Précédemment : Les paladins ont repoussé l'armée de Zarkon qui cherchait à envahir la Terre, mais celle-ci n'est pas en sécurité pour autant. La famille de Lance et celle de Hunk, craignant pour leur vie, ont décidé de les accompagner dans l'espace, mais il faut d'abord trouver un moyen de fortifier les défenses de la Terre. Heureusement, Thace a fait son apparition avec une invitation fortuite à négocier une alliance avec New Altéa. Après une brève discussion, lui, Matt, Keith et les Altéens se sont mis en route à bord du lion rouge.
Chapitre 2
New Altéa
Thace attendit que Matt se soit endormi avant d'approcher Keith. Évidemment. Ce n'était pas comme si Keith pouvait l'éviter quand il était aux commandes. Les lumières du cockpit étaient tamisées pour que les autres puissent se reposer. Dans un endroit aussi étriqué, c'était difficile de trouver une position confortable et encore plus d'échapper à Thace. Jusque-là, il avait au moins pu se cacher derrière le reste de l'équipage.
Maintenant, il n'y avait plus que Keith, Coran, Wyn et Thace, et ce dernier ne perdit pas de temps.
Il vint se placer derrière Keith, les mains jointes dans son dos, le regard rivé sur les étoiles devant eux. Ils avaient ouvert un trou de ver en bordure de la zone défensive de New Altéa et depuis, le trajet se faisait dans le calme et le vide de l'espace. De temps à autre, ils passaient assez près d'une étoile ou d'une planète pour en distinguer la forme parmi les autres petits points lumineux, mais ça ne suffisait pas à tromper l'ennui de ce voyage.
Keith était pleinement conscient de la proximité de Thace, même sans le regarder. Il avait cette manière de se tenir droit comme un piquet qui contrastait avec la posture voûtée de Keith. Il n'arrivait pas à faire abstraction de sa respiration qui faisait écho à la sienne sans pour autant s'y caler.
Même Coran et Wyn avaient cessé de parler. Wyn œillait Thace avec curiosité, la tête penchée ; ses yeux s'étaient écarquillés quand il avait appris que Thace venait de New Altéa. Wyn aussi en venait, même s'il était le prisonnier d'Haggar quand les paladins l'avaient trouvé.
L'expression de Coran était bien plus fermée. Pas non plus hostile, mais il restait vigilant.
— Tu as provoqué pas mal de remous dans l'armée de Zarkon, tu sais, dit Thace.
Il avait la voix plus douce que Keith ne l'aurait pensé ; pas seulement basse pour ne pas déranger les autres, mais aussi… affectueuse ? Ce n'était pas un ton qu'il avait l'habitude d'entendre quand on s'adressait à lui, et ça lui serrait le cœur.
— Ouais, ben, c'est ça de déserter, marmonna Keith. Et puis, je n'ai même pas eu le bon goût de les laisser me tuer en représailles.
Thace poussa ce qui ressemblait à s'y méprendre à un rire et Keith ne put s'empêcher complètement de rabattre ses oreilles contre son crâne. Il avait délaissé son casque quelques heures plus tôt, mais finalement il aurait dû le garder, même si c'était inconfortable et moite. Au moins, Thace ne se serait peut-être pas plongé dans un tel silence face à sa réaction, son regard lui picotant la nuque.
Est-ce qu'il était obligé de se tenir aussi près de lui ? Et de se tenir debout ? Keith lui arrivait à peine en dessous de l'épaule quand ils se tenaient côte à côte, alors là qu'il était assis aux contrôles, il se sentait tout petit, comme un enfant devant un géant. Au moins, Coran avait la politesse de s'asseoir à côté de son siège, les jambes croisées avec un air tellement guindé que c'en était presque absurde. Wyn, quant à lui, s'était avachi contre le mur.
— Vous étiez là.
Face au silence pesant, Keith n'avait pas pu se retenir de parler et il s'en mordait les doigts tandis que Thace émettait un petit grognement interrogatif. Non. Ce n'était pas le moment de parler de ça. Pas alors que les autres pouvaient surprendre leur conversation, pas alors qu'il lui restait encore un jour entier coincé dans ce cockpit en compagnie de son– de Thace. Il laissa le silence s'étirer, les nerfs en feu alors que trois paires de yeux le dévisageaient.
Il avait cinq ans et il se faisait tout petit et silencieux alors qu'un homme qu'il connaissait à peine leur annonçait le décès de sa mère, tuée par sa compassion. C'était une leçon qu'on lui avait rabâchée encore et encore en grandissant et l'homme, cet homme, le seul qui aurait pu changer de discours, ne fit rien pour la défendre.
Il avait huit ans et il jouait avec la dague que l'étranger lui avait donnée, celui-ci l'observant en marge du hangar alors que lui et son père embarquaient la navette pour qu'il reçoive son entraînement d'officier à bord de la Faucheuse. Ce n'était pas la première fois que Keith remarquait cet homme qui le regardait de loin, alors il savait sans l'ombre d'un doute que c'était toujours le même. L'étranger s'en alla alors que Keith montait la rampe derrière son père.
Il avait quinze ans et il se sentait sur le point d'exploser tellement la culpabilité et la honte de sa première mise à mort le rongeait, et l'Arène était toujours remplie de familles et de camarades. L'un d'entre eux était mort lors de son rite de passage, son sang teintant le sable d'un violet si sombre qu'on aurait dit de l'huile, et Keith n'avait pas eu le choix, vraiment pas eu le choix… et il y avait un étranger qui le regardait depuis l'autre bout du stade. Keith l'observa un long moment sans comprendre et ne reconnut l'homme qui lui avait donné la dague de sa mère que lorsqu'il se retourna pour se plonger dans l'ombre du couloir derrière lui.
Keith claqua la porte par laquelle se déversaient ces souvenirs qui cherchaient à remonter depuis qu'il avait vu le visage de Thace. Avec les cicatrices fraîches et son oreille déchirée, il ne ressemblait pas beaucoup à celui qui l'avait observé toute sa vie, mais il n'avait pas changé au point d'être méconnaissable.
Son oncle.
Son oncle l'observait depuis treize ans et n'avait jamais pris la peine de lui parler avant cet instant, quand il n'avait plus le choix.
— Je ne pouvais pas prendre le risque qu'on fasse le lien entre nous, dit Thace comme s'il avait lu dans ses pensées.
Red gronda de façon inaudible, lui réchauffant le cœur et lui donnant la force de se tourner pour rencontrer le regard de Thace, même brièvement.
— Vous êtes mon oncle, apparemment, dit-il. Ce n'est pas déjà un lien ?
Thace lâcha un soupir.
— Ta mère et moi avons travaillé très dur pour faire oublier notre parenté. J'étais son officier en chef et je l'ai aidée à mettre sa mort en scène quand on l'a démasquée. Si quelqu'un avait appris notre relation, nous aurions été tous les deux en danger.
— Vous voulez dire que votre mission aurait été en danger.
Thace eut l'air de vouloir dire quelque chose, mais se ravisa.
— C'était aussi à prendre en compte, oui.
Avec dédain, Keith reporta son attention sur l'écran à sa droite pour ne plus avoir à le regarder.
— Et maintenant vous êtes là pour ça. Alors ne perdons pas de temps à prétendre être émus par nos retrouvailles, d'accord ?
Un lourd silence tomba après ça, dérangé seulement par les légers ronflements de Meri et le ronron omniprésent du lion rouge. Wyn semblait vouloir se fondre dans l'obscurité, son regard parcourant le cockpit à la recherche d'un truc plus intéressant que Keith et Thace. Le regard de Coran, au contraire, ne vacilla pas, posé sur Keith comme pour lui demander « dois-je intervenir ? ».
Keith fit semblant de ne rien avoir remarqué.
Pendant un long moment, ils continuèrent ainsi : Keith prétendant que des éléments à l'écran requéraient toute son attention, Wyn semblant regretter d'être là et Thace et Coran observant Keith chacun de leur côté, lui donnant l'impression d'être un phénomène de foire.
Thace finit par rompre le silence.
— Nous ne nous ressemblons pas beaucoup, pas vrai ?
— Pour un paladin qui se bat pour ce qui est juste et un lâche qui s'enfuit sans cesse ? fit Keith, feignant un air choqué. Je n'avais pas remarqué.
Coran fit la grimace, mais il ne dit rien, ce qui était certainement pour le mieux. Keith avait eu son quota de dispute pour la journée.
— Tu es… direct, continua Thace, impassible. Sans détour. Tu es le genre de personne qui se bat en première ligne. Ta mère et moi, nous sommes des espions, et ce depuis bien longtemps. Nous vivons dans l'ombre, nous œuvrons dans les coulisses. Et parfois, nous laissons nos relations passer à la trappe.
Keith se leva brusquement, avec une supplique silencieuse à Red qui lui répondit d'un grondement rassurant.
— Pardon, dit-il en se dirigeant vers la trappe au fond du cockpit qui menait à l'espace de maintenance au cœur de son lion. Il faut que je vérifie un truc.
Thace pivota, son regard lui faisant l'effet d'un poids sur ses épaules jusqu'à ce que la trappe se referme sur lui.
Keith parvint au bout de la première échelle avant que la boule d'émotions au fond de lui n'éclate. Il se laissa glisser par terre, enfouissant son visage dans le creux de ses genoux et joignant les mains derrière sa tête. Replié ainsi, son torse, ses jambes et ses coudes formant une cage autour de lui, son lion rajoutant une couche de protection, il poussa un long soupir tremblant.
Et maintenant, qui s'enfuit ? se demanda-t-il, la colère chassant la douleur. Qu'est-ce que tu vas faire, te cacher là jusqu'à la fin du voyage ?
