Le lendemain matin, Jim était occupé à monter du ravitaillement de la cale lorsqu'il entendit des cris de joie de plusieurs de ses camarades. Abandonnant sa tâche, il se dépêcha de remonter sur le pont avec le cœur battant et resta bouche bée. Au loin se dessinait la terre, comme un mirage à l'horizon, le brouillard enveloppant cette vision d'une aura presque mystique. Au-dessus d'eux, des oiseaux marins avaient commencé à tournoyer autour du vaisseau en piaillant avec force et se posant sur les mâts, preuve que la première étape du voyage touchait à sa fin.

« Ça y est, nous y sommes enfin ! L'île au trésor… » pensa le garçon.

Toute la journée d'hier lui revint en quelques secondes. Arrow, les pirates, sa déclaration… Il mit la déclaration de côté pour le moment. Les mutins n'allaient pas tarder à se manifester, Silver et lui devaient se tenir prêts ! Abandonnant son travail, il se mit à chercher son ami en zigzagant entre les hommes sur le pont. Il évita tous les regards, esquivant les questions ou les ordres. Savoir que dans chacun d'eux pouvait se cacher un traitre le rendait un peu nerveux.

Il arriva aux cuisines mais il n'y avait aucune trace de John. Décidément, cet homme avait l'art et la manière pour ne jamais être au bon endroit, au bon moment ! Il entendit soudain du bruit dans un des tonneaux de nourriture et s'approcha de celui-ci avec méfiance.

« Ya un ver dans cette pomme !

— Super, de la viande en plus ! »

Reconnaissant les voix, il grimpa sur le tonneau pour voir l'intérieur, ses pieds touchant à peine le sol, et aperçut ses deux amis dans le fond entourés de pommes et de trognons rongés.

— Gonzo ! Rizzo !

Les deux muppets sursautèrent.

— Jim, on attendait plus que toi ! lança Gonzo avec entrain. Tu veux une pomme ?

— Les amis… si le capitaine s'aperçoit de la quantité de fruit que vous avez mangé, vous allez passer un sale quart d'heure ! Donnez-moi vos mains, que je vous sorte d'ici ! » répondit le jeune homme en tendant ses bras à l'intérieur du tonneau.

Ils s'accrochèrent à Jim, mais les deux compères étaient bien trop lourds et le garçon fut entraîné dans le tonneau.

« Du coup, maintenant que t'es là, tu veux une pomme ? » répéta Gonzo.

Jim voulut répliquer mais des voix s'élevèrent lorsqu'un groupe de muppet sortit du couloir pour entrer dans la cuisine.

« On doit s'en tenir au plan !

— On approche bientôt de l'île ! Moi j'dis qu'il faut tuer le capitaine maintenant ! Et les autres juste après ! »

Les amis s'immobilisèrent dans leur cachette et Jim reconnut aussitôt les voix des trois muppets emprisonnés dans les cales. Comment étaient-ils sortis ? Leur chef avait déjà commencé à agir ? Soudain une quatrième voix s'éleva, faisant taire les pirates, et que le garçon n'eut aucun mal à reconnaitre.

« Vous savez, je suis un homme serein et patient… siffla Long John à l'attention des brigands, visiblement très en colère. Un gentilhomme de fortune, comme on dit. Pourtant, ça me rend malade de devoir naviguer en compagnie de gens comme vous ! »

Jim fut ravi d'entendre son mentor se dresser contre eux. Avec John à leur côté, ils n'auraient aucun mal à vaincre ces trois crapules !

