Précédemment : Matt, Keith et les Altéens sont arrivés à New Altéa et en ont tous été déçus : ils ont trouvé une planète bien différente de celle qui existait dix mille ans plus tôt et les retrouvailles de Keith avec sa mère ont été dénuées d'excuses ou de bons sentiments. Pendant ce temps, sur Terre, les autres paladins ont repoussé une nouvelle attaque des forces de Zarkon. Nyma maintient qu'il y a un espion à bord du château-vaisseau, mais le sujet a été mis de côté quand Lance et Val ont réussi à se synchroniser, ce qui a permis à Val d'accéder à un tout nouvel arsenal d'armes et qui a laissé à Nyma l'impression d'être de trop.


Chapitre 3

L'Âme d'Altéa

— Le marché ne peut pas soutenir une guerre ouverte. Que pensez-vous qu'il se passera si nous perdons une grosse partie de notre– notre main d'œuvre. Si nous envoyons– tous nos vaisseaux. Et c'est sans parler du prix des matières premières. Nous n'avons pas de commerce interplanétaire sur lequel retomber si nous tombons à court de– de vorthium ou– ou– je ne sais pas, de quelque chose. Nos ressources sont limitées !

Kortek, la Galra qui occupait le Siège de l'Économie, se frotta nerveusement l'oreille. Elle n'était pas du genre à aimer le débat, mais elle s'était fermement raccrochée à son opposition alors que même Vek, qui occupait le Siège de l'Éducation et qui protestait le plus, commençait à s'assouplir. Du moins, si Allura pouvait considérer comme « s'assouplir » les moments de réflexion qui s'étiraient désormais entre chacune de ses contestations.

Allura soupira, se frottant les tempes alors que Kortek, d'une voix balbutiante, rappelait (encore une fois) toutes les façons dont la guerre pourrait déstabiliser l'économie de New Altéa. Bien sûr, ce n'était pas la première fois qu'on lui tenait ce discours. C'était le début de la troisième journée de négociations et tout le monde était plus ou moins à court d'arguments, si bien qu'ils se frappaient tous la tête contre des murs qui refusaient de céder.

Ce n'était pas que le Conseil s'opposait à une alliance. Ils voulaient désespérément que le règne de Zarkon touche à sa fin et ils avaient déjà permis à Allura et Shiro d'accéder aux archives de l'Entente. Tout ce que les espions de New Altéa avaient découvert, toutes les faiblesses ou les plans qui pourraient aider Voltron au combat, Allura l'avait à sa disposition et bien que Keena ne lui ait rien dit qui aille dans ce sens, Allura la pensait capable de tout faire pour répondre à ses attentes si elle venait par exemple à lui demander d'envoyer des agents enquêter sur un secret en particulier.

Non, le problème était de savoir si New Altéa s'investirait complètement dans la guerre en leur allouant des troupes, des vaisseaux et de la technologie, soit tout ce dont Voltron avait réellement besoin. Keena, Kolivan et Amay, l'Altéenne qui occupait le Siège de la Justice, étaient pour. Vek, Kortek et Meeran (Siège de la Culture et Président du Sénat) étaient moins enthousiastes.

C'était frustrant, mais Allura devait bien admettre que leurs doutes étaient bien fondés. New Altéa était une petite planète vulnérable et, aussi isolée qu'elle était, il y avait de nombreux facteurs civiques à prendre en compte. Si Zarkon découvrait son existence, il se servirait de toutes les ressources disponibles pour la dénicher et, même après dix mille ans, personne n'avait oublié le massacre déjà perpétué auparavant.

Mais Allura s'attendait quand même à plus. Elle s'attendait à de la loyauté, de l'enthousiasme, à un sens aigu de la justice. À la place, elle se confrontait à de la bureaucratie et un entêtement à s'en tenir au statu quo.

Yvis l'avait réconfortée en lui assurant que le Conseil ne représentait pas tout le peuple. Des gens s'opposaient certes à la guerre, mais d'autres appelaient à agir depuis des générations et ils avaient beaucoup de soutien même avant le retour de Voltron. Quand ils apprendront la visite d'Allura, avait dit Yvis, les offres d'assistance pleuvront et quand le traité sera envoyé au Sénat Planétaire pour ratification, il passera sans problème.

Du moins le prétendait-iem. Allura n'en était pas aussi certaine. De toute façon, cette question ne se poserait pas avant plusieurs jours. C'était le Haut Conseil qui ferait le projet de traité, le Haut Conseil qui le présenterait au Sénat ; ou du moins quatre d'entre eux puisque Keena et Kolivan, en tant que chefs de l'Entente et de l'armée, n'étaient pas sénateurs. (Voilà encore autre chose qui l'inquiétait, une mauvaise présentation pouvant défaire tout ce qu'elle avait accompli lors de ces réunions.)

Et même si le Sénat adoptait le traité final, qui aurait force de loi pour toute sa durée d'application, seul le Conseil pouvait ordonner maintenant l'envoi de vaisseaux et de techniciens pour fortifier la Terre. Allura avait besoin de l'avoir dans son camp.

— Il y a des risques, dit-elle en s'efforçant de garder un ton neutre.

Elle regardait Kortek, même si c'était Vek qu'elle cherchait à atteindre. Ael était plus à même de se laisser influencer par un argument rationnel et une fois qu'elle aurait la majorité de son côté, elle se pensait capable de convaincre les deux autres.

— Mais il y en aura toujours tant que Zarkon est au pouvoir. Vous avez déjà des gens sur le terrain qui mettent leur vie en jeu. Il suffit qu'un espion se fasse prendre, se fasse torturer. Si Zarkon découvre votre existence, il vous détruira. Mais si nous nous opposons à lui dès maintenant, nous pouvons le battre avant qu'il n'en ait l'occasion.

Kortek baissa les oreilles, mais leur frémissement et le plissement de ses lèvres indiquaient qu'elle ne se donnait même pas la peine de prendre en considération ce qu'Allura avait à dire. Elle écoutait Meeran, qui l'écoutait en retour et, même s'ils n'étaient pas d'accord avec les autres membres du Conseil, ils prenaient note de ce qu'ils disaient ; même Keena, alors qu'il y avait une certaine animosité entre eux.

Allura aurait tout aussi bien pu être un yelmore paissant dans un champ pour toute l'attention qu'ils lui portaient.

— Si je peux me permettre, Princesse, dit Coran en s'inclinant légèrement.

Allura lui indiqua de s'avancer, soulagée de cette interruption. Cela faisait trois jours qu'elle bataillait avec ces gens et elle n'avait pas l'impression d'avoir fait le moindre progrès. Elle avait déjà donné tous ses arguments, et même plusieurs fois. Qu'était-elle censée faire pour leur faire entendre raison, leur crier à la figure ?

C'était très tentant.

Coran se racla la gorge, le dos droit.

— Le seul moyen de battre Zarkon est de rassembler une armée aussi grande que la sienne. Une seule planète, un seul peuple ne saurait nous donner ça, surtout dans l'état actuel de l'univers. Vos militaires nous disent que vos forces sont maigres, mais elles pourraient inspirer d'autres à prendre part au combat.

— Et à former la Coalition Voltron, dit Vek, hochant la tête.

Allura en avait déjà parlé : c'était une idée qu'elle, Coran et Shiro envisageaient depuis un moment, mais ils n'avaient pas encore trouvé comment la faire devenir réalité.

Allura acquiesça.

— Le concept serait similaire à l'ancienne Garde de Voltron, mais à grande échelle. Une alliance de tous les peuples libres. Voltron est un point de départ et la Rébellion de Kera un allié précieux, mais si vous vous joignez à nous… Si Altéa renaît de ses cendres, si une population de Galras se rebelle contre l'empire de Zarkon, quelle inspiration ce serait ?

— Vous supposez qu'il y a une flamme à raviver, dit Meeran. Pourtant, l'univers ne s'est pas soulevé pour défier Zarkon dix mille ans plus tôt. Ils ne se sont pas unis après la chute d'Altéa pour empêcher le mal de se répandre.

— Ils étaient mal organisés, dit Keena, exaspérée. Altéa était leur alliance. Sans elle et sans Voltron, ils n'avaient personne pour répliquer.

— Bah, rejeta Meeran d'un geste de la main. Rien n'a changé, sauf Zarkon qui a gagné en puissance. Si Voltron était revenu plus tôt, peut-être–

Le sang d'Allura ne fit qu'un tour, mais ce fut Amay qui se leva la première. Elle était petite pour une Altéenne, mais quand elle s'énervait, elle n'était pas sans rappeler Pidge quand iel se retrouvait dans une impasse : elle créait des étincelles qui s'embrasaient très vite.

