Destroyer RSV115 «Emancipator», premier étage.
Une barricade avait été élevée côté républicain pour surveiller le no man's land qu'était devenu le bas du château. Judd Tyndall était de faction à cet endroit avec un peloton hétéroclite de soldats et de mécaniciens.
Les camarades de l'ex-aide de camp de l'amiral Rousseau auraient eu bien du mal à le reconnaitre.
Un duvet noir commençait à envahir ses joues et une large balafre démarrait du côté gauche de son front pour aller se perdre dans ses cheveux taillés en brosse. Elle n'avait pas été suturée et laisserait probablement une large cicatrice. Il portait des mitaines de mécanicien et une cape matelassée d'une propreté douteuse pour se protéger du froid ambiant.
Précipité dans la bataille sur ordre de Youlia Ashrod, l'impitoyable colonel de la sécurité intérieure de l'«Emancipator», il avait plus justifié son grade en quelques heures qu'en des années de classes et d'états-majors.
Les premières minutes avaient été terribles. Dès que les portes de l'ascenseur s'étaient ouvertes, il avait été plongé dans un tourbillon de flash, de chaleur, d'explosions,
Et de cris aussi…
Il était resté là, immobile au seuil de l'ascenseur, complètement saturé par la houle de ses sens. Puis quelqu'un l'avait empoigné, lui avait crié quelque chose qu'il n'avait pas compris et lui avait montré une direction d'un geste impératif.
Mécaniquement, pour rompre le charme, il s'était précipité là ou on lui avait dit d'aller.
Du coin de l'œil, il avait aperçu d'où venaient les tirs et se plaqua tête en avant en apercevant sur sa droite un tas informe de débris pouvant lui servir d'abri.
Le sommet de son crane tapa durement dans la hanche d'un soldat occupé à recharger un blaster sur trépied.
-Espèce de demeuré ! Tu peux pas faire gaffe ! s'exclama celui-ci.
Judd releva la tête et le soldat vit ses galons.
-Oups ! Mes excuses lieutenant !
-Laisse tomber. Putain, il grêle des flashs ici !
Les impériaux étaient face à eux, cinquante mètres de couloir plus loin et tiraient à saturation pour pouvoir encore avancer.
Il fallait faire quelque chose. N'importe quoi plutôt que de rester passif sous les rayons.
-T'as des grenades ? demanda-t-il au soldat qui essayait de jeter un œil au-dessus de ce qui pouvait passer pour un embryon de barricade.
-Non, on n'en a pas reçu.
-Je retourne en chercher.
-Grouillez-vous lieutenant. Je ne peux pas dresser une oreille !
Il rampa sur les coudes contre la paroi en faisant bien attention à rester dans l'angle mort, mais il restait cinq mètres à découvert. Il attendit une rafale et courut juste après. Il avança dans l'air surchauffé par les rayons et parvint à nouveau au seuil de l'ascenseur.
Celui qui lui avait donné la direction était toujours là et l'interpella sans délicatesse :
-Qu'est-ce que tu fous ici ? Tu sais ce que ça coûte un abandon de poste ?
-Y a-t-il des grenades ? Les impériaux nous saturent !
-On n'en a plus. On leur a déjà tout envoyé à la gueule !
-Merde…
-Retourne à ton poste !
-Et des explosifs ?
-Non, bordel !
Judd hors de lui, regarda autour. Retourner à la barricade ne servirait à rien d'autre qu'à se faire tuer. Il eu l'envie fugitive d'abattre sur le champ l'abruti qui l'invectivait mais réussit à se dominer.
Il aperçut un petit plateau de transport garé dans un couloir latéral.
-Il fonctionne encore ce chariot ?
-Oui. Il a servi à constituer la barricade.
-On peut le charger et l'envoyer vers les impériaux. Ça masquera au moins une partie de leur champ de tir.
-Le conducteur sera immédiatement abattu.
-Pas si on avance en marche arrière. Le chargement protégera des tirs.
-Hum…
-Vous avez du combustible ? On pourrait y mettre le feu… Ça pourrait remplacer les explosifs.
Un mécanicien, qui écoutait d'une oreille attentive s'inséra dans la conversation :
-Il reste des bouteilles de regonflage à l'armurerie. Ce n'est pas inflammable, mais ça reste dangereux…
-Amenez-les. Attachez-les au plateau.
Le mécanicien tourna le dos et partit en courant.
-Et si les bonbonnes explosent sous le tir des impériaux ? demanda celui qui l'avait envoyé à la barricade.
Judd haussa les épaules sans un mot.
Le mécanicien revint accompagné et chargé comme un baudet. Lui et ses compagnons posèrent les longs cylindres sur le chariot et les bloquèrent par des sangles élastiques.
-On vous a mis une rangée de bonbonnes vides pour faire blindage. Comme ça, ça ne pétera pas tout de suite.
-Bien. Comment ça se manœuvre ?
Le mécanicien baissa quelques interrupteurs et l'écran de contrôle s'alluma.
-Là c'est la marche avant… pour inverser c'est ici.
-Et la direction ?
-Ces deux leviers. Ça freine les roues. Attention, c'est assez sensible…
Judd s'assit sans un mot et actionna les commandes. Le chariot sortit du couloir latéral, tourna sec à droite et se présenta dos à la ligne de front. Quelques tirs impériaux firent baisser la tête du mécanicien qui avait assisté Judd dans la manœuvre.
