Daalang, secteur nord.
Spade était soucieux. Il venait de sortir du troisième bar de la zone franche et n'avait encore reconnu personne. «Là aussi, la guerre est passée…» pensa-il. «Il y avait pourtant un sacré business avec le Huttball…»
Ce à quoi le sergent-chef faisait allusion était les matchs de Huttball et les paris qui allaient avec. Très appréciées des amateurs d'émotion fortes, ces jeux du cirque organisées par les cartels Hutt rencontraient un vif succès dans toute la galaxie.
Il arriva devant un autre établissement, plutôt miteux, qui annonçait sobrement au-dessus de sa porte «Witch's Cantina», prit une inspiration et poussa la porte tournante. Une puissante odeur d'épice lui saisit les narines. Manifestement le bar ne servait pas que des boissons.
Il se dirigea vers le comptoir pour commander quelque chose le temps de scruter la salle. Il était à peine accoudé et s'apprêtait à commander une Fozbeer lorsqu'une serveuse l'aborda.
-Salut beau gosse ! T'es de passage ?
-En transit, répondit-il.
Il avait retiré tous les insignes de son uniforme et portait au-dessus un poncho qui masquait toute référence militaire.
-Je cherche des joueurs de Huttball. T'en connais ?
La femme, une Keshiri entre deux âges, haussa les épaules.
-Ils sont partis. Avec la guerre, tout est parti sur Nar Shaddaa.
-Tous ?
Encore un haussement d'épaule.
-Je ne sais pas…
-Pharaon est encore là ?
Ce nom la réveilla.
-Oui, mais il ne n'organise plus rien…
-Ou est-il ?
-Il est au « Silver Slug ». Il tient la salle de jeu.
Spade laissa quelques dataries sur le comptoir et sortit.
Le « Silver Slug »… Il retrouva l'établissement sans difficultés, il y avait passé suffisamment de nuits pour se rappeler du chemin. Il s'arrêta un instant devant la large porte grande ouverte. Rien n'avait changé. Ou presque. Il ne reconnut pas le gardien qui le toisa. Par contre, le physionomiste, un Pantoran assez âgé lui adressa la parole d'une voix posée.
-Bonjour M. Spade ! Ravi de vous revoir de retour dans notre modeste établissement.
-Bonjour Nar. Pharaon est ici ?
-Bien sûr. Il est toujours là. Il sera content. Il vous attendait depuis si longtemps…
Le sergent-chef sentit éclore une sourde inquiétude. Cependant, il n'en montra rien et répondit :
-Même table ?
-Bien entendu…
Et il franchit le porche monumental de la grande salle.
Le « Silver Slug » était le casino principal de Daalang. Spade y avait passé un nombre incalculable de nuit lors de son séjour comme joueur de Huttball, d'ailleurs plus à boire et lutiner les serveuses qu'à jouer, car il ne possédait pas ce vice-là. Aussi se dirigea-t-il sans hésiter au fond de la grande salle ou quelques joueurs enragés continuaient leurs parties perpétuelles.
La table était là. Il prit une chaise vide à côté et s'installa sans un mot face au personnage qui trônait dos au mur.
C'était un Rodien de bonne taille, habillé avec soin. Un blaster était posé devant lui, à portée de main gauche. C'était un leurre, Spade le savait. Une seconde arme était tapie sous le plateau de la table.
Il l'avait vu arriver et interrompu sa partie de Triga. Quand Spade s'assit, il posa ses coudes sur la table, son menton sur ses mains, et prit la parole :
-T'as déserté ?
-Non. Pas encore. Je suis en mission.
-Et ?
-Un vaisseau impérial doit atterrir dans… il consulta son holomontre. Environ cinq heures. Je dois savoir quel est son équipage et sa destination.
-Et tu compte sur moi pour l'apprendre…
-Tu contrôle toujours le fret des astroports ?
Pharaon haussa les épaules.
-J'ai été viré du marché. Avec la guerre, les jeux sont partis et les limaces ont repris tout ce qui passait à leur portée…
Spade accusa le coup. Il était de retour à la case départ. Il réfléchit un court instant et finit par répondre :
-Un détail quand même : la navette doit ravitailler. Ou peuvent-ils trouver le carburant ?
-Pas ici en tout cas. On ne trouve ça que dans le secteur ouest.
-Hum…
-Et ça leur coûtera une fortune…
Il nota cette information mais quelque chose lui dit que cela n'arrêterai pas la voyageuse.