— Dix mille ans se sont écoulés, Meeran, s'emporta Amay. Tu peux te plaindre autant que tu veux, mais on parle de notre présent. Zarkon tue des innocents et Voltron est le seul à lui faire face. Nous sommes des Altéens, sothras ou asothras. Nous nous opposons à tous les actes de Zarkon. Si nous ne nous battons pas, alors que sommes-nous ?

L'expression de Meeran s'assombrit, mais il ne répliqua pas. Allura aurait presque préféré qu'il le fasse : quand il se retirait de la conversation, ce n'était plus la peine d'essayer de le convaincre.

Désemparée, Allura regarda Coran, puis Kolivan, Keena et Amay. Ils semblaient n'avoir plus rien à offrir ; même Amay avait l'air découragée par la barrière que l'autre moitié du conseil avait érigée autour d'elle-même. Elle souffla et se laissa retomber dans son siège, fusillant Meeran du regard comme si elle voulait le tirer par les oreilles jusqu'à une aire de duel pour le démolir.

Avec un soupir, Allura s'appuya sur la table du conseil. Elle baissa la tête et ferma les yeux, le cœur serré.

— Ce n'est pas l'Altéa de mes souvenirs, dit-elle, serrant les dents quand Yvis laissa échapper un son de désarroi.

Elle leva la tête, dévisageant chaque membre du conseil un à un.

— Des gens souffrent partout dans l'univers en ce moment-même. Mon peuple ne les abandonnerait pas. Je ne les abandonnerai pas.

Meeran s'agita sur son siège, visiblement mal à l'aise, le rouge de ses joues contrastant avec ses glaes d'un vert pâle.

— Il est peut-être temps de faire une pause. Nous avons d'autres affaires à régler et je pense qu'un peu de temps pour… nous calmer nous ferait à tous le plus grand bien.

Allura tourna brusquement la tête et ravala une réplique cinglante. Ces gens-là étaient ses alliés. Elle ne pouvait pas s'en prendre à eux, quand bien même elle en mourrait d'envie.

Kolivan émit un grondement, rencontrant son regard. Elle lui fit les gros yeux.

— Je suis d'accord, dit-il et, avant qu'Allura ne puisse protester, la séance était levée, Meeran et Kortek s'échappant de la pièce, suivis d'un troupeau d'assistants.

Vek hésita un instant, se mordillant la lèvre. Ses dents étaient plus pointues que la moyenne des Altéens, attestant de son héritage galra en plus de ses épais cheveux violets et ses sclères jaunes. Ael avait l'air de vouloir dire quelque chose, mais ael se ravisa et sortit d'un pas vif.

Allura se tourna vers Kolivan.

— Nous n'avons pas besoin de pause, dit-elle, s'exhortant au calme. Nous avons besoin que les autres conseillers entendent raison.

Kolivan soupira.

— Je comprends votre frustration, votre Altesse, et je vais leur parler. Mais nous sommes dans l'impasse pour le moment. Insister davantage ne fera que les braquer.

— Alors on renonce ? demanda Allura. L'univers est en jeu.

Coran posa la main sur son épaule, rencontrant son regard quand elle se tourna vers lui. Il faisait plus vieux que ses quatre cent cinquante ans, les rides autour de ses yeux plus visibles que d'habitude.

— Kolivan a peut-être raison, dit-il doucement. Nous devrions prendre l'air et manger un bout. Y revenir avec les idées claires et une patience renouvelée.

Allura doutait qu'une heure ou deux suffiraient à calmer sa colère, mais elle céda. Faute de mieux, elle pourrait en profiter pour chercher un nouvel argument qui obtiendrait gain de cause face au Conseil.

— Très bien, dit-elle froidement. Déjeuner n'est pas une mauvaise idée.

Kolivan hocha la tête.

— Vous devriez faire un tour par le camp d'entraînement de New Alafor. Antok, mon second, se fera un plaisir de vous faire visiter les lieux et je suis sûr que mes troupes seront ravies de vous recevoir. Cela fait un moment qu'elles désirent se joindre au combat.

— Bon à savoir qu'il y a au moins quelqu'un qui le veuille, marmonna-t-elle avant de laisser Coran la mener à la porte.

La journée promettait d'être longue.


Shiro fit tournoyer son bâton, écartant l'épée du gladiateur. La force du coup se répercuta dans ses bras jusqu'à l'endroit où sa prothèse était attachée à son moignon. Cette sensation était encore nouvelle. Il s'était habitué à la monstruosité que lui avait accrochée Haggar, l'os soudé à la tige métallique au cœur du bras mécanique. C'était douloureux (tout de même beaucoup moins que sa nouvelle prothèse), mais au moins, il y était habitué après des mois à combattre avec.

Il n'avait pas encore eu beaucoup d'occasions de tester sa nouvelle prothèse et il avait toujours eu un pistolet laser en main lors des derniers combats. La douille et le harnais absorbaient une bonne partie des chocs, mais il n'avait pas envie de se lancer dans un combat acharné sans son armure pour renforcer davantage le point de contact. Il allait devoir retrouver l'habitude de se balader en permanence avec son pistolet, surtout dans les cas où il risquait de se retrouver sans la protection de son armure.

Cependant, tenir un pistolet lui faisait désormais étrange, sans qu'il ne puisse expliquer pourquoi. Il avait pourtant reçu un entraînement aux armes à feu à la Garnison bien avant de devenir paladin et il s'en servait aussi dans l'armée galra, même si c'était surtout pour éviter de blesser les gens qu'on lui avait ordonné d'attaquer. Rien qu'avec Black, il n'avait aucun mal à appuyer sur la gâchette des lasers.

En réalité, il avait besoin de se rapprocher au combat. Il avait besoin de sentir les coups de son adversaire dans ses os. Il avait besoin… Il avait besoin d'être , tout près, pour faire en sorte que l'ennemi n'ait jamais l'occasion de s'en prendre à ses coéquipiers. Lance, Ryner, Hunk, et même Pidge et Matt, dans certaines situations, avaient besoin de s'éloigner pour se battre. Si Shiro pouvait le leur permettre, il le ferait. Quel qu'en soit le prix.

Le gladiateur le menaça d'une autre attaque que Shiro bloqua, mais sa réaction fut trop tardive. Le bâton était une arme plus longue qu'à son habitude si bien que ça prenait plus de temps de le placer là où il le voulait. Il parvint quand même à dévier le coup de façon à ce qu'il ne touche pas son torse. Son épaule prit le plus gros de l'impact et il recula, donnant un coup à revers pour empêcher le gladiateur de profiter de sa faiblesse. Le bâton et l'épée crissèrent fortement en entrant en contact, mais le gladiateur se reprit vite et se prépara à attaquer de nouveau.

— Fin de l'entraînement, grogna Shiro, portant une main à son épaule pour la masser.

Rien de cassé, bien heureusement, mais il allait avoir un sale bleu d'ici peu.

Grimaçant, il rejoignit le panel de contrôle dans le mur pour faire descendre les râteliers. Il rangea le bâton à sa place, entre l'épée qui lui rappelait bien trop l'Arène et le fouet qu'il avait laissé tomber avant même de l'essayer face au gladiateur. Il n'arrivait pas à le manier et il n'avait pas le temps d'apprendre un style de combat complètement nouveau.

Il survola la lance qu'il comptait essayer ensuite, sachant qu'il aurait le même problème qu'avec le bâton. Il y avait plusieurs armes d'hast sur le râtelier et Shiro n'en reconnaissait pas la moitié. À côté, il y avait une masse, une lame courbée bien différente de celles qu'il avait déjà vues et un petit disque argenté qui se transforma en bouclier d'énergie allongé quand il le prit dans sa main.

Il se pencha dessus un bon moment avant de le ranger. Défensif, non-létal et tout à fait à même de protéger ses amis… tout ceci l'attirait.

Mais ils avaient déjà Shay, dont le bayard était plus résistant qu'un bouclier ordinaire. Elle pouvait retenir n'importe quel ennemi, couvrir les arrières de son équipe ou protéger un allié tombé au combat le temps de lui administrer les premiers soins. C'était son rôle et elle le remplissait bien, et ce n'était pas le genre de personne que Shiro devait être. Il avait besoin d'être sur les lignes de front, à percer les vagues d'ennemis avant qu'elles n'emportent ses coéquipiers.

Il laissa les armes d'hast et se dirigea de l'autre côté du râtelier, où étaient rangées des armes plus compactes : des épées et des dagues de tous styles, des anneaux aux bords acérés semblables à des chakrams, des piques et des marteaux, des haches et des gourdins. Il en rejeta certaines d'office : les chakrams et les armes les plus inhabituelles car il ne savait pas s'en servir, les marteaux et les haches parce qu'il avait constaté de ses propres yeux la facilité avec laquelle elles sévissaient.

