Cinq années s'étaient écoulées depuis les événements de l'île au trésor. Jim Hawkins, désormais âgé de 23 ans, s'était rapidement fait une place parmi les grands. Dès son retour à Bristol à bord de l'Hispaniola, le capitaine Smollett avait pris le garçon sous son aile en vantant ses exploits auprès de la couronne et de la marine royale. Puis la grenouille avait pris sa retraite, après avoir épousé Miss Benjamina. Jim avait alors repris le flambeau, passant de marin à sous-officier, et d'officier à capitaine, gravissant les échelons avec une rapidité déconcertante. Il faut dire que le jeune homme était un prodige. Que ce soit en navigation, en commandement ou en combat, les compétences du jeune matelot dépassaient tout ce que la marine d'Angleterre avait connu !

À sa montée en grade du titre de capitaine, une élégante frégate lui avait été gracieusement offerte en récompense de ses talents : l'Invincible. Sous son commandement, Jim avait mené des opérations décisives. Déjouant des cartels de contrebandiers et mettant un terme aux activités de nombreux pirates qui menaçaient les routes commerciales vitales de l'Empire. Sa réputation s'était forgée dans les batailles et les interventions audacieuses, et ses succès étaient régulièrement rapportés dans les comptes rendus de la marine.

Cependant, une nouvelle menace avait récemment émergé sur les eaux anglaises. Depuis presque un an, un puissant groupe de pirate, dirigé par un nouveau chef redoutable, semait la terreur dans les ports du continent. Ce leader, dont le vaisseau rapide et furtif inspirait la terreur à lui seul, s'attaquait aux navires pour dérober des butins précieux et éliminait quiconque essayait de les arrêter. Les autorités maritimes étaient déconcertées face à cette organisation criminelle, dont les actions menaçaient la sécurité des côtes et son commerce.

En quelques semaines la nouvelle avait fini par arriver aux oreilles de Jim, qui s'en était donné à cœur joie. De nouveaux pirates à mettre aux fers ? Voilà qui tombait à point, lui qui avait fait enfermer la moitié des brigands de la côte !

C'est avec confiance qu'il commença sa traque, naviguant d'un port à l'autre, récoltant des informations et soudoyant des malfrats pour avoir des noms et des lieux. D'après les rumeurs, ce chef était le plus rusé que le monde des pirates n'ait jamais connu. Il était apparu de nulle part, quelques mois auparavant, et s'était rapidement fait un nom en rapportant plus de butins qu'aurait pu prétendre le moindre capitaine de la piraterie ! Nombreux étaient les malfrats et les brigands qui avaient rejoint sa cause, rêvant d'une vie glorieuse faite d'aventure et de pillage !

Ce que Jim ne savait pas en revanche, c'est que ce pirate était lui aussi à sa recherche. La réputation de ce jeune capitaine, qui avait arrêté autant de criminels, était parvenu aux oreilles du malfrat et il rêvait de pouvoir brandir sa tête comme trophée afin de venger les siens. Il laissa Jim venir à lui, disséminant ci et là des indices sur sa possible localisation.

C'est ainsi qu'une nuit, Jim trouva enfin sa trace. Un bateau à l'allure louche avait été aperçu dans un port non loin de Londres. Il était arrivé discrètement et s'était amarré dans un coin isolé des quais, loin des regards curieux. Une piste parfaite ! Le capitaine, accompagné d'une dizaine de soldats, arriva sur les lieux et donna l'ordre d'encercler le navire. Il monta le premier, suivit de près par ses hommes et ils fouillèrent rapidement le petit bâtiment. Mais tout était silencieux et étrangement vide. Ils retournaient prudemment sur le pont lorsqu'un soldat reçut une flèche enflammée dans le torse, le tuant sur le coup.

« C'est un piège ! » cria Jim, le cœur battant à tout rompre.