Le Rodien reprit la parole :
-Je peux peut-être faire quelque chose. J'ai quelques contacts chez les mécanos…
-Bon. Combien ?
Pharaon se mit à sourire, enfin, l'équivalent chez un Rodien. Spade se sentit mal à l'aise.
-Un vieil ami comme toi… C'est presque gratuit… Juste un petit service….
«Je préférerai presque un prix d'ennemi…» pensa brièvement Spade. Il prit sur lui de déclencher :
-Qu'est-ce qu'il te faut ?
-J'ai un petit quelque chose à faire sortir de Daalang…
-Sans que la douane Hutt n'en sache rien, pas vrai ?
Le Rodien sourit encore une fois.
-Qu'est-ce que c'est ?
-Un container d'épices culinaires.
Spade faillit éclater de rire mais garda un visage impassible.
-Quel volume ?
-3 standards. Ça rentrera sans problème dans ton vaisseau.
-Étanche ? Je ne voudrai pas d'une intoxication en vol…
-Double enveloppe avec dépressurisation. Tu n'as rien à craindre.
-Et où faut-il l'amener ?
-Tu devras rejoindre un cargo quelque part entre ici et Lannik. Ça ne te fera pas un grand détour.
Il fit mine de réfléchir mais sa décision était déjà prise.
-C'est Ok. Quand veux-tu charger ?
Il regarda à nouveau son holomontre. Ça faisait déjà deux heures qu'il avait atterri.
-Il reste dix heures de transit…
Pharaon sourit à nouveau.
-Pas tout de suite… Je vais faire préparer et on t'amènera ça juste avant le décollage.
Il sortit un comlink d'une poche de sa veste et le lui tendit.
-On reste en contact. Retourne à ton vaisseau. Dès qu'elle arrive on t'appelle.
Spade prit l'appareil, se leva et partit sans un mot.
Nuba–class «Gontchard», amas planétaire de Dvar.
Tout le monde était resté en combinaison. Il avait fallu recharger les bouteilles une première fois, ce que Shi, qui comme pilote connaissait bien la procédure, avait fait pour chacun.
Maintenant, c'était l'énergie qui commençait à faiblir. Thérèsia pouvait voir le givre commencer à se former à l'intérieur de son casque.
Elle jeta un œil à son holomontre. Les deux heures étaient passées depuis bien longtemps.
«Bientôt cinq heures…»
Brusquement, elle perçut des chocs dans la structure. Elle sursauta et vit qu'elle n'était pas la seule à l'avoir ressenti. Yil se leva et alla ouvrir le sas extérieur. La porte se décala et glissa sur ses rails. Entretemps Julius avait allumé l'éclairage intérieur.
Une main gantée accrocha l'encadrement et le visiteur entra dans la zone éclairée. Comme il portait une très vieille armure clone, Thérèsia ne reconnu pas tout de suite à quelle espèce ils avaient affaire.
L'inconnu fit signe à Shi de refermer le sas. Le lourd vantail fut remis en place et la pressurisation fut rétablie. Loth se découvrit en premier, suivi par le groupe. Le visiteur attendit que tout le monde fût décasqué pour se découvrir à son tour.
C'était un Ryn plutôt jeune, dont la joue gauche était barrée d'une longue balafre. Il toisa le groupe sans dire un mot et finit par reconnaitre Yil.
-On va pouvoir discuter.
-Bonjour Ayun. Comme tu vois on est sept.
-Ça fait beaucoup de monde…
-C'était dans le message.
-C'est exact, reconnut le contrebandier.
Il reprit tout de suite la main.
-On peut vous conduire jusqu'à Tholatin. Vous voyagerez en soute.
-En soute ? Sursauta Thérèsia.
Elle avait assez goûté de la combinaison comme cela et n'avait guère envie de continuer ainsi sa mission.
-Juste en cas de contrôle, rectifia tout de suite le contrebandier. On vous aménagera une cachette au milieu des marchandises.
-Combien de temps de trajet ?
-Deux jours. Il y aura un transfert en plein noir.
La méfiance de Loth se réveilla.
-Pourquoi un transfert ? Vous livrez où d'habitude ?
Le Ryn se fit évasif.
-Il n'y a pas d'astroport là ou on dépose le minerai. C'est juste un centre métallurgique.
-Et dans le second vaisseau, il y aura quoi ?
-Je n'en sais rien. Tout s'achète et se vends à Tholatin…
Il fallait bien se contenter de cette réponse. Thérèsia reprit :
-Et c'est combien ?