Ce n'était pas comme s'il existait une arme incapable de blesser qui que ce soit, même entre les mains d'une personne très compétente ou incroyablement inepte, mais il y avait quand même des armes faites exprès pour être brutales. Il voulait bien se battre, mais s'il devait tuer, il préférerait le faire en causant le moins de souffrance possible.

La porte siffla avant qu'il ne prenne une décision et il pivota, quelque peu surpris de trouver Nyma à l'entrée.

Elle se figea en le voyant, mais Beezer lui rentra dedans, la forçant à rentrer dans la pièce.

— Vrekt– Fais attention, tas de ferraille, grommela-t-elle, plissant les lèvres quand il lui répondit par un petit bourdonnement.

Arrangeant ses antennes semblables à des cheveux, Nyma adressa à Shiro ce qu'elle pensait certainement être un sourire charmeur. On aurait plutôt dit une grimace de douleur.

— Désolée, je n'avais pas remarqué que la salle était occupée. Je vais aller ailleurs.

— Ce n'est rien, dit Shiro. Tu es venue t'entraîner ?

Nyma s'étira le cou, resserrant sa prise sur son casque. Cela faisait plus d'une heure qu'ils étaient revenus de leur dernière bataille, ce qui aurait dû lui suffire à retirer son armure si elle l'avait voulu. D'habitude, elle l'enlevait si vite qu'on aurait dit que ça la brûlait. Il se demandait ce qui avait changé.

Beezer lui lança un piaillement qui la fit grogner.

— Argh, ok, oui, dit-elle. Je ne suis pas habituée à porter une armure, d'accord ? Je me suis dit que ça serait bien d'apprendre à bouger avec avant que ça me coûte la vie. Et toi, arrête de me harceler, ajouta-t-elle à l'intention de Beezer, qui se pencha d'un côté, laissant échapper un vrombissement qui donnait vraiment l'impression qu'il lui tirait la langue.

Shiro haussa un sourcil, s'appuyant du coude sur le râtelier d'armes en la regardant avec attention.

— Tu cherches un adversaire ou tu comptais t'exercer seule ?

Nyma plissa les yeux.

— Je ne vais pas me frotter à toi, si c'est ce que tu me demandes. J'aimerais autant éviter de me retrouver avec des os brisés.

— Ce sera un match amical, promit Shiro en levant les mains avec humour. J'essaie de nouvelles armes et j'en ai assez de me faire tabasser par le gladiateur.

Elle l'inspecta de la tête aux pieds, les bras croisés.

— Tu l'as mis à quel niveau, ce truc ?

— Bien trop élevé, je sais. Mais j'ai besoin d'un défi.

Nyma ricana.

— On dirait que t'as plutôt besoin d'une capsule de soin.

— Ce n'est pas aussi terrible que ça en a l'air.

— Mais oui, mais oui…

Elle tapota le mur et un bac de stockage s'y détacha, lui arrivant à la taille. Nyma monta dessus pour s'y asseoir les jambes croisées, le dévisageant.

— Quoi ?

Shiro essaya un peu tard de dissimuler son étonnement.

— Pardon. Je ne pensais pas que tu connaissais les subtilités des salles d'entraînement altéennes.

Avec un rire, Nyma se pencha en arrière.

— Ouais, j'ai passé du temps ici. Faut au moins que j'essaie de me hisser au même niveau que vous autres.

— Te hisser au même niveau ? Nyma, ne te rabaisse pas. Val te doit la vie.

— Ouais, d'accord, M. le Chef.

Nyma agita la main, son expression dédaigneuse vacillant un peu quand Beezer poussa une exclamation dans sa langue si particulière.

— Écoute, je ne suis pas là pour me faire remonter le moral, j'ai envie de taper sur des trucs. Et si ça doit tomber sur toi, bah c'est parti.

Elle sourit, l'expression dangereuse et provocante.

— Tu t'es déjà servi d'une dague de poignet gorvaroise ?

— Une quoi ?

Nyma descendit de son perchoir et s'approcha du râtelier, prenant une arme blanche attachée à une sorte de bracelet métallique. Elle l'accrocha à son poignet, serrant l'espèce de goupille qui dépassait du côté non coupant de la lame. Au final, elle se retrouvait avec une dague qui courait le long de son avant-bras, crantée sur la partie arrière. Elle compléta son équipement avec une lame jumelle sur l'autre poignet.

À la façon dont Nyma se comportait, elle savait parfaitement comment s'en servir.

— Je croyais que tu étais plutôt du genre à te battre à distance, dit Shiro, soudain nerveux.

Nyma sourit et alla se placer au centre de la salle d'un pas nonchalant.

— J'ai appris à me battre à la déloyale, dit-elle. C'est comme ça qu'on survit à l'Empire. T'as peur ?

— Très, dit Shiro, mais il prit une lame de poing et un petit bouclier et alla faire face à Nyma devant la ligne centrale.


Comme Kolivan, Antok était sothra : la famille de sa mère vivait à New Altéa depuis plusieurs générations et son père était encore jeune quand il les avait rejoints. Personne ne l'avait confirmé, mais Allura pensait que son père ne devait pas être entièrement galra. Antok était plus grand que la moyenne, ses épaules plus larges que celles d'Allura et Meri combinées et il avait une longue queue souple, ce qui n'était pas si rare pour un Galra, mais qui indiquait généralement un mixage dans la famille. Il portait un masque sous la capuche de son uniforme, lequel recouvrait tout son corps sauf sa queue. Allura aurait parié qu'elle trouverait les marques de son héritage s'il le retirait.

Un métissage était une bonne raison pour quitter l'Empire Galra, qui avait peu de tolérance pour « l'impureté », mais il y avait des strates dans la structure sociale de New Altéa qu'Allura commençait tout juste à distinguer. Antok était sothra. Cela lui allouait une part de confiance qui ne s'étendait pas aux asothras comme Keena. Elle occupait peut-être le Siège du Renseignement au Haut Conseil, mais elle n'avait pas le même statut que les autres.

Ce n'est pas si choquant, se dit Allura en s'efforçant de se concentrer sur les paroles d'Antok qui leur faisait découvrir l'armurerie et les salles d'entraînement où des soldats s'affrontaient. Meri, Matt et Keith les avaient rejoints en cours de route et Wyn était reparti quelque part avec Jana. Leur culture s'est bâtie sur la plus grande tragédie que notre peuple a connue, sur une trahison qui a failli nous anéantir. C'est cette prudence qui leur a permis de survivre.

Un officier, un des seuls Altéens gradés qu'Allura avait vus dans le coin, s'approcha, les mains jointes paumes vers le haut au niveau de son nombril.

— Princesse, salua-t-il avec un signe de tête à Meri, à Coran, à Keith et, après une petite hésitation, à Matt.

Son regard s'attarda sur ses oreilles, ce qui était déjà une meilleure réaction que celle des premiers officiers qu'ils avaient croisés, qui avaient dévisagé Matt comme s'il était le premier étranger qu'ils aient jamais vu.

— J'ai appris votre venue, dit l'homme. Je suis le lieutenant en second, Tiska. Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue. J'espère que vous passez un agréable séjour ?

— En effet, répondit Allura, courtoise. Je vous remercie. Antok nous fait visiter vos locaux.

— Je vois.

Tiska adressa à Antok le même salut sec qu'il avait reçu des autres officiers. Le geste n'avait rien d'ouvertement hostile, mais il paraissait… froid. Reflétant la distance entre lui et les soldats de New Altéa. Allura ne savait pas si c'était un phénomène social, une animosité personnelle ou simplement la distance appropriée entre un homme et ses subordonnés.

Elle se sentait dépassée et la liste de personnes pouvant lui apprendre les nuances culturelles de ce peuple était très courte. Yvis avait d'autres fonctions à remplir pendant la pause et iem ne voyait pas en quoi cela poserait problème qu'Allura et les autres se baladent en ville sans interprète. Iem lui manquait déjà. Ce n'était pas la personne la plus chaleureuse qu'Allura ait jamais rencontrée, mais elle aurait payé cher pour disposer de ses analyses sans concession à l'heure actuelle.

— Pardonnez-moi, Princesse, dit Tiska en inclinant la tête. On m'a raconté de nombreuses histoires sur la bravoure du roi Alfor. Seul, il a tenu tête à Zarkon pendant trois jours, permettant à notre peuple de s'échapper. Rencontrer sa fille est un véritable honneur.

Des larmes inattendues montèrent aux yeux d'Allura. Parmi tous les politiciens, les conseillers et les soldats qui lui avaient parlé ces trois derniers jours, aucun n'avait prononcé le nom de son père. Elle commençait presque à se demander si New Altéa ne l'avait pas oublié.

— Merci, dit-elle. Je suis honorée de pouvoir découvrir le monde que son sacrifice a permis de bâtir.

