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Personnages/Pairings : Rensuke Kunigami/Hyôma Chigiri
Rating : K


14 : À l'abri des intempéries

Si on lui posait la question à n'importe quel autre moment, Hyôma répondrait sans sourciller qu'il a horreur des jours de pluie. Qu'un temps pluvieux comme ça suffit à le mettre d'humeur massacrante pour le reste de la journée, en général ; parce que même quand l'averse est passagère et annoncée par la météo et qu'il y est préparé, même censément à l'abri sous un parapluie ou dans un café, l'humidité dans l'air suffit toujours à faire friser les cheveux, la moindre goutte ruine les coiffures les plus réfléchies ; et ça, c'est sans parler des vêtements que l'eau abîme, sans même songer une seconde aux douleurs dans son genou qui n'en sont que pires-
Et pourtant, là tout de suite...
Et pourtant.

Il suppose que l'amour l'a rendu débile, hein ? Pfft.
Il doit être autour de trois ou quatre heures un après-midi où il était censé faire couvert mais sec, l'orage a finalement débarqué d'un coup alors qu'il portait les cheveux détachés sur son blazer en simili cuir préféré, et en dépit de tout ça Hyôma se rend compte que la pluie ne le dérange pas. Ni celle qui continue de tomber en trombes entre les arbres et la végétation du parc désert. Ni celle qui le trempe jusqu'à la peau et goutte à chacune de ses pointes ruisselantes. Pas tant que...
Ramenant une mèche à peu près essorée derrière son oreille, il relève les yeux, ne peut retenir un sourire mi-amusé mi-blasé. Bon sang, c'est niais. Il ne se serait jamais vu devenir niais comme ça – comme quoi.
Pas tant que Kunigami est là.

Est-ce qu'on peut vraiment lui en vouloir, aussi ? Après un après-midi pareil- Un peu de lèche-vitrines en ville, suivi de cette longue promenade dans le parc… Alors qu'il est en vacances chez les Kunigami, officiellement leur invité pour toute la semaine... Ils étaient censés marcher jusqu'à la plage, ensuite, assister au coucher du soleil par-dessus les vagues avant d'aller dîner dans ce resto de fruits de mer non loin que Hyôma avait repéré sur Internet ; au lieu de ça, la pluie les a pris par surprise, ils n'ont pas eu d'autre choix que d'abandonner tous leurs plans pour courir jusqu'à l'abri le plus proche, et alors quoi.
Sous la structure de métal et de plexiglas sommaire, bêtement l'abribus qui protège l'arrêt adjacent à la sortie du parc, Kunigami a mis plusieurs secondes à lâcher sa main, qu'il avait attrapée sans réfléchir pour l'entraîner dans leur fuite des intempéries. Hyôma aurait pu s'en débarrasser plus tôt et simplement courir plus vite, bien sûr, c'est toujours lui le plus rapide, mais il n'y a même pas pensé – l'espace d'un moment, de quelques minutes, pour rien au monde il n'aurait renoncé à la chaleur des doigts épais à la poigne ferme contre les siens, et même arrivé à destination son cœur tambourine encore un peu dans sa poitrine.

Parce que Kunigami est beau comme un dieu.

Bon, ce n'est pas la première fois que Hyôma se fait la réflexion, bien sûr. Il est beau quand il joue au foot, beau quand il s'entraîne, incroyablement sexy quand il arrache son maillot avant d'entrer dans les douches, particulièrement à tomber quand il fait son héros et que son regard brûle et qu'il prouve à tout le monde que sa façon de voir les choses est la plus juste. Mais là, spécifiquement – à l'arrêt de bus juste à côté du parc, après avoir couru sous la pluie soudaine et battante, un après-midi d'une semaine que Hyôma passe chez lui et où le temps était censé rester sec.
Ses cheveux roux détrempés, qui retrouvent un peu de leur superbe lorsqu'il passe la main dedans. L'eau qui coule le long de ses tempes, souligne davantage ses traits virils, sa mâchoire carrée, jusqu'à ce qu'il l'essuie d'un revers de main. Les sourcils froncés qu'il garde encore un instant, l'air perdu entre le plexiglas inondé par l'orage qui ne faiblit pas et la terre devenue boueuse du parc au loin, sans doute en train de se demander comment ils vont-

Tout à coup, sans que Hyôma n'ait vu son regard se recentrer, les yeux de Kunigami croisent les siens et il les voit s'écarquiller ; y passer un éclair de surprise. Puis, avant même que Hyôma n'ait pu l'interroger d'un sourcil haussé- Kunigami retire son manteau, long vêtement de tissu épais bien plus imperméable que le sien, et sa voix grave se fait entendre par-dessus le tumulte de la pluie. La cacophonie des gouttes sur le sol reléguée au rang de fond sonore.

