Un commissaire soucieux longeait désormais cette avenue passante où la circulation semblait bouchonnée. Heure de pointe, songeait-il en pestant intérieurement contre les klaxons incessants des voitures. Décidément, son mal de crâne était tenace… L'homme remercia silencieusement ce long voyage éprouvant avant de débarquer au pied d'un grand panneau rectangulaire. Quelques mètres plus loin, un portail ouvert laissait apparaître des voitures stationnées les unes contre les autres. Cela ne faisait aucun doute, Dumas était au bon endroit. Il avisa la lumière émanant des fenêtres à l'étage et approcha doucement, déambulant au milieu des allées bien ordonnées lorsque la porte du bureau voisin grinça.
«Bonjour ! l'interpella une voix masculine. Je peux peut-être vous aider? Vous cherchez un modèle en particulier ?
Antoine fit volte-face, dévisageant un quadragénaire blond et amical. Yeux bleus, air espiègle… Il reconnut sans mal quelques traits de sa compagne dans ce sourire si jovial.
- Bonjour! sourit-il à son tour. Hum, ouais… Si je vous dis, modèle type humaine blonde aux yeux bleus et manteau violet…
Fred ricana doucement en acquiesçant.
- Modèle Candice donc ?
- Exactement. Je sais pas si vous avez ça en stock?
- On a! s'amusa-t-il en lui tendant la main.
- Antoine, enchanté! Je suis son mari. Enfin… futur mari.
- Le noble donc, plaisanta Fred.
Surpris, le commissaire laissa sortir un rire franc avant de confirmer.
- En personne ! Même si je refuse ce titre...
- Oh pourtant c'est flatteur! ironisa Fred en pouffant.
- Hum... sourit Antoine avant de retrouver son sérieux. On m'a orienté vers vous au commissariat, je…
- Fred ! Je suis le cousin, enchanté ! Et félicitations alors!
- Merci, sourit Antoine. Je suppose que Candice n'est pas là?
- Tu supposes bien! Enfin, si tu me permets qu'on se tutoie.
- Bien sûr!
- Moi j'ai pas d'infos. Je suis pas passé ici depuis hier matin. Mais si tu prends la porte rouge derrière toi, tu vas trouver Paul, mon père. Il sera peut-être plus à même de t'aider… Tu verras, il est un peu impressionnant à première vue mais, il a un cœur en or.
- Ok! Bah merci alors…
- Avec plaisir!»
Le commissaire tourna les talons, affrontant désormais cette fameuse porte rouge censée mener jusqu'à l'étage de la maison principale. Visiblement, Paul avait cédé la concession à son fils, mais n'en gardait pas moins un léger œil dessus. La porte grinça et Antoine grimpa les quelques marches avant d'oser toquer à la porte haute. Il ouvrit dans la foulée et tomba nez-à-nez avec un nordiste au cœur tendre.
«Bonjour! lança-t-il avec une légère gêne.
- Oh! Mais tu dois être Antoine.
- Euh... Exactement, sourit-il avec surprise. Je vois que je suis déjà démasqué !
- J'ai vu une photo alors je t'ai reconnu gamin !
- Hum... Vous êtes Paul je suppose donc ?
- Oui! Mais entre! Entre! Je savais pas que tu venais, Candice m'a rien dit.
- Euh… grimaça-t-il en osant approcher le salon. C'est qu'elle est pas vraiment au courant que je suis là. En fait, je la cherchais et je pensais la trouver ici.
- Elle doit être partie en vadrouille avec le petit Verner! Il est passé la chercher ici ce matin.
- Vous savez où ils sont allés?
- Ah non. Elle m'a rien dit, non…
- A vrai dire, je suis un peu inquiet, confessa Antoine. Elle m'a appelé en larmes hier soir et elle refuse tous mes appels depuis…
- Ah bah je comprends mieux sa tête de ce matin!
- Elle vous a parlé?
- Non… Enfin elle m'a juste dit qu'elle était angoissée à cause de sa mère mais… rien de plus… J'étais loin d'imaginer que c'était à ce point.
- Candice est très forte pour cacher aux autres ce qui ne va pas…
- Hum… acquiesça l'homme âgé en dévisageant le policier. Café?!
- Avec plaisir.
- Alors installe-toi! Et tu peux aller déposer tes affaires dans la chambre si tu veux. C'est la porte au fond du couloir.
- C'est gentil. Mais je compte pas m'éterniser ici. Je venais chercher Candice pour la ramener à la maison. C'est pas contre vous mais… c'est pas un environnement sain pour elle, cette ville…
- Je comprends, accepta-t-il en s'éloignant en cuisine.»
Antoine osa tirer une chaise en bois autour de la table et s'installa, se satisfaisant de la chaleur émanant de la cheminée voisine. Il tourna brièvement la tête et rencontra quelques vieilles photos posées aléatoirement sur le buffet en bois. Il reconnut sa compagne, assise sur un banc avec une petite voiture dans les mains. Un cadeau de son père, sans doute, songea-t-il sans s'attarder.
«Tu contemples la déco?! lança Paul plateau en main.
- Ah! Je regardais les photos là…
- Je les avais sorties pour qu'on les regarde avec Candice.
- Hum… Elle va apprécier… Elle a pas beaucoup de souvenirs d'enfance comme ça…
- Oui, elle a fait table rase du passé en quittant la région. Mais j'suis content de la retrouver. Puis elle est heureuse, c'est tout ce qui compte.
- Elle vous a parlé du mariage?
- Un peu qu'elle m'en a parlé! On a parlé de toi aussi.