Le regard de Coran se posa sur elle ; contrairement à Tiska et Antok, sa douleur devait lui paraître évidente. Savoir que pour ces gens, son père était mort depuis bien longtemps lui laissait un goût amer dans la bouche. Pour eux, c'était un héros du passé et non un roi à pleurer. Mais elle avait besoin d'entendre quelqu'un le désigner comme un héros. Dire qu'il avait bien vécu et qu'il avait eu une mort honorable. Elle avait besoin que quelqu'un non aveuglé par l'affection lui dise qu'elle avait toujours le droit de l'admirer. Après des mois de secrets, de morceaux de souvenirs et de murmures au sujet d'un sombre passé entre lui et Zarkon, elle commençait à se remettre en question.

Les légendes entendues par Tiska devaient sans doute être exagérées, mais ça la réconfortait quand même.

Tiska débita quelques banalités supplémentaires avant de prendre congé et Antok reprit leur visite comme si de rien n'était. C'était un homme taciturne qui n'était pas très enclin aux bavardages et Allura craignait de lui poser des questions indiscrètes.

— Notre armée est modeste, dit-il, s'arrêtant les mains jointes dans son dos. Mais elle ne manque pas d'entraînement.

Ils se tenaient sur une aire d'observation donnant sur une pièce remplie de simulateurs de vol. Deux douzaines de personnes s'y exerçaient. Les trois-quarts environ étaient Galras, même si Allura avait appris que dans les villes comme New Alafor, la plupart de la population était métissée. Les Galras et les Altéens avaient coexisté bien trop longtemps avec très peu de connections au reste de l'univers pour ne jamais s'être mêlés entre eux.

— Modeste ? répéta Allura.

Ils n'avaient traversé qu'une partie de ce bâtiment, qui ne constituait qu'un centre de formation parmi tant d'autres sur la planète.

— Sauf votre respect, Lieutenant, je ne pense pas que vous ayez pleinement conscience de l'état actuel de l'univers. Il existe très peu de forces armées en dehors de celle de Zarkon, et encore moins qui disposent des moyens ou de l'entraînement nécessaires pour faire la différence au combat. Croyez-moi quand je vous dis que votre armée pourrait très bien renverser le cours de la guerre.

Antok s'inclina légèrement, pivota et reprit :

— Je vous remercie, Votre Altesse, mais nous n'ignorons rien de cette guerre. Nous savons à quelle puissance nous nous mesurons. Nous connaissons la taille de leur armée, la force de leurs armes. Nous sommes au courant des monstres qu'ils créent. Nous ne sommes pas assez puissants pour battre l'Empire. Pas seuls et peut-être même pas avec Voltron pour mener l'attaque.

Matt se laissa distancer, quittant le champ de vision d'Allura.

— Au fait, vous avez combien d'espions ?

— Suffisamment, dit Antok. Et pourtant pas assez. Je n'en connais pas le nombre.

— Mais en gros, vous avez des espions partout dans l'armée galra, pas vrai ?

Allura se tourna vers Matt, qui avait les yeux rivés au sol, les poings serrés. Keith se tenait près de lui, visiblement troublé, et il jaugeait Antok du regard.

Ralentissant l'allure, Antok inclina la tête.

— Il existe certains lieux que nos espions ne peuvent infiltrer.

— Oui, d'accord. (Matt rentra la tête dans les épaules.) Mais vous êtes dans l'armée ? Dans les camps de concentration ? C'est vous qui nous avez prévenus pour l'override et le traqueur du bras de Shiro. C'est vous qui avez découvert les guerriers cybernétiques postés sur Terre et… le projet Balméra.

Son souffle se coupa et il tressaillit quand Keith leva la main dans un geste qui devait se vouloir apaisant.

— Vous le saviez.

Matt leva la tête et la douleur qui dansait dans son regard laissa Allura pantoise.

— Vous saviez combien de personnes ils faisaient souffrir, toutes les horreurs qu'ils commentaient. Vous, vos espions, vos chefs– vous saviez pour Keith, pour Shiro ? Vous étiez mieux placés que quiconque pour arrêter Zarkon. Pourquoi n'avez-vous rien fait ?

Antok ne dit rien pendant un moment et le groupe resta figé, l'atmosphère se glaçant alors que Matt attendait sa réponse.

Enfin, Antok soupira.

— Nous avons fait le serment de protéger cette planète et de nous préparer au retour de Voltron. À quoi bon aller gâcher nos vies dans un combat perdu d'avance ?

Les lèvres de Matt se plissèrent et l'air glacial se chargea d'électricité– Non, réalisa Allura, sa peau se couvrant de chair de poule. C'était de la quintessence. À côté d'elle, Meri et Coran se tendirent, leurs regards se posant sur Matt, qui serrait les dents, la lumière s'accrochant au bleu vibrant de son œil gauche.

— Vous auriez pu sauver des vies, dit-il. Au lieu d'observer des millions d'individus souffrir et mourir inutilement.

Il attendit, la quintessence bouillonnant à la surface de sa peau, désormais bien visible même s'il n'avait pas l'air de s'en être rendu compte. Allura se crispa, se demandant si elle allait devoir empêcher Matt d'attaquer Antok. Keith le prit par le coude, la courbe de ses oreilles trahissant son inquiétude.

Antok pencha la tête.

— Le temps n'était pas encore venu.

Le luminaire sur le mur, sculpté comme un cristal mais à l'éclairage artificiel, se brisa dans un grand bruit qui n'était pas sans rappeler un coup de feu d'un pistolet humain et Allura sursauta tandis que ce morceau de couloir plongeait dans la pénombre. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que l'œil de Matt ne faisait pas que briller figurativement parlant : il était illuminé d'une lueur bleu cristal, presque aussi forte que les yeux de Keith, mais pas exactement pareil. Les courants de quintessence flottèrent un instant autour de lui avant de se dissiper quand il se retourna en marmonnant dans sa barbe.

— Je retourne à nos appartements, dit-il en partant. Faites-moi signe si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit.

Keith hésita, jetant un œil à Antok, qui n'avait pas bougé depuis que la lumière avait éclaté, puis se lança à la poursuite de Matt.

La bouche d'Allura s'assécha en les regardant s'en aller.

Vous le saviez, avait dit Matt. Et il avait raison. L'Entente, le réseau d'espions de New Altéa, semblait bien posséder une connaissance approfondie des secrets de l'Empire Galra. Ils avaient découvert le projet Balméra bien avant tout le monde. Savaient-ils également ce qui se passait avec le projet CŒUR ? Savaient-ils ce qu'Haggar avait fait subir à Matt pendant près d'un an avant qu'il ne retourne sur Terre ?

Allura aurait voulu connaître la réponse.


Nyma rugit en balançant un coup de pied en arc de cercle et son talon frappa la mâchoire de Shiro. Des étoiles explosèrent derrière ses paupières et il tituba en arrière avec un juron coloré. Nyma ne perdit pas un seul instant, s'avançant les dagues levées. L'une d'elles rongea les lanières de son bouclier. D'un mouvement de poignet, elle l'arracha de la main de Shiro et l'envoya s'éclater contre le mur du fond.

Shiro évita son prochain coup, écartant les jambes. Inébranlable et inflexible, il arrêta l'élan de Nyma à mains nues et se glissa sous son arme en levant sa dague. Elle se figea, le bout de la lame à quelques millimètres de son visage, entre ses deux yeux.

— Je me rends, marmonna Nyma avec aigreur. Enfoiré.

Shiro rit, baissant sa dague et allant récupérer son bouclier perdu.

— Purée, grogna-t-il une fois qu'il eut retrouvé son souffle. Tu ne rigoles pas.

Il prit deux serviettes dans le bac de stockage et en jeta une à Nyma avant de s'essuyer le visage.

Nyma rattrapa la serviette avec un sourire narquois et se laissa tomber contre le mur à côté de lui.

— Je te l'ai bien dit. Je ne me bats pas à la loyale.

— On est deux, dit Shiro.

Il s'assit aussi, ignorant de son mieux le poids de son regard. Il pivota lentement et haussa un sourcil en découvrant son expression incrédule.

— Oh, je t'en prie. Tu as entendu parler du Champion, non ?

Nyma ricana.

— Oui, oui. Je croyais même à ces histoires, avant de te rencontrer.

Shiro sourit.

— Ça me flatte. Mais non. J'étais bien le Champion.

Il haussa les épaules, faisant de son mieux pour dissimuler la honte qui s'accrochait encore à lui dès qu'il pensait à son temps dans l'Arène.

— Comme tu l'as dit, c'est comme ça qu'on survit.

— Ouais.

Nyma poussa un long soupir, appuyant sa tête contre le mur.

— Parfois, ça te donne l'impression d'être le mouton noir, pas vrai ?

