À presque six semaines de traversée, les derniers jours de voyage commencèrent à être difficiles. Comme Silver l'avait fait remarquer au lendemain du départ, la nourriture devint de moins en moins relevée, les légumes restants commençant à être avariés et la viande moins savoureuse. Les plats qu'il préparait relevaient plus de la survie que de la gastronomie, mais le coq arrivait encore à satisfaire les hommes sans trop de difficultés.
L'équipage angoissa à l'idée de devoir passer le reste du voyage à se rationner, que ce soit en nourriture ou en eau potable. En effet, quelques tonneaux d'eau avaient commencé à croupir, les rendant imbuvables. Heureusement, le capitaine leur avait promis de l'eau potable à destination, et pourquoi pas quelques fruits pour le voyage du retour.
Il n'avait pas plu une seule goutte depuis la tempête de la dernière fois, laissant les hommes croupir dans leur transpiration et leurs vêtements qui collaient à la peau. L'eau de mer ne suffisait plus à fournir l'hygiène nécessaire et l'odeur qui se dégageait parfois sur les ponts était telle qu'il fallait souvent ouvrir les hublots pour permettre à l'air frais de les rafraîchir. Certains se languissaient de revoir la terre ferme et l'ambiance commença à en pâtir. Il y avait moins de chants et moins de bavardages sur le pont. Les discussions étaient sèches, virulentes, vite terminées.
Malheureusement pour Jim, cette ambiance maussade avait aussi l'air d'affecter John. Depuis leur dernier échange, dans la cale, le marin avait l'air de s'être quelque peu éloigné de son jeune élève. Il le voyait maintenant passer plus de temps à échanger avec l'équipage, semblant parfois plongé dans de sérieuses discussions. Certains parmi les hommes semblaient sur le point d'exploser de colère et de frustration, et Jim se demanda si son mentor n'essayait pas de calmer les esprits les plus échauffés de leurs camarades.
Toutes les explications lui convenaient si cela lui permettait de ne pas penser que, peut-être, son précieux ami s'était lassé de lui. Un après-midi, alors qu'il se dirigeait vers le pont, il avait entendu un bruit en cuisine et avait poussé la porte en pensant apercevoir John. Mais il était tombé nez à nez avec Merry. Depuis qu'il s'était fait remettre à sa place par Silver lors du premier jour de voyage, c'était à peine si le marin agressif lui avait une seule fois adressé la parole. Il était venu piquer une pomme encore mûre et croqua dedans à pleines dents, regardant le jeune mousse avec un œil noir.
« Qu'est-ce que tu m'veux gamin, à m'tourner autour ? lâcha-t-il sans un sourire. Tu m'surveilles ?
— Crois-moi, j'ai beaucoup plus intéressant à faire, riposta le jeune homme sans se démonter.
La bouche du marin s'étira en un sourire mesquin, révélant sa dentition négligée.
— Il t'a bien éduqué, le vieux Long. J'parie que c'est lui qu'tu cherches ? Oublie-le, p'tit poussin. Le coq a mieux à faire que d's'occuper d'un mioche comme toi !
— Et en quoi les affaires de John te concernent ?
— Elles me concernent bien plus que toi en tout cas ! Tu t'crois important parce qu'il t'a pris sous son pavillon, durant l'voyage. Mais crois-moi, une fois que tout s'ra fini il va vite t'oublier, c'est moi qui t'le dis ! Si c'est pas déjà l'cas…
Jim essaya de rester impassible, mais Merry constata avec satisfaction que ses mots avaient atteint le garçon.
— T'as vu, moi aussi j'sais appuyer là où ça fait mal… ! »
Le marin sortit sur le pont, heureux de voir qu'il avait enfin cloué le bec de ce sale gosse capricieux et trop gâté. Il aperçut Silver vers la proue, occupé à calmer un camarade qui semblait perdre patience. L'homme finit par s'éloigner et Merry s'approcha à son tour.
« Alors Silver, les esprits commencent à s'échauffer maintenant qu'on approche du trésor ? lança-t-il en croquant nonchalamment dans sa pomme.
— Les officiers ne t'ont pas entendu, tu devrais peut-être leur répéter ça en face ? ironisa le coq avec un rictus, tandis que ses yeux fixaient le marin avec mépris.
