Je suis très, très contente de pouvoir poster ce texte sur ce ship super rare, mais qui est indiscutablement l'un de mes préférés de ce fandom x33 Merci encore Zofra d'avoir validé cet OS au préalable ! :P

Personnages/Pairings : Yô Hiori/Rin Itoshi
Rating : K


15 : La tête ailleurs

Les oreilles sourdes aux conversations qui l'entourent, le regard insensible à tout ce qui peut bien se passer à proximité, Rin n'a pourtant besoin ni de l'entendre ni de le voir pour remarquer que, dehors, il s'est remis à pleuvoir.
C'est le mois d'octobre. Un samedi. Quelque part dans l'après-midi.
Ça fait des heures, déjà, et pourtant il ne s'est pas passé une seule fichue seconde où il soit parvenu à chasser la question de son esprit- Plus pressante et omniprésente que l'envie, non, le besoin de tout détruire sur le terrain-
Mais qu'est-ce qu'il fout là, putain.

Là, dans le sens : assis sur cette chaise inconfortable. Le dos appuyé contre le plastique trop rigide, et quand même pas assez solide. Au beau milieu d'un fast-food bruyant alors qu'il n'avait pas envie de frites et que son burger trop gras est avalé, qu'il a terminé son soda trop sucré depuis un moment. Les bras croisés, pendant que toute cette bande d'abrutis- Isagi, bien sûr, toujours la plus agaçante des épines dans son pied, mais aussi l'excité qui lui sert de meilleur ami... La princesse aux cheveux rouges... D'autres types dont il n'a pas retenu le nom et dont il se fiche tout aussi éperdument. Ugh.
La plupart discutent, il suppose. Les deux qui se donnent la becquée dans le fond lui donnent envie de vomir. Mais le reste du groupe ne le réjouit pas davantage. À nouveau – qu'est-ce qu'il fout là, qu'est-ce qu'il fout là maintenant, et qu'est-ce qu'il fout là avec eux ? Il ne les apprécie même pas- Anciens camarades du projet Blue Lock, c'est bien la seule façon dont il pourrait les décrire, et même ça, ce serait leur donner plus d'importance qu'ils n'en méritent. Camarades. Pff. Alors qu'il n'y a que le tiers d'entre eux pour faire des adversaires dignes d'être écrasés, encore moins des rivaux, et encore-

Rin n'a rien à foutre là. La vérité, c'est qu'il n'a pas envie d'être là, ne l'a même jamais eue. Ses samedis après-midi, peu importe le mois de l'année, il les passe à s'entraîner de son côté ou devant un film d'horreur seul dans sa chambre, la plupart du temps seul chez lui, et ça lui va très bien. Il peut tout à fait se passer de voir qui que ce soit, encore plus de voir ces crétins qui ne lui apportent rien et qui osent se prétendre ses amis- Il devrait partir. Il n'aurait pas dû venir. Ce n'est pas comme s'il y avait la moindre raison qu'il s'impose ça, pour qu'il accepte de perdre son temps aussi bêtement-

... Mais il sait que ce n'est pas vrai, au fond. Aucune raison, hein – si ce n'est que c'est un mensonge. Ce n'est pas la première fois qu'il répond présent à ce genre d'invitations ; pire encore, qu'il s'y rend. Et qu'il y reste. Qu'il y passe la majeure partie de l'après-midi, au point que quand il rentre, ses parents l'accueillent avec un sourire niais et lui répètent comme ils sont contents. Quand bien même il n'y a pas de quoi se réjouir, c'est juste que-

C'est juste que, d'habitude, il lui poserait la question. T'es sûr que tu veux pas venir, Rin-kun ? Hiori Yô. Par message, au départ, en parallèle du groupe de discussion auquel Bachira s'évertue à l'ajouter et à le réintégrer encore et encore, peu importe combien de fois Rin le quitte- Rin ne sait pas quand les messages sont devenus des appels. Faut pas te forcer, de toute façon. Mais ce serait chouette que tu sois là. À quel moment la voix dans son portable, quelques minutes tous les quelques jours, est devenue la voix dans son casque d'ordinateur. Hmm, non, je sais pas qui il y aura, sûrement les mêmes que d'habitude... Ah, la prochaine porte, c'est le boss, Rin-kun. T'es prêt ? Parfois tous les jours. Parfois pendant des heures.
Et même une fois sur place- Ça me fait plaisir que tu sois là, Rin-kun. Ce n'est pas qu'il en a besoin, ce n'est pas qu'il en a envie, mais c'est tellement plus... simple, avec Hiori. Et pour Rin-kun, juste un café noir, puis, en se tournant vers lui, les yeux brillants d'amusement- J'ai bon ? Rin n'a besoin que de confirmer, la plupart du temps ; et quand on lui pose une question, il suffit qu'il réponde à Hiori. T'as vu ça, Rin-kun ? Plutôt marrant, non ? Quand on lui adresse la parole, il n'a qu'à ignorer – il suffit qu'il communique avec Hiori. Personne d'autre ne s'attend à ce qu'il prenne part à ces foutues conversations, de toute manière, et personne d'autre n'a rien à dire s'il s'éloigne du groupe, s'il regarde ailleurs, s'il ne fait plus attention à rien-