Il fut pris d'un élan de commisération si fort qu'il ne put répondre sur le coup. Combien de fois cette même pensée l'avait-il traversé ? Entouré de personnes comme Shay, qui cherchait toujours des alternatives sans violence, comme Hunk et Lance, qui s'étaient fixés leurs limites et s'y tenaient fermement… Comme Matt, qui n'avait jamais perdu sa gentillesse, malgré tout ce qu'il avait subi… Shiro avait l'impression de n'être qu'un imposteur à son titre de paladin.

— Ouais, dit-il. Je vois ce que tu veux dire.

— J'ai fait beaucoup de choses qui ne me rendent pas fière, tu sais ?

Nyma agita la main, posant son autre bras sur ses genoux. Elle avait beau être grande et svelte, elle arrivait toujours à se faire toute petite. Pas vulnérable ; elle avait toujours comme un rideau de fer dans le regard qui empêchait quiconque de se sentir mal pour elle. Elle se faisait petite à la manière d'un chien sauvage gardant sa proie, conscient d'être entouré de créatures qui pourraient se retourner contre lui à tout instant.

— Je ne les regrette pas. Je n'allais pas laisser des principes me gâcher la vie. Mais ça fait réfléchir. Quand tout le monde autour de toi… quand ils sont tous…

Elle souffla et fit un geste de la main.

— Putain, je ne sais même pas comment le dire. Je me demande juste si Blue n'était pas en train de disjoncter quand elle m'a choisi.

Shiro eut un petit rire.

— Crois-moi, tu n'es pas la seule. Aucun d'entre nous n'est un soldat. On n'est pas beaucoup à penser qu'on mérite d'être là.

Il leva les mains en voyant que Nyma s'apprêtait à protester.

— Je sais que ce n'est pas pareil. Je sais. La première fois que j'ai piloté le lion noir, je m'attendais à ce qu'il me recrache à des kilomètres de là quand il découvrirait ce que j'avais fait.

— Et tu as mis combien de temps à t'y faire ?

— Deux-trois jours, je crois ? Mais il y a des moments où je me remets encore en question. Après avoir été sous le contrôle d'Haggar, après…

Il s'humidifia les lèvres, le creux au fond de lui menaçant de l'engloutir. Ça ne faisait même pas deux semaines que les autres l'avaient ramené. Qu'ils avaient tranché son bras et forcé Haggar à lui sortir de la tête. Il avait fait un autre cauchemar la nuit dernière, s'observant arracher la gorge de Pidge tout en riant au nez de Matt.

— Tu sais ce que je me dis sans cesse ?

— Quoi ?

Shiro leva la tête et lui sourit.

— Qu'on n'a pas été choisis parce qu'on est parfaits. Ce n'est pas ce que ça veut dire d'être paladin. Tout ce qui importe, c'est que ça te tient à cœur et que tu continues à te battre. Et qui sait ? Peut-être qu'on a été choisis car on a fait ces choix difficiles. On est déjà passés par là, on sait comment survivre.

Il regarda sa main et son poids inhabituel le frappa de plus belle.

— Je suis content d'être là pour faire ce qui doit être fait parce que, comme ça, les autres n'ont pas besoin de devenir ce que l'Arène m'a fait devenir.

Il rencontra le regard de Nyma en souriant.

— Ce sont des gens bien. Ils nous rendent meilleurs. Notre travail, c'est de faire en sorte qu'ils n'aient jamais besoin de faire ce qu'on a fait pour survivre.

Nyma se redressa un peu, hébétée.

— Wow, dit-elle. Je n'avais jamais vu ça sous cet angle.

Shiro lui tapota l'épaule.

— Je suis là pour ça. Bref.

Il se releva et rapporta la dague et le bouclier au râtelier.

— Je n'ai pas l'impression que ça me corresponde.

— Tu devrais essayer les dagues de poignet gorvaroise, dit-elle, détachant ses bracelets pour les lui tendre.

Les lames s'étaient rétractées après le match, mais elles réapparurent dans un éclat de lumière quand Shiro les enfila. Il leva les yeux et Nyma eut un grand sourire.

— Te retiens pas non plus cette fois-ci.

Elle alla au râtelier et choisit une paire de pistolets.

— Parce que je ne vais pas continuer à te materner.


— Je comprends votre hésitation, dit Kolivan au Conseil quand ils reprirent dans l'après-midi.

Il arborait une expression sévère, la voix dure, et Allura, assise à côté de lui, était tendue. Il avait dit avoir un plan, un dernier pari qui pourrait lui remporter le soutien dont elle avait besoin. Elle était impatiente de voir ce que ça allait donner.

— Les paladins ne sont pas de notre monde. Ils n'ont pas fait leurs preuves.

Les autres Sièges s'agitèrent, visiblement mal à l'aise. Le mot asothra restait non-dit, creusant le regard de Keena, serrant ses poings sur les accoudoirs de son siège. Yvis lui jeta un œil, puis un autre à Allura, comme pour voir si elle l'avait remarqué. Quand leurs regards se rencontrèrent, Yvis se détourna, sa peau brune se colorant de rouge.

C'était donc ça. Allura était asothra, si une Altéenne pouvait être désignée ainsi. C'était une étrangère. Elle n'avait pas fait ses preuves. On ne pouvait pas lui faire confiance.

— Alors donnons-leur l'occasion de le faire, dit Kolivan, ses mots résonnant comme un coup de glas dans le silence. Un test de force et d'honneur. S'ils réussissent, nous rejoindrons la Coalition. S'ils échouent, nos routes se sépareront.

Il se tourna vers Allura.

— L'acceptez-vous ?

Une partie d'elle voulait lui rire au nez. Tester la force de Voltron ? Tester sa loyauté envers son propre peuple ?

Mais non. Si c'était ce qui devait être fait, alors soit. Voltron avait besoin de cette alliance.

— Nous nous soumettrons à votre test, Conseiller Kolivan. Mais la planète natale de plusieurs de mes paladins est menacée. Nous ne pouvons pas la laisser sans défense. Si vous voulez envoyer Voltron en mission, vous devez nous fournir des hommes pour protéger leur peuple jusqu'à ce que nous parvenions à une décision définitive concernant le traité.

— Envoyer des–

Vek se coupa dans un couinement, son regard se posant sur Meeran.

— Cela nous exposerait au regard de Zarkon ! Autant rejoindre la Coalition directement si c'est comme ça !

— L'alternative serait de laisser une autre planète innocente périr comme Altéa, dit froidement Allura. Si vous vous sentez capables d'accepter ceci en toute conscience, alors je n'ai aucune envie de m'allier à vous.

Vek écarquilla les yeux et s'empressa d'agiter les mains dans un geste d'apaisement.

— Non– non. Je ne voulais pas– c'est juste que ce n'est pas vraiment un compromis si on doit entrer en guerre en tout point sauf sur le papier. Zarkon va se demander où vous avez trouvé une nouvelle armée et s'il parvient à mettre la main sur ne serait-ce qu'un seul vaisseau…

Allura plissa les lèvres.

— Dans ce cas, vous pourrez vous servir des vaisseaux de la Garde de Voltron, dit-elle, se détournant de la table du Conseil pour bien montrer qu'elle s'adressait spécifiquement à Kolivan. Vous pouvez choisir qui envoyer, mais nous allons avoir besoin d'au moins cinquante pilotes. Le double si ce test nous demande également de mobiliser nos alliés.

— Cela peut être arrangé, dit Kolivan.

Il se tourna vers le reste du Conseil.

— Je serai présent pour observer le déroulement de l'épreuve. À vous de voir si vous voulez venir, mais si vous décidez de rester là, vous vous abstiendrez de voter. Si le vote doit être unanime, il ne doit pas être fait dans l'ignorance.

— Je viens, dit aussitôt Vek.

Ael marqua une pause, semblant avoir remarqué son excès d'enthousiasme, et pencha la tête.

— Une bonne démonstration pourrait me faire changer d'avis. Je veux voir ce que les paladins ont à nous offrir.

— Je vais venir également, dit Meeran. Ne serait-ce que pour m'assurer que ce test est impartial.

Kortek acquiesça.

— Alors je m'abstiens. Je me fie au jugement de Meeran et je préférerais éviter de délester notre peuple de tous ses dirigeants.

— Je reste aussi, dit Keena. Il vaut mieux éviter de montrer mon visage en plein jour là où l'Empire pourrait me reconnaître.

Kolivan hocha la tête, comme s'il s'y attendait, et se tourna vers Amay.

— Et vous ?

— Je viens. Princesse Allura dit vrai : nous sommes restés dans l'ignorance trop longtemps. Je ne me détournerai plus de l'état de l'univers. Je serai témoin des atrocités de l'Empire.

— Très bien.

Kolivan se tourna vers Allura.

