When the road gets dark
And you can no longer see
Just let my love throw a spark
And have a little faith in me

When the tears you cry
Are all you can believe
Just give these loving arms a try, baby
And have a little faith in me

Malgré les accusations dirigées vers lui par la communauté masquée, Batman n'a pas traîné Robin dans sa croisade contre le crime. En vérité, c'est Robin qui a insisté pour se jeter tête la première dans l'éternel combat contre l'injustice, filant à toutes jambes tandis que le Chevalier Noir s'efforce vaillamment de suivre derrière et de placer un ou deux mots expliquant que c'est une épouvantable idée.

Seulement, Dick n'a jamais voulu prêter attention à ses arguments pourtant raisonnables. Au tout début, c'était parce que la colère lui étranglait les cordes vocales au point que le petit acrobate n'arrivait plus à parler, un fait qui surprendra lorsqu'on est familier avec la pipelette qu'il a fini par devenir. C'était parce que la colère l'avait saisi à bras-le-corps devant l'injustice criante de l'univers, un cosmos permettant à ses parents de mourir et au responsable direct de leur absence dans sa vie de ne pas être inquiété.

Bruce a reconnu cette colère, la première fois qu'il a croisé le chemin de Dick dans les rues, en pantalon de pyjama et les yeux incandescents de cette rage à la limite de la déraison, désireux d'étrangler un homme adulte à mains nues en dépit de son gabarit fluet et de sa cruelle incapacité à pratiquer la plus élémentaire auto-défense. Comment aurait-il pu en aller autrement ?

Il a reconnu cette colère, et il a tout d'abord tenté de l'apaiser, de l'étouffer, de la dissuader. Évidemment, il a échoué dans son entreprise, parce que Dick Grayson était alors animé de la sainte fureur ayant empoisonné les entrailles de Bruce suite au décès de ses propres parents, et Bruce ne s'est laissé dissuader par rien ni personne qui aurait pu entraver l'émergence de Batman.

Juste retour des choses, dirait Alfred, qu'un homme buté se retrouve avec un enfant pareillement buté à charge et réalise pleinement l'horreur de sa conduite. Le majordome l'a certainement pensé assez fort pour que ça s'entende, bien que son employeur ne possède aucun talent pour la télépathie.

Robin est donc né, conçu dans la colère et l'envie d'obliger le monde à rendre gorge autant que Batman lui-même, et le Chevalier Noir s'est retrouvé affublé d'un acolyte qu'il n'avait jamais souhaité, un acolyte qui pouvait être blessé ou tué, un acolyte vulnérable à surveiller étroitement pour empêcher le pire d'advenir.

Du moins, c'est ainsi que pensait Bruce lorsque Dick s'est imposé dans sa vie nocturne. C'était la peur qui prédominait dans son esprit, chaque fois qu'il posait les yeux sur le petit acrobate dans son costume bariolé, s'apprêtant à danser sur les gratte-ciels au lieu de sous un chapiteau de toile. Un enfant, rien de plus qu'un enfant, et tellement, tellement vulnérable.

Au fur et à mesure du temps qui passe, cependant, au fur et à mesure que Dick grandissait, gagnait en assurance et en talent et en force, Bruce a commencé à se détendre. À oublier la terreur des premières nuits. À se dire que ce n'était pas si mal d'avoir un partenaire surveillant ses arrières. Jusqu'à cette blessure qui aurait pu s'avérer fatale, lui ôter le garçon qu'il n'avait pas l'intention d'aimer tel un fils mais s'est insidieusement frayé un chemin dans son cœur au point d'en devenir impossible à déloger. Jusqu'à la querelle qui a abouti au déménagement de Dick à Bludhaven, déterminé à couper le contact avec son ancien mentor.

Suite à cela, Bruce a conclu que Robin était un accroc dans sa croisade. Un enchaînement de circonstances exceptionnelles qui ne se reproduirait plus. Pourquoi voudrait-il ruiner la vie d'un autre enfant ? Ajouter un autre péché à sa conscience déjà bien alourdie ? C'est tout bonnement impensable, voilà, et il ne le permettra plus.

