Précédemment : Quatre des six conseillers new-altéens sont venus sur Terre pour informer les paladins que l'un de leurs vaisseaux, l'Aile ardente, a été attaqué par l'Empire. Ils se sont réunis avec Shiro, Allura et Lance pour décider de la marche à suivre avant d'entamer la mission de sauvetage. Ryner, Meri, Nyma et Jana (la cheffe de l'Aviation de New-Altéa) se sont infiltrées à bord d'un vaisseau impérial pour récupérer les prisonniers séparés en deux groupes. Pidge est initialement resté·e avec Green pour les faire sortir de là en temps voulu, mais le vaisseau de guerre a lancé la procédure d'ouverture de trou de ver, ne lui laissant pas d'autre choix que de monter dedans pour essayer de saboter leur générateur avant qu'il ne soit trop tard.
Note de l'auteur : Petit risque de dysphorie de genre due à une brève mention de binders. Sautez le paragraphe qui commence par « Les mots de Karen lui firent l'effet d'une lance de glace lui transperçant le torse » si besoin.
Chapitre 6
Terrain d'essai
Pidge coupa la communication dès qu'iel entra dans le vaisseau de guerre. Sa mère hurlait à son oreille, l'empêchant d'entendre la moindre information utile de toute manière. Au moins, Shiro et Allura étaient toujours là par le biais du lien, lui indiquant que la voie était libre. S'il se passait quelque chose, Pidge le saurait plus rapidement grâce à eux que par la radio.
Iel avait trouvé un chemin passant par un couloir vide qui s'enfonçait profondément dans la zone de maintenance du vaisseau de guerre. À part pour quelques ingénieurs, qui tombèrent tous d'une petite surcharge du bayard de Pidge, il n'y avait que des sentinelles et des robots d'entretien à cet étage. Pidge laissa derrière iel une traînée de débris mécaniques, ne ralentissant pas un seul instant dans sa course jusqu'au générateur de trou de ver. Iel avait affiché un compte à rebours dans le coin de sa visière qui tombait à soixante secondes quand iel arriva dans une grande pièce ouverte presque aussi haute que le hangar du lion vert et de trois fois sa longueur.
Iel se demandait comment s'en sortaient les autres. Les prisonniers ayant été séparés en deux groupes, l'équipe de sauvetage avait dû former deux paires qui n'avaient pas le luxe d'esquiver tous les soldats en s'accrochant à des passerelles en hauteur menant droit au cœur du vaisseau.
Allura lui fit savoir d'une touche apaisante que les autres allaient bien, alors iel fit de son mieux pour mettre ses inquiétudes de côté. Il lui restait quarante-neuf secondes.
Iel aperçut le générateur : c'était un cylindre énorme duquel émanait une énergie violette. Un terminal de contrôle devait se trouver à côté… là. Pidge leva son bayard et tira, l'accrochant à une poutrelle au plafond. Iel se jeta du rebord de la passerelle, remontant le fil du bayard en finissant son arc de cercle dans les airs. S'iel visait correctement, iel devrait atterrir juste à côté de sa cible sans le moindre prob–
Un laser lui fila sous le nez, lui picotant la peau, et iel lâcha un cri, se tractant tout à fait en hauteur pour éviter le reste des tirs en continuant sur sa lancée. En quelques secondes, iel se retrouva derrière le cylindre du générateur pour se protéger de la source de l'attaque. La lumière devait cependant avoir attiré les regards de toutes les sentinelles et tous les gardes de la pièce, donc le trou de ver imminent n'était plus sa seule source d'inquiétude. (Plus que trente-et-une secondes.)
Avec un juron, iel désactiva son bayard, se laisser tombant sur le dernier mètre jusqu'au sol. Iel se réceptionna d'une roulade et partit en courant, activant le processeur sur son gant et le connectant aux contrôles du générateur de trou de ver. Iel était déjà occupé·e à saisir sur son clavier quand iel se laissa glisser à genoux jusqu'au terminal.
Vingt-quatre secondes.
Le générateur poussa un cri strident en atteignant son pic d'énergie et Pidge eut l'impression d'avoir fourré une fourchette dans une prise électrique. Dire qu'il lui restait vingt-quatre secondes (vingt-et-une maintenant) était trop généreux. Ce truc était sur le point de s'activer. Et voilà qu'arrivait la première des sentinelles, faisant le tour du cylindre et ouvrant le feu sur Pidge.
— Allez vous faire voir, enfoirés, gronda-t-iel, plongeant derrière le terminal de contrôle.
Iel perça le pare-feu en moins de dix secondes et se releva d'un bond, appuyant de toutes ses forces sur le gros bouton rouge d'arrêt d'urgence sur l'écran du terminal, invoquant son bayard d'un même geste pour le plonger dans la tête de la sentinelle. Le générateur vrombit, clignota, puis poussa un gros soupir en s'éteignant.
Pidge sourit et tira sur la sentinelle pour la jeter de côté comme un ver au bout d'une canne à pêche. Elle percuta trois de ses semblables et Pidge les électrocuta un bon coup avant de ramener son bayard à iel, le raccrochant à la passerelle en hauteur et rallumant la communication.
— Le générateur est caput, fit-iel. Ça devient chaud dans le coin, alors j'ai pas le temps de l'endommager, mais on a bien cinq-six minutes devant nous avant qu'il puisse se relancer et se recalibrer.
— Bien joué, Pidge, dit Shiro. Les autres sont en train de se battre contre les gardes et devraient avoir récupéré les prisonniers le temps que tu reviennes à ton lion.
Ses mots furent accompagnés d'une petite poussée pour bien lui signifier que ça ne servirait à rien de se laisser emporter par une inspiration soudaine.
Ouais, ouais, grinça-t-elle intérieurement, bien fort de façon à se faire entendre par les paladins noirs. J'ai compris. Je m'en vais.
Iel espérait seulement que les autres allaient réussir à s'échapper aussi facilement.
Il y avait comme une tempête qui mettait Karen à fleur de peau, une tornade qui ne demandait qu'à être relâchée. Eli l'avait remarqué ; purée, c'était évident pour tout le monde sur la passerelle. Elle serrait le bord du poste de commande des drones de Pidge si fort qu'Eli pensait sincèrement qu'elle allait y laisser des marques et elle ne quittait pas Coran des yeux.
Elle s'en était prise à lui sitôt que Pidge avait déconnecté son communicateur, l'accusation claire et nette dans sa voix quand elle avait fait le vœu que Pidge en ressorte sans blessure.
