Les hommes s'étaient remis en route dès que les rayons du soleil avaient pointé leurs lumières, baignant l'île d'une teinte rosée. L'archipel semblait plutôt vaste et majoritairement rocailleux. De sinistres montagnes, dépourvues de neige, s'élevaient haut dans le ciel et le sable s'étalait à perte de vue. L'île semblait également contenir de la végétation, mais malheureusement les pirates se dirigèrent plutôt vers les montagnes, abandonnant derrière eux la mystérieuse et luxueuse jungle. Après une petite heure de marche sur un sentier rocheux, ils croisèrent dans un détour un grand arbre sinistre et mort depuis longtemps. Jim et les autres pirates furent saisi d'effrois lorsqu'ils remarquèrent les nombreux corps pendus à ses branches. Ils étaient tellement décomposés qu'il ne restait plus que les squelettes et quelques morceaux de tissus qui pendaient tristement. Le perroquet de Silver se posa sur une branche, seule touche colorée de cette sinistre vision.
« C'est le vieux Flint qui les a pendus ici après les avoir occis, pour indiquer la piste de son trésor, expliqua Silver avec un rictus. Elle avait un certain sens de l'humour, cette vieille canaille !
Le bouc En-Tiens-Une-Couche se mit à frémir.
— C'est… c'est un signe ! L'endroit est maudit !
Le reste des pirates chuchotèrent entre eux, peu rassuré mais John les fit taire d'un geste.
— Il va falloir arrêter d'imaginer des signes et des malédictions partout, bande d'imbécile ! La seule chose que vous devez craindre ici, c'est moi ! Et vous n'aurez pas besoin de voir des signes pour ça ! »
Comme pour appuyer ses dires, il désigna les deux pistolets accroché à sa ceinture et ses hommes déglutirent. John était en effet le seul à posséder ces armes à feu redoutables. Il sortit de sa poche la carte au trésor et la boussole de Jim qu'il tendit au muppet.
« Tu nous ouvre la route. Et fais attention à cette boussole, on en a qu'une… ajouta-t-il en lançant au passage un bref regard à son prisonnier. Alors, où devons-nous aller ? »
En-Tiens-Une-Couche prit les objets et commença à se repérer maladroitement. Le muppet semblait néanmoins savoir lire, puisqu'il commença à réciter après quelques secondes :
« Tourner à droite à l'arbre des morts, puis poursuivre sur dix kilomètres et prendre à gauche après 500 mètres, au rond. Point ! »
Il se tourna vers ses coéquipiers, apparemment fier de lui, mais un des hommes grogna :
« Au rond… quoi ?
— Point, abruti ! Ça veut dire que c'est fini ! »
Ils se remirent en route, non sans être un peu intrigués par cette carte et ses étranges directives…
Ils marchèrent encore une bonne heure, longeant un sentier de montagne dont la roche grisâtre rendait l'excursion sinistre. Jim était épuisé, la faim le tiraillait terriblement et il regretta de ne pas avoir touché à la pomme de Silver, la nuit dernière. Le pirate se retournait de temps en temps vers lui et le garçon lui répondait avec un regard chargé de mépris. Depuis la caverne, les deux ne s'étaient plus échangé un seul mot. Finalement En-Tiens-Une-Couche s'arrêta devant ce qui semblait être un mur de pierre arrondie recouvert de mousses et de lianes desséchées.
« C'est là ! On y est j'en suis sûr ! bêla-t-il surexcité à ses compagnons.
— Qu'est-ce tu racontes ? Tu vois pas qu'c'est une impasse ! lança Merry.
— Non, c'est un piège ! La malédiction de Flint va s'abattre sur nous ! » déclara un autre pirate.
Jim soupira intérieurement devant leur crédulité. C'était cela, les pirates sanguinaires qui alimentaient son imagination depuis des années ? Un ramassis de dégénérés ? Subitement à bout de patience, Silver dégaina son épée et tout le monde recula.