Des pirates surgirent alors de tous les côtés du port, dégainant leur épées ou tirant des flèches enflammées qui se plantaient dans la coque avec un bruit sourd. Un feu commença à se déclarer alors que certaines flèches traversaient les voiles. Le combat fut rude, l'ennemi arrivait en grand nombre et la fumée commençait à obstruer leur vision. Jim combattait avec force, tranchant ou tirant sur ses ennemis, mais il pouvait voir du coin d'œil ses alliés tomber les uns après les autres. Finalement, alors qu'il semblait abattre le dernier des pirates, une ombre s'avança, traversant la passerelle et le feu qui commençait à devenir important.

« C'est lui, » pensa Jim.

Affublé d'une capuche, et un foulard masquant son visage, le pirate leva son épée vers lui, le provoquant en duel.

« Voilà tout ce que j'attendais… ! » répondit Jim avec un sourire déterminé.

Les lames s'entrechoquèrent avec force, résonnant dans l'air. Jim, animé par une colère brûlante, frappait avec une ardeur qui trahissait son impatience. Le pirate, calme et méthodique, analysait chaque mouvement et anticipait ses attaques. Leurs épées s'affrontèrent à nouveau, envoyant des étincelles dans l'air à chaque coup. Jim tenta de surprendre son adversaire par une feinte habile, mais le brigand, toujours maître de lui-même, bloqua l'attaque avec une facilité déconcertante. Il riposta rapidement, sa lame frôlant son flanc et le manquant de peu. Jim voulut contre-attaquer, mais son adversaire lui balaya la jambe et il chuta lourdement sur le sol. La douleur fut plutôt vive pour un simple coup, comme s'il avait heurté quelque chose de plus solide qu'un simple tibia.

Serrant les dents, il se releva malgré la fatigue qui commençait à peser sur ses bras, refusant de céder. Il se lança dans une nouvelle attaque, mais le pirate esquiva avec une agilité déconcertante, le désarmant d'un coup sec. Avant qu'il ne puisse réagir, le pirate le faucha habilement et l'envoya au tapis. L'épée ennemie luisante devant ses yeux, et pensant que son heure était venue, Jim lança rageusement à son adversaire.

« Si c'est ce soir que je dois mourir, montre donc ton visage et donne-moi ton nom, pirate ! »

Contre toute attente, celui-ci se mit à rire et son cœur fit un bond dans sa poitrine, reconnaissant immédiatement la voix grave et suave.

« Je te l'ai déjà dit pourtant, Jim, je pourrais jamais te faire de mal ! »

Long John Silver retira son foulard et sa capuche. Affichant le même sourire qui lui était propre, son accoutrement de pirate doré et écarlate brillait sous la lumière vacillante des flammes.

« John ? Le jeune homme resta éberlué, agrippant la main tendue de Silver qui l'aida à se remettre debout. Je n'en crois pas mes yeux ! »

Ils s'étreignirent chaleureusement, heureux de se revoir après tout ce temps. Puis John se détacha et regarda avec fierté son ancien élève en le prenant par les épaules.

« Fais-moi voir un peu ce que t'es devenu… Sacré nom, te voilà quelqu'un ! Capitaine, rien que ça !

— Et toi, lança Jim avec un sourire rayonnant, tu as bien plus de rides qu'avant ! L'âge te rattrape, mon ami !

— Pas autant que ta taille ! Tu fais bien deux pouces de plus maintenant ?

— Toi aussi, non ? Où est ta canne ? Ne me dis pas que ta jambe a repoussé !?

Silver retroussa son pantalon, révélant une structure d'une couleur brune accroché à sa cuisse.

— Je m'en suis dégoté une en bois, lança Silver en tapotant la jambe avec fierté, ça permet d'avoir ses deux mains libres… !

— Je comprends pourquoi ta béquille de tout à l'heure fut si douloureuse ! »

Ils auraient pu rester sur place, à converser pendant des heures, mais bientôt les habitants allaient sonner l'alerte pour l'incendie et les soldats de la ville allaient débarquer en nombre. Long John le prit par l'épaule.

« Viens avec moi mon garçon, il faut qu'on parle tous les deux, » lança-t-il et ils quittèrent le navire ainsi que les nombreux cadavres qui jonchaient le sol.

