Note:

Merci aux personnes qui seraient arrivées jusqu'ici :).

Un petit chapitre de transition ici mais qui contient un passage potentiellement difficile pour les personnes sensibles à la mise en scène d'idée noire. Vous pouvez si vous le souhaitez récupérer directement la lecture au paragraphe qui commence par '4h52', sans être perdus.


La mer, sublime sous les rayons du soleil, s'étend à perte de vue depuis le phare de Farne.

Adossé contre la coupole, Draco écoute le ressac des vagues qui s'écrasent doucement contre les rochers en contrebas, accompagné du cri des mouettes.

La fraîcheur des embruns portés par le vent lui pique la peau dans une caresse iodée, déposant sur ses lèvres un baiser de sel.

Il savoure ce moment, admirant les reflets dansants à la surface de l'eau, quand son regard se fige sur le corps inerte d'un immense albatros à la dérive. Plus loin, un autre. Son souffle se suspend. Il scrute la masse rocheuse sous le phare et découvre, disséminées çà et là, les nombreuses carcasses que l'océan cherche à rappeler à lui en léchant leurs plumages trempés. La panique le gagne et l'angoisse monte en lui. Quelque chose ne va pas.

En quelques secondes, le ciel se charge de nuages noirs qui engloutissent le soleil pour ne laisser percer qu'une lumière terne et poussiéreuse.

Brusquement, les oiseaux se murent dans un silence mortifère, et sous ses pieds, un grondement sourd monte de la mer.

A présent l'océan se déchaîne, affamé, profond et terrifiant. Fascinant aussi, avec ses flots d'écume chaotiques qui mordent la falaise.

Draco se penche contre le garde-fou, happé par la fureur qui agite les eaux. Et si l'océan l'appelait lui aussi ? S'il suffisait de s'offrir, de laisser son corps se briser contre la surface glacée, de plonger dans l'éternité silencieuse des abysses ?

Une litanie de sanglots désespérés l'arrache à ses réflexions.

À côté de lui pleure une femme dont le visage est dissimulé sous un long voile de mousseline noir corbeau. Elle semble indifférente aux hurlements du vent qui agite sa robe dans un supplice qui ne connaît ni répit ni fin.

Elle n'est pas seule.

Derrière elle apparaît un homme, tout de noir vêtu lui aussi. Dans une tendre étreinte, il passe un bras autour des épaules de la femme, l'attirant contre son torse où elle enfouit son visage. Ses lèvres froides murmurent quelque chose à son oreille.

Draco reconnaît ses parents.

« Ne pleure pas, mon amour. Il n'était pas viable en tant que fils. Ce n'était plus que l'ombre de lui-même, un déshonneur pour notre lignée. »

Un frisson glacial le traverse de part en part comme une lame. Le souffle coupé, la bouche de Draco se met à trembler et les mots meurent sur sa langue sans qu'il ne puisse rien dire.

Le contrôle de son corps lui échappe, ses membres gourds le font fléchir, forçant ses mains à se crisper sur le garde-fou pour ne pas sombrer. Le monde s'obscurcit autour de lui. Seul persiste le bruit de la houle.

La dernière partie encore rationnelle de son cerveau cède lorsque son regard trouble rencontre la mer en contrebas.

Parmi les cadavres d'oiseaux flotte son propre corps, une coquille ballottée par les flots.


4h52.

Draco s'éveille en sursaut, inspirant à plein poumons l'air qui lui manquait. Encore un foutu cauchemar. Son sang brûle dans ses veines et son cœur bat à tout rompre. Il était évident qu'il ne parviendrait pas à se rendormir immédiatement.

Dans le lit d'à côté, Blaise dort d'un sommeil de plomb. Même un éléphant qui entrerait dans la pièce n'aurait aucune chance de le réveiller.

Veinard, songe Draco alors qu'il attrape des vêtements propres. Un bain nocturne lui semble être la meilleure option pour apaiser son esprit à vif. Il ouvre le robinet d'eau chaude avant de s'y glisser quelques minutes plus tard.

La vapeur d'eau envahit la pièce, couvre le miroir et emporte avec elle les résidus des ténèbres passées. Le savon, d'un blanc crémeux, libère un parfum de jasmin qui apaise son esprit.

Son rythme cardiaque retrouve doucement sa régularité, ne laissant subsister qu'une violente sensation de nausée. Chanceux qu'il était, les effets secondaires de la Vysperine l'avaient frappé de plein fouets. Mais ça fonctionnait. S'endormir était devenu moins compliqué, le rester semblait par contre toujours aussi délicat. Il y avait encore du travail pour chasser les toiles d'araignées et les fantômes qui engluaient son esprit.

Draco reste un moment paupières closes, la tête posée contre le bord de la baignoire, le corps parcouru de frissons que l'eau chaude aide à calmer.

Bientôt 6h.

La salle commune de l'auberge allait ouvrir ainsi que l'accès à la volière. En attendant Zabini et leur 'invité', il aurait l'occasion d'écrire une note à Granger afin de lui demander s'il pouvait passer pour procéder à quelques ajustements. Et tant qu'à faire, vérifier s'il était normal que tous les muscles de son corps lui donnent l'impression de n'être qu'une courbature géante.