« Alors, que ce soit clair une bonne fois pour toute, poursuivit-il, si l'un de vous fomente une mutinerie avant que je n'en donne l'ordre, je vous jette tous par-dessus bord comme je l'ai fait avec cet imbécile d'Arrow, est-ce bien clair ? »

En entendant ces terribles mots, les yeux de Gonzo s'écarquillèrent de terreur et Rizzo eut le souffle coupé. Entre eux deux, Jim devint blême tandis que toutes les pièces du puzzle se mettaient en place dans son esprit. C'était Silver. Cela avait toujours été lui. Le monde du jeune homme s'effondra en un instant. Chaque mot prononcé résonnait comme un coup de poignard dans le cœur. Comment avait-il pu être si naïf, si aveugle ? Comment avait-il pu croire, ne serait-ce qu'un instant, que John était de son côté ? Qu'il tenait à lui ? La douleur de la trahison se mêla à une rage brûlante qui semblait vouloir l'étouffer.

« Écoutez, reprit Silver, la carte est à nous, maintenant. Nous allons laisser le capitaine nous conduire jusqu'à l'île et au moment propice, on les tuera tous et sans exception ! Maintenant, amenez-vous ! Vous allez vous planquer le temps qu'on accoste ! »

Les pirates quittèrent la pièce et les trois amis purent sortir de leur cachette, tremblant de tous leurs membres.

« Alors, c'était Silver le meneur pendant tout ce temps ? répliqua Rizzo. Il a bon dos, son discours sur l'amitié !

— Ça va, Jim ? » demanda Gonzo, un peu inquiet de son silence.

Non, ça n'allait pas. Il était furieux, son cœur était brisé en mille morceaux et sa confiance, perdue à jamais. Comment avait-il osé se servir de lui et de ses sentiments ? Jim respira profondément, essayant de calmer le tourbillon de rage et de tristesse qui l'envahissait. Malheureusement, l'heure n'était pas aux regrets. Le bateau s'approchait de l'île et il fallait dès à présent mettre en place un plan de riposte. Il se tourna vers Gonzo et Rizzo, ses mains tremblant encore sous le coup de l'émotion, mais son regard chargé d'une détermination nouvelle.

« Venez les amis, finit-il par dire, nous allons voir le capitaine ! »

Sur le pont, c'était le branlebas de combat. Les marins étaient partout, mettant les barques à la mer, redressant les voiles et attachant les cordes. Les trois amis traversèrent le navire à toutes enjambées et retrouvèrent le capitaine près du gouvernail, occupé à donner des ordres à vive voix.

« Hissez la grande voile ! Jetez l'ancre ! Parez ferme à tribord ! Prêt à larguer les canots à la mer !

— Capitaine ! Jim s'approcha, suivit de près par Gonzo et Rizzo.

— Je suis occupé, Monsieur Hawkins…

— S'il vous plait, écoutez-moi ! C'est grave ! Long John Silver, il est le chef des brigands et il prépare une mutinerie ! Il a trouvé le moyen de s'emparer de la carte !

— Je vous ai déjà dit que sans preuve…

— On était là ! Moi et Rizzo, on a tout entendu aussi ! » ajouta Gonzo, validant ainsi les propos de son ami.

Sur ces mots, le capitaine se précipita dans sa cabine, suivit de près par les mousses. Une fois à l'intérieur, tous les quatre ne purent que constater avec désespoir le coffre forcé et la carte disparue.

« Ils ont dû profiter du recueillement de monsieur Arrow pour la subtiliser ! devina Jim judicieusement.

— Je vois, » dis simplement la grenouille. Il parut réfléchir un instant, avant de revenir sur le pont avec un air décidé. « Suivez-moi. »

De retour à l'extérieur, le capitaine appela d'une voix forte.

« Monsieur Silver !

— À vos ordres ! » Le coq qui aidait à mettre un canot à la mer se tourna vers le capitaine. Son regard se posa sur Jim et celui-ci pria pour qu'il ne décèle pas la vérité dans ses yeux.

« Monsieur Silver, constituez-vous un équipage, je veux que vous débarquiez. Emmenez eau, provisions et tout ce qu'il vous faut ! ordonna la grenouille avec fermeté.

