Draco émerge lentement.

Chaque muscle de son corps proteste, cloué au matelas par la maigre grâce des quelques heures de sommeil que les spiritueux outrageusement consommés la veille lui ont permis de grappiller. La sensation d'ivresse s'accroche encore à lui, et il écrase un oreiller contre son torse frissonnant, cherchant un réconfort qu'il ne trouve pas.

De sa main libre, il glisse les doigts sur son visage puis sur ses yeux fatigués, avant de saisir l'arête de son nez. Son corps s'enfonce un peu plus dans la literie moelleuse, probablement bien trop onéreuse, qui lui semble soudain presque é événements de la veille se bousculent dans sa tête : la séance avec le Dr Ambrose Ashdawn, la rencontre avec Granger à la boutique, les fleurs, la réception de la soirée passée… De fil en aiguille, des souvenirs d'une autre époque viennent se mêler au fouillis qui encombre son esprit.

Les souvenirs tournoient, se mêlent, passent de l'un à l'autre dans un désordre qu'il ne peut contrôler, que son cerveau refuse de laisser partir. Certains sont rejoués, comme s'il existait une infime possibilité de les altérer et de modifier le passé. Peut-être que… Stop.

Il sait que c'est vain et s'efforce de respirer, de calmer les battements de son cœur, qui commencent à s'agiter dans un fracas désordonné. Il lui faut fermer son esprit avant de se perdre complètement. Une sensation de picotement dans les doigts, suivie d'un contact duveteux sur sa peau moite, le ramène à la réalité.

Murmure, une jeune chouette chevêche, trottine sur le matelas, réclamant son petit-déjeuner avec une ardeur peu commune pour un si petit être.

- Patience, Murmure, lui dit-il en se redressant, jetant le coussin de soie à l'autre bout du lit. Il se dirige tant bien que mal vers le petit secrétaire où il garde la nourriture de l'animal et remplit généreusement la mangeoire. La chouette s'y précipite d'un battement d'ailes tachetées, et commence à dévorer goulûment le mélange de graines et de pâtée, comme si elle n'avait pas été nourrie depuis des jours.

Une fois repue, elle se pose sur le genou de Draco, cherchant maladroitement le contact de ses mains.

-Tu ne deviendrais pas un peu paresseuse à la chasse, toi ? la taquine-t-il en caressant doucement le haut de sa tête. La petite boule de plumes, qui savourait les caresses en plissant les yeux de délectation, prend à ces mots un air outré et se dégage pour rejoindre son perchoir.

Un mince sourire s'étire alors sur le visage de Draco, amusé de voir l'oiseau bouder dans son coin. Il s'approche de la fenêtre et ouvre les rideaux.

À cette période, le jardin du manoir est en pleine floraison et rempli de jonquilles d'un jaune éclatant, contrastant avec l'air humide du petit matin. Le jardin a toujours été magnifique au printemps, un petit fragment d'une époque heureuse. Cette pensée le crispe, et il se réfugie sous la douche pour dissiper l'engourdissement qui s'accroche à lui.

Les sillons d'eau chaude coulent le long de sa nuque et sur son dos. Pendant un instant, il ferme les yeux et entreprend de se savonner durant de longues minutes, repoussant le moment de sortir et de nouer une serviette autour de son corps. Dans le miroir parsemé de gouttelettes, son reflet lui renvoie deux yeux soulignés de cernes sombres qui hurlent la fatigue qui le ronge. Il est déjà tard, 7 heures passées, et il est temps de prendre le petit-déjeuner en famille.

De retour dans la chambre, il est accueilli par le vert profond et apaisant des murs. Un caprice de l'époque qu'il ne regrette pas. Il enfile une chemise blanche, sobre mais élégante, ajuste machinalement chaque pli, chaque bouton. Si son cerveau avait de nouveau décidé de le trahir et tentait de le saboter en le privant de sommeil, il comptait bien s'assurer de rester présentable.

Le jeune homme ouvre une petite boîte à bijoux en bois posée sur le secrétaire et y trouve une chevalière en argent qu'il passe à son index droit. Au fond de la boîte, il récupère également un petit orbe en verre cerclé de métal. Ça conviendra très bien, songe-t-il en déposant avec soin le bijou dans une bourse en velours qu'il glisse au fond de sa poche. Sur le côté, les yeux jaunes de Murmure clignent doucement, et l'oiseau abandonne sa bouderie pour glisser vers le sommeil. Petite chanceuse.

