Draco sort de la cheminée et se redresse immédiatement, époussetant d'un geste mécanique la cendre invisible sur ses épaules. Devant lui s'étend l'immense salon des Nott.
L'architecture, atypique même pour les vieilles familles de Sorciers, fait toujours son effet, quand bien même il est déjà venu ici maintes et maintes fois, notamment pour préparer leur défense lors du Grand Procès.
De grandes arches s'élèvent depuis les murs pour se rejoindre en de majestueuses voûtes. Entre chaque arc, de larges vitraux laissent passer une lumière teintée de vert et d'or, baignant la pièce d'un éclat presque surnaturel. Et bien plus pieux que les confidences qui ont pu être échangées en ces lieux.
Les Nott n'ont jamais fait dans la demi-mesure. Une voix grave au timbre chaleureux le tire de ses pensées:
- Draco ! Bienvenue, mon garçon. Tu as raté mon fils de peu, il vient de partir au ministère.
Alexandre Nott apparaît, descendant d'un escalier en colimaçon qui longe l'un des murs. Son costume pourpre, parfaitement taillé, souligne ses larges épaules et sa stature imposante. Il accueille Draco d'une étreinte presque paternelle. A travers elle, il ressent tout le désespoir d'un homme brisé qui cherche à le dissimuler.
- Merci d'être venu si vite. Febrile, ce dernier lui tapote l'épaule de avec vigueur. J'ai bon espoir que votre amie puisse nous aider. Ils sont déjà sur place, viens.
Sans attendre de réponse, l'avocat se dirige vers le boudoir.
L'air est saturé d'une odeur de lys blanc, doucereuse et entêtante, qui lui soulève le cœur de Draco lorsqu'il y pénètre.
Bien plus intimiste que le salon, le boudoir n'en est pas moins richement orné. Des tapisseries aux motifs floraux et des bibliothèques en bois finement sculpté ornent les murs.
Misha Nott est assise sur une petite banquette nichée dans une alcôve. Ses longues mèches brunes tombent sur son visage et ses yeux clairs semblent fixer un point invisible à travers la fenêtre.
Draco détourne un instant les yeux, mal à l'aise. Autour de sa cheville nue, un filament doré et scintillant s'étire jusqu'à un pilier de marbre enfoncé dans le mur. Une chaine qui tait son nom. Misha ne pouvait pas quitter cette pièce, même si elle le souhaitait.
- C'est pour sa sécurité. On l'a trouvée errante dans le jardin l'autre jour, informe Nott, un voile dans le regard, alors qu'il prend la main frêle de son épouse entre les siennes. Il se penche vers elle, sa voix se faisant plus douce.
- Chérie, tu reconnais Draco ? Lui et ces personnes sont venus pour t'aider. Tout va bien se passer, je te le promets.
Il dépose un baiser sur son front et s'écarte pour leur laisser la place.
La Gardienne extrait de sa sacoche une sorte de noyau translucide. Une douce lueur dorée semblable à des tentacules ondoie à l'intérieur. Charlie lève alors ses yeux vers Misha, troublée par cette femme perdue dans la contemplation muette d'une chose qui leur échappe à tous.
- Avant de commencer, j'aimerais savoir ce qui s'est passé, de quelle affliction elle souffre exactement, s'enquiert-elle.
Alexandre Nott passe une main tremblante dans ses cheveux.
- Nous ne sommes pas certains, avoue-t-il d'une voix lourde. Mais nous pensons qu'il s'agit d'une malédiction liée à l'excavation d'une dague ancienne. Une Veyr d'Obsidienne, pour être exact.
L'homme marque une pause, son regard se posant brièvement sur Misha.
- Son état s'est dégradé au fil des jours. Elle était obsédée par la dague, incapable de penser à autre chose. Puis elle a sombré dans une fatigue extrême... et enfin, dans ce silence. Les spécialistes n'ont rien trouvé, aucune trace de magie ou d'enchantement qui expliquerait son état.
Sa mâchoire se crispe.
- J'en suis vraiment désolée... Si son cœur le veut, la Méduse pourra probablement la trouver et la guider. Mais si elle ne le souhaite pas... je crains que je ne puisse rien pour elle, répond Charlie aussi doucement que possible.
- Nous devons essayer, assène Nott d'une voix qu'il peine à garder mesurée.
