L'Hispaniola faisait le tour de l'île depuis une bonne heure, longeant les côtes et évitant les récifs. Les hommes voulaient absolument trouver un moyen d'accoster au plus près de la tribu sauvage pour délivrer le capitaine. Jim, armé d'une longue-vue, ne quittait pas les terres des yeux. Guettant un endroit propice pour accoster, il aperçut enfin une plage entourée de montagne et traversée par une rivière, avec plus loin une caverne semblant contenir du matériel. Il reconnut le camp des pirates.
« Là-bas ! lança-t-il à ses amis. Je connais cette plage, rapprochons-nous le plus possible !
— C'est quoi là-haut sur la falaise ? » demanda Gonzo, pointant du doigt une colonne de fumée s'élevant un peu plus loin.
Jim amena sa longue-vue à l'endroit indiqué et remarqua un feu de camp. Mais il fut saisi d'effroi lorsqu'il aperçut le capitaine suspendu à un arbre par les pieds avec un autre muppet.
« S'ils tombent, ils seront tués ! Nous n'avons pas le temps, il faut aller vers les récifs !
— Droit sur les récifs ! cria Arrow, toujours docile.
— Sur les récifs ? s'exclama l'officier qui tenait la barre. Vous voulez nous faire échouer ?
— Observez le niveau de la mer ! Nous sommes à marée montante ! Les récifs ne nous toucheront pas, il faut en profiter maintenant ! » ordonna Jim.
Peu rassuré, l'officier fit néanmoins confiance au jeune capitaine et rapprocha le plus possible l'Hispaniola. Ils furent bientôt si près que tout le monde reconnut Smollett, suspendu par les pieds au-dessus d'eux.
« Et qui est la demoiselle avec lui ? demanda un officier.
— On s'en moque, il ne faut pas perdre de temps ! Nous avons des filets de pêche ? Apportez le plus grand par ici, il faut anticiper leur chute ! »
Alors que le bateau se rapprochait de plus en plus, frôlant presque les murs rocheux de la falaise, ils firent descendre un grand filet de pêche à tribord, espérant que celui-ci freinait leur chute lorsqu'ils tomberaient. Il se passa plusieurs secondes insupportables, puis la corde finit par casser et ils retinrent tous leur souffle. Les deux muppets firent une chute vertigineuse qui sembla durer une éternité. Mais l'équipage du vaisseau avait visé juste et ils tombèrent sur le filet de pêche, sains et saufs. Des cris de victoire retentirent sur le pont. Les marins se bousculèrent pour accueillir les rescapés, des sourires éclatants sur tous les visages.
« Bienvenue à bord, Capitaine Smollett ! cria Jim avec joie.
— Et bienvenue à votre nouvelle amie ! » rajouta Arrow avec amusement.
— C'est Miss Benjamina Gunn, Monsieur l'Aigle ! lança la cochonne en dégageant les boucles blondes de son visage.
— Miss… Benjamina ? L'amour perdu du Capitaine ?
— En personne ! »
Tandis qu'Arrow restait sans voix devant ce formidable hasard du destin, Smollett remercia l'équipage fidèle et, après avoir repris ses esprits, se tourna vers Jim.
« Monsieur Hawkins, vous avez commandé le bateau à vous seul ? demanda-t-il, impassible.
— Oui Monsieur… avoua le jeune homme. Toutes mes excuses mais je…
— N'en dites pas plus. Jim, vous pouvez être fier de vous. Contrôler un navire aussi parfaitement pour votre première expérience… vous avez là un véritable talent.
Jim ne put retenir son émotion devant les mots du capitaine.
— Merci, Monsieur ! » s'exclama-t-il avec bonheur.
Les hommes approuvèrent et l'euphorie était à son comble lorsque Jim demanda brusquement, en s'apercevant que tout l'équipage était sur le pont.
« Une minute, est-ce que quelqu'un tient encore la barre ? »
À deux kilomètres de là.
Le chemin menant au village tribal avait été rapide, les pirates commençant à s'impatienter fortement. Ils arrivèrent devant la hutte de la cochonne, aucunement dérangés par les autochtones qui n'osaient pas les attaquer de peur de se prendre un coup de feu. Long John pénétra dans la hutte et poussa un rugissement de victoire. Le trésor oublié de Flint était là, semblant presque attendre leur venue. De partout s'entassait des statuettes en or, des doublons espagnols par milliers débordant de coffres, des pierres précieuses, des bijoux et d'autres merveilles qu'ils ne purent compter tant elles abondaient. Les pirates explosèrent de joie, se serrant dans les bras, chantant ou dansant ensemble. Certains portèrent Silver en triomphe pour les avoir conduits jusqu'ici. Et leur chef put enfin savourer le succès de sa quête. Il était parvenu à retrouver le trésor du vieux Flint. Il était riche, et il serait bientôt libre et débarrassé de toute contrainte.
