Auteur : Nat. Eh ouais. Incroyable, hein.

Disclaimer : Blablabla Tolkien, blablabla rien à moi, blablabla le monde est injuste.

Warnings : Géographie valinorienne approximative et grosses extrapolations sur les modes de vie des Valar et Maïar. Et ce texte parle de chasseurs et d'animaux (plus ou moins) sauvages. Et Celegorm est (peut-être ooc et) obstiné comme pas deux, et se paie en plus le luxe de ne pas être un personnage particulièrement attachant.

0oOo0

Chapitre 4

0oOo0

En réalité, le loup était bien là.

Il s'était tapi derrière un épais buisson de bruyères et il n'avait pas quitté l'enfant elfe des yeux de toute la journée. Naulë avait été formelle : rien de fâcheux ne devait arriver au garçon. Il restait sous sa responsabilité tant qu'il n'était pas rentré chez les siens, à l'abri dans leurs demeures de pierre.

C'était là sa mission, la première qu'il effectuerait au nom d'Oromë, et celle qui déterminerait sa place dans la meute. Il ne rentrerait pas parmi les siens avant de l'avoir accomplie. Le loup émit un grognement étouffé en abaissant son museau entre ses pattes. Cela risquait de prendre plus de temps que prévu. Le garçon avait l'air têtu. Et courageux, d'une certaine manière – à moins qu'il ne fût juste totalement irresponsable. Quoi qu'il en fût, le loup ne s'était toujours pas remis de l'audace dont le petit d'elfe avait fait preuve face à lui quelques heures plus tôt. Il avait supposé que son apparence animale et une petite course-poursuite dans les bois touffus suffiraient à effrayer suffisamment le garçon pour qu'il rentre chez lui et ne revienne pas. Il s'était apparemment trompé.

Tant pis, songea le loup. Il en serait donc quitte pour attendre que le garçon se lasse et s'en aille de lui-même, à défaut de trouver une meilleure idée. Son regard vert, luisant dans l'obscurité, se posa sur le saule centenaire. Il pouvait distinguer, de l'autre côté du rideau de feuilles, la forme endormie de l'elfe blond. Le loup posa son museau au sol, entre ses pattes de devant. Il pourrait toujours chercher une autre solution le lendemain. De toute évidence, il allait avoir largement le temps d'y penser.

La nuit s'écoula paisiblement. Le loup sommeilla, se reposant avec la forêt endormie, et ne s'éveilla que quelques heures avant l'aube tiraillé par le besoin de chasser et de manger. Un rapide coup d'œil au saule lui permit de constater que le garçon était toujours là, profondément endormi. Le loup se leva, s'ébroua et s'éloigna en silence. Il parcourut les bois en trottinant, d'une foulée égale, en direction du sud. Il connaissait bien les étendues boisées du territoire de Naulë et savait qu'une large et profonde rivière, au courant rapide, coulait là. Des cerfs venaient souvent y boire. C'était là-bas qu'il avait le plus de chance de trouver rapidement de bonnes proies.

Le loup s'approcha de la rivière avec précaution. Quelques cervidés s'y désaltéraient, profitant du calme qui précède l'aurore pour faire boire leurs petits, et le loup se tapit dans les broussailles, sous le vent. Il repéra un vieil élan, un peu éloigné du groupe. Il avait la respiration sifflante. L'essouffler ne serait pas compliqué. Il devait simplement prendre garde à ne pas le laisser rejoindre les autres mammifères, car l'isoler serait alors bien plus compliqué que s'il visait une proie plus jeune et inexpérimentée. Rampant sans un bruit, le loup se glissa jusqu'aux limites des broussailles qui le dissimulaient. De là, il n'avait qu'un bond à faire pour se trouver entre le vieil élan et les membres de sa harde. Si la bête tâchait de fuir, il n'aurait qu'à la suivre jusqu'à ce que l'épuisement la fît s'arrêter. Ce qui, vu son âge, ne devrait pas être long. Mais il arrivait que les mâles tentent de se défendre lorsqu'il les attaquait. Il devrait alors faire attention à ses bois, armes redoutables dont l'élan savait parfaitement se servir. Le loup avait déjà reçu de sérieux coups de bois lorsqu'il était encore un louveteau, et bien qu'aucun n'eût mis sa santé sérieusement en danger, ils n'en restaient pas moins douloureux à encaisser.