— Il nous faudra plusieurs jours pour organiser ce test et préparer les pilotes qui porteront votre étendard, mais j'imagine que vous voulez rentrer auprès de vos gens au plus vite. Vous pouvez partir à votre convenance et nous vous rejoindrons le moment venu.

Allura sentit quelque chose se relâcher en elle. Pas complètement ; elle ne se détendrait vraiment que le jour où ce traité serait signé, mais il y avait du progrès. Elle pouvait continuer de respirer tant qu'elle avançait dans la bonne direction.

— Merci, Conseiller Kolivan. J'attendrai notre prochaine rencontre avec impatience.

Elle s'inclina juste assez pour ne pas paraître irrespectueuse, puis pivota et mena Coran et Yvis à l'extérieur. Des pas précipités les suivirent et quand Allura se retourna, elle se retrouva face à Vek, les mains jointes devant ael.

— Princesse, je…

Ael hésita, détournant les yeux.

— Je voulais vous souhaiter bonne chance.

— Bonne chance ? répéta Allura, les lèvres plissées. Pourquoi ?

Vek carra les épaules.

— Pour le test. Mais vous n'avez sûrement pas besoin de chance. Comme tout le monde, j'ai entendu parler de la puissance de Voltron.

— Et pourtant vous refuser de nous aider.

Le ton d'Allura était glacial, ce qui ne convenait pas à une diplomate, elle le savait, mais elle s'en fichait. Ces gens ne méritaient pas sa courtoisie.

Vek inclina la tête.

— Je veux vous aider, Princesse. Vraiment. Mais j'ai une responsabilité envers mon peuple. Je ne peux pas m'engager sans savoir que c'est le bon pari à faire.

Allura plissa les lèvres, expirant par le nez. Elle comprenait cette responsabilité. Elle commençait à peine à mener son peuple avant la trahison de Zarkon, mais elle avait bien vu combien ça pesait sur son père d'avoir à équilibrer les besoins de l'univers avec la sécurité des résidents du château.

Elle avait beau le vouloir, elle ne pouvait pas mépriser Vek d'avoir choisi son peuple.

— Alors j'imagine que nous allons devoir vous prouver notre valeur, dit-elle, soutenant le regard de Vek. Nous nous reverrons dans quelques jours.

Elle pivota, n'attendant pas de réponse, et rejoignit Coran et Yvis à la sortie. Coran lui adressa un regard interrogateur, mais elle secoua la tête. Elle n'était pas d'humeur à discuter de ses premières impressions sur New Altéa, surtout quand elle savait que son amertume provenait principalement de ses propres attentes qui s'effondraient autour d'elle. Ces gens étaient bons, ils n'avaient rien fait pour justifier ce sentiment d'avoir été éviscérée et s'il s'agissait de n'importe quelle autre planète, elle aurait accepté de bon cœur de se soumettre à leur test.

Mais c'était New Altéa. Ça changeait tout.

— Merci pour votre aide, Yvis, dit Allura, ravalant sa rage. J'espère que nous nous reverrons.

— Oh.

Iem eut l'air surpris, ses glaes blancs brillant sur sa peau hâlée alors que ses joues rosissaient.

— En fait, je pensais venir avec vous.

La cadence de ses paroles ralentit sur la fin et pour la première fois depuis leur rencontre, iem semblait presque hésiter.

Allura pencha la tête de côté, les sourcils froncés.

— Êtes-vous certaim ? Je ne voudrais pas vous arracher à votre foyer.

Yvis secoua la tête.

— Je suis dépositaire de l'Histoire, votre Altesse. J'ai étudié Voltron toute ma vie. Il y a peu que je ne donnerais pas pour voir le Château des Lions de mes propres yeux.

Iem fit la grimace, rougissant davantage.

— Je n'ai pas que des raisons égoïstes, bien sûr. Je serais honorem de continuer à vous parler de notre culture et de notre histoire. Les négociations avec le Conseil ne sont pas terminées, tout savoir est donc bon à prendre.

Iem n'avait pas tort. La fierté d'Allura en prit un coup, mais Yvis marquait un point. Elle devait mieux comprendre le climat politique de New Altéa si elle espérait trouver un terrain d'entente avec Meeran et les autres conseillers.

Elle acquiesça.

— Dans ce cas, je vous souhaite la bienvenue à bord, Yvis. Nous allons chercher nos amis, nous serons à l'aérodrome dans un varga. Pensez-vous pouvoir finir ce que vous avez à faire et nous rejoindre d'ici là ?

— Oui, votre Altesse, dit Yvis avec un grand sourire et un hochement de tête.

Iem pivota sans rien ajouter et fila par une porte qui menait aux bureaux qui bordaient l'Assemblée.

Coran offrit à Allura un sourire fatigué.

— Heureusement qu'il existe des gens comme Yvis, n'est-ce pas, Princesse ?

Allura ricana.

— Heureusement qu'il n'existe pas que des gens comme Meeran et Kortek, tu veux dire.

— Je suis sûr qu'ils finiront par entendre raison, dit-il. Vous savez comment sont les politiciens.

— Après ces négociations sur Terre ? fit-elle avec ironie. Oui, je commence à les connaître par cœur.

Coran eut un petit rire, ouvrant la porte d'entrée.

— Vous savez–

Un rugissement avala la suite de ses paroles et Allura sursauta. Une foule s'était rassemblée sur la pente à l'extérieur de l'Assemblée ; il y avait des Altéens, des Galras et toutes sortes de mixtes des deux. Ils étaient des centaines, peut-être même des milliers, à se presser devant les portes. Quelqu'un à l'avant cria son nom et les autres y joignirent leur voix.

Allura resta figée, mettant du temps à assimiler la scène sous ses yeux. Quelqu'un dans la foule avait peint une effigie du lion rouge, puis l'avait répliquée dans les quatre autres couleurs. Il agitait la peinture au-dessus de sa tête en criant quelque chose qui se perdait dans le rugissement de la foule.

Une enfant altéenne, le visage rond et l'allure maladroite, se sépara de la foule, sa mère lui courant après. Elle s'arrêta devant Allura, les yeux écarquillés, semblant soudainement regretter sa décision d'aller voir la princesse.

Souriante, Allura posa un genou à terre pour se mettre à son niveau.

— Bonjour toi, dit-elle doucement. Je suis Allura. Comment t'appelles-tu ?

— Rilla, dit la fillette, frottant le sol du bout de son pied.

Ses cheveux encadraient son visage de petites boucles noires et elle serrait les plis de sa jupe lavande à deux mains. Elle leva les yeux vers Allura, rougit et baissa à nouveau la tête.

— Tu es une princesse ?

— Rilla !

La mère de la petite l'attrapa par l'épaule et paniqua en rencontrant le regard d'Allura. Elle s'empourpra, fit une courbette maladroite et serra Rilla contre sa jambe.

— J-Je suis désolée, votre Altesse ! Elle n'a pas conscience de ce qu'elle fait.

— Ce n'est rien, dit Allura, avant de reporter son attention sur Rilla. Je suis une princesse, en effet. J'étais la princesse d'Altéa il y a très, très longtemps, mais je dormais encore il y a peu.

Rilla fronça les sourcils.

— Pourquoi tu dormais ?

Une vieille blessure se rouvrit et le sourire d'Allura se fit amer.

— Parce que j'étais en danger et mon père, le roi Alfor, voulait me protéger.

Rilla écarquilla les yeux et elle tira la main de sa mère avec excitation.

— Je connais le roi Alfor ! Ça veut dire que tu es la Princesse perdue ?

— J'imagine que oui.

Un air émerveillé s'empara des traits de Rilla et elle plongea sa main dans sa poche, en sortant une fleur blanche abîmée, qu'elle lui tendit. La mère de Rilla laissa échapper un son désapprobateur, sans doute honteuse que sa fille offre à une princesse un si triste cadeau, mais Allura sourit de plus belle.

— C'est pour moi ? demanda-t-elle.

Quand Rilla hocha la tête, Allura prit la fleur. Elle la porta à son nez, humant son parfum délicat qui lui rappelait les fleurs de juni, puis la coinça derrière son oreille.

Le regard de Rilla s'illumina et elle laissa enfin sa mère l'entraîner à nouveau dans la foule. Il y avait des larmes dans les yeux de sa mère et un sourire reconnaissant à ses lèvres et elle se pencha pour écouter les babillages enthousiastes de Rilla.

Allura se leva, pleine d'émotions, et observa la foule. Une autre paire s'en détacha bien vite. Il s'agissait d'une Galra et d'un Altéen, si agités qu'Allura crut que l'Altéen allait lâcher la tablette qu'il tenait à la main.

— Princesse Allura, dit-il sur une profonde révérence. Je suis Enit et voici Torva.