« Je vais vous montrer ce que je pense de votre malédiction, bande de pleutre ! »
En quelques gestes, les lianes tombèrent sous ses coups, révélant l'entrée d'une caverne qui s'enfonçait dans la montagne. Retenant son souffle, il s'y engouffra suivi de Jim et du reste de la troupe. Ils eurent besoin de faire seulement quelques pas pour arriver dans une grande cavité ruisselante d'eau et dégageant une forte odeur pétrée. En son centre se tenait un immense cratère semblant avoir été creusé par la main de l'homme et contenant des dizaines de coffres. Devant le spectacle, les pirates se mirent à pousser des cris de joie. Seuls Jim et Long John restèrent silencieux.
« Regardez ! Le butin est là ! Même pas besoin de creuser !
— Hardis, les gars ! Le trésor est à nous ! »
L'écho de victoire des pirates résonna dans la caverne, mais il se mua rapidement en murmures de confusion lorsque les premiers couvercles furent soulevés. Les coffres, recouverts de poussières et de toiles d'araignées, étaient intégralement vides. Quelqu'un était passé avant eux, emportant avec lui le trésor, ainsi que leurs rêves. Ils restèrent alors quelques instants éberlués. Jim tourna la tête vers Silver et vit que celui-ci regardait ses coéquipiers d'un air inquiet, la main posée sur son pistolet. Le silence qui régnait était lourd, presque assourdissant, avant d'être brisé par des rugissements de colère et des accusations.
« Y a pas de trésor !
— On s'est fait avoir !
Le visage chargé de haine, Merry se tourna vers ses compagnons et lança :
— Silver nous a amené ici pour rien ! Il nous a manipulé avec ses belles paroles ! Ils se tournèrent tous vers le capitaine avec colère. Tu nous as menti ! On va te faire la peau ! »
Comme un seul homme, les pirates dégainèrent leurs épées et Long John, voyant que la situation lui échappait, se tourna vers Jim.
« Sauve-toi ! »
Mais le jeune homme resta sur place, abasourdi par l'ordre qu'il venait de lui donner. Silver l'attrapa par le bras et le poussa à l'extérieur, tirant au passage sur les hommes qui sortaient du cratère. Le bruit du coup de feu effraya Flint qui abandonna une nouvelle fois son maitre en s'envolant vers la sortie.
« Qu'est-ce que tu fais encore là ? Sauve ta peau ! » répéta-t-il alors que Jim était à l'extérieur.
Il sortit son deuxième pistolet et tira une nouvelle fois sur les assaillants, avant de le jeter à terre. Recharger prendrait bien trop de temps.
« Mais… pourquoi vous me laissez partir ? » le garçon ne pouvait s'empêcher de demander, malgré l'urgence.
Contre toute attente, le pirate l'embrassa, le laissant sans voix.
« Fais en ce que tu veux… » déclara simplement Silver, une lueur de regret dans ses yeux.
Puis il dégaina son épée et, prêt à défendre sa vie, disparut de nouveau dans la caverne, sa béquille claquant avec force sur la pierre. Jim, encore sous le choc, n'entendit alors plus que des bruits de lames et des rugissements de pirates. Il sentit ses jambes se mettre en mouvement presque par instinct, son corps agissant avant que son esprit ne puisse vraiment comprendre ce qu'il faisait. L'adrénaline le poussait à fuir, à s'éloigner le plus possible de cette caverne maudite.
Lorsqu'il s'arrêta enfin de courir, les bruits de la bataille étaient désormais hors de portée et il continua d'avancer plus lentement, résolu à rejoindre le bateau. Même si celui-ci était sous le joug des pirates, il préférait se faire prisonnier et avoir une petite chance de s'en sortir, plutôt que de finir ses jours sur cette île. Il entendit un croassement derrière lui et s'aperçut que Flint l'avait suivi, se posant paisiblement sur son épaule.
« Qu'est-ce que tu fiche ici, toi ? Ouste ! » Il fit un geste brusque mais l'oiseau se contenta de piaffer de nouveau, bien à l'aise sur son nouveau perchoir.
« Fais comme tu veux… » soupira Jim.