— Monsieur, clama Long John avec un grand sourire, vous avez le don de me rendre très heureux ! »

Les trois amis regardèrent la grenouille avec étonnement. Qu'est-ce que c'était que ce plan ? Mais celle-ci se tourna vers eux.

« Vite, rassemblez Monsieur Trelawney et les officiers, et rejoignez-moi dans mes quartiers. Allez ! »

Heureux de voir que Smollett n'avait pas perdu la tête, ils acquiescèrent avec joie avant de se disperser. Malheureusement pour eux, Long John n'était pas dupe. Sitôt l'ordre du capitaine donné, il comprit que sa couverture avait volé en éclat. Grimpant dans un canot avec quelques un de ses hommes, il savait qu'il devait vite trouver un plan de secours pour contrer celui de la grenouille.

« Une chance que Smollett nous laisse débarquer ! lança Mayonnaise, bien caché derrière Silver. Avec la carte en notre possession, c'est comme s'il nous servait le trésor sur un plateau ! »

Le chef leva les yeux au ciel devant tant de crédulité. Au moins sur Jim, ça avait le mérite de rendre le garçon attachant. En parlant de son élève, il eut soudain une idée intéressante. De quoi offrir une difficulté à Smollett, et assouvir son désir personnel.

« Évite de te fier aux apparences, lâcha-t-il négligemment à son camarade, ou c'est toi qui seras servi sur un plateau ! »

Laissant Mayonnaise réfléchir sur sa métaphore, il se releva pour atteindre le bastingage du bateau, et lâcha volontairement sa béquille qui atterrit sur le pont. Jim était en train de traverser le navire à la recherche des gradés lorsqu'une voix l'appela.

« Jim, mon garçon ! »

Il tourna la tête et se figea. Long John, déjà dans un canot et prêt à partir avec les autres, lui faisait signe avec un grand sourire. Hors de portée de ses mains se trouvait sa canne, posée sur le sol.

« Il y a encore une petite place à bord, viens donc avec nous sur l'île !

— Navré, répondit rapidement le garçon avec un regard fuyant, le capitaine me demande.

— C'est dommage. Tu vas me manquer, c'est sûr ! »

Jim sourit légèrement mais aucun son ne sortit de sa bouche. Silver comprit que c'était lui qui avait découvert son secret, d'une manière ou d'une autre.

« Avant de partir, tu veux bien me passer ma béquille ? Je ne vais pas pouvoir aller bien loin sans elle ! »

À contre-cœur et extrêmement méfiant, il ramassa la canne et la lui tendit lorsque soudain Silver plongea et lui saisit le bras, l'entraînant dans le canot avec lui. Le garçon fut saisi par un pirate qui le tint à sa merci avec son poignard, et il entendit son mentor donner l'ordre aux embarcations de s'éloigner.

« Comment est-ce que je fais pour me faire encore avoir ? » se demanda-t-il, tandis qu'il se retrouvait entraîné loin du bateau, de ses alliés, et de toute aide possible.

« Le plan est simple, nous repartons en laissant les mutins sur l'île et nous revenons les chercher avec les soldats du roi. Après quelques semaines d'isolement, ils se seront calmés ! »

Le capitaine et les officiers s'étaient rapidement retrouvés dans les quartiers privés, accompagné par Gonzo et Rizzo. Le stratagème de la grenouille fut accueilli avec enthousiasme.

« C'est un excellent plan ! Et nous évitons un bain de sang inutile ! s'exclama Trelawney.

