Note de l'auteure: Pour celles et ceux qui se poseraient la question pourquoi Buckingham est-il présent alors qu'historiquement il ne naît que beaucoup plus tard, sachez que c'est voulu! Et que comme le vrai personnage historique il est l'amant d'Edouard IV au lieu de Jacques Ier!
Chapitre 7
John Smith, Renaud et les autres Colons répondent aux questions de Lord Buckingham et de Joseph sous les commentaires désagréables du ministre anglais.
Arrivés au village, tout le monde est présent, formant comme une haie d'honneur, mais Amélie est la première a remarqué que c'est plus par curiosité que par courtoisie.
Les nouveaux venus sont dirigés vers une tente d'où en sortent Wahunsunacock, Pocahontas et Kekata.
-Père, Lord Buckingham, laissez-moi vous présenter Wahunsunacock, Chef des Powathans, sa fille Pocahontas et Kekata, leur Chaman.
-Bienvenus parmi nous, étrangers. les salue Wahunsunacock.
-Que votre séjour parmi nous vous soit agréable. leur sourit Pocahontas.
Beau brin de fille. songe, avec appétit, Lord Buckingham, l'œil luisant de convoitise.
-Que Mère Nature vous garde en son sein.
Chemin faisant, Renaud et John ont expliqué comment les Powathans se saluent et comment on y répond.
C'est Amélie qui répond en première, sa fille agrippée à son manteau, légèrement intimidée par la haute stature de l'homme qui fait face à sa mère.
Ensuite viennent les tours de Léa, Leland, son père et enfin Lord Buckingham qui avait exprimé son indignation quant à l'idée saugrenue de devoir s'abaisser à imiter un sauvage.
Si Joseph a fait de gros efforts pour ne pas exploser de colère, se contenant difficilement, c'est Phoebus qui a répliqué, acide.
-Wahunsunacock et sa famille n'auront pas à se baisser. Vous êtes sur leurs terres. Ne l'oubliez pas!
Foudroyant des yeux l'ancien Capitaine des gardes, Lord Buckingham avait compris qu'il devait se taire.
-J'espère que les Esprits vous ont été agréables pendant votre voyage. prend la parole Kekata.
-Ils ont été très cléments envers nos personnes, merci. sourit Amélie. Mère Nature s'en est assurée.
Agréablement surpris, Wahunsunacock et Kekata se jettent un rapide coup d'œil. Pocahontas adresse à son aînée un sourire ravi, soulagée pour Nakoma.
Ils savent par Renaud que la matriarche de Châteaupers croit en Mère Nature.
Le grand-père de Nakoma lui avait demandé si Amélie n'est pas une Northuldra, peuple ami des Powathans.
-Vous savez, ma mère est très secrète sur son passé. Néanmoins elle nous a appris à croire en Mère Nature et en les Esprits, ma fratrie et moi, dès que nous avons été en âge de raisonner par nous-même.
-Mère Nature est décidément pleine de surprises. sourit Kekata en reportant son attention sur l'unique voyageuse.
Se décalant sur la droite tout en tenant la ''porte'' de la tente ouverte, Wahunsunacock invite les étrangers à entrer.
Seuls Léa et Leland n'entrent pas, la petite fille s'étant dirigée vers un groupe d'enfants alors que Leland a trouvé quelqu'un pour le conduire aux Lopez.
Les Powathans et les Colons comprennent rapidement qu'ils peuvent retourner à leur occupations initiale.
Seuls John et les frères de Châteaupers restent à proximité, aux aguets. Tendus et quelque peu inquiets.
L'intérieur de la tente est simple, mais confortable. De discrètes arômes flottent dans l'air, mais seule Amélie semble les sentir, un fin sourire rêveur aux lèvres.
Chaque objet présent est à sa place, ne gênant personne afin de circuler librement dans l'espace.
Au centre se trouve un feu sur lequel est suspendu une sorte de casserole où bout un étrange liquide, liquide que verse Kekata dans plusieurs gobelets réalisés en terre cuite.
-Prenez place. les invite Wahunsunacock à s'asseoir.
Tout le monde prend place, un gobelet en main.
Commence alors une très longue conversation entre Wahunsunacock, Lord Buckingham et Joseph. Amélie n'intervenant que pour expliquer quelques détails, mais hormis cela elle discute avec Pocahontas.