Ils marchèrent discrètement dans les rues sales et sombres de la ville portuaire, Silver semblant bien connaître l'endroit. En chemin Jim lui demanda ce qu'il avait fait durant ses cinq années d'absence.

« Après que j'ai quitté l'Hispaniola, je suis allé me planquer un moment en Espagne. Mes anciens compagnons étant mort, j'ai rassemblé d'autres hommes et j'ai repris ma routine de pirate. J'ai eu tôt fait de me refaire, après l'échec cuisant du trésor de Flint… »

Jim ne répondit rien, sachant pertinemment que c'était lui qui avait brisé les ambitions de Silver sur l'île au trésor.

« Quant à toi, mon garçon, ne t'inquiète pas je sais parfaitement tout ! Tes nombreux hauts-faits sont bien vite arrivé jusqu'à moi. Tu as pas mal d'ennemis chez les pirates !

— J'espère qu'ils me craignent autant que je les méprise ! » lança Jim avec férocité et Silver lâcha un rire sincère.

Ils arrivèrent dans une ruelle mal famée, empli de mendiant et de chiens errants. Le pirate ouvrit une porte et invita Jim à entrer. L'appartement ne contenait qu'une pièce avec très peu de meuble. Un lit reposait dans un coin de la pièce et au centre se tenait une petite table avec deux chaises. Le capitaine fut étonné de la propreté des lieux, qui contrastait avec l'état défraichi de l'extérieur.

« Ça t'étonne ? Le luxe, c'est pour ceux qui veulent se faire attraper. Moi, je préfère la discrétion. Tant que j'ai un lit et un endroit pour poser ma jambe, je suis heureux. Et les gardes n'iront jamais me chercher dans ces quartiers.

— Plutôt malin… » murmura Jim, et Silver lui fit un de ses célèbres clin d'œil.

Un croissement attira son attention et il aperçut Flint, posé tranquillement sur la cheminée qui semblait inutilisé depuis longtemps. En le voyant, le perroquet s'envola à sa rencontre en se posant sur son épaule et lui mordilla affectueusement l'oreille.

« Flint ! Tu m'as manqué, vieille canaille ! lança Jim en caressant le plumage vert de l'animal.

— En tout cas, poursuit Silver en ôtant le manteau qu'il portait, tu m'as l'air bien serein pour un capitaine qui vient de perdre ses hommes…

— Ces soldats savaient ce qu'ils encouraient en se lançant dans cette aventure avec moi. Ils sont morts dignement en combattant pour leur nation. »

Devant le regard de Silver il ajouta. « J'ai bien changé depuis toutes ces années, je ne suis plus le jeune garçon qui voyait le monde en noir et blanc.

— Et pourtant, te voilà capitaine de la marine royale : pourchassant le crime et punissant les rebelles !

— Je fais ce que je sais juste ! Vous – les pirates – pillez et tuez des innocents de sang froid ! Voilà une chose que je combattrais jusqu'à mon dernier souffle !

— C'est en cela que nous ne serons jamais d'accord toi et moi, répondit John en s'asseyant sur un siège. Tu veux combattre les criminels, je suis tout ce que représente un criminel à tes yeux. Tu le sais, maintenant, que je suis ce fameux pirate dont on parle sur le continent. Nous allons finir par nous revoir mon garçon, et il y aura de nouveau un bain de sang.

— C'est pour cela que tu voulais me voir ? Pour m'annoncer que nous allons devoir nous affronter ?

— Je voulais surtout voir si tu serais capable de me tuer, si on venait à combattre. Je t'ai avoué ne jamais pouvoir porter la main sur toi, et c'est vrai. Mais toi, en serais-tu capable ?

La voix de Silver, d'habitude si enjouée, était soudain devenue grave. Ses yeux semblaient sonder l'âme de Jim, cherchant une réponse qu'il redoutait d'entendre. Pourtant, sans même prendre le temps de réfléchir, Jim répondit aussitôt.