Près de l'eau, le vieil élan s'écarta encore d'un pas. Le loup retroussa ses babines noires, dénudant ses crocs pointus. Il se ramassa, tous ses muscles tendus, prêt à bondir. L'odeur tenace des cervidés venait lui titiller les narines, mais il ne se précipita pas. Il ne fallait pas perdre une belle occasion à cause de trop d'empressement. Une seconde. L'élan baissa la tête, les pattes avant immergées jusqu'à mi-mollet, lapant l'eau de la rivière.

Il ne se doutait de rien. C'était le moment idéal.

Le loup bondit. Ce fut aussitôt la débandade parmi les herbivores. Les mâles et les femelles tentèrent de regrouper les petits qui paniquaient, et tous s'échappèrent dans des gerbes d'eau. Mais le loup avait isolé sa cible : en se plaçant entre le vieil élan et le reste des siens, il l'empêchait de rejoindre la sécurité du troupeau qui s'enfuyait. Le vieux mâle hésita à se battre pour sa vie, et le loup considéra l'opportunité de lui sauter à la gorge et en finir ici et maintenant. Mais le mammifère se cabra soudain et opta pour la fuite, obligeant le loup à lui emboîter le pas. L'élan était encore rapide, mais le loup l'était plus que lui. Il ne s'approchait pas trop cependant, redoutant une ruade qui lui enverrait un sabot dans le museau. Cela aussi, il l'avait expérimenté plus jeune, et les souvenirs que de telles expériences lui avaient laissé ne comptaient pas parmi les plus agréables.

Le loup trottait d'une foulée régulière derrière l'élan paniqué. La course de sa proie se fit plus inégale, alternant des ralentissements et de brèves accélérations. Puis il devint évident que l'élan fatiguait. Il n'allait plus avoir la force de ruer tout en continuant à courir, alors le loup se porta à son niveau. D'une brusque détente, il se jeta à l'encolure du grand herbivore, ses crocs tranchants sectionnant d'un même coup la peau, les muscles et les veines. Le braiment de l'animal s'étrangla dans sa gorge sectionnée. Il avança encore de quelques pas, emporté par son propre poids, avant de s'écrouler.

Le loup lécha ses babines ensanglantées et s'assit, considérant sa proie abattue. Ce n'était pas sa chasse la plus trépidante et la viande de la bête ne serait pas aussi tendre que celle des plus jeunes, mais cela ferait l'affaire. Il rejeta sa tête en arrière en un long hurlement qui résonna longuement dans la forêt endormie. Puisse Oromë l'entendre, et accueillir sa proie.

0

Les premiers rayons de l'aube perçaient la canopée lorsque le loup revint à son poste près du saule aux branches tombantes. Les choses avaient bougé, là. Le garçon dormait toujours à poings fermés, mais il avait de la visite. Un gros blaireau s'était invité dans sa cachette et s'approchait de lui en reniflant bruyamment l'air. Le loup observa la scène, curieux. Il se demandait si cela suffirait à réveiller le petit elfe.

Et en effet, il se réveilla. Le blaireau était arrivé tout près de sa tête blonde et grognait, mécontent de sentir une odeur étrangère sur une créature qu'il ne connaissait pas ; et lorsque le garçon ouvrit les yeux, ce fut pour se trouver nez à museau avec la grosse bête grise. L'enfant sursauta si fort qu'il se cogna la tête contre une des racines de l'arbre sous lequel il avait dormi. Le choc couplé au mauvais réveil dut le mettre de méchante humeur, car il se dressa aussitôt sur ses pieds et invectiva le blaireau en criant. Ce dernier, fort grognon lui aussi, répondit par quelques jappements avant de tourner le dos et de s'éloigner d'un pas balourd pour retourner dormir dans son terrier. La scène dura à peine plus d'une minute et amusa beaucoup le loup. S'il l'avait pu, il n'aurait pas hésité à en rire.

