Un grand merci à Sun Dae V et à Polala pour avoir accueilli cette histoire avec autant d'enthousiasme, ainsi qu'aux plus anonymes et silencieux.

On se retrouve plus bas : bonne lecture !

Chapitre 2

Hic et nunc

— Tu as meilleure mine.

Tristan regarde Gauvain avec un certain agacement. Tout son corps lui fait un mal de chien.

— Mais si je t'assure. Pas vrai, Bors, qu'il a meilleure mine ?

— Pour sûr. T'avais un teint gris hier, là, t'es juste pâle. C'est mieux. Tu finis pas ta soupe ?

Persuadé qu'il ne retrouvera jamais l'appétit, Tristan secoue la tête. Il essaie de se redresser sans grimacer, mais c'est peine perdue.

— Fais pas cette tête, tu t'en sors plutôt bien, dit Bors en attrapant le bol posé sur la table de chevet.

— C'est flagrant, ironise Tristan.

S'ils se veulent débordants de moquerie, les yeux de Bors cachent bien mal la culpabilité qui s'y tapit. Tristan ne sait que trop bien ce que c'est, que d'avoir vu un autre tomber à sa place. Brièvement, la silhouette d'Urgan s'effondre à nouveau à côté de lui, sous la pluie. Mais Tristan se ressaisit : il ne peut pas revoir une fois de plus ces yeux verts étonnées, déjà un peu éteints. Pas maintenant.

— Déjà, t'aurais pu y passer. T'es bien vivant, non ? Et entier, en plus, insiste Gauvain.

— D'autant que tu profites d'excellentes conditions de rétablissement, rajoute finalement Bors. Pour lesquelles nous te sommes infiniment reconnaissants, d'ailleurs.

Tristan se force à sourire doucement, fatigué. Gauvain et Bors ricanent tous les deux, et leurs voix le bercent un peu. Mais alors qu'il se sent sur le point de s'endormir, il entend les deux hommes parler d'Isaura, la jeune femme qui l'a soigné, et la curiosité l'emporte sur son besoin de sommeil.

— Marcus ne l'a vue qu'une ou deux fois, quand elle était enfant, je crois. Il a une sacrée chance quand même, elle aurait très bien pu devenir un laideron, dit Bors entre deux gorgées de soupe.

— Elle n'est pas aussi chanceuse, répond Gauvain.

Tristan se tait. Il revoit brièvement les cheveux dorés d'Isaura et sa robe qui dansait autour de ses chevilles. La fièvre et la fatigue lui en font garder le souvenir d'une drôle d'apparition, d'une silhouette presque trop lumineuse pour être réelle. C'est un souvenir agréable, auquel il a déjà repensé plusieurs fois, pour oublier la douleur et le souvenir de la boue froide dans laquelle il est tombé.

— Marcus n'est pas si vieux, rappelle Bors.

— Peu importe. Ce n'est pas son âge qui a motivé son père à la lui offrir.

La porte s'ouvre sur le visage inquiet d'Arthur et Tristan essaie instinctivement de se redresser.

— Tu veux pas rester tranquille un peu ? s'agace Bors. T'es une vraie plaie, comme blessé, tu le sais ça ?

— Tu n'es pas le garde-malade idéal non plus, rétorque Tristan.

— Ah ça, je veux bien croire que tu préfères la belle blonde qui t'a recousu... Faut dire qu'elle sent bien meilleur que moi.

Bors éclate de rire à sa propre blague, à en faire trembler les murs. Depuis qu'il le connaît, Tristan se demande chaque jour comment il a pu survivre jusque là en étant aussi peu discret. Gauvain a l'air de se poser la même question, au vu du regard amusé, mais un peu lassé qu'il lui jette.

— Bors... C'est la fille du seigneur de la maison, dont tu parles, le réprimande doucement le commandant en tirant une des chaises de la pièce près du lit.

Bors lui adresse un regard d'excuse, avant de sourire malicieusement à Tristan.

— Je ne sais pas comment Tristan peut espérer se reposer un peu avec vous deux. Allez prendre l'air, un peu, vous voulez bien ?

Tristan fuit le regard inquiet d'Arthur. Il le connaît trop bien, l'a trop souvent vu évaluer les blessures des autres, pour ne pas vouloir échapper aux yeux trop sérieux du commandant. Arthur, impassible aux dernières plaisanteries de Bors et Gauvain, attend que les deux chevaliers soient sortis pour se rapprocher du chevet de Tristan.