— À un détail près… lança Rizzo en regardant par la fenêtre. Les pirates ont kidnappé Zim ! »

Tout le monde se précipita aux vitres. Les visages de Gonzo et Rizzo se décomposèrent et le capitaine avala sa salive, tandis que s'éloignaient vers l'île une demi-douzaine de canots avec, dans l'un d'eux, le pauvre jeune homme. Il allait devoir trouver un nouveau plan…

La nuit était tombée depuis un moment. Jim s'en était aperçu grâce à la lumière qu'il pouvait percevoir malgré le morceau de tissu qui l'empêchait de distinguer quoi que ce soit. Après avoir débarqué, les pirates lui avaient ligoté les mains et bandé les yeux, afin qu'il ne puisse pas retrouver son chemin s'il venait à s'échapper. Ils avaient marché plusieurs heures, jusqu'à atteindre une nouvelle plage, d'après le son que faisaient ses chaussures sur le sable. Là, ils l'avaient attaché à un poteau, puis avaient dressé leur camp et allumé des feux. Ils célébraient maintenant la conquête de l'île à la lueur des flammes et festoyaient, chantant, buvant, racontant des blagues et riant à gorge déployé.

Fifteen men on a dead man's chest,

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

Drink and the devil had done for the rest,

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

Drink and the devil had done for the rest,

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

Hate lies close to love of gold.

Dead men's secrets are tardily told.

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

Dead men only the secret shall keep

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

So bare the knife and plunge it deep.

Yo! ho! ho! Yo! ho! Yo! ho! ho!

Fifteen men on a dead man's chest,

Yo! ho! ho and a bottle of rum.

Drink and the devil had done for the rest,

Yo! ho! ho and a bottle of rum,

Fifteen men on a dead man's chest,

Drink and the devil had done for the rest,

Yo! ho! ho! Yo! ho! Yo! ho! ho!

Parfois, certains se rapprochaient de leur prisonnier aux yeux toujours bandés pour vanter leur victoire, ou souhaitant simplement l'humilier un peu.

« Bah alors, Jimmy, t'es pas bien avec nous ?!

— Nan ! Il préfère lécher les bottes de son capitaine-grenouille !

Silencieux durant tout ce temps, Jim ne put s'empêcher de répliquer avec rage.

— Au moins, il a l'avantage d'avoir deux bottes à ses pieds, lui ! »

Les rires s'interrompirent instantanément, et une voix suave s'éleva.

« Ce n'est pas très fair-play ça, Jim… »

Puis une main retira son bandeau et Silver apparu devant lui. Mais ce n'était plus le coq plaisantant sur le bateau, tenant sa béquille et montrant les étoiles. C'était un pirate, ses cheveux longs cachés par un tricorne noir et réhaussé de plumes écarlates. Flint était posé sur son épaule, un long et élégant manteau couleur sang et brodé d'or remplaçant son accoutrement de marin. Il observa intensément son prisonnier avec un large sourire, sa dent d'argent brillant sous l'éclat des feux de joie, puis il lança avec entrain.

« Détends-toi Jim ! Sache que nous sommes heureux de t'accueillir au sein de notre… disons… compagnie ! »

Les pirates se mirent à rire, et le mousse fut effaré de voir à quel point ils étaient nombreux. Au moins une dizaine de l'équipage faisait partie, ou avait rejoint les rang de Silver. Il y avait bien sûr les trois muppets qui avaient voulu torturer ses amis, Merry le marin antipathique, et d'autres membres encore avec qui Jim avait pourtant partagé six semaines de voyage. John poursuivit.

« Ce qui, d'ailleurs, te donne le droit de récupérer ta part du trésor, en contrepartie de ton aide, évidemment !

— Et si je n'ai pas envie de vous aider ? répliqua-t-il, les dents serrés.

— Eh bien disons que je serais obligé de… mettre fin à l'amitié qui démarrait si bien entre nous… répondit-il en désignant son épée, ne laissant planer aucun doute sur ces intentions.

— Je vous croyais des hommes honnêtes, mais en vérité vous n'êtes tous qu'une bande de pirates !

— Pirates ? » Le mot semblait avoir rendu Silver furieux, mais il retrouva vite son sourire et posa sa main sur la joue du jeune homme. « Jim, mon garçon, si c'est ce que tu penses de nous, tu es déjà mort… Contrairement à ce que tu te dis, ce trésor nous reviens de droit ! Nous sommes l'ancien équipage de Flint, nous avons versé notre sang pour l'enterrer sur cette île !