C'était tentant. Red pouvait se piloter toute seule sans problème tant qu'elle était au milieu de nulle part, et même s'occuper de menaces mineures si besoin, et Matt allait se réveiller d'ici une heure ou deux de toute façon. Keith n'avait pas vraiment besoin de rester dans le cockpit.
Il n'allait pas se voiler la face à penser que les autres avaient cru à son excuse bidon pour s'en aller. Coran et Wyn savaient que Keith n'y connaissait rien en mécanique et il n'y avait rien qui clochait chez Red.
Non, ils savaient certainement qu'il avait pris la fuite et quand il reviendrait, il allait devoir affronter leurs regards. Mais cela valait mieux que de rester assis là avec ses pensées pour seule compagnie, des pensées sur sa famille et sur lui-même, des pensées qu'il refusait d'écouter. Il n'avait jamais été du genre à se morfondre et il n'allait pas commencer maintenant juste parce que Thace avait décidé de se pointer.
Il avait juste… besoin d'un moment pour se calmer, avant de se mettre à crier et réveiller tout le monde. C'était tout. Juste quelques minutes pour retrouver son sang-froid et il serait prêt à reprendre la route.
Il lui fallut une heure avant de trouver la force de se tirer en haut de l'échelle et il fit de son mieux pour ignorer les regards que lui lancèrent Thace et Coran en reprenant sa place aux commandes.
Le lion rouge était parti depuis trente-huit heures quand survint la prochaine attaque. Pas que Lance ait compté. (C'était Nyma qui comptait, en fait, et c'était également elle qui avait fait remarquer que les autres devaient avoir atteint New Altéa depuis le temps ; il y a encore trois heures, le château aurait peut-être pu leur envoyer un appel à l'aide, mais maintenant, ils devaient se trouver dans le champ qui bloquait les communications non sécurisées et n'était-ce pas un peu trop commode ?)
— T'es parano, lui dit Lance pour la énième fois en les menant au combat. On a déjà été attaqués plusieurs fois avant leur départ.
— Je trouve juste – attention, chasseur en haut – que c'est suspect.
Lance jeta un regard noir à Nyma par-dessus son épaule tout en abattant le chasseur.
— Il n'y a pas d'espions au château, dit-il, et je sais ce que je fais, merci beaucoup.
Val soupira.
— Elle ne critique pas tes talents de pilote, Lance. C'est juste que c'est stressant de devoir rester là sans rien faire.
L'irritation lui montait toujours à la tête, mais Lance se força à respirer à fond, contournant le lion jaune pour abattre quelques vaisseaux qui l'entouraient. Ce combat n'avait rien de différent par rapport aux autres : plusieurs escadrons de chasseurs, principalement pilotés par des sentinelles, bourdonnaient comme des mouches en essayant d'atteindre la surface. Les paladins devaient bien faire attention, surtout sans Red pour filer à la poursuite des vaisseaux les plus débrouillards, mais ils s'en tiraient bien jusque-là. Mieux que bien dans le cas de Yellow. Hunk et Shay étaient incroyables, ils arrivaient à se servir du blindage de leur lion complètement à leur avantage pour foncer tête baissée en plein combat. Lance se demandait si leur efficacité renouvelée pouvait être due en partie à la reconstitution du stock d'Ativan de Hunk. Il devait en avoir pris un avant la bataille (il avait confié à Lance qu'il pensait en faire une habitude), mais il lui avait aussi dit que rien que le fait d'en avoir à sa disposition en cas de besoin rendait les choses moins terrifiantes.
Ce qui allait moins bien, c'était l'ambiance dans le cockpit du lion bleu. Aucun d'entre eux n'avait encore réussi à se synchroniser pour débloquer le boost que Blue gardait en réserve (Lance avait eu beau essayer de lui tirer les vers du nez, elle n'avait rien voulu lui dire, télépathiquement parlant, sur le sujet). Le manque de synchronisation était surtout dû au chaos de l'énorme bataille qui les avait accueillis à leur arrivée sur Terre et au fait que Lance, Val et Meri avaient passé le plus gros de la semaine au sol.
Mais Shiro voulait qu'ils s'habituent à travailler ensemble et ces petites batailles insignifiantes leur faisaient un bon terrain d'entraînement. Sauf que les autres paladins n'avaient réussi à se synchroniser qu'au moment où la situation virait au désastre, ce qui voulait dire que pour le moment, Lance était coincé avec un couple de paladins sur la banquette arrière qui le critiquait sur sa façon de voler, sa façon de tirer, sa concentration et tout ce qu'il pouvait faire de travers.
— Attention ! s'écria Nyma dans un juron. Tu as failli percuter ce vaisseau !
Bon, c'était surtout Nyma qui se plaignait. Val, coincée entre son cousin et sa petite amie, faisait de son mieux pour jouer le médiateur, mais finissait surtout par les énerver encore plus.
— Je l'ai même pas frôlé, répliqua Lance, ignorant la voix amusée de Blue dans sa tête. Si t'as si peur de ma conduite, tu devrais peut-être fermer les yeux.
— Si tu as l'intention de tous nous tuer, je préfère avoir le temps de m'y préparer.
Lance plissa le nez, agitant la queue de Blue et se laissant glisser dans un demi-arc de cercle autour d'un rassemblement de chasseurs. Grâce à cette manœuvre, leurs ennemis se retrouvèrent pris au piège entre lui et Shiro et à eux deux, ils eurent tôt fait de les réduire en poussière. Une fois cela fait, Lance pivota à la recherche de sa prochaine cible.
Ce fut le petit juron de Pidge qui lui fit remarquer le nouvel arrivant : un vaisseau de guerre, plus petit que celui de Zarkon, mais pas négligeable pour autant. Le trou de ver émit une lumière violette en le laissant passer, des chasseurs s'écoulant déjà des hangars alignés le long de son ventre.
— Tout va bien, dit Shiro avec calme, coupant une douzaine de vaisseaux en allant à la rencontre des nouveaux arrivants. On peut s'en occuper. Anamuri–
— J'ai vu.
La voix d'Anamuri évoquait toujours à Lance du papier de verre et du linge tout juste sorti du séchoir : elle était chaleureuse, mais éraillée, et aussi fatiguée, cette fois-ci. Anamuri était la commandante des forces rebelles qui étaient venues en aide à la Terre et avec Coran, ils faisaient tout pour déjouer les attaques des Galras. À l'entendre, elle n'avait pas l'air de s'être beaucoup reposée ces derniers jours.
— Retenez-les. Nous allons nous débarrasser du reste de cette première vague avant de vous rejoindre.
— Bien reçu, grogna Shiro. Et gardez un œil sur les scanners au cas où d'autres décident de se joindre à la fête. Akira, on dirait bien qu'on va avoir besoin de ton équipe, au final.
— On est déjà en chemin, dit Akira.
Shiro hocha la tête.
— Paladins, avec moi. Dépêchons-nous d'en finir.
Tandis que Lance suivait Shiro, Nyma fredonna un air bien trop guilleret pour se prêter à l'ambiance d'une bataille.
— Tu penses toujours qu'il n'y a rien qui cloche ? demanda-t-elle.
Lance ne prit même pas la peine de lui répondre.
Les trois dernières heures du voyage furent de la torture. Malgré toute une vie passée à apprendre à rester calme et maîtresse d'elle-même en toutes circonstances, Allura devait sans cesse se rappeler qu'une princesse ne plaquait pas son nez contre la vitre en demandant toutes les cinq minutes si on était bientôt arrivés.
Matt et Keith pilotaient désormais à deux ; pas par besoin d'aller plus vite, mais ils avaient l'air de vouloir discuter en privé. Installée avec Meri sur l'une des couchettes, elle pouvait voir l'expression de Matt et elle reconnaissait cette absence dans son regard. Il était complètement immergé dans leur lien, indiquant que lui et Keith communiquaient actuellement sans barrières, au fond d'un même esprit.
Elle était contente pour eux. Keith semblait sur le point d'éclater depuis un moment et même s'il s'était couché quand Allura, Meri et Matt avaient pris le relais, il n'avait fait que tourner et se retourner pendant une heure avant de souffler et de finir par s'immobiliser. Allura ne savait pas s'il avait réussi à s'endormir ou s'il s'était contenté de fixer le plafond en boudant jusqu'à ce que les lumières du cockpit se rallument pour la fin du voyage.
Allura comprenait son malaise : ça ne devait pas être facile d'apprendre que votre mère et votre oncle se battaient contre l'Empire qui vous a élevé, surtout que Keith avait cru quasiment les deux tiers de sa vie que sa mère était morte.
Elle pouvait comprendre, mais pour le moment, elle avait du mal à compatir, raison pour laquelle il valait mieux que ce soit Matt qui aille lui parler. Allura ne pouvait penser qu'à une chose, la planète qui l'attendait ; un monde peuplé par ses pairs, un monde où sa culture avait survécu, prospéré pendant dix mille ans, sans souffrir de la guerre. C'était tout ce dont elle avait toujours rêvé en craignant de l'admettre et plus ils s'en approchaient, plus ça la tiraillait. C'était comme si des millions de fils minuscules étaient entortillés autour de ses nerfs et la tiraient en avant, à la limite de lui faire mal et l'empêchant de tenir en place.
Elle était presque à la maison.
— Ça va ? murmura Meri en lui prenant la main.
Sa peau était froide, ses doigts tremblants et son sourire trahissait la même appréhension qui rongeait Allura depuis l'intérieur.
— Je suis un peu nerveuse, avoua Allura.
Elle parla à voix basse, bien que Matt et Keith soient trop pris par leur conversation silencieuse pour les écouter et que tous les autres à part Thace devaient être dans le même état qu'elle.
— Et toi ?
Meri haussa les épaules.