Sa marche fut longue, et il eut enfin le temps de rassembler ses pensées. Il pensa d'abord à ses amis, et les autres camarades encore fidèles. Y avait-il une chance, même infime, pour qu'ils soient encore en vie ? Ils avaient passés des semaines aux cotés de ces pirates, peut-être leur avaient-ils laissé la vie sauve, par sympathie ou au moins par pitié ? S'accrochant à cette idée folle, il commença ensuite à réfléchir à un plan. D'abord inquiet devant leur nombre et leurs figures féroces, Jim avait été rapidement moins impressionné par les pirates, avec leurs peurs exagérées des malédictions.
« John n'avait pas menti, ses hommes ne semblent vraiment pas être des lumières… »
Au final, le seul que Jim craignait réellement, c'était bien son ancien mentor. Trop intelligent, trop rusé, et c'était bien cela qui le rendait si dangereux. Son cœur se serra. Comment avaient-ils pu passer d'ami à ennemi, en à peine quelques heures ? Mais étaient-ils vraiment ennemis ? John ne venait-il pas de le sauver de sa horde de pirates en colère ? Était-ce par simple nostalgie de ce qu'ils avaient été, ou bien parce que peut-être, John était réellement attaché à lui ?
Il ne savait même plus s'il devait être inquiet de son sort ou non.
« Et toi, fit-il en caressant la tête de l'oiseau, tu es ici parce que tu m'apprécie ou parce que ton maitre est mort ? »
Pour toute réponse, Flint lui mordilla les doigts.
Après une bonne heure de marche, le sol rocailleux laissa peu à peu place à une terre plus meuble, parsemée de racines et d'herbes grasses. Puis enfin, Jim atteignit la partie tropicale de l'île. Cette délimitation semblait être la frontière entre la vie verdoyante et la mort qu'il venait de quitter, et il lâcha un long soupir de soulagement. Smollett avait vu juste, la jungle était envahie par divers arbres fruitiers et il put enfin calmer son ventre qui grondait depuis plusieurs heures. Il goûta un long fruit qu'il ne connaissait pas, à l'épaisse peau jaunâtre, mais dont la chair fondante avait un goût sucré et absolument exquis. Après plusieurs minutes de repos, il entendit tout à coup des voix s'élever d'un peu plus loin à l'Est, comme une sorte de chant tribal. Intrigué, il décida d'aller voir de plus près, inquiet de tomber à nouveau sur des pirates. À mesure que les voix se rapprochaient, il devint de plus en plus discret et fit même les derniers mètres en rampant. Il atterrit alors dans ce qu'il semblait être une clairière, et ce qu'il vit le laissa sans voix.
L'île n'était pas déserte ! Dans la clairière se tenait une véritable tribu de cochons muppets, vêtu de fleurs et feuilles tropicales colorés, et arborant une espèce de peinture tribale sur le visage. Ils dansaient en cercle, leur grognements mélodieux formant une sorte de chant tribal étrange. Des huttes en feuilles de palmier recouvraient la clairière ainsi que l'orée de la forêt, et au milieu, sur ce qui semblait être la place du village, se trouvait…
« Capitaine ! Gonzo ! Rizzo ! »
Jim sentit une vague de soulagement l'envahir en voyant ses trois compagnons ligotés à un poteau. À deux doigts d'être dévoré, d'après l'énorme marmite en terre cuite qui chauffait non loin, mais bien vivants !
« Je ne vous laisserai plus tomber, » promit-il en silence.
Sa joie fût de courte durée, cependant, lorsqu'il vit deux cochons saisir le capitaine. Heureusement, ils se contentèrent d'emmener le capitaine hors de vue en passant devant la marmite qui continuait de frémir. Un seul problème à la fois… Toujours à plat ventre, il poursuivit sa progression et s'approcha doucement mais surement de ses amis, dont les gémissements parvinrent à ses oreilles.
« Mais comme ze regrette le bon vieux temps à l'auberze ou on était en sécurité en manzeant des bons repas chauds ! se lamentait le rat.
— Et bientôt, c'est nous qui serons mangés… ironisa Gonzo.
— Quel malheur ! Pourquoi ça doit touzours m'arriver à moi ? » Levant les mains au ciel, Rizzo s'aperçu que plus aucune corde ne le retenait au poteau. « Oh bah regarde, les liens ils sont tombés tous seuls !
— Ça va, les amis ? chuchota Jim, faisant lâcher un petit cri de surprise aux deux compères tandis qu'il s'occupait de détacher Gonzo.