Charlie hoche lentement la tête et pose la Méduse sur la table en verre avant de fermer les yeux, encadrant la relique de ses mains.
La pièce s'assombrit tandis que l'artefact commence à émettre une lueur vive, captant en son cœur la lumière vacillante de la pièce.
Après quelques instants, Misha semble réagir. Un léger spasme agite ses doigts et sa respiration s'accélère alors qu'elle se lève du canapé.
Alexandre se retient de se ruer vers son épouse pour la prendre dans ses bras.
- Misha...
Charlie lève une main, lui intimant de rester silencieux.
Désorientée, la femme murmure des paroles presque inaudibles :
- ... enterrée... toujours...appelle...
La lueur de la Méduse faiblit et cesse bientôt de briller. Charlie essuie son front, visiblement fatiguée.
- Elle est encore là, mais quelque chose cohabite avec elle, quelque chose d'ancien et de puissant.
La Gardienne s'assied dans un fauteuil à la garniture généreuse, le souffle coupé.
- Mon Talent n'est pas assez développé pour lutter, je suis désolée, c'est au-dessus de mes forces, continue-t-elle en enveloppant la Méduse dans un carré de soie. Vous devriez continuer à creuser l'origine de cette dague.
Draco serre les dents, son cerveau tournant à toute vitesse. La dague avait déjà été examinée à maintes reprises. Quelque chose leur avait peut-être échappé et il devait découvrir quoi.
Nott, le regard fou, se tourne vers lui.
- Il doit bien y avoir un moyen de la faire revenir, tu dois m'aider à le trouver. Je... Je ne peux pas la perdre. Il resserre ses poings avec impuissance.
- On trouvera, je vous le promets.
Charlie se lève et range la méduse dans sa sacoche en leur adressant un regard compatissant.
- Je resterai disponible si vous avez besoin de moi. Pour l'instant, c'est tout ce que je peux faire.
- Merci pour votre aide, nous allons vous raccompagner, répond Draco.
D'un geste de la tête il invite Blaise à les suivre, laissant aux Nott l'intimité de leur chagrin. La porte se referme doucement derrière eux, étouffant les sanglots d'un homme qui s'effondre en enlaçant sa femme.
A présent seuls dans la cour extérieure du manoir, Blaise sort une cigarette.
- Tu fumes ? s'étonne Draco.
- Non, je coupe du bois, rétorque Blaise avec un sourire goguenard, la cigarette déjà entre ses lèvres.
Draco ferme les yeux un instant, inspirant un grand coup pour garder son calme face à cette réponse digne d'un enfant de quatre ans et demi.
- Cette histoire m'a tendu. Tu as vu les yeux qu'il avait sur la fin ? murmure finalement Blaise après avoir tiré une bouffée.
Il marque une pause, puis ajoute sur un ton plus sérieux :
- Il est à deux doigts de péter un câble, je te le dis.
- J'ai vu. Mais on avance. Il faut juste tout reprendre à propos de ces foutues dagues. On passe à côté de quelque chose, j'en suis sûr.
La voix de Draco se fêle sur les derniers mots. Blaise observe son ami, tirant une dernière bouffée avant de ranger sa cigarette à moitié consumée.
- Mec, toi aussi tu es à bout. Ça te dit d'aller boire un coup au pub ?
Le jeune homme secoue la tête.
- Pas ce soir. Mes parents ont arrangé un dîner au manoir avec les Greengrass. C'est ma mère qui va craquer si je ne suis pas là.
La mine assombrie de Blaise ne lui échappe pas.
- Demain midi ? Je passe au Bazar avant pour ajuster ça, ajoute-t-il en désignant le pendentif sur sa poitrine, et après, on déjeune chez Frogs ?
- Et on s'envoie tout et n'importe quoi jusqu'à ne plus savoir marcher droit, c'est ça ?
Draco acquiesce.
- Alors on se voit demain.
Et Blaise s'éloigne, le laissant seul au milieu de l'allée déserte et glaciale.
Il est à peine 10 heures, et pour une fois, Draco n'est pas en retard. Il pousse la porte du Bazar, espérant y trouver Hermione.
- Bonjour ? lance-t-il d'une voix hasardeuse.
Pas de réponse. La boutique semble déserte. Seule la jungle de plantes et les omniprésentes odeurs terreuses l'accueillent sans faillir.