— Comment te sens-tu ?

Tristan hausse les sourcils et grimace. Un sourire habille le visage d'Arthur alors qu'il pose une main encourageante sur son bras.

— Tu seras vite sur pied. C'est une chance, que nous ayons trouvé trouvé refuge ici.

— Sûrement.

Tristan ne sait pas pourquoi il est si froid. C'est peut-être parce qu'il sent encore un peu la mort sur lui. Chaque respiration douloureuse lui rappelle comme il s'est écroulé dans la boue, et qu'il a bien failli ne pas s'en relever. Ce n'est pas qu'il a honte, ni même qu'il a encore peur. Mais ce qui lui colle à la peau depuis des années semble s'accrocher encore plus à lui de l'habitude. Un peu comme si la terre de cette fichue prairie était encore sur lui.

— Je ne sais que trop bien combien il est désagréable de se retrouver cloué au lit, à essayer d'ignorer la douleur des blessures dont l'on essaie de se remettre. Mais tout aurait pu être bien pire, Tristan. Réjouissons-nous de n'avoir perdu aucun homme.

La voix d'Arthur est toujours calme et sérieuse. Lancelot en plaisante souvent, pour dire qu'il s'agit d'une voix faite pour les sermons, et qu'il a raté sa vocation.

— Tu auras tout le temps qu'il te faut pour te remettre, en tout cas, poursuit Arthur. Marcus et Angus souhaitent que nous escortions Isaura jusqu'au Mur.

Tristan hoche la tête comme pour accepter, même si Arthur ne lui demande pas son avis. Il songe à combien il faudra être vigilant, avec une jeune femme de bonne famille à protéger pendant ce long trajet. Un tel convoi, avec les richesses qui accompagne une jeune fiancée, suscitera beaucoup trop d'intérêt.

— Ses parents n'assisteront pas au mariage, dit Arthur, songeur, comme s'il réfléchissait à voix haute. Cela risque d'être un triste convoi.

XXXX

C'est la sensation d'être observé qui réveille désagréablement Tristan, presque en sursaut. En voyant la silhouette blonde devant son lit, il se redresse vivement, et la douleur lui arrache un grognement. Ce n'est pas Isaura qui l'observe, mais une femme plus âgée, aux mêmes cheveux dorés, mais au regard glaçant. Figée, elle le toise avec un dédain qui glace le chevalier. Les esprits un peu plus clairs, Tristan remarque la richesse des vêtements de l'inconnue : sans doute la maîtresse de maison. L'épouse bretonne d'Angus, dont tous les nobles romains disent qu'elle est aussi belle que folle. Mais surtout, d'après les rumeurs, la soeur d'un des hommes que Tristan a tué lors de la bataille qui a bien failli lui coûter la vie deux jours auparavant.

— Dame, salue respectueusement Tristan.

Toujours immobile, elle ne répond pas. L'espace d'une seconde, Tristan tressaille : il est seul, désarmé, et pour ce qu'il en sait, cette femme pourrait bien cacher une arme dans les plis de sa robe.

— N'aie crainte. Je ne partage pas ton goût pour le sang.

Les yeux clairs sont presque impossibles à soutenir, tant ils sont plein d'amertume. Lentement, l'épouse d'Angus s'approche pourtant, pour l'observer de plus près.

— Tu as vu la mort de près, cette fois-ci, n'est-ce pas ?

Tristan est mal à l'aise, et guette le couloir du coin de l'oeil.

— Tu vivras, chevalier. Ma fille semble avoir mieux écouté mes leçons que je ne le pensais... C'est une chance pour toi, car je n'aurais rien fait pour t'aider si cela n'avait pas été le cas.

Tristan se sent piégé, dans ce lit, pétri de douleurs, offert au regard de cette femme dont il a tué l'un des siens. Que lui veut-elle ? Est-ce sa faute, à lui, si elle a épousé un romain ? Si ce peuple infernal a colonisé cette île, comme il a colonisé les terres des ancêtres de Tristan ? Si depuis des années, il fait couler le sang des autres pour éviter qu'on ne fasse couler le sien ?

— Alors pourquoi venez-vous, Dame ?