— Moi c'que j'dis, c'est qu'on approche de l'île et t'as toujours pas c'te maudite carte !
— Je vais pas le répéter toute la journée. Dès demain, j'aurais la carte et les clés des geôles en cadeau ! En espérant que les trois imbéciles en bas soient encore en état de suivre des ordres…
— T'aurais pu avoir tout ça plus vite, si ce sale mioche t'avait pas collé durant tout le voyage !
— Ça n'a plus d'importance, maintenant. Dans quelques jours, nous serons riches…
Le marin renifla avec satisfaction.
— T'en fais pas, j'me suis assuré qu'il sache bien qu'son p'tit traitement d'faveur était fini !
— Comment ça ?
— T'aurais dû l'voir, avec son air de chien battu ! Quand l'île s'ra en vue, j'me f'rais un plaisir de lui trancher la gorge, à ce p'tit morveux ! »
D'un mouvement vif, Silver attrapa le marin par le col et le poussa violemment en arrière. Son dos heurta la balustrade avec un bruit sourd et il sentit tout l'avant de son corps basculer dangereusement au-dessus du vide. En une fraction de seconde, il se retrouva avec un couteau sous la gorge, lâchant sa pomme qui tomba dans les vagues. Cette fois Long John ne souriait plus, son regard devenant aussi glacé que la lame qui effleurait la peau du brigand avec une précision mortelle.
« Je vais être clair, déclara-t-il froidement, si tu t'approches encore une fois de ce gosse, je te fais passer par-dessus bord et ta contribution dans cette quête s'achève là. C'est compris ?
— Silver… mais qu'est-ce que… !
— C'est compris ? »
Le marin sentit la lame s'enfoncer dans sa peau avec douleur, et il finit par bredouiller :
« D'accord… d'accord… T'échauffe pas ! »
Le couteau quitta enfin sa victime, laissant tout de même une petite éraflure, et le marin retrouva la stabilité du plancher en bois. Silver avait rangé son arme et arborait de nouveau son éternel sourire.
« Bien ! Je vais m'occuper du repas de ce soir. Fais passer le mot aux autres pour la carte et la mutinerie. J'en ai assez de me répéter. »
Puis il s'éloigna tranquillement, béquille sous le bras, laissant Merry seul et terrorisé par les menaces de son chef. Le soir, un épais brouillard tomba sur le bateau qui rendit la visibilité presque impossible. De ce fait, l'équipage était vite parti se reposer dans le dortoir, laissant sur le pont le timonier, la vigie - qui cette nuit ne servirait pas à grand-chose - et Monsieur Arrow en surveillance. Celui-ci sursauta en voyant Silver, nonchalamment appuyé contre une rambarde.
« Monsieur Silver, bonsoir. Le jeune Hawkins n'est pas avec vous ?
— Pas ce soir, Monsieur ! Il doit déjà dormir à poing fermés ! Sacré brouillard, n'est-ce pas ?
— Oh oui… La nuit va être longue pour moi… Le voyage commence à devenir difficile pour tout le monde…
— Vous savez ce qui pourrait vous requinquer ? » Il s'approcha de l'officier, comme s'il s'apprêtait à lui révéler un secret. « J'ai préparé un Plum-cake avec des fruits qu'il me restait. Je suis sûr qu'un morceau vous remettra d'aplomb !
— Un… un Plum-cake ? En entendant cela, l'officier se lécha le bec. Et vous m'en donneriez un morceau ?
— Bien entendu ! »
Quelques minutes plus tard, ils étaient descendus aux cuisines et Arrow commençait à déguster le délicieux dessert lorsqu'il s'immobilisa à la première bouchée.
« Il est excellent mais… est-ce du rhum que je sens ?
— On ne peut rien vous cacher, Monsieur ! J'en ai gardé une bouteille ou deux pour la cuisine.
— Il est vrai que le cake est plus savoureux avec un peu de rhum, ma défunte mère en rajoutait également !
— Si vous promettez d'être discret, je pourrais même vous en donner un petit verre ! » glissa Silver avec un clin d'œil.
L'officier se tourna vers le coq, puis un sourire apparut sur son bec d'aigle.
