Chapitre 6 : Célébration et gueule de bois
Les semaines s'étaient enchaînées à un rythme effréné, et Cameron, fidèle à son perfectionnisme, s'était investie corps et âme dans son travail. Elle voulait étouffer la douleur de la perte récente de son patient Mark Hensley et, surtout, oublier le tumulte émotionnel que House avait ravivé en elle quelques semaines plus tôt.
Entre les heures interminables passées à analyser des cas complexes et les réunions stratégiques pour développer son service d'immunologie, elle avait imposé un cap clair et intransigeant à son équipe. Leur dévouement collectif avait porté ses fruits : un projet novateur sur des thérapies ciblant les maladies inflammatoires rares venait d'obtenir une subvention nationale prestigieuse, accompagnée d'une généreuse prime. Pour Cameron, ce succès allait bien au-delà d'une reconnaissance professionnelle. C'était la preuve éclatante que ses choix étaient justes, que sa vision pour ce nouveau service était la bonne. Elle avait fait le bon pari en quittant Princeton-Plainsboro pour Chicago.
Lorsque l'équipe apprit la nouvelle, les internes insistèrent pour fêter cet accomplissement. Cameron, d'abord réticente – les célébrations n'étaient pas vraiment son fort –, céda face à leur enthousiasme contagieux. . Après tout, ces dernières semaines de travail intenses méritaient bien un petit moment de liberté et de reconnaissance.
Le bar où ils se retrouvèrent dans le quartier le plus branché de Chicago était animé, l'air était lourd de conversations et de rires. Cameron, habituée à des environnements plus calmes, se sentit un peu en décalée au début et elle essaya de garder un certain self contrôle, de ne pas se laisser trop emporter. Mais à mesure que les verres se succédaient et que ses internes lui offraient leurs sourires et leurs blagues, elle commença à se détendre. L'alcool, l'ambiance chaleureuse et les rires autour d'elle la rendaient plus légère, et peu à peu, elle se laissa aller, oubliant les soucis du quotidien.
David observait la scène, légèrement en retrait, une nervosité évidente dans ses gestes. Depuis qu'il avait rejoint l'équipe, il avait toujours eu un faible pour Cameron, sans jamais oser le montrer. Il l'avait même mentionné à demi-mot à House le jour de sa venue à Chicago, mais c'était resté une simple remarque à l'ironie caustique déclarait à la suite de plusieurs verres de Whisky. Ce soir, pourtant, voir Cameron rire, se laisser aller dans une ambiance aussi décontractée, éveillait chez lui des sentiments plus audacieux. Elle semblait différente, plus proche, et cela réveillait en lui un désir de franchir la ligne qu'il n'avait jamais osé franchir.
Vers 2h du matin, Cameron annonça qu'il était temps pour elle de rentrer. Sa démarche, bien que décidée, trahissait une légère vacillation, témoin de la fatigue accumulée et des effets de la soirée. Alors qu'elle se levait, David, nerveux mais résolu, se proposa timidement de la raccompagner.
— « Ça ne me dérange pas, vraiment. Je veux juste m'assurer que vous rentriez bien, docteur Cameron. »
Elle le regarda, hésitante. Cameron n'aimait pas se montrer vulnérable, mais elle n'eut pas vraiment envie de s'opposer à sa proposition.
— « David, ça va… je vous assure… » Elle marqua une pause, puis son regard se posa sur lui, un peu plus doux. « C'est d'accord pourquoi pas, après tout ? »
Elle hocha la tête, signifiant son accord. Le trajet jusqu'à chez elle se déroula dans un silence inhabituel, presque lourd. L'atmosphère, intime, avait changé. David, les mains dans les poches, semblait ailleurs, l'esprit en proie à un tourbillon de pensées. Elle pouvait presque sentir son hésitation, mais l'alcool et la proximité les poussaient tous deux à des limites inconnues.
Soudain, après une profonde inspiration, il prit la parole.