La question lui a échappé comme dans un souffle. Il veut qu'elle s'en aille. Tristan ne veut pas que les hommes qu'il a tués deviennent autre chose que des corps qui se sont jetés sur le sien. Il a mis tant de temps à s'endurcir, pour réussir à vivre cette vie sans devenir fou. C'est déjà trop, de savoir son nom. Morholt.

Avec un étrange sourire, elle le fixe encore un peu plus intensément. Tristan panique un peu, et s'entend lui demander encore ce qu'elle cherche en venant dans sa chambre. Est-ce pour regarder celui qui a tué son frère dans les yeux ?

— C'est bien toi ?

Elle semble vaciller un peu, et, dans son regard dur, Tristan voit les larmes qui voilent ses yeux. Ceux de Tristan ne doivent pas être beaucoup plus sereins. Il les sentirait presque s'assombrir au fur et à mesure que son esprit divague. Comment ose-t-il ne pas baisser les yeux, là, maintenant, face à une femme à qui il a enlevé un frère ?

— Alors oui, j'aurais regardé l'assassin de mon frère dans les yeux, et je n'aurais pas failli. Es-tu fier de persécuter un peuple qui se bat pour récupérer sa terre, toi qui as perdu la tienne ?

Tristan voudrait pouvoir lui crier de se taire. Qu'elle a mille fois raison, mais aussi mille fois tort.

— Ne jouez pas à cela, dit-il.

Sa demande sonne bien plus comme une supplication que comme une menace. Tristan est fatigué. Il songe à nouveau aux corps dans la boue, aux cris qui s'affaiblissent jusqu'à devenir des râles. Il repense une nouvelle fois aux yeux éteints d'Urgan, qu'il essaie d'oublier depuis toutes ces années, et à la pluie qui roulait sur son visage immobile. Quelque chose doit passer dans ses yeux, à lui aussi, car l'épouse d'Angus le regarde avec moins de défiance. Elle sait. Sans un mot, elle se retourne et, alors qu'elle s'apprête à quitter la pièce, Tristan parle encore.

— Il n'a pas souffert, Dame. Il n'a pas eu le temps de sentir la mort le prendre.

Doucement, la silhouette presque fantomatique de la maîtresse de maison se retourne et hoche silencieusement la tête, alors que Tristan remarque la présence d'saura, postée à l'embrasure de la porte. La mère ignore la fille en sortant de la chambre, presque comme si elle ne l'avait pas vue, ou n'avait pas voulu la voir.

Pendant quelques secondes, le temps semble comme suspendu. Isaura, elle, n'ignore pas sa mère et la suit du regard comme à regret, avant de se rappeler de la présence du chevalier. La rêverie lui va bien, et Tristan songe que ni la douleur, ni la fièvre n'ont exagéré sa beauté.

— Demoiselle, dit-il précipitamment, en réalisant qu'il la fixe.

— Chevalier Tristan. Brangien et moi venions souhaitions prendre de vos nouvelles.

Après un bref signe de tête à la servante qui suit Isaura comme son ombre, Tristan essaie de se redresser encore un peu plus.

— Ne vous agitez pas trop, voulez-vous ? Ni ma maîtresse ni moi n'avons envie de devoir vous recoudre à nouveau.

La voix autoritaire de la jeune servante est sans appel et Tristan ne trouve rien à répondre.

XXXX

Tristan se sent mieux. La fièvre est définitivement tombée, et la douleur s'atténue de plus en plus. Il peut désormais marcher sans avoir l'impression de tanguer. Il quittera bientôt sa chambre de malade pour rejoindre le campement de ses frères d'armes sur le domaine. C'est sans regret qu'il en quittera le confort relatif pour retrouver la compagnie des autres chevaliers. Il n'aime pas cette maison, encore moins la nuit. Il y a quelque chose de triste, de morose ici, qui ravive encore un peu plus ses mauvais rêves. Et Tristan ne peut pas s'empêcher d'y imaginer la femme d'Angus y errer en le maudissant.

Posté à la fenêtre de la chambre, il songe qu'il regrettera cependant les visites d'Isaura, plus régulières qu'il n'aurait pu l'espérer. La jeune femme, en plus d'être si jolie à regarder, est une bonne âme, sincèrement inquiète de le voir se rétablir. Elle parle toujours avec respect à chacun d'entre eux et sourit souvent. Les chevaliers ne s'y trompent pas, et semblent toujours espérer le passage de la jeune romaine lorsqu'ils lui tiennent compagnie. Ce n'est pas Tristan qui les en blâmerait.