Il rigola doucement, légèrement gêné.
- En bien j'espère…
- L'homme parfait, d'après elle.
- Vous avez de la chance, parce que moi j'ai pas souvent le droit à ce discours, ironisa-t-il en riant franchement.
- C'est qu'il est sincère alors.
- Hum…
- Tu sais, Candice a eu une enfance très difficile. Et je l'admire beaucoup pour ça. Pendant 16 ans elle a supporté la violence dans le seul endroit qui était censé être un refuge pour elle. Et en croyant bien faire pour sa mère, elle est devenue elle-même le réceptacle d'une violence plus… psychologique… Et même si elle s'est éloignée de tout ça, les choses finissent toujours par ressortir, un moment ou à un autre…»
Antoine écarquilla les yeux face à ce discours qui sonnait si juste. Et Paul semblait si sage et accompli... Il n'en avait tellement pas l'air avec sa carrure imposante et sa moustache taillée au millimètre. Mais finalement, le diction se validait et... l'habit ne faisait pas le moine. Alors pour Antoine qui s'était imaginé une figure caricaturale du nord, la surprise était de taille.
«Et je crois justement qu'hier, c'était la goutte de trop. Je sais pas ce qu'il s'est passé mais l'entendre pleurer comme ça, sans pouvoir être là, c'était pas facile…
- Mais l'essentiel c'est que tu sois quand même là pour l'apaiser. Mieux vaut tard que jamais, comme on dit.
- Oui. Je suis juste un peu… secoué… parce que les choses ressortent au mauvais moment.
- Tu veux parler du mariage?
- Hum, confirma-t-il. Je me pose beaucoup de questions… J'ai l'impression qu'elle est pas prête et que son angoisse est trop forte pour que ça se passe bien… Mais je préfèrerai qu'elle me dise qu'elle veuille annuler plutôt que de tourner autour du pot comme ça…
- Elle a peur de te blesser…
- Donc elle vous a dit qu'elle n'avait pas envie de se marier, comprit-il avec douleur.
- Ce n'est pas à moi de t'en parler gamin. Les choses ne sont pas simples et le mieux c'est d'attendre qu'elle revienne pour en discuter calmement, tu crois pas?
- Ouais… J'espère juste qu'elle va pas me jeter…
- Je vois pas pourquoi elle ferait ça!
- Candice a du mal à accepter l'aide des autres. Puis là, je suis en silence radio depuis hier…
- Ça veut rien dire. Et au contraire, peut-être qu'elle n'ose tout simplement pas te dire qu'elle a besoin de toi.»
...
Au fin fond d'une route rectiligne de cette forêt belge, un SUV avançait désormais dans une nuit tombante. Au volant, un commandant crispé subissait le silence assourdissant que lui imposait sa partenaire qui n'avait pas daigné sortir un mot depuis leur départ précipité de la banlieue anversoise. Il osa jeter un œil sur la blonde qui avait reposé sa tête sur le rebord de la fenêtre, le dos à moitié tourné pour éviter que Stanislas constate ses yeux rougis par les larmes. Et il avait entendu la conversation qui s'était jouée à quelques mètres de la voiture, inévitablement... Mais lui n'avait osé rien dire, de peur de braquer une détective déjà bien trop submergée par l'émotion. Alors il l'avait laissé sombrer dans les limbes du sommeil, laissant son cœur meurtri par les mots douloureux que sa mère avait osé sortir sans retenue. Le silence… Valait sûrement mieux ça que le bruit de la souffrance...
...
Antoine quitta son fauteuil le cœur inquiet par le mutisme que sa compagne lui imposait. Il souffla et s'approcha de la fenêtre sous le regard presque amusé d'un oncle protecteur. Et à travers la vitre, toujours le même spectacle: un portail fermé, des passants qui allaient et venaient dans une allure plus ou moins vive et des voitures à l'arrêt dans une circulation toujours bouchonnée. Et définitivement, aucune blonde ne semblait vouloir se pointer à l'horizon…
«Tu vas te lever combien de fois comme ça? lança Paul dans un ricanement mesuré.
- Vous croyez qu'elle va rentrer?
- Mais oui! Arrête de te faire du souci!
- Ouais… C'est que… Je sais pas trop comment elle va réagir en me voyant… C'était pas prévu et…
- Eh! l'interrompit-il. Mais t'es toujours angoissé comme ça?! Non parce qu'on dirait un ado qu'attend la venue de son premier rancard là…
Antoine rigola doucement en baissant la tête.
- C'est juste qu'avec Candice, on est jamais sûrs de rien en fait… conclut-il en fixant longuement la fenêtre devant lui. »
C'était clair que Candice n'était pas la reine de la stabilité et en douze ans de fréquentation, Antoine ne pouvait que s'en être rendu compte…! Et là malheureusement, le commissaire était bien loin de s'imaginer l'ampleur du gouffre dans lequel la blonde s'était jetée. Et intérieurement, elle se maudissait. Bah oui! C'était elle qui avait forcé cette enquête. C'était elle qui avait insisté pour cette rencontre. Et à quel prix? Celui de la tristesse et du désespoir?! Maintenant, elle était plongée dans un mélange de gris et de noir. Un éclat bien trop terne pour quelqu'un qui respirait normalement la même énergie qu'un soleil ardent. Mais là, le soleil était bel-et-bien camouflé par les nuages… Et devant eux, la blonde aperçut difficilement le panneau d'entrée de Valenciennes, perdu dans un épais brouillard, qui semblait ce soir, vouloir symboliser l'entièreté de sa vie.