« Non. Tu as raison, je suis moi-même bien incapable de te tuer. Tu représentes trop à mes yeux, mon mentor, mon ami, mon… »

Il s'interrompit un instant et baissa les yeux. Les sentiments qu'il éprouvaient envers le pirate n'avaient pas changé d'un pouce depuis toutes ses années. Bien au contraire, le temps passant, la maturité et l'expérience gagnées, il avait pardonné les actes passés de son mentor et avait toujours secrètement espéré le revoir un jour.

« Bref… poursuivit Jim, je ne veux pas te tuer, et toi non plus. Que faisons-nous, alors ?

Silver se leva, s'approcha de la fenêtre, et resta silencieux un instant, un sourire énigmatique posé sur ses lèvres.

— Tu sais, j'ai bien apprécié notre petit combat. Je comprends maintenant d'où tu tiens cette réputation de féroce combattant !

— Tu as été un merveilleux professeur… soupira Jim, prenant place à côté de son ami et regardant les passants traverser la ruelle.

— Pourtant, tu as encore quelques notions à revoir ! Je t'avais à la pointe de mon épée tout à l'heure !

— Un coup de chance ! » plaisanta le jeune homme.

John sourit et se tourna vers lui, le regard plus sérieux.

« Et si tu la retentais une autre fois, ta chance ?

— Une autre fois, c'est-à-dire ?

— Admettons qu'un jour, tu sois en mission et que moi - par le plus grand des hasards ! – je me trouve moi aussi dans cette mission. Que dirais-tu de régler ce différend par un autre duel singulier ?

Jim ne comprenait pas. — Mais, quel serais l'enjeu ?

— La mission bien sûr ! Si tu gagnes, tu rentres victorieux auprès de ton roi, le butin en sécurité et peut-être même deux ou trois pirates dans tes cales. Mais si je gagne, tu me laisse alors repartir avec mes hommes et le butin que je serais venu chercher.

Il y eut un silence. Il pensa un instant aux conséquences désastreuses que pourrait avoir ce plan sur son avenir en tant que capitaine. Si la royauté venait à être au courant que Jim Hawkins fréquentait un pirate, il pourrait perdre sa position, son statut, voir sa vie.

« Tu es fou… » déclara Jim avec un léger rire.

Pourtant, une partie de lui ne put s'empêcher d'être séduite par la proposition de Silver. L'attente d'une possible rencontre avec son ancien mentor, mêlé par l'adrénaline d'un combat loyal avec lui, voilà une idée qui l'excita au plus haut point !

« Néanmoins, je suis d'accord, » termina le garçon, et il tendit la main vers son ami.

Un peu surpris de la rapidité de sa décision, John serra tout de même la main tendue avec un sourire.

« Un pacte comme celui-ci, ça se trinque ! lança le pirate en se dirigeant vers une étagère. J'espère que tu apprécies toujours l'alcool ?

— Je ne dis jamais non à une bonne bouteille ! »

S'asseyant sur un des sièges de bois, Jim regarda son ami sortir une bouteille de cognac ainsi que deux verres qu'il remplit légèrement avant de le rejoindre. Ils passèrent un long moment assis, partageant leurs histoires et aventures. Jim lui raconta comment, grâce à son enseignement, il s'était rapidement hissé parmi les plus grands dans la marine. Il lui raconta les aventures formidable qu'il avait pu vivre en l'espace de quelques années seulement.

« Tu avais raison, à l'époque ! lança-t-il, prenant le verre que Silver venait de remplir à nouveau. Voir autant de cultures et traditions différentes, ça remet en question ta façon de voir les choses ! »

John, plus discret, raconta comment il avait rebondi après l'île au trésor. Se trouvant un solide équipage, il avait lui aussi gravi les échelons dans la piraterie. Pillant de nombreux navires, éliminant la concurrence, il s'était rapidement refait un nom chez les siens. La discussion commença à dériver vers l'Hispaniola. Ils ressassèrent leurs souvenirs, avec émotion pour Jim, car l'aventure de l'île au trésor avait été sa toute première !