— Jim ! On est si content de te voir ! Comment tu as fait pour t'échapper ? commença le muppet. Et pourquoi tu as le perroquet de Silver sur l'épaule ?
— Les sangliers ! Ils détiennent le capitaine, Zim ! ajouta Rizzo avec drame.
— C'est une longue histoire. Venez, nous allons le sortir de là, répondit simplement le garçon avant de s'éloigner en compagnie de ses deux compagnons. Il faut retourner au bateau, vous avez un canot ?
— Oui ! Il est pas très loin, sur la plage là-bas ! »
Ils prirent alors leurs jambes à leur cou, priant pour qu'aucun cochons ne s'aperçoivent trop vite de leur disparition.
« Vous croyez qu'ils vont remarquer qu'il manque la moitié du dîner ? » lança Rizzo en jetant un regard nerveux par-dessus son épaule.
Puis ils ralentirent l'allure lorsqu'ils furent sûr d'être hors de vue de ces muppets cannibales.
« Alors, que s'est-il passé depuis mon départ ? demanda Jim, une fois hors de danger.
— Le capitaine avait un super plan contre les pirates ! expliqua Gonzo. Malheureusement, ton enlèvement n'était pas prévu dedans ! Il était furieux que Silver t'ai kidnappé et il a voulu se lancer seul à ta recherche !
— Vraiment ? »
En entendant cela, Jim ressentit plus de sympathie à l'égard de Smollett. Il n'avait pas hésité à se jeter dans l'inconnu pour aller le chercher ! Il s'était trompé. Loin d'être un chef pirate, sous son air sévère et ses yeux globuleux, se cachait une grenouille juste et loyal envers ses hommes.
« Gonzo et moi, on s'est proposé pour l'accompagner ! poursuivit Rizzo, fier de lui.
— Je me suis proposé et je t'ai obligé de nous accompagner, sinon tu restais sur le bateau caché dans ton tonneau de pomme ! Mais on a à peine posé le pied sur l'île qu'on s'est fait attaquer par cette tribu de cochon !
— Oué et maintenant le capitaine va finir en cuisse de grenouille ! le rat émit un petit rire. T'as compris ? Parce que c'est une grenouille !
— Maintenant Jim, qu'est-ce qu'on fait ? Où sont les pirates ?
— On a trouvé la cachette de Flint, mais le trésor avait disparu. Ils se sont mutinés contre Silver et… j'en ai profité pour m'enfuir. Nous allons retourner au bateau et délivrer les officiers. Les pirates ont pris le contrôle du navire, j'espère que Trelawney et les autres sont en vie. Puis on reviendra délivrer le capitaine !
— Super plan, Jim ! »
Les deux amis hochèrent la tête avec entrain. En les regardant, il sentit la culpabilité lui tortiller les intestins.
« Je m'excuse encore une fois, mes amis, murmura-t-il finalement, je vous ai complètement abandonné durant ce voyage. Mais, Long John…
— …est un pirate qui t'a monté la tête avec ses histoires et ses belles phrases ! acheva Gonzo, compréhensif. Ça aurait pu arriver à n'importe qui d'entre nous ! Mais maintenant nous sommes ensemble et on se protègera quoiqu'il arrive !
— Oui ! Je ne me laisserais plus berner !
— Bah moi ze vais pas me répéter, ze voulais pas venir à la base ! répliqua Rizzo. Mais au final, ça reste une belle aventure ! Si on ne compte pas les pirates. Et la tempête. Et les cochons.
— On a compris, Rizzo, merci ! »
Ils ne purent s'empêcher de rire, le cœur plus léger, et poursuivirent le trajet jusqu'à la côte main dans la main, Flint volant paisible autour d'eux. Mais arrivé sur la plage ils constatèrent que le canot gisait lamentablement sur le sable, complètement détruit et criblé de lances tribales. Les cochons avaient saboté leur seul moyen de transport.
« Nous voilà bien… murmura Jim en s'asseyant dans l'herbe, contemplant l'Hispaniola au loin, hors de portée. Qu'allons-nous faire, maintenant ? Nous n'allons quand même pas nager jusqu'au navire…
— Nazer zusqu'à épuisement pour arriver dans un bateau rempli de pirates… tu m'excusera mais non merci ! »
Il ne répondit pas. Il venait d'apercevoir un canot qui se rapprochait du rivage et se releva, n'en croyant pas ses yeux.