-Taisez-vous, Buckingham! tonne la voix puissante de Joseph, excédé.
Renaud, ses frères et John n'ont pas le temps de se précipiter que sortent en trompe le patriarche de Châteaupers et Buckingham, furieux.
-Vous ne dites que des âneries dès que vous ouvrez la bouche!
-Plaît-il? réplique Buckingham. Je suis là par ordre de mon Roi! J'exaucerai son ordre de faire de ces terres une nouvelle acquisition de la couronne britannique! Vous devriez prendre exemple sur moi.
Voyant rouge, Joseph attrape le jeune blanc-bec par le col de son manteau.
D'un bond, les cinq jeunes hommes se dirigent vers les deux ministres.
-Moi? Prendre exemple sur vous?! Vous êtes pathétique!
-Père! s'exclament ses fils en chœur. Lâchez-le!
Wahunsunacock, Kekata, Pocahontas et Amélie sortent précipitamment de la tente, voulant aider les deux hommes belliqueux à retrouver leur calme, mais rien à faire.
Des flots d'insultes en anglais pleuvent sur les deux ministres que John et les frères de Châteaupers tentent de séparer.
-Vous serez certainement ravi d'apprendre que votre plus jeune fils s'est uni à une sauvage! attaque son va-tout Buckingham.
Déjà au comble de la fureur, après tout ça fait des mois qu'il supporte les remarques désobligeantes de son jeune collègue sur son pays, sa famille et maintenant il lui apprend quoi? Que Renaud s'est marié! Et sans son accord, de surcroît!
Interdis, les cinq hommes ne comprennent pas comment Buckingham peut être au courant du statut matrimonial de Renaud!
Parvenant à se dégager de la poigne de ses fils jumeaux, Renaud pâlit drastiquement en voyant son père, le visage rougi de colère, se diriger vers lui.
Aussi grand et bien bâti que ses trois fils aînés, Joseph empoigne son cinquième fils par le col de son manteau de fourrure, ses pieds ne touchant presque plus terre.
Après tout, Luc et Renaud, loin d'être petits en taille, ne sont pas non plus des géants. Et malgré des efforts pour avoir une musculature digne de celle de leurs aînés, ils n'en restent pas moins fluet.
-Tu t'es uni à une sauvage?! Tu te moques de moi! Renaud! Déjà que j'ai fourni de gros efforts pour cacher l'erreur de Philippe, voilà qu'à ton tour tu en fais une!
-Père! s'exclame Philippe, choqué.
-Joseph, arrête! s'écrit à son tour Amélie, courant vers son époux.
Les jumeaux tentent de séparer leur père de leur frère
-Qu'est-ce qui t'es passé par la tête? Tu es un de Châteaupers, pas un vulgaire personnage lambda! Tu me fais honte! Tu entends? Honte!
Bien que terrifié par la colère paternelle, Renaud arrive à retrouver son calme.
-Vous avez honte de moi?
À la surprise de tous, Renaud parvient à se dégager en serrant un des poignets paternels.
Étonné par la douleur inattendue, Joseph crie de douleur et de surprise, relâchant son plus jeune fils qui retombe sur ses pieds alors que Joseph tombe lourdement à genoux.
Levant son bras droit, Renaud ôte sa chevalière qu'il jette aux pieds de son père sous l'exclamation choquée de ses frères aînés et de leur mère.
-J'aime Nakoma. Rien n'y personne ne me fera rompre mon serment. Si pour lui rester fidèle je dois renoncer à mon nom, alors soit.
Tournant la tête vers Amélie, Renaud lui adresse un sourire désolé.
-Je m'excuse de n'avoir pas pu vous prévenir plus tôt pour mon union avec Nakoma, mais sachez qu'elle sera ravie de vous rencontrer.
Bouleversée, Amélie acquiesce.
Se retournant, Renaud est sur le point de partir lorsqu'il est retenu par sa mère.
-Emmène-moi auprès de ta femme, mon chéri.
Renaud acquiesce, tendant son bras à sa mère qui le prend, encore tremblante.
Lorsque mère et fils sont loin, Wahunsunacock aide Joseph à se relever, ce dernier ramassant le bijou de son dernier fils.