« Je dois t'avouer que j'ai toujours craint que tu puisses m'en vouloir pour le trésor de Flint… avoua Jim, caressant doucement le verre vide.

— J'aurais été idiot de t'en vouloir. La vie est comme ça : on gagne, ou on perd ! Et, d'une certaine manière, on peut dire que je me suis sabordé à l'époque… Mais maintenant que je vois ce que tu es devenu, sache que je ne regrette rien. »

Ils échangèrent un sourire complice. Le regard de Jim se posa un instant sur le perroquet qui semblait dormir sur la cheminée. Silver resservit du cognac avant de reprendre.

« Et tes deux amis muppets, ils ne sont plus avec toi ?

— Gonzo et Rizzo ? Non, ils sont retournés à l'auberge familiale. Je crois que l'aventure sur l'Hispaniola les a refroidis pour un moment !

— Ce qui me fait penser, s'il y a bien une chose que je n'ai jamais su, parce que je n'ai jamais pris le temps de chercher, c'est ce que sont devenu mes anciens hommes de main. Est-ce qu'ils sont vraiment… ?

— Morts ? Que nenni ! blagua Jim d'un geste théâtrale. Lors de leur jugement, ils ont tous rejetés la faute sur toi, et comme tu n'étais pas là pour te défendre… Mais ne t'inquiète pas, ils croupissent tout de même en prison.

— Comme si j'allais m'inquiéter de cette bande d'imbécile écervelés… Crois moi, y'en a je leur aurais bien fait la peau moi-même… Comme ce Merry… »

Le regard de John s'assombrit, semblant se rappeler de quelque chose que Jim semblait ignorer. Cependant le visage du jeune homme s'éclaircit en entendant le nom de l'ancienne brute.

« Merry ? C'est moi qui l'ai mis au tapis, sur l'île ! Je ne te l'ai jamais raconté ! »

L'ambiance d'abord paisible devint beaucoup plus conviviale à mesure que les verres se vidaient. Tant et si bien que bientôt, ils eurent l'impression de ne jamais s'être quittés. Puis doucement, un silence s'installa entre les deux, chacun regardant son verre tandis qu'un léger flottement s'installait dans l'air. Durant toute la conversation, Jim avait dévoré son mentor des yeux et la créature qu'il connaissait bien s'était éveillée en voyant l'objet de ses désirs aussi proche. Dans le silence, il réfléchit à tout allure.

Après avoir fantasmé leurs retrouvailles d'innombrables fois, Long John Silver se tenait là, lui offrant l'occasion de retenter sa chance avec son ancien amant. Il s'était souvent demandé, avec une pointe de jalousie, s'il avait refait sa vie et s'il s'était trouvé une compagne qui avait la chance de partager des moments tendres avec lui. Il mourrait d'envie de faire dériver leur conversation vers quelque chose de plus intime, mais aucune des phrases qu'il avait en tête ne lui semblait suffisamment subtiles ou discrètes. Heureusement pour lui ce fût Silver qui, étonnamment, amena la discussion.

« Et, maintenant que ta carrière est faite, est-ce qu'il y aurait… une future Madame Hawkins en vue ? » demanda-t-il avec lenteur.

D'abord surpris, Jim émit un léger gloussement, sentant ses joues s'empourprer.

« Eh bien, non, pas encore. Au grand dam de ma mère qui me presse pour que je lui donne des petits-enfants !

— Comment ? J'ai du mal à croire qu'aucune femme ne soit éprise de tes magnifiques yeux ! »

Son cœur s'accéléra à la mention de ses « magnifiques yeux », et il sentit une chaleur familière monter en lui, un mélange d'espoir et de peur.

« Eh bien… murmura Jim, il y aurait peut-être une personne… »

Faisant doucement tourner son verre, il laissa sa phrase volontairement en suspens. L'alcool, qui réchauffait ses joues, rendait également ses mots plus courageux, presque incontrôlés, et il eut le courage de demander à son tour :

« Et toi ? Beau parleur que tu es, tu dois en faire chavirer des cœurs !