— J'ai du mal à croire que c'est la réalité. J'ai passé… purée, si tu fais l'addition, en dehors du temps de stase, je dois avoir passé presque quinze ans sur Terre. J'ai arrêté d'y croire il y a longtemps. J'ai accepté ce qui s'est passé.
Allura la regarda : ses yeux brillaient de larmes contenues, son pied tapait le sol et ses lèvres étaient tordues. De toute évidence, elle n'avait pas tourné la page. Pas vraiment. Comment l'aurait-elle pu ? Même ses amis les plus proches ne savaient rien de son histoire. Elle n'avait parlé à personne de ce qu'elle avait vécu, sauf peut-être à Blue. Elle n'avait pas eu à regarder la guerre en face avant très récemment. Les plaies ne s'étaient pas refermées, elle avait simplement appris à faire abstraction de sa douleur.
Et ça, c'était quelque chose qu'Allura comprenait parfaitement.
Allura soupira et posa la tête sur l'épaule de Meri.
— Tu as parlé à Rosario ?
— Euh…
— Ça veut dire non.
Allura pencha la tête, les sourcils froncés.
— Je croyais que tu voulais crever l'abcès. Lui raconter ton histoire, t'excuser de n'avoir rien dit et tout.
Meri se mordit la lèvre.
— Oui, oui. C'est juste que… Et si elle me déteste ?
— C'est ta meilleure amie.
— C'est la meilleure amie de Lena. Moi, elle me connaît à peine.
Allura n'était pas d'humeur à se disputer, alors elle laissa tomber, lui serrant la main pour la rassurer.
— Eh bien, ceux qui te connaissent savent que tu as simplement fait de ton mieux.
Elle hésita, posant les yeux sur la mince bande de vitre visible derrière Thace.
— Nous arrivons dans combien de temps ?
Matt cligna des yeux, visiblement plongé dans ses pensées. Il lui fallut un moment pour comprendre qu'elle s'adressait à lui, mais il finit par lui sourire.
— On devrait y être d'une seconde à l'autre.
— Vraiment ?
Sans réfléchir, Allura se leva d'un bond, ce qui fit rire Meri et sourire Coran. Thace se contenta de la regarder d'un air impassible et elle se força à bien lui rendre en se glissant auprès de Coran. Son entraînement royal devait bien lui servir à quelque chose, quand même.
Un bon moment passa, Allura retenant son souffle en serrant le coude de Coran d'une main, l'autre toujours dans celle de Meri. Wyn s'avança, le pas sautillant. Avec ses cheveux qui commençaient à pousser sous la forme de boucles sombres et serrées qui recouvraient les cicatrices de son crâne et avec le sourire qui étirait ses lèvres et faisait briller ses yeux ambrés autant que ses glaes dorés sur sa peau d'un brun profond, il avait de plus en plus l'air de l'enfant qu'il était vraiment. Il n'avait presque plus rien à voir avec celui que les paladins avaient trouvé à bord du vaisseau d'Haggar.
Il se tourna vers la vitre, se figea, puis leva brusquement le bras, son doigt butant contre l'écran.
— La voilà ! s'écria-t-il.
Allura se pencha pour voir derrière Wyn, mais ce n'était pas nécessaire. La vitesse du lion rouge s'oubliait facilement au beau milieu de l'espace, mais elle devenait évidente quand une étoile se retrouvait à grossir à vue d'œil juste devant eux. Celle que désignait Wyn, un simple point lumineux qui ne différait pourtant pas des autres, sembla bouger un peu. Puis elle se mit à grossir et sa lumière s'intensifia.
Red assombrit la vitre pour filtrer son éclat, mais les yeux d'Allura se mirent à piquer quand même. (C'était la lumière qui faisait dévaler des larmes le long de ses joues. Ça ne pouvait pas être le mal du pays, puisqu'elle découvrait cet endroit pour la première fois.)
Ils virent ensuite les planètes : une géante gazeuse aux tons orange et brun qui fila un instant au bord de l'écran, une planète baignée de nuages argentés…
Et New Altéa à proprement parler.
Ils ralentirent l'allure, laissant la planète remplir lentement leur champ de vision. Sous le soleil, elle se peignait de tons émeraude avec des lumières bleues qui parsemaient la nuit, rassemblées au niveau de villes si larges que ça en paraissait impossible.
Et l'architecture… Allura voyait déjà les anneaux planétaires, semblables à ceux de ses souvenirs. Ils étaient de plus simple facture que ceux d'Altéa, mais la lumière du soleil les baignait de reflets argent et or, recouvrant la planète d'un treillis métallique. Ces anneaux étaient la première ligne de défense, même si elle ne saurait dire s'ils fonctionnaient comme ceux de chez elle. L'ancienne Altéa se targuait de deux systèmes séparés de lasers défensifs, d'une barrière à particules et d'un bouclier fait de quintessence, un anneau de communication et un anneau de navigation pour aider les navires altéens de tout l'univers. Un de ces nouveaux anneaux devait également contrôler le champ invisible qui déviait les trous de ver qui voulaient s'ouvrir dans la zone tampon.
Thace s'avança et Keith lui laissa de mauvaise grâce accéder à l'écran de communication pour qu'il puisse transmettre son code d'identification pour entrer dans l'atmosphère. Il n'avait pas voulu dévoiler ce code, tout comme il avait refusé de partager les coordonnées de New Altéa. Clairement, il n'appréciait pas la conscience du lion rouge ni son lien avec les paladins, car Allura aurait mis sa main à couper que Matt et Keith savaient déjà tout.
Un message de confirmation arriva peu après et un marqueur s'afficha à l'écran, leur indiquant un aérodrome où ils avaient l'autorisation de se poser.
Ils survolèrent la ville bien trop vite au goût d'Allura. Les gratte-ciels, les parcs et les rues défilèrent à leurs pieds, brillants comme des cristaux de Balméra à la lumière matinale. Allura imagina son peuple s'arrêter et lever le nez pour suivre le passage de Red dans le ciel, mais ils étaient bien trop hauts et ils allaient bien trop vite pour en être sûr.
Keith et Matt restèrent assis un moment après s'être posés, mais Allura passa la porte aussi vite que la bienséance lui permettait, entraînant Meri et Coran avec elle. Thace fut tout de même le premier à descendre la rampe, se mouvant avec une vitesse qu'on n'aurait pas attendue de lui. Sa démarche fluide et ses jambes longues lui permettaient d'avancer deux fois plus vite qu'Allura.
Une petite délégation les attendait au sortir de l'aérodrome : deux Altéens et un Galra. Leurs vêtements étaient d'un style qu'Allura ne reconnut pas immédiatement, mais en s'approchant, elle remarqua l'influence de l'ancienne Altéa : il s'agissait d'habits une pièce aux lignes épurées et brodés d'argent et d'or. On reconnaissait aussi la mode galrane dans les pans d'un marron profond de la robe de l'Altéenne, dans le grand manteau que portait la Galra et dans le col montant de l'autre Altéen.
Après inspection, la femme en robe rouge semblait être en réalité d'ascendance mixte, la légère nuance lavande de sa peau et ses sclères jaunes trahissant son sang galra. Elle fit la révérence tandis que les deux autres se contentaient de s'incliner légèrement.
— Princesse Allura, dit la femme galra, inclinant la tête une deuxième fois.
Elle leva le regard et le détourna aussitôt, les mains jointes devant elle.
— Est-ce vraiment vous ?
— Nous avons tant entendu parler de vous, ajouta l'autre femme.
Elle lissa les plis de sa jupe, visiblement nerveuse, et Allura lui adressa automatiquement un sourire apaisant. La femme eut l'air surprise, puis lui retourna son sourire, gagnant en confiance alors qu'elle reprenait :
— La princesse perdue… son gardien…
Son regard se posa sur Coran, qui cligna des yeux, joignant les mains dans son dos. Un rire gêné fit trembler sa voix.
— Je dois bien l'avouer, je n'aurais jamais cru vous rencontrer un jour.
— Je ne pensais même pas que les légendes étaient vraies, dit l'Altéen qui se trouvait au centre, avant de sursauter quand la femme galra se frappa le front. Ah… pardon. C'est juste que j'ai l'impression de rencontrer un personnage de contes.
Allura joignit les mains devant elle.
— Ce n'est rien. J'imagine bien ma surprise si je devais trouver un jour Myvara la Grande ou Vera le Sage sur le pas de ma porte.
Remarquant que son audience la regardait sans comprendre, elle eut un rire gêné.
— Ah… J'imagine que les légendes ont dû bien changer en dix mille ans.
Meri s'approcha pour caresser du bout des doigts le bas de son dos, juste au-dessus du pli qui marquait la taille de sa robe (ce n'était pas la robe la plus habillée qu'elle possédait, mais c'était la seule qu'elle pouvait tolérer pour un voyage de trente-six heures).
— Oh, pardonnez-moi, dit Allura. Il me semble que des présentations s'imposent ? Je suis Allura, fille du roi Alfor et pilote du lion noir. Voici Coran, mon conseiller et commandant du Château des Lions…
Il lui lança un regard irrité en l'entendant lui attribuer ce titre qu'il rejetait depuis un bon moment et elle réprima l'envie d'agiter les oreilles à son intention.
— Voici Meri, un des paladins bleus.
Elle se tourna ensuite vers Keith et Matt, qui se tenaient un peu en retrait.
— Nos paladins rouges, Keith et Matt. Et enfin…
— Wyn !
La Galra porta les mains à sa bouche quand Wyn se faufila entre Allura et Coran avec un grand sourire, se jetant sur elle. Elle le rattrapa au vol et le fit tournoyer, penchant la tête pour enfouir le nez dans ses cheveux, lui murmurant quelque chose qu'Allura n'entendit pas.