« Ça sera notre petit secret ! »
Une heure plus tard, Arrow en était à son troisième verre de rhum. En compagnie de Silver, ils étaient retournés sur le pont en riant et bavardant gaiement.
« Et là, vous ne devinerez jamais ce que le marin m'a répondu ! lança le muppet, les yeux légèrement voilés. Arrow, si vous ne me laissez pas monter sur ce canot, faudra pas vous plaindre que je vienne vous voler dans les plumes ! Les plumes !
Il éclata d'un rire sonore tandis que Silver, le regard luisant, prenait totalement le contrôle de la situation.
— C'est drôle, cette histoire de canot me rappelle le jour où j'ai débarqué au large de La Pampa ! C'était une nuit comme celle-ci, un brouillard si dense qu'on ne voyait pas à trois mètres ! »
Arrow l'écouta avec fascination, l'alcool le rendant bien plus docile.
« Les marins ont voulu accoster, mais les canots étaient défectueux ! Ils ont péri noyés parce qu'on n'a pas pu les retrouver à cause du brouillard…
— Quel horrible drame ! Et vous dites que les canots étaient défectueux ?
— Ce sont des choses qui peuvent arriver ! Parfois, on ne pense pas à entretenir le matériel et ils finissent par tomber en ruine ! Ça peut vite les rendre…
— dangereux… ? » Arrow tourna son regard vers les dizaines de canots qui étaient paisiblement suspendus de part et d'autre du navire. Silver répondit calmement.
« Je ne veux pas dire que nos canots sont dangereux, Monsieur. Je ne veux pas dire que nous avons des problèmes… »
Il garda sa phrase en suspens, laissant l'imagination de l'officier faire le reste. Titubant légèrement, le muppet se dirigea vers un canot qu'il entreprit de faire descendre à la mer. Silver le vit grimper la balustrade, puis monter dans l'embarcation et il le rejoignit tranquillement.
« Hum… le calfatage paraît correcte… Pas d'humidité visible…
— Ça devrait pouvoir tenir le coup ! lança le coq depuis le bateau. Enfin… si on ne l'emmène pas en pleine mer…
L'aigle le regarda, l'alcool semblant parler pour lui.
— Voulez-vous larguer les amarres, Monsieur Silver ?
— À vos ordres, Monsieur ! D'ailleurs, maintenant que j'y pense, ne voulez-vous pas me laisser vos affaires afin qu'elles ne tombent pas à l'eau ? demanda-t-il d'un air innocent.
— Mes affaires ?
— Votre veste, votre chapeau, vos clés ?
— Mon Dieu, oui ! Les clés ! Si elles tombaient à l'eau, quelle catastrophe !
— Je n'en doute pas… ! » répondit Silver, un sourire presque imperceptible flottant sur ses lèvres alors qu'il attrapait le tricorne et le trousseau de clé que l'officier lui tendait.
Puis il largua les amarres, le canot dérivant rapidement et emportant le pauvre muppet, dont les derniers mots se perdirent dans la brume.
« Merci pour votre aide, Monsieur Silver ! »
Le marin savoura sa victoire, contemplant le précieux trousseau contenant les clés des geôles et du coffre de la carte. Ça avait été presque trop facile !
« John, quel talent ! » pensa-t-il avec fierté.
Quelques heures plus tard, on vint réveiller le capitaine pour lui annoncer la triste nouvelle. L'officier Arrow avait disparu en pleine mer, emportant avec lui un des canots. « La fièvre des mers… » avait-on murmuré. Dans la journée, un hommage fut organisé en son honneur. Sur le pont, Smollett prononça un discours touchant sur l'officier disparu.