— « Dr Cameron… Je veux dire, Allison… Je vous trouve vraiment… incroyable. »
Elle tourna légèrement la tête, surprise par la sincérité de sa déclaration. Un léger sourire, presque imperceptible, se dessina sur ses lèvres, mais elle resta calme.
— « Merci, David, je vous apprécie aussi. Vous êtes très doué dans votre travail. D'ailleurs, vous savez, un jour, vous pourriez… »
Mais il la coupa, cette fois plus déterminé.
— « Non, attendez. Ce n'est pas juste ça. Ce que je veux dire, c'est que depuis votre arrivée, je vous admire… Pas seulement comme médecin… mais en tant que femme. »
"Oh..." fut le seul son qui s'échappa de la bouche de Cameron.
Elle s'arrêta net dans sa pensée. Un silence lourd s'installa entre eux, et avant qu'elle ne puisse réagir, il se pencha et tenta de l'embrasser. C'était un geste, maladroit et hésitant, qui était aussi imprévu qu'intense, chargé de l'émotion qu'il n'avait jamais osé exprimer.
Cameron, étonnée, se recula doucement, son visage marqué par la surprise. L'air qui l'entourait semblait plus épais soudainement.
— « David, non. Je suis désolée, je vous apprécie mais pas de cette manière. Et puis… je suis votre supérieure. »
Les mots laissaient une empreinte amère. David se figea, son visage prenant une teinte rouge vif, alors qu'il reculait précipitamment, les yeux baissés, totalement désemparé. La tension qui pesait sur lui semblait presque palpable.
Cameron, son regard flou et son esprit tourbillonnant, posa une main sur sa bouche, cherchant à retrouver un peu de stabilité.
— « Oh non… »
Avant qu'elle ne puisse se rattraper, un vertige l'envahit, et elle se détourna rapidement pour vomir sur le trottoir. L'instant suspendu, la lourdeur de la scène, s'effondra dans un éclat de réalisme brutal. David, déconcerté et inquiet, fouilla dans ses poches pour trouver un mouchoir et le tendit maladroitement, son cœur battant dans sa poitrine.
— « Vous… Vous allez bien ? »
Elle essuya son visage d'un geste las, marmonnant un « Ça ira » à peine audible.
-"Il faut que j'y aille" dit elle détournant son visage de celui de David.
Puis, d'un coup, elle s'éloigna précipitamment, disparaissant dans la nuit, laissant David seul, figé sur place, son cœur encore sous l'emprise de la confusion et du malaise.
En rentrant chez elle, Cameron prit de l'aspirine et se dirigea directement sous la douche. Elle se dit que cette dernière lui remettrait les idées en place. L'eau chaude coula sur sa peau, mais son esprit restait cependant ailleurs, absorbé par les événements de la soirée. Elle ne pouvait s'empêcher de repenser à ce qui s'était passé avec David. Depuis qu'elle avait accepté ce nouveau poste, elle s'était efforcée de maintenir une image irréprochable, de garder une certaine distance professionnelle, mais ce soir-là, tout s'était effondré. En une seule soirée, elle avait fait exactement ce qu'elle avait toujours reproché à House : franchir des limites, et donner à son équipe une raison de douter de son autorité.
Elle lâcha un rire amer, seule dans la salle de bain. C'était exactement le genre de comportement qu'il aurait eu. Un mélange de génie et de chaos qui finit toujours par exploser au visage. Le paradoxe ne lui échappait pas : elle avait agi comme lui, malgré tout ce qu'elle avait fait pour s'en éloigner. Cette ironie la frustrée, mais elle n'empêcha pas un petit sourire de se dessiner malgré tout.
Le lendemain matin, Cameron arriva à l'hôpital, portant des lunettes de soleil pour masquer son regard fatigué, un gobelet de café serré entre ses mains tremblantes. Elle espérait pouvoir passer inaperçue, s'enfermer dans son bureau et échapper à toute cette histoire, mais Elena l'attendait déjà près de la machine à café, un sourire narquois sur les lèvres.
