Auteur : Nat. Eh ouais. Incroyable, hein.

Disclaimer : Blablabla Tolkien. Principalement.

Warnings : Géographie valinorienne approximative et grosses extrapolations sur les modes de vie des Valar et Maïar. Et ce texte parle de chasseurs et d'animaux (plus ou moins) sauvages. Et Celegorm est (peut-être ooc et) obstiné comme pas deux, et se paie en plus le luxe de ne pas être un personnage particulièrement attachant.

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Chapitre 3

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Ce fut le chant d'un oiseau qui le tira des brumes de son sommeil. Laurelin brillait déjà, ses rayons matinaux se mêlant aux dernières lueurs de Telperion et baignant la cachette d'une enchanteresse lumière verte. Les petites violettes parsemant la mousse étaient encore fermées, mais la forêt toute entière bourdonnait déjà de l'éveil des insectes printaniers. Tyelkormo se redressa et se frotta les yeux. Il se sentait tout courbaturé et sa nuque était raide d'avoir été posée sur sa besace toute la nuit. Cette sacoche était définitivement trop dure pour faire un bon oreiller.

Le garçon se leva et s'étira. Il alla recueillir l'eau du ruisseau dans ses mains pour s'en asperger le visage. La fraîcheur qui l'inonda acheva de le réveiller et lui fit soudain prendre conscience de sa soif. Tyelkormo inspecta l'endroit d'où le ruisselet jaillissait du rocher. Il lui sembla propre et clair : il devait être buvable. Il étancha donc sa soif, un peu trop rapidement : l'eau froide lui fit mal aux dents et lui donna la désagréable sensation d'avoir des glaçons dans la tête. Lorsqu'il eut bu son content, il s'aperçut qu'il avait aussi faim. Heureusement, il lui restait de la nourriture dans sa sacoche. Tyelkormo retourna s'asseoir entre les deux racines où il avait dormi et fouilla dans sa besace. Il en sortit sa tiare, des vêtements de rechange que son frère avait précautionneusement pliés pour lui, son peigne, son savon et sa petite serviette, la gourde qu'il avait vidée la veille (il devait penser à la remplir avant de partir), des biscuits secs, quelques œufs durs déjà écaillés, un tiers de brioche écrasée (il avait dû dormir dessus), un petit paquet de viande séchée et plusieurs fruits. Tyelkormo eut un sourire appréciateur. Il avait là de quoi faire un excellent petit déjeuner.

Le petit déjeuner en question se constitua d'un peu de tout, car il se sentait vraiment affamé. Il engloutit un œuf, une lanière entière de viande séchée (ce devait être du mouton, supposa-t-il au goût), trois biscuits, deux prunes dont il jeta les noyaux au-delà des branches tombantes de son saule et la moitié de sa brioche. Il regretta de ne pas avoir de la confiture et un verre de lait ou de jus d'orange pour compléter son repas. Puis il remplit sa gourde à la source du rocher, roula sa cape et la fourra dans son sac, dans lequel il empila le reste de ses affaires. Les derniers rayons de Telperion venaient de s'éteindre et il était prêt à partir. Tyelkormo jeta sa sacoche sur son épaule et écarta de la main le rideau de verdure qui le dissimulait. Surpris, il constata que les feuilles de l'arbre étaient humides. Il n'avait pourtant pas plu et la rosée ne mouillait jamais à ce point. L'humidité devait venir des feuilles, songea le garçon. Il referma la main sur une des branches lianes du saule et la rouvrit pour la trouver suintante d'un mélange de condensation et de sève. Le garçon fronça les sourcils. Il n'avait jamais vu cela dans les jardins de sa famille, à Tirion. Les arbres ne pleuraient pas, chez lui.

« Pourquoi pleures-tu ? demanda-t-il à l'arbre. »

Mais le saule ne lui répondit pas, alors l'enfant elfe supposa qu'il devait être triste de le voir s'en aller.

