Il y avait dans les gestes de Stiles un malaise certain. Mais un malaise débordant d'amour. Amelia lui avait manqué, là n'était pas le problème. Il peinait juste à retrouver l'habitude de la voir et de s'occuper d'elle, même s'il leur séparation n'avait pas été si longue. Quoique pour une enfant en pleine construction, quelques jours pouvaient aisément passer pour une éternité. Le fait est qu'Amelia refusait de rester seule depuis son retour au manoir. Ou elle s'accrochait à Derek, ou elle restait collée à Stiles. D'après Melissa, avec qui le loup-garou avait discuté, ils avaient tous deux beaucoup manqué à la petite, à tel point que ces derniers jours, elle n'avait cessé de les quémander. Tantôt elle se tournait vers Mama McCall, tantôt vers Scott, lequel la croisait très souvent en rentrant des cours.

Bien qu'il sache parfaitement que Stiles et lui avaient eu besoin de ces quelques jours à deux, Derek ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine culpabilité. Ces petites vacances avaient été une véritable nécessité, mais… Il était vrai qu'elle avait besoin d'eux et que la laisser aux – excellents – soins de Melissa n'était pas la meilleure idée qui soit.

Mais Derek avait en lui cette part d'humanité qui le rendait imparfait. Et le poids des choses avait parfois, effectivement, le pouvoir de l'acculer. Il avait fait ce qui lui avait semblé nécessaire sur le moment et savait qu'il ne faudrait pas réitérer l'expérience. Du moins pas de cette manière.

Il s'en alla dans la cuisine. Midi approchait, et il avait entendu l'estomac de la petite gargouiller. Comme il n'était pas question pour lui que Stiles fasse le moindre effort pour rester debout alors que sa jambe continuait de le faire souffrir lorsqu'il tentait de poser le pied au sol, c'était Derek qui s'occupait des repas. Stiles devrait bientôt retourner à l'hôpital pour voir un médecin, lequel lui donnerait des consignes par rapport à l'avancée de la guérison de sa blessure.

Et cette isolation de Stiles et d'Amelia lui permit de réfléchir à une question qui le taraudait énormément. Une question qui soulevait en lui un nombre de sous-interrogations si grand qu'il ne fallait absolument pas la prendre à la légère.

Est-ce que c'est viable ?

Derek ne se demandait pas si l'idée qu'avait eue Stiles concernant l'affaire Emile était bonne ou mauvaise puisqu'elle était bonne et mauvaise. Tout dépendait de l'angle que l'on choisissait de prendre. La question était effectivement de savoir si elle valait quelque chose et si elle était possible à réaliser. Si on lui demandait à lui ce qu'il en pensait, Derek répondrait qu'il ne voulait pas qu'elle se transforme en un plan concret. Malgré les quelques jours de tranquillité que son compagnon et lui s'étaient accordés, il était clair que Stiles continuait d'avoir besoin de repos et qu'une offensive telle que celle-ci mettrait à mal ses défenses – lesquelles restaient atrocement fragiles. L'hyperactif n'était pas faible, bien au contraire, mais l'on ne pouvait nier sa fragilité actuelle. Ce qui était vrai auparavant le restait en ce jour : il n'avait pas le temps de guérir.

Et en même temps, il fallait que les choses bougent. La marge de manœuvre de la meute n'était pas bien grande et Derek était obligé d'avouer que seul Stiles avait le pouvoir de déclencher quelque chose. Parce qu'il fallait essayer de stopper ce massacre et pas juste pour éviter à l'hyperactif de finir sa vie entre les mains sales d'un monstre qui n'avait d'humain que la dénomination. Même si l'on avait tendance à l'oublier, d'autres vies étaient en jeu.

Porter plainte contre son agresseur et bourreau était donc la seule chose que Stiles voyait pour, si ce n'est stopper, au moins tenter de ralentir l'entreprise macabre d'Emile Chabrier. Il s'agissait donc d'un moyen de gagner du temps et, par extension, de l'obliger à faire a minima une erreur. Sur le papier l'idée n'était pas si mauvaise, mais son application posait problème.

Stiles devrait nécessairement se battre pour que sa plainte ne soit pas étouffée comme l'avait été la précédente. Ajoutés à cela des allers réguliers au commissariat et, en plus de devoir se confronter directement à ses démons, il lui faudrait affronter son père – lequel aurait forcément vent de l'affaire. Leur relation désormais quasi-inexistante n'irait sans doute pas en améliorant… A moins que Noah accepte de se remettre en question, ce dont Derek doutait beaucoup malgré lui. Il se souvenait fort bien de leur altercation à l'hôpital – elle n'était pas près de quitter son esprit de sitôt. Et même s'il l'avait racontée à Stiles, il était heureux que celui-ci n'ait pas été témoin de la scène.