Joseph remercie le père de Pocahontas d'un mouvement de la tête, murmurant qu'il souhaite s'entretenir avec lui plus tard dans la semaine.
Ce que comprend Wahunsunacock qui rejoint Kekata dans la tente, pensif.
John Smith, quant à lui, attrape sèchement l'émissaire de son pays natal par le bras, l'entraînant plus loin, accompagné de Pocahontas.
Une fois éloignés du village, John n'hésite pas à donner vertement son vis à Lord Buckingham après que Pocahontas lui ait résumé ce qu'il s'est passé.
Sans oublier de faire mention du regard de convoitise avec lequel le Lord anglais l'a regardé tout au long de la discussion qu'il a eue avec son père et celui de Renaud.
Une fois seuls, Phoebus se dirige vers son frère, des questions plein la tête, mais une seule franchit ses lèvres.
-Phil'? De quelle erreur Père parle-t-il?
Le surnommé garde le silence, se mordant la lèvre inférieure, le regard au loin.
Comme Blanche, Philippe tripote la fine chaîne qu'il porte autour du cou.
Chaîne que Phoebus n'a jamais vue auparavant.
-Gal' n'est pas une erreur. prend-il la parole après un long moment. Il...Galaäd...est mon fils.
Surpris par la nouvelle, Phoebus écarquille des yeux.
-Pardon?!
-Sa mère était Paloma Vega, une tisserande du royaume de Castille.
Plongeant son regard marron dans celui clair de son jumeau, Philippe y lit de la confusion, mais nul trace de jugement.
-Lorsque Paloma a découvert sa grossesse, elle a tout tenté pour me contacter, mais Sa Majesté m'avait envoyé ailleurs. L'unique lettre qui soit parvenue à la maison faisait mention de la naissance de notre fils, Galaäd, qu'elle confiait à l'orphelinat Cœur Céleste (1) de Paris où elle a travaillé pendant six mois avant de mourir d'une pneumonie.
Pendant son récit, Philippe a retiré sa chaîne au bout de laquelle pend un médaillon ovale, qu'il tend à Phoebus.
Ce dernier, en l'ouvrant, découvre le visage d'un garçonnet de six ans au teint pâle, les yeux noirs et vitreux, les cheveux bruns ébouriffés sur son oreiller, allongé dans un lit de condition modeste, mais correct.
Il est le parfait mélange entre Phil' et Blanche, mais avec le visage de Luc. remarque Phoebus.
Car oui, il ne fait aucun doute que l'enfant a hérité de quelques traits de sa famille paternelle.
-Galaäd est de santé fragile, petit pour son âge, mais il aime la vie. explique Philippe. Ce portrait date de ses 11 ans, il a eu 13 ans il y a peu.
Refermant le fermoir, Phoebus rend le bijou à son propriétaire qui le remet autour de son cou, bien en évidence cette fois-ci.
-Père ne t'a jamais remis la lettre de cette Paloma?
Le visage jusque là songeur de Philippe se crispe de colère contenue, poings serrés. Quiconque connaît pas songerait qu'il fusille des yeux son père, mais le troisième né de la noble famille des de Châteaupers continue d'ignorer son père.
-Non, j'ai découvert ce fait totalement par hasard alors que je me rendais au marché, Bernard étant tombé malade. J'ai été abordé par Sœur Louise Marie de Sainte-Thérèse (2) qui m'a tout raconté après qu'elle ait eu connaissance de mon identité. C'est elle qui m'a remis ce médaillon. Tu me connais, je ne m'énerve que très rarement, mais ce jour-là j'ai bien cru que j'allais commettre une folie.
Phoebus acquiesce.
En 33 ans de vie, il n'a été témoin que d'une seule manifestation de colère chez son jumeau. C'était le soir où Abraham a été ramené à la maison, les mains brûlées vives. Mains dont il ignore si elles ont finie par guérir ou pas.
-À la place, j'ai voulu quitter en trompe le marché pour me rendre au plus vite à l'orphelinat, mais Père m'en a empêché. Je ne sais plus quels propos nous avons tenus, mais je me rappelle avoir promis de ne jamais prendre contact avec Galaäd. Je regrette cette promesse, mais si j'avais cherché à entrer en contact avec lui, Père allait arrêter ses dons aux Sœurs qui le dirigent...