L'autre femme les observa un moment, visiblement stupéfiée, puis elle s'efforça de reprendre contenance et se racla la gorge.
— Laissez-leur un moment, votre Altesse. C'est notre Cheffe de l'Aviation, Jana. Elle a été formée par les parents du garçon il y a quelques années. De ce que j'ai compris, ils ont pratiquement été élevés ensemble.
— Elle était dévastée quand nous avons perdu contact avec le vaisseau de sa famille, ajouta l'Altéen.
Le vaisseau de sa famille ? Allura essaya de ne rien laisser paraître de son effroi. Wyn n'avait pas dit grand-chose des circonstances de sa capture. Peut-être que Coran et Lance en connaissaient les détails, mais ce n'était pas le cas d'Allura. C'était peut-être idiot de sa part, mais elle avait espéré pouvoir le ramener à ses parents maintenant qu'il était de retour chez lui.
Son sourire était forcé, mais elle acquiesça aussi gracieusement que possible.
— Bien sûr. Puis-je vous demander vos noms ?
La femme laissa échapper un petit glapissement alarmé avant de plaquer une main sur sa bouche.
— O-oh ! Oui, bien sûr, Votre Altesse ! Pardonnez-moi ! Je suis tellement– Tala. Je m'appelle Tala.
Elle écarta les pans de sa jupe pour une grande révérence maladroite. Ces manières devaient être passées de mode à New Altéa ; en fait, même dix mille ans plus tôt, elles commençaient à se perdre. Il était fort possible que Tala n'ait jamais eu à s'incliner avant d'apprendre que la princesse perdue allait leur rendre visite.
— C'est un plaisir de vous rencontrer, Tala. Vous êtes aussi dans l'aviation ?
— Oh, ah, non. Je suis– ah– désolée.
Elle se redressa, prenant une profonde inspiration, puis s'inclina de nouveau.
— Je suis l'assistante en chef du Premier Siège.
Meri pencha la tête de côté.
— Le Premier Siège ? Qu'est-ce que c'est ?
— Le président du sénat planétaire, Madame Paladin, dit l'Altéen avec beaucoup moins d'élégance que Tala. Et le chef du Haut Conseil. On pourrait dire qu'il s'agit de notre roi.
— Pas que ce soit vrai, bien sûr ! intervint Tala en agitant les mains et se plaçant vivement devant l'Altéen. Nous n'avons pas eu de lignée royale depuis que vous… eh bien, depuis que vous êtes entrée en stase. Ce ne serait pas correct de vous remplacer. Et puis, il partage le pouvoir avec les autres Sièges, alors ce n'est pas exactement un monarque.
— Vaut mieux ne pas lui dire ça en face.
— Yvis ! siffla Tala. Tu parles à la princesse !
Derrière Allura, Matt murmura quelque chose qui fit ricaner Keith. Allura soupira, mais continua de sourire. Elle avait oublié à quel point c'était dur d'être une princesse.
— Ce n'est rien, Tala. Je suis peut-être la princesse d'Altéa, mais il me manque dix mille ans de connaissances. Un peu d'éducation ne me ferait pas de mal.
Tala la regarda d'un air ébahi avant de reculer, hochant la tête.
— Je… J'imagine que c'est pour ça qu'iem est là… Yvis fait partim de nos érudits, votre Altesse. Iem est membre de notre conseil culturel. En fait, c'est notre dépositaire de l'Histoire. Iem en sait plus que n'importe qui d'autre au sujet de l'Ancienne Altéa, pour être honnête. Mais je crains qu'iem manque de tact.
Allura hésita un moment, prise au dépourvu par les pronoms d'Yvis. Pas par le fait qu'iem utilise des pronoms différents, Altéa ayant déjà reconnu l'existence du spectre de genre depuis longtemps, mais iem n'était pas une variation qu'elle connaissait. Il, elle et im étaient les plus communes, ou encore un iel comme Pidge. Il y en avait d'autres, mais elle ne se souvenait pas d'iem.
Elle se demanda si c'était une simple évolution du langage (on aurait dit un mélange entre le im altéen et le em galran) ou si la compréhension des genres de son peuple avait changé avec le temps.
Bataillant avec le sentiment d'avoir perdu face au temps qui avait passé sans elle, Allura indiqua à Yvis et Tala de prendre les devants. Tala s'exécuta avec un soulagement évident, quand bien même elle se crispait dès qu'elle devait rappeler à Yvis de s'adresser correctement à la princesse. Yvis, heureusement, l'ignorait, donnant à Allura un bref résumé de l'état de New Altéa et de ce à quoi elle pouvait s'attendre de sa rencontre imminente avec le Haut Conseil.
— Le Haut Conseil comporte six sièges : celui de la Défense, du Renseignement, de la Culture, de l'Éducation, de l'Économie et de la Justice. La charte originelle dit qu'il devrait y avoir trois Galras et trois Altéens au Conseil à tout moment, mais ça s'est un peu… complexifié.
Coran haussa un sourcil.
— J'imagine que les mariages entre Galras et Altéens sont assez fréquents ?
Yvis haussa les épaules.
— Faut croire. En ville, en tout cas. Les communautés sont plus isolées à la campagne : les Altéens d'origine n'aimaient pas trop l'idée de partager le voisinage avec le peuple qui a massacré leurs amis, vous voyez ? Alors ils ont construit leurs villes et villages et on en trouve encore, purs et tout. Quiz'k, rien qu'à New Phyrri, il y a presque cent mille Altéens pour seulement mille Galras.
» Et c'est sans mentionner les Galras qui ont trouvé refuge ici ces derniers décaphoebes. Ceux qui ont fui l'Empire ? Les grandes villes comme New Alafor, où on se trouve actuellement, sont les seuls endroits où ils peuvent vivre, et ils y sont quand même mal vus. Si tu n'es pas sothra, alors tu es l'ennemi et d'autres conneries du genre.
— Excusez-moi, dit Matt en s'avançant. Sothra ? Ça ne se traduit pas.
Il jeta un œil à Allura et Meri, qui secouèrent la tête.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Sothra, répéta Yvis sans comprendre.
Iem pencha la tête de côté.
— Ah, mais vous devez utiliser le vieil altéen, hein ? Ah…
— Les Vrais Galras, dit doucement Thace.
Allura se retourna et vit qu'il regardait droit devant lui, visiblement désintéressé par la conversation qui se tenait à côté ou par celle qu'entretenaient Wyn et Jana.
— Ce sont les Galras qui sont nés ici. Ou, pour être plus précis, les descendants des premiers Galras à être venus ici, ceux qui ont défié Zarkon dès le début et qui, plutôt que de traquer les survivants de la destruction d'Altéa, ont offert leur protection et leur assistance.
Yvis hocha la tête.
— Oui, dit-iem. C'est ça. C'est… La distinction n'est pas si marquée que ça, mais il existe des endroits où… Eh bien, dans certains cercles, les sothras obtiennent plus facilement la confiance de leurs voisins, tandis que les asothras ont plus de difficultés. Ils vivent surtout en ville ou ils s'enrôlent dans les services secrets, mais on trouve quelques petites communautés asothras dans le nord.
Yvis continua son discours, mais le regard de Tala s'était posé sur Thace, dont la bouche s'était crispée de façon quasiment imperceptible. Elle fronça les sourcils, puis jeta un œil à Keith, et soudain, les lèvres de Thace se retroussèrent, changeant subtilement de posture de façon à occuper le champ de vision de Tala. Keith regarda son dos, les sourcils froncés.
Le combat de regard entre Thace et Tala se poursuivit un moment, puis Tala claqua dans ses mains et pivota, leur indiquant un bâtiment à leur droite. Alors qu'une majorité de la ville (New Alafor, un nom qui ne manquait pas de serrer un peu plus le cœur d'Allura à chaque fois qu'elle l'entendait) était faite de lignes épurées familières et de tours effilées d'un métal blanc brillant, l'Assemblée, où se réunissait le Haut Conseil, était bâtie dans l'ancien style galran. On aurait dit qu'on l'avait sculptée à même la planète, ses flèches rocailleuses et ses veines de graphite fendant le sol à ses pieds. Il y avait un côté hasardeux, si bien que même Allura, qui avait visité Daibazaal avant la montée au pouvoir de Zarkon, n'aurait su dire si le bâtiment avait été construit ou simplement aménagé à partir d'une formation géographique déjà présente dans la ville à sa fondation.
— Nous y voilà ! s'écria Tala d'une voix chantante, relevant sa jupe pour escalader la pente rocheuse qui montait jusqu'aux portes dorées.
Il y avait de petites saillies qui pouvaient servir de marches, mais la pente avait quand même été aménagée pour convenir aux sensibilités altéennes, notamment par une rampe creusée sur le côté pour faciliter l'accès à ceux à mobilité réduite.
— Je vais vous guider à l'intérieur et Yvis… (Tala frémit, puis sourit plus vivement.) Yvis restera avec vous tant que vous aurez besoin de ses services. Jana–
— Jana m'emmène boire du nunvill ! dit Wyn, sautant sur un caillou et agitant les bras pour garder l'équilibre.
Il marqua une pause, se tournant vers Coran.
— Si c'est possible ?
Jana le soutint d'un bras, le regardant avec affection.
— Ce ne sera pas du nunvill, dit-elle, et nous vous rejoindrons quand les rencontres de la journée seront terminées. Ça ne sert à rien de le forcer à écouter une conversation politique, pas vrai ?
Les épaules de Coran se décrispèrent.
— Bien sûr, dit-il. Amusez-vous bien !
Allura sourit, donnant un coup de coude à Coran.
— On s'attache, hein ?
