Le vampire poussa un profond soupir et fit un pas en avant. Les mains dans les poches, il arborait une attitude quelque peu désinvolte, comme s'il n'était nullement impressionné. Il n'y avait pas de quoi, de toute façon: Jackson n'était pas bien impressionnant, encore moins ainsi… Figé, tremblant, les yeux écarquillés de terreur, et pourvu d'une lueur nouvelle.
Stiles sut qu'il l'avait reconnu.
- Tu devrais te détendre, finit-il par lâcher au bout d'un moment. Je ne te tuerai pas pour avoir pris ma veste. Bon, je pense quand même que tu aurais pu me la demander au lieu de jouer au voleur… Mais je ne t'en tiendrai pas rigueur.
Jackson se recroquevilla davantage sur lui-même tant cette voix le terrifiait. Parce qu'elle était affreusement juste, affreusement familière. Connue. Il savait que c'était la sienne, qu'elle lui appartenait tout autant que ce visage inchangé… A la différence que les rayons de la lune le lui faisaient apparaître aussi pâle que l'astre lunaire lui-même.
Quoique ce teint lui paraissait drôlement naturel, normal, comme s'il était réel.
Comme si Stiles était réel.
Il fit un pas supplémentaire dans sa direction et sitôt passés les rais lunaires, Jackson ne vit plus sa figure. Il décela juste sa silhouette, laquelle continua d'avancer vers lui avec lenteur, un peu à la manière d'un monstre dans un film d'horreur. Si le kanima n'y était en général pas sensible, cette fois-ci fut différente tant la vision qu'il avait eue un instant auparavant était surréaliste, impossible par tous ses aspects. Son cœur fit des embardées exceptionnelles, tant et si bien qu'il crut qu'il allait finir par lâcher – mais il tint bon, ne s'arrêta pas de battre. Quant à savoir s'il devait considérer ce fait comme une bonne ou une mauvaise chose, c'était une autre histoire.
- Ce qui est drôle, c'est que tu n'es pas du genre à voler, même lorsque quelque chose te plaît. Tu es riche, Jackson. Tu peux avoir tout ce que tu veux.
Il l'écoutait à peine. Il l'écoutait à peine parce que ses mots, au regard de la situation actuelle, n'avaient pas le moindre sens. Il parlait d'une vérité plus ou moins passée, d'un temps que Jackson ne regrettait même pas. Il lui restait encore de l'argent, mais rien… Rien ne pourrait jamais acheter un moment heureux, ni ressusciter des gens aimés.
Encore moins des odeurs… Une odeur comme celle qui emplissait ses narines. Elle embaumait désormais la pièce sans effort.
D'un coup, la lumière se fit dans la pièce et Jackson vit la face de Stiles. Elle était bien plus près que l'instant d'avant, comme s'il avait mangé les deux mètres qui les séparaient en moins d'une seconde. Il était penché sur la table de nuit, les doigts sur l'interrupteur de sa lampe de chevet.
Jackson crut que son cœur allait s'arrêter alors que ses traits lui apparaissaient clairement, inchangés depuis la dernière fois qu'il l'avait vu – le sang en moins. Son dernier… Son tout dernier souvenir de lui le submergea, se superposa à son visage actuel. Blancheur, sang. L'image clignota dans sa tête et l'aveugla au point qu'il la confondit avec la réalité et que ce qu'il voyait prenait un air complètement cauchemardesque… Le genre de vision qui pouvait aisément se coupler à ses cauchemars les plus récurrents, les accents sur sa mort.
Le Stiles au visage ensanglanté fronça les sourcils. Son expression confuse, vue de cette façon, était presque comique.
- Il m'a pourtant pas l'air défoncé ce con, murmura-t-il pour lui-même.
Jackson les perçut, ces mots. Par chance, ils eurent bien un effet sur lui: celui de dissiper sa vision du passé. Le sang disparut instantanément du visage de son vis-à-vis, comme s'il n'y avait jamais été – la peau blanche n'en gardait pas la moindre trace. Elle était si pâle, sans aucun défaut – Jackson chercha malgré lui un peu de rouge, en vain –, presque immaculée… Elle lui semblait anormalement parfaite et pourtant, ce Stiles lui apparut de plus en plus réel.