-Et condamner ton fils. termine Phoebus, choqué.
Dents et poings serrés, Philippe acquiesce.
Écœuré par le récit de son jumeau, Phoebus tourne la tête vers son père, mais ce dernier, tête basse, montre à son fils une image lamentable.
Phoebus connaît assez bien son père pour reconnaître les signes de malaise, mais il ne fait pas un pas vers lui. Ses pensées sont dans un désordre indescriptible.
Il n'ose formuler un mot, de peur de ce qu'il pourrait dire, mais il se promet une chose. Si Joseph ne change pas, il ne le conviera pas à la naissance de son futur enfant. Et encore moins à ses noces avec Esmeralda!
Esmeralda dont le patriarche de Châteaupers était sceptique quand à la sincérité des sentiments de la jeune fille à son égard.
De son côté John a réussit à tirer les vers du nez au Lord, apprenant qu'il s'agit d'un de ses camarades Colons qui a révélé le statut matrimonial de Renaud!
Il fait comprendre au Ministre de Sa Majesté Édouard IV qu'il n'avait pas le droit de révéler à la place de son ami ses noces avec une autochtone et que pour sa gouverne lui aussi s'est unie avec une «sauvage» !
Pour appuyer ses dires, il prend délicatement Pocahontas dans ses bras, cette dernière se lovant avec bonheur contre lui, sous le regard choqué de Buckingham.
À la place il fusille des yeux le couple, reprenant le chemin vers la plage, quittant le village d'une démarche alourdie par la colère qui l'habite.
-Quel scandale! rumine-t-il dans sa barbe. Un honnête britannique marié à une peau rouge! C'est Sa Majesté qui va en être dégoûtée, elle qui appréciait les récits de voyage de ce Smith!
En relevant la tête, Joseph voit le regard lourdement accusateur de ses fils. Le cœur lourd d'avoir blessé son plus jeune fils, il souhaite rattraper ses torts, mais comment?
Sans un mot, il salue ses fils, se dirigeant vers le bateau.
Du moins c'était son idée de base, mais il est arrêté par Matthieu, revêtu de ses habits amérindiens, accompagné de quelques autochtones.
Comme Pocahontas pour John, Matthieu montre les différentes merveilles que regorge la Virginie à un Joseph qui, peu à peu, comprend pourquoi Wahunsunacock refuse que ses terres deviennent une propriété. Aussi bien anglaise que française.
Ces terres sont magnifiques...ces gens, non les Powathans, ne méritent pas qu'on leur enlève leur richesse. Et encore moins leur liberté.
Ce constat rappelle au patriarche de Châteaupers son attitude vis-à-vis de Renaud, lui serrant le cœur. Mais aussi à l'encontre de quelques-uns de ses autres enfants.
Quatre ans auparavant lorsque Abraham, Luc, Christine et Amélie étaient revenus d'Arendelle Joseph n'avait pas apprécié d'apprendre que son premier-né renonçait à ses fonctions de Prêtre pour une carrière dans le dessin…
-Comment feras-tu pour déplacer ton matériel? Et tenir ton cheval? Tes mains ne sont guère guéries!
-Je me débrouillerais. avait répondu l'aîné.
Ce n'est que beaucoup plus tard que Joseph avait appris la véritable raison de l'abandon de carrière de son premier fils.
Il renonçait à son éducation catholique pour prôner les préceptes de Mère Nature, une déité qu'Amélie vénère depuis qu'il la connaît.
Le départ de Blanche pour le royaume de Corona l'avait attristé, mais il comprend le choix de sa fille aînée. Lui-même ne voulait pas qu'elle revive d'une façon ou d'une autre l'Enfer qu'avait été son mariage avec Jean-Marie.
Luc avait repris ses études d'architecte, moins timide qu'avant son départ, mais Joseph avait trouvé en son fils quelque chose de changé. Quoi exactement? Il l'ignore, mais il s'est promis de toujours lui accordé du temps, puisque son quatrième fils parvient à venir le voir dans son bureau pour lui poser des questions, chose qu'il ne faisait jamais dans le passé.