— Eh bien, euh… (Coran se racla la gorge, virant au rouge tomate.) Ce garçon est charmant.
Allura eut un petit rire et en se retournant, elle avisa Keith, qui s'était rapproché de Thace, les bras croisés.
— Au fait…
Keith leva les yeux, puis reprit aussitôt l'observation de ses pieds. Il tapota son bras du bout des doigts, plissant les lèvres tandis que Thace le regardait sans rien dire.
— C'est quoi, un asothra ?
Thace ferma brièvement les yeux et Keith, dont la tête était toujours baissée, ne remarqua pas la douleur qui traversa le visage de son oncle.
— L'opposé d'un sothra. Les Faux Galras, si tu veux. Ou du moins, ceux qui n'ont pas fait leurs preuves. Ceux qui ne sont pas nés à New Altéa. Ceux qui n'ont déserté que plus tard. Des gens comme nous.
— Ce qui veut dire… ? Ce sont des citoyens de seconde zone ?
— Pas officiellement, dit Thace avec comme un grondement dans la voix. Mais ce n'est pas surprenant que tant d'asothras s'enrôlent dans l'armée ou acceptent d'espionner pour le Haut Conseil. On n'encoure aucune sanction légale, mais on est confrontés à de nombreux… défis.
Keith fit un son mécontent.
— Pour ne pas dire que les Altéens nous détestent.
— Pas les Altéens. (Thace marqua un temps d'arrêt.) Pas seulement. Ceux qui se méfient le plus, ce sont les sothras.
— Pourquoi ? intervint Matt, se faufilant entre Keith et Thace.
Il jeta un œil en direction de la ville alors qu'ils rentraient dans l'Assemblée et, voyant qu'Allura les observait, il se racla la gorge.
— Parce que leurs parents étaient des gens bons et loyaux ? Ce n'est pas plus honorable d'avoir fait ce choix soi-même ?
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Thace.
— Voilà des paroles bien plus sensées que celles de nombreux érudits que je connais. Mais… c'est compliqué. C'est une affaire sur laquelle il vaut mieux revenir quand nous aurons le temps d'envisager tous les points de vue sur la question.
Il fit un signe de tête vers un Galra à l'air particulièrement aigri qui se tenait au garde-à-vous au centre du hall d'entrée. Il portait une armure légère bleue et noire sous un manteau noir et rouge et ses cheveux tressés étaient enroulés autour de son cou comme un collier. Il avait des marques rouges sur le visage, mais Allura ne saurait dire si cela trahissait du sang altéen, si c'était une bizarrerie génétique ou si c'était décoratif.
— Qui c'est ? murmura Matt.
— Kolivan, le commandant de nos forces armées. Il occupe le siège de la Défense au conseil.
— Alors c'est un sothra ? demanda Keith.
Allura n'eut qu'un moment pour apercevoir l'air d'avertissement sur le visage de Thace et la frustration sur celui de Keith avant que Tala ne la présente à Kolivan, qui inclina la tête. Allura en fit de même, faisant de son mieux pour dissimuler son trouble. Kolivan dépassait Thace encore d'une tête, lui donnant l'impression de n'être qu'une enfant, et c'était difficile de soutenir la dureté de ses yeux jaunes.
Kolivan pencha légèrement la tête de côté, regardant Thace, Keith et Matt.
— Et eux, qui sont-ils ?
Keith serra les dents et s'avança en évitant la main tendue de Thace, ne s'arrêtant qu'une fois nez à nez avec Kolivan. Ils étaient tous les deux Galras, mais Keith faisait la même taille qu'Allura. Il devait tordre le cou pour rencontrer le regard de Kolivan, mais il parvint à le faire tout en donnant l'impression qu'il s'agissait d'un échange entre égaux.
— Je suis Keith, dit-il. Le paladin rouge de Voltron. Ça vous pose un problème ?
Kolivan eut l'air surpris et décroisa les bras. Il regarda Thace par-dessus la tête de Keith.
— Keith ? Le fils de Keena ?
Thace se frotta l'arête du nez, hochant la tête.
— Le seul et l'unique.
— Hé ! s'énerva Keith. Je vous entends, vous savez.
Kolivan lui jeta un œil, puis soupira et fit un pas en arrière, ignorant Keith pour reprendre sa posture de garde-à-vous.
— Elle est dans son bureau. Vous allez vouloir la voir immédiatement. Princesse, si vous et les autres voulez bien me suivre ?
Matt prit Keith par le bras avant qu'il s'en aille et Allura l'entendit murmurer :
— Ça va aller ?
— Ouais, marmonna Keith.
Lui et Thace s'en allèrent par une porte quelconque de l'autre côté du hall, menant à des escaliers. Allura regarda la porte se refermer, puis elle carra les épaules, se préparant mentalement aux négociations prochaines avant de suivre Kolivan dans la salle du conseil.
— Purée, y a combien de chasseurs dans ce vaisseau ?
Nyma s'accrocha au siège de Lance alors qu'il virait d'un côté, évitant de peu une pluie de lasers. Aucun autre vaisseau de guerre n'avait suivi celui qui venait d'arriver dans le ciel terrien, mais ce dernier semblait disposer d'une réserve infinie de chasseurs. Il y avait l'air d'en avoir encore plus que pendant la bataille de la semaine passée.
Ou c'était peut-être simplement que Nyma avait le temps d'observer tout le champ de bataille, cette fois-ci. Yellow et Green protégeaient l'équipe d'Akira aux vaisseaux plus fragiles, Shiro martelait le navire de guerre, abîmant les portes des hangars pour essayer d'empêcher les renforts de se joindre à la mêlée et les forces d'Anamuri s'en tenaient aux extrémités de la zone de combat, abattant un ou deux vaisseaux par-ci par-là. Le château et le navire de guerre échangeaient des tirs, leurs barrières virant progressivement au rouge. Sans Coran pour piloter le château, ils devaient se dépêcher de détruire ou de neutraliser leur assaillant avant que sa barrière ne tombe.
Lance vira de l'autre côté et Val glapit en s'écrasant contre Nyma, se raccrochant à son armure. Ça lui faisait toujours bizarre de porter l'armure de paladin et encore plus de voir Val la revêtir, avec son visage balafré et la coupe de cheveux hasardeuse que lui avait fait Nyma après son escapade de prison. Elle avait l'air…
Elle avait l'air d'une battante et même si Nyma savait mieux que quiconque à quel point Val pouvait être farouche dans la poursuite de ses objectifs, elle n'avait pas la disposition d'une soldate. Elle n'était pas assez endurcie et Nyma espérait qu'elle n'en arriverait jamais jusque-là.
Après un autre virage trop serré, Nyma explosa.
— Qu'est-ce que tu fous ? gronda-t-elle, écartant les jambes pour essayer de garder l'équilibre.
Mais Val ne fit que rire. Une main sur le siège de Lance, l'autre sur le bras de Nyma, elle avait le casque de travers après s'être cognée contre l'appui-tête et elle riait.
— C'est comme les courses de modules, hein ?
Lance se joignit à son rire, à la fois surpris et enchanté, avant de se reprendre et les faire pivoter pour lancer un rayon givré, leur offrant juste assez de répit pour que Val et Nyma retrouvent l'équilibre.
— Comme les courses de modules, mais avec plus de lasers, ajouta-t-il. Ce qui en fait le meilleur entraînement possible pour les jeux sur la N64, bien sûr. Tu paries combien que je vais battre tous nos anciens records du premier coup la prochaine fois qu'on ressortira cette antiquité.
— J'ai déjà remporté ton trophée sur Racer, railla Val.
Lance lui jeta un regard par-dessus son épaule, puis tendit la main derrière lui, paume ouverte. Val tapa dedans et Nyma les regarda fixement, perplexe.
— De quoi vous parlez, à la fin ?
— De Star Wars ! firent-ils en chœur.
Val fit un grand geste du bras pour indiquer l'écran et le chaos qui s'y déroulait et Nyma se passa une main sur le visage.
— Tu peux me rappeler pourquoi je sors avec toi, déjà ?
— Parce que tu me trouves chou et que je suis capable de te faire sourire même quand t'en a pas envie ?
Val pivota, s'insérant entre Nyma et le dossier du siège de Lance. Elle s'enroula autour du cou de Nyma et battit des cils.
— C'est ça, fit Nyma en levant les yeux au ciel, mais elle ne put contenir son sourire et Val embrassa avec triomphe le coin de ses lèvres. Tu es incorrigible.
Val eut un air radieux.
— C'est de famille. Lance ! Tu crois qu'on a un nitro boost ou un truc du genre ?
Elle s'éloigna et, alors qu'elle se penchait sur l'épaule de Lance, le cockpit sembla complètement se transformer. Un courant d'air caressa le visage de Nyma et Val glapit, se retrouvant soudainement étalée sur un deuxième siège, qui était apparu à la droite de Lance. Le tableau de bord et les écrans s'élargirent, s'étendant devant Val pour lui laisser l'accès aux contrôles de Blue.
Le cœur de Nyma se serra, ses poumons oubliant momentanément comment respirer tandis que Lance se figeait dans un cri de joie muet, saisissant le bras de Val pour la secouer.
Elle se laissa faire, une main portée à sa tête, un sourire éperdu sur les lèvres.
— Wow, si je m'attendais à ça. Est-ce qu'on… ?
— Yep.
Lance se concentra à nouveau sur la bataille, zigzaguant entre les explosions en abattant les chasseurs les uns après les autres.
— Tu peux… ?
— Oh, ouais.
Val se redressa, hésita un moment, puis s'empara des contrôles devant elle. Elle ne dit rien, mais Lance acquiesça quand même. Puis Val appuya sur la détente et un laser fila devant eux. Il ne provenait pas du canon principal dans la gueule de Blue, ni de celui au bout de sa queue. On aurait dit qu'il avait surgi de son épaule droite.