Ce fut ainsi que la journée commença. Une fois remis de sa mésaventure (c'est-à-dire après avoir marché en rond pendant plusieurs minutes en ronchonnant à propos des blaireaux, visiblement) le garçon s'assit sur le rocher pour déjeuner. Il prit un solide repas et, celui-ci achevé, il se leva pour accrocher son sac à la branche la plus basse. Puis il se mouilla le visage et le cou, il s'occupa de sa cheville et il resta un long moment debout près du ruisseau, passant et repassant un petit objet effilé doté de dents fines dans les longs poils bouclés de sa tête. Le loup se demanda ce qu'il pouvait bien faire là, car il n'avait jamais vu aucun des siens s'adonner à une telle activité. Il finit par supposer que le garçon s'épouillait, comme le faisaient les singes. Enfin, l'elfe cessa son manège. Il rangea son objet dans son sac et déchira une fine bande de tissu au bas de son vêtement, qu'il utilisa pour attacher ses poils derrière sa nuque. Il avait l'air d'être prêt, à présent, et il sortit de l'abri de feuilles. Il en avait mis, du temps, songea le loup. Peut-être allait-il maintenant se mettre en chasse pour son prochain repas ; et le loup allait pouvoir se faire une idée de la valeur de ce petit être audacieux.

Le garçon s'éloigna vers le nord. Il marchait tranquillement et semblait observer ce qui l'entourait avec beaucoup d'attention. Mais il se tenait tout à fait droit, bien visible, et il n'avait pas l'air conscient du sens du vent. Il avançait avec tapage, le bruit des feuilles mortes et des brindilles craquant sous ses pas faisant fuir les petites bêtes craintives. Le loup grogna à part lui en voyant l'enfant dépasser des terriers de lapins sans même sembler les remarquer. Il s'assit ensuite sur une souche sans constater qu'un jeune cerf l'avait utilisée pour nettoyer ses bois peu auparavant. Cela ne commençait pas très bien. De toute évidence, le garçon ne savait pas se dissimuler et il manquait des indices pourtant flagrants qui auraient pu le mener à des proies faciles. Le loup en resta perplexe. Si ce petit ne savait pas chasser, pourquoi voulait-il servir le Chasseur ? Etait-ce pour apprendre ? Il aurait de quoi faire, dans ce cas.

Au bout d'un moment cependant, le loup réalisa que si le garçon n'essayait pas d'adopter une attitude de chasseur, c'était tout simplement parce qu'il n'était pas parti pour chasser. C'était une tout autre chose qui semblait le préoccuper. Il s'arrêtait souvent pour regarder minutieusement la forme des arbres qui l'entouraient, les pierres sur son chemin, les dénivelés du terrain qu'il foulait, les buissons et les roches qu'il contournait. C'était comme s'il voulait en graver les images dans sa tête.

« Il repère le terrain, comprit le loup. Il ne connaît pas les lieux et il doit avoir peur de se perdre. »

Lorsqu'il commença à vraiment s'éloigner du saule, le garçon prit une pierre tranchante et entailla l'écorce d'un arbre, y laissant deux traits parallèles. Il reprit sa marche et recommença plusieurs mètres plus loin, tailladant un autre arbre de la même façon. Cela déplut au loup et le fit gronder en sourdine. Une seconde, il songea à intervenir. Certes, rien ne devait arriver au garçon, mais sûrement ne devait-il pas non plus le laisser maltraiter ainsi la forêt ! Mais il constata en s'approchant à pas feutrés que les entailles n'étaient pas profondes. Elles ne faisaient même pas couler de sève et n'étaient pas plus dangereuses pour les arbres que les marques que leurs laissaient les félins lorsqu'ils se faisaient les griffes. Peut-être n'était-ce là qu'une façon pour le garçon de marquer son territoire. C'était étrange, songea le loup, car son odeur particulière suffisait amplement pour cela. Mais il décida finalement de le laisser faire. Et d'ailleurs, le petit d'elfe ne tarda pas à revenir sur ses pas, en suivant le chemin laissé par les entailles qu'il avait faites.