Jim fut stupéfait par cette révélation Ainsi donc, Long John Silver avait été le camarade de Flint et de Billy Bones. Il comprenait maintenant pourquoi le défunt conteur les avaient tant mis en garde contre ses anciens compagnons. Silver avait brillamment réussi à retrouver la trace de la carte, à s'introduire à bord de l'Hispaniola et à rassembler des compagnons en quelques jours. Jim demanda :

« Comment avez-vous su pour notre destination ? Nous n'avons parlé de cela avec personne, à Bristol !

— Allons, allons, Jim Hawkins… Je n'ai même pas eu besoin de chercher mes informations bien loin. Nous savions que c'est ce vieux Billy Bones qui détenait la carte de Flint ! Et j'ai entendu dire qu'il était mort dans une vieille auberge, dans le comté de Devon. Une auberge tenue par un nom bien connu dans la marine… Comment c'était, déjà… ?

Il laissa la question en suspens, mais le garçon comprit que son nom de famille l'avait trahi. Silver avait deviné que c'était lui qui détenait la carte et que l'expédition de Trelawney partait pour l'île au trésor.

« Maintenant Jim, dis-moi. Tu crois vraiment que le capitaine allait partager le trésor avec nous tous ? Sois raisonnable. Ces marins de bas étage ne pensent qu'à leur prestige ! Tu as bien vu comment il t'a traité. Smollett pourrait te laisser pourrir sur cette île, si cela lui permettait de remplir sa mission ! »

Silver parut s'adoucir et il posa sa main habillé de deux bagues sur l'épaule du garçon.

« Je n'oublie pas ce que je t'ai promis, la nuit dernière. Joins-toi à nous ! Tu connaitras des aventures palpitantes et gagneras des richesses à ne plus savoir quoi en faire ! Nous sommes comme une grande famille !

Quelques pirates approuvèrent avec un sourire, cherchant à l'amadouer, mais cela ne fit qu'accroitre sa colère.

— Vous parlez du capitaine, mais vous êtes bien pire ! C'est vous qui avez tué Monsieur Arrow, et je parie que ce n'est pas votre première victime !

Le pirate se mit à rire à la mention de l'aigle, comme s'il avait déjà oublié son existence.

— Cet imbécile ! Il a suffi de lui faire croire que les canots étaient défectueux. Il s'est précipité lui-même à la mer, en me donnant les clés des geôles pour qu'elles ne prennent pas l'eau ! Tu vois, je n'ai rien eu à faire ! »

Le garçon allait de nouveau répliquer lorsqu'un coup de canon retenti à l'horizon, les faisant tous sursauter. Son visage s'illumina et il lança avec défi :

« C'est Smollett et ses hommes ! Ils viennent pour vous arrêter !

Loin d'avoir peur, le sourire du pirate s'étira encore plus.

— Ne te réjouis pas trop vite ! J'ai bien évidemment pris la liberté de cacher quelques-uns de mes compagnons à bord ! Un deuxième coup, et cela voudra dire qu'ils se sont emparés de l'Hispaniola, faisant de moi le nouveau capitaine ! »

Tous tendirent l'oreille et lorsque le second coup de canon résonna, Jim vit tous ses espoirs réduit à néant. Les pirates explosèrent de joie et Silver regarda son élève avec un mélange de joie et de compassion.

« Je suis le seul ami qu'il te reste maintenant, Jim. Que tu le veuille ou non… »

Les brigands saisirent de nouveau le garçon qui se débattit en vain. Ils l'emmenèrent dans une grotte non loin de la plage, remplie de tonneaux et de sacs à provisions. Là, ils emprisonnèrent sa cheville à une chaine fixée sur la roche et le laissèrent seul avec sa colère et ses regrets.