-Attends !
Judd tourna la tête, surpris. C'était l'interlocuteur avec lequel il s'était pris de bec.
-Prend ça…
C'était une grenade.
-Juste quand tu sauteras du chariot…
Sans un mot, il glissa l'objet froid contre sa chemise, directement sur la peau.
-J'y vais.
Et il appuya sur la pédale d'accélération. Le chariot fit une forte embardée, qu'il corrigea juste avant d'emplafonner la cloison. Le torse plaqué sur le panneau de contrôle, il voyait défiler les parois du couloir. Du plus qu'il put, il se plaqua à gauche pour ne pas défoncer la barricade derrière laquelle se tenait le soldat au blaster lourd.
Le chariot prit de la vitesse. Des flashs se mirent à illuminer le couloir. Il ressentit des à-coups dans le véhicule.
«Ils commencent à comprendre en face…» se dit-il.
Il passa la barricade républicaine et entendit le soldat lui crier :
-Sautez de mon côté lieutenant ! Je vous couvre !
Il pensa : «Trop tôt… beaucoup trop tôt… »
Les sections de couloir défilèrent tandis que les à-coups devenaient de plus en plus violents et rapprochés. A la fin, le chariot s'arrêta presque, moteurs à plein régime, cloué sur place par le mur de lumière que formaient les blaster impériaux. Une forte odeur de brulé émise par les accumulateurs en surcharge commença à se répandre.
«Maintenant»
Il sortit la grenade de sous sa chemise, l'arma et la plaça sous les bonbonnes liées au plateau. Ceci fait, il plongea tête la première par-dessus le tableau de bord et se mit à ramper vers ses lignes en faisant bien attention à rester dans l'angle mort.
Il avait environ dix secondes devant lui.
Plus il s'éloignait du chariot, plus il devenait visible de la barricade impériale. Les tirs commencèrent à converger vers lui. Il entendit le soldat lui hurler :
-A gauche ! Restez au sol !
Sans réfléchir, il roula du côté indiqué. A trente centimètres au-dessus de sa tête, les rafales de blaster se suivaient sans relâche. Il continua de ramper sur les coudes du plus vite qu'il pouvait.
Il avait parcouru environ une vingtaine de mètre lorsque tout explosa. Il vola comme une plume au vent, rebondit plusieurs fois contre la paroi du couloir et vint atterrir au pied de l'amas de débris qui tenait lieu de barricade.
Il était complètement désorienté et voulut se relever lorsqu'une poigne énergique le retint et le ramena à l'abri.
-Ça va mon lieutenant ?
Il devina plus qu'il n'entendit la question, ses oreilles bourdonnant encore du souffle. Il se tâta sommairement et répondit :
-Oui… enfin je pense…
Un vacarme lui fit lever la tête. C'était des soldats qui couraient pour reconquérir le terrain qu'il venait de dégager. Il reconnut celui qui lui avait donné la grenade.
-Beau boulot… Suis-nous !
Il se leva comme un automate et prit sa place dans le courant.
Ce fut son moment de gloire.
La suite fut plus contrastée.
Il récolta sa cicatrice quelques heures plus tard pour s'être retrouvé à court de munition face à un Death trooper dans le même cas que lui. Le soldat d'élite lui donna un grand coup de crosse qui l'étendit quasi inconscient au sol.
Il allait être achevé lorsque l'impérial dut battre précipitamment en retraite devant un groupe de républicain qui accourait à son secours. Il fut relevé, grossièrement pansé et repartit immédiatement sur la brèche.
Il en était là, à souffler dans ses mains pour les réchauffer lorsqu'il vit arriver le responsable soute du vaisseau. C'était un des officiers qui avaient organisé la défense en l'absence forcée du responsable de la sécurité intérieure. Judd, malgré sa tenue peu orthodoxe, effectua un salut impeccable dès qu'il arriva à sa portée.
-Ça se passe comment ? demanda-t-il à Judd.
-Bien lieutenant colonel ! C'est calme lieutenant colonel !
L'officier fit un geste de la main comme s'il voulait balayer une poussière devant lui.
-Laissez tomber les grades. On n'est plus sur la passerelle…
Il avait l'air intrigué, comme un naturaliste devant un papillon inconnu. Il lui dit :
-Nous tenons les magasins. Ils devront bien négocier ou partir chasser avec les navettes encore intactes…
-Et l'eau ? répondit Judd.
L'officier fit la grimace.
-La station est hors service… Nous avons juste une citerne sur trois, heureusement la plus grande. Le rationnement est déjà en place.
-Vous avez bien coupé le réseau ? demanda un des soldats présents. Il ne manquerait plus qu'ils viennent nous siphonner !
-C'est bon soldat, on a fait ce qu'il fallait.
-C'est vrai qu'on peut couper l'air ? demanda un autre.
-Ouais. Ça aussi on peut le faire. Mais ça sera en dernière extrémité.
Il reprit.
-En attendant il faut tenir ! Le temps joue contre eux, la flotte finira bien par nous retrouver !
-Au fait ou sommes-nous ? demanda Judd.
-Quelque part dans l'anneau moyen, pas très loin de l'espace Hutt. Les gars de la navigation sont en train de faire le point.
-C'est complètement paumé…
-C'est sûr qu'ils n'allaient pas choisir la voie corellienne !
Et sur ces mots, l'officier repartit.