John lâcha un petit rire.

— Je fais surtout chavirer les serveuses dans les auberges avec mon argent ! Pour ce qui est du cœur, ça fait bien longtemps qu'il n'a plus tangué…

— Tu en a vu souvent des serveuses ? demanda Jim, un mélange de curiosité et de jalousie dans la voix.

Comme lui, l'alcool commençait à rendre John beaucoup moins pudique.

— Eh bien… assez pour ne pas avoir de souvenir précis. Mais pas suffisamment mémorable à mon goût, si tu veux mon avis… et toi ?

— J'en ai vu beaucoup, déclara le jeune homme. Des femmes magnifiques, aux poitrines chaudes et voluptueuses et… des hommes aussi. »

Il leva les yeux vers son mentor et décela enfin dans son regard une lueur qui aurait pu s'apparenter à de la jalousie.

« Ah tiens. Alors je suppose que les leçons, disons… charnelles avec moi t'ont bien servi ? »

Le ton de Silver était lourd de reproches malgré son visage impassible et Jim sentit qu'il était sur la bonne voie. Sentant une vague d'audace l'envahir, il se leva de son siège et poursuivit avec le cœur battant :

« Oui, j'ai essayé de fréquenter des marins, des hommes solidement bâti avec des bras fermes. Ça a été plutôt agréable, la plupart du temps. Mais laisse-moi te faire une confidence : de tous les amants que j'ai pu rencontrer, jamais je n'ai retrouvé le plaisir et les sensations que j'ai pu connaître sur l'Hispaniola, avec toi. »

Susurrant sa dernière phrase, Jim s'était rapproché de son ami, si proche qu'il était presque assis sur ses genoux. Cette fois, c'était à John de dévorer son ancien élève des yeux. Les traits du jeune homme s'étaient endurci, lui donnant un visage bien plus mature avec son menton légèrement fendu et sa mâchoire carré. Mais loin de lui ôter de son charme, son apparence était maintenant sublimée tout en effaçant l'aspect presque juvénile d'autrefois. Se noyant une fois encore dans l'émeraude de ses yeux, que pouvait bien faire Long John Silver contre le magnétisme presque animal de son ancien élève ?

« Je vais te dire un secret, moi aussi… murmura-t-il, leurs lèvres à peine séparés de quelques centimètres. J'espérais bien ne pas te faire venir seulement pour boire un verre… »

Ils obtinrent tous les deux le signal qu'ils cherchaient. Le pirate se jeta à l'assaut de ses lèvres en le dévorant avec ardeur tandis que Jim le tirait en arrière, les basculant tous les deux sur le sol avec un bruit sourd. Tout était comme dans ses souvenirs : son odeur de cèdre, la douceur de ses lèvres, le contact de la barbe sur sa peau, sa langue dansant langoureusement avec la sienne. Il se séparèrent un instant pour reprendre leur souffle, et Jim vit dans les yeux de Silver la lueur qu'il n'avait jamais oublié.

« Ça fait trop longtemps que j'attends ça, gamin… murmura John d'une voix rauque.

— Rattrapons le temps perdu, alors… » répondit-il dans un souffle.

Puis il retourna à l'assaut de sa bouche. Abandonnant toute courtoisie, ils commençaient à se dévêtir à même le sol lorsque subitement Silver s'arrêta.

« Quoi ? lança Jim avec une pointe d'agacement, trop excité pour être encore patient.

— Je sais que nous étions habitués à faire ça par terre, mais il y a un couchage dans cette planque… »

Il désigna ledit mobilier qui ne demandait qu'à être utilisé et Jim ne put s'empêcher de rire à la situation. Se relevant rapidement, ils s'approchèrent du lit qui semblait bien plus confortable que les planches poussiéreuses. Mais Jim n'était plus le jeune homme inexpérimenté d'il y a cinq ans. Des aventures charnelles, il en avait eu et il savait maintenant exactement ce qu'il voulait et comment il le voulait. C'est lui qui poussa John, le faisant s'allonger, et il le rejoignit au-dessus, poursuivant le baiser qui s'était interrompu pendant une fraction de seconde. Silver le caressait de partout alors que les vêtements disparaissaient peu à peu, semblant découvrir le corps du jeune homme métamorphosé par l'âge et les combats.