La douceur d'Isaura a elle aussi quelque chose de triste cependant, et bien regrettable à constater. Mais Tristan imagine sans peine qu'il serait malheureux, lui aussi, dans une telle maison, avec une mère fantôme et un mariage imminent avec un inconnu pour seule perspective.

Tristan n'a pas pu s'empêcher d'essayer de la rassurer, l'autre jour. Isaura n'avait rien demandé, c'était inconvenant au possible, mais il avait vu ses yeux bleus noyés d'inquiétude, et il avait fallu qu'il dise quelque chose. Qu'il connaissait Marcus, qu'elle serait heureuse au Mur et qu'elle pouvait lui poser des questions, si elle le voulait. Il s'était senti pousser des ailes, bêtement, avec l'idée de faire disparaître à lui seul chacune de ses craintes. Mais est-ce qu'il ne devait pas au moins cela à la femme qui l'avait sauvé, après tout ?

Isaura, si elle avait eu d'abord le réflexe des convenances liées à son rang, lui reprochant son indiscrétion, avait cependant vite oublié sa réserve. Les mains tordues d'une angoisse à peine contenue, elle avait détourné le regard pour lui demander si Marcus était un homme bon. Tristan avait été heureux de pouvoir répondre que Marcus était le meilleur romain qu'il connaissait, après Arthur. Que Marcus dernier avait toujours été bon et généreux avec lui, l'appelant même son "ami". Certes, Tristan lui avait sauvé la vie. Mais à combien de riches romains avaient-ils évité de mourir ou de tout perdre, sans pour autant recevoir autre chose que du dédain ?

Le soulagement dans les yeux d'Isaura l'avait désarmé, et flatté aussi. Tristan n'avait pas imaginé que son opinion puisse avoir autant de valeur auprès d'elle.

Un peu comme s'il l'avait invoquée à force de penser à elle, Isaura apparaît à l'entrée de la chambre. S'incliner devant elle ne lui coûte rien, pas même l'ombre d'une amertume.

— Chevalier.

Isaura sourit d'un air satisfait. Elle a les yeux qui sourient, eux aussi, et c'est agréable à remarquer.

— Vous allez de mieux en mieux.

Tristan hoche la tête. La convenance, et même la logique, voudrait qu'il dise une banalité, un remerciement, quelque chose. Mais Tristan se retrouve bêtement à remarquer les bandeaux ornés qu'elle a mis dans ses cheveux, et pendant une seconde, ne parvient plus à penser. C'est le regard curieux de Brangien, la servante d'Isaura, qui finit par le sortir de sa rêverie.

— C'est grâce à vos bons soins et ceux de vos gens, finit-il par répondre.

Isaura sourit à nouveau. Un silence se fait, rompu une fois de plus par Brangien, qui s'éclaircit la gorge et rappelle à sa maîtresse qu'on attend ses instructions en cuisine.

— Vous avez déjà été blessé aussi gravement, n'est-ce pas ? demande cependant Isaura, comme si elle n'avait pas entendu sa servante.

— Cela faisait longtemps. Je deviens meilleur combattant avec les années, mais il faut croire que j'avais besoin d'un peu d'humilité.

La jeune femme rit doucement, si discrètement que son rire a presque l'air d'un secret. Isaura est toujours silencieuse, presque prête à disparaître. Tristan se dit une fois de plus qu'il la trouve belle, et il se sent comme un adolescent, à l'épier comme il le fait. Mais est-ce si mal d'en profiter, avant que le sang et la boue s'accrochent à nouveau à lui ? Il n'aura pas mille autres occasions de se promener dans une villa comme celle-ci, hors du temps, loin des combats, en compagnie d'une femme comme Isaura.

— Vous êtes un homme courageux.

Isaura dit cela simplement, sans même que cela sonne comme un compliment. Les gens soulignent toujours le courage des chevaliers. Tristan, lui, se demande souvent si l'on peut vraiment parler de courage, quand on n'a jamais eu d'autre choix que de survivre. Il n'était encore qu'un enfant, lorsqu'on lui a mis une épée dans la main. Les souvenirs de sa jeunesse en Sarmatie se sont effacés au fil du temps, sans personne pour les lui rappeler. Est-ce qu'on est vraiment courageux, quand on pense aussi peu que lui ? Quand la peur est devenue une si vieille amie qu'elle vous souffle à l'oreille quoi faire pour survivre ?