« C'était un homme de bien, qui n'hésitait pas à tous nous réveiller avant l'aube pour que nous ayons le temps de bien nous brosser les dents ! »
L'atmosphère devint moins pesante ce jour-là, les marins semblant moins énervés, comme si la perte d'Arrow avait apaisé les tensions. Et cette perte ramena Jim à se demander si celle-ci était véritablement accidentelle, réveillant ses craintes sur la présence de mutins à bord. Mais cette fois, Silver n'était pas avec lui pour l'aider à surmonter ses inquiétudes et il passa la journée seul, entouré de ses idées noires. Toujours noyé dans son cafard, tandis qu'il enroulait les cordes inutilisées, il aperçut un peu plus loin Gonzo et Rizzo qui se dirigeaient vers le sous-pont en portant sceaux et balais. Décidément, le nettoyage du bateau semblait avoir été leur seule tâche de la traversée. À leur vue, son cœur se gonfla de joie et il fut envahi par le désir de les rejoindre : cela faisait une éternité qu'ils n'avaient pas bavardé ensemble ! Terminant rapidement son ouvrage, il s'approcha ensuite de ses amis avec une expression heureuse.
« Gonzo ! Rizzo ! »
Cependant, leur réaction ne fut pas celle qu'il espérait. Il les vit s'échanger un regard gêné, puis le visage de Gonzo prit un air sérieux.
« Tiens ! Regarde qui daigne venir nous parler ! Monsieur Long John Parfait est trop occupé, donc tu viens nous voir ?
— Ze suis même surpris qu'il se souvienne de nos noms ! blagua Rizzo en suivant.
Jim déchanta, le visage marqué par l'incompréhension.
— Comment ça ? Vous… vous pensez que je vous ai délaissé ?
— Un peu, oui ! On était les meilleurs amis du monde, Silver débarque et pouf ! on existe plus ! C'est pas cool, Jim ! »
Il sentit son cœur se contracter encore plus sous la culpabilité. Il savait qu'il avait été un peu moins présent pour ses amis dernièrement, mais il ne s'était pas rendu compte que cela les avait autant blessés !
« Je… je suis désolé, si je vous ai vexé. Ce n'était pas mon intention, et je pensais que cela ne vous dérangeait pas !
Devant son air sincèrement peiné, Gonzo calma rapidement le jeu.
— Bon d'accord, on te croit. J'espère au moins que ça en valait la peine !
— John m'a appris énormément de chose, alors j'ai envie de répondre oui. Mais, maintenant que je sais que cela vous a affecté, je commence à regretter… » Sa voix prit une note plus mélancolique. « Surtout que maintenant, c'est lui qui semble avoir pris ses distances avec moi…
Rizzo souffla du nez avec dédain.
— Oué, alors ça t'embête quand c'est lui qui te laisse tomber, mais nous, ça va ?
Gonzo lui assena un coup de coude discret, puis il tenta de le rassurer :
— C'est un marin, c'est peut-être dans leur nature d'être un peu rustre ! Nous, après l'attaque des pirates, on a été super bien entouré par les camarades ! Et puis, ils ont fini par se lasser et maintenant, ils viennent de moins en moins nous parler, tu vois ?
— Oui mais… avec John, c'est différent… il est différent…
Son regard sembla se perdre dans le vide, et Gonzo fut étonné de son comportement étrange. Mais que lui avait fait cet homme ?
— Différent… en quoi ?
Bien que Jim pensait à leur relation intime, il était évident qu'il n'allait pas leur révéler ce détail.
« John et moi, nous pensons que… que les pirates dans la cale auraient un chef, caché parmi nous, et qui tire les ficelles… »
Il vit leur visage prendre une expression paniquée et il regretta un peu d'avoir trahi la confiance de John. Mais ils avaient été les victimes de ces brigands bêtes et dangereux, ils avaient le droit de connaître la vérité.
« Jim, c'est… c'est super grave, ce que tu dis ! Et tous les deux, vous savez ça depuis quand ?
— Et surtout, vous savez qui c'est ? ajouta le rat avec effroi.
— Non, mais j'ai commencé à avoir des doutes après la tempête… »
Jim leur raconta alors tous ce qui s'était passé : de la rencontre avec les pirates, l'échange inutile avec le capitaine, et la confiance de John qui semblait être le seul à le croire. Ils écoutèrent jusqu'au bout, puis ce fut Rizzo qui réagit en premier :
« Et ce chef, tu penses que c'est lui qui aurait tué M'sieur Arrow cette nuit ? Ohlala, ça craint ! Et la grenouille qui fait rien !
— John pense qu'il essaie de me protéger et qu'il a peut-être un plan, mais moi je me demande s'il prend mes inquiétudes au sérieux !