Coran avait frémi, mais il lui avait fait face calmement :
— Vous savez comment manier les drones, Mme Holt, avait-il dit. Ou si vous préférez, vous savez où se trouve la sortie.
Eli avait dû retenir Karen par le bras. Elle avait l'air d'avoir des paroles bien senties à lui adresser, mais ce n'était ni le moment (ils étaient en plein milieu d'une bataille) ni le lieu (les gros bonnets de New Altéa étaient avec eux sur la passerelle, faisant de leur mieux pour passer inaperçus dans un coin).
L'abcès continuait cependant à gonfler, l'éclatement évité jusqu'ici parce que Karen avait pris soin de rester loin de Coran. Il allait falloir le crever bientôt ou ils allaient vraiment en venir aux mains. Et malheureusement, Eli pressentait qu'il allait devoir lancer le truc et rester présent pour éviter les débordements.
Le fait était que Coran n'était pas sans cœur. Il avait la prestance d'un soldat et refusait d'entrer dans le jeu de Karen, mais ses mots le blessaient. Plus d'une fois, Eli l'avait surpris à la regarder avec tant de souffrance qu'il avait envie d'aller le prendre dans ses bras une fois que tout serait terminé.
Mais pour le moment, il fallait se concentrer sur Karen.
— Iel va bien, murmura-t-il, s'installant sur son accoudoir. Tu l'as entendu·e. Iel a fini ce qu'iel avait à faire et va rejoindre son lion.
— Iel n'aurait pas dû y aller pour commencer.
Karen jura, se frottant les yeux.
— Comment arrives-tu à le supporter, Eli ? Ton neveu est là-bas.
Eli jeta un œil à Akani, qui s'était rongé les ongles presque à vif, les yeux rivés sur l'écran à l'avant de la passerelle. Elle n'avait pas prononcé un mot depuis le début de la bataille. Rosario, accrochée à elle comme une enfant effrayée à son ours en peluche, n'était pas mieux.
— Je sais, Karen, dit Eli. Mais je lui fais confiance. Hunk n'est pas du genre à dire qu'il peut faire quelque chose quand il sait que c'est faux. Au contraire, il a tendance à se sous-estimer. Alors s'il me dit qu'il peut gérer ça…
Eli poussa un long soupir tandis qu'une explosion retentissait au cœur de la bataille.
— Je vais le prendre au mot jusqu'à ce qu'on me donne une bonne raison de ne pas le faire.
Nyma détestait les missions de sauvetage. Elle détestait la façon qu'avait son estomac de se retourner, son cœur de remonter dans sa gorge et cette sensation que le sol pouvait se dérober sous ses pieds à tout moment.
Elle détestait que ça la terrifie autant.
Elle passa au coin d'un couloir en courant et solidifia sa position, portant son fusil à son épaule tandis que Jana forçait le barrage de sentinelles qui gardaient les prisonniers galras. Avec une profonde inspiration, repoussant les tremblements de ses mains qui lui revenaient comme si elle avait à nouveau seize ans et ne connaissait rien de la guerre, Nyma aligna son tir. Elle abattit les deux sentinelles qui se trouvaient le plus près des prisonniers, puis la paire de gardes d'un tir entre les deux yeux, ignorant les cris de terreur que cela souleva.
— Il y a deux autres qui arrivent derrière, lança-t-elle à Jana en visant ensuite les tireurs qui s'étaient tenus à distance.
Jana passa son énorme épée dans l'autre main et dégaina de l'autre le pistolet accroché à sa ceinture. Cette femme était comme un ouragan, traversant les sentinelles comme des poupées de chiffon, maniant son épée comme si elle était faite d'air et de soif de sang alors qu'elle devait peser autant qu'un enfant. Nyma ne se pensait pas capable de la soulever à deux mains, encore moins de s'en servir pour décapiter deux sentinelles tout en forçant les nouveaux venus à reculer avec son pistolet.
Nyma abattit les derniers tireurs et sentit sa bouche s'assécher quand elle se tourna vers les trois derniers gardes, qui tenaient les prisonniers recroquevillés derrière eux. Une grande prisonnière galra à la même teinte bleutée que Rolo cria quand l'un des gardes la prit par la nuque et posa le baril de son fusil contre sa tempe.
Non.
Elle le voyait encore, la main serrée contre une blessure fraîchement laissée par un laser, souriant alors qu'il ordonnait à Beezer de partir avec Nyma et les prisonniers. Elle le voyait encore, tant d'années plus tôt à leur première rencontre, lui offrant en silence une couverture élimée, un bol chaud de rations en bouillie et un pistolet. Il ne la connaissait pas, elle n'était qu'une chasseuse de primes comme les autres pour ce qu'il en savait, et pourtant il l'avait armée parce qu'il avait vu qu'elle avait besoin de se sentir en contrôle de la situation.
Nyma ne réfléchit pas en pointant son arme sur les gardes. Elle ne regarda ni l'otage, ni les prisonniers qui criaient de terreur à côté. Elle se concentra sur le pistolet dans la main du garde et la grimace cruelle sur son visage.
Son fusil siffla quand elle appuya sur la détente, alignant aussitôt son prochain tir. Le premier laser toucha le pistolet à la source de son alimentation, causant une surcharge. Des étincelles picotèrent la main du garde et la joue de la prisonnière, mais elles n'étaient pas assez chaudes pour faire du mal.
Le second laser transperça l'œil du garde et il s'écroula, son poids entraînant avec lui son otage, les prisonniers les plus proches se jetant aussitôt à son secours.
Nyma n'y prêta pas attention. Les deux autres gardes s'étaient mis en mouvement, l'un visant Nyma, l'autre la prisonnière tombée. Nyma tira sur celui-ci en premier, deux lasers dans la tête avant qu'il ne puisse se servir de son arme.
Le dernier garde tira à son tour et Nyma se prépara à une douleur qui ne vint pas. Avec un rugissement qui fit trembler les vis dans les murs, Jana déboula devant elle. Son bouclier absorba le laser qui lui était dirigé et son épée transperça l'homme sans lui laisser le loisir de retenter sa chance.
Le silence retomba dans le couloir, brisé seulement par le faible vrombissement des sentinelles à terre et les pleurs terrifiés des prisonniers.
Aussitôt, le comportement de Jana changea du tout au tout. Son bouclier se rétracta dans le support à son poignet et son épée disparut dans son fourreau. Elle sembla rapetisser, la courbe de ses épaules s'adoucissant, ses mains se levant dans un geste apaisant.
— Tout va bien, dit-elle. Vous êtes en sécurité. On va vous sortir de là.