— « Alors, comment va la reine de la soirée ce matin ? »
Cameron laissa échapper un grognement en guise de réponse, espérant qu'Elena comprendrait le message.
— « Je ne veux pas en parler. »
Mais Elena, déterminée comme toujours, pencha la tête d'un air faussement innocent, un sourire toujours plus large.
— « Oh, mais j'ai entendu dire que la soirée avait été… mouvementée. »
Cameron s'arrêta, figée, avant de tourner lentement la tête vers Elena, une pointe de méfiance dans le regard.
— « A oui et comment tu sais ça ? »
Elena haussait les épaules, son sourire ne faiblissant pas.
— « J'ai croisé certains membre de ton équipe. C'est fou se qu'ils peuvent être bavard malgrès une gueule de bois quand tu leur offres un café ."
— « Et encore, ça m'étonnerait que tu sois au courant de tout… »
— « Qu'est ce que tu veux dire? Vas-y, raconte ! »
Cameron inspira profondément. L'impatience d'Elena ne faisait qu'accentuer sa gêne. Mais elle n'eut d'autre choix que de répondre.
— « Mon interne, David, a tenter de m'embrasser. »
Elena ouvrit de grands yeux.
— « Quoi ?! Et qu'est-ce que tu as fait ? Dis moi que tu lui as sauté dessus. Parce que faut avouer qu'il est très sexy »
Cameron leva les yeux au ciel et eut un petit rire nerveux.
-"Il s'agit de mon interne Elena"
-"Et alors? Qu'est ce que ça peut faire?" dit elle en avalant une gorgée de café.
Cameron sourie.
— « Je l'ai repoussé. Je lui ai dis que ce n'était pas possible et j'ai comment dire… vomi. »
— « NON, vraiment ? » s'écria Elena, pouffant de rire. J'ai vraiment raté quelque chose. J'aurai tellement aimé être là et ne pas être de garde.
— « J'avais trop bu. Il m'a prit au dépourvu. Je ne m'attendais pas à ça » Cameron tenta de se défendre, mais sa gêne ne faisait qu'amplifier l'embarras de la situation.
Elena, visiblement amusée par la tournure des événements, se pencha un peu plus près.
— « Laisse-moi te donner un conseil, Allison. Ne vomis pas sur le trottoir après une déclaration. Ca la fou mal. »
Cameron se força à sourire, mais la douleur de la situation était encore trop fraîche. Elle prit une longue gorgée de son café, espérant que la chaleur et la caféine finiraient par chasser cette sensation d'absurdité qui l'envahissait.
Cameron entra dans l'open space, le regard dissimulé derrière ses lunettes de soleil toujours avec son café à la main. La lumière artificielle lui semblait agressive, mais elle se força à garder une posture droite, bien décidée à reprendre le contrôle après la soirée désastreuse de la veille.
Ses internes, éparpillés autour de leurs postes, étaient visiblement fatigués. Des têtes lourdes appuyées sur des mains, des mines déconfites… Même à travers son propre malaise, Cameron repéra immédiatement l'air tendu de David. Assis dans un coin, il gardait les yeux rivés sur un dossier, évitant tout contact visuel.
Sans un mot, elle déposa son café sur la table et s'immobilisa. Son regard, à travers les verres fumés, parcourut la pièce. L'atmosphère devint plus lourde. Elle retira lentement ses lunettes et brisa le silence.
— « Très bien tout le monde. Fini de rêvasser. On a du travail. »
Son ton était calme, mais chargé d'une autorité qui ne laissait aucune place à la discussion. Elle ne leur laissa pas le temps de réagir, enchaînant avec une précision chirurgicale :
— « Les examens d'imagerie pour la patiente en salle 2 sont en attente. Je veux quelqu'un là-bas immédiatement pour vérifier qu'aucun détail ne nous a échappé. Si c'est le cas, on recommence. »
Une interne se leva lentement, encore un peu pâle, mais Cameron ne s'attarda pas sur elle. Elle continua.
