"Étrange" et "biscornu" sont les premiers mots qui viennent à l'esprit de Draco lorsqu'ils pénètrent à l'étage. L'espace central, prolongé par deux longues coursives, offre une vue plongeante sur le cœur de la boutique. Au fond, une bibliothèque encastrée dans le mur baigne dans la lueur de la lune, filtrée par une imposante fenêtre circulaire. Il ne peut s'empêcher de la comparer à celle du manoir familial. Mais cette comparaison lui semble injuste : ici, chaque livre peut probablement se targuer d'avoir été réellement feuilleté un jour.

Sur un murmure d'Hermione, les globes lumineux suspendus au plafond s'éveillent comme une traînée de lucioles, nimbant la pièce d'une lueur ambrée. Disposés sur une imposante table, des groupuscules de petits soldats en plastique s'agitent sur un tapis de jeu, attirant l'attention de Draco.

- Risk, un jeu de société moldu revisité à la sauce magique, l'informe la sorcière.

- Je vois. J'ai déjà eu l'occasion d'y jouer. On dirait que l'armée orange est plutôt bien engagée.

Hermione prend un air étonné avant de répondre simplement :

- Bien sûr, c'est la mienne.

Sa bouche studieuse se mue en un sourire satisfait tandis qu'elle dépose deux tasses sur la table basse avant de s'installer dans une large causeuse.

Draco retire son long manteau et le suspend au portant près de l'escalier. Un sort de séchage l'aide à venir à bout de l'humidité qui imprègne le vêtement, qu'il abandonne en espérant ne pas trop sentir le chien mouillé.

- Du thé à l'osmanthus ? demande-t-elle en ouvrant une petite boîte avant de lui faire signe de s'asseoir.

Il acquiesce et s'installe dans le fauteuil en face d'elle, ajustant les manches de sa chemise blanche pour garder une apparence présentable. La petite théière en fonte se soulève pour remplir sa tasse désormais fumante.

- Donc, vous vous intéressez aux jeux de société ? commente-t-elle en soufflant pour refroidir son thé brûlant.

Le sujet est trivial, mais pas désagréable. Draco hausse les épaules.

- Disons que j'ai eu le loisir de m'y pencher. Je pense pouvoir dire que je ne suis pas trop mauvais.

La jeune femme semble amusée, et une lueur de défi brûle au fond de ses yeux.

- Alors, dites-moi, quelle stratégie envisageriez-vous pour me battre ?

Draco se penche vers elle, un sourire en coin, son regard d'acier planté dans le sien.

- Tu crois vraiment que je vais te révéler tous mes secrets si facilement, Granger ?

La formulation lui avait échappée, un peu trop spontanée. Instinctivement, il se recule pour laisser plus d'espace entre eux.

Hermione ne semble pas s'en formaliser alors il relâche la tension accumulée dans ses épaules depuis qu'il était entré dans la boutique.

Elle éclate d'un petit rire qui fissure le vernis de politesse entre eux:

- Bien sûr, un bon stratège ne dévoile jamais ses secrets.

Il prend une gorgée de thé et observe un instant la pièce. Elle est relativement petite, mais chargée de livres, de plantes et d'objets en tout genre. La quiétude feutrée, douce et apaisante, qui en émane n'est en rien semblable à l'ordre guindé et froid du manoir. Ni même à son propre appartement. Il effleure le bord de sa tasse, pensif.

- C'est... tranquille ici, commence-t-il, les yeux fixés sur les étagères. Je pensais que tu travaillais au ministère.

Pour la première fois, Hermione adopte un air nonchalant.

- C'était le cas, oui. J'ai eu besoin de recul, loin des éclats des premiers rangs. Je crois que ce à quoi j'avais toujours aspiré n'était finalement pas pour moi.

Elle scrute à son tour les étagères de livres, comme si elle réfléchissait.

- On en a discuté longtemps, et quand l'opportunité s'est présentée, on a racheté cette boutique avec Neville. C'est moins exaltant, peut-être, mais...

