une sensualité incroyable, et alors qu'il songeait qu'il n'avait jamais ressenti un tel désir, le doux visage d'Asenath, ses baisers innocents, et la nuit qu'il avait chastement passée à ses côtés s'étaient imposés à son esprit. Le désir et l'amour qu'il éprouvait pour Asenath étaient doux, chauds et prometteurs comme une belle matinée de printemps, celui que Zuleika suscitait maintenant était brûlant et dévastateur comme le feu éternel de l'Enfer. Subitement, il s'était senti froid et dégrisé.
Il s'était repris, rempli de honte. Fermement, il s'était dégagé de son étreinte. Il s'était redressé. Il avait déclaré d'une voix tremblante qu'il ne coucherait jamais avec elle, sous aucun prétexte, qu'elle le dégoûtait, et qu'il aimait trop son maitre pour le trahir. Il avait promis de ne pas la dénoncer, mais l'avait exhortée à renoncer à son désir. Elle n'avait pas écouté, et quand à nouveau elle s'était approchée de lui, décidée à profiter de lui, il l'avait repoussée d'un mouvement brusque. Il s'était enfui, mais il avait senti dans sa fuite la main de la séductrice s'abattre sur son pagne. Horrifié, il avait entendu le vêtement se déchirer, et il avait trébuché mais il ne s'était pas arrêté. Il avait continué de courir tout nu, et était allé se réfugier dans sa chambre.
Avec des gestes fébriles, il s'était emparé du chiffon qui servait à sa toilette, et s'était lavé vigoureusement, tentant d'effacer de sa peau le souvenir de la tentation. Il ne s'était arrêté qu'une fois sa peau devenue rouge et la cuvette d'eau vidée, et avait enfilé en tremblant son pagne de rechange. Un brouhaha dans la cour l'avait informé que la maisonnée rentrait de la parade royale. Un grand cri de femme avait alors déchiré l'air. Zuleika. Il était perdu, avait-il compris, tétanisé. Il devait fuir. Oui, mais où ? Il connaissait le domaine comme le dos de sa main, et il savait qu'il n'avait aucun chemin pour rejoindre une possible cachette. S'il avait fui avant que la cour ne se remplisse, il aurait peut-être pu aller se cacher, et revenir à la nuit tombée récupérer ses affaires et son cheval avant de s'enfuir loin. Mais il était trop tard, à présent. Il serait repéré, capturé, probablement tué en un rien de temps. Et fuir ne reviendrait-il pas à reconnaître sa culpabilité ? L'angoisse l'avait submergé. Son seul espoir était que Putiphar le croit, plutôt que sa propre épouse. C'était impensable. Il allait mourir.
Il s'était recroquevillé dans un coin, suppliant le Seigneur de reprendre sa vie maintenant, de lui épargner cette nouvelle épreuve. Il priait encore quand Putiphar entra, fou de rage, dans la pièce. L'espoir dans le cœur de Joseph mourut avant de naître quand il croisa son regard furieux, noir comme une nuit de tempête.
- Maitre, murmura-t-il dans un sanglot, espérant mitiger la rage de l'Egyptien.
En vain. Il tenta de balbutier quelque chose qui ressemblait à « je n'ai rien fait », mais il lui semblait que sa langue n'obéissait plus à sa volonté. D'une main de fer, Putiphar le saisit par les cheveux et l'obligea à se redresser. Dans un effort surhumain, Joseph tenta de se débattre. « Je suis innocent ! » voulut-il crier. « Je ne t'aurais jamais trahi », tenta-t-il, mais sa bouche ne lui obéissait plus. Putiphar l'avait aimé, lui avait fait confiance, l'avait traité comme un fils. Le coup de poing lui coupa le souffle et le plia en deux.
- Père, parvint-il à articuler dans un souffle désespéré.
Il releva péniblement les yeux. Certainement, Putiphar verrait dans ses yeux qu'il était innocent ! Mais le regard glacial de Putiphar le cloua sur place. « Tu n'es pas mon fils », disaient les yeux du maître, froids comme la mort. Un chagrin tel qu'il n'en avait jamais connu submergea Joseph. Il avait cru lire les signes, il avait cru que la liberté était à portée de main. Il avait cru que Putiphar l'aimait, comme un ami, comme un fils ! Il s'était bercé d'illusions. Il n'était rien, ni personne : il n'était qu'un esclave, même pas un homme.
Il sentit ses genoux céder, son corps cesser de résister. Tout mais pas ça ! Qu'on le torture, qu'on le tue, n'importe quoi, s'il pouvait conserver l'estime de son maître.
Hébété, tel un agneau qu'on mène à l'abattoir, il ne protesta pas, il ne se débattit pas quand Putiphar le traina par les cheveux jusqu'à la cour où il le jeta brutalement. Joseph se reçut violemment sur les coudes, mais avant qu'il n'ait eu le temps d'essayer de se redresser, Putiphar s'était emparé d'un fouet et l'abattait encore, et encore, sur le dos de son esclave.
Le nom du monde est souffrance.
Autour de lui, esclaves et serviteurs s'étaient rassemblés, et tous le jugeaient dans un silence de mort. Seul le claquement du fouet sur son dos et ses hurlements de douleur rompaient le silence de la cour. Joseph perdit le compte après dix coups. Déjà, son dos n'était plus qu'une immense plaie d'où s'écoulaient des rivières de sang.
Le corps et la voix brisés, il attendit, recroquevillé, résigné, que la mort vienne le délivrer. Il implora la miséricorde divine. Il allait mourir ici, seul, exilé, abandonné. Toutes ces certitudes n'étaient que du vent, des mensonges murmurés par l'Adversaire pour le perdre : il n'était rien, et surtout pas un fils. Il allait mourir esclave, et jamais il ne serait le mari d'Asenath. Au moins, pensa-t-il dans un dernier accès de conscience, il se présenterait devant son Créateur l'âme purifiée, et il obtiendrait la consolation dans le sein de son Dieu.
- Emmenez-le, entendit-il vaguement Putiphar déclarer. Je ne veux plus jamais le revoir.
Le nom du monde est souffrance.
Joseph glissa dans les ténèbres.
Et bonne année, bien sûr