Un bruit sourd provenant de l'arrière-boutique attire son attention. La porte de l'atelier est entrouverte et une lumière vacillante filtre à travers l'entrebâillement. Intrigué, il s'avance prudemment et pousse la porte du bout des doigts.
Partout sur les murs, des étagères supportent des fioles contenant des substances inconnues. Un réseau de tubes en verre spiralés et d'éprouvettes forme un enchevêtrement alimenté par une curieuse machine. Celle-ci pulse doucement pour y faire circuler des liquides et des gaz aux couleurs étranges.
Bien que de nombreux chaudrons y soient présents, l'espace ressemble davantage à un laboratoire qu'à l'imagine traditionnelle qu'il se faisait d'un atelier d'apothicaire.
- Désolé, je suis en avance, mais je...
Sa phrase reste en suspens lorsqu'il se retrouve nez à nez avec Carmine.
Elle porte ses grands gants rouges et arbore une sorte de casque de scaphandrier surdimensionné qui donne l'air d'une exploratrice sous-marine égarée.
La jeune fille sursaute si violemment qu'elle semble en perdre l'équilibre. Ses doigts se resserrent sur la plante qu'elle était en train de manipuler. Un jet âcre et verdâtre jaillit de la tige, atteignant Draco en plein visage.
- Par Merlin ! Elle lâche la plante, qui tombe à ses pieds.
Le jeune homme cligne des yeux, suffoquant sous l'odeur du liquide qui infiltre son épiderme.
- Je ne me sens pas très bien... parvient-il à articuler en s'essuyant le visage avec la manche de sa veste.
Carmine gesticule frénétiquement sous son casque.
- Je suis désolée ! C'est de la Vyspérine, je voulais terminer avant le retour d'Hermione et je...
- Le sortilège d'anti-poison, tu le connais ? grogne Draco, un mélange d'agacement et de douleur dans la voix.
- Non je..je ne...je suis une Sans Pouvoir, je ne peux pas… La panique la submerge et elle se précipite vers les étagères pour farfouiller dans les fioles. Je vais vous préparer quelque chose, il faut juste...
La voix d'Hermione retentit depuis le hall.
- Carmine est-ce que tu peux m'aider, un dernier aller retour à la Serre et…
La sorcière ouvre la porte de l'atelier à la volée, les bras chargés de caisses garnies de bulbes de Pelsia.
Un bruit sourd interrompt sa phrase. Draco Malefoy vient de tomber au sol, le corps pris de tremblements.
- Je t'avais dit de m'attendre. C'est de la Vyspérine sur son visage ? demande Hermione en se précipitant vers lui.
- Oui, je ne voulais pas, j'ai été surprise… couine Carmine en tordant ses pouces, les yeux embués de larmes.
- Bien, on doit agir tout de suite. Reste calme, d'accord ?
Elle incline ensuite sa baguette et une fiole au contenu bleuté s'élève d'une des caisses posées sur le plan de travail.
- Tout va bien se passer. Sa voix est douce mais autoritaire, à la fois pour rassurer le blessé et apaiser Carmine, dont les mains tremblantes maintiennent la tête de Draco sur ses genoux.
D'un geste précis, la sorcière entrouvre ses lèvres et incline la fiole pour laisser le liquide s'écouler lentement dans sa gorge. Les convulsions s'atténuent, son souffle devient plus régulier. Enfin, son corps cesse de trembler.
Hermione pose une main sur son poignet pour vérifier son pouls avant de laisser échapper un soupir de soulagement.
- Il est stabilisé. La Vyspérine pure a provoqué une réaction violente sur son organisme. Je vais le plonger dans le sommeil, le temps que son corps récupère.
- Désolée, j'ai cru comprendre que tu ne voulais plus prendre de potion, mais là, c'est nécessaire, murmure-t-elle à l'adresse de Draco, toujours à demi conscient.
Sans lui laisser le temps de protester, elle presse doucement le goulot d'une autre fiole contre ses lèvres. L'esprit trop embrumé pour répondre quoi que ce soit, ses yeux papillonnent faiblement et croisent une dernière fois ceux d'Hermione avant de se fermer pour de bon.
La jeune femme repose lentement le flacon vide.
- Il va dormir. Je vais veiller sur lui, annonce-t-elle, avant de relever les yeux vers Carmine. La prochaine fois, on termine ensemble, je n'aurais pas dû m'absenter.