Nyma reposa son fusil contre son épaule, détournant le regard. Elle ne pouvait pas faire ça, ne pouvait pas regarder les prisonniers s'effondrer alors que Jana les présentait. Ces personnes pensaient avoir été abandonnées à leur sort, pour au final découvrir que leur planète natale s'était alliée à une légende vivante pour les sauver. L'espoir, l'incrédulité et d'autres émotions trop puissantes pour être nommées en firent tomber plus d'une à genoux, leurs voisins les aidant aussitôt à se relever.
Serrant les dents, Nyma se tourna vers le bout du couloir. Le calme était revenu pour le moment, mais ce vaisseau grouillait d'ennemis.
— Il faut qu'on bouge, gronda-t-elle, se fichant de paraître insensible.
D'accord, ces gens venaient de traverser une sacrée épreuve, mais ça ne changeait rien au fait qu'ils allaient tous mourir s'ils s'attardaient davantage. Les étreintes et les pleurs pouvaient attendre.
Heureusement, personne ne protesta et une fois qu'ils se mirent en mouvement, Nyma put respirer plus facilement. Elle ferma la marche, le regard rivé en arrière, les mains tremblantes sur son arme. (C'était l'irritation, se convainquit-elle. Elle avait dû s'arrêter deux fois pour aider un prisonnier qui avait trébuché, se rendant à chaque fois vulnérable à une attaque surprise.)
Ils se heurtèrent à quelques obstacles sur le chemin du retour au lion vert, mais ce n'était que quelques groupes isolés de sentinelles. Nyma abattit celles qui venaient de derrière, Jana dégomma celles de devant et plusieurs prisonniers prirent leurs armes avant de continuer.
Une dernière ligne de soldats faisait barrage à la sortie, mais avant que Nyma ne puisse leur tirer dessus, un éclat vert fila d'un couloir adjacent. Le bayard de Pidge se ficha dans le torse d'une sentinelle avant de se rétracter, l'emportant avec lui. Jana profita de la confusion pour foncer, la plupart des gardes s'étant tournés vers la nouvelle menace, et Nyma et les prisonniers s'occupèrent des autres un par un.
— Allez ! cria Pidge, sautillant sur place tandis que Jana découpait la tête de la dernière sentinelle.
Un gémissement familier s'éleva dans les murs et iel jura.
— Ils ont recommencé leur saut ! Tout le monde dedans. Elles sont où, Ryner et Meri ?
Avant que quiconque ne puisse répondre, Meri déboula au coin du couloir, un enfant altéen sur le dos. Elle le soutenait d'un bras, son pistolet dans l'autre main. Quatre prisonniers la suivaient : il s'agissait des derniers membres de l'équipage de l'Aile ardente, le pas titubant comme s'ils étaient saouls, l'une se tenant une plaie ensanglantée à la tête.
Ryner fermait la marche, son pistolet organique à la main. Elle ralentit pour se caler sur le rythme de la blessée, le stress apparent sur son visage en sueur.
— Tout va bien, dit-elle à l'Altéenne. On y est presque.
Nyma s'écarta du groupe, imitée par Jana, et elles se postèrent chacune d'un côté de la rampe du lion vert, abattant les sentinelles qui s'étaient lancées à la poursuite du groupe de Meri. Celle-ci s'aventura à l'intérieur avec l'enfant altéen, poussant un autre gamin de sang mixte devant elle. Quoi que les soldats impériaux aient administré à leurs détenus (un gaz sédatif, apparemment), cela semblait avoir plus d'effet sur les Altéens que sur les Galras.
Bien sûr qu'ils vont utiliser un truc auquel ils sont résistants, pensa Nyma en jetant un bref regard aux quelques Galras qui s'étaient mis à soutenir leurs compagnons altéens. Il ne fallut que quelques secondes pour tous les monter à bord, Ryner lançant alors le feu vert avant d'aller rejoindre Pidge et Meri à l'intérieur.
Nyma regarda Jana.
— Allez-y, gronda-t-elle en reculant doucement vers la rampe.
Elle arrêta de viser et tira dans le tas, forçant les gardes à se baisser et se mettre à couvert. Jana n'hésita qu'un instant avant de foncer à l'intérieur. Nyma la suivit de près, la gueule du lion vert se fermant si vite en s'éloignant du vaisseau qu'elle perdit l'équilibre et fut projetée la tête la première contre un mur du cockpit.
— Pardon ! fit Pidge. Coran, on sort un peu en catastrophe, tu peux nous couvrir ?
Presque aussitôt, une lumière bleutée inonda l'écran comme une supernova.
— Bien reçu, Green, dit Coran. Comment ça s'est passé ?
Pidge jeta un œil par-dessus son épaule, l'adrénaline faisant pétiller son regard.
— Les douze prisonniers sont tous là.
Vek plaqua ses mains sur sa bouche, des larmes au coin des yeux.
— Vous avez réussi, murmura-t-ael. Vous avez vraiment réussi.
Eli lui jeta un coup d'œil, relâchant la gâchette de son drone un moment. Ael semblait bouleversé·e et Eli avait un peu envie d'aller lae voir pour lui offrir un câlin. Il doutait cependant que ça soit protocolaire pour la royauté new-altéenne (ou peu importe le statut de ces gens-là).
Il se concentra donc à nouveau sur son drone pour repousser l'essaim de chasseurs qui cherchait à se rapprocher du lion vert et des rescapés qu'il transportait. Il était toujours sous camouflage, mais les gardes à bord de la prison avaient dû lancer l'alerte et leur indiquer l'endroit où il était précédemment amarré. Les chasseurs assaillaient la zone, l'obstruant tellement que certains finirent par exploser sur la barrière de Green par pure chance. Cela attira davantage de vaisseaux, comme des moustiques se jetant sur une raquette électrique pour avertir leurs pairs du danger.
Pidge et Ryner laissèrent tomber le camouflage, redirigeant l'énergie vers la barrière et les moteurs, crachant de la foudre devant eux pour se créer un chemin jusqu'au château. Akira et Rosario avaient pris le contrôle de drones eux aussi ; Akira avec beaucoup plus de précision de Rosa, mais sans plus d'enthousiasme. Eli ne savait pas s'ils faisaient vraiment la différence, mais en tout cas, l'effort conjoint des drones, du château et des cinq lions permit de retenir la flotte jusqu'à ce que Green retrouve la sécurité de son hangar.
Les autres lions arrivèrent d'un seul mouvement, se séparant pour rejoindre leurs abris respectifs, tandis que Tev, l'adolescent galra qui gérait l'artillerie lourde du château, se préparait à tirer sur l'Aile ardente.