Les marches de l'escalier craquent sous ses pas, et le crépitement de la radio magique devient de plus en plus net à mesure qu'il descend.

Ses parents, Lucius et Narcissa, sont déjà attablés à la vaste table en bois massif qui occupe le centre de la salle, entourés de vaisselle en argent et d'assortiments gourmands en tout genre. L'odeur de la brioche chaude vient attiser un appétit qu'il pensait éteint.

Narcissa, toujours aussi élégante dans sa robe matinale, lui adresse un sourire doux.

- Bonjour, Draco, dit-elle en versant du thé dans une fine tasse de porcelaine, qu'elle lui tend d'une main bien trop frêle. Tu as bien dormi ?

Draco hoche la tête, les traits creusés.

- Aussi bien que possible.

À sa droite, Lucius lit le journal avec intérêt, mais jette tout de même un coup d'œil attentif à son fils.

La salle à manger est silencieuse, seuls le bruit des couverts et la radio résonnent dans la pièce.

Devant l'étalage de mets, Draco hésite. Il semble que son père et les elfes se soient donné du mal pour servir ce festin, bien qu'ils ne soient que trois à table ce matin. Le dîner d'anniversaire de la veille avait été relativement calme, et les quelques invités, bien que fortement avinés, n'avaient pas séjourné au manoir pour la nuit.

Il opte alors pour un morceau de brioche et quelques pancakes nappés de coulis de pistache quand sa mère demande soudainement :

- Mon chéri, est-ce que tu comptes l'inviter cette semaine ? Jeudi serait idéal, tu ne crois pas ?

Sa voix est chaude et calme mais Draco perçoit l'inquiétude sous-jacente. Il sent bien qu'elle s'est retenue de lui poser la question depuis un moment déjà.

Il lève les yeux de son assiette, rencontrant le visage attentif de sa mère.

- J'ai déjà des affaires prévues en ville cette semaine, répond-il d'un ton neutre.

- Oh, je vois. Une pointe de déception perce à travers ses paroles, qu'elle tente de dissimuler sous la chaleur un sourire.

Son père replie alors soigneusement le journal et le pose à côté de son assiette, le visage marqué par une expression plus sévère.

- Les alliances sont importantes, Draco, tu le sais , dit-il en pesant chaque mot. Une vague de ressentiment menace de s'abattre sur Draco, mais ce dernier la réprime aussitôt. C'est un combat perdu d'avance, il le sait.

- J'en ai conscience, père. Mais j'ai un autre de nos problèmes à régler.

Son ton est calme, maîtrisé. S'ensuit un échange de regards entendus qui échappe à Narcissa, laquelle tente d'apaiser la tension naissante.

- Nous voulons simplement ce qu'il y a de mieux pour toi, Draco, murmure-t-elle.

- Ma chère, il semblerait bien que notre fils soit un homme occupé. Laissons-lui le temps d'arranger ses affaires. Peut-être n'est-il pas nécessaire que cela se fasse au manoir ?

Draco soupire. Son père est arrangeant, mais pas au point de remiser ce rendez-vous. Pourtant, la situation ne serait pas ce qu'elle est s'il avait été plus prudent, et Draco ne peut s'empêcher de ressentir une pointe de colère envers lui. Mais lui en vouloir à ce point serait injuste.

- Bien, je ne vais donc pas m'éterniser et m'occuper de tout ça rapidement.

La fuite, encore. Mais rester au manoir ne ferait qu'accroître la tension qui pèse déjà sur lui.

Un baiser sur le front de sa mère et un dernier échange de regards avec son père puis Draco saisit une poignée de poudre dans le panier suspendu à côté de l'immense cheminée. Cette pièce est probablement l'une de celles qui le révulsent le plus, compte tenu de toutes les horreurs qu'ont pu abriter ses murs.

Dans l'âtre, il annonce: Londres, mon appartement , et répand la poudre d'un geste sec. Le monde s'embrase autour de lui, et le manoir disparaît dans un torrent de flammes vert absinthe.