Elle ne termine pas, portant sa boisson à ses lèvres. Draco la sent se dérober, et il en est troublé. Il n'était pas celui qui devrait être là avec elle, et il n'était pas non plus celui qui pouvait la réconforter. Elle semblait différente de celle qu'il avait connue. Mais qu'en savait-il vraiment ? Qu'avait-il jamais voulu savoir d'elle ?

- Toi et Londubat, donc, reprend-t-il finalement, une expression indéchiffrable affleurant sur son visage. Je comprends, le calme a du bon. Ça permet de réarranger certaines perspectives.

Elle hoche légèrement la tête, comme pour approuver sans trop en dire.

Un silence s'installe, entrecoupé par un craquement discret de la mezzanine.

- Ça te convient, maintenant ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ici ? poursuit-il, jouant distraitement avec sa petite cuillère.

La curiosité déplacée de savoir où se situaient le rouquin pelé et Potter dans ce tableau lui brûlait la langue, mais il s'abstient d'ouvrir la bouche à ce sujet.

Hermione ajuste sa posture avant de répondre :

- Je ne sais pas encore. Disons que je cherche encore mon propre équilibre. Mais ça me va. Elle relève les yeux, ses prunelles brunes le transperçant avec intensité. Et toi alors, pourquoi es-tu revenu ici ?

La conversation déviait sur un chemin où il n'est pas certain de vouloir s'engager. Bien sûr qu'ils n'allaient pas rester à discuter de choses superficielles le concernant, elle ne l'avait pas invité à rester ici simplement par pure bonté d'âme.

En plus, c'est toi qui as commencé avec tes questions à la con. Mais comment pouvais-je savoir que ça la mettrait mal à l'aise ?

Ces pensées inconfortables commencent à le tourmenter. Par réflexe, son pouce se met à triturer le métal de sa chevalière dans un mouvement régulier, pendant que son esprit cherche à faire le tri entre la réponse qu'il aimerait donner, celle qu'elle voudrait entendre, et celle qui serait la plus honnête. Il tranche pour la sincérité.

- Parce que j'avais pris un engagement. Plus sérieusement, j'imagine que j'essaie d'arrêter de fuir le passé. Tout le regret du monde n'y changera rien. Je ne peux pas changer ce qui a été fait, alors j'essaie d'améliorer ce qui peut l'être.

Il s'interrompt, et elle voit passer l'orage dans ses yeux, même s'il se refuse à croiser son regard.

- Je vois... Elle cherche ses mots, tâchant de choisir avec précaution l'attitude qu'il serait approprié d'arborer. Il sent le poids insupportable de sa pitié, peut-être de son jugement, peser sur lui. Encore une fois, elle n'affiche aucune colère et semble plutôt réfléchir.

Il reste silencieux, comme s'il avait peur de ce qui pourrait se dévoiler de lui-même. Il était habitué à se dissimuler derrière son arrogance et son cynisme, et cet élan de sincérité le rendait profondément mal à l'aise.

Un nouveau silence s'installe entre eux. Ce n'était peut-être pas le moment pour un éclat misérabiliste aussi honnête.

L'amertume et la honte s'amalgament en lui, piégé par une simple question. Qu'aurait-il pu dire de satisfaisant ? Il voulait juste qu'elle voit qu'il y a du bon en lui, qu'il était devenu autre chose et qu'un jour peut être, il serait meilleur.

Sans préambule aucun, il lui était difficile de répondre de manière sensée. Cela lui semblait presque pédant d'étaler ainsi ses sentiments, alors qu'elle-même avait profondément souffert. A cause de ce qu'il avait fait. Ou de ce qu'il n'avait pas fait, d'ailleurs. Qu'espérait-il ? Un pardon immédiat, total, qu'il ne méritait pas ?

Il ne voulait pas donner l'impression que sa propre souffrance pouvait effacer la sienne à elle. Peut-être qu'il n'aurait pas dû dire les choses ainsi.

- C'est toujours difficile de se confronter à ce qui nous a façonné, il n'y a pas de solution simple. Mais nous ne sommes plus les même aujourd'hui et je suppose qu'on doit juste... continuer d'avancer, finit-elle par dire.