Coran se tourna vers Kolivan, qui acquiesça. Coran leva le poing, puis le laissa retomber.
— Feu !
Un éclat blanc fila dans le ciel et l'Aile ardente disparut dans les flammes. Avant même que les ombres finissent de se dissiper sous les paupières d'Eli, Coran s'était emparé des piédestaux de chaque côté de lui. Ils plongèrent dans le trou de ver qui s'ouvrit devant eux.
Le rugissement de la bataille se coupa abruptement, laissant un silence mortel tomber sur la passerelle. Les mains d'Eli refusèrent de lâcher les contrôles du drone et son regard resta accroché aux tourbillons bleutés du trou de ver qu'il voyait sur son écran.
— Et c'est fini, dit Coran, le soulagement presque palpable dans sa voix. Tout le monde va bien ?
— Si on va bien ? demanda Lance avec un rire dans la voix. On va plus que bien ! On a trop géré ! En mode, boum, dans ta face, Zarkon ! Pas de prisonniers pour toi aujourd'hui, hein, hein ?
À quelques pas de là, Rosario poussa un profond soupir en s'affalant complètement sur le poste de paladin de Lance, se pressant du pouce le coin des yeux. Akani posa une main dans son dos, mais le rire de Hunk, épuisé mais d'une légèreté qui dépassait complètement Eli, la réduisit presque au même état de fatigue émotionnelle. Rosa lui offrit un regard compatissant.
— On va bien, dit Hunk. Comment vont les prisonniers ? Shay doit vous rejoindre à l'infirmerie ?
— Il y a quelques bleus, dit Ryner. Les Altéens ont reçu une sorte de sédatif. Ils commencent déjà à s'en remettre, mais je veux leur passer un scan pour être sûre qu'il n'y aura pas d'effets secondaires.
— D'accord, dit Shay. On se retrouve là-bas.
— Parfait, fit Shiro, sa voix s'élevant en stéréo comme il sortait de l'ascenseur venant du hangar du lion noir, Allura à ses côtés.
Le système de communication de la passerelle reconnut sa présence une seconde plus tard et le retira du flux audio.
— Matt, Keith, vous allez bien ?
— On va bien, Shiro, dit Keith. T'as besoin de nous là-haut ou tu veux qu'on aide à installer les nouveaux arrivants ?
Shiro et Allura regardèrent les conseillers.
Ce fut Vek qui fit un pas en avant, joignant ses mains tremblantes devant ael.
— Nous n'allons pas vous faire perdre votre temps, paladins. Vous nous avez prouvé votre valeur et vos compétences. Je serais honoré·e de vous compter parmi nos alliés.
— C'est bien beau de dire ça, Conseillan Vek, gronda Meeran, la voix légèrement déformée en sortant du petit robot qu'il avait envoyé à sa place.
Il avait un peu l'apparence du robot de WALL-E, d'un blanc sans soudure et tout en courbes harmonieuses. Le visage de Meeran les fusillait du regard depuis l'écran sur son… torse ? Eli allait appeler ça un torse.
— Votre opinion n'est cependant pas la seule qui compte.
L'expression d'Allura s'assombrit. À côté d'elle, Shiro resta stoïque, mais à la façon qu'avait Akira de le regarder, Eli sentit qu'il devait se préparer à une explosion. Avant que l'un des deux ne puisse prendre la parole, cependant, Amay se planta devant le robot.
— Oh, par pitié. Vous voulez vraiment continuer comme ça après ce qu'on vient de voir ? Après qu'ils ont sauvé notre peuple et empêché Zarkon de mettre la main sur notre technologie ?
— Ils savent qu'on existe, Meeran, dit Kolivan. Ils savaient que l'Aile ardente venait de New Altéa et l'ont spécialement prise pour cible. Vous allez vraiment être la seule voix à vous opposer à l'alliance qui garantirait notre sécurité ?
Meeran fit un son dédaigneux.
— Notre sécurité ? Vous pensez que peindre une cible encore plus grosse sur notre dos va nous protéger ?
Il secoua la tête et le robot s'éloigna d'Amay, qui avait l'air si furieuse qu'on l'aurait cru sur le point d'arracher les circuits du petit machin.
— Et puis, ma voix ne sera pas la seule.
— Kortek s'est abstenue de prendre part au vote, lui rappela Kolivan.
— Mais elle me soutient.
Vek croisa les bras.
— Vraiment ? Le fera-t-elle encore ? Quand elle entendra la nouvelle, entendra que notre peuple vit encore grâce à Voltron, que Zarkon nous traque… pensez-vous vraiment qu'elle votera toujours contre notre intervention ?
Meeran voulut répondre, mais Vek lui coupa la parole.
— La neutralité n'est pas possible dans cette guerre, Meeran. Soit nous nous allions aux paladins, soit nous allons devoir nous battre seuls.
Ael marqua une pause, regardant Allura.
— La Coalition Voltron est notre seul espoir.
Il n'y avait pas grand-chose à rajouter après ça. Meeran fléchit face au front uni des autres conseillers et Kolivan invita le château-vaisseau à retourner à New Altéa pour formaliser le traité et mobiliser les défenses de la Terre.
Akira se retira avec les parents des paladins quand la conversation se tourna vers les menus détails. Il s'agissait du domaine d'expertise de Takashi, pas le sien, et la bataille avait allumé un feu au fond de lui qui menaçait de le brûler s'il restait assis à écouter cinq minutes de plus de cette conversation diplomatique sans saveur. Akani et Rosario s'étaient échappées quelques secondes avant lui, fonçant vers l'ascenseur dès que l'atmosphère se fut suffisamment détendue pour pouvoir bouger sans attirer l'attention d'une demi-douzaine de dirigeants intergalactiques stressés et en colère. (C'était étrange de considérer Takashi comme dirigeant, mais c'était exactement ce qu'il était devenu, pas vrai ? Paladin noir de Voltron, sur un pied d'égalité avec des rois et les chefs de la Fédération. Celui qui avait mené le combat contre une armée avec seulement une poignée de soldats à ses côtés.)
Karen resta là où elle avait passé l'intégralité de la bataille, figée avec les mains serrées sur le siège du paladin vert. Akira et Eli, qui s'apprêtaient à suivre Akani et Rosario, s'arrêtèrent en lui jetant un coup d'œil. Ils échangèrent un regard, puis changèrent de direction pour la rejoindre.
— Tout va bien, dit Eli avec un faible sourire. On s'en est sortis. Tout le monde s'en est sorti.