La nuit était déjà bien entamée lorsqu'un bruit de pas irrégulier se fit entendre dans la grotte. Jim, qui était plongé dans ses pensées, se redressa immédiatement pour faire face à son adversaire, ses yeux lançant des éclairs de défi. Silver était entré et tenait dans sa main une pomme qu'il lui tendit.

« Tu n'as pas mangé depuis des heures, prends donc quelque chose.

Jim refusa le fruit et demanda avec mépris.

— Où sont vos sous-fifres ?

— Ils ont fort à faire avant le lever du jour. On commence les recherches au petit matin ! répondit le pirate avec un ton joyeux, presque chantant. Toujours pas décidé à rejoindre l'aventure ?

— C'est pour ça que vous m'avez enlevé ? Vous désirez tellement m'avoir dans votre équipe ? Il demanda, cherchant la vérité dans les yeux de Silver.

— Je ne suis pas idiot, mon garçon. Il me fallait bien quelque chose à marchander avec la grenouille si les choses tournaient mal !

Entendant cela, le visage de Jim prit une expression de dégout.

— Moi qui pensais que nous étions amis… Comment ai-je pu me laisser manipuler aussi facilement ?

— Je suis peut-être monté sur ce navire pour m'emparer du trésor, mais pour le reste je n'ai pas menti. Notre amitié peut continuer Jim, si seulement tu voulais bien arrêter avec tes principes ennuyeux !

— Votre amitié ne m'intéresse plus ! cracha-t-il avec rage.

Silver ne put s'empêcher de ricaner. — Oui… c'est ce que j'ai cru comprendre, hier soir… »

Le coup de poing partit instantanément, sans que Jim ne puisse se contrôler. Sous la violence du choc, Silver recula et le perroquet effrayé prit son envol, quittant la grotte d'un battement d'aile. Le pirate se caressa doucement la mâchoire, vérifiant que rien n'était cassé, et se redressa sur sa béquille. Le prisonnier était conscient d'avoir été trop loin, et il attendit les représailles avec des sueurs froides.

« Alors ça, Jim ! »

Le regard brillant de rage, Long John attrapa le garçon par le col et l'envoya contre la paroi de la grotte qu'il heurta avec force, la douleur lui coupant le souffle. Reprenant ses esprits, il sentit sa propre colère envahir tout son corps. Il se redressa et revint à la charge, mais le pirate prit son poignet et lui fit une prise qui l'envoya par terre. Il laissa le garçon se relever, pensant qu'il était calmé mais celui-ci répliqua de nouveau et Silver dû saisir ses deux poignets pour éviter qu'il ne l'attaque une nouvelle fois. Jim semblait guidé par la rage mais le pirate, malgré sa béquille, était toujours le plus rapide.

« Calme toi, voyons ! Tu vois bien que ce que tu fais ne sert à rien ! »

Mais le jeune homme continuait de se débattre et Silver fini par le plaquer contre la paroi froide de la grotte. Il ne lâcha pas ses poignets et de sa main libre enserra le cou de son prisonnier, sa béquille solidement calée sous son bras.

« Arrête maintenant, si tu ne veux pas lâcher ton dernier soupir dans cette grotte ! »

Sentant la main de l'homme qui l'étouffait de plus en plus, Jim n'eut d'autre choix que de se calmer et bientôt, ils n'entendirent plus que leurs souffles saccadés résonner dans la caverne.

Ils se regardèrent fixement pendant de longues secondes, leurs yeux lançant des éclairs. Jim eut alors tout le temps de contempler le pirate qu'était devenu son mentor. Long John était menaçant, mais aussi terriblement séduisant sous sa vraie nature. Comment pouvait-il penser cela en cet instant si critique ? Comment pouvait-il encore sentir son cœur, palpitant avec autant d'ardeur, en sentant son ennemi si prêt de lui ? Sans même qu'il ne puisse l'empêcher son désir, encore indomptable, s'empara à nouveau de son corps et la lueur dans son regard changea. Et bien sûr cela n'échappa pas à Silver, dont le comportement devint tout de suite plus malicieux.

