Stiles se sentit un peu étrange lorsqu'il passa la porte de sa maison, son sac sur le dos. Les cours étaient finis, le soleil avait entamé sa descente dans le ciel pour laisser la place à sa sœur la lune… Techniquement, c'était le moment où il pouvait souffler, se détendre, laisser les mauvaises pensées s'en aller.
Ou bien s'installer de façon durable dans son esprit.
Une fois la porte de l'entrée fermée à double tour, il zieuta l'heure sur son téléphone. Il en avait pour une bonne heure avant que son paternel ne rentre et cette perspective… L'emplissait de joie tout en l'angoissant un peu. Il appréciait chaque moment qu'il avait la chance de passer avec lui mais ses mots continuaient de le hanter, de le faire douter de certaines choses qu'il pensait auparavant tout à fait normales, logiques. Stiles ne comprenait d'ailleurs pas comment c'était possible, mais les faits étaient là. Il se sentait soulagé d'être seul… Et cette même solitude l'obligeait à penser puisqu'elle le mettait face à ses réflexions – lesquelles prenaient doucement de l'ampleur.
Ainsi, Stiles fit au mieux pour axer sa conscience sur le repas qu'il cuisinerait pour son père et lui. De fait, il regarda le contenu du frigo, des placards comme s'il redécouvrait tout pour la première fois… Avec l'impression de ne pas savoir quoi faire. Pourtant, préparer à manger, il en avait l'habitude – il adorait ça. Une passion pas vraiment secrète mais pas non plus criée sur tous les toits et d'une utilité certaine. Il s'agissait pour lui d'un plaisir comme un autre que lui offrait la vie – celui de pouvoir se servir de ses mains pour faire quelque chose de bon. Mais cette fois-ci, il eut vraiment du mal, si bien qu'il repoussa la tache à plus tard en se disant que même si son père rentrerait d'ici une heure, ils ne mangeraient pas de suite puisqu'il serait encore trop tôt.
L'hyperactif retourna dans sa chambre en soufflant, désespéré par son état d'esprit qu'il peinait à comprendre. En cela, il le rendait quelque peu fébrile et s'il avait tenu la journée sans trop le laisser transparaître, c'était parce que ses amis l'avaient aidé à penser à autre chose. De part les cours, leurs discussions se rapportant à différents sujets et… Leur simple présence. Seul, il était plus aisé pour Stiles de se retrouver piégé avec des questionnements qu'au lieu de partager, il gardait en lui. S'il avait ne serait-ce que survolé le sujet avec Lydia, peut-être qu'il y penserait moins. Puis ce n'était pas bête, étant donné que la jeune femme était aussi honnête que pragmatique. Elle le lui aurait dit sans détour, si elle partageait le point de vue de son père ou bien si elle trouvait celui-ci un peu trop inquiet, stressé. Noah Stilinski n'était pas forcément du genre papa poule, mais concerné, oui. Stiles avait parfois tendance à l'oublier tant ils passaient peu de temps ensemble. Avec quelques mots simples et une discussion allant à l'essentiel, le shérif avait réussi à lui rappeler le fait qu'il pensait à lui et qu'il restait présent. Autant qu'il le pouvait malgré son travail aussi énergivore que chronovore.
Stiles passa, pour tenter d'endiguer ces pensées intrusives, un temps monstrueux sur internet, si bien que le bruit que fit la porte d'entrée à l'étage d'en-dessous le fit purement et simplement sursauter. Mû par une pulsion de l'ordre de l'instinct, le jeune homme lâcha son cellulaire et descendit les marches aussi rapidement que ses jambes le lui permirent. S'il manqua de tomber à plusieurs reprises, il n'y fit pas attention. Le fait est qu'il arriva en bas sans encombre, étreint par le besoin de voir son père. Il enfila toutefois son masque habituel en espérant qu'il tienne… Non pas pour mentir à proprement parler, juste pour que son paternel ne s'inquiète pas davantage pour lui. S'il avait peur le concernant, la pire des choses serait de lui donner raison, de confirmer ses doutes en apparaissant hésitant, fébrile et confus. Pourtant, Stiles le reconnaissait : il avait un peu déconné ces derniers temps, à bondir sans réfléchir au fait qu'il n'avait peut-être d'immortel que l'esprit. Et le fait que son meilleur ami et alpha Scott McCall ne l'avait effectivement retenu en rien – si ce n'est encouragé – le questionnait réellement sur la façon dont on le voyait et la valeur qu'on lui accordait.