Karen se tourna vers lui, les traits plus tirés que jamais autour de ses yeux. Pendant un moment, l'inquiétude éclipsa le reste, puis la colère revint et elle se redressa, pivotant pour regarder Coran, qui se tenait avec Takashi, Allura et le Conseil.
Akira se rapprocha d'elle, crispé.
— Laisse tomber pour le moment, lui suggéra-t-il doucement. Va faire un tour pour te calmer un peu avant d'aller te confronter à lui.
Akira s'interrompit quand Karen se tourna brusquement vers lui et il résista à l'envie de ravaler aussitôt ses paroles.
— Attends au moins qu'ils aient fini de parler politique.
Le regard noir de Karen aurait pu faire fondre du métal, mais elle écouta ; elle avait beau être têtue et contenir toute la colère d'un esprit vengeur, elle savait faire preuve de bon sens. Akira l'admirait pour ça, même si l'idée de se la mettre un jour à dos le faisait flipper. Elle sortit de la pièce en trombe et Akira échangea un regard hésitant avec Eli avant de la suivre.
Il sentit sa nuque le picoter et quand il se retourna, il découvrit Coran en train de les observer avec un air sombre. Le cœur d'Akira se serra : ce pauvre homme s'inquiétait clairement pour les paladins et se soumettait généralement aux décisions d'Allura et de Shiro les concernant. Il ne méritait pas la haine de Karen.
Mais en même temps, Akira ne pouvait pas reprocher sa colère à cette dernière. Lui-même avait eu l'estomac en bouillie quand Pidge était entré·e dans ce vaisseau, et il ne faisait techniquement pas partie de sa famille.
Le combat se rejouait à l'infini dans la tête d'Akira alors qu'il rejoignait Karen et Eli dans l'ascenseur. L'air était empli de tension et, pour une fois, Akira n'avait pas envie de briser le silence. Il entendait encore l'effroi dans la voix des paladins quand ils avaient compris que le vaisseau de guerre allait s'enfuir. Sa peau était parcourue de frissons et la peur lui glaçait l'estomac. Que se serait-il passé si Pidge n'avait pas été assez rapide ? S'iel avait disparu avec Meri, Nyma et Ryner, avec Jana et les prisonniers ? Combien de temps auraient-ils survécu ? Les autres auraient-ils eu le temps de les retrouver, de préparer une mission de sauvetage ?
Akira n'en savait rien. Il ne pouvait pas reprocher à Takashi d'avoir envoyé Pidge : c'était leur seul espoir. Mais la confiance absolue dans sa voix, ça terrifiait Akira. Il connaissait son frère et jamais il n'aurait demandé à Pidge d'aller dans ce vaisseau de guerre si lui-même n'avait pas déjà vécu dix fois pire.
— C'est n'importe quoi, dit Karen d'une voix explosive qui résonna dans le petit espace.
Eli rentra la tête dans les épaules, mais il garda le regard rivé sur la porte tandis qu'Akira se tournait vers Karen, observant les émotions défiler sur son visage.
— Ce ne sont que des enfants. Ils ne sont pas censés faire ce genre de choses.
Akira soupira. Ce petit bruit – un simple souffle destiné à apaiser les peurs qui se déchaînaient au fond de lui – suffit à attiser les flammes de la colère de Karen.
Elle se tourna brusquement vers lui, les lèvres tellement serrées qu'elles en étaient blanches.
— Tu sais que j'ai raison. Cet homme– Ce–
Elle gronda, se tirant les cheveux.
— Il est aussi mauvais qu'Iverson.
— Tu ne le penses pas.
Un avertissement perça dans sa voix sans qu'il ne puisse le contenir et il rencontra le regard de Karen sans ciller alors que celle-ci se rebiffait.
— Bien sûr que si ! Il laisse des enfants s'occuper de ce bourbier tandis qu'il se cache derrière ses soi-disant obligations.
La lèvre retroussée, elle s'appuya contre le mur de l'ascenseur tandis que les étages défilaient. Eli coula son regard vers elle, les épaules courbées comme s'il se préparait à recevoir un coup.
— Il fait de son mieux, Karen. Ça se voit qu'il s'inquiète pour eux.
— S'il s'inquiétait vraiment, il serait en train de se battre au lieu de rester bien au chaud dans sa forteresse volante.
Les mots de Karen lui firent l'effet d'une lance de glace lui transperçant le torse et Akira en eut le souffle coupé. Il avait l'impression d'avoir couru le marathon en portant son binder et n'arrivait pas à tirer assez d'air pour éclaircir le brouillard dans son esprit ; sauf qu'il avait échangé ses binders pour ses brassières de sport de compression en venant au château-vaisseau. Il y avait trop de risques d'être attaqués par surprise et il avait appris très tôt que le binding ne faisait pas bon ménage avec les activités physiques intenses.
Il n'avait donc aucune raison d'avoir l'impression que son torse était compressé, le corps figé alors qu'il observait, impuissant, sa culpabilité prendre les rênes et recracher le venin de Karen à son visage.
— Je ne t'ai pas vue risquer ta vie non plus.
Akira sut aussitôt qu'il avait dépassé les bornes. Le visage de Karen pâlit, puis rougit, ses yeux se réduisant à deux fentes lui signifiant bien qu'il allait y passer.
— Merde, marmonna Akira. Ce n'est pas–
Ce n'est pas ce que je voulais dire.
Le mensonge se coinça dans sa gorge et pendant un moment infini, ils se regardèrent sans rien dire, Eli levant les mains comme s'il pouvait apaiser les tensions avec quelques mots bien choisis. Akira ne lui laissa pas le temps d'essayer : il pivota pour marteler le bouton du prochain étage et sortit aussitôt que les portes s'ouvrirent, la honte et la culpabilité lui empâtant la bouche.
— Akira, dit Eli.
Akira sentit des picotements dans son dos alors que la main d'Eli cherchait à le retenir.
— Laisse, dit-il. On se voit au dîner.
Il continua son chemin, les dents serrées, jusqu'à ce que les portes de l'ascenseur se referment derrière lui. Il risqua alors un regard par-dessus son épaule et poussa un soupir soulagé en voyant qu'il était seul. Il pantelait, tremblant de tout son corps, ses poumons peinant à absorber assez d'air, et il porta la main au mur dans une faible tentative de se maintenir debout.