« Ah, attends, enlève ta veste, se dépêche-t-il de formuler. Tu vas prendre froid, mets ça à la place, je… »

Et qu'est-ce que Hyôma pourrait bien faire, au juste- À part s'exécuter sans réfléchir ? Ne même pas prendre le temps de réfléchir, en fait, simplement – obéir, sans lâcher Kunigami du regard, son air sincèrement inquiet qui fait faire des bonds à son estomac, et à la seconde d'après, sentir le manteau large et chaud, encore chaud de lui, recouvrir ses bras et ses épaules. L'envelopper tout entier, comme dans son étreinte et dans- L'odeur familière de son parfum-
Son blazer humide abandonné sur le banc de l'abribus tandis que les grandes mains de Kunigami frottent ses épaules avec autant d'énergie que de douceur, pour le réchauffer, il suppose, Hyôma a soudain l'impression de vivre une révélation. Est-ce que c'est un rêve ? Est-ce qu'il s'est évanoui, est-ce qu'il a été envoyé dans un autre monde, ou bien- Est-ce qu'il est juste en train d'halluciner ? Si c'est un rêve, qu'on ne le réveille pas, ça n'en vaut pas la peine. Pas quand Kunigami, ce héros, son héros… En s'éloignant de lui, sans faire de pas en arrière, somme toute toujours aussi proche, les yeux rivés dans les siens…

Ils sont seuls sous l'abribus. Isolés, coupés du monde par la pluie qui n'a pas l'air près de s'arrêter. Merde. Même si un bus venait à s'approcher, qu'est-ce qu'on s'en cogne- Le moment est juste parfait.

« Chigiri ? » Ah, on dirait que Kunigami s'inquiète de son silence. Hyôma lutte, vaillamment, contre l'envie de sourire. «Est-ce que ça va ? »

Bon, lutter ne sert à rien, en fin de compte – Hyôma sent ses lèvres s'arquer d'elles-mêmes. La courbe s'accentuer en même temps que son cœur s'accélère, juste un peu.

« Bien sûr que ça va, idiot. C'est qu'un orage. »

C'est qu'un orage-
Ce n'est juste pas qu'un après-midi. Pas qu'une balade dans le parc, pas qu'un moment de durée indéterminée à attendre sous un abri de fortune où ils ne croiseront rien ni personne. Non, la vérité, c'est que- Les deux sœurs de Kunigami se sont bien fichues de leur frère chacune à son tour, ce matin, en entendant leurs plans pour le reste de la journée, mais pour Hyôma, ça n'a été qu'un bon point de plus. La conviction avec laquelle elles l'ont taquiné. Et les rougeurs aux joues de Kunigami, aussi, tout embarrassé jusqu'aux oreilles. Le signe que même s'ils n'ont encore jamais appelé ça un rendez-vous, jusqu'ici, que même si Hyôma n'a été présenté que comme un ami et que rien n'a jamais été explicitement romantique, peut-être…

… Et quand l'occasion se présente, il n'y a pas d'autre choix que de foncer, non ? Qu'on sente l'odeur du but, pour reprendre les termes franchement douteux d'Isagi, ou qu'on appelle autrement ce genre de conneries, ça ne change rien – Hyôma aussi est un buteur, pour rappel. Le plus rapide de tous, même. Et là, tout à coup, le chemin jusqu'aux cages lui apparaît plus clair et plus dégagé que jamais-
Alors il se lance.

« Ça irait juste encore mieux, il ajoute sans hésiter, si tu te décidais enfin à m'embrasser. »

Le silence s'empare du stade. Le public retient son souffle. L'arbitre se tient prêt à siffler, sans doute.
Et Hyôma comprend qu'il a marqué au moment où Kunigami, oh, ce héros au moins aussi craquant qu'il est grand et large d'épaules, vire au rouge tomate et n'arrive plus, pour toute réponse, qu'à bafouiller quelques syllabes inintelligibles en évitant très, très soigneusement son regard.