À la sortie, le poids du monde semble glisser de ses épaules. L'appartement lui paraît presque minimaliste, à des années-lumière du faste ostentatoire du manoir. Sans être nu pour autant, les murs blancs se parent seulement de quelques tableaux discrets çà et là. Peu de bibelots pour égayer l'endroit, mais un grand tapis posé sur le parquet ancien et des livres, sur des étagères ou bien disséminés en piles à même le sol. Un vieux piano pare le mur du fond. Pas de souvenirs dont il ne souhaiterait se rappeler l'existence. Seulement le calme et la neutralité.

Il s'écroule dans le canapé face à la cheminée et expire profondément. S'éloigner du domaine familial, des regards pesants et pleins d'attentes, est un soulagement. Y être rappelé après plusieurs mois de liberté n'avait fait qu'attiser le monstre d'angoisse tapi au fond de ses entrailles, et il lui fallait maintenant mettre de l'ordre dans le chaos qu'était redevenue sa vie.

Deux heures plus tard, un bruit caractéristique se fait entendre dans l'entrée. Blaise est arrivé.

- J'suis là, s'annonce-t-il d'une voix pâteuse. Une petite larme causée par un bâillement démesuré perle au coin de ses yeux.

- Oh mec, t'as une sale gueule, c'est quoi cette tronche ? lance Zabini en voyant Draco pénétrer dans le couloir.

- Parle pour toi, un troll serait mieux apprêté, on dirait que tu viens de te lever.

- Et c'est le cas, répond-il sur un ton malicieux en le suivant vers le salon.

Draco laisse échapper un rire discret face à la désinvolture affichée par son ami.

- Je crois que ma mère s'est bien amusée hier soir, il faudrait refaire ça plus souvent. Elle est à bout ces derniers temps, la date de péremption de Todd est peut-être arrivée, ça ne fera que le 8em... poursuit-il.

- Sérieusement ? La longue liste des beaux-pères mystérieusement disparus de Blaise lui revient en tête.

- Non. Enfin peut-être, je n'en sais rien et ne veux rien savoir.

- Du thé ? propose Draco alors qu'ils prennent place dans les deux grands fauteuils autour de la table basse.

- Volontiers, on se les pèle ici.

Le liquide chaud et sombre qu'il porte à ses lèvres offre un contraste agréable avec la fraîcheur de l'appartement. Blaise semble en apprécier les arômes et ferme les yeux pour savourer sa gorgée, enfoncé dans le moelleux de l'assise alors que Draco le fixe, le corps penché vers lui dans une tension palpable. Son ami essuie le coin de ses lèvres avec son pouce et commence enfin :

- J'ai peut-être un truc. Un gardien de phare dans le Northumberland, le phare de Farne ou un truc dans le genre. Il aurait en sa possession un objet appelé la Méduse noire, apparemment ça permettrait de guider les âmes égarées vers la lumière.

Draco ricane.

- Et c'est aussi fiable que ton fermier de la semaine dernière qui cherchait juste à nous détrousser ?

Blaise se renfrogne et s'enfonce un peu plus, si tant est que cela soit possible, dans le fauteuil.

- Ouais, la Méduse est plutôt connue, un héritage dans la famille Lighthaven. Ils gardent la mer du Nord depuis des générations. J'ai pas dit que ça serait gratuit par contre. Ah, il y a des macareux aussi là-bas, c'est plutôt mignon comme oiseau, tu verras.

Sa tête s'incline en arrière et il laisse ses yeux dériver sur les petites imperfections du plafond avant de reprendre :

- Tu sais, t'es pas obligé d'assumer les erreurs de ton paternel. Je ne comprends même pas pourquoi t'es revenu, t'es juste en train de recommencer à te détruire à petit feu…

- Ce n'est pas comme s'il pouvait se déplacer à sa guise, tu t'en doutes. Bientôt tout ça sera terminé.

- Tu ne lui as rien dit, c'est ça ?

- Le nécessaire. Il sait que l'analyse de la relique a connu des complications et que Misha a été blessée. Je vais gérer le collatéral.

La réponse semble lui couler dessus et, comme s'il ne l'avait pas vraiment entendue, Blaise marmonne .