« Jim, tu es encore tellement jeune…, murmura-t-il de la manière la plus exquise qui soit, tellement esclave de tes émotions…

— Non, réussi à répondre le jeune homme avec défi.

— Non ? Permets-moi d'en douter… »

Entravant toujours ses poignets, le pirate prit d'assaut son cou, léchant mordant et suçant chaque parcelle de la mâchoire à la clavicule. Jim se débattit d'abord, avec toute la force qu'il pouvait rassembler, essayant de le repousser. Mais plus il luttait, plus son propre corps trahissait son plaisir. Ses membres refusaient de suivre ses ordres, comme envoûtés par les lèvres de l'homme qu'il avait tant admiré. Il se tortilla, essayant d'échapper à la chaleur qui allait le consumer à nouveau mais c'était en vain. Long John était trop expérimenté, ses gestes trop parfaits, pour pouvoir rester de marbre sous ses caresses.

« John… » murmura-t-il faiblement. Il se maudit pour l'avoir laissé échapper.

Le pirate remonta ses lèvres et les arrêta juste devant les siennes, assez proche pour qu'il puisse sentir leur chaleur, mais sans pouvoir y goûter.

« Allez Jim, cesse de te cacher derrière ta fierté… Dis-moi ce que tu veux… »

Le garçon resta silencieux mais cette fois, Silver n'avait pas besoin de sa réponse pour ressentir le désir de son prisonnier. Il réduisit l'infime écart qui séparait leurs lèvres, dévorant sa bouche avec appétit. L'homme avait un goût prononcé qu'il devina être du rhum, et loin de le dégouter cette sensation excita Jim encore plus. Mais que faisait-il, bon sang ? Long John l'avait trahi, ses amis étaient prisonniers, voire pire, et pourtant il se tenait, encore une fois, totalement à sa merci. Dans un soudain accès de lucidité, il lui mordit violemment la lèvre et le pirate rompit le baiser. Du sang s'écoula légèrement de la blessure mais Silver ne sembla pas du tout contrarié.

« Décidément, t'aimes bien mordre, pas vrai ? C'est pas ça qui me dérange, crois-moi !

— Je vous arrache la langue, la prochaine fois !

— Vraiment ? Voyons un peu ça ! »

Dans un geste provocateur il l'embrassa une seconde fois, prenant tout le temps de voir si le garçon mettait sa menace à exécution. Mais il n'y eut rien d'autre que des gémissements et Silver sentit qu'il touchait presque au but. Finalement, il relâcha les lèvres de son élève et lui murmura d'une voix emplit de douceur :

« Jim, accompagne-nous demain. Trouvons le trésor et rentrons en Angleterre, ensemble. Je te promets la connaissance. Je te promets la liberté. La vie dont tu as toujours rêvé, loin des sermons et des jugements. »

Reprenant son souffle, le jeune homme fut surpris d'entendre ces paroles. Long John avait gagné, le trésor était presque dans ses poches, pourquoi tant insister pour le faire venir avec eux ? Il vit dans ses yeux briller la même lueur que lorsqu'ils avaient été seul, sur le navire. Cette fois ce fut son esprit qui commença à faiblir, submergé par ses sentiments, tandis que Silver poursuivait :

« Plus de chaînes, plus d'entraves. Juste l'océan, et tout l'or que ton cœur désire. Je peux te donner tout ça.