« Monsieur Arrow ?! »
L'officier muppet débarqua alors sur terre en posant ses rames et les trois compagnons l'entourèrent avec joie, saluant son retour.
« Nous vous croyons mort, Monsieur ! déclara le jeune homme avec entrain.
— Mort ? Pas du tout ! La dernière chose dont je me souvienne, c'est que je testais ce canot après que Long John m'a fait gouter son délicieux Plum-cake, pour voir s'il ne serait pas défectueux. Ça fait des heures que je rame en espérant revenir au bateau ! Si vous voulez mon avis, Monsieur Silver met trop de rhume dans ces gâteaux, je le soupçonnerais presque d'avoir fait exprès ! »
« L'explication » fut suivie d'un silence gênant.
« Z'ai pas tout compris… dis Rizzo.
— Monsieur Arrow ! Les pirates ont pris possession du bateau, nous devons le leur reprendre ! poursuivit Jim avec précipitation.
— Ah, ils ont fini par se manifester ? Je veux bien vous aider, mais nous ne sommes que quatre et sans arme. Il nous faudrait au moins un plan ?
— Une chose à la fois ! Retournons au bateau d'abord, puis nous réfléchiront à la suite. »
Les quatre compagnons échangèrent un regard entendu. Ils étaient peut-être peu nombreux, mais ils partageaient la même résolution : l'Hispaniola devait revenir entre leurs mains. Ils montèrent sur le canot et entreprirent de se rapprocher du vaisseau perdu. Celui-ci semblait bien silencieux et ils se demandèrent si les pirates étaient toujours à bord. Alors qu'ils se glissaient silencieusement dans la cale par un hublot ouvert, Jim ne pouvait s'empêcher de sentir une pointe d'appréhension. Les brigands devaient être armés, et le moindre faux pas pourrait ruiner leur unique chance de reprendre le contrôle du navire.
Trelawney et les trois officiers étaient tous dans la cale, ligotés et bâillonnés, ainsi qu'une petite poignée de marin qui n'avaient pas juré fidélité à Long John. Ils n'étaient surveillés par personne, et ils purent les délivrer en un instant.
« Jim ! Gonzo, Rizzo ! Quel soulagement de vous voir ! lança Trelawney en se massant les poignets. Les pirates sont tous là-haut !
— Pas si fort ! houspilla Arrow. Combien sont-ils ?
— À peine une demi-douzaine. Ils nous sont tombé dessus sitôt le capitaine partis avec Gonzo et Rizzo ! Ils s'étaient emparés de la réserve d'arme et on a eu aucun moyen de se défendre !
— Sinon, croyez-moi qu'on en aurait dégommé quelques-uns ! » ajouta un officier avec rage.
Tandis que les hommes faisaient le point sur la situation, Jim regardait autour de lui, réfléchissant à toute vitesse. Les pirates étaient armés, eux non. Ils devaient donc ruser pour reprendre l'avantage.
« Comment retourner la situation à notre avantage ? Souviens-toi des enseignements de John … » pensa-t-il.
« En tout cas, Monsieur Arrow, poursuit Trelawney, je suis encore agréablement surpris de vous revoir en vie ! Nous vous pensions tous mort !
— Ça oui ! ajouta un officier. S'il n'y avait pas eu nos trois mousses avec vous, j'aurais vraiment cru en un revenant ! »
Jim tiqua soudain au mot « revenant », et l'idée lui apparut comme une évidence. Il se tourna vers ses amis, le sourire aux lèvres.
« Mais oui ! Voilà ce que nous allons faire ! Nous allons leur faire une belle frayeur !