Il y a quelques semaines, Rin a tourné la tête alors qu'ils longeaient la plage, et Hiori s'est arrêté à sa hauteur. A esquissé un sourire. On fait la course jusqu'à la mer ? Bon, tu vas me battre, mais... Et alors que Rin ne répondait pas- On peut les planter là, tu sais. Ils vont faire quoi ? Nous courir après ?

Ils ne les ont pas plantés là, en fin de compte. Mais Rin se souvient encore de la main de Hiori, avec ses longs doigts fins, lorsqu'après s'être étiré et avoir inspiré l'air marin il l'a posée sur son bras – qu'il est descendu jusqu'à son poignet. Et puis qu'il l'a retirée, mais que ses yeux ont accroché son regard quelques secondes encore. C'est à ça qu'il pensait, merde. Quand il n'a pas répondu sur le groupe hier, mais qu'il a décidé de sortir de chez lui quand même ce matin- Et donc c'est ça qu'il fout là, il suppose. Quoi que ça signifie. Le problème, c'est que-
Hiori.
Il est là aujourd'hui, pourtant. Bien présent comme toujours, avec cette mèche rebelle ridicule dans ses cheveux clairs. À chaque fois que l'un de ces clowns lui pose une question, il y répond, et de là où il est assis à côté de lui Rin l'entend même rire de temps en temps au-dessus de son gobelet de thé, le seul truc qu'il va avaler parce que ses parents le font se peser tous les soirs et que Hiori leur a raconté qu'ils allaient s'entraîner et que Rin le sait et que personne, personne d'autre à cette table n'en a la moindre espèce d'idée.
Sauf que son rire sonne faux. Et que le thé qu'il reste dans son gobelet doit être froid, maintenant. Et que même s'il lui parle, de temps à autre, c'est moins que les autres fois, c'est en détournant les yeux- Comme s'il n'était pas vraiment là, en fait. Il a juste l'air- À côté de la plaque.

Comme si c'était lui dont les pas s'étaient arrêtés sans qu'il y pense, simplement pour permettre à l'océan au loin, bleu et immense, de le happer – et lorsqu'il sourit aujourd'hui il n'y a que ses lèvres qui bougent mais son regard reste de marbre.

Tch. Et Rin est censé supporter ça ? Non. Ça fait déjà bien trop longtemps.

Sa décision prise, le geste est rapide, au final : il se lève le premier, et il attrape le poignet de Hiori du même mouvement. Ne prête pas attention à ses yeux qui s'écarquillent, ni à la question qui naît sur ses lèvres. Annonce, simplement, sur le même ton que d'habitude : On y va. Et tant pis s'il n'y a que Hiori qui l'entend ; ce n'est pas comme s'il parlait aux autres, de toute façon. De toute façon, si ça ne leur plaît pas, qu'est-ce qu'ils comptent faire – leur courir après ?

Quelques instants plus tard, ils sont dehors sous l'averse qui s'intensifie, éloignés du fast-food par plusieurs grands pas, et lorsque Rin se retourne, ils ne leur ont pas couru après. Les yeux de Hiori le fixent, mais ce n'est pas pour autant qu'ils le regardent, et il ne dit rien. Une goutte de pluie s'accroche à l'un de ses cils et, le temps d'un soubresaut, quelque chose de malade dans son estomac, Rin se pose à nouveau la question- Qu'est-ce qu'il fout là-
Là encore, il en connaît bien la réponse.

« ... Il y a une salle d'arcade pas loin. »

C'est tous les mots dont il est capable, tous ceux qu'il parvient à faire dégager du bout de sa langue – mais à en juger par la réaction de Hiori, ça suffit. Le sourire qui étire ses lèvres, plus large et plus sincère. L'éclat qui revient dans son regard. Le revers de la main dont il essuie la pluie sur son visage, en même temps qu'il étouffe un rire, que ses épaules sont prises d'une secousse...
Et quand au lieu de dégager son bras, de libérer son poignet, Hiori se contente de faire glisser sa main jusque dans la sienne, de mélanger leurs doigts- Rin les conduit jusqu'à la salle d'arcade et le laisse faire. (Il n'a pas besoin de se poser la question pour savoir que ça lui va très bien d'être là, cette fois.)