— Je ne crois pas avoir déjà fait preuve de courage une seule fois dans ma vie, ajoute-t-elle doucement, un peu pour elle-même.

Tristan songe qu'il faut sûrement pourtant bien du courage, pour épouser un inconnu. Isaura va épouser Marcus, et il se demande ce que l'on peut ressentir, à devoir tout quitter pour aller épouser un homme que l'on a vu qu'une ou deux fois en étant enfant.

— Il en fallait, du courage, pour me soigner.

Isaura sourit encore, et Tristan s'en sent presque nerveux. Quelque chose s'emballe à l'intérieur de lui, et il s'en veut aussitôt. Il ne pourra pas s'amuser à essayer de séduire cette femme. Il ne pourra même pas en plaisanter.

XXXX

— Bon sang, elle m'a brisé le coeur, à sangloter comme ça.

Tout comme Bors et les autres, Tristan observe Isaura de loin. Un pan de sa palla la cache habilement des regards, tandis que la jeune Brangien l'enlace presque jalousement, un bras protecteur passé autour de ses épaules. L'éclaireur vient à peine de rejoindre le convoi. Une douleur désagréable irradie du côté de ses côtes, et il se sent las. Sans un mot, il s'assoit près de Dagonnet, dont il apprécie encore plus qu'à l'ordinaire la nature silencieuse.

Assise avec sa servante sur un rocher, Isaura a les yeux rivés vers le sol, et elle semble sourde à ce que lui dit Brangien. Sans doute des mots de réconfort qu'elle ne veut pas entendre.

— Bon sang, ce que j'ai hâte d'être arrivé au Mur.

Gauvain s'est presque jeté sur le sol à côté de lui, le faisant sursauter.

— T'es bien nerveux, toi.

— J'ai passé des heures à chevaucher seul, dans le silence. J'ai besoin d'un temps d'adaptation pour me réhabituer à votre compagnie.

Gauvain ricane, avant de poser à son tour ses yeux sur Isaura, qui vient de vivement se lever pour retourner dans son chariot de voyage.

— Vous ne trouvez pas qu'Arthur a l'air soucieux, vous ? demande soudain le chevalier blond.

— Arthur a toujours l'air soucieux, répond Tristan.

— Plus soucieux qu'à l'ordinaire. Il ne t'a rien dit, à toi ? Tu n'as rien remarqué quand tu prévoyais le trajet avec le père d'saura et lui ?

— Rien du tout.

Sa réponse ne semble pas satisfaire Gauvain, qui le fixe longuement, les sourcils froncés.

— Je t'assure, soupire Tristan. Et si tu t'inquiètes tant pour Arthur, demande à Lancelot.

Gauvain s'apprête à répondre, soudainement interrompu par deux mains qui empoignent ses épaules.

— Qu'est-ce qu'il faut demander à Lancelot ?

Parfois, Tristan se demande si Lancelot est capable de se défaire de cet espèce d'air moqueur, souvent insupportable, qu'il affiche constamment sur son visage.

— Arthur semble soucieux, explique Gauvain, alors Lancelot prend place en face d'eux.

— Arthur est toujours soucieux.

Tristan ne peut s'empêcher de rire, tout comme Dagonnet, qui sort de son silence.

— A défaut d'avoir une réponse qui te plaise, tu reconnaitras qu'elle est unanime.

Gauvain, lui, ne rit pas, et s'agace.

— C'est votre réponse à tout, ça. Moi, je le trouve inquiet.

— Et alors ? Il n'a pas le droit d'être inquiet ? Les sautes d'humeur sont ta chasse gardée ? rétorque Lancelot avec un client d'oeil.

— C'est facile pour toi, tu es toujours dans ses confidences.

— Quelles confidences ?

Gauvain lui fait signe de se taire d'un signe de la main, lassé. Un certaine tension s'installe dans leur petit groupe, soudain atténuée par la maladresse d'un des hommes d'Angus, sur lequel s'effondre la toile de tente.

— Aeling, serais-tu aussi doué pour monter une tente que pour conduire un chariot ? se moquer Brangien, les mains sur les hanches.

Après quelques secondes, Lancelot se tourne à nouveau vers Gauvain, un peu plus sérieux.

— Si tu t'inquiètes à l'idée qu'Arthur nous cache quelque chose, il n'en est rien. En tout cas, rien en ce qui nous concerne, à ma connaissance. Satisfait ?