Les hommes se tournèrent vers lui sans comprendre et il poursuivit :
— J'ai un plan qui pourrait fonctionner ! On m'a toujours dit qu'il fallait observer les faiblesses de mes ennemis. D'après ce que j'ai pu voir sur cette bande de pirates, c'est que sont juste que des brutes sans cervelles et superstitieux. Nous allons nous servir de cela pour reprendre le bateau ! Dites voir : il nous reste de la farine ? »
Sur le pont, les quelques pirates qui étaient restés à bord se reposaient paisiblement. Ronflant avec force ou vidant les bouteilles de rhum que Silver n'avait pas jeté, ils étaient à mille lieux de se douter de la libération des prisonniers. Arrow surgit silencieusement de la cale, sortant la tête avec lenteur. Recouvert d'algues et de farine qui lui donnait un teint blafard, il semblait tout droit ressurgir des eaux et de la mort. Il s'adressa aux pirates avec une voix lugubre.
« Maudits ! Soyez tous maudits ! Je suis le fantôme de Samuel Arrow ! Et je reviens vous hanter ! »
Se réveillant en sursaut les pirates, d'abord incrédules, se décomposèrent de terreur en reconnaissant le second.
« Un… un fantôme ! » ils balbutièrent. Puis ils poussèrent des cris de terreur et, enjambant les balustrades ou sautant depuis les vergues, rejoignirent la mer avec un bruit sourd. Arrow et ses alliés poussèrent des cris victorieux, s'équipant férocement avec les épées abandonnées par leurs anciens propriétaires.
« Et maintenant qu'on a repris le bateau, que faisons-nous ? demanda Trelawney au milieu du joyeux raffut.
— Il nous faut s'approcher de l'île, nous n'avons pas assez de canot pour débarquer tous ensemble.
— Il nous faudrait le capitaine pour manœuvrer le navire, mais il est retenu sur l'île par des indigènes ! répondit Gonzo.
Les officiers se creusèrent la cervelle et Jim risqua alors.
— Je pourrais donner les directives pour le manœuvrer…
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Il me semblait que c'était votre première traversée, Monsieur Hawkins ? souleva Arrow.
— Ça l'est. Mais durant le voyage, Silver m'a appris à naviguer.
— Long John ? Et vous feriez confiance aux conseils de ce traitre ?
— Eh bien oui ! répliqua le jeune homme avec conviction. Bien que Silver soit le plus méprisable des malfrats, il m'a appris de nombreuses choses durant la traversée ! »
Les officiers étaient dubitatifs, mais Jim ne se dégonfla pas et poursuivit.
« Quelle autre possibilité avons-nous ? Nous devons retourner sur l'île délivrer notre capitaine, ou alors attendre patiemment la mort sur ce bateau !
— Et comptez pas vous installer sur l'île, elle est infestée par les cannibales ! rajouta Rizzo.
Les hommes s'échangeaient des regards encore incertains, lorsque soudain Arrow prit la parole.
— Je vais vous faire confiance, Monsieur Hawkins. Et vous savez pourquoi ? Parce que j'ai toujours senti que vous aviez l'âme d'un vrai marin. Et le capitaine le pense aussi ! »
Le reste de l'équipage approuva à son tour, puis tous se tournèrent devant leur nouveau capitaine, semblant attendre ses ordres. Le garçon jeta un œil au perroquet, toujours juché sur son épaule.
« Et toi, qu'est-ce que tu en dis ?
Flint pencha la tête avec entrain, comme pour approuver ses dires.
— Eh bien alors, levons l'ancre ! cria Jim.
— Levez l'ancre ! ordonna Arrow et un marin s'exécuta.
— Et hissez les voiles ! cria-t-il à nouveau avec un grand sourire.
— Hissez les voiles ! ordonna une nouvelle fois Arrow et les autres se mirent à la tâche.
— Et vous, vous prendrez la barre ! fit le garçon à Trelawney.
— À vos ordres, Monsieur Hawkins ! répondit l'ours, apparemment ravi de pouvoir manœuvrer l'imposant vaisseau de son papa.
— Nous allons nous rapprocher de l'ile et sauver le capitaine ! »
Les passagers du bateau approuvèrent avec joie et bientôt celui-ci avançait vers la côte à toute allure. Gonzo se tourna vers son ami.
« Alors Jim, ce n'est plus un rêve désormais, te voilà devenu capitaine !
— Ce n'est que le début, Gonzo ! répondit le jeune homme avec le regard brillant de détermination. Repartons à la conquête de l'île ! »