— Dommaze que Silver nous ait pas appris à nous battre aussi, Gonzo et moi ! Ça aurait pu nous servir !
— Pas certain que quelques leçons soient suffisantes, mais vous pourriez toujours le lui demander ! » déclara le garçon avec un sourire.
Silencieux pendant tout ce temps, Gonzo se tourna lentement vers Jim, l'air grave.
« Dis, Jim… je sais que vous êtes proche avec Long John, et tout, et tout… Mais, tu n'as pas pensé que, peut-être, … »
Il se tut soudain. Silver était apparu devant eux sans qu'ils ne le remarque en compagnie de son perroquet, sa béquille tapant contre les planches de bois avec son claquement habituel. Immédiatement le visage de Jim s'illumina, contrastant avec celui de Gonzo qui s'assombrit, moins heureux de voir le coq de l'Hispaniola.
« Messieurs… salua le marin avec son éternel sourire. Cela ne vous dérange pas, si j'arrache un instant mon élève à votre compagnie ?
— Ça ne serait pas la première fois… » grommela le muppet entre ses dents.
Personne ne l'entendit et Jim se tourna vers ses amis.
« Je vous promets que demain, je passe toute la journée à vos côtés !
— Ze note ça dans mon azenda, alors t'as pas intérêt d'oublier ! » gronda Rizzo.
Gonzo se rapprocha du garçon et, posant une main sur son épaule, ajouta à voix basse :
— Jim… fais attention à toi… »
Puis ils s'éloignèrent et le muppet jeta un dernier coup d'œil à son ami, vite remarqué par celui perçant de Silver. Celui-ci se tourna finalement vers son ami, son expression basculant à nouveau dans l'affectif, avant de le prendre par les épaules. Naturellement, ils prirent le chemin vers la proue.
« Ils en font une tête, tes amis, qu'est-ce qu'ils leur arrivent ?
— Ils m'en veulent de passer trop de temps avec toi… Mais je vais tacher de me rattraper !
— Tu veux que je te laisse un peu avec eux ?
— Non, non ! répondit Jim, précipitamment. Devant l'étonnement de Silver, il avoua : tu sais, je commençais à craindre que tu m'ais oublié…
— Qu'est-ce que tu racontes ? C'est juste que j'ai eu énormément de travail, ces derniers jours ! Les hommes ont été d'une humeur massacrante.
— J'avais remarqué… » Jim repensa aux mots de Merry mais il préféra garder cette altercation pour lui.
Debout, accoudés à la rambarde, ils regardèrent la mer scintillante sous la lumière du soleil couchant. Flint délaissa l'épaule de son maitre, se posant sur le bois aux cotés de Jim.
« Quelque chose te tracasse ? demanda Silver, brisant le silence.
— C'est Monsieur Arrow… répondit le mousse, caressant lentement le perroquet avec une mine inquiète. Je n'arrive pas à croire qu'il soit simplement parti avec un canot…
— Moi non plus, Jim. J'ai mené ma petite enquête, comme je te l'avais promis, et tu as raison : il y a quelque chose de louche…
— Quoi ? Tu veux dire… délaissant le volatile, Jim se rapprocha de lui, sa voix devenant presque un murmure. Qu'il y aurait bien d'autres pirates à bord ?
— Je le pense, oui. Mais je n'ai pas de nom à te donner, simplement des soupçons.
— Des soupçons sur qui ?
— Je garde ça pour moi, sans t'offenser. Je suis doué pour garder des secrets, foi de Long John !
— Et si on retournait voir le capitaine ? Peut-être qu'a deux…
Silver l'interrompit. — Je ne sais pas si tu l'as remarqué, mais lui et moi on ne s'apprécie guère, et je crois qu'il t'a déjà dit ce qu'il pensait de tes suspicions…
— C'est bien vrai… murmura Jim avec déception.
— Écoute, je t'ai prévenu parce que j'ai confiance en toi. Considère ça comme notre secret. Mais lorsque le navire arrivera à destination, il faudra se tenir prêt à combattre, tu comprends ?
Les paroles de Silver eurent un poids conséquent sur Jim.
— Est-ce que je suis vraiment prêt à de vrais combats ? Je n'en ai encore jamais eu.
