Destroyer capturé «Emancipator», sous l'étage de commandement.
Les portes s'ouvrirent mais la lumière ne revint pas pour autant. Tout l'éclairage avant été coupé ou détruit, marquages de secours inclus. Jed resta un long moment dans le froid et l'obscurité, à la recherche de pièges à rayon, mais il n'y avait rien, rien que la nuit. Il dit à Sven :
-Pas de détecteurs. Maintenant il faut éclairer.
Il alluma prudemment la torche que lui avaient donné les impériaux en la masquant de la main. Le couloir dévasté apparut dans la pénombre. Les parois étaient brulées et gondolées par les rayons et le sol était jonché de débris. Le lieutenant découvrit complètement le faisceau et balaya autour de la cabine.
-On sort. Je passe le premier et mettez exactement vos pieds dans mes traces.
Le pilote approuva en silence. Jed choisit de partir à droite. Ils avaient parcouru une dizaine de mètres sans encombre lorsqu'il s'arrêta net.
-Des mines… on s'arrête là.
-Qu'est-ce qu'on fait alors ? Le temps presse ! répliqua Sven.
-Pas possible de les désamorcer. Seul celui qui les a armées peut le faire.
Le lieutenant prit au sol un débris de métal.
-Reculez de cinq mètres et couchez-vous.
Jed prit son élan et balança le morceau au-delà des mines. Le vacarme de la ferraille rebondissant sur les parois remplit le couloir puis s'éteignit. Le lieutenant se baissa à nouveau et reprit un autre fragment qui subit le même sort.
«Pas bien nerveuses les sentinelles», se dit-il en ramassant un troisième vestige. Il allait le lancer lorsqu'un projecteur s'alluma.
-Restez où vous êtes ! Claqua une voix.
Jed mis les mains en l'air tandis que Sven se relevait lentement. La voix reprit :
-Mains sur la tête. Croisez les doigts !
Ebloui, le lieutenant fixait le sol. Il entendit du bruit devant, au-delà des mines. On déplaçait des objets, certainement pour ouvrir la barricade. Il attendit une accalmie pour annoncer :
-Je suis le lieutenant Jed Koïnsky, du LRSS. Je suis avec le commandant Sven Anbar, de la flotte embarquée.
-Nous sommes envoyés par les impériaux en émissaire, compléta son compagnon derrière lui.
Un soldat émergea de l'obscurité et désamorça les mines. Il s'approcha ensuite des deux hommes et les palpa longuement. Ceci fait, il se tourna vers la barricade.
-C'est bon, ils sont clean.
-Qu'ils laissent la torche sur place. Bande-leur les yeux et guide-les.
Jed sentit un linge malpropre lui serrer le visage.
-Eh fait gaffe ! Laisse-moi au moins respirer !
Le soldat qui avait du passer à Sven ne répondit rien, pas plus qu'il ne desserra le tissus. Il se sentit ensuite pris par le bras.
-On bouge. Levez bien les pieds.
Il avança et escalada le retranchement. Son front heurta rudement un obstacle.
-Hé ! Baissez la tête ! Lui dit la voix.
-C'est sympa, mais un peu tard répondit-il un peu étourdi.
Il sentit un sol plus uni. Le no man's land était passé. On le saisit par l'autre bras.
-On avance. Vous allez rencontrer nos officiers.
Il n'eu pas l'impression de marcher longtemps. « Peut-être qu'ils viennent à notre rencontre » pensa-il. Il sentit d'abord la lumière à travers la toile, puis on le stoppa et la voix lui annonça :
-Je vous retire le bandeau. Ne bougez pas.
Il n'eu pas beaucoup à cligner des yeux. Il se trouvait avec Sven au centre d'une petite pièce aveugle, un bureau annexe ou un local technique, qui avait été aménagé en zone de repos par les soldats de la barricade. Deux sacs de couchage avaient été pliés dans un coin et un réchaud électrique improvisé luttait péniblement contre le froid spatial.
Ils entendirent des bribes de conversation, puis des bruits de pas. Enfin deux officiers arrivèrent et entrèrent dans la pièce accompagné d'un sergent qui ferma la porte et se posta devant blaster dégainé.
L'officier le plus âgé prit alors la parole :
-Je suis le lieutenant-colonel Josh Fulda, chef soute. J'ai pris le commandement en l'absence de l'amiral. Je vous écoute.
Jed résuma la situation :
-Nous sommes cernés par des pirates spatiaux. Les impériaux proposent une trêve le temps de les repousser.
-Et c'est tout ?
-Non. L'amiral a aussi proposé une négociation entre officiers supérieurs.
-Vous confirmez Sven ?