Torva fit une grande courbette, sa peau écailleuse brillant sous le soleil, puis Enit reprit :

— Bienvenue à New Altéa. Ah… J'imagine qu'il est un peu tard pour vous souhaiter la bienvenue.

— Nous n'étions pas au courant de votre arrivée, dit Torva, la voix tremblante, même si elle arrivait mieux que son compagnon à contrôler son expression. Des rumeurs nous sont cependant parvenues. Est-ce vrai que vous vous battez contre Zarkon ? Que vous êtes là pour forger une alliance ?

— En effet, dit Allura.

Elle ne fit pas mention des difficultés rencontrées sur ce front ; il s'agissait de politique, après tout. Il fallait garder la face devant les citoyens et ne jamais leur montrer la moindre incertitude.

Enit hocha vivement la tête.

— Nous avons beaucoup entendu parler de vous. Des sauvetages audacieux, des batailles de grande ampleur… On dit que vous n'avez jamais perdu un combat.

Allura jeta un œil à Coran.

— On ? Qui est ce « on » ?

— Je pense savoir de qui il s'agit.

Allura pivota et vit Jana qui s'approchait, Wyn sur les talons avec un sourire coupable alors qu'il se frottait la nuque. Jana haussa un sourcil dans sa direction et le poussa à s'avancer.

Il se mordit la lèvre.

— J'ai… peut-être bien raconté quelques histoires à quelques personnes.

Coran porta une main à sa bouche pour retenir un rire et Allura résista à grand peine à l'envie de lever les yeux au ciel.

— Je m'en serais doutée, dit-elle avec affection avant de se tourner à nouveau vers Enit et Torva. Je préfère vous prévenir, il est fort possible que les histoires que vous avez entendues soient exagérées, bien avant qu'elles ne se propagent en ville comme un virus.

Torva se détendit et son sourire prit un pli plus naturel.

— Je… m'en doutais, pour être honnête. Je ne pense pas qu'il existe un vaisseau dans l'univers qui puisse remporter à lui seul une bataille contre mille.

— Eh bien, ça dépend, intervint Coran en entortillant sa moustache, une étincelle amusée dans le regard. Est-ce que ce vaisseau est Voltron et est-ce qu'il affronte mille chasseurs en pilotage automatique ? Car j'ose affirmer que nos Verts pourraient pirater ces auto-pilotes pour en arriver à une bataille à un contre zéro.

Torva écarquilla les yeux et Enit jeta un œil à Allura comme pour lui demander si Coran était sérieux.

Allura sourit pour toute réponse.

— Quoi qu'il en soit, dit Enit en tapotant sa tablette, le peuple de New Altéa veut vous aider.

Il tendit la tablette à Allura. Elle contenait deux listes de noms avec les contacts correspondants. Il devait y avoir environ trois cents lignes sur la première et plus de mille sur la seconde.

— Ceci a été fait sur un délai un peu court, bien sûr. Je n'ai vu ces listes circuler que depuis ce matin, alors je suis certain que davantage de gens les signeraient s'ils en avaient l'occasion.

— Et… de quoi s'agit-il ?

— De volontaires, dit Enit. Sur la première liste, ce sont ceux qui veulent se joindre au combat contre l'armée galra, si vous ou la division défensive cherchez à recruter. Sur l'autre, il y a ceux qui veulent aider d'une autre façon. En levant des fonds, en répandant la nouvelle, en travaillant à bord de votre vaisseau comme mécaniciens, cuisiniers ou agents d'entretien.

Un nœud se forma dans la gorge d'Allura.

— Il y en a autant ?

— C'est notre combat, dit Torva d'un ton solennel. Pour certains, c'est une affaire personnelle. Pour d'autres, c'est un devoir qu'ils se transmettent de génération en génération. Maintenant que vous êtes de retour, beaucoup de gens sont prêts à répondre à l'appel. Vous n'avez qu'à nous montrer la voie.

Le regard d'Allura se posa à nouveau sur la foule. Les applaudissements s'étaient tus, mais on l'observait toujours avec grande attention. Il y avait comme une flamme qui brûlait parmi ces gens, un désir féroce de faire le bien dans l'univers et, pour la première fois depuis qu'elle avait mis les pieds à New Altéa, Allura eut vraiment l'impression de retrouver les siens.

— Merci, dit-elle à Torva et Enit. Nous n'avons pas encore conclu nos négociations avec votre Haut Conseil, mais dès qu'un accord sera trouvé, j'accepterai avec joie le soutien de votre peuple.


Coran n'était pas triste de quitter New Altéa. Il savait depuis le début qu'il n'y retrouverait pas son foyer, mais ça ne l'avait pas préparé à la douleur que lui causait chaque minute passée ici, à déambuler parmi les fantômes de son passé.

Il ne savait pas si Allura et Meri le prenaient mieux ou moins bien que lui, puisqu'elles n'avaient pas passé beaucoup de temps sur Altéa. Allura était née à bord du château-vaisseau et y avait vécu presque toute sa vie, ne retournant chez elle que pour les vacances, et Meri avait beaucoup voyagé avec ses parents avant de commencer son entraînement de paladin. Pour elles deux, Altéa devait déjà être comme un lieu de conte de fées juste entraperçu. Même l'ancienne planète n'aurait sûrement pas été à la hauteur de leurs attentes.

La seule chose qui retenait encore Coran, c'était Wyn, qui était assis sur son lit à lui raconter tout ce qu'il avait fait et vu avec Jana ces trois derniers jours. Coran n'écoutait que d'une oreille en faisant ses bagages, le cœur lourd. Il savait que Wyn était à sa place ici, sur cette planète, avec ses amis et loin de la guerre qui lui avait volé son innocence.

Ça n'en rendait pas moins leurs adieux la chose la plus difficile que Coran ait jamais eue à faire.

Il poussa le dernier fermoir de son sac, le posa sur la table près de la porte et se tourna vers Wyn, s'efforçant à sourire.

— Eh bien, mon garçon, il semblerait que ce soit l'heure.

Wyn leva brusquement les yeux.

— L'heure ?

— Je dois retourner au château, dit Coran. Et j'imagine que tu vas vouloir retrouver Jana.

Wyn se leva d'un bond, les yeux écarquillés, le souffle court.

— Tu veux dire que tu ne m'emmènes pas avec toi ?

Coran hésita, tant face au ton paniqué de Wyn que face à sa question en elle-même.

— Je ne– Wyn. Tu ne veux pas rester ici ? Ton foyer se trouve à New Altéa !

— Non, c'est faux !

Wyn s'avança, les bras tendus. Il y avait une supplique dans sa voix et un sentiment d'urgence que Coran ne comprenait pas.

— Tu dois m'emmener avec toi– je t'en prie !

Coran s'approcha aussitôt de lui, posant une main apaisante sur son épaule.

— Bien sûr que tu peux venir, si c'est vraiment ce que tu veux.

— Je veux venir, murmura Wyn.

Coran l'attira dans une étreinte.

— Alors tu peux. As-tu fait tes bagages ?

Cela ne prit que quelques minutes pour rassembler les maigres affaires de Wyn et une fois cela fait, ils s'en allèrent tous les deux, retrouvant Meri et Allura sur le chemin de l'aérodrome. Matt et Keith les avaient apparemment devancés et attendaient leur arrivée avec Yvis. Thace, semblait-il, ne se joindrait pas à eux. Keith ne leur expliqua pas pourquoi.

— On y va ? demanda Matt.

Il jeta un œil à Keith, qui se tenait un peu à l'écart et évitait de regarder les autres. Matt fronça les sourcils et alla marcher à ses côtés tandis qu'ils rejoignaient tous le lion rouge, qui se détachait fièrement de tous les autres vaisseaux de l'aérodrome. Coran était à l'arrière du groupe et Matt ne pouvait pas parler assez bas pour échapper à son ouïe sur-développée.

— Ça va ?

— Ouais, répondit Keith avec amertume. On ne peut mieux.

Il y eut un silence, puis Matt dit :

— On n'est pas obligés de le faire maintenant.

Keith poussa un son confus.

— Faire quoi ?

— Ça, dit Matt dans un soupir. Je sais que tu ne veux pas parler de… tu sais quoi. Et tu as peur de ne pas pouvoir le dissimuler dans le lien. Je comprends. Si ça t'aiderait de parler à Red, tu peux la piloter, je ne vais pas m'en mêler. Sinon, je vais piloter et faire en sorte que Red ne vienne pas fouiller dans ta tête.

Keith ne répondit pas immédiatement et Coran risqua un regard par-dessus son épaule. Keith avait un sourire sur les lèvres, léger et timide, mais étonnamment chaleureux et il se penchait vers Matt, touchant son épaule de la sienne.

— Non, dit-il. Je crois que ça ira. Ce n'est que toi.