— Tu plaisante ! Tu es même plus que prêt ! Qui que soit ces brigands, ils ne feront pas le poids face à nous ! Les pirates sont des êtres plus bêtes que dangereux, crois-moi ! »
Même après ses paroles apaisantes, Jim ne pouvait s'empêcher de ressentir un léger malaise. Comme si, malgré toute la confiance de son mentor, il avait la sensation que quelque chose allait mal se passer. Il décida cependant de ne pas y prêter attention.
« D'accord, je te fais confiance. Je serais prêt.
— Toujours faire confiance au vieux Long John ! »
Jim émit un petit rire, puis son regard se porta de nouveau sur l'horizon. Son premier voyage à bord de l'Hispaniola n'était pas fini et avait déjà apporté son lot d'aventures. Les brigands, la tempête et une possible mutinerie. Sans oublier bien sûr Silver, qui a lui tout seul réalisait la plus belle expérience du jeune homme, sans même compter leur relation intime. En voilà des choses à raconter lorsqu'il retournerait à l'auberge familiale ! En pensant à la maison, il ressentit tout à coup un pincement dans sa poitrine. C'est vrai, ce voyage n'était pas éternel. Ils reviendraient bientôt à Bristol, et Jim retournerait à la monotonie de son ancienne vie.
« John, que feras-tu lorsque ce voyage sera terminé ?
— Ne t'inquiète pas pour moi, mon garçon ! Cette expédition est un voyage de plaisance, bientôt je reprendrais la mer pour retourner vers de vraies aventures !
— Pourtant, notre traversée n'est pas si ennuyeuse, nous avons même eu à faire à des brigands ! remarqua le jeune homme.
— Tu dis ça parce que c'est ta toute première ! Non, moi je te parle de périple où tu risques ta vie à chaque seconde, où chaque jour qui passe, tu te demandes si c'est ton dernier ! Est-ce l'ouragan qui va t'emporter ? Ou bien les pirates ? Ou même, ta propre avidité, emporté par l'appât de la gloire et de la richesse qui t'attend à la fin du voyage… ! »
Jim regarda son mentor, buvant ses paroles. Ce dernier semblait plongé dans ses rêves – ou ses souvenirs ? – le regard brillant d'une intensité qu'il ne lui connaissait pas.
« Tes périples ont vraiment l'air fantastique… murmura-t-il avec fascination. Tu en as de la chance, de pouvoir vivre aussi librement ! Moi, lorsque le voyage sera terminé, je devrais retourner à l'auberge pour aider ma mère. Je ne sais pas lorsque je pourrais naviguer à nouveau…
— Et si tu m'accompagnais ?
Jim crut avoir mal entendu. — Pardon ?
— Une fois cette aventure terminée, viens avec moi ! Tu verras ce que c'est, la vraie vie sur l'océan ! Nous naviguerons aux quatre coins des mers, découvrant toutes les richesses du monde et combattant côte à côte chaque malfrat qui voudrait s'en emparer ! Je pourrais te faire découvrir des merveilles dont tu n'aurais même pas soupçonné l'existence, et te faire gagner tellement d'or que ta mère n'aurait même plus besoin de se tuer à la tâche dans sa taverne ! »
À chacun de ses mots, le cœur du jeune homme s'emballait un peu plus. John Silver, son mentor, venait de lui proposer de partir à l'aventure avec lui, lui promettant la vie qu'il avait toujours rêvé. C'était trop merveilleux pour être vrai !
« John, tu es vraiment sérieux ? Je veux dire… je risquerais d'être un poids pour toi ! balbutia le garçon, tremblant d'émotion.
— Balivernes ! T'es un garçon de la mer Jim, je l'ai tout de suite senti ! Tu progresses chaque jour un peu plus et si tu continues comme ça, je n'aurais bientôt plus rien à t'enseigner ! »
Il ajouta avec un air bienveillant :
« Ton père serait fier de toi. »
Le marin avait fini de persuader Jim et il répondit spontanément d'une voix fébrile.
« C'est d'accord, John. Emmène-moi avec toi, je te suivrais où que tu ailles !
Devant son air décidé, le visage de Silver s'éclaira.