« Ton corps a bien changé, Jim, murmura-t-il, la voix soudainement très rauque.

— Et tu n'as encore rien vu… » répondit-il avec un sourire espiègle.

Le pirate voulu se redresser mais Jim l'en empêcha. C'est lui qui décidait aujourd'hui. Le jeune embrassa une nouvelle fois son compagnon, puis ses lèvres descendirent au niveau de son torse, embrassant et léchant chaque parcelle de peau qu'il croisait sur son chemin. Poursuivant sa douce descente, ses mains entreprirent de défaire habilement la boucle de ceinture du pirate. Il trouva finalement ce qu'il était venu chercher, la preuve du désir du mentor envers son ancien élève, dressé fièrement et s'offrant à lui.

Il posa sa langue, remontant toute la longueur et un soupir de plaisir s'échappa de son amant. Le pirate passa sa main dans les cheveux du garçon, lui prouvant qu'il était sur la bonne voie. Quelques caresses langoureuses pour le taquiner et il finit par prendre son mentor en pleine bouche, le faisant tressaillir de surprise. Les mouvements étaient lents mais vigoureux et Jim faisait en sorte que chaque va et viens s'accompagnent de bruits obscènes et de sons de plaisir, rendant rapidement Silver au bord de la libération.

« Arrête… déclara le pirate avec le souffle court, sa main levant la tête du garçon, sinon la nuit va nous sembler bien courte… »

Jim accueillit la déclaration de son amant avec un sourire, fier de voir le talent dont il avait fait preuve.

« Alors Monsieur Silver, vous avez du mal à tenir la cadence ? »

Avec un sourire carnassier le pirate voulu se redresser une fois de plus mais Jim l'arrêta.

« Je veux que tu vois ce que je suis devenu, John… lui susurra-t-il alors à l'oreille et son amant cessa toutes tentatives.

— T'as gagné, montres-moi, » répondit-il dans un souffle.

Toujours à califourchon, le jeune homme retira lui aussi sa ceinture et ses tissus, et il sentit rapidement le membre de Silver caresser son intimité. Il se redressa et accompagna habillement ce dernier à trouver le chemin, avant de descendre lentement. Silver fut en lui et ce qu'il éprouvait était si fort qu'il dut se mordre les lèvres pour éviter de crier. Après toutes ses années de solitude sentimentale, John était de retour dans sa vie et en à peine quelques heures ils profitaient déjà de leur retrouvaille charnelle.

Jim voulu faire des mouvements rapides mais la position n'était pas faite pour cela et le frustra bien vite. Il voulait montrer à John de quoi il était capable, il voulait que celui-ci ne désir que lui, et seulement lui ! Maintenant qu'il était dans ses bras, hors de question de le laisser repartir avec cette peur viscérale que ses mains caressent d'autres corps que le sien ! Après quelques minutes, John s'aperçu de la frustration de son ami et il se redressa une nouvelle fois pour l'embrasser.

« Laisse-moi t'aider un peu… » souffla-t-il entre ses lèvres.

Il bougea lui-même son bassin, faisant revenir les sensations et les gémissements de Jim. Mais il sentait que ce n'était pas suffisant, que quelque chose le bloquait encore.

« Dis-moi ce que tu veux, ne reste pas silencieux !

— Va plus vite… » répondit Jim dans un souffle.

Silver s'exécuta aussitôt, accélérant ses coups de reins et les gémissements de Jim s'accentuèrent, mais toujours avec retenu. Le pirate comprit que son amant essayait volontairement de ne pas faire de bruit et cela le rendit fou.