-Dix mille trugut par personne pour le voyage…
Elle ne trouva pas ça excessif.
-Plus le transmetteur du vaisseau pour moi…
Loth faillit crever le plafond.
-Rien que ça ! hurla-il.
Thérèsia réfléchit rapidement.
«C'est bien vu… ça va lui faciliter la tâche autour de Dvar…»
Elle n'hésita pas.
-C'est d'accord. Embarquez-le.
Loth la regardait avec des yeux ronds. Le Ryn acquiesça de la tête.
-Bien, remettez vos casques. Je vais au poste de pilotage démonter le module.
Tout le monde se rééquipa et le contrebandier se dirigea vers le poste de pilotage. Thérèsia entendit son compagnon par le comlink de son casque.
-Tu es folle ! C'est de la haute trahison !
-Un peu de sang-froid… les clefs sont renouvelées tous les quinze jours. Ça ne changera pas grand-chose.
-Hum…
Elle s'adressa ensuite à Shi.
-On pourra retrouver le vaisseau ?
-Je peux faire un relevé…
-Fais-le. Et donne-le-moi.
-Pourquoi ? demanda Loth.
-Il reste les corps en caisson. Je ne veux pas les perdre.
Le contrebandier revint, le module sous le bras, croisant Shi qui retournait faire le point.
-On y va. Il y a long à sauter. Visez bien.
Le sas extérieur fut ouvert pour la dernière fois. Shi les rejoint, donna la carte à Thérèsia et commença à lever les disjoncteurs. Les lumières s'éteignirent les une après les autres et le noir envahit tout.
Les projecteurs des scaphandres s'allumèrent les un après les autres, hachant l'obscurité. Le Ryn partit en tête.
Il passa devant Thérèsia et elle aperçut fugacement des traces de peinture bleue sur l'épaule gauche.
«Une armure de lieutenant… Où a-t-il bien pu la trouver ?…»
C'était son tour. Elle s'agrippa à l'encadrement, regarda dehors et eu un haut-le cœur.
Le vaisseau du contrebandier était l'assemblage improbable de deux nacelles de sauvetage de part et d'autre d'une soute en matière organique. Même les tuyères étaient camouflées. A peu près au milieu de la coque, le sas resté ouvert avait l'aspect d'une fenêtre sombre, comme un trompe-l'œil peint sur la paroi.
De part et d'autre, deux de ses compagnons qui l'avaient précédée s'apprêtaient à rentrer eux aussi.
Il y avait bien trente mètres à sauter. Au moins.
«Je fais comment ?…»
Thérèsia était une pure planétaire qui ne connaissait le grand noir que par le hublot des vaisseaux. Elle avait rarement porté de combinaison et n'était jusqu'alors jamais sortie dans l'espace. Un monde nouveau, des gestes nouveaux, des dangers nouveaux venaient d'éclore en un instant.
-Bon, tu te décide ?
Loth. Encore lui.
Elle prit une grande inspiration et se projeta en avant.
Blom était parti le troisième, juste derrière le contrebandier et Julius. L'ex-caporal des régiments astroportés avait l'habitude des sorties spatiales aussi n'avait-il pas hésité. Il avait pris son élan et s'était propulsé vers le sas du vaisseau hôte.
Il tapa rudement la coque et agrippa tout de suite un des cordages ignifugés qui encadraient le sas.
«Pas bien large quand même…»
Il rebondit encore une fois ou deux sur la paroi. Julius était de l'autre côté du sas et le Ryn était déjà à l'intérieur. Il se retourna vers le clipper, vit Thérèsia arriver et comprit tout de suite ce qui allait se passer.
«Trop vite, trop bas !»
Il se projeta au bas de la coque, empoigna un câble et fit ciseau de ses deux jambes pour rattraper la jedi. L'impact sur son entrejambe le fit grogner, la tête de Thérèsia cogna contre la carlingue, mais il ne lâcha pas.
Julius, arriva à la rescousse pour récupérer la jedi et l'aider à la ramener dans le sas. Elle était inerte et ballottait en tout sens comme une poupée de chiffons. Entretemps Yil et Loth avaient sauté à leur tour et pris place dans l'étroite chambre d'accès.
Julius donna ses ordres :
-Sortez du sas ! Faites place !
Yil s'exécuta immédiatement, mais pas Loth. Le contrebandier se tassa au fond.
-Tu n'as pas d'ordre à me donner ! répondit-il pendant que Julius faisait entrer Thérèsia.