Nyma ravala de la bile alors que Blue replongeait dans la bataille avec une vigueur renouvelée.
— Quelqu'un veut bien éclairer ma lanterne ?
— Je…
Val rouvrit le feu, eut un cri de joie, puis se tourna vers Nyma avec un grand sourire.
— Je crois qu'on s'est peut-être…
— …synchronisés, acheva Lance avec un rire. Yep. Enfin. (Il pencha la tête de côté alors qu'ils pivotaient.) Je crois pas qu'on le soit complètement. C'est comme s'il manquait un truc. Je crois…
— …qu'il faudrait qu'on soit tous les quatre, dit Val. C'est ce que je pense aussi.
Ils s'interrompirent tous les deux dans un instant de panique et Lance braqua les contrôles, tout crispé. Nyma s'écrasa contre son siège, tout l'air quittant ses poumons alors qu'elle se prenait l'appui-tête dans le ventre.
— Merci, fit Lance.
Nyma eut un râle.
— C'est qui que tu remercies ? Et pourquoi, pour les coups du lapin que je manque de me faire à chaque fois ?
— Val a vu des chasseurs qui cherchaient à nous prendre à revers, dit Lance comme si ça expliquait tout.
Nyma regarda Val.
— C'est de la télépathie ? fit Val d'un ton hésitant. Grosso modo ?
Oh.
— Ah oui. C'est vrai que ça vient avec le lien de paladin machin chose super spécial.
Nyma eut conscience de l'amertume dans sa voix et grimaça, mais aucun des Mendoza ne sembla l'avoir remarqué. Lance avait beau dire que leur connexion était incomplète, ils avaient l'air parfaitement synchros, Lance guidant le lion de façon à ce que Val puisse aligner ses tirs, tout en répondant à ses mises en garde sans la moindre hésitation.
Et pourquoi en serait-il autrement ? Ils étaient cousins. Ils avaient grandi ensemble. Lance était plus proche en âge de Val que de son frère et sa sœur et d'après Val, ils s'étaient toujours bien entendus. C'était évident qu'ils seraient les premiers à se synchroniser. Il ne faudrait pas longtemps à Meri avant de les rejoindre ; elle avait aidé à élever Lance, bordel. Et en plus, elle était Altéenne, alors elle avait tout l'air d'une grande sœur plutôt que d'une deuxième mère.
Nyma n'était pas grand-chose pour eux, après tout. Elle connaissait Val depuis deux semaines. Lance lui avait pardonné étonnamment vite sa tentative de lui voler son lion, mais elle n'irait pas jusqu'à dire qu'ils étaient amis. Et elle avait à peine échangé deux mots avec Meri.
Ça va prendre du temps, se dit-elle. Combien de temps il m'a fallu avant d'arrêter de chercher le piège dans le comportement honnête de Rolo ?
C'était pareil. Plus de temps, c'était tout ce dont elle avait besoin. Du temps pour apprendre à connaître les autres Bleus. Du temps pour se faire sa place. Lance, Val et Meri avaient des années d'histoire que Nyma ne partageait pas. Ce n'était pas personnel.
N'empêche que ça faisait mal.
Le cœur de Keith battait de façon incontrôlable.
Il maudit ses nerfs et s'efforça de repousser cette sensation inconfortable. De quoi avait-il peur ? Enfin, non, ce n'était pas de la peur. De la nervosité ?
Mais ça non plus, ce n'était pas logique. Il allait retrouver sa mère. D'accord, ça faisait douze ans qu'il la croyait morte pour au final apprendre que ce n'était qu'une ruse pour retourner à la seule planète de l'univers qui était vraiment protégée, le laissant seul avec son enfoiré de père et un Empire déterminé à faire de lui un monstre, mais ce n'était pas comme s'il allait rencontrer une ennemie. Il n'allait pas devoir se battre.
Il rentrait chez lui. Ou… du moins il essayait de s'en convaincre.
(Il n'avait pas du tout l'impression de rentrer à la maison.)
Thace ne dit pas un mot sur le chemin de la grande porte épaisse du troisième étage qui dissimulait apparemment le bureau de sa mère. Elle était juste de l'autre côté. Sa mère. La rebelle, l'espionne, celle qui avait craché au visage de Zarkon avec son acte de clémence et avait survécu. Il ne savait presque rien à son sujet, mais que lui fallait-il de plus ? C'était une héroïne. Quelqu'un qu'il pouvait être fier d'avoir dans la famille.
Il ne pensait pas vouloir la revoir. Pas tout de suite. Pas comme ça. Tout arrivait trop vite et il n'avait qu'une envie, rejoindre ses amis pour une réunion politique étouffante histoire de pouvoir remettre ça à plus tard.
Thace toqua à la porte et l'ouvrit avant que Keith n'ait le temps de se remettre en question. Thace le fit avancer et Keith fit un pas trébuchant à l'intérieur d'un petit bureau bien rangé. Il y avait une fenêtre, mais elle était teintée d'un gris brumeux, peignant la pièce d'une atmosphère triste malgré le fort éclairage du plafonnier. À part le bloc de données sur le bureau, il n'y avait rien à dénoter dans la salle : une carte virtuelle dénuée de marqueurs sur le mur, deux chaises se faisant face autour du bureau et un tapis d'un rouge profond sur le sol.
Et la mère de Keith, debout près du bureau, les yeux rivés sur lui.
Elle était plus petite que dans ses souvenirs, à mi-chemin entre la taille de Keith et celle de Thace. Ce n'était pas très grand pour un Galra, mais elle était bien bâtie. Keith se dit qu'il devait avoir hérité de sa taille et de la silhouette élancée de Thace, mais dans les extrêmes, si bien qu'il n'avait plus rien à voir avec un Galra normal, si on ignorait sa fourrure violette et ses yeux jaunes brillants.
— Keith, fit Keena avec un sourire, les oreilles tombantes. Tu es là.
Même ses cheveux étaient bizarres : teints d'une couleur acajou profonde, ils étaient rasés presque partout sauf sur le côté droit de sa tête où ils dévalaient son visage et bouclaient au niveau de son menton. Ça lui donnait un air plus jeune, dissimulant les rides autour de ses yeux et les taches de gris dans sa fourrure.
Keith resta au seuil de la pièce, incertain, tandis que Thace entrait et les isolait du reste du monde avant de prendre place dans un coin où il pourrait voir à la fois la porte et la fenêtre. Keith se retrouva donc seul avec la famille qu'il n'avait jamais connue et un million de questions qu'il ne saurait formuler. (Non, c'était faux. Il pouvait les formuler. En un seul mot : pourquoi ?)
— Oh !
Keena s'activa dans un sursaut, se tournant vers son bureau. Elle ouvrit un tiroir, mit de côté quelques clés de données et des boîtes noires quelconques, puis sortit une garde en argent finement sculptée. Keith reconnut le bouton d'activation et la sortie de lame d'une épée d'énergie similaire à celle héritée de son père et qu'il avait perdue au combat.
Keena la lui tendit avec un sourire placide.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Keith en regardant la lame.
Il se remémorait ses quinze ans, debout dans la salle d'attente menant à l'Arène où il serait mené à mourir ou à tuer un autre être vivant, son père se tenant derrière lui, lui donnant une arme « digne d'un vrai Galra ».
Ça aurait dû être différent – sa mère était différente – mais non, il avait l'impression de revivre exactement la même scène.
— Une épée, répondit Keena. Pour toi. J'ai entendu dire que tu en cherchais une nouvelle.
Keith leva les yeux, surpris.
— Tu as entendu dire ?
Keena eut un sourire prédateur. Un sourire de Galra.
— Je suis la chef des services secrets de New Altéa, Keithka. C'est mon travail d'être au courant de tout.
Keithka. Ce surnom enfantin l'irrita, lui rappelant à quel point cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu sa mère. Le voyait-elle toujours comme un enfant ? (Voulait-il qu'elle le considère encore comme tel ?)
Elle lui tendait toujours la garde de l'épée et il la prit à contrecœur, la faisant tourner dans sa main. Elle était finement ouvragée, des glyphes du vieux galran gravés dans l'argent. Il faillit lui demander ce qu'ils voulaient dire, mais il s'abstint.
— Bon…
Il laissa retomber ses mains et rangea la garde contre sa cuisse. Un cliquetis satisfaisant retentissait à chaque mouvement contre son armure et il sentit la tempête au fond de lui commencer à s'apaiser.
— Et maintenant ?
Keena eut un grand sourire.
— Très bonne question.
Elle s'assit, posa les coudes sur son bureau et le menton dans ses mains. Keith remarqua alors que ses griffes étaient vernies d'un rouge carmin. Elle se plongea dans le silence jusqu'à ce que Keith rencontre son regard ; il faillit tressaillir devant son intensité.
— Keithka… Mon fils…
Elle marqua une pause, les oreilles frémissantes.
— J'ai une mission à te confier.
La première rencontre avec le Haut Conseil fut par bonheur assez courte, du moins pour Meri. Allura et Coran étaient toujours séquestrés avec Yvis par cinq des six Sièges du Conseil, à discuter politique et à jeter les bases d'un traité. Les négociations ne commenceraient vraiment que le lendemain, quand Keena (le Siège du Renseignement et apparemment la mère de Keith) pourrait être présente.
Après environ vingt minutes de présentations, de fanfaronnades et de mondanités, le Conseil avait invité Meri et Matt à se retirer. Meri savait qu'elle devrait se sentir vexée d'être exclue aussi sommairement de la réunion, mais au final, c'était pour le mieux. La politique n'avait jamais été son fort, et même après une décennie à garder Lance et ses frère et sœur, elle n'avait jamais développé son appréciation pour les faux sourires qui dissimulaient de sombres desseins.