De retour au saule, le garçon mangea de nouveau des aliments qu'il sortit de son sac. Comme il n'avait pas l'air de vouloir chasser, le loup supposa qu'il s'en irait lorsque ses provisions seraient épuisées. Il ne mangeait pas beaucoup, mais il ne semblait pas non plus avoir emporté des quantités très élevées de nourriture. Il ne lui faudrait pas plus de quelques jours pour en venir à bout, estima le loup, puis il devrait se décider à rentrer chez lui. Il n'avait plus qu'à se montrer patient et s'assurer que rien ne lui arrive d'ici là. Cela ne devrait pas lui demander trop d'efforts. Le garçon ne cherchait pas à se mettre en danger. Restait le problème des petits prédateurs, mais le loup estimait que sa propre odeur devrait suffire à les éloigner. Il aurait donc quelques jours tranquilles devant lui, conclut le loup avec satisfaction, avec en plus l'assurance d'assister à quelques scènes amusantes si le blaireau décidait de revenir dans le coin.

L'après-midi, comme la matinée, fut consacrée à l'exploration des bois. Cette fois-ci, le garçon s'en alla vers l'ouest. Il revint dans la clairière de la cérémonie, mais personne ne s'y trouvait. L'enfant alla grimper sur la souche tordue qui avait servi de siège à Oromë, et le loup s'en serait offusqué en d'autres circonstances. Mais il avait remarqué que les objets sacrés qui parsemaient habituellement la clairière avaient tous disparu. Ils avaient été emportés ailleurs, dans une autre clairière sans doute. Personne ne reviendrait assurer de cérémonie ici, et la souche n'était plus qu'une simple souche. Le petit elfe pouvait jouer dessus si cela lui plaisait. Le loup, quant à lui, demanderait l'emplacement de la nouvelle clairière de la cérémonie à Naulë lorsqu'il reviendrait dans la meute.

Laissant l'enfant elfe à ses jeux et ses explorations, le loup s'éloigna. Il retourna à la rivière pour boire et se dénouer les pattes en taquinant un chevreuil, qu'il poursuivit sur une longue distance avant de le laisser s'enfuir. Lorsqu'il revint au saule, le garçon n'était pas encore rentré. Il arriva quelques minutes plus tard, l'air ravi et la bouche cernée de jus rosé.

« J'ai trouvé des fraises des bois, arbre ! déclara-t-il au saule comme s'il s'adressait à un pair. Elles n'étaient pas très sucrées. Je pense qu'elles manquent de lumière dans cette forêt. »

Il parlait vite, dans la langue des elfes au poil noir, et le loup ne comprit pas tout ce qu'il disait. L'elfe toucha les branches tombantes du saule et son sourire s'adoucit un peu. Il ajouta :

« Tu n'as pas pleuré aujourd'hui. C'est bien. »

Le soir, dans la lumière déclinante de Laurelin et des rayons montants de Telperion, le garçon fit une marque sur un bâton avec sa pierre coupante. Il mangea peu. Puis, sans doute pour éviter un nouveau réveil en fanfare face à une bestiole quelconque, l'elfe grimpa dans l'arbre pour dormir. Le loup le vit s'installer sur la deuxième branche de l'arbre, à plus d'un mètre cinquante du sol. Elle était assez large pour lui permettre de s'y allonger sur le dos, mais ne lui autorisait guère de mouvement. Or, le loup l'avait remarqué la veille, le garçon avait tendance à remuer dans son sommeil. Il va se réveiller par terre, songea-t-il. Heureusement, il n'avait pas l'air bien lourd et le tapis de mousse était assez épais pour amortir sa chute. Il en serait quitte pour un réveil en sursaut, et peut-être quelques contusions, mais rien de bien méchant. Et ce spectacle vaudrait bien celui du blaireau, estima le loup. Il s'assit donc derrière son buisson de bruyère, bien attentif, et il attendit.

Il ne fut pas déçu. Au beau milieu de la nuit, le garçon roula sur lui-même, lentement… et dégringola de son perchoir jusqu'au sol avec une exclamation de terreur. Là, il redressa la tête, hébété, ne sachant plus où il se trouvait. La mémoire lui revint vite, cependant, et il lâcha la bordée de jurons la plus fleurie que le loup n'eut jamais entendu en elfique (il se demandait d'ailleurs ce que les Balrogs venaient faire là-dedans et quel était leur rapport avec les boules, qu'elles fussent de Mandos ou de Melkor). Puis, décrétant sans doute qu'il ne pourrait pas tomber plus bas, le garçon s'allongea là où il avait chuté et se rendormit presque aussitôt.