Tandis qu'ils étaient tous occupé à admirer et rassembler le trésor, John remarqua soudainement une émeraude, posée au milieu de nombreux minerais rutilants. Des pierres précieuses, il y en avait des centaines d'autres, mais celle-ci attira son attention. Elle était brute mais presque dépourvue d'imperfections, chatoyant d'un vert envoutant, et il la glissa discrètement dans sa poche avec un léger regret au cœur.
« Toi, fit-il à En-Tiens-Une-Couche qui se tenait non loin. Rend moi la boussole, tu serais capable de la perdre ! »
Ils ramenaient maintenant les coffrets étincelants de pièces et de pierres précieuses dans leur campement sur la plage. Trop heureux pour sentir la fatigue du trajet, leur attention fut soudain troublée par l'arrivée du bateau. Celui-ci était bien parvenu à l'endroit du rendez-vous, comme l'avait ordonné Silver le jour d'avant, mais le vaisseau semblait se rapprocher dangereusement de la plage. Aussitôt les pirates se mirent à paniquer.
« Regardez, le bateau ! Il file droit sur nous !
— C'est le vieux Flint, il revient pour nous tuer !
— Ou bien nos compagnons restés à bord ont vidés leurs bouteilles de rhum… » soupira Long John. Il sortit une longue-vue et la braqua sur le bateau, seulement pour constater qu'il n'y avait aucune trace de ses hommes.
« Où sont-ils tous passés ? marmonna-t-il.
— Vous entendez ? L'esprit de Flint s'est débarrassé d'eux ! Moi je reste pas une minute de plus ici ! »
Les pirates se dispersèrent en criant. Certains trébuchaient en s'enfuyant, d'autres tentaient de ramasser des poignées de doublons avant de disparaître dans les buissons, hurlant à pleins poumons. Silver se retrouva seul au milieu du trésor.
« Mais revenez, bande d'idiot, vous n'allez pas abandonner maintenant ? »
Il était furieux que rien ne se passe comme prévu, et en même temps, il ne put s'empêcher de ressentir une immense fierté. Il savait parfaitement qui était le responsable de ce retournement de situation.
« Jim Hawkins, je vois que tu n'as pas perdu ton temps… » murmura-t-il, un sourire aux lèvres.
Sur le bateau, la panique était à son comble et, malgré tous les efforts pour redresser la barre, celle-ci ne bougea pas et l'Hispaniola poursuivit sa course effrénée vers la plage.
« Que tout le monde s'accroche, nous allons être secoué ! » cria Jim.
L'arrivée sur la plage fut fracassante et la coque du bateau racla le sable pendant plusieurs mètres avant de s'arrêter brusquement. L'équipage, bien que brutalement balloté, tint bon mais Smollett, plus léger que les autres, fut propulsé hors du navire et atterrit sur la plage avec un bruit sourd. Flint quitta subitement l'épaule de Jim et celui-ci le suivit du regard, devinant qui le volatile s'apprêtait à rejoindre.
« Regarde Jim, les pirates sont déjà là ! s'exclama Gonzo. Et ils ont le trésor ! »
Recrachant le sable qu'il avait dans la bouche, Smollett se redressa et aperçu les ennemis. Ils avaient compris qu'aucune malédiction ne les menaçait et revenaient vers la plage d'un air agressif. Mais le pire danger était déjà là, en la personne de Long John. Flint se posa sur son épaule, apparemment ravi d'avoir retrouvé son maitre, et le pirate pointa son épée étincelante vers Smollett.
« Comme on se retrouve, capitaine, lâcha Silver avec un sourire mauvais. Décidément, la vermine est coriace…
— Il est désarmés ! s'exclama Arrow, toujours sur le bateau. Attrapez, mon Capitaine ! »
L'officier lança une épée à la grenouille qui s'en saisit, se mettant en position d'attaque.
« Maintenant nous sommes à arme égale, Silver !
Sans sourcilier, le pirate prit son arme à feu de l'autre main et la pointa vers la grenouille.
— Permettez-moi d'en douter !
— Allons, Silver, combattez-moi honnêtement ! Quelle image allez-vous donner à vos hommes, sinon ?
— Oh croyez-moi, ils sont capables de bien pire…
— Et Jim ? coupa le capitaine. Il est déjà bien déçu de votre trahison, vous souhaitez qu'il vous voit également comme une personne déloyale ? »
Long John ne put s'empêcher d'être surpris face à la déclaration du capitaine. Mais pour qui se prenait-il, ce sale crapaud, pour oser utiliser Jim contre lui ? Mais malheureusement, la perspicacité de Smollett fit mouche. Il rangea lentement son arme à feu, se préparant à poursuivre en combat singulier. Les deux capitaines se toisèrent un moment et la plage elle-même semblait retenir son souffle. Lorsque soudain Silver cria à l'attention de ses hommes, toujours derrière lui.