Tala leur montra les chambres qu'on leur avait réservées, soit une aile entière d'une résidence près de l'Assemblée. Ici aussi, Meri retrouvait des éléments qui lui rappelaient l'ancienne Altéa, remaniés juste assez pour la titiller. Les belles lignes du bâtiment comptaient trop de fioritures, le jardin sous son balcon n'était pas assez fourni et trop bien rangé et dans le ciel, une lune trop large apparaissait entre deux anneaux qui occupaient la mauvaise section de l'espace.
Elle se tenait sur le balcon depuis une demi-heure, observant cet horizon qui lui serrait le cœur, quand Matt toqua à sa porte.
— Jana a dû retourner bosser, mais Wyn va me faire visiter la ville. Tu veux venir ?
Il lui posa la question avec hésitation, comme s'il pouvait sentir son humeur maussade. Elle fit le point sur sa propre posture et son expression (les deux avaient conservé leur neutralité, ce qu'elle s'était entraînée à afficher en présence d'inconnus) et elle sourit en s'éloignant de la balustrade.
— Ok, dit-elle. Je n'ai rien d'autre à faire, après tout.
Il lui rendit son sourire timidement, puis ils rejoignirent Wyn dans le couloir.
La bonne nouvelle, c'était que Wyn était assez bavard pour compenser le silence de Meri. Il passa l'heure qui suivit à leur relater son enfance, commenter que sa maison avait été repeinte depuis qu'il avait quitté New Altéa trois ans plus tôt et leur raconter qu'à l'époque, un oiseau étrange avait fait son nid dans le parc du coin et que Wyn et Jana l'avaient attrapé et ramené à la maison, mais que ses parents leur avaient dit de le ramener là où ils l'avaient trouvé.
Meri n'écouta que d'une oreille, son regard s'attardant sur chaque Altéen qu'ils croisaient. Elle pouvait presque ignorer les inexactitudes de leurs vêtements, mais elle ne reconnaissait pas la nourriture vendue aux étals de la rue. Une musique inconnue lui parvenait par à-coups, possiblement jouée sur un volsicorde, sauf qu'on n'était pas censé se servir d'un volsicorde de façon si… agressive.
Le pire, c'était qu'elle devait se servir du traducteur non seulement pour comprendre les histoires de Wyn, mais aussi pour parler aux passants et leur demander s'ils avaient entendu parler de Pygnarat ou d'autres peuples qui maîtrisaient les anciens arcanes. Il s'agissait d'Altéens et de Galras et elle parlait l'altéen et le galran. Depuis des décennies !
Et pourtant, sans le traducteur, elle comprenait à peine un mot sur dix, et ce, seulement quand elle arrivait à décrypter l'étrange accent pincé de la ville.
Ce n'était pas Altéa. Elle devait se le rappeler sans cesse. Ça y ressemblait peut-être au premier regard. Les descendants de son peuple y résidaient peut-être. Mais ça ne remplaçait pas ce qu'elle avait perdu.
Matt parlait presque aussi peu que Meri, surtout après qu'une heure se soit écoulée sans qu'ils ne trouvent d'enseignant, alors elle se glissa à côté de lui tandis que Wyn s'arrêtait devant une boulangerie pour leur vanter les mérites de leurs gâteaux.
— Ça va ? demanda-t-elle avec un petit coup de coude.
Matt haussa les épaules.
— J'aurais aimé trouver… eh ben, quelque chose, n'importe quoi. Mais la journée a été longue. Je suis sûr que demain se passera mieux.
— Je pense aussi.
Ça ne sembla pas plus le rassurer que Meri. Elle rejoignit Allura avec soulagement quand elle les appela quelques minutes plus tard pour leur annoncer qu'ils en avaient terminé pour la journée.
— On mange dans nos appartements ? suggéra Allura.
Meri jeta un dernier regard au parc qu'ils traversaient, là où le crépuscule tombait sur les branches d'arbres inconnus, et poussa un soupir.
— Bonne idée.
Keith ne se montra pas au dîner. Matt s'efforça de ne pas s'inquiéter. Il venait de retrouver sa mère après plus d'une décennie. Sans tous les petits désagréments qui étaient survenus à son retour, comme la bataille et les réunions d'urgence à l'ONU visant à déterminer comment empêcher la fin du monde, Matt aurait passé trois jours collé à sa mère et ça ne faisait quoi ? Qu'un an et demi qu'il ne l'avait pas vue ?
Il pouvait au moins lui accorder une journée.
Pourtant, alors que le dîner se poursuivait, Allura et Coran leur faisant un point sur leurs échanges avec le Conseil, Wyn intervenant de temps à autre avec des anecdotes sur la vie à New Altéa, Matt ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil à la porte. Chaque bruit de pas qu'il entendait par la fenêtre ouverte amenait un nouvel espoir et chaque claquement distant d'une porte qui se fermait lui faisait l'effet d'un coup de jus. (Il trouvait également étrange qu'il y ait autant de portes battantes ici.)
Il était tard quand ils se quittèrent enfin, regagnant leurs chambres aux lits assez larges pour s'y noyer, avec 30 centimètres de couvertures par-dessus. Il se demanda si les nuits à New Altéa étaient si froides que ça ou s'ils s'étaient simplement préparés à accueillir des invités aux préférences diverses. Cette dernière hypothèse semblait peu probable, puisqu'à part lui, il n'avait vu personne qui n'était pas Altéen, Galra ou un mélange des deux, alors il doutait que le personnel soit habitué à tenir compte de physiologies différentes.
Matt hésita à l'entrée de sa chambre, puis tourna les talons et traversa le couloir pour rejoindre la chambre de Keith. Il se mordit la lèvre un moment avant de lever la main pour toquer sans se laisser le temps de douter.
La porte s'ouvrit presque aussitôt, le prenant par surprise. Keith se tenait là, toujours vêtu de son armure de paladin. Son pyjama en soie (auto-ajustable comme le voulait la mode altéenne) était toujours plié sur le lit et Keith ne semblait pas y avoir touché. Il ne semblait pas avoir touché quoi que ce soit dans la pièce.
— Oh.
Matt dissipa son air hébété, rougissant face au regard impassible de Keith.
— Pardon. Je ne t'ai pas entendu entrer. Tu as mangé ?
— Ouais. Ma…
Keith s'interrompit, rabattant ses oreilles en arrière.
— On a mangé, acheva-t-il d'une petite voix.
Matt fronça les sourcils. Il n'avait pas l'air très heureux de celui qui venait de retrouver sa mère.
— Tout… s'est bien passé ?
Keith leva le nez du point qu'il fixait par terre et haussa les épaules.
— On peut dire ça.
Il porta la main à sa taille et Matt remarqua alors sa nouvelle épée. Les doigts de Keith se refermèrent sur la garde. Leurs regards se rencontrèrent un instant et quelque chose en Keith sembla céder, ses épaules retombant, la peau entre ses sourcils se pinçant.
— Keith ?
Se secouant, Keith pivota, défit la ceinture qui retenait son épée et la jeta sur le lit. Elle glissa sur les couvertures soyeuses, garda l'équilibre un instant, puis tomba par terre dans un bruit sourd. Matt fit la grimace.
Keith, quant à lui, semblait n'avoir rien remarqué. Il se mit à retirer son armure, la jetant dans l'armoire vide de l'autre côté du lit.
— Tu veux bien venir avec moi demain ? J'ai besoin d'une nouvelle épée.
Matt fronça les sourcils, regardant le lit, puis Keith.
— Elle a quoi, celle-ci ? Où tu l'as eue ?
— Ma mère me l'a donnée.
— Elle a un problème ?
— Non.
Matt attendit qu'il développe, mais rien ne vint. Hésitant, il lui prit l'épaule.
— Est-ce que ça va ?
— Je ne veux pas en parler, gronda Keith en se dégageant.
Matt recula et Keith grimaça, baissant les yeux.
— Pardon, marmonna-t-il. La journée a été longue.
Il eut l'air de vouloir rajouter quelque chose, avant de se raviser. Se détournant de Matt, Keith s'appuya d'une main sur le mur pour retirer ses bottes. Il les rangea dans l'armoire avec le reste de son armure avant de s'intéresser à son justaucorps qui laissait des sillons dans sa fourrure. Keith se douchait toujours dès qu'il retirait son armure ; il disait qu'il ne connaissait pas de sensation plus désagréable que celle d'une fourrure trempée de sueur. (Matt, pour avoir été dans sa tête, était d'accord avec lui.)
Mais ce soir-là, Keith n'en fit rien. Il sortit un t-shirt et un short du sac qu'il avait apporté (le seul change qu'il avait prévu en dehors du costume altéen que Coran voulait qu'il prenne au cas où) et les enfila. Ses épaules se courbèrent au passage, agitant sa fourrure à la manière d'un chat irrité, et il pivota sans regarder Matt, se dirigeant vers le balcon.
L'espace d'un instant, Matt envisagea de partir. Keith était le genre de personne qui avait besoin de temps pour lui et il ne savait pas toujours comment le demander. Généralement, quand il quittait la conversation, Matt savait que c'était le moment de le laisser seul.
Mais là, c'était différent. Keith n'avait pas le même air fatigué que d'habitude. Il dégageait une certaine vulnérabilité qui lui aurait valu un câlin s'il avait été n'importe qui d'autre. Matt se contenta cependant de le suivre sur le balcon, attendant qu'il s'asseye, les jambes passées entre les barreaux en fer forgé. Il ramena un bras sur ses genoux comme pour laisser de la place à côté de lui, ce que Matt prit comme une invitation à le rejoindre.