— « Les analyses immunitaires pour le patient suspecté de lupus atypique ? Toujours en suspens. Ça devrait déjà être sur mon bureau. J'attends un rapport complet. Pas un brouillon. Si vous avez besoin d'aide, vous me demandez, mais je ne veux pas de retards. »
Les internes commencèrent à bouger, bien que leurs gestes soient encore maladroits et emprunts de fatigue. Puis, elle se tourna vers David, qui fixait intensément son dossier, comme s'il espérait devenir invisible. Cameron sentit un malaise mais elle se força à parler d'un ton égal.
— « David, je veux que vous passiez en revue les antécédents familiaux du patient en salle 3B. Il y a peut-être un facteur génétique qu'on a négligé. »
David releva la tête. Ses yeux croisèrent enfin ceux de Cameron ils témoignaient d'un mélange de honte et d'inconfort.
— « Oui, docteur, tout de suite. » Sa voix était plus basse que d'habitude, et il ne tarda pas à replonger dans son dossier.
Cameron hocha la tête, satisfaite d'avoir distribué les tâches, et se retourna pour entrer dans son bureau. Mais avant de refermer la porte, elle lança d'un ton décontracté :
— « Et pour info, la prochaine fois que l'on fêtera une victoire, pas de tequila. »
Quelques rires étouffés retentirent derrière elle, brisant un peu la tension dans la pièce. Cameron s'autorisa un sourire discret. Si elle devait avancer, elle devait aussi leur montrer qu'elle pouvait rire de ses propres erreurs.
David attendit que ses collègues quittent la pièce puis se dirigea vers le bureau de Cameron. Son visage semblait hésitant, son regard oscillant entre culpabilité et anxiété. Il frappa à la porte et entra.
— « Dr Cameron… Vous avez un moment ? » demanda-t-il, en s'avançant à moitié.
Elle hocha la tête, posant son café et prenant une profonde inspiration. Les mains de David se tordaient nerveusement, et il évitait soigneusement de croiser son regard.
— « Je voulais m'excuser pour hier soir… » commença-t-il d'une voix basse. « Ce que j'ai fait était inapproprié et irréfléchi. Vous êtes mon mentor, et je respecte profondément votre travail. Je ne voulais pas… enfin… vous mettre mal à l'aise. »
Cameron l'écouta attentivement, croisant les bras. Malgré sa gêne, elle savait que sa réponse définirait leur future collaboration.
— « Merci, David. J'apprécie. Ce que j'ai fait également n'était pas professionnelle non plus. Ecoutez, nous avons tout les deux notre part de responsabilité. L'important, c'est de repartir sur de bonnes bases. »
Il releva les yeux vers elle, semblant soulagé par ses mots. Mais il y avait encore une ombre d'inquiétude.
— « Bien sûr. Je comprends. Je vous promets que ça ne se reproduira plus. »
— « Très bien. Et sachez que je ne tiendrai pas compte de cet incident. »
Il hocha la tête vigoureusement, et un sourire timide apparut sur son visage avant qu'il ne prenne congé. Cameron le regarda sortir, un poids se levant légèrement de ses épaules.
Cameron fixa son écran d'ordinateur un moment, laissant le silence remplir l'espace. Il fallait qu'elle redresse la barre, pour son bien et celui de l'équipe. Elle n'avait pas fait tout ce chemin pour que des erreurs d'un soir viennent fragiliser sa place.
Elle but une gorgée de son café refroidi, repensant à House et à ses provocations incessantes. À quel point elle avait détesté sa manière de franchir les limites, de mélanger travail et chaos. Elle sourit légèrement, amère. Ironiquement, elle venait de flirter avec ce même chaos.
Mais elle n'était pas lui. Elle ne le serait jamais.
Cameron ferma les yeux une seconde, inspira profondément, puis se remit au travail.