Le ventre d'Hermione accompagne ses paroles d'un petit bruit mécontent, ajoutant à la bizarrerie du moment. Elle pâlit, puis rosit violemment, visiblement gênée.

La sorcière se redresse vivement et cherche un prétexte pour changer de sujet. Un coup d'œil vers le placard à côté d'eux lui apporte une solution salvatrice pour assouvir sa faim et alléger l'ambiance.

- J'ai des madeleines. Une touche d'embarras naît dans sa voix. Carmine les a faites hier... pistache et praline. Elle est incroyablement douée pour ce genre de choses. Tu en veux ?

Draco la regarde et acquiesce. Elle pose l'assiette entre eux et, sans trop réfléchir, en prend une qu'elle croque lentement avant de fondre d'aise dans le canapé. Il en porte également une à sa bouche.

- C'est... bon, lâche-t-il laconiquement, tandis qu'il passe une main sur son visage pour s'extraire du tourbillon qui occupe ses pensées.

Pattenrond profite de cet intermède pour grimper sur le canapé et se blottir contre sa maîtresse, qui plonge immédiatement sa main dans le long poil roux de sa fourrure. L'énorme animal ignore superbement la présence de Draco et ronronne désormais avec vigueur en se trémoussant sur le dos.

- Je me demande... commence Draco, hésitant à se laisser aller à un trait d'humour pour détendre l'atmosphère. Ce thé est très bon, vraiment. Ça me rappelle des souvenirs, tu crois qu'on pourrait lire l'avenir avec ce qu'il reste de feuilles ? Je n'ai jamais été très doué pour ça cependant...

La malice éclaire le visage de la sorcière, qui se prête au jeu :

"Ouvrons nos esprits, laissons notre troisième œil nous révéler le chemin..." murmure-t-elle avec une expression exagérément solennelle, digne du professeur Trelawney.

Ils éclatent de rire, et le son résonne dans la pièce, dissipant la lourdeur entre eux. Le rire chaud et sincère de la jeune femme s'insinue en lui de manière viscérale. Le temps d'un battement de cœur, ils ne sont plus que deux personnes dans un salon un peu bancal, entourées de thé et de biscuits.

- Je vois que tu as une collection bien fournie, reprend-il presque à regret, en désignant la bibliothèque de jeux derrière la jeune femme.

- Oui, ça nous arrive régulièrement de faire des soirées ici. Même si c'est un peu moins fréquent en ce moment.

Sur une des étagères, une petite boîte en bois attire la curiosité de Draco. En y regardant mieux, celle-ci lui semble très ancienne.

- Je peux ?

- Bien sûr. C'est un simple jeu d'orbix, on l'a trouvé dans le sous-sol de la boutique. Rien de renversant, mais l'écrin est magnifique.

Draco la palpe et la retourne minutieusement dans tous les sens.

- Je pense qu'il doit dater du début du 19e siècle. Une version produite en peu d'exemplaires par Thomas Hausman, un Arbomancien.

Hermione observe à son tour l'objet qu'il tient entre ses mains et se rapproche de lui, comme pour mieux l'écouter, l'encourageant à continuer une explication qu'il espère pas trop barbante.

- On en parle peu aujourd'hui, mais il était reconnu pour son remarquable travail de dissimulation. Celui-ci est tout en bois de rose, infusé avec autre chose... Il réfléchit un instant, fixant l'objet avec intensité. Peut-être du venin d'helovar, mais je n'en suis pas certain. Regarde, on le voit aux légers entrelacs qui s'étendent sur la surface du bois, mais ça semble s'être estompé avec le temps.

Draco manipule ensuite avec une infinie précaution les cadrans incrustés sur le devant de la boîte. Ceux-ci indiquent différentes informations, notamment les cycles de la lune, la pression atmosphérique et le jour de la semaine. Un petit claquement sec se fait alors entendre et il retourne l'objet pour laisser apparaître une cache désormais ouverte.

- Il y a quelque chose à l'intérieur.