« Vous autres, reprenez le bateau et jetez-moi tout ce beau monde par-dessus bord ! »
Toujours dociles, les pirates se précipitèrent vers le bateau, épées à la main et poussant des rugissements féroces. Smollett tourna brièvement la tête vers le navire, et ce moment d'hésitation faillit lui coûter cher. La lame de Silver passa à un souffle de son épaule.
« Compagnons, il est l'heure de défendre chèrement vos vies ! » cria Arrow, voyant le flot de pirates escalader le navire comme une marée noire.
Le combat qui s'en suivit fut impressionnant. Les pirates étaient féroces et bien armés, mais leur manque de discipline et de stratégie joua en faveur de l'équipage. Gonzo, Rizzo et Benjamina s'entraidaient, compensant leur faiblesse au combat par leur union.
« Couvre-moi, Rizzo ! cria Gonzo en parant maladroitement un coup de lame.
— Et moi, qui me couvre ? répliqua le rat, esquivant de justesse un adversaire.
Benjamina poussa un soupir exaspéré et s'élança pour leur venir en aide.
— Eh ben quoi, vous n'avez appris aucune technique de combat durant le voyage ? lança-t-elle en frappant la lame d'un pirate, donnant assez de temps pour que Rizzo le touche à la jambe.
— On aurait bien voulu, mais le professeur avait dézà son chouchou !
La cochonne leva les yeux au ciel.
— Heureusement que je suis là pour vous sauver la mise ! »
Non loin d'eux, Jim envoya son premier adversaire au tapis, étonné de sa propre performance. Ses entrainements avec Silver n'avaient pas été vains ! Un peu plus loin, il vit Mayonnaise et En-Tient-Une-Couche et s'élança, ravi d'avoir une occasion de venger l'attaque sur ses amis.
« Ça, c'est pour Gonzo ! » Il donna un coup de garde sur la tête du homard, le faisant tituber. « Ça, c'est pour Rizzo ! » Il abattit violement son épée contre celle de la chèvre, qui se brisa en deux.
Puis il coupa la corde qui retenait un tonneau et celui-ci roula sur les pirates, les faisant se fracasser contre une balustrade en les assommant au passage.
« Et ça, c'est pour m'avoir menti ! »
Il s'avança vers les deux muppets inconscients et fouilla rapidement le bouc à la recherche de sa boussole, mais ses poches étaient vides. Où était-elle passée ? Un bruit de pas derrière lui le fit se retourner brusquement. Merry s'avançait lentement vers lui, son épée dansant entre ses doigts. Il semblait avoir une dent contre le jeune homme et était prêt à en découdre,
« Silver m'a dit qu'on devait t'laisser en vie… commença le pirate avec un sourire mauvais. Mais vu les circonstances ch'uis sûr qu'il m'en voudra pas de t'écorcher vif, morveux ! »
Il s'élança et son épée rencontra celle de son adversaire avec un fracas métallique. Le marin frappa violemment en premier, mais Jim para avec agilité, reculant pour mieux évaluer son adversaire. Ses coups étaient brutaux mais prévisibles. Le jeune homme esquiva un coup visant sa tête, se fondant sur le côté avec fluidité. Ses yeux ne quittaient pas les pieds du pirate, lui prédisant ses prochaines attaques avec une facilité presque impertinente.
« Regarde-moi dans les yeux, sale gamin ! lança Merry en tentant une nouvelle estocade, rapide mais imprécise.
— Tu devrais faire comme moi et appréhender mes mouvements ! se moqua Jim avec un sourire. C'est dommage qu'on ne t'a pas enseigné cela quand tu étais mousse !
— Que… Tu t'fous d'moi, en plus ? Tu vas voir ! »
Furieux, le marin chargea avec force en visant le torse du garçon. Mais Jim esquiva à la dernière seconde, profitant de l'élan de son adversaire pour se glisser derrière lui. Avant qu'il ne puisse réagir, le garçon frappa d'un coup sec contre la garde de son ennemi, la faisant voler de ses mains. Surpris par la perte de son épée il ne vit pas le genou de son adversaire arriver sur ses jambes et la béquille le fit tomber à terre, vaincu. Il se redressa et sentit à nouveau une lame froide contre sa gorge.
« Tu vas pas m'tuer, hein Jimmy ? supplia Merry, le ton subitement plus doux. On est des camarades, toi et moi ! »
Il lança un petit sourire à Jim qui abattit violemment sa garde sur la tempe de son adversaire en le faisant tomber au sol, inconscient.