Le reste de la nuit se déroula sans incident, et aucun blaireau ne pointa son museau au petit matin. Le garçon se réveilla pourtant aux premières lueurs de l'aube, ce qui étonna le loup. Il avait toujours cru que les petits, de quelque espèce qu'ils fussent issus, avaient besoin de plus de sommeil que les adultes. Lui-même devait dormir régulièrement durant la semaine, ce qui était beaucoup plus que Naulë ou que les autres membres de la meute plus âgés que lui. Mais ce garçon avait aussi l'air d'être très actif. Peut-être ne tenait-il tout simplement pas en place.

Comme la veille, l'enfant mangea ce qu'il avait dans sa sacoche. Il engloutit ce qui lui restait de fruits, d'œufs et de pain moelleux, remarqua le loup, mais il lui restait encore des biscuits et de la viande. Il pouvait tenir encore une journée, peut-être deux.

Mais l'état de ses réserves de nourriture sembla consterner le garçon. Dès qu'il eut fini de se laver, il retourna arpenter les bois. Le loup le suivit jusqu'aux pieds de fraisiers sauvages qu'il avait découverts la veille. Le garçon passa un long moment à cueillir les fruits mûrs, qu'il déposa au creux d'un large morceau d'écorce arraché à un arbre écroulé. Sa récolte achevée, il continua à battre la forêt à la recherche d'autres baies comestibles. Un sourire éclaira son visage lorsqu'il reconnut de quoi était composé un buisson vers lequel il se dirigeait.

« Des framboises ! »

Les baies roses allèrent rejoindre les fraises des bois au creux du morceau d'écorce. Il poursuivit ensuite sa recherche et tomba en arrêt devant un arbuste couvert de grappes de baies rouges. Il hésitait.

« Ce sont peut-être des groseilles, hasarda le garçon. »

Il n'avait pas l'air très convaincu, mais il cueillit tout de même une poignée de baies rouges, pour goûter. Il mâchonna les petits fruits pendant plusieurs secondes avant de grimacer et de tout recracher. Il avait le teint un peu pâle, et il ne s'était pas éloigné de quelques pas qu'un brusque haut-le-cœur le secoua violemment.

« Eh non, ce n'était pas des groseilles, petit, conclut mentalement le loup. »

Rendu méfiant par sa mésaventure avec les baies rouges, le garçon reprit le chemin du saule. Tout en marchant, il cueillit de longues herbes aux fibres résistantes. Une fois rentré dans sa cachette, le garçon plaça son écorce remplie de baies en équilibre sur le rocher, puis il s'assit sur le sol et s'occupa à tresser des ficelles avec les herbes qu'il avait ramassées. Le loup le regarda faire un moment. C'était un processus long et minutieux, et le garçon ne tarda pas à s'en lasser. Comme l'avait deviné le loup, il avait du mal à tenir à en place. Il n'avait tressé que trois longs bouts de ficelle et le voilà qui repartait déjà dans la forêt. Il monta vers le nord, jusqu'aux terriers de lapins, et le loup fut un peu surpris de constater qu'il les avaient donc remarqués. Là, l'enfant s'accroupit et tenta de nouer des collets devant les entrées des tunnels de rongeurs. Cela lui prit du temps. L'idée était bonne, mais il manquait visiblement de pratique. Peut-être avait-il vu des gens faire cela auparavant mais ne s'y était-il jamais essayé lui-même avant ce jour. Plus d'une exclamation de colère ou de dépit lui échappèrent durant l'opération, et il avait l'air fort mécontent lorsqu'il se releva. Le loup attendit qu'il se fût éloigné pour venir inspecter les collets si laborieusement mis en place. Il grogna. Ils étaient placés à la bonne hauteur, mais le garçon les avait noués trop maladroitement et il avait omis d'y installer un dispositif anti-retour ; si un lapin venait à s'y faire prendre au piège, il lui suffirait probablement de quelques saccades pour défaire le nœud. Ce n'était pas avec ça qu'il allait attraper beaucoup de gibier, songea le loup, et il se sentit déçu pour le garçon lorsqu'il reviendrait et trouverait ses pièges détruits.