Il en sort une clé en métal finement ouvragée et remarque la lueur particulière qui s'allume dans les yeux d'Hermione, comme si elle venait de réaliser quelque chose qu'elle gardait pour elle.

- Un compartiment secret, que tu as trouvé immédiatement. Visiblement, tu as l'air d'en savoir long sur ce genre d'objet, je me trompe ?

- J'avais tout le temps du monde pour m'occuper, alors j'ai beaucoup étudié. Pour m'occuper l'esprit ou par curiosité d'abord, puis dans le but de devenir archiviste d'artefacts. Mais ça, c'est de l'histoire ancienne.

Il balaie le dessus de la boîte d'un revers de la main, puis en ouvre le contenu.

- Une partie ? propose-t-il en saisissant les petits orbes irisés pour les faire danser entre ses doigts.

Hermione mordille sa lèvre inférieure, hésitante. En réponse, elle choisit les noirs, dont la surface brillante semble abriter une myriade de petites étoiles. Les règles du jeu étaient semblables à celles des jeux de billes classiques, à l'exception qu'ici, il était d'usage d'utiliser sa baguette pour effectuer le lancer. Les orbix étaient répartis à divers endroits sur la zone de jeu, et l'objectif était de sortir ceux de l'adversaire en les percutant.

Ils débutent la partie et Draco lui laisse l'honneur du premier coup. Dans leurs sillages, les orbix entre en collision et des volutes magiques aux couleurs éclatantes flottent dans l'air quelques instants avant de se dissiper. Après de longues minutes de jeu et une autre madeleine pour se donner du courage Hermione fixe le plateau de jeu pour déterminer son prochain coup. Ses doigts effleurent la surface de la table. Elle est concentrée, mais son visage trahit une légère frustration quand elle mordille sa lèvre inférieure. En face d'elle, Draco domine clairement la partie. Il affiche un calme insolent qui ajoute à l'agacement qu'elle a de plus en plus de mal à contenir. Il sait qu'elle n'aime pas perdre, même si ce n'est pas dans un de ses domaines de prédilection.

L'orbix part et manque le sien de peu. Draco ne dit rien, mais le grand chat roux, à demi endormi, ne se gêne pas pour bâiller de dépit.

- Dis que je te fais honte, toi ! lui lance-t-elle avec dérision avant de soupirer en se massant les tempes.

Un coup d'œil par l'oculus leur apprend que le mauvais temps a cessé.

- Il se fait tard et il ne pleut plus. Peut-être un signe qu'il est temps de mettre un terme à cette partie, tu ne crois pas, Granger ? Il croise les bras contre son torse et lui offre un sourire en coin, creusant une fossette moqueuse sur sa joue.

- Tu ne perds rien pour attendre, Malefoy. Je n'étais pas dans mon élément. J'aurai ma revanche un jour ou l'autre.

Un jour ou l'autre. Elle sous-entendait qu'il pourrait y avoir une prochaine fois. Il contemple le plateau de jeu sur la grande table. Peut-être qu'il aurait pu faire partie de quelque chose de semblable, si tout n'avait pas été aussi... compliqué. Mais on ne refait pas le passé, il a déjà essayé tant de fois.

- Si le temps reste clément, je vais rentrer à pied. J'habite Londres à présent, s'entend-il dire d'une voix lointaine qui semble ne pas lui appartenir.

- Je sais, Altaïr me l'a dit. Le faucon crécerelle qui transmet mes courriers, ajoute-t-elle devant son air dubitatif, avant de le raccompagner à l'entrée.

La main de Draco se pose sur la poignée de porte alors que son regard s'attarde sur la sorcière. La lumière de la lucarne dansant sur sa peau fait ressortir ses boucles brunes.

Il sent une étrange impulsion monter en lui, quelque chose d'attrayant et de désespéré à la fois, qu'il sait devoir réprimer.

- Pour ce que ça vaut, sache que je suis désolé pour tout ce qui a pu se produire par ma faute.

Sans qu'elle ait le temps de répondre, il franchit la porte, se laissant envelopper par la fraîcheur de la nuit.

Ce soir, leurs mondes s'étaient entremêlés.