Pfft. C'est quoi, ça – attendri, amusé, ravi, Hyôma ne peut s'empêcher de pouffer de rire. Lorsqu'il reprend la parole, il sait que ses yeux brillent.

« Quoi ? insiste-t-il, hilare. Tu sais, d'après tes deux sœurs, interrogées séparément, on en est au moins à notre cinquième date, là. C'est bon, tu peux y aller. »

Il espère bien qu'il va y aller, en tout cas. À ce stade, après tous les après-midis passés ensemble, en promenade ou à faire du shopping ou dans un café- Après tous les dîners au restaurant, mais aussi leurs appels quotidiens lorsque chacun est dans sa ville natale, leur alchimie, même en vidéo, les attitudes de Kunigami… Hyôma sait qu'il va trop vite, parfois, mais il meurt d'envie d'être embrassé, là. Il dirait même qu'il a l'impression qu'il le mérite, depuis tout ce temps, ce baiser.

Au moment où Kunigami se ressaisit enfin, contre toute attente, quand il reprend contrôle de la chaleur à ses joues et redevient maître de son regard, son air se fait soudain sérieux, cependant. Il semble réfléchir. Puis se décider – alors il attrape les deux mains de Hyôma entre les siennes, qu'il serre avec fermeté (mais sans lui faire mal, non, jamais, même là, il le traite avec délicatesse, presque trop, comme s'il était fragile, comme s'il était précieux, sa princesse-)
Le regarde droit dans les yeux.

« Chigiri. »

L'espace d'une seconde, Hyôma ne comprend pas. C'est trop solennel, d'un seul coup, comme s'il s'apprêtait à prononcer des mots capables de retourner son estomac et d'inverser son existence, mais- Il ne va pas refuser, quand même, ou bien? Les signes sont bien là, Hyôma en est sûr, les propres sœurs de Kunigami en sont sûres, ce n'est quand même pas- Il ne s'est quand même pas trompé, pas sur la façon dont Kunigami le suit du regard lorsqu'il croit qu'il ne le voit pas, pas sur ça-

« J'ai pas- », essaie alors le héros de ses rêves, avant de se reprendre. De retenter. « Je veux pas juste t'embrasser pour t'embrasser, je… » Pause. Réflexion. Inspiration. Décision. « J'aimerais qu'on ait une vraie relation. Que tu sortes avec moi. Désolé si- Si ça fait bizarre, avec un autre mec… »

Et oh.
Mais quel idiot. Mais quel crétin – crétins tous les deux, d'ailleurs, Kunigami pour lui avoir fait peur pour rien, lui-même pour avoir cru un instant que Kunigami, Kunigami qui embrasserait le sol foulé de ses pas si Hyôma lui en faisait la demande pourrait dire non- Mais évidemment qu'il veut que cet imbécile de héros soit son copain-

Alors pour être honnête, oui, Hyôma a toujours horreur des jours de pluie. Et oui, c'est toujours vrai qu'un temps pluvieux comme ça suffit à le mettre d'humeur massacrante pour le reste de la journée ; il n'y a qu'à voir ses cheveux, détachés, encore trempés, dont l'eau a fait onduler les pointes et dont il devra refaire tous les soins en rentrant. Son blazer en simili cuir préféré, inondé jusqu'à la doublure, qui mettra sans doute des heures à sécher et qui ne sera même plus forcément en état d'être porté ensuite. Son genou, aussi, dont la vieille blessure le tiraille davantage aujourd'hui, bien décidée à ne pas se laisser oublier-
C'est juste que tout ça est tellement, tellement secondaire face aux grandes mains chaudes de Kunigami dans le bas de son dos, pour le serrer contre lui. Au long manteau imperméable qui porte son odeur sur ses épaules, pour l'envelopper autant que son étreinte. À l'impatience et à l'excitation de leur premier baiser, si loin de toutes les intempéries.

Et si l'orage peut servir d'arrière-plan magistral aux lèvres de Kunigami contre les siennes, si le vacarme de la tempête peut couvrir ses soupirs de plaisir tandis qu'il y goûte et les découvre enfin, eh bien – Hyôma veut bien qu'il pleuve tous les jours de l'année, même.