Maintenant, l'idée restait intéressante et l'écarter prématurément reviendrait à faire une erreur que Derek jugeait monumentale. Parce que ce qui les empêchait d'avancer, c'était bien le fait qu'Emile agisse comme bon lui semblait, sans aucun frein. Pas étonnant qu'il n'ait pas encore été attrapé. Puis l'ancien alpha était certain que l'enquête au commissariat concernant tous ses meurtres était au point mort – selon Jordan Parrish – parce qu'il devait la saboter en interne. Pratique, puisqu'il était sur l'affaire. C'était là où tout coinçait, là où Stiles pouvait agir.

Et en même temps, ne serait-ce pas l'exposer de trop ? Faire remonter à son souvenir d'autres souvenirs délibérément enfouis ? Il lui avait confié avoir oublié certaines choses malgré tout ce qu'il avait pu lui raconter avec précision. Ç'avait été trop violent pour l'enfant qu'il était, trop traumatisant pour celui qu'il était devenu. Dans certains moments dont il se souvenait, il y avait des trous… Qu'il considérait bénéfiques. Stiles lui-même lui avait dit être reconnaissant du fait de ne pas avoir une mémoire infaillible. Il était certain qu'autrement, tout lui serait plus insupportable. Maintenant, il était clair que… Quelque chose devait avoir lieu, être fait. Maintenant, restait à savoir si cette action devait prendre la forme d'une plainte ou non.

Le fait est qu'ils devaient en premier lieu s'occuper d'Amelia, dont Derek n'oubliait rien des insécurités. S'il n'en avait pas parlé à Stiles, il les gardait en tête. Hors de question que la petite doute à nouveau d'être aimée. Elle était importante, tout comme ses ressentis. Le négliger reviendrait à lui faire comprendre qu'elle ne valait rien et qu'elle devait continuer de s'effacer – ce que Derek ne voulait surtout pas. Le loup-garou en revint donc au point de départ, le même qui l'avait poussé à prendre de courtes vacances avec Stiles pour se ressourcer et revenir plus fort… Sauf qu'il avait l'impression que rien n'avait changé de son côté. Un problème de plus. Mais Derek avait dans l'idée d'agir différemment cette fois. De réellement demander de l'aide au lieu de se contenter d'y penser en espérant qu'elle apparaisse comme par magie. Il ne put toutefois s'empêcher de ressentir une certaine pression, quelque chose… De particulier mais de particulièrement fort.

C'est en pensant à tout cela qu'il prépara le repas, qu'il manqua de se couper et brûler à plusieurs reprises. La maladresse faisait corps avec ses mains lorsqu'il pensait trop et qu'il n'arrivait pas à juguler ses réflexions. L'on voyait Derek comme quelqu'un de calme et de posé – ce qui était réel. Mais il avait cette facette soucieuse et presque anxieuse qui prenait une grande place dans sa tête – il ne la montrait juste pas au premier venu. Et surtout, elle ne prenait de l'importance que dans des situations comme celle-ci, des situations d'une complexité incroyable.

Enfin, il s'efforça d'en montrer le moins possible lorsqu'il appela Stiles et Amelia pour manger. La petite, mignonne comme un cœur, l'aida à mettre la table, le loup-garou n'y ayant malheureusement pas pensé plus tôt. Elle lui sourit de toutes ses dents et Derek la gratifia sans gêne aucune d'un baiser sur le sommet de son crâne. Il n'avait plus vraiment peur de montrer qu'il était capable de donner de l'affection. En fait, il commençait sérieusement à en avoir besoin, et pas qu'avec Stiles. Puis il ne servait à rien de se donner un genre lorsque tout ce dont on avait besoin en face était d'un peu d'amour.

C'est avec une certaine retenue toutefois qu'il embrassa Stiles lorsque celui-ci arriva à son niveau, ses doigts fermement enroulés autour des poignées de ses béquilles. Derek n'avait ni honte ni peur de l'embrasser, encore moins devant Amelia : il savait toutefois que l'amour qu'il portait à son compagnon était si fort qu'un léger dérapage était toujours possible. Parce que s'il s'écoutait, Derek noierait ses propres insécurités dans un échange peut-être un peu trop langoureux et des caresses dont la petite n'avait pas besoin d'être témoin. Même s'il ne s'agissait que d'amour, il n'était pas question qu'elle perde une once de sa si fragile innocence. Stiles, qui comprenait parfaitement les pensées qui l'avaient traversé, lui fit un sourire des plus tendres. Le lien les lui communiquait à sa manière, de façon instinctive. Et pas seulement ça, d'ailleurs.