« Ne t'inquiète pas, lui dit-il d'un ton confiant. Je reviendrai très vite. »

Et il s'éloigna d'un pas alerte. C'était une charmante journée qui s'annonçait : la lumière était belle, l'air déjà chaud malgré l'heure matinale, la forêt chantait tout autour de lui et il avait envie de courir dans tous les sens. Mais il ne pouvait pas le faire, à cause des broussailles et des branches qui s'entrelaçaient entre les troncs trop proches et qui allaient le gêner ; aussi se contenta-t-il de sautiller en suivant les sentiers d'animaux qui menaient vers l'est. Il savait que c'était dans cette direction-là qu'il devait aller s'il voulait sortir de la forêt du bon côté pour retrouver la maison de son grand-père. Mais, après une ou deux heures de marche, il se sentit fatigué. Il avait encore les jambes raides d'avoir dormi recroquevillé entre deux racines et la lanière de sa besace lui rentrait dans l'épaule. Son sommeil n'avait pas dû être aussi réparateur qu'il l'avait initialement cru, car la sacoche lui semblait plus lourde que la veille alors qu'elle aurait dû lui paraître plus légère. Avisant un tronc couché sur le sol, Tyelkormo estima qu'il s'agissait un très bon endroit pour faire une petite pause. Il grimpa sur le tronc pour s'y asseoir confortablement, posa son sac près de lui et sortit sa gourde pour boire une gorgée d'eau. Puis il fronça les sourcils en pensant à la route qu'il lui fallait parcourir pour atteindre la maison de son grand-père. Il compta une demie journée pour quitter la forêt, puis plus d'une journée de voyage dans les collines pour arriver au pied de la chaîne de montagnes où son grand-père avait bâti sa maison. Cela lui faisait donc presque deux jours de marche à pied, et il n'était sûrement plus aussi enthousiaste que lorsqu'il avait fait le trajet aller.

La raison de son manque d'enthousiasme lui revint brutalement en mémoire et il se renfrogna. Repenser à la façon dont Oromë l'avait injustement rejeté l'agaça profondément. Dommage qu'il n'y eût pas de caillou près de lui, parce qu'il avait très envie de donner un coup de pied dans quelque chose. De dépit, le blondinet se contenta de cogner du talon contre l'écorce du tronc sur lequel il était assis. Celui-ci devait être creux et habité, car un vieux renard mécontent apparut bientôt à quelques pas de lui. Il avait le poil hérissé et montrait les crocs. Mais Tyelkormo se sentait tout autant hérissé et il sauta sur ses pieds, le plus près possible de la bête rousse, en feulant comme un animal en colère. Le vieux renard déguerpit sans demander son reste. Tyelkormo brandit un poing menaçant dans sa direction.

« C'est ça, sauve-toi ! Lâche ! lui cria-t-il. »

Et il arracha un bout d'écorce sèche pour le jeter sur la bestiole qui était pourtant déjà hors de sa portée. Cela le calma un peu et il s'aperçut qu'il était encore en train de s'énerver. Le garçon fit le tour du tronc pour se défouler, en courant et en sautant par-dessus les branches cassées de l'arbre abattu, puis il s'assit par terre, le dos contre l'écorce et les mains bouchant ses oreilles. Il essaya de penser à son jardin secret, mais c'était la cachette de verdure sous le saule pleureur qui s'imposa à son esprit. Cela faisait un bon jardin secret, alors Tyelkormo renonça à repousser l'image et commença à compter.

Il s'arrêta à quatorze.

C'était un sentiment étrange, mais il avait l'impression d'être observé.

Tyelkormo se mit debout et observa les alentours. Il ne distingua rien de particulier. Seulement des arbres aux branches enchevêtrées, des buissons et des fougères, des lianes, de la mousse et des feuilles mortes, quelques fleurs sauvages… Et un gros escargot gris qui avançait lentement vers lui. L'enfant elfe haussa une épaule. Il ne savait pas d'où lui venait cette impression désagréable. C'était peut-être un oiseau dans les branchages qui le regardait en se demandant ce qu'il faisait là, ou un lapin… Ou peut-être le renard, s'il était revenu. Toujours était-il qu'il ne se sentait plus très à l'aise dans cet endroit. D'un geste vif, Tyelkormo reprit sa sacoche et la jeta sur son épaule. Sa pause avait bien assez duré, estima-t-il, et il était grand temps pour lui de se remettre en route.