En fait, une question précise était en train de lui venir au fur et à mesure qu'il réalisait ce que tout cela voulait dire.
Pourquoi ne le protégeait-on pas ?
Stiles salua son père en souriant, mais avec une espèce de retenue qu'on ne lui connaissait pas. Une retenue que remarqua Noah qui le prit dans ses bras d'une telle façon que l'on aurait dit qu'il ne l'avait pas vu depuis des mois. Le geste rendit Stiles bouche bée, si bien que son masque s'effilocha l'espace de quelques secondes.
- Tu as l'air soucieux, nota son père après s'être détaché de lui.
Stiles tenta de rattraper le coup, de sauver les apparences en usant de cet humour qui le sauvait toujours :
- Je ne te connaissais pas aussi affectueux, c'est louche.
A ces paroles, il ajouta un haussement de sourcils… Qui ne trompa pas Noah, lequel décida toutefois de ne pas le mettre mal à l'aise.
- Aussi étonnant que cela puisse paraître, je suis toujours ton père, releva-t-il en ouvrant le frigo.
- T'es pas du genre à me faire des câlins, rétorqua l'hyperactif en sortant assiettes, verres et couverts.
Ton truc, c'est plutôt l'absence, aurait-il dit s'il était en colère et inconscient de la chance qu'il avait d'avoir un père qui faisait attention à lui. Et ç'aurait été très bas, très méchant. Or, même s'il était vrai que Noah passait un temps monstrueux à travailler, ce n'était pas un mauvais père et Stiles ne pouvait décemment pas le temps qu'il passait à trimer pour maintenir un semblant d'ordre dans la ville – et ramener de l'argent à la maison. C'était grâce à lui que Stiles n'avait pas à travailler pendant ses études, grâce à lui également qu'il menait un train de vie modeste, mais pas moins confortable pour autant.
C'était juste qu'il n'avait effectivement pas l'habitude de le voir montrer son affection de façon aussi directe. Continuait-il de s'inquiéter pour lui ? Stiles avait beau avoir apprécié ce câlin inattendu, il ne voulait pas que son père se fasse davantage de souci pour lui. Il était d'accord pour des démonstrations d'amour paternel un peu plus récurrentes, mais… Sans que rien ne les gâche. Quelque chose de naturel qui ne venait pas d'une peur qui s'avérait, Stiles devait l'avouer, relativement rationnelle. A sa manière, il devait lui montrer que tout allait bien et qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter davantage pour lui.
Noah lui jeta un regard faussement exaspéré.
- Plains-toi d'avoir un père qui tient à toi.
Cette phrase, aussi simple soit-elle, fit à Stiles le même effet que la discussion qui l'avait amené à remettre en question l'importance qu'on lui accordait et sa façon de se mettre en danger en mission. Parce que sans être particulièrement sophistiquée, elle traduisait ce que ressentait Noah de façon brute, directe : une manière de faire qu'il lui connaissait peu. Disons qu'entre eux, il s'agissait toujours de… S'apercevoir, se saluer, se dire deux-trois choses avant de se retrouver séparés par leurs obligations respectives. Et alors que ses horaires ne semblaient pas avoir changé, Noah lui semblait un peu plus présent, disponible.
Était-ce le fait de s'être rendu compte du fait qu'il n'était pas éternel qui avait provoqué ce changement chez lui ? Puis… Comme les câlins, ces mots, Stiles n'avait pas l'habitude de les entendre. On ne les lui disait pas souvent.
Et il se rendit compte qu'il aimait bien l'idée… Qu'on tienne à lui.
Alors il sourit doucement et laissa malgré lui retomber partiellement ce masque qui pesait lourd sur ses traits fatigués.
- Non, j'aime bien, avoua-t-il en détournant le regard, légèrement gêné.
Parce que ses sentiments, ses ressentis… Il ne les exprimait pas souvent. Douleurs et joies restaient la plupart du temps enfermées au fond de ses yeux. Il se savait introverti sur ce genre de choses mais avait également conscience du fait qu'il se livrerait un peu plus si on lui montrait qu'il en avait le droit.
En l'occurrence, son père venait justement de le faire.