L'ex-sergent le foudroya du regard sans un mot, puis s'adressa au Ryn :
-Fais-la rentrer. Tout de suite !
Et il sortit avant que le contrebandier n'actionne la porte extérieure.
Shi et Bujac étaient les derniers à sortir de l'épave. Le pilote venait juste de refermer le panneau du clipper le transformant en sarcophage. Il allait rester là, débris au milieu des débris…
«Il ne faudra quand même pas trop attendre pour le récupérer…» pensa Julius. «Il sera vite déchiqueté au milieu des astéroïdes…»
Le panneau s'ouvrit. Blom et Yil rentrèrent. Bujac, qui arrivait en dernier lui fit signe de passer.
Il entra donc à son tour. L'espace était très mesuré, Blom était obligé de se courber autour de la porte intérieure. Yil tapa contre le vantail et ils virent la porte externe se refermer. Un moment passa dans le noir complet.
«Pas d'éclairage, pas d'affichage… plutôt rustique le taxi» pensa l'ex-sergent.
Enfin le panneau intérieur s'ouvrit et une lumière jaunâtre s'imposa. Blom se déplia et sortit le premier, suivi de ses deux camarades.
Le Ryn était à leur gauche, déjà en train de refermer le vantail pour donner l'accès aux deux derniers passagers.
-Ne touchez à rien !
Ils venaient d'entrer dans un étroit couloir qui courait le long du vaisseau. Thérèsia était assise par terre, adossée à la cloison, Loth tenant son casque. Son nez saignait. Elle tourna la tête en voyant arriver Blom.
-Merci.
Le géant lui répondit en se massant l'entrejambe.
-J'espère que vous êtes plus délicate avec votre copain !
Deux yeux gris le foudroyèrent.
-Je n'ai pas de copain !
Loth eut un drôle de sourire en coin. La jedi s'en rendit compte et se mit en colère.
-Toi, boucle-la !
Julius sortait du sas derrière Yil. Il vit et entendit mais ne dit rien. Dans son dos, le Ryn refermait déjà la porte pour faire entrer les deux derniers passagers.
Loth souriait encore.
Daalang, secteur nord.
Spade était retourné rejoindre ses compagnons. Alan écouta sans plaisir le récit de son entretien avec Pharaon et posa tout de suite une rafale de questions.
-Il est sûr ?
-Comme un Rodien…
-C'est quoi cette histoire d'épices ?
-Certainement de la drogue… Il doit avoir un laboratoire et veut la livrer sans risques.
-Hum… Et il doit t'appeler quand ?
-D'abord quand la navette arrivera, puis pour qu'on charge le container avant de partir.
-Fais voir le comlink qu'il t'a donné.
Le sergent-chef sortit l'objet de sa poche et le lui tendit. Alan l'inspecta et le passa à Cai.
-C'est actif ?
-Je peux vérifier.
La pilote posa l'appareil sur un plateau de détection. Quelques interrupteurs furent basculés et les lucioles clignotèrent sur la console de transmission. Cai sursauta et allait ouvrir la bouche, mais le sous-lieutenant l'interrompit.
-Chut…
Il prit le comlink, l'emballa dans un sac étanche et alla l'enfermer dans un casier. Ceci fait, il revint vers Cai :
-Il est en écoute, hein ?
-Oui. La veille a été trafiquée.
Alan se tourna vers Spade.
-Il m'a l'air fiable comme une branche pourrie ton Rodien…
-Pharaon, foutu enfoiré ! Je vais retourner te régler ton compte !
-Pas question. Tu reste là.
Le sergent-chef le regarda un peu étonné.
-Tu gardes le vaisseau. Moi, je sors et j'irai au secteur ouest.
-Tout seul ! Laisse-moi y aller !
-Non. Tu es grillé. Deux fois. Avec Hawkers et avec ton pote.
Spade encaissa le coup. Le sous-lieutenant repris :
-Il faut que tu reste avec Cai. Et ça ne sera pas forcément la meilleure place.
La pilote grogna :
-Ça fait plaisir à entendre !
-Ce n'est pas ce que je voulais dire. Mais je serais étonné que ton bon ami ne tente rien.
Spade fut bien obligé d'approuver :
-C'est bien possible…
Alan ouvrit un placard et enfila un long manteau tandis que le sergent-chef sortait un DH17 de l'armurerie et en vérifiait la charge.
-Je détache ta laisse, lui dit le sous lieutenant avant de sortir.
Le sergent-chef ne répondit pas mais un drôle de sourire affleura sur son visage.