« John a raison… Tu as vraiment une sale « gueule » ! »
Essoufflé mais victorieux, il aperçut le capitaine, toujours sur la plage à affronter Long John en combat singulier. La grenouille était douée, mais elle n'en restait pas moins une grenouille face à la rage et au talent du pirate. Un coup bien placé de l'ennemi lui fit perdre son épée, et il se retrouva désarmé face à son adversaire.
« Finalement, ce n'était pas une si mauvaise idée ce combat à la loyale… ! ricana Silver dont le visage affichait un sourire meurtrier.
— Vous savez… déglutit Smollett, la lame de Long John tout près de son cou. J'ai toujours pensé que la violence ne résolvait rien…
— Ah oui ? Je suis partisan du contraire ! » rétorqua le pirate et il leva sa lame, prêt à frapper.
D'un bond, Jim saisit une corde d'amarrage et s'élança sur la plage.
« Non ! »
Il s'interposa juste à temps entre les deux capitaines, sa lame rencontrant celle de Silver dans un éclat de métal. Surpris, le pirate recula en reprenant rapidement son équilibre et Jim se mit en position d'attaque, protégeant Smollett de son corps.
« Tuez le capitaine et il faudra me tuer également ! » rugit-il avec bravoure.
Silver ne put s'empêcher de sourire devant l'assurance de son élève. Il écarta doucement les bras, comme pour accepter le duel que lui proposait le jeune homme. Son épée et sa béquille dans chaque main, il se tenait immobile sur son unique pied avec un équilibre presque surnaturel.
« Bien, Monsieur Hawkins. Nous allons maintenant voir si mes leçons ont porté leurs fruits. En garde, Jim ! »
Reposant sa béquille il s'élança alors, sa lame fendant l'air et Jim esquiva de peu. Il n'eut pas le temps de se remettre en position que son adversaire attaqua une nouvelle fois et il dut plonger sur le côté pour éviter le coup mortel. Chaque attaque de Silver était précise et calculée, sa béquille suivant le moindre de ses mouvements avec une agilité déconcertante. Son handicap ne semblait même pas exister et le jeune homme peinait à suivre le rythme. Voici donc à quoi ressemblait un vrai duel avec Long John Silver : une leçon de combat impitoyable, qui ne laissait place à aucune erreur. La fatigue alourdissait ses bras, il s'essoufflait à chaque minute, mais il ne pouvait se permettre de baisser sa garde, pas maintenant. Chaque coup qu'il contrait semblait le rapprocher de l'épuisement total mais il continua de se battre, refusant de céder un pouce de terrain à son adversaire. Pour protéger ses amis et Smollett, il fallait qu'il soit à la hauteur. Pas seulement aux yeux de son ancien mentor, mais surtout aux siens.
Le combat dura à peine quelques minutes. Malheureusement, Silver était trop expert et Jim trop affaibli pour qu'il puisse rivaliser, et son ennemi l'envoya finalement mordre une dernière fois le sable de la plage. Le garçon resta un instant allongé, luisant de sueur et le souffle court. L'image de John, l'aidant à se relever après une de leurs leçons, flasha dans son esprit. Cette fois, la mort semblait être celle qui lui tendait la main…
« Dommage, Jim ! Il semblerait que tu aies encore besoin de quelques leçons… »
Mais alors que son ancien mentor s'avançait impitoyablement, Smollett s'interposa à son tour et menaça le pirate avec son épée retrouvée.
« Pas si vite, Monsieur Silver, vous m'avez sans doute oublié ? » lui lança-t-il de manière théâtrale.
Silver voulut sortir son arme à feu mais un autre coup d'épée sur sa gauche la fit s'envoler quelques mètres plus loin. Les autres officiers s'étaient rapprochés et menacèrent le pirate de leurs lames, protégeant également Jim de leur corps. Gonzo et Rizzo arrivèrent eux aussi et même la voluptueuse Benjamina pointa vers lui l'arme qu'elle avait dégoté avec un air sévère.
« Vous êtes cerné, Silver. C'est terminé, reprit la grenouille. Rendez les armes ! »
Seul et acculé, Long John s'avoua finalement vaincu. Il leva doucement sa lame en signe de reddition, mais délaissant cependant le capitaine, il tendit son épée à Jim sous le regard étonné du reste du groupe.
« Ma foi, Monsieur Hawkins, il semble que tous vos amis se soient bel et bien ligués contre moi… »
Jim s'empara de l'épée tendue. Oubliant les autres, ils se fixèrent un instant, un silence étrange s'installant entre eux et rempli de tout ce qui n'avait pas eu le temps d'être dit.
« Ce n'est pas fini » semblaient exprimer les yeux de Silver. Mais il hocha simplement la tête, reconnaissant la victoire de son élève avec un respect tacite.
Et les compagnons essoufflés, couverts de sable et de sueur, mais rayonnant de bonheur, purent enfin célébrer leur victoire ainsi que la réussite de la chasse au trésor.