Marie, Sabine et Léa n'avaient pas causé le moindre tort, les deux aînées se concentraient sur leurs études tandis que la plus jeune vivait sa vie d'enfant, jouissant d'une santé de fer, n'étant jamais tombé malade depuis sa venue au monde.
Ce qui ne l'empêche pas de la protéger. Après tout, lui-même avait subi moqueries et autres méchanceté lorsqu'il était enfant. La cause? Ses cheveux roux et ses tâches de son.
Phoebus et Philippe l'avaient rendus fier par leurs différents exploits en missions, la découverte d'un petit-fils né hors mariage avait été le commencement de la dissolution (ou bien rupture?) entre Philippe et lui.
Dissolution qui n'allait pas arrêter son chemin, semant la zizanie entre Joseph et ses enfants.
À sa façon Renaud avait été source d'inquiétude lorsqu'il était partit guerroyé lors de la guerre civile catalane où il était revenu dégoûté et quelque peu traumatisé de la guerre.
Une nouvelle source avait vue le jour lorsque son dernier-fils avait annoncé à leur famille vivant au château familial qu'il partait pour le Nouveau Monde.
Ce voyage qui aurait pu être son premier et dernier tant il avait regorgé de dangers en tout genre.
Légèrement thalassophobe, Joseph ne s'est jamais senti à l'aise sur un bateau. Après tout, sa mère ne s'était-elle pas noyée après avoir quitté le foyer familial?
Quant à Christine...elle est celle qui lui causait le plus de soucis.
Si enfant, la voir passionnée d'équitation était amusant, voir attendrissant, en grandissant il avait essayé de la "dompter" pour qu'elle le rende fier. En épousant un bon parti, par exemple.
Bien qu'elle l'avait rendu fier en domptant sans difficulté un cheval destiné à la famille royale.
S'adossant au mat du bateau, Joseph se laisser glisser par terre, se prenant la tête entre les mains.
Il se souvient avec précision du soir où son garçon manqué de fille lui avait tenu tête, hors d'elle.
-JAMAIS! Vous m'entendez, Père? Jamais je ne me marierais ni ne renoncerais à ma passion!
Père et fille s'étaient longuement disputé jusqu'à ce qu'il commette LE geste qu'il avait promis de ne jamais faire s'il avait la chance de devenir père.
Il avait giflé sa fille.
Suite à la violence du choc, Christine était lourdement tombée à terre.
Avec stupeur, tout le monde l'avait regardé, interdit.
Dégoûté par son propre geste, Joseph avait voulu aider sa fille à se relever, mais Christine avait refusé sa main, acceptant l'aide de sa mère qui l'avait prise dans ses bras, lui murmurant quelque chose à l'oreille qui l'avait aidé à reprendre ses esprits.
Une main sur sa joue brûlante, le visage marqué par la colère, Christine s'était détournée de lui, se dirigeant vers la porte d'entrée.
Une fois arrivée, elle avait lancé deux mots par-dessus son épaule.
-Je pars.
Son ton était atome. Comme sans vie. Mais terriblement catégorique.
Derrière ces deux mots, Joseph entendait « Ne cherchez pas à entrer en contact avec moi. »
Après le départ de la jeune fille, Amélie ne s'était pas gênée pour lui dire sa façon de penser.
Et elle a eut raison. De nos dix enfants, quel mal cela nous ferait si l'un d'entre eux ne se marie pas?
Il n'avait pas tenu compte de l'ordre donné par Christine.
Pendant une année entière, il l'avait cherchée. En vain.
Et pourtant il avait employé les grands moyens, n'hésitant pas à payer des gens pour qui lui signale le moindre bout de piste, mais il ignorait que sa fille les humiliait tellement à la course ou en duel (3) que ces hommes engagés par ses soins refusaient de lui dire qu'ils l'avaient trouvée, lui causant beaucoup de douleur et d'inquiétude car Joseph s'imaginait le pire des scénarios quant au devenir de sa rebelle de fille.
Il comprend mieux les propos d'Amélie lorsqu'elle lui disait que de tous leurs enfants c'est Christine qui lui ressemble le plus...comme elle lui répétait qu'il était un vrai papa-poule vis-à-vis de leurs poussins.
C'est finalement par le plus grand des hasards qu'il était tombé sur Jean alors qu'il se promenait dans Paris après une longue entrevue avec le Roi.