Jed tourna légèrement le regard vers son compagnon.
-Oui. Ils veulent qu'on laisse intact le télépointage des tourelles et que l'on forme des patrouilles mixtes de surface.
-Et puis quoi encore ! On peut s'enrôler chez eux, aussi ! Éclata l'officier au coté de Fulda.
-Du calme Roy. Les pirates, on les voit comme eux, répondit Fulda.
Il s'adressa à nouveau à Jed.
-Comment ça se passe pour la réponse ?
-Je dois retourner par le même chemin. Seul. Ils ont accepté de relâcher Sven en signe de bonne foi.
-Et si notre réponse est non, que feriez-vous ?
-Je me battrais à leur côté. Contre les pirates.
Tout le monde resta figé, puis le lieutenant-colonel rompit le lourd silence :
-On sera deux. Je pars avec vous.
-Hein ! Mais vous êtes fou ! C'est se jeter dans la gueule du loup ! Cria presque son voisin.
-C'est bon Roy. Gardez votre calme. Si je suis capturé vous prendrez le commandement.
-Mais…
-C'est un ordre Roy. Et comme un bon officier vous allez y obéir.
-Mais même si nous gagnons contre les pirates, nous perdrons quand même le vaisseau…
-Vous n'en savez rien. Retournez au poste de commandement et faites l'inventaire des combinaisons spatiales. Je vous donnerai mes ordres par le comlink.
L'officier hésita un instant mais finit par se reprendre. Il salua tandis que le sergent lui ouvrait la porte et partit presque en courant. Le lieutenant-colonel le regarda aller.
-C'est notre lieutenant de sécurité intérieure. Avec la disparition du colonel, il est un peu sous pression…
-Je vois, commenta sobrement Jed.
-Nous devons y aller maintenant. Le temps joue contre nous.
Jed passa le premier. Fulda le suivit puis juste avant de passer le seuil s'arrêta et s'adressa à Sven :
-Je vois qu'ils ont récupéré la combinaison…
-Oui, ça a failli me coûter cher, certains impériaux voulaient faire un exemple.
-Et vos compagnons ?
Sven se crispa.
-Morts. Tous morts. Je ne sais même pas si nous avons pu transmettre quelque chose…
-Nous ne le savons pas non plus. Nous n'avons pas accès aux antennes.
Il y eu un moment de silence, comme un dernier hommage au commando dont Sven restait le seul vestige. Puis Fulda conclut :
-Sven, allez rejoindre Roy au poste. Vous le seconderez pour la défense spatiale.
-A vos ordres.
Et cette fois-ci tout le monde sortit.
Frégate d'assaut républicaine «Hoth's Revenge II»
Klaus Gravil se dirigeait vers le hangar pour rejoindre l'équipe de reconnaissance lorsqu'il entendit appeler son nom. Il s'arrêta et vit une sergent-chef des WSSC (Women Spaceforce Service Crew) s'approcher un paquet à la main.
-Le capitaine m'a dit que vous avez une femme avec vous. Un colonel…
-Oui, c'est exact, mais…
-Il m'a ordonné de lui prêter un uniforme…
Le sergent toisa son interlocutrice, qui était grande et bien bâtie. « Ça peut coller… » Pensa-il. « Un peu ample peut-être… »
Il prit le paquet.
-Merci. Je vais les lui apporter tout de suite.
-Qu'elle en fasse bon usage. C'est ma meilleure tenue…
-Ça sera dit.
Il la salua, un peu gauchement, comme si c'était déplacé après cette conversation. Elle tourna les talons et disparut dans une coursive latérale, suivie du regard par un sergent pensif.
« Beau châssis quand même… »
Mais il n'avait pas de temps à perdre. Il se ressaisit et se dirigea rapidement vers l'infirmerie. Il y avait toujours des blessés allongés dans le couloir, mais leur nombre avait nettement diminué. Il écarta les lamelles souples et entra dans la première salle, celle du triage et des soins légers. Le médecin de garde, une femme, était en train de drainer la plaie qui barrait le dos d'un jeune soldat.
Sans lever les yeux, juste concentrée sur le ravin dentelé qu'elle devait nettoyer, elle lui demanda :
-Vous cherchez quelque chose ?
-J'apporte des vêtements à quelqu'un qui doit être là. Un officier…
-Ah oui. La sauvage. Elle est dans la zone médic.
Klaus vit la porte coulissante de l'enceinte stérile.
-On peut rentrer ?
-C'est totalement interdit, mais je suppose que vous en avez des ordres.
-C'est exact, j'ai des ordres.
Elle releva la tête pour changer la compresse qu'elle tenait au bout de sa pince.