Tout en marchant d'un pas aussi rapide que possible dans la végétation dense, Tyelkormo réfléchissait. Il avait beau chercher, il ne comprenait pas pourquoi Oromë avait refusé sa demande. Le Vala avait dit qu'il n'était pas prêt. Qu'est-ce que ça voulait dire, ça, encore ? Il était prêt, sans quoi il ne se serait jamais trouvé ici ! Peut-être, songea le garçon en laissant son regard dériver sur une jeune pousse bordant le sentier qu'il suivait, peut-être le Chasseur le trouvait-il trop jeune ? Mais il avait déjà douze ans révolus, et de plusieurs mois en plus ! Il était presque un homme, son grand frère l'avait dit lorsqu'ils avaient fêté son jour d'engendrement. Alors quoi ? Qu'est-ce qui n'allait pas ? Oromë voulait bien de lui dans l'absolu, puisqu'il lui avait dit qu'il pourrait revenir, mais pourquoi pas maintenant ? Il fallait que ça soit maintenant !

Soudain, la lumière se fit dans son esprit. Tyelkormo se figea sur place, les yeux scintillants, un sourire extatique illuminant son beau visage. Il avait compris ! C'était un piège ! Une mise à l'épreuve ! Comme dans les livres ! Il y avait toujours un moment, dans les histoires que lui lisaient ses frères quand il était petit, où le héros se trouvait face à une situation décourageante et où on lui disait qu'il n'était pas digne, justement, d'être le héros. S'il se décourageait, s'il doutait de lui, il n'était effectivement pas le héros et se trouvait changé en crapaud baveux couvert de pustules, ou en statue de sel, ou en d'autres choses peu naturelles. Mais s'il tenait bon, s'il s'accrochait à ses convictions et parvenait à prouver sa valeur, alors il était réellement le héros et il pouvait battre l'horrible Balrog qui gardait un trésor, ou un château merveilleux, ou une belle princesse prisonnière (Tyelkormo préférait les histoires avec les princesses, surtout quand elles aidaient à battre le Balrog). Et c'était justement ce à quoi il était confronté ! …Non, pas au Balrog. Au découragement.

Ce ne pouvait être que cela. Oromë le mettait à l'épreuve. Il voulait voir jusqu'où allait sa détermination à se mettre à son service.

Aussitôt, Tyelkormo tourna les talons et revint sur ses pas. C'était un piège bien grossier qui lui avait été tendu là, et il avait pourtant failli sauter dedans à pieds joints. Il n'allait pas partir maintenant. Il ne fallait surtout pas qu'il parte maintenant ! Il allait retourner à son saule pleureur, et il allait vivre dans la forêt, comme un vrai suivant d'Oromë, pour lui prouver sa bonne foi. Alors Oromë reconnaîtrait qu'il était digne de lui et l'accepterait comme disciple. Ce n'était pas plus compliqué !

Il se sentait euphorique. Il avait tout compris à temps, et il en était si heureux qu'il se mit à courir sans même s'en rendre compte.

« Je reste, je reste ! cria-t-il en bondissant tel un cerf par-dessus un buisson. Je resterai toujours ! »

Il atterrit sur ses pieds, pas aussi légèrement qu'il ne l'aurait voulu à cause du poids de son sac, et il reprit aussitôt sa course folle vers son abri à l'envoûtante lumière verte. Il continuait à crier sa joie, trop heureux pour rester silencieux. Et soudain, il se figea, une exclamation enthousiaste coincée en travers de la gorge.

Il y avait quelque chose devant lui, tapi entre les arbres. Quelque chose qui ressemblait à un loup.

Mais quelque chose qui était beaucoup plus gros qu'un loup.