Une moue légèrement embêtée se peignit sur le visage du jeune homme à la peau on ne peut plus blanche. Pour être aussi pâle, il fallait être malade – ou mort.
Et Stiles était censé l'être.
- Tu devrais arrêter de prendre de la drogue de vampire, ça ne te réussit vraiment pas. Tu me diras, ça ne réussit pas à grand-monde.
Il s'agissait là d'une réflexion que Jackson s'était déjà faite, mais l'entendre d'une autre bouche que la sienne, c'était… Diablement perturbant. Et plus il l'entendait parler, plus sa voix se rappelait à lui. Réelle, forte, sûre d'elle, avec ce grain particulier qui n'appartenait qu'à lui.
Stiles Stilinski.
Pourtant ce n'était pas possible. La mort, c'était en général définitif – sauf quelques fois à Beacon Hills, certes. Mais Stiles, il l'avait vu.
Et il était putain de mort.
- Stiles, articula Jackson malgré lui.
Mais même son nom – ou plutôt son surnom – coulait étrangement sur sa langue, comme s'il ne le devrait pas. Comme si simplement le prononcer était une infamie. Le cours des choses paraissait dérangé, si particulièrement fait qu'il se retrouvait dépourvu de sens.
- Heureux de voir que tu conserves un semblant de conscience et de mémoire, fit l'autre, assis au bord du lit.
Jackson ne l'avait même pas vu faire. Quand s'était-il installé si près de lui? Une certaine forme de peur se saisit à nouveau de lui. Mais elle n'arrêta pas le besoin qui le prit soudainement au point de prendre possession de lui, de sa conscience.
- C'est toi?
Il avait la voix enrouée, comme brisée. Parce que cette question, bien que la réponse puisse paraître évidente, ne l'était pas pour lui. Comme le reste, elle n'avait pas de sens. Mais il fallait qu'il la pose parce qu'il commençait à croire à cette réalité qui lui semblait pourtant impossible. Néanmoins, il sentait la pression que son corps exerçait sur les draps à l'endroit où il s'était assis tout comme il avait l'impression d'entendre son cœur battre. L'impression seulement, parce qu'il lui paraissait si particulier que c'en était incroyable.
Il battait comme celui d'un vampire.
La figure de Stiles se fendit d'un sourire sans chaleur, le genre de sourire complètement dépourvu de sympathie à faire frissonner le plus solide des hommes. Jackson, lui, se sentir défaillir. Il lui paraissait menaçant.
- Si ça n'était pas moi, tu serais dans de beaux draps, répondit le vampire. Peut-être même que tu serais six pieds sous terre à l'heure qu'il est. Tu peux t'estimer heureux que je ne sois pas rancunier – même si j'aime beaucoup cette veste et que je serais tout, sauf contre l'idée de la récupérer.
Il tendit sa main dans un geste montrant clairement son intention. Au lieu de lui tendre le vêtement, Jackson le serra davantage contre lui. C'était instinctif, il n'y pouvait rien. Son inconscient le faisait agir comme une marionnette, assoiffé et presque addict à cette odeur qui lui faisait du bien. Elle lui rappelait des temps heureux, une joie générale qu'il n'avait plus trop de mal à s'avouer. La maladie qui le rongeait le rendait progressivement plus honnête avec lui-même: elle lui enlevait les barrières stupides qu'il se mettait malgré lui.
Le vampire attendit un moment dans la même position, avant de ramener sa main vers lui en soupirant.
- Tu es quand même conscient que je pourrais te l'arracher de force? Lui demanda-t-il sérieusement, un sourcil haussé.
Et même s'il continuait d'avoir du mal à croire ce que ses yeux voyaient, Jackson hocha fébrilement la tête.
Mais il eut malgré lui l'intime conviction que Stiles – c'était lui qu'il voyait, son visage –, ne lui reprendrait pas sa veste tout comme il ne lui ferait pas le moindre mal.