Carmine acquiesce d'un faible mouvement de tête, jouant nerveusement avec l'ourlet de son tablier.
- Je vais l'emmener à l'étage. Ferme la boutique, préviens Neville et monte moi une serviette propre, s'il te plait.
Locomotor Corpus, intime Hermione.
Le corps de Draco se soulève lentement dans les airs, semblable à une poupée de chiffon désarticulée.
Avec une infinie précaution , elle emprunte le chemin qui mène à l'étage en prenant garde à ne pas percuter les murs de l'étroite cage d'escalier.
Une fois arrivés dans la chambre, elle abaisse doucement sa baguette pour laisser Draco reposer sur le grand lit.
La sorcière retire son manteau et son veston, dont le tissu est imprégné de Vyspérine. Son regard se pose ensuite sur sa chemise dont le col porte aussi les traces séchées de la substance verte. Elle inspire profondément.
Allez ma grande, tu as déjà fait ça plein de fois au camp d'été des Médicomages se rassérène-t-elle.
Hermione entreprend de déboutonner la chemise, laissant apparaitre une peau pâle marquée de cicatrices anciennes.
Le vêtement à présent ôté, elle le plie d'un geste mécanique et attrape le linge laissé par Carmine pour le presser délicatement contre le visage de Draco.
Les dernières marques de Vyspérine s'efface au contact humide du tissu. D'un geste de la main, elle réarrange quelques mèches blondes collées à son front.
La contraction de ses sourcils et les tressaillements qui agitent son visage attirent son attention. Son repos semble loin d'être serein. Avec hésitation, elle tourne lentement la tête en direction de la penderie au fond de la pièce.
Juste cette fois.
Des entrailles du meuble, elle extirpe une sphère à la beauté étrange. Les circonvolutions métalliques qui la composent s'entrelacent et se croisent en un délicat réseau ajouré permettant de voir au travers. En son centre, une minuscule serrure scintille, invitant à être déverrouillée.
Hermione en caresse doucement la surface lisse et froide avant d'y plonger une clef forgée dans le même métal sombre. Une petite lueur perce maintenant à travers les découpes complexes de la sphère et celle-ci émet une légère vibration, comme si elle cherchait à attirer quelque chose à elle.
- Ça devrait apaiser ton esprit agité, chuchote-t-elle en déposant l'objet sur la tête de lit.
À son tour, la fatigue l'emporte et elle se love dans le fauteuil le plus proche, l'esprit confus mais en éveil malgré tout.
Le visage posé dans creux de sa main, son regard parcourt le corps de cet homme étendu inconscient sur son lit.
Ses yeux glissent ensuite sur le réseau de veines bleutées qui serpentent sous sa peau pâle, jusqu'à ses clavicules saillantes puis son cou.
Elle laisse échapper un petit rire nerveux. Celui qui des années plus tôt n'avait pour elle qu'une arrogance haineuse et vile est allongé devant elle, si vulnérable. Voilà qui était cocasse.
Son visage semble à présent plus détendu. Son torse se soulève et s'abaisse lentement au rythme de sa respiration, laissant apparaitre une musculature finement taillée.
Deux choses viennent alors à l'esprit d'Hermione. La première étant que les nuits sans sommeil dont il lui avait parlé n'avaient visiblement pas servies qu'à forger un esprit érudit, son corps en avait profité lui aussi. La deuxième, que les costumes dissimulaient ça bien jalousement...
Le feu lui monte soudainement brutalement aux joues.
Tu es en train de le mater, c'est absolument inapproprié et indélicat, s'insurge-t-elle intérieurement, réprimant avec force la vague de chaleur naissante.
Occupe-toi plutôt d'envoyer Altaïr transmettre un message à l'associé dont il te parlait dans sa dernière lettre. Il saura qui prévenir.
La jeune femme se dirige vers le bureau adossé contre le mur et sort du papier à écrire de l'un des tiroirs.
Elle y griffonne quelques mots d'une écriture soignée mais rapide, expliquant qu'un petit incident avait eu lieu et qu'il conviendrait de venir chercher Mr Malefoy à 17h, le temps qu'il puisse observer une période de repos.
Puis elle noue le message à la patte de son faucon, espérant ne pas avoir été trop alarmante, avant de regarder le rapace aux plumes sombre fondre dans le ciel.