Matt sourit et Coran leur laissa autant d'intimité que possible alors qu'ils atteignaient le lion rouge. Keith et Matt prirent place au centre du cockpit, dos-à-dos dans leurs sièges de pilotes, et ils fermèrent les yeux, se plongeant dans leur lien de paladins. Coran ne les avait vus faire qu'une fois ou deux avant, mais il était certain que la colère soudaine qui s'afficha sur les traits de Matt était nouvelle.

— Elle a quoi ? gronda Matt, surprenant les autres occupants du cockpit.

Yvis sembla particulièrement s'alarmer de ce soudain éclat de voix ; iem ne devait rien savoir des duos de paladins. Ce genre de choses ne se trouvait pas dans les livres d'histoire et ni Coran ni Allura n'avaient vu l'utilité de relater ces talents particuliers au Conseil.

Plus alarmant encore était le petit arc enflammé qui se dessina brièvement sur les doigts de Matt alors qu'il resserrait son poing sur la manette de contrôle. Il ne sembla pas remarquer qu'il était en feu, contrairement à Meri et Allura, la première tapotant l'épaule de la seconde avec excitation. Coran échangea avec les deux un regard entendu.

Keith fronça les sourcils et Matt fit la tête encore un moment avant d'inspirer profondément et de relâcher sa colère dans un souffle. Les flammes disparurent en même temps.

— Bon, d'accord, dit-il. Tout le monde est prêt ?

Sans attendre de réponse, Red se planta sur ses quatre pattes, rugit, puis bondit dans le ciel.


La première heure de voyage se déroula dans un silence crispé, Matt et Keith toujours engagés dans une conversation silencieuse. Étrangement, à les observer, Coran remarqua que ce dont ils discutaient semblait énerver Matt autant que cela apaisait Keith. Yvis était installem dans le fond avec Allura et Meri, gesticulant vivement en leur racontant tout ce qu'iem pouvait au sujet de la culture new-altéenne, de leur infrastructure civile, des actions mises en place pour aider ceux dans le besoin et du fait que ce n'était pas surprenant que tant de personnes se soient portées volontaires pour aider Voltron. Allura semblait n'écouter que d'une oreille, un sourire distrait sur les lèvres alors qu'elle déroulait la liste de volontaires.

Ne restait plus que Wyn, qui restait accroché à Coran comme s'il craignait de se faire éjecter du lion rouge et laissé à New Altéa s'il lâchait prise. Coran ne savait toujours pas pourquoi c'était si important pour lui de retourner au Château des Lions. Pour seule explication, il lui avait dit qu'il avait promis à Maka, un des enfants galras, de revenir.

Bien sûr, Coran ne s'en plaignait pas. Wyn, par sa seule présence, illuminait les couloirs du château-vaisseau et ce dernier avait bien besoin de retrouver sa chaleur d'antan.

Après une heure, Matt et Keith émergèrent de leur transe, Matt se frottant le front. Yvis se tut tandis que Meri et Allura se levaient pour s'approcher, aussi impatientes que des yelmores au dernier coup de cloche.

— Alors… fit innocemment Meri, se mettant sur la pointe des pieds. Comment tu te sens ?

Matt leva le nez vers elles, les sourcils froncés.

— …Bien ?

— Un peu… brûlant, peut-être ? demanda Allura avec un clin d'œil.

Matt ne changea pas d'expression.

— Allura, de quoi tu parles ?

Meri prit la main de Matt dans la sienne et l'agita sous son nez.

— Euh, allô ? Tu avais la main en feu ?

— Je quoi ?

— Du feu, dit Meri en détachant chaque mot. Dans ta main. Tu t'es énervé et d'un coup, boum !

Elle lâcha la main de Matt en mimant une petite explosion et Allura leva les yeux au ciel.

— Ce n'était pas aussi dramatique, bien sûr, dit-elle. Mais tu as bien créé une petite flamme. Plus à propos, tu as activé ta quintessence.

Matt écarquilla les yeux.

— J'ai quoi ?

— Et ce n'était pas la première fois, dit Meri. Tu te souviens quand Antok nous faisait visiter et que tu…

Elle ne termina pas sa phrase, agitant vaguement les doigts dans le vide.

— Je crois bien que c'est toi qui as fait exploser cette lumière.

Matt contempla sa main, clairement mystifié par leurs dires.

— Je n'ai pas vraiment…

— Il semblerait, dit Allura en ravalant un sourire, que la méditation et la recherche de la paix intérieure n'étaient pas la bonne méthode pour te faire accéder à ta quintessence. Elle répond évidemment à la colère et peut-être qu'elle répondra également aux autres émotions.

— Wow.

Matt se radossa, se tordant le cou pour regarder Keith derrière lui.

— Après tout, à quoi ça sert, le pouvoir du cœur, hein ? demanda-t-il avec un sourire suffisant.

Keith baissa la tête avec un petit rire et Matt se calma dès qu'il vit le regard noir de Meri. Il toussota, puis défit son harnais de vol et les rejoignit sur le sol du cockpit, complétant leur triangle.

— Et donc… C'est l'heure de méditer ?

— Pas tout de suite.

Allura posa les mains, paumes vers le haut, sur ses genoux et inspira profondément.

— Au bout d'un moment, tu devrais pouvoir manipuler ta quintessence à volonté, mais d'abord, il faut que tu apprennes à reconnaître les signes. Pour ça, il faut que tu te mettes en colère. Avec un peu de chance, ça réveillera ta quintessence et tu pourras te familiariser avec cette sensation.

— Ok… Comment je me mets en colère ?

Meri s'appuya sur ses mains en souriant.

— C'est simple. Pense simplement à ce que toi et Keith étiez en train de parler.

Matt jeta un regard à Keith par-dessus son épaule, plissant les yeux. Presque aussitôt, le dos de sa main prit feu. Il se retourna en entendant le rire ravi de Meri et glapit, agitant le bras jusqu'à ce que les flammes s'éteignent.

Allura retint un rire.

— Et voilà, dit-elle. Tu l'as senti ? Ça fait comme un picotement sous la peau, non ? Ou tu as peut-être vu la quintessence se mouvoir jusqu'à ta main ?

— Je… Ouais ? Merde, c'est chelou.

Matt retourna sa main plusieurs fois, plissant les yeux comme s'il cherchait des marques de brûlures.

— J'ai vu quelque chose, ça c'est sûr.

— Ok, alors on réessaie. Mais cette fois, prenons une autre émotion.

— Laquelle ?

— Une émotion forte, dit Meri. De la peur, de l'amour ou de la joie. Pense à la naissance de Pidge ou à tes retrouvailles avec ta mère ou à ton premier baiser–

Le visage de Matt vira au rouge tomate et les flammes apparurent cette fois-ci au col de son armure de paladin. Il glapit, mais il parvint à garder contenance, pliant le cou pour regarder le feu qui lui léchait les joues sans lui faire mal.

— Euh… Eh bah ça alors…

— Ce n'est pas chaud ? demanda Meri, se penchant en avant.

Elle tendit la main vers les flammes et poussa aussitôt un cri, fourrant son doigt dans sa bouche.

— C'est bien chaud, je dirais, fit Coran avec un sourire face à la moue de Meri. Mais si ces flammes sont créées à partir de la quintessence de Matt, il se peut qu'elles fassent simplement partie de lui.

— Donc… je suis ignifuge ? demanda Matt. Cool. Vous pensez que je pourrais faire la Torche humaine pour attaquer les larbins de Zarkon ?

Meri retira son doigt de sa bouche :

Certainement pas.

— Roh…

Les épaules de Matt retombèrent, mais il se reprit vite, se redressant et s'appuyant en avant.

— Bon d'accord. Commençons par le commencement. Il faut que j'apprenne à le faire sur commande.

— Et à ne pas le faire dès que tu embrasses Shiro, se moqua Meri. Je sais pas pourquoi, je pense pas qu'il apprécierait que tu, ah, le chauffes un peu trop.

Matt balança son casque sur Meri, qui éclata de rire, levant les mains pour se défendre tandis qu'Allura levait les yeux au ciel.

— Arrêtez ça, vous deux, dit-elle. Matt, essaie de te concentrer sur la sensation de la quintessence qui monte à la surface de ta peau. Meri, arrête de le taquiner.

Matt tira la langue et Meri eut un soupir exaspéré, mais elle se tint tranquille pendant qu'Allura commençait à guider Matt dans un exercice de pleine conscience. Cela ne le mena nulle part, tout comme les quelques exercices qui suivirent, mais comme Matt le fit remarquer, ils avaient trente-six heures à tuer jusqu'à la bordure de la zone tampon et ils n'avaient rien de mieux à faire.

— Vous allez voir, dit-il, courbant les épaules dans un soupir consterné. Avant qu'on soit rentrés, je pourrai jeter des boules de feu.