Il s'installa donc, imitant sa posture et observant le passage des phares d'un hovercraft entre les bâtiments devant eux. Les lumières de la ville brillaient d'une lueur presque rougeâtre. Il n'irait pas jusqu'à dire qu'elles étaient moins éclatantes que ce dont il avait l'habitude, mais elles n'étaient pas aussi agressives. Ce n'était pas–
Ce n'était pas des cristaux.
C'était normal, en un sens. Isolée comme elle l'était, New Altéa ne devait pas avoir d'accès fiable à un Balméra, donc à moins que les fondateurs ne soient tombés sur une planète capable de produire des cristaux similaires, ils avaient dû être forcés de trouver une source d'énergie alternative.
Ça lui faisait quand même bizarre.
Keith eut un soupir et Matt tourna la tête, l'observant rassembler ses pensées. Matt ne le pressa pas, attendant simplement qu'il soit prêt à parler. Ça ne mit pas longtemps. S'appuyant sur ses mains, il pointa le nez vers le ciel.
— Elle ne m'a pas fait venir parce que je lui manquais.
Matt fronça les sourcils.
— Ta mère ?
— Mm.
— Mais alors… pourquoi elle a dit à Thace qu'elle voulait te voir ?
Keith haussa les épaules.
— C'est surtout une coïncidence. Elle voulait voir Voltron. Je crois que ça fait un moment qu'elle pousse New Altéa à entrer en guerre et elle espère qu'on pourra faire pencher la balance en sa faveur. Si je n'étais pas paladin, je ne pense pas qu'elle aurait demandé ma présence.
Une boule poisseuse et brûlante se logea dans la gorge de Matt et il dut s'enfoncer les ongles dans la paume de sa main pour s'empêcher de crier.
— Tu rigoles.
— Nan.
Keith poussa un rire amer, puis se pencha en avant avec un long soupir pour reposer son front contre la balustrade.
— Elle m'a confié une mission, par contre. Hourra.
— Quel genre de mission ?
Keith ne répondit pas.
Les sourcils froncés, Matt se pencha pour le regarder.
— Si elle s'attend à ce que tu nous quittes et que tu abandonnes ton rôle de paladin–
— Ce n'est pas ça, dit Keith. Elle m'a demandé de n'en parler à personne.
— Oh.
Matt s'avachit contre la rampe, dévisageant toujours Keith.
— Ce n'est pas quelque chose de mal, si ?
Keith fit non de la tête.
— Elle te met en danger ?
— Pas plus que d'habitude.
Matt marqua une pause. Le ton de Keith était léger, mais il rentrait la tête dans ses épaules et ses oreilles tremblaient.
— Mais ça te met mal à l'aise.
Keith se tourna, les yeux brillants dans l'obscurité.
— Ouais. Un peu.
— Alors ne le fais pas.
— Je dois le faire.
— Pourquoi ? demanda Matt. Parce que c'est ta mère qui te l'a demandé ?
— Parce que ça doit être fait.
Keith prit une inspiration, se redressant.
— Ça n'a pas d'importance, de toute façon. Ce n'est qu'un plan de secours. Si ça se trouve, on n'en arrivera pas là ou alors ça ne sera pas avant des mois.
Il se retourna, la brise nocturne lui caressant les cheveux.
— On peut parler d'autre chose ?
Matt laissa un silence s'installer. Une paire de Galras (du moins ils en avaient tout l'air à cette distance) traversèrent la rue trois étages plus bas, leurs rires remontant jusqu'à eux. Les anneaux artificiels de la planète reflétaient encore la lumière du soleil qui s'était couché quelques heures plus tôt. Ils brillaient doucement, formant comme des cicatrices dans le ciel. Deux lunes se profilaient derrière, l'une à moitié cachée par une boucle, l'autre presque parfaitement centrée dans le trou en forme de diamant au croisement de plusieurs anneaux. Ça donnait l'impression étrange d'un œil qui les observait depuis le ciel.
Après un moment, Matt ferma les yeux, choisissant ses mots avec soin.
— Tu t'attendais à plus, hein ?
— De quoi tu parles ?
— De ta mère. Tu t'attendais à mieux qu'un dîner et une mission secrète.
Matt ouvrit les yeux.
Keith le regardait, bouche bée, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles.
— Bien sûr que oui. Quel genre de– ?
Il se coupa dans un son étranglé, mais Matt le connaissait assez pour savoir ce qu'il allait dire.
— Quel genre de mère fait ça ? supposa-t-il. Ouais, je me disais la même chose juste à l'instant.
Keith sembla le prendre pour lui, ramenant ses jambes contre lui.
— Ce n'est pas comme si elle avait fait quelque chose de mal.
Matt haussa un sourcil.
— Elle t'a abandonné et laissé l'armée galra t'élever. Tu as tous les droits de lui en vouloir.
— Elle a fait son devoir, rétorqua Keith. C'est la guerre. La victoire passe avant tout.
— Voilà que tu te mets à parler comme Zarkon.
Keith eut un mouvement de recul, blessé, et Matt fit la grimace.
— Pardon. Je voulais dire… allez, quoi. La victoire ou la mort ? Je sais que tu ne crois pas à ces conneries.
— Si, dit Keith, perdant de son aplomb. J'y crois. Il faut penser à la guerre en priorité, Matt. Il le faut ! Ma mère avait des informations importantes à rapporter à New Altéa. Elle est devenue l'une des personnes les plus puissantes de la planète, la voix la plus forte pour forger cette alliance.
— Et ça excuse tout ?
— Oui !
Le cri claqua comme un fouet dans la nuit, plongeant Keith dans un silence pétrifié. Il se ramassa sur lui-même, serrant ses jambes contre lui comme s'il essayait de protéger quelque chose de précieux et de fragile de tout son corps.
— Elle a fait ce qui devait être fait. Elle a fait ce que j'aurais fait.
Des larmes apparurent au coin de ses yeux et il poussa un juron, pressant ses poings contre ses paupières et reprenant dans un murmure rauque :
— Je n'ai pas le droit de lui en vouloir pour ça.
Matt eut l'impression de se prendre une claque. Il retira sa main alors qu'il s'apprêtait à lui offrir du réconfort, une boule se formant dans sa gorge.
— Keith…
Il hésita et les doigts de Keith se resserrèrent, son pouce glissant sur son index à intervalles réguliers.
Ravalant sa douleur, Matt posa la main sur l'épaule de Keith. Celui-ci se crispa un instant, puis se laissa aller au toucher et Matt le massa doucement du pouce.
— Keith, il y a une grande différence entre le choix hypothétique que tu ferais et celui que ta mère a fait.
— Laisse-moi deviner. « Je n'ai encore rien fait. Je peux toujours changer. »
De l'amertume perçait dans sa voix, alourdissant l'atmosphère.
— Mais c'est faux. Je me connais assez pour savoir que je ferai toujours passer la mission en premier.
Matt se garda de montrer son scepticisme pour le moment. Quand Keith se sera calmé, peut-être qu'il pourra lui faire remarquer qu'il avait mis la mission en péril plus d'une fois pour sauver un ami. Pour sauver Lance, pour épargner la vie de Shiro quand Haggar le contrôlait.
Là, il ne l'écouterait pas. Pas quand ses émotions étaient sans dessus-dessous comme ça.
— Je ne parle pas de ça, dit Matt, s'assurant de garder un ton neutre. Tu n'as pas d'enfants. Qui penses-tu abandonner pour compléter ta mission ? Tes coéquipiers ? Tu crois vraiment qu'on t'imposerait ça ? S'il y a quelque chose qui doit être fait, on sera toujours là derrière toi. Et si on ne peut pas te suivre ? Vas-y quand même. On peut se débrouiller. Ta mère t'a quitté à un moment de ta vie où tu ne savais même pas ce qu'était la guerre. Tu ne pouvais pas choisir ce qui t'arrivait. Tu ne pouvais pas te défendre, pas avant longtemps après son départ.
— Mais–
Matt lui serra l'épaule, le faisant taire.
— Tu fais passer ta mission en premier. D'accord. Mais jusqu'au jour où tu auras quelqu'un qui dépend de toi comme un enfant dépend de ses parents, tu ne peux pas dire avec certitude que tu ferais le même choix qu'elle.
Keith le dévisagea, les yeux écarquillés, le souffle coupé. Il avait l'air à court de mots et Matt sentit soudainement le poids de sa tirade. Il rougit, poussant l'épaule de Keith d'un air badin.
— Peu importe. Tu n'as pas besoin d'y réfléchir ce soir. Quoi qu'il arrive, tu as une famille sur laquelle compter, que tu décides d'y intégrer ta mère ou non.
— Je… quoi ?
Matt sourit, lui ébouriffant les cheveux. Keith glapit, cherchant à s'échapper, et Matt rit.
— Une famille, répéta-t-il. C'est ce qu'on est, non ? Je veux dire… Ma mère devra peut-être partager la responsabilité maternelle avec la tienne si ça en arrive là, mais ce n'est pas comme si elle allait te laisser tomber juste parce qu'il s'avère que tu n'es techniquement pas orphelin. Tu as vu comment elle est avec Shiro et Akira, non ?
Keith eut un petit rire, s'appuyant contre l'épaule de Matt.
— Elle fait presque peur, parfois.
Matt poussa un grognement approbateur, passant le bras sous celui de Keith pour poser la main sur son épaule.
— Et même sans elle, on est quand même frères. Pas vrai ?
Keith sourit, redressant les oreilles malgré son expression timide.
— Ouais, dit-il. Tu as raison.
— Parfait.
Matt l'enveloppa de son autre bras, souriant alors que Keith se détendait dans son étreinte. Et si elle te fait du mal, ajouta-t-il en silence, elle aura affaire à moi.