S'il s'inquiétait vraiment…
Si n'importe lequel d'entre eux s'inquiétait vraiment, ils en feraient davantage. Coran pilotait le château, nourrissait les tirs qui repoussaient les menaces les plus grandes. Akira avait son escouade pour éliminer les petits problèmes qui pourraient distraire Voltron de ses véritables cibles. Ce n'était qu'un petit coup de main, mais c'était quelque chose.
Et pourtant.
Et pourtant, qu'avait-il fait aujourd'hui ? Il était resté assis devant une sorte de jeu vidéo glorifié qui n'avait pas dû faire la moindre différence. Tout le monde à bord du château-vaisseau avait su qu'il s'agissait d'une mission de sauvetage. C'était pratiquement une évidence que quelqu'un allait devoir s'infiltrer à bord d'un vaisseau rempli d'ennemis pour aider l'équipage à s'enfuir. Et pourtant, qui avait décidé de suivre les paladins au cœur du danger ?
Personne d'autre que Jana.
Akira aurait pu y aller ; aurait dû y aller. Avec lui, Pidge n'aurait peut-être pas eu à s'infiltrer seul·e. Rien ne l'en avait empêché, sauf sa médiocrité aux exercices de combat à la Garnison, qu'il n'avait pas eu l'occasion de retravailler depuis l'obtention de son diplôme.
Akira frappa son poing contre le mur.
— Hé ! fit-il en levant la tête. Vaisseau ! Hologrammes qui foutent la trouille ! Je sais que vous pouvez me voir.
— Je peux vous aider, Akira ?
Akira pivota, surpris par l'apparition soudaine de Keturah, l'Altéenne au port altier qui était l'ancien paladin rouge. C'était un hologramme, mais ça n'altérait en rien l'impact de son regard perçant encadré par des cheveux noirs à la coupe sévère.
— Ouais, dit-il, faisant de son mieux pour ne rien laisser paraître de son cœur qui battait à tout rompre. Vous avez une sorte de programme d'entraînement au combat quelque part ?
— Nous avons le gladiateur.
L'ombre d'un sourire apparut sur les lèvres de Keturah.
— Mais je ne sais pas si c'est une bonne idée de vous frotter à lui.
Akira serra les dents.
— Montrez-moi où le trouver.
Keturah haussa les épaules, mais obéit et le guida à un autre ascenseur qui le fit descendre de quelques étages. Ils arrivèrent dans une annexe silencieuse entourée de pièces vides de tailles variées, certaines de la taille de sa chambre avec un miroir qui courait le long d'un des murs, d'autres atteignant presque la grandeur du hangar des lions.
Keturah s'arrêta au seuil d'une pièce de taille moyenne et lui indiqua d'entrer.
— Quand vous serez prêt, dites « Début du niveau un ». Pour arrêter le match à tout moment, dites « Fin de l'entraînement ».
Akira la dévisagea.
— Niveau un ? releva-t-il avec amertume. D'accord, je sais bien que je ne suis pas comme mon frère, mais allez quoi. Je ne suis pas si mauvais.
— Le gladiateur est fait pour entraîner des Altéens, fit Keturah d'un ton indifférent. Et d'après ce que j'ai vu de votre espèce, il vaudrait mieux que vous commenciez doucement.
— Oui, maman.
Akira prit le pistolet accroché à sa ceinture. C'était un pistolet ordinaire avec des balles en métal. Il hésita un instant, se demandant ce que ça pouvait valoir face à une technologie extraterrestre. Il ne pensait pas que quiconque ait déjà essayé : aucun des paladins n'avait amené d'armes à feu dans l'espace et ils avaient désormais leurs bayards.
Eh bien, il y avait un début à tout, se dit-il. Il jeta un œil à sa combinaison de vol, légèrement cuirassée et surtout bien rembourrée. Quelques bleus étaient à prévoir, mais il pouvait au moins éviter de finir avec des os cassés.
— Il y a combien de niveaux ? demanda Akira en s'approchant du centre de la pièce.
Keturah haussa un sourcil, joignant les mains devant elle.
— Dix, répondit-elle. Au-delà, il faut une équipe de cinq ou l'autorisation spéciale des utilisateurs clés du château, qui sont actuellement la princesse Allura et le commandant Coran.
Akira hocha la tête.
— D'accord. Début du niveau cinq.
Un trou s'ouvrit dans le plafond et un robot en tomba. Il était humanoïde, mais il était très grand et avait la carrure d'un super-héros. Son aspect blanc et or était typiquement altéen, mais avec son épée étincelante, il n'avait pas l'air de rigoler.
Akira eut à peine le temps de se demander s'il n'aurait pas mieux fait d'écouter Keturah avant que le robot ne charge, tendant son épée en arrière pour frapper. Et bordel, qu'il était rapide. Akira partit à reculons en lui tirant dessus. Le premier tir manqua complètement, le deuxième et le troisième firent des étincelles quand les balles ricochèrent sur la coque du robot sans faire le moindre dégât.
— Merde, siffla Akira. Fin–
Il ne fut pas assez rapide. Le robot l'atteignit en un instant, son épée suivant le mouvement. Elle percuta le plastron d'Akira, lui coupant le souffle, et il sentit quelque chose se déchirer en lui. Il fut projeté en arrière et roula par terre, le torse en feu.
— Fin de l'entraînement ! suffoqua-t-il.
Le robot, déjà sur le point de rejoindre sa nouvelle position, l'épée levée et prête à le transformer en brochette, se figea, son œil cessant de luire. Akira recula à quatre pattes, sifflant quand ses côtes lui firent savoir que le mouvement ne leur plaisait pas, et alla s'appuyer contre le mur. Il retira sa main de l'impact sur son plastron et grimaça en y voyant du sang.
Keturah l'approcha de son pas glissant, les mains dans le dos.
— Dois-je faire appel au paladin jaune qui a des compétences médicales ?
Akira ferma les yeux en jurant doucement, mais il savait que Takashi serait encore plus en colère contre lui s'il essayait de cacher ça.
— Ouais, dit-il en se laissant tomber. Ça vaudrait mieux.
Il leur faudrait trois jours pour retourner à New Altéa et Matt n'avait pas de meilleure façon d'occuper ce temps qu'à s'entraîner à maîtriser sa nouvelle magie. Enfin, il n'était pas sûr de pouvoir qualifier d'entraînement le fait qu'il s'enflammait à des moments incongrus.
Au moins, le voyage était plus plaisant cette fois-ci, en oubliant la présence tendue de sa mère à bord du château-vaisseau. Ils n'avaient pas la vitesse de Red pour couper le trajet en deux, mais ils avaient la place de s'étaler et de se détendre et, avec assez de détermination, il était même possible d'échapper à toute conversation désagréable. Ce simple fait permettait à Matt de se concentrer plus facilement sur les exercices de méditation qu'il était censé accomplir. Il comptait bien apprendre à contrôler ses flammes capricieuses. D'une manière ou d'une autre.