« Je veux t'entendre, Jim ! lança-t-il, frustré. On n'est plus sur l'Hispaniola. Met ta fierté de côté et montre-moi vraiment l'homme que tu es devenu ! »

Furieux, il prit le membre de Jim entre ses doigt, bien déterminé à le faire lâcher prise. Avec ses caresses, le dernier verrou du jeune homme sauta et il se laissa enfin aller. Ses cris envahirent la pièce, mélange de plaisir lubrique et de mots obscènes. Silver était ravi de voir son amant libéré de toutes ses entraves de bonnes conduites et il put admirer avec excitation sa sensuelle transformation. Jim était devenu une bête sauvage, s'agrippant à lui et mordant tout ce qu'il pouvait en lui laissant des marques brûlantes sur la peau. Mais ce comportement agressif, contrastant avec la droiture qu'il lui connaissait, l'excita avec force et il se déversa en lui après seulement quelques va et viens. Ce fût rapidement le tour de Jim d'attendre l'apogée, et lorsqu'ils eurent terminé le silence retomba, l'atmosphère encore chargé de luxure.

« Tu as vraiment bien changé Jim… déclara Long John après un moment.

— Cela vous plait, Monsieur Silver ? roucoula le jeune homme en se lovant contre lui.

— Je crois bien que oui.

— Tant mieux, parce que je n'en ai pas encore fini. »

Il embrassa de nouveau son ancien mentor et ils chavirèrent ensemble encore un long moment. Le jour filtrait à peine la fenêtre de la planque lorsqu'ils sortirent enfin. Se dirigeant vers les quais, ils constatèrent que les gardes avaient éteints l'incendie et débarrassés les corps des tombés au combat, soldats comme pirates. Il était clair que la nature de l'attaque ne serait bientôt plus un secret.

« Que vas-tu faire ? demanda John.

— Je vais me rendre au poste militaire, pour leur dit que j'ai été capturé mais que j'ai réussi à me libérer. Je suis navré John, mais pour me couvrir je vais être obligé de dévoiler ta planque…

— Ne t'inquiète pas, j'en ai d'autres… ! »

Le cœur de Jim se serra en sentant s'approcher l'heure de la séparation. Le temps avait filé si vite, il ne voulait pas que ce moment se termine. Il se tourna vers son ami.

« Promets-moi une chose. Je veux être le seul à partager des moments intimes avec toi. Alors durant notre séparation, ne t'offres pas à d'autres femmes ou hommes. »

Le pirate éclata d'un rire franc, mais il croisa le regard déterminé de Jim et comprit qu'il ne plaisantait pas.

« Rien que ça ! Vous ne vous refusez rien, Capitaine ! Mais gare : à notre prochaine rencontre je risque d'être quelque peu… irritable. Il faudra donner le meilleur de toi-même !

Le visage de Jim s'éclaira, heureux que Silver ne rechigne pas.

— Sur ces mots, Capitaine Hawkins, » déclara celui-ci en s'inclinant.

Il tourna les talons et Jim le regarda disparaitre dans la brume matinale, sa jambe de bois claquant sur les pavés de la rue et Flint sur son épaule. Il ne pouvait pas le laisser partir comme ça.

« John ! »

Il le rattrapa et lui offrit un dernier baiser passionné, lui donnant un avant-goût de leur prochaine rencontre. Puis il lui glissa.

« J'ai entendu dire qu'un navire empli de trésors exotiques allait bientôt prendre la mer sur les côtes africaines pour venir en Angleterre… J'espère qu'il ne lui arrivera aucune embûche.

— Il est vrai que les mers du Sud sont dangereuses, répondit Silver avec un sourire. Il serait dommage qu'un navire pirate ne vienne dérober ce précieux butin… Mais je suppose que la marine royale veillera à sa sécurité !

— Bien entendu ! »

Sur ce dernier échange lourd de sous-entendu, John s'éloigna de nouveau et Jim prit la direction opposé, plus serein. Liés désormais par ce pacte secret, il savait que leurs chemins allaient de nouveau se croiser.

FIN