« Il est encore plus grand que moi, se dit le garçon, il est au moins aussi grand que mes frères ! »

Ce n'était tout à fait exact, car le museau du loup ne lui arrivait en réalité qu'au niveau du visage, mais cela suffisait tout de même à en faire une bête d'une taille tout à fait anormale et particulièrement impressionnante. Son épais pelage avait les nuances d'un soir sans couleur. Les yeux verts du loup, dardés sur lui, reflétaient une lumière étrange, inquiétante ; et ils étaient intelligents. Cette constatation glaçante lui fit couler une sueur froide le long du dos.

Tyelkormo sentit que ses mains commençaient à trembler. Il crispa ses poings, refusant de céder à la panique. Il essaya de réfléchir, de se souvenir. Il avait croisé des loups, une fois, quand il était petit, avec son père et ses frères. Dans des collines. Il ne se rappelait pas bien. Il s'était recroquevillé dans les bras de Káno, croyait-il se souvenir, qui tremblait au moins autant que lui. Mais son père et son grand frère, très lentement, sans tourner le dos aux loups, sans montrer leur peur, avaient détachés les étriers en métal de leurs chevaux et, soudain, ils les avaient entrechoqués en criant très fort. Les loups avaient eu peur des claquements métalliques et s'étaient enfuis.

Oui, c'était cela. Il ne fallait pas tourner le dos aux loups et courir, sinon ils vous poursuivent. Et les loups avaient peur du bruit du métal. Seulement voilà, Tyelkormo n'avait aucun métal à entrechoquer pour faire du bruit. Il s'obligea à respirer calmement, à prétendre qu'il n'avait pas peur. Il n'était pas une proie. Il allait reculer, lentement, jusqu'à disparaître du champ de vision de la gigantesque créature. Puis il grimperait dans un arbre, le premier venu, le plus haut possible, et il resterait là jusqu'à ce qu'Oromë en personne vint l'en faire descendre.

Tout doucement, sans quitter le loup des yeux, le garçon recula d'un pas. Ne pas trembler. Il n'était pas une proie. Respirer calmement. Il recula encore.

Soudain, la bête gronda, ses babines noires se retroussant sur ses crocs luisants. Son poil frémit alors que ses muscles se tendaient. Elle se ramassait, prête à bondir.

Et Tyelkormo détala.

Sans même songer à crier de terreur, le petit elfe fit volte-face et s'enfuit en courant, aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Jamais de sa vie n'avait-il couru aussi vite. Il courait, courait sans même regarder où il mettait les pieds, courait sans réfléchir à une quelconque direction. Il galopait, entendant derrière lui la course feutrée du prédateur géant. Il pouvait presque sentir son souffle chaud sur sa nuque ! La poitrine en feu, Tyelkormo obliqua soudain sur la gauche. Il n'avait que peu de chance de semer son poursuivant, mais il ne pouvait s'empêcher d'espérer. Il cavala encore sur quelques mètres avant de s'écrouler dans des broussailles, à bout de souffle. Il resta étendu là quelques secondes, haletant, attendant une morsure mortelle… qui ne venait pas. Hésitant, n'osant pas croire à sa chance, le jeune garçon releva lentement la tête. Pas de bête en vue. Il examina les alentours, priant tous les Valar de le débarrasser du loup. Son cœur s'emballa soudain. Il était là, à quelques mètres de lui, l'œil luisant. Il avançait lentement vers lui, grognant en sourdine. Aussitôt, Tyelkormo bondit sur ses pieds et reprit sa course éperdue.

Combien de temps cette folle poursuite dura-t-elle ? L'elfe blond n'aurait su le dire. Elle lui sembla durer une éternité, mais cela aurait tout aussi bien pu n'être qu'une poignée de minutes. A chaque fois qu'il s'effondrait, épuisé, essoufflé, à chaque fois qu'il espérait s'être débarrassé de la bête, à chaque fois il la voyait venir vers lui, menaçante, crocs à nu. Et Tyelkormo sentait ses forces le quitter peu à peu. Il n'allait pas pouvoir tenir ce rythme encore très longtemps.