Allura n'était pas là cette fois-ci : avec Shiro, ils alternaient pour servir de contact aux New-Altéens. Et on parlait bien de tous les New-Altéens, ce qui incluait le Conseil, les pilotes stationnés autour de la Terre avec les hommes d'Anamuri et les réfugiés qui avaient décidé de rester au château pour profiter d'un séjour plus agréable. De ce que Matt avait compris, ces quarts de travail les empêchaient de quitter la passerelle au cas où la Terre lancerait un appel d'urgence, sauf pour des briefings occasionnels avec Kolivan ou des visites aux réfugiés dans les étages inférieurs. Les Galras qu'ils avaient libérés de Revinor avaient accueillis les New-Altéens à bras ouverts et leurs deux enfants (une bambine altéenne nommée Era et un garçon d'héritage mixte nommé Irvik) s'étaient soudainement retrouvés avec une ribambelle de camarades de jeu.
— Et donc… tu peux me rappeler ce que je suis censée ressentir ? demanda Val.
Elle était assise en tailleur sur le sol de la salle d'entraînement, Matt et Meri complétant le triangle. Ça faisait une heure qu'ils étaient là et ils avaient déjà passé trois heures la veille à travailler sans avancer.
Matt soupira, décroisant les jambes pour les étendre devant lui. Il massa distraitement son genou endolori, cherchant dans ses souvenirs les quelques fois qu'il avait réussi à créer une flamme.
Le problème, c'était que ce n'était jamais vraiment intentionnel. Il le voulait, d'accord, mais sa quintessence ne réagissait qu'aux émotions si fortes qu'elles éclipsaient toutes pensées rationnelles et ces dernières étaient si éphémères qu'il ne pouvait même pas analyser ce qu'il faisait en cours de route. Il ne lui restait donc à la fin que de vagues impressions et les descriptions (de seconde-main) d'Allura sur ce que ça faisait de manipuler la quintessence.
— C'est comme…
Prenant appui sur ses mains, Matt traça des yeux le contour des dalles du plafond. Il était capable de voir les courants de quintessence qui traversaient le château par des voies cachées (vaguement, mais il la voyait) et le peu qu'il avait appris au sujet de la manipulation de quintessence jusqu'à présent reposait sur cette capacité.
Val, bien sûr, n'avait pas cet avantage discutable.
Matt plissa les lèvres.
— Tu vois cette sensation qu'on peut avoir quand on arrive en haut d'une montagne russe ? C'est comme ça, mais en plus faible. Et avant ça, tout paraît… oppressant. Comme le picotement qui te donne la chair de poule dans une maison hantée. Tu vois ce que je veux dire.
— Un peu, dit Val. (Elle ferma les yeux, plissant le nez). Pas vraiment.
— C'est comme si ton corps savait qu'il allait se passer quelque chose, dit Meri. Ça peut te donner l'impression d'avancer à tâtons dans la pénombre à la recherche d'un interrupteur…
Matt pouffa et Meri eut un sourire narquois.
— …mais d'une certaine façon, tu sais quand tu approches du but.
Val ouvrit un œil.
— Ok, vous êtes sûrs que c'est pas de la magie noire ? Parce qu'avec tout ce que vous êtes en train de me dire, j'ai l'impression d'être dans un film d'horreur. J'ai pas trop confiance en mes chances de survie dans un film d'horreur.
— Comme tout le monde ici, je crois, dit Meri. Mais bon, je vois ce que tu veux dire.
Elle inspira longuement et se tapota distraitement le genou.
— C'est comme si… tu t'enrobais de poil à gratter ?
Val parvint à garder contenance un court instant avant de se plier en deux de rire, son front venant toucher ses chevilles croisées.
— Lena ! C'est encore pire !
Le pire, c'était que ce n'était pas une mauvaise comparaison. Manipuler la quintessence laissait toujours à Matt l'impression d'avoir très brièvement retiré un pull deux tailles trop petit avant d'être forcé de s'y ré-entasser immédiatement. De quoi lui faire prendre douloureusement conscience des restrictions de son corps dépourvu de magie.
— Attends ! s'exclama brusquement Matt en se redressant, manquant de faire craquer sa colonne vertébrale. Meri, Keturah a étudié cette magie, pas vrai ?
Meri écarquilla très légèrement les yeux avant de se reprendre aussi vite, placardant un air blasé sur son visage.
— Il me semble, oui. Tu connais la témérité des Red.
Matt grimaça, ce qui fit sourire Meri.
— Alfor pensait que ça lui ferait du bien « d'apprendre à se maîtriser ».
— Ah ouais ? fit Matt avec ironie. Je me demande bien ce que ça a donné.
— Son plus grand tour de magie, ça a été de mettre le feu à la cape d'Alfor.
Val éclata de rire et Matt se sentit incroyablement fier de sa prédécesseure. Il n'arrivait pas à imaginer le lion rouge piloté par une personne qui voyait la vie en noir et blanc et qui suivait toujours les règles. Il n'arrivait pas à imaginer qu'on puisse encore suivre les règles, vu comment Red volait. Il fallait être capable de rester alerte, de réagir face à n'importe quelle situation. Il fallait savoir s'ouvrir à un soudain changement de plan, parce que Red était toujours à chercher la moindre ouverture, tout comme ses pilotes, et ses suggestions tendaient vers ce que d'autres qualifieraient de folie.
— Bref, dit Matt en se tapotant les jambes. Le problème pour l'instant, c'est qu'on n'a personne pour nous dire comment apprendre à manipuler la quintessence, pas vrai ? Les Pygnars avaient peut-être quelques tours dans leur sac pour faciliter la tâche à leurs élèves. Keturah a dû les étudier, non ?
— J'imagine, oui.
On avait l'impression que ces mots arrachaient la bouche de Meri, son sourire se crispant.
Matt avait oublié que Keturah était son amie. Son mentor, d'une certaine manière, bien que pas au même degré que Lealle. Matt se dit que ce serait pour lui comme s'il perdait Coran, Ryner ou un autre paladin. Comment aurait-il réagi si un nouveau prenait leur place et cherchait à faire ressurgir leurs souvenirs pour savoir comment ils auraient fait pour, par exemple, réparer un robinet qui fuyait ? Un regard à Val lui indiqua qu'elle songeait à la même chose. En fait, elle avait l'air de vouloir prendre Meri dans ses bras.