Gauvain étudie longuement le regard de leur camarade, avant de soupirer à nouveau.

— Je ne sais jamais quand est-ce que tu mens.

— Jamais, rétorque Lancelot. Si tu veux mon avis, il est tracassé par la fille, voilà tout. Je me demande même si elle ne lui plaît pas un peu, au fond.

— Isaura ? s'étonne Tristan à voix haute, un peu malgré lui.

Lancelot le regarde sans comprendre avant de répondre.

— Qu'est-ce qui t'étonne ?

— Rien. Je n'avais pas remarqué, c'est tout.

— Enfin, je dis ça, je n'en sais rien, poursuit Lancelot. C'est Arthur. Toujours prêt à sauver la veuve et l'orphelin. Alors une jolie jeune fille qui sanglote toute la journée à l'idée d'épouser un vieillard...

— Et qu'on escorte nous-même vers le vieillard en question, résume Gauvain.

— Voilà. La pitié et la culpabilité doivent le dévorer tout cru.

XXXX

Isaura et Tristan sont seuls. Une partie de lui se prend à espérer qu'elle cherche sa compagnie. Est-ce si idiot que cela ? Après tout, c'est bien parce qu'elle ne parvient pas à dormir qu'elle est venue rejoindre les chevaliers près du feu. Gaheris est parti se coucher et Tristan n'a pas résisté à la tentation de prendre le tour de garde de Dagonnet pour rester avec elle. Maintenant, seul le bruit des flammes qui lèchent le bois dit quoique ce soit. Isaura, elle, est belle comme le jour, au milieu de cette nuit qui n'en est plus vraiment une.

Il faudrait qu'il dise quelque chose. Il ne peut pas la laisser triste à mourir comme elle l'est. Tristan sait qu'elle aura une belle vie au Mur. Il devrait lui dire. Lui répéter encore que Marcus est un homme honorable, honnête, qui s'attachera à rendre son épouse heureuse. Qu'en tout cas, elle n'a pas à regretter ce père médiocre qui l'a vendue comme on négocie une cargaison de tissus.

— Vous sentez-vous mieux que ce matin ?

Il est trop abrupt. Elle sursaute presque. Des larmes encore dans les yeux, elle a cette étrange politesse de dire que oui, elle se sent un peu mieux.

— J'ai tout de même pleuré, murmure-t-il.

Est-ce qu'on devient moins secret, assis près d'un feu ? Tristan sent les mots lui échapper, comme s'il avait un peu trop bu.

— Pardon ?

— Lorsque j'ai dû quitter la Sarmatie. Bien sûr, je l'ai caché, parce que j'étais trop fier. Mais j'ai pleuré. J'étais jeune et j'avais peur, et malgré tous mes efforts pour les retenir, les larmes ont tout de même coulé.

Il avait sangloté, en silence, pendant des nuits déjà bien trop longues.

Isaura sourit et hoche la tête. Les flammes du feu de camp dansent sur son visage et ses yeux s'éclairent un peu. Il les contemple un peu trop longtemps, trop pour pouvoir cacher qu'il a du mal à s'en détourner. Tristan se racle la gorge et se redresse, déterminé à redevenir maître de lui-même. Sans rien ajouter, sans réfléchir, d'un geste sans doute un peu gauche, il lui tend un morceau de la pomme qu'il est en train de couper. Isaura sourit encore et alors qu'elle prend le morceau de fruit, sa main touche la sienne. A son contact, c'est presque un sursaut qui le prend, à l'intérieur, au creux de sa poitrine. Fugace, et un peu grisant, comme s'il s'était soudainement réveillé. Comme la tentation est grande, de laisser courir ses doigts sur les siens !

C'est presque drôle, comme il lui paraîtrait presque naturel, ici et maintenant, de serrer cette main promise à un autre.


"Hinc et nunc" veut dire "Ici et maintenant" : vous l'aurez compris, il s'agit d'une référence à ce moment un peu hors du temps autour du feu, que j'avais déjà évoqué dans "La vigne et le rosier".

J'espère que ce chapitre vous plaît. Les choses continueront bien sûr de s'accélérer dans le prochain, que j'ai déjà écrit, et que je publierai la semaine prochaine. Ce cher Tristan n'en sera que plus perdu, mais quant à vous, si vous avez lu La vigne et le rosier, vous ne l'en comprendrez que mieux (du moins je l'espère !).