« Et il le sait, constata-t-il avec horreur. Il joue avec moi. Il attend que je tombe d'épuisement, c'est pour ça qu'il n'attaque pas ! »

Cette pensée atroce lui redonna de la vigueur pendant quelques instants, repoussant ses limites et lui permettant d'échapper encore une fois à l'épouvantable créature. Et tout à coup le garçon réalisa qu'il courait vers l'est. Le loup le poussait vers l'est ! C'était une bonne nouvelle, et elle lui redonna du cœur.

« Si j'atteins la lisière, se dit-il confusément, si je sors de la forêt je suis sauvé. Je dois courir jusqu'à la lisière. Je dois tenir jusque là ! »

Et il tint.

Il ne sut jamais comment, mais il tint. Il courut à corps perdu jusqu'à jaillir de la forêt. Il s'éloigna de plusieurs mètres avant de trébucher dans un nid qu'une poule sauvage avait creusé dans le sol. Et là, enfin, les forces lui manquèrent et s'écroula définitivement.

Il ne sentait plus ses jambes, ses poumons étaient en feu, son cœur battait à tout rompre et ses tempes bouillonnaient. Il se sentait nauséeux. Il allait rendre toutes ses entrailles s'il faisait le moindre mouvement, il en était certain. Alors il resta étendu là un long moment, la respiration courte, suant par tous les pores, tout hébété de n'avoir pas encore été mangé. Puis il commença lentement à réaliser la chose. Il était vivant.

Il était sorti de la forêt. Vivant.

Avec milles précautions, car il n'était pas encore tout à fait sûr qu'il n'allait pas vomir, Tyelkormo se redressa sur son séant. Il regarda autour de lui et son sang ne fit qu'un tour lorsqu'il distingua, une fois de plus, l'immense loup qui se trouvait là, à la lisière des bois. Une fraction de seconde, le jeune prince envisagea de bondir sur ses pieds et de courir sans s'arrêter jusqu'à la maison de son grand-père, à plus d'une journée de marche de là. Mais ses pieds n'auraient pas pu le porter pour un pas de plus, alors il abandonna l'idée. Et d'ailleurs, constata-t-il bien vite, le loup semblait lui aussi avoir abandonné la poursuite. Il s'était assis et il attendait sans bouger. Il n'avait même pas la langue pendante, remarqua Tyelkormo, un peu jaloux d'être pour sa part si épuisé.

C'était étrange qu'il se soit arrêté là. Les loups cessaient-ils de poursuivre leurs proies lorsqu'elles quittaient leur environnement familier ? Tyelkormo n'en savait rien, mais il en en doutait fortement. Peut-être le loup l'avait-il perdu de vue ? C'était peu probable.

Avec encore plus de précautions, Tyelkormo se mit debout. Il avait un peu mal à sa cheville gauche. Peut-être s'était-il blessé en tombant ou en courant. Mais l'adrénaline qui coulait encore dans ses veines rendait la douleur parfaitement supportable. Et il avait d'autres choses à penser. Il surveillait les réactions du loup. Celui-ci l'avait vu, il pouvait sentir son regard sur lui. Pourtant, il ne bougeait pas. Il n'attaquait plus, ne grognait plus. Il restait juste là, assis, et Tyelkormo trouvait cela de plus en plus étrange. Il ne savait pas grand-chose du comportement des loups, mais il était bien conscient que ce comportement-là n'était pas normal.

Et il réalisa soudainement que cette taille-là non plus n'était pas normale. Ni ces yeux. Ces yeux-là avait un éclat bien trop intelligent pour n'appartenir qu'à un simple animal. Non, comprenait-il lentement, ce loup-là n'était pas un animal. Tyelkormo était tombé à plusieurs reprises dans la forêt, mais jamais le loup ne l'avait attaqué. Et pourtant, il avait toujours été à ses trousses, le talonnant sans effort – il n'était même pas essoufflé ! Mais il ne l'avait pas attaqué. Il s'était contenté de l'effrayer, de le pousser vers l'est… de le pousser hors de la forêt. Et maintenant qu'il avait eu ce qu'il voulait, le loup s'était arrêté.