Les bras chargés de nourriture, Blaise arrive jusqu'à la petite table où Draco s'est installé pour petit-déjeuner.

- Pile à l'heure, et tiré à quatre épingles, marmonne-t-il, un pancake déjà fourré dans la bouche. Tu ne prends toujours rien ? Du menton, il en désigne la tasse de thé solitaire à côté de son ami.

- Non.

- Ça fait plus de deux jours que tu ne manges presque rien, ça commence à devenir long, ton truc. Attends.

Blaise saisit un de ses œufs au plat et, d'un geste habile, y trace un visage souriant avec du sirop d'érable.

- Regarde comme il te contemple avec amour, celui-là. T'es sûr qu'il ne te fait pas envie ?

- C'est vrai qu'il est charmant, mais toujours pas, merci, répond Draco avec un demi-sourire.

Blaise semble contrarié.

- Tu ne veux pas l'enlever, ton machin, là ? T'étais pas aussi décati avant de le mettre, s'inquiète-t-il en pointant du doigt la petite sphère rougeoyante sous la chemise de Draco.

- Non plus. On dirait un vieux couple en train de se chamailler, là.

- T'es bête, va. Je m'en fais juste pour ta vieille carne, ça m'embêterait de me retrouver seul.

Zabini reporte son attention sur le morceau de fromage qui traîne au fond de sa tasse.

- Du fromage dans ton café ? Tu es sérieux ? C'est... répugnant.

Blaise reste imperturbable.

- C'est pas mauvais. Certains Français font ça, tu sais.

- Des Français complètement fous, alors, rétorque Draco avec une grimace.

- Bla-bla-bla. Bref. Mets du sucre dans ton thé et dépêche-toi de recontacter Granger d'accord ?

- C'est déjà fait, j'avais tout le temps du monde avant que tu te lèves.

- Ok, ok. Ce serait mérité dans la plupart des cas, excepté celui là. J'ai respecté le créneau que tu m'avais donné… C'est pas de ma faute si tu es encore tombé du lit ! Il scrute sa montre. D'ailleurs, il est presque 9h. Le Gardien de phare ne devrait pas tarder à nous rejoindre.

Draco, penché sur sa tasse de thé, attend que Blaise finisse de dévorer son pancake lorsque le bruit de la porte d'entrée détourne son attention.

Une femme entre dans la pièce, une trentaine d'années tout au plus, vêtue d'un blouson à carreaux et une casquette vissée sur la tête pour discipliner ses cheveux en bataille.

Elle s'avance vers leur table, les saluant d'une voix étonnamment fluette.

- Messieurs Malfoy et Zabini, je présume ?

Le Gardien était donc une Gardienne.

Blaise se lève aussitôt, tendant une main assurée.

- Vous présumez bien. Vous devez être Charlie ?

- Tout à fait. Excusez-moi pour le retard, je n'avais pas reçu votre lettre. Le temps est catastrophique en ce moment, et avec les tempêtes des derniers jours, les vols des oiseaux messagers ont été suspendus pour éviter qu'ils ne se brisent les ailes.

Draco se contente d'un hochement de tête poli, son regard glissant sur Charlie. Il analyse rapidement ses traits et sa posture pour déterminer si elle semble digne de confiance.

- Ce n'est rien, rétorque Blaise en reprenant place. L'important, c'est que vous soyez là maintenant. Nous avons un emploi du temps assez précis : la connexion pour la cheminée va s'ouvrir, et nous devons partir au plus tard à 9h30. Tout est prêt de votre côté ?

Charlie acquiesce, mais ses traits fins se durcissent légèrement.

- Je l'ai avec moi, répond-elle en désignant la petite sacoche en cuir posée contre son flanc. Ce qu'a cette femme… vous êtes certains que ce n'est pas contagieux ? s'enquiert-elle, son ton trahissant une légère méfiance malgré un sourire chaleureux.

- Absolument. Et soyez assurée que nous compléterons l'acompte dès que nous aurons terminé. Vous serez rentrée ici dans moins de deux heures, je vous le promets, assure Blaise d'un ton léger, cherchant à la rassurer et à apaiser l'inquiétude, presque imperceptible, qu'il lisait dans les yeux de Draco.

Hors de question que la Gardienne les lâche au dernier moment.

Ils se dirigent vers la cheminée du salon de l'auberge, où un feu mourant crépite doucement.

- Venez avec moi, mon associé fermera la marche, poursuit Blaise en s'adressant à la Gardienne.

- Manoir des Nott, Édimbourg, annonce-t-il. Et ils disparaissent dans un éclat de braises vertes.

Draco attrape à son tour une poignée de poudre qu'il serre dans son poing. Il se fige, le regard fixé sur les flammes vertes qui dansent dans l'âtre. Leurs efforts étaient peut-être sur le point d'aboutir. Il inspire profondément, cherchant à se stabiliser, à faire taire les doutes qui le rongent. L'espoir ténu de sauver Misha. De se sauver lui-même

Et si rien de tout cela ne suffisait ?

Il fourre le petit jeu de tarot acheté un peu plus tôt dans la poche de son pardessus et laisse échapper la poudre de ses mains avant de disparaitre à son tour dans le feu serpentin.