Quand il a ouvert sa porte à Damian et Anastasia, plus tard à Jason, l'idée de les enrôler dans ses activités nocturnes ne lui avait pas un seul instant effleuré la surface de la pensée, et les enfants n'avaient jamais abordé le sujet non plus. C'était parfait, ou pas en raison de la cavalcade de traumatismes induite par des enfances si concentrées sur la survie que celle-ci devenait un mode automatique plutôt qu'optionnel, mais c'était néanmoins bon signe.

Sauf qu'Anastasia avait attendu depuis le début qu'il la trahisse de manière abjecte. Parce que les Ombres n'avaient pas encore évacué son mental, et les Ombres ne comprenaient pas pourquoi un assassin s'encombrerait d'un enfant à moins d'en forger un instrument de carnage, pas de place pour la moindre forme d'affection au sein de la communauté voyant la mort comme une forme d'art, un dessein supérieur à répandre au reste de l'espèce humaine quand les conditions correctes se présentaient.

Même alors qu'il lui affirmait que ce ne serait pas le cas, avec aucun des trois enfants dont il se trouve actuellement responsable, cela crève les yeux qu'Anastasia ne le croit pas, ne comprend pas son jugement, les raisons derrière son choix. La raison pour laquelle il se fiche qu'elle lui soit utile. La raison pour laquelle il dédaignerait un acolyte pour combattre le crime, pour réduire la présence de la corruption au sein de Gotham, et voudrait une fille à la place.

Sa fille, en larmes alors qu'il trouve enfin le courage de la prendre dans ses bras. Sa fille qui sombre dans l'inconscience, visiblement trop secouée par la perspective de ne pas être considérée comme un enfant soldat pour échapper au malaise.

Sa fille qui n'arrive pas à envisager une vie normale pour elle-même, pour son frère, pour le garçon qu'elle a basiquement adopté et convaincu son père de recueillir, en dépit d'avoir passé plusieurs mois déjà à en avoir une.

Bruce ne sait pas comment lui en venir en aide. À ce stade, ce pourrait être légitimement au-dessus de ses capacités. Faut-il qu'il prenne rendez-vous avec Black Canary ? Elle a des rudiments de psychologie, après tout, bien qu'elle ne soit pas une psychiatre assermentée et accréditée, et franchement Bruce lui ferait davantage confiance qu'au personnel d'Arkham, et le fait qu'elle soit impliquée dans le milieu des super-héros ne joue que relativement faiblement dans cette décision.

Bon, dans l'immédiat, c'est sans doute mieux d'aller mettre Anastasia au lit, on se remet mieux d'un évanouissement provoqué par un excès de stress lorsqu'on passe un moment à l'horizontale. Et puis – Bruce devrait toucher deux mots à Jason, il n'a pas pu exactement prêter beaucoup d'attention au garçon puisqu'il était occupé à naviguer le cyclone émotionnel tout à fait inopiné et catastrophique que la pauvre Anastasia avait déclenché, mais plusieurs années à se colleter avec des groupes de malfrats plus ou moins denses encouragent le développement de la conscience de son environnement.

Jason n'avait certainement pas l'air nerveux à la perspective de retourner à la rue pour une visite masquée. Tout le contraire, en vérité, et cela ne fait pas plaisir à Bruce qui rumine à l'avance les arguments raisonnés qu'il présentera à l'ancien titi des caniveaux pour le dissuader de courir après un rêve plus absurde et dangereux que glorieux. Au vu de ses résultats scolaires, Jason est un jeune homme très intelligent et logique, ce ne devrait pas être la mer à boire que de lui ouvrir les yeux sur la déplorable réalité.

Et en cas de besoin, Dick pourra toujours ajouter son grain de sel – Robin était son idée, ne l'oublions pas, son masque de vengeur et celui de nul autre. Obtenir sa bénédiction pour ce qui est d'autoriser un admirateur trop enthousiaste pour prendre la peine de réfléchir aux conséquences de ses actes à suivre dans ses pas promet de ne pas être une sinécure.

'Cause I've been loving you for such a long time, baby
Expecting nothing in return
Just for you to have a little faith in me
You see time, time is our friend
'Cause for us there is no end
All you gotta do is have a little faith in me (Have a little faith, ooh)

Pour ce chapitre, vous avez droit à Have a Little Faith in Me par John Hiatt.