Son futur gendre avait répondu à toutes ses questions, lui apportant un baume cicatrisant plus que bienvenu à son cœur de père.
Sa renommée dans tout Paris et même au-delà l'avait surpris, mais rendu tellement fier qu'il s'était promis de tout faire pour réparer son lien avec Christine.
L'occasion s'était présenté lorsqu'elle avait avait accepté de venir au mariage de sa sœur Sabine, il l'avait prise à part.
Pendant deux longues heures il avait parlé, lui présentant ses excuses sur son geste, son inquiétude vis-à-vis de sa personne, sa fierté lorsqu'il avait appris sa renommée par Jean.
Tout au long du monologue paternel, la jeune femme n'avait rien dit, bras croisés sur sa poitrine, furieuse. Se retenant de lui couper la parole, mais elle tient bon, le foudroyant des yeux.
Le silence, lourd de reproches silencieuses de son avant-dernière fille, avait mis mal à l'aise Joseph, pourtant connu pour être un homme n'ayant peur de peu de choses!
-J'accepte vos excuses, mais à une seule condition.
Trop heureux que sa fille accepte de lui parler, après tout ne l'avait-elle pas ignoré tout au long de la cérémonie de noces dans l'enceinte de Notre-Dame?, il avait accepté tout de go.
-Laissez mes frères et sœurs choisir la personne avec qui ils lieront leur vie. Hommes, femmes ou célibataires, ils sont assez vieux pour décider de leur choix de vie. Quelque soit les origines de la personne choisie, respectez-la.
Surpris par la requête de sa fille, Joseph avait pris le temps de la réflexion.
Leur époque ne permet pas aux femmes de s'investir de leur choix matrimonial, encore moins qu'une fille ne fasse ce genre de demande à son père, mais si Christine possède un caractère buté, Joseph ne peut oublier que depuis qu'il s'est uni à Amélie beaucoup de choses dans son foyer ne sont pas «normales» aux yeux des normes sociales.
Un exemple? Amélie ne s'est jamais rendue à la moindre messe depuis son adoption par la famille de Boulainvilliers.
La seule exception avait été de s'unir à Notre-Dame, la jeune fille qu'était Amélie avait eut un véritable coup de foudre pour le bâtiment qu'elle avait jugé magnifique.
Il revoit avec précision sa vie défiler dans sa tête, les moments heureux comme malheureux.
Invisible aux yeux des marins, une grosse larme roule le long de la joue gauche de Joseph.
Accablé par les remords, Joseph pleure en silence.
Et aujourd'hui, je frappe l'un de mes fils alors que ma colère n'était pas dirigée contre lui...Mon Dieu...Mère Nature...quelqu'un...aidez-moi. Je regrette tellement!
Plongé dans ses pensées, Joseph se souvient d'un jour où il était parti se promener en promenade avec ses parents, son père ayant reçu quelques jours de congé de la part du Roi.
FLASH-BACK
Du haut de ses six ans, Joseph se sent comme un Roi.
Il n'a pas été facile de faire céder son père pour organiser une promenade à cheval, mais grâce à Catherine, la cuisinière, et Joël, le palefrenier, ses parents avaient cédé.
Sa mère cédait toujours, ayant à cœur de lui faire plaisir, mais était très à cheval sur la sécurité et les bonnes manières. Comme si elle avait été la gouvernante d'Enfants de France ET Capitaine des gardes royales dans une autre vie…
En cette journée de mi-octobre le temps est doux, le vent un peu frais, mais la présence du soleil après des jours de pluie fait du bien au moral.
Dans son dos, Joseph entend ses parents parler de choses et d'autres, mais si l'envie de les surprendre le prend, il ne le fait pas. Après tout, il ne connaît pas encore très bien sa nouvelle monture. Étoile de Mer est une pur-sang fière comme un coq!
À ses yeux, sa mère est la plus belle femme de France, dépassant largement la Reine Marie d'Anjou!
Et puis...il adore sa chevelure de feu qu'elle ne cache jamais sous sa touret (de ce fait détestant porter la barbette qui l'empêche de s'exprimer librement),contrairement à ce qui sied à une femme de haute naissance, se moquant des chuchotis dans son dos, comme quoi elle serait une Pécheresse, adepte du Diable.