Tyelkormo secoua la tête. Mais non, ce n'était pas un loup. Il en était certain maintenant. Ce n'était pas un loup. Ce devait être un des esprits de la forêt, un esprit au service d'Oromë qui aurait pris l'apparence d'un animal. Ils pouvaient faire cela, les prêtres de Tirion l'avaient dit. Le jeune elfe s'en souvenait à présent. Et cela expliquait les allures étranges des Maïar qu'il avait vus la veille. Comme le grincheux avec des défenses qui lui sortait de la bouche, ou la femme avec des yeux d'araignée. Mais pourquoi cet esprit-là, ce loup, voulait-il donc le pousser hors de la forêt ?

« Il veut me renvoyer chez Grand-père, fut la première pensée à lui traverser l'esprit. »

Et il comprit immédiatement. Cela faisait partie de son épreuve ! Le loup était là pour l'éprouver. Oromë avait dû l'envoyer pour cela. Et il avait une fois de plus failli échouer ! Il s'en était fallu de peu. Heureusement, cette fois encore, il avait compris à temps.

Prenant à bras le corps tout ce qu'il avait de courage et de volonté, Tyelkormo s'approcha du loup. Il devait constamment se rappeler que ce dernier n'était qu'un esprit de la forêt, et que les esprits de la forêt ne pouvaient pas lui faire de mal. Tout irait bien. Il boitillait un peu : il avait vraiment dû se blesser la cheville gauche. Mais cela importait peu à cet instant précis, et ne l'empêcha surtout pas de se porter au niveau de l'immense bête à l'épaisse fourrure. Celle-ci semblait se demander ce que le garçon avait en tête. Tyelkormo décida de l'éclairer immédiatement sur ce point, car lui-même détestait devoir attendre des explications.

« Je reste dans la forêt, déclara-t-il avec aplomb. Vous ne me chasserez pas. Je vais passer cette épreuve, et toutes les autres autant qu'il y en aura, et je me montrerai digne de servir Oromë. »

Le loup plissa ses grands yeux verts. Une fois encore, il dénuda ses immenses crocs blancs sur un grondement menaçant. Les poings de Tyelkormo se crispèrent aussitôt. Il ignora le frisson qui lui coula le long du dos et contourna la gigantesque bête pour entrer à nouveau dans la forêt. Là, il tapa du pied par terre et croisa les bras sur sa poitrine menue.

« Vous ne me faites pas peur ! s'exclama-t-il. »

Ce n'était pas tout à fait vrai, parce qu'il n'était pas exactement rassuré, mais ce n'était pas non plus tout à fait faux. Pour être honnête, il avait surtout beaucoup trop chaud pour être bien, sa bouche était si sèche qu'elle lui semblait être faite de bois, sa cheville blessée lui lançait de plus en plus et toute cette histoire commençait à l'agacer sérieusement. Son beau visage s'était fermé et ses yeux jetaient des éclairs alors qu'il plantait son regard gris dans les pupilles d'émeraudes du loup.

Ils se toisèrent ainsi plusieurs minutes, aussi immobiles l'un que l'autre. Puis Tyelkormo comprit que le loup ne bougerait pas. Pour sa part, il avait vraiment l'impression qu'il allait finir par mourir de soif, et il se rendit compte en voulant saisir sa gourde qu'il avait perdu sa sacoche dans sa fuite éperdue. Il exhala alors un long soupir et se résigna à remonter sa propre piste dans la forêt à la recherche de sa précieuse besace. Heureusement, sa folle cavalcade avait laissé des traces évidentes : branches cassées, lianes arrachées, herbes piétinées… Il n'aurait aucun mal à retrouver son chemin et, de fait, ses affaires. Le garçon s'éloigna de quelques pas hésitants, n'osant pas trop appuyer sur sa cheville douloureuse. Il se retourna pour s'assurer que le loup ne l'attaquait définitivement pas. Mais la grande bête n'avait pas bougé d'un poil. Elle semblait pensive et laissa Tyelkormo se déplacer à sa guise. Peut-être n'avait-elle pas compris tout ce qu'il lui avait dit, car il avait tendance à parler vite, surtout lorsqu'il était énervé. Mais elle ne grognait plus du tout. L'elfe blond l'interpréta comme le signe qu'il avait passé cette première épreuve, et c'était une bonne nouvelle. Cela lui remonta le moral et lui donna la force de partir à la recherche de sa sacoche perdue.