Toute la journée s'écoula ainsi, l'enfant elfe tressant des ficelles d'herbe dans sa cachette et s'en allant parsemer la forêt de collets lorsqu'il avait besoin de bouger. Il les plaçait tantôt à des endroits stratégiques et bien choisis, tantôt au petit bonheur, parfois dans des endroits complètement incongrus. A chaque fois, le loup venait les inspecter. Aucun ne parvint à le satisfaire complètement et, bien que les derniers placés fussent moins mauvais que les premiers, il doutait vraiment que le moindre lapin se retrouvât prisonnier là-dedans.

Le soir venu, le garçon mangea un biscuit, un peu de viande, et la moitié des baies qu'il avait amassées. Il ajouta une encoche sur son bâton, puis il resta un long moment assis à ne rien faire. Cela ne lui ressemblait pas, et le loup se demanda ce qu'il pouvait bien penser. Il avait l'air un peu triste. Un long soupir lui échappa et il s'ébroua. Il déchira à nouveau le bas de son vêtement en longues bandes de tissu. Sa robe n'était pas beaucoup plus longue que la tunique qu'il portait au-dessus, à présent. Sous l'œil étonné du loup, le garçon attacha ensemble ses bandes de tissu, de façon à en faire une sorte de corde. Puis il grimpa sur la branche de l'arbre où il avait tenté de dormir la nuit précédente. Le loup sourit intérieurement. Ce gamin était décidément têtu. Mais cette fois-ci, le garçon s'installa sur le ventre. Il plaça son coussin de mousse sous sa tête et se débrouilla pour passer sa corde tout autour de la branche et de son propre corps. Il la noua solidement de façon à s'attacher à son sommier improvisé. Ainsi, il bougerait moins et le risque de chute se verrait largement diminué. Le risque de courbatures, en revanche, grimpait d'autant, mais cela ne semblait pas le préoccuper outre mesure. Et le loup fut bien obligé de reconnaître que l'idée n'était pas mauvaise, si cela pouvait lui éviter de faire à nouveau connaissance avec le sol au beau milieu de la nuit.

Le lendemain, le garçon partit explorer la forêt vers le sud. Il avait emporté avec lui son reste de fruits, qu'il grignotait tout en avançant. Il venait de manger sa dernière fraise des bois lorsqu'il découvrit la rivière. Il resta immobile quelques secondes, fasciné par le spectacle d'un raton laveur nettoyant son repas au bord de l'eau. Cela sembla lui donner une idée car il repartit en courant vers son abri, pour en revenir avec sa sacoche. Une fois de retour sur les berges, il se débarrassa de ses habits et consacra les quelques minutes suivantes à se laver énergiquement dans l'eau froide de la rivière. Il s'aidait pour cela d'un petit objet qu'il tira de sa sacoche et avec lequel il frottait vivement sa peau. Il nettoya aussi les poils de sa tête, bien qu'il ne s'immergea que jusqu'à la taille : la rivière était large et son courant rapide, le garçon aurait sans doute été emporté vers l'aval s'il avait tenté de nager là où il n'avait pas pied.

Sa toilette achevée, l'elfe blond se sécha avec un tissu moelleux sorti de son sac puis il se rhabilla en partie. Il dédaigna les habits qu'il avait porté jusque là, préférant enfiler un nouveau collant qu'il prit dans sa besace, puis il laça ses chaussures. Il passa le reste de la matinée à laver ses vêtements sales dans la rivière. Il n'avait visiblement pas l'habitude de s'adonner à ce genre d'activité, mais il s'acharna. Il était persévérant, quelle que fût la tâche dans laquelle il se lançait, le loup devait au moins lui reconnaître cela. Une fois qu'il eut essoré autant que possible ses habits gorgés d'eau, le petit d'elfe les étala sur les pierres plates qui bordaient le lit de la rivière. Le ciel était dégagé à cet endroit et les rayons de Laurelin frappaient les rives sans avoir à transpercer l'épais feuillage de la forêt. Le tissu devrait sécher vite. Il faisait chaud, surtout en pleine lumière, aussi le garçon ne resta-t-il vêtu que de son simple collant tandis qu'il continuait à s'activer sur les bords de l'eau.