C'est dans une ambiance chaleureuse malgré l'inquiétude que la petite famille mangea. Stiles et Derek firent front ensemble pour amuser Amelia et lui faire sentir qu'elle était aimée. L'hyperactif avait beau ne pas être au courant de tout ce qu'elle avait confié au loup-garou, il commençait à ouvrir les yeux, à voir des choses. Et il ne pouvait oublier l'espèce de lueur de peur qu'il avait reconnue dans ses yeux lorsqu'elle avait passé la porte du manoir. Alors sans savoir, sans se douter de quoi que ce soit, il sentait et comprenait l'essentiel.

Il décela néanmoins dans le regard de Derek quelque chose de faible mais bien présent et suffisamment perturbant pour qu'il le garde en tête. Quelque chose qui était là depuis un moment mais qu'il commença à peine à entrevoir parce qu'il s'en donnait enfin les moyens. Disons qu'il était de retour au bercail, dans un manoir sécurisé par les rondes récurrentes des loups de la meute : il pouvait se détendre et prendre véritablement conscience du fait qu'il ne lui arriverait véritablement rien. Du moins pour l'instant. Ainsi, le voilà qui s'accordait la possibilité de faire attention à autre chose, de regarder Amelia. D'avoir un peu moins peur de croiser ses yeux et de se réhabituer à l'idée qu'il fallait lui apporter tout ce dont elle avait besoin. De faire attention à Derek aussi. De le regarder vraiment.

Stiles s'attela à ceci tout le long du repas et fit de même avec la petite Amelia. Si tous deux semblaient heureux du tableau qu'il formait à trois, l'hyperactif voyait quelque chose qui le dérangeait. Comme si l'un comme l'autre usaient d'une certaine retenue. Légère, discrète, mais pas moins présente. Stiles y fit particulièrement attention sans rien montrer de son inspection invisible. Il parla avec sa petite famille, prit également sur lui pour s'ouvrir et s'essayer à quelques blagues, un effort qu'il ne faisait plus vraiment depuis un moment. Leurs retrouvailles ne devaient pas être qu'un échange de banalités. Il fallait que les choses changent, leurs rapports également. Stiles savait depuis un moment sur quels points il avait à travailler et il était temps qu'il commence à le faire. De son propre point de vue, il avait suffisamment repoussé la chose. Ses forces lui manquaient encore et ses démons n'en avaient pas fini de le hanter mais il sentait qu'une partie de son énergie lui était revenue. Puis il en avait assez de simplement subir son mal-être en oubliant plus ou moins volontairement qu'il n'était pas le seul à souffrir de cette situation. Derek en pâtissait, Amelia aussi. Tous deux de manière à la fois similaire et différente, ce qu'il remarquait de plus en plus.

Les insécurités de la petite lui apparurent de plus en plus visibles au fil du repas, si bien qu'il décida de lui proposer un petit jeu. Puisqu'il n'avait de toute façon pas encore suffisamment d'équilibre pour tenir sur une jambe et que la seconde lui faisait toujours atrocement mal lorsqu'il la bougeait consciemment, Stiles ne pouvait pas encore aider Derek à débarrasser. A défaut d'avoir la capacité de l'épauler concernant les tâches ménagères, il avait tout de même la possibilité de prendre Amelia avec lui pour s'en occuper. Il avait besoin d'amour, elle aussi. Ne s'agissait-il pas là d'un échange de bons procédés ? Derek sourit de l'initiative de Stiles et lui promit de les rejoindre une fois qu'il aurait terminé sa tâche.

Stiles et Amelia s'installèrent dans le salon et malgré sa jeunesse, l'hyperactif fit tout pour se comporter en parent aimant, ce qu'il aurait dû faire depuis un moment déjà. La peur l'en avait longtemps empêché et voilà qu'il trouvait l'énergie de la combattre. Il n'était pas mauvais dans son action mais manquait clairement de pratique – ce qui ne semblait pas déranger la fillette, bien au contraire. Son regard recommençait à pétiller et ses sourires gagnèrent progressivement en franchise. Elle n'avait pas vraiment l'habitude que « Tonton Stiles » s'occupe d'elle de la sorte mais n'irait pas cracher sur cet amour désespérément attendu dont elle se nourrissait goulûment.

Stiles se détendit.

Il ne se débrouillait pas si mal, quand il essayait vraiment.