Il lui fallut un bon moment pour la retrouver. Elle était tombée dans un buisson couvert de baies qui ressemblaient à des myrtilles –et qui tachaient tout autant. Tyelkormo s'empressa de prendre sa gourde et la vida d'une traite. Heureusement, l'eau fraîche du ruisseau avait eu le temps de se réchauffer un peu. Il avait encore soif, cependant, et il reprit son chemin pour retourner auprès du saule. Sa cheville lui faisait vraiment mal à présent, le faisant boiter bas. Il lui fallut un temps fou pour revenir à sa cachette derrière les branches tombantes du vieil arbre. Là, sa priorité première fut de se désaltérer à la source glacée du gros rocher, et de remplir à nouveau sa gourde. Ceci fait, le garçon s'assit sur la mousse près du ruisseau, le dos contre le rocher. Il voulut s'accorder quelques instants de repos, mais très vite il s'ennuya. Et sa cheville lui faisait toujours mal. Il fallait qu'il fasse quelque chose pour arranger ça.

Tyelkormo commença par délacer sa bottine de cuir verni et la retirer, ainsi que sa chaussette gauche. Il releva sa robe et roula son collant jusqu'à mi-mollet, dégageant sa cheville pour pouvoir l'observer. Elle lui parut bien enflée, et le petit elfe se demanda si elle n'était pas cassée. Il palpa précautionneusement son articulation douloureuse. Cela lui fit un peu mal, mais pas beaucoup plus que ce qu'il ressentait déjà, et cela le rassura. Son grand frère s'était cassé la cheville, une fois, en se réceptionnant mal d'une chute lors d'une séance d'escalade avec leur cousin. Il n'avait plus pu poser le pied par terre et avait hurlé de douleur lorsque le guérisseur avait touché sa cheville pour lui mettre une attelle (et les Valar savaient pourtant qu'il n'était pas douillet). Tyelkormo, lui, pouvait masser son articulation et il avait réussi à marcher jusqu'à son abri sans trop de peine. Sans doute sa cheville n'était-elle pas cassée. Mais il n'aimait pas du tout la sensation d'inflammation qui irradiait dans sa jambe.

Tyelkormo écarta d'un brusque mouvement de tête ses cheveux blond pâle qui venaient boucler devant ses yeux. Il aurait dû les attacher. Il prit un peu d'eau fraîche dans le creux de sa main et la fit couler sur sa cheville blessée. Le froid lui fit du bien et il réitéra son geste plusieurs fois. Puis il eut l'idée de déchirer une longue bande de tissu dans le bas de sa robe. Elle était déjà abîmée de toute façon, et il n'aurait qu'à en demander une autre à sa mère en rentrant à la maison – une plus jolie, de préférence. Il trempa la bande blanche dans le ruisseau. Une fois le tissu convenablement imbibé, le garçon noua la bande bien serrée autour de sa cheville. Il attendit un peu pour voir si cela lui faisait mal, mais non. Alors il se leva et essaya de prendre appui sur son pied pour faire quelques pas. Il boitillait encore un peu, mais beaucoup moins qu'avant, ce qui était une bonne chose. Et il aimait bien la douceur de la mousse sous la plante de son pied. Les minuscules pétales des violettes le chatouillaient et Tyelkormo hésita à retirer sa deuxième chaussure pour mieux profiter de ce contact plaisant. Il avait toujours aimé marcher pieds nus dans l'herbe des jardins, chez lui. En revanche, il détestait quand des aiguilles et des échardes venaient s'enfoncer dans sa peau tendre. Et il n'avait personne ici pour les lui retirer. Aussi jugea-t-il plus prudent de remettre sa chaussette et de relacer sa bottine.