Il observa un petit moment les poissons qui revenaient batifoler dans l'eau à présent qu'il avait cessé de l'agiter. Avec un bâton, une ficelle tressée et un bout de viande, le garçon se fabriqua une sorte de canne à pêche. Mais il ne pensa pas à y joindre d'hameçon et ne put donc pas attraper de poisson avec. Une autre idée lui vint alors : il alla chercher un autre bâton qu'il tailla en pointe. Son harpon de fortune en main, il essaya d'embrocher les poissons. Cela aurait pu marcher, estima le loup, car le garçon était vif et avait de bons réflexes. Mais il se tenait sur une pierre qui émergeait de l'eau, bien au-dessus des cibles mouvantes qu'il visait, et cela rajoutait de la distance à faire parcourir à son arme (et donc de précieux instants à prendre en compte dans sa visée). De plus, il avait du mal à rester immobile trop longtemps : toujours il finissait par bouger un bras, un pied, la tête, et le mouvement de son ombre qui se reflétait sur l'eau effrayait ses proies aquatiques. Au final, tous ces essais ne parvinrent qu'à l'éclabousser copieusement et le mettre d'assez méchante humeur. Il passa ladite humeur en jetant de petites pierres dans la rivière. Cela l'occupa pendant plusieurs minutes, et le garçon finit par se prendre à son propre jeu : il oublia sa déconvenue poissonnière et se concentra sur les cailloux qu'il tenta de faire ricocher sur l'eau. Le loup compta jusqu'à cinq rebonds, ce qui n'était pas un mauvais score.

Ce fut en cherchant à dégager une belle pierre lisse et plate d'un enchevêtrement de racines que l'elfe blond eut une nouvelle idée. Sous l'œil étonné du loup, il passa une bonne heure à amasser un tas conséquent de tiges de roseaux, qui poussaient un peu en amont. Ceci fait, il assembla les tiges souples et résistantes en les tressant, leur donnant la forme d'un panier allongé. Il resserra l'ouverture du panier, comme un goulot, et le dota même d'une trappe qui ne s'ouvrait que vers l'intérieur. Puis il plaça une lanière entière de viande, coupée en petits morceaux, dans cette espèce de nasse. La nasse elle-même trouva sa place dans l'eau, coincée à l'horizontale entre deux pierres, et le garçon eut l'air de s'estimer content de lui. Il ramassa ses vêtements à présent tout à fait secs, qu'il plia grossièrement pour les ranger dans son sac, préférant enfiler une nouvelle tunique et un autre surcot. Ces habits-ci étaient beiges et verts, et cela plut au loup. C'était toujours moins voyant que la robe blanche et la tunique rouge écarlate qu'il portait avant.

Lorsque le garçon retourna à son arbre, le loup s'aperçut avec une pointe de surprise que la journée était passée sans qu'il n'en eût conscience. Le petit elfe semblait fatigué. Il grignota un peu de viande et un biscuit. Les rayons de Telperion commençaient tout juste à briller lorsqu'il se prépara à dormir. Sachant qu'il ne bougerait plus de son perchoir dans le vieux saule, le loup mit les quelques heures suivantes à profit pour chasser. Il en revint rassasié et s'allongea à sa place, dissimulé dans son tapis de bruyère, pour piquer un petit somme et laisser les dernières heures de la nuit s'écouler tranquillement.

0oOo0

Voici pour le chapitre 4 ! Petit changement de point de vue, autant sur l'histoire que sur notre cher Tyelko. Le chapitre 5 arrivera dans deux semaines !

A la base, je voulais poster une autre histoire, Nuit d'orage, qui aurait dû être mis en ligne mercredi dernier. Sauf que, fait aussi rare qu'inattendu et surprenant, je n'ai pas fini de le rédiger à temps. Je l'ai finalement terminé hier et il devrait arriver, pour de vrai cette fois, la semaine prochaine. Ça me laissera le temps de procéder à une dernière relecture pour éliminer les quelques fautes qui pourraient encore traîner.

J'espère que ce texte-ci vous aura plu ! Bonne fin de semaine, à la prochaine !