Ceci est l'une des nombreuses source de discorde entre ses parents, les autres étant son refus de manger tout ce qui provient de la mer (mais elle l'encourage à en manger afin d'avoir une excellente santé) et de parler d'une certaine Mère Nature à tout va. Un peu comme un bon Chrétien qui parle du Seigneur, de la Sainte Vierge et du Seigneur Jésus, mais...ce dernier point le gène. Horriblement.
Lorsque sa mère parle de cette étrange Mère Nature, il fait croire qu'elle parle de la Vierge Marie ou d'une autre Vierge connue, mais il devient très difficile pour le petit garçon qu'il est de trouver des excuses à sa mère car il se refuse qu'elle ne rencontre le bourreau Renard...si ce n'est terminer ses jours en prison!
Perdu dans ses pensées sur ce qui différencie sa mère des autres femmes de la haute noblesse, Joseph ne voit pas un frelon tourner autour de sa monture qui tente de chasser l'insecte, mais malheureusement le noble animal se fait piquer l'arrière-train.
C'est le hennissement de douleur d'Étoile de Mer qui ramène à Joseph à la réalité.
Se dressant sur ses jambes arrières, Étoile de Mer part au triple galop sous le hurlement de terreur de l'enfant.
En voyant leur fils unique perdu dans ses pensées, Monsieur et Madame baissent d'un ton, furieux l'un contre l'autre.
D'où provient l'origine de cette nouvelle dispute? Aucun des deux ne sait le dire, mais Monsieur de Châteaupers en a plus que marre que son épouse refuse de se conduire comme il se doit, lui apportant la honte devant les autres nobles.
Ce que Madame réplique qu'il ne devrait pas tenir compte des propos des autres, que c'est justement sa différence qui l'a séduit lorsqu'ils se sont rencontrés en Angleterre!
-Par les foudres de Mère Nature! Es-tu un homme ou un couard qui se croit être un homme? Même Joseph sait ce qui est bon pour lui! Il n'a pas peur de dire qu'il apprécie, que dis-je? Qu'il aime!, ma différence!
-Tu oses blasphémer sur mes terres, vile vipère! Attends un peu que l'on rentre, je vais t'apprendre à manquer de respect à ton Seigneur!
Nullement effrayée, Elizabeth lève les yeux au ciel, agacée. En vingt ans de mariage, il n' a jamais réussi à me faire renoncer à Mère Nature et aux autres. Qu'il essaie si ça lui chante!
-Mon Seigneur? Je n'en ai qu'un, comme je n'ai qu'une seule croyance et cette croyance va et restera envers Mère Na...
C'est le cri de pure terreur qui stoppe Elizabeth dans sa réplique.
C'est dans un même ensemble que les époux de Châteaupers tournent la tête vers leur fils pour le voir accroché à l'encolure de sa jument, cette dernière s'élançant comme une furie, comme si le Diable serait à ses trousses.
Inquiets, ils n'ont pas besoin de se consulter qu'ils s'élancent à la poursuite de leur unique héritier pour l'un et de son trésor le plus précieux pour l'autre.
Pour Joseph, cette course effrénée semble durer des heures, il hurle et pleure à l'aide, ne sachant pas à quel Saint se vouer, mais il souhaite que ça s'arrête le plus vite possible.
Combien de temps s'écoule entre le moment où il a perdu le contrôle d'Étoile de Mer et celui où sa mère arrête sa monture, derrière lui, pour ensuite l'aider à dé-serrer des poings.
Il l'ignore, mais le pauvre enfant est bien soulagé de pouvoir se blottir contre le sein maternel, pleurant cette fois de soulagement, mais aussi de désespoir en entendant à nouveau ses parents se disputer…
C'est ainsi que leur journée en famille n'a pas pu avoir lieu, mais ce que Joseph ignore et que trois ans plus tard sa mère «décédera» en se noyant...
FIN FLASH-BACK
Pendant ce temps c'est dans un silence tendu que Renaud et Amélie rattrapent Leland et son jeune guide.
Leland remarque au premier coup d'œil que les retrouvailles père/fils ne se sont pas bien passées.
Ce que confirme Amélie d'un lent mouvement négatif de la tête.
-Capitaine de la flotte royale Danoise.