— John… je ne… »

Le pirate reprit sa bouche un instant, le faisant taire. Jim avait envie de lui demander pourquoi. Pourquoi continuer de le tourmenter alors qu'il venait de briser leur amitié, leur relation ? À quoi jouait-il ? Ou bien, était-il sincère ? Silver souhaitait-il vraiment avoir son élève à ses côtés ? Son cœur s'accrocha à ce fol espoir et il ne parvint plus à réfléchir correctement. Son mentor quitta ses lèvres, puis acheva tendrement :

« Viens avec nous, Jim. Viens avec moi. »

Cette fois, ce fut Jim qui l'embrassa, complètement hypnotisé par ses caresses et ses propos. Il sentit monter le désir qui n'était pourtant pas le bienvenu en ce moment. Mais la chaleur du corps de Silver contre le sien, le goût de ses lèvres, la douceur de ses paroles… Tout cela était bien trop fort.

« John… Je veux…

— Qu'est-ce que tu veux, Jim ?

— Je veux seulement toi… »

Il céda finalement, les mots franchissant maladroitement ses lèvres comme une confession involontaire. Une fois encore, le pirate avait obtenu ce qu'il désirait. Il put enfin lâcher les poignets de son prisonnier qui l'entoura immédiatement de ses bras, se rapprochant encore plus de son amant. La paroi de la caverne lui offrait un certain confort et le maintien nécessaire pour ne pas glisser. D'un geste, Silver saisit le jeune homme par les fesses et celui-ci entoura les jambes autour de la taille, offrant au pirate plus d'équilibre.

Les tissus furent retirés et Jim était tellement excité qu'aucune préparation n'était nécessaire. Long John le pénétra sans attendre, faisant crier le jeune homme instantanément. Le pirate captura à nouveau ses lèvres pour le faire taire, sa langue caressant délicieusement la sienne. Un court instant, Jim eut l'impression de se retrouver dans la cale, sur la proue, dans des endroits où lui et John avaient été seuls et où il avait été heureux. Dans leurs regards brillaient le même désir ardent, la même tendresse qui les avaient possédés, encore quelques heures auparavant. Le rapport fût intense et plutôt bref, les deux étant trop excités pour tenir bien longtemps. Pendant quelques minutes, seuls leurs souffles et leurs gémissements résonnèrent dans la grotte puis l'orgasme survint de manière presque bestiale.

Après quelques secondes, Jim sentit les bras de Silver le lâcher et il glissa lentement sur le sol rocailleux, ses jambes encore engourdies par la position. La chaleur de l'extase disparut, rapidement remplacé par une vague de honte et de dégoût qui le submergea. Comment avait-il pu s'abandonner ainsi au plaisir, malgré tout ce que le pirate avait fait ? Comment avait-il pu se laisser dominer encore une fois par ses désirs, alors même que l'homme face à lui incarnait tout ce qu'il devait détester ? Ses pensées tourbillonnaient dans un mélange de rage, de confusion et de désespoir. Il se sentit sale, trahi non seulement par Silver, mais maintenant par lui-même.

« Tu devrais songer à dormir un peu, mon garçon, lâcha Long John qui finissait de se rhabiller. La journée qui arrive risque encore d'être très longue ! »

Voyant l'expression de rage de son prisonnier il leva les yeux au ciel.

« Quoi maintenant, Jim ?

— Cela ne change rien, je ne serais jamais de votre côté ! lâcha-t-il en se rhabillant également.

— Oh, pour l'amour de… ! »

Sur le point de s'énerver, Silver sembla se raviser. Qu'est-ce qu'il croyait, que Jim allait finir par devenir un pirate pour rester à ses côtés ? Mais allons, à quoi pensait-il ?

« Ça ne fait rien, finalement, déclara-t-il. Tu as fait ton choix, après tout ! »

Laissant Jim finir de se rhabiller, il allait quitter les lieux lorsqu'il se retourna.

« J'ai failli oublier ! J'étais venu pour te demander de me donner ta boussole, pour qu'on puisse se repérer sur cette île. Mais compte tenu des circonstances, je suis allé la chercher moi-même. »

Il sortit le précieux objet de sa poche et Jim comprit qu'il venait de la lui voler dans ses vêtements. Furieux, il lui profana de nombreux noms d'oiseaux alors que le pirate ressortait d'un pas décidé de la grotte.