Il se demanda ensuite ce qu'il pouvait bien faire. Les rayons de Laurelin avaient atteint leur zénith et il faisait vraiment chaud dans la forêt, alors Tyelkormo déboutonna son surcot pour le retirer. Il le jeta sur la branche la plus basse de l'arbre, celle qui s'appuyait sur le rocher. Il n'y avait personne ici pour le regarder et il ne se sentirait pas bien avec autant d'épaisseurs de vêtements. Sa robe et ses collants suffiraient amplement. Il but encore quelques gorgées d'eau et grignota une lanière de viande séchée. Il n'avait pas très faim, peut-être à cause de la chaleur, et seule une prune constitua son dessert.

Son après-midi fut consacrée à organiser son installation dans l'abri offert par le feuillage du saule pleureur. Tout d'abord, il accrocha sa sacoche à un épais nœud qu'il remarqua dans l'écorce de la branche basse. Ainsi, les petits animaux de la forêt n'allaient pas pouvoir lui voler sa nourriture. Il quitta ensuite sa cachette. Il avait vu non loin de là un autre tapis de mousse, très dense, qui formait comme de gros coussins. S'il pouvait en arracher assez, cela lui ferait un oreiller autrement plus confortable que sa besace. Cette collecte de mousse l'occupa un long moment, car il devait agir avec beaucoup de délicatesse et de précision. Il ne fallait pas casser les coussins de mousse, et il ne fallait pas non plus qu'il emporte trop de racines s'il ne souhaitait pas se retrouver avec de la terre dans les cheveux. Une fois son oreiller arrangé, le garçon décida de faire un petit tour de reconnaissance dans les alentours. Il ne savait pas combien de temps il allait rester ici, mais il valait mieux qu'il connaisse les environs. Il était hors de question de se retrouver perdu comme lors de sa première nuit dans la forêt.

Lorsque les rayons de Laurelin déclinèrent et que ceux de Telperion commencèrent à briller, Tyelkormo retourna à sa cachette. Sur le chemin, il ramassa un long bâton droit, qui lui semblait solide, et une pierre brisée dont les éclats s'avéraient bien tranchants. Assis entre les racines de son saule, le jeune elfe fit une entaille dans le bâton à l'aide de la pierre.

« Jour un, énonça-t-il. »

Puis il se souvint qu'il avait aussi passé la journée de la veille dans la forêt et il ajouta une encoche en rectifiant :

« Non, jour deux. »

Grâce à cette pierre et à ce bâton, il allait pouvoir compter le nombre de jours qu'il passerait seul dans la forêt (parce qu'il avait, évidemment, complètement négligé de prendre un carnet et une plume pour les noter). En guise de repas du soir, il avala un peu d'eau, deux œufs et autant de biscuits secs. Puis il s'installa pour la nuit. Lorsque les rayons de Laurelin se furent totalement éteints, plongeant les bois dans l'obscurité, il était confortablement allongé contre le saule, bien enroulé dans sa cape et la tête sur son coussin de mousse. Et il gisait là, perdu tout seul dans l'immense forêt endormie. Mille et un petits bruits venaient frapper ses oreilles : le bourdonnement d'un insecte nocturne, le pas rapide d'un petit charognard de l'autre côté du rideau de feuilles, le hululement lointain d'une chouette partant en chasse, un brusque coup de vent faisant grincer les branches… Tyelkormo se recroquevilla un peu plus entre ses deux racines. Tous ces bruits ne l'avaient pas ennuyé la veille, mais ils réveillaient à présents en lui des images inquiétantes. Il repensa au loup, au grand loup gris dont il revoyait avec précision les yeux verts luisants et les crocs pointus. Il avait presque l'impression de l'entendre à nouveau gronder dans son dos.

Mais non, il n'y avait que le vieux saule dans son dos, et il était en sécurité dans le sanctuaire de ses longues feuilles tombantes. Le loup l'avait laissé, il était parti, et Tyelkormo pouvait dormir en paix.

Ce qu'il ne tarda pas à faire.

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Voilà pour le chapitre 3 !

Je posterai un autre texte qui n'a rien à voir la semaine prochaine, et on se retrouvera dans deux semaines pour la suite de cette histoire-ci. Bonne journée !