-Elle a refusé les antidouleurs. Allez voir comment ça se passe, je suis occupée.
Il ne se le fit pas dire deux fois.
Youlia était étendue torse nue sur la table d'opération tandis qu'un droïde médical MD4 enfonçait ses fines phalanges dans sa chair. La machine avait décidé de ne pas ré-ouvrir la plaie mais d'extraire les agrafes par une série de fines incisions autour de la cicatrice. Le silence était absolu, à tel point que le sergent retint sa respiration pour ne rien troubler.
Il nota aussi que la lumière tamisée sur sa peau très claire lui donnait un aspect nuageux, presque irréel. Il s'attendit presque à la voir se dissoudre devant lui, mais un petit son mat le ramena à la réalité : une agrafe venait d'être retirée.
-Je vois que vous avez reçu mes ordres, sergent.
-Oui colonel. Je vous apporte un uniforme.
-C'est bien. Ça m'ennuierai d'être tuée déguisée en infirmière. Pas vous ?
Klaus hésita un moment. Qu'est-ce que ça pouvait bien faire ? Mourir, c'était mourir. Fin. Un corps gelé dérivant jusqu'à être ingéré ou brûlé par un astre. Le dernier emballage, quelle importance ?
-Je ne sais pas colonel. Je ne me suis jamais posé cette question.
Son regard dériva encore une fois du côté de sa clavicule. La cicatrice barrait ses tatouages régimentaires comme la rature d'un document obsolète. « Comment peut-on tacher une peau pareille ? » pensa-il brièvement.
Encore un léger bruit et une petite bille rouge tomba au centre de la soucoupe où s'était formé un petit monticule. La douce voix synthétique du droïde annonça alors :
-Je viens de retirer la dernière agrafe. Je vais maintenant procéder à un masquage esthétique…
Youlia l'interrompit.
-Combien de temps ?
-Une demi-heure.
-C'est beaucoup trop long. Contentez-vous de refermer les points.
-Mais vous allez conserver des cicatrices…
-C'est un ordre.
-Il me faut confirmation.
Elle serra les dents mais se domina.
-Colonel de sécurité intérieure Youlia Ashrod. Codes d'indentification : Arès Omega quatre-sept-un. Confirmez.
-Code et identification valide. Je suture.
Les micros doigts se mirent à danser au-dessus de sa peau. Les six plaies furent refermées à une telle vitesse que Klaus se demanda si elles avaient seulement existé. Le MD4 annonça :
-C'est terminé colonel.
Et il s'écarta de la table pour permettre à Youlia de se lever. Celle-ci se redressa et se mit tout de suite debout. Elle fit quelques mouvements de grande amplitude de son bras gauche et le résultat dut être satisfaisant car le sergent la vit sourire.
-Voyons voir cet uniforme maintenant.
Le pantalon d'infirmière tomba au sol comme l'enveloppe d'une chrysalide. Fasciné, Klaus posa les pièces d'uniforme sur la table. Elle commença par le chemisier, peut-être par hasard, peut-être par pudeur.
Le pantalon suivit, puis la veste, anonyme, car le nom ainsi que tous les insignes de grades avaient été retirés par sa précédente propriétaire. Elle ne la ferma pas. Enfin, elle jeta un regard pensif à ses chaussures, qui étaient des modèles bas et souples d'équipage embarqué. Le sergent lut dans ses pensées :
-La WSSC qui vous a prêté cet uniforme avait de très grands pieds. Ça n'aurait pas pu coller.
-J'en récupérerai une paire sur place. Ça ne devrait pas manquer.
Cela avait été prononcé d'une voix très calme, presque douce, mais le sergent ne put s'empêcher d'éprouver un sentiment de malaise.
« Elle change… Elle était pourtant humaine tout à l'heure, dans la cabine… »
Il fallait partir maintenant, rejoindre les autres qui devaient les attendre devant la navette, dans la soute. Il l'observa une dernière fois, il n'en aurait bientôt plus le temps. Le chemisier était un peu ample, surtout à la taille, comme il l'avait prévu. Brusquement, il se figea, un peu étonné. Youlia le remarqua.
-Et bien sergent, que se passe-il ?
-Votre chemisier colonel. Le MD4 n'avait pas tort...
Elle baissa les yeux et vit six petites taches en cercle au-dessus de sa clavicule. Les sutures avaient suinté, certainement après ses exercices. Elle sourit pour la seconde fois.
-On va dire que je suis déjà décorée…
« L'étoile de sang… » Pensa le sergent.
Cette fois-ci, il fallait y aller. Le médecin soignait déjà un autre blessé et ne leva même pas la tête quand ils passèrent.