— Tu verras, nous ferons une belle équipe toi et moi, un duo imbattable !
— Long John Silver et Jim Hawkins… c'est vrai que ça sonne plutôt bien ! »
Les deux amis se mirent à rire ensemble. Puis le calme revint et Jim murmura avec sincérité.
« Je te remercie John, tu viens de réaliser mon rêve le plus cher. »
Le sourire que lui lança son jeune ami eut un étrange effet dans le cœur du marin. Voir son visage angélique rayonnant de bonheur semblait le rendre lui aussi étrangement ravi. Encore en train de s'affaiblir sous le charme de son élève, il ne put s'empêcher de répondre, grisé par son sublime regard verdoyant :
« Si c'est pour te voir aussi heureux, nous ferons en sorte de réaliser chacun de tes rêves… »
Le marin saisit son menton et l'embrassa. Jim sentit son cœur s'envoler une nouvelle fois et il entoura son mentor de ses bras, l'attirant plus près de lui. Il oublia monsieur Arrow, il oublia la carte, il oublia même Gonzo et Rizzo. Plus rien ne comptait désormais, à part Long John et ses promesses de liberté et de bonheur. Il se sentait tellement heureux qu'en cet instant, rien n'aurait pu venir entacher ce moment, pas même la rébellion de tout l'équipage du bateau ! Le baiser s'acheva et Jim, euphorique, murmura :
« Je t'aime… »
Il regretta instantanément ses paroles, sentant la chaleur monter sur ses joues et un frisson glacé lui parcourir l'échine. Silver le regardait, l'air légèrement mal à l'aise et il perdit tous ses moyens.
« Ce… ce n'est pas ce que je voulais dire…
— Dis donc mon garçon, tu crois pas que tu t'emportes un peu vite … ? plaisanta le coq, mais il y eu une hésitation dans son regard, comme s'il avait été pris au dépourvu l'espace d'un instant.
— Non… ! Oui… ! Je suis désolé je… je vais aller me coucher ! » Dans sa brusquerie, il fit accidentellement tomber la béquille de Long John. « Pardon ! Ta… je veux dire votre canne ! Bonne nuit Monsieur ! »
Silver regarda son élève s'éloigner, aussi rapidement qu'un brigand pris la main dans le sac et rouge comme un homard.
« Celle-là, gamin, je l'ai pas vu venir… » pensa-t-il avec un sourire, encore surpris par la déclaration.
Il resta un instant plongé dans sa réflexion. Sa réaction de la dernière fois avec Merry l'avait déjà bien étonné, voilà maintenant qu'il se sentait sincèrement touché par la déclaration enfantine de Jim. Mais que lui avait fait ce garçon ? Cela faisait quelques jours qu'il avait repris la barre des opérations concernant l'île de Flint, mais son esprit ne cessait de dériver vers le jeune homme, chaque fois que son doux regard se posait sur lui ! Il soupira. Au moins, une chose était sûre : tant qu'il serait en vie, aucun de ses hommes ne toucheraient à son élève. Il ne le tolèrerait pas. Pour le protéger de la menace qui approchait, il trouverait un moyen de le faire venir avec eux, de gré ou de force.
Arrivé dans le dortoir, Jim eut tout le loisir de repenser à ce qu'il venait de prononcer, n'en revenant toujours pas de sa maladresse. Il avait tout gâché ! Cette soirée était parfaite pourtant, mais à quoi pensait-il ? Alors que Silver lui avait proposé de le rejoindre dans ses voyages, voilà qu'il avait réagi de la plus mauvaise des manières ! Serait-il amusé par la déclaration d'un jeune homme trop naïf pour comprendre ce qu'il ressent vraiment ? Ou, pire encore, agacé ? Il eut un petit pincement au cœur. Elle lui semblait déjà loin, la nuit de tendresse qu'ils avaient partagé dans la cale. John avait été tellement doux et si prévenant envers lui, presque amoureux… Était-ce pour cela que Jim s'était senti pousser des ailes, allant même jusqu'à lui avouer ses propres sentiments ?
Il espéra que John oublie ses paroles aussi vite qu'elles étaient sorties de sa bouche. C'était sans doute la meilleure solution.