- On aurait franchement dû rester s'envoyer des crêpes sur la côte française, c'était bien plus amusant… mais il a fallu rentrer au bercail pour sauver la femme du grand Monsieur Nott. Quelle plaie.

Devant le silence de Draco, il ajoute :

- C'est son métier d'estimer des reliques magiques, elle savait que le risque zéro n'existe pas, tu le sais. Te tourmente pas en plus avec ça.

L'intéressé s'effondre à son tour dans le siège et en triture les accoudoirs.

- Peu importe. Je voudrais juste la ramener avant le Gala des Nott. Son état empire et son mari commence à perdre pied. Ça pourrait être mauvais pour nous, surtout au moment où on essaie de refaire surface.

Draco resserre ses doigts sur le tissu jusqu'à en faire pâlir ses phalanges.

Les mots qui s'apprêtent à franchir sa bouche lui nouent la gorge.

- Mes parents veulent que j'y représente la famille. Ils ont déjà prévu une grosse donation et y voient une ouverture pour préparer notre retour dans la société.

- Je vois. Et c'est aussi la parfaite occasion pour y afficher une future alliance, il me semble ? Qui est la future Madame Malefoy ?

Le son de la voix de Blaise est empli d'une amertume non dissimulée et s'accompagne d'un sourire froid qui n'atteint pas ses yeux.

- Une des filles Greengrass, Astoria. Sa mère est restée en contact avec la mienne depuis la fin de la guerre et ils ne sont pas désargentés donc... Il mordille sa lèvre inférieure un instant. Honnêtement, tout ça m'importe peu, elle ou une autre, c'est la même chose, je n'ai pas de temps pour ça en ce moment. Blaise lève un sourcil, son regard s'éclairant d'une ironie mordante :

- Évidemment. Rien de tel que de prendre une épouse pour satisfaire des ambitions familiales.

Draco fronce les sourcils mais, pour une fois, ne réplique pas. Ils restent un moment sans rien dire, le silence seulement troublé par les crépitements hypnotique du feu qui ronflait dans la cheminée. Blaise finit par lever les yeux aux ciels, une moue amusée.

- Bon, et bien il n'y a plus qu'à espérer qu'elle ne soit pas bête à manger du foin alors. On y va ? Je crois que j'ai entendu assez de bêtises pour aujourd'hui.

Il pose sa tasse, se lève et s'étire avec l'élégance nonchalante qui le caractérise, puis donne une légère tape sur l'épaule de Draco qui se relève à son tour.

- Tiens, la carte et une photo des lieux. Tu transplanes en premier ?

Pour toute réponse et malgré l'appréhension, Draco ferme les yeux et se représente mentalement le grand phare. Une sensation de compression s'empare de lui et engourdit tout son corps. Le cœur au bord des lèvres, un crépitement significatif se fait entendre suivi de près par une douleur lancinante qui irradie son bras.

- Bon sang, jure-t-il entre ses mâchoires crispées.

La douleur le fait vriller et il s'écrase dans le canapé, la respiration saccadée. Blaise s'assied à côté de lui.

- Ça va aller, c'est juste l'avant-bras qui s'est retourné, tu n'as pas de douleur ailleurs ? lui demande-t-il.

Draco secoue négativement la tête, une perle de sueur coulant sur sa tempe.

Épiskey murmure Blaise en passant la pointe de sa baguette au niveau du coude blessé. Des filaments lumineux s'activent comme des milliers de petits bras pour remettre l'articulation en place. Un grognement qui ne suffit pas à couvrir le craquement qui emplit la pièce.

- J'ai terminé. Il va falloir que tu règles ça, si tu ne dors plus tu ne pourras plus transplaner seul, c'est trop dangereux. Sa voix est implacable, comme si l'attitude désinvolte qu'il arborait tantôt s'était évanouie dans l'instant.

- Ça aurait pu être plus grave, reprend-il, j'imagine que tu n'as pas spécialement envie de finir à Sainte-Mangouste. Tu as trouvé quelqu'un pour t'aider ?

-Oui. Et tu ne devineras jamais qui.

Au même moment, un rapace se pose à la fenêtre et toque contre la vitre avec son bec. De son bras valide, Draco tourne la poignée et laisse entrer l'animal qui dépose devant lui une enveloppe cachetée portant le sceau du bazar.

- Quand on parle du loup...