Surpris par le fait que quelqu'un reconnaisse son titre, Leland tourne la tête vers Renaud.
-Oui. je suis surpris que vous ayez reconnu mes fonctions. Êtes-vous déjà aller au royaume de Barnes, jeune homme?
-Jamais, mais j'ai lu quelques ouvrages y parlant.
À nouveau un silence s'installe, mais contrairement au premier il est plus léger, détendu.
Chayton, le guide de Leland, un jeune garçon de 13 ans, lance un regard interrogateur à Renaud qui secoue doucement de la tête.
-Excusez-moi, mais je vais devoir vous laisser. prend-il la parole.
Et il s'en va sous le regard étonné de Leland qui ne s'attendait pas à ce que son guide s'en aille, il souhaite le retenir, mais Renaud stoppe son geste.
-Inutile. Je sais où sont ma femme et les Lopez.
-Très bien. accepte Leland.
Si Renaud garde le silence ce n'est pas le cas d'Amélie et Leland qui discutent de choses et d'autres, admirant la beauté sauvage des lieux.
Toujours en silence, Renaud sort de poche une petite statuette réalisée dans le bois d'un Tulipier de Virginie.
La statuette représente un couple s'embrassant. La femme, enceinte, a les mains posées sur son ventre, le dos calé contre le torse de l'homme.
L'homme, derrière, a une main sur le ventre arrondi de vie alors que l'autre est posée sur la joue de la femme.
Du coin de l'œil, Amélie voit la statuette, mais ne dit rien, souriant simplement.
Relevant la tête, Renaud fait signe à sa mère et à Leland de se stopper.
-Attendons-là
Portant une main à ses lèvres, Renaud se met à siffler plusieurs fois. Chaque sifflement est plus aigu que le précédent, forçant Leland et Amélie à se boucher les oreilles.
Quelques minutes passent lorsqu'un bruit de pas de course se fait entendre. De même qu'une voix.
-Dada!
Et comme un boulet de canon sort des fourrés Esmeraldo, torse et pieds nus, une peau d'ours sur la tête et les épaules pour ne pas attrapés froid, qui se jette dans les bras de Leland, ce dernier s'étant agenouillé lorsqu'il avait reconnu la voix du petit garçon.
-Esm'!
Fermant les bras autour du petit corps, Leland et Esmeraldo se câlinent longuement sous le regard tendre d'Amélie et celui heureux de Renaud.
Arrivent ensuite le reste de la famille Lopez, Carmen (portée en princesse par Ruben), Améthyste, Kocoum et Nakoma, tous vêtus de vêtements chauds.
Cette dernière se dirige vers son mari, heureuse, ce dernier la prend dans ses bras, pour ensuite lui présenter sa mère et Leland.
-Je suis heureuse de pouvoir rencontrer ma nouvelle fille. sourit Amélie en prenant les mains de Nakoma. Vous me comblez de bonheur, très chère Nakoma.
Quelques temps après son union avec Renaud, Nakoma lui avait fait part de son inquiétude vis-à-vis de sa future rencontre avec ses beaux-parents.
-Ils vont t'adorer. l'avait rassuré son cher et tendre. Si jamais ça devait se passer mal, je resterai ici. Avec toi.
Touchée, Nakoma en avait versé une larme d'émotions.
Aujourd'hui, c'est avec bonheur que Renaud voit sa mère et sa femme s'entendre aussi bien. Il ne regrette aucunement son geste de reniement vis-à-vis de son nom.
Se décalant en silence, il observe les retrouvailles entre les Lopez, Améthyste, sa mère et Leland, savourant la bonne humeur qui émane de toutes ces personnes présentes qui lui sont chères...malgré son cœur serré.
Ignorant le froncement interrogatif de Kocoum sur son pouce nu.
Note de l'auteure: Joseph devra faire beaucoup pour présenter ses excuses à ses enfants. Avez-vous une idée (ou plusieurs) à me suggérer? Il a déjà fait le premier pas en reconnaissant d'avoir été trop loin, mais je ne pense pas que de simples excuses seront faire disparaître les tensions qu'il y a entre ses fils, Chris' et lui-même!
1) Nom d'un orphelinat qui existe réellement à Paris
2) Clin d'œil à une personnalité qui a réellement existé sous le règne de Louis XIV