— On n'est pas obligés de lui demander, dit Matt. Je pense que les méditations fonctionnent, je n'ai juste pas de patience. Typique, pour un paladin rouge, hein ?
Meri eut un petit rire dénué d'humour.
— Non, dit-elle. Tu as raison. S'il y a bien quelqu'un qui peut vous aider, c'est Keturah. C'est juste que…
Elle hésita, puis se leva.
— Je vais aller voir Allura. Je suis sûre que Keturah saura vous occuper.
— Meri, commença Val, mais elle était déjà partie.
Val soupira.
— Je me sens con, maintenant, marmonna Matt. Tu crois qu'on devrait la suivre ?
Val fit non de la tête.
— Laissons-lui le temps de se calmer ? Je ne… Je ne crois pas qu'elle apprécie qu'on la voit dans tous ses états.
Elle se prit la lèvre inférieure entre les dents, les sourcils froncés alors qu'elle regardait la porte.
— J'irai lui parler plus tard. Pour le moment, voyons si parler à Keturah nous aide ou pas.
Elle eut beau dire, Matt remarqua qu'elle ne fit pas signe d'appeler l'IA de Keturah. Il n'en avait pas très envie non plus. Après avoir vu comment cela affectait Meri, ça lui paraissait cruel.
Mais Val avait raison. S'ils ne le faisaient pas maintenant, ce serait juste remis à plus tard. Autant découvrir le plus vite possible si Keturah avait des informations qui en valaient la peine. Prenant son courage à deux mains, Matt leva le menton et observa les alentours.
— Keturah ? Vous êtes là ?
Son hologramme se matérialisa presque aussitôt, comme si elle écoutait leur conversation. C'était peut-être le cas. Les IA étaient toutes connectées aux ordinateurs du château. Matt ne comprenait pas tous les détails, mais il était quasiment certain qu'elles surveillaient les caméras, prêtes à répondre au moindre appel. C'était un peu flippant, mais au moins, aucune des IA ne semblait se souvenir de ce qu'elles auraient pu entendre par inadvertance.
— Matt, dit Keturah avec un sourire courtois. Et Val. En quoi puis-je vous aider ?
— Vous avez suivi un entraînement de magie pygnarate, pas vrai ? demanda Matt. Avec Alfor ?
Le regard de Keturah se perdit dans le vide et son sourire se fit distant.
— En effet. Je n'étais cependant pas très talentueuse. Pourquoi cette question ?
— On a envie d'apprendre, expliqua Val. On pense que contrôler notre quintessence nous aidera à réguler la croissance des cristaux. Le problème, c'est qu'on n'a personne pour nous guider. C'est comme si on cherchait notre chemin en ville avec des instructions pourries. On a juste besoin du nom de la rue, mais au lieu de ça on nous dit « Tournez à gauche après la fresque de Batman, puis prenez l'allée à côté du poulet en tutu ». Et je ne vois pas de poulet en tutu !
Matt la regarda avec de grands yeux.
— Ta famille a vraiment le chic pour inventer des métaphores chelous.
Val fit un geste ample des bras, comme si elle relevait une jupe dans une courbette maladroite (surtout qu'elle était assise).
— Je vais prendre ça pour un compliment.
Elle se tourna à nouveau vers Keturah.
— Bref, on a du mal à commencer, alors en attendant de trouver un maître en la matière, on se demandait si vous n'aviez pas quelques tuyaux à nous donner.
Keturah les dévisagea longuement, son hologramme se figeant dans cette position. Après un moment, elle hocha la tête et s'agenouilla à la place laissée par Meri.
— Comme je vous l'ai dit, je n'étais pas particulièrement douée. Je pouvais allumer un feu en me concentrant assez et j'altérais régulièrement le flux de ma quintessence pendant nos rituels de méditation, mais si vous cherchez à faire de grands tours de magie, je crains ne pas être la bonne personne à qui vous adresser.
— On peut commencer par des rituels de méditation, dit Matt, même si ça avait tout l'air d'être l'activité la plus ennuyeuse qu'on ait jamais pu lui conseiller. Comment on s'y prend ?
Le temps que son mouvement de panique se dissipe, Meri s'était aventurée à l'étage des cultures hydroponiques. Les lieux ne ressemblaient pas beaucoup à ce dont elle avait le souvenir, mais il fallait s'y attendre. Les herbes, tubercules et autres pousses dont s'occupait le personnel du château dix mille ans plus tôt avaient pourri depuis longtemps, délaissés quand l'univers avait viré au cauchemar. Les cultures faisaient déjà grise mine quand Meri était allée sur Terre.
Ryner semblait cependant avoir tout repris en main depuis son arrivée au château. Les sols avaient été frottés jusqu'à ce qu'ils brillent, le milieu en suspension avait été vidé et renouvelé et le système qui gérait la solution nutritionnelle avait été recalibré. Meri ne reconnaissait pas la plupart des plantes qui poussaient autour d'elle, mais le doux frémissement des feuilles, la lueur verdâtre de la pièce et la rumeur de l'eau qui s'écoulait le long des plateaux légèrement inclinés – tout ceci lui était très familier. Combien de fois avait-elle parcouru ces allées avec Allura, sous couvert de surveiller la croissance des plantes alors qu'elles profitaient d'un moment de calme loin de leurs responsabilités ? Combien de fois était-elle venue ici avec Lealle ? Avec Sa ? L'étage des cultures hydroponiques était un des lieux préférés des paladins pour se détendre après un combat ou pour trouver de quoi grignoter entre les repas.
La douleur de la perte ne l'avait jamais vraiment quittée, mais elle lui revenait en force maintenant, serrant sa gorge de ses mains crochues. Elle passa le seuil et s'arrêta, s'entourant d'ors et de verts tranquilles, le cœur battant à tout rompre comme si une bête sauvage la pourchassait. Elle serra le col de sa veste, une vieille polaire qu'elle avait depuis des années, portée par-dessus une combinaison altéenne bleue dont le contact n'aurait pas dû lui paraître si étrange contre sa peau.
Ce n'est que Keturah, se morigéna-t-elle, luttant pour retrouver son souffle. Ce n'est qu'un profil mémoriel. Ce n'est pas la première fois que tu en vois un.
Sauf que ce n'était pas qu'un profil parmi les autres. Ce n'était pas que Keturah. C'était une gifle en pleine figure, un rappel atroce qu'elle n'avait pas réussi à être là pour ses amis quand il le fallait. Depuis qu'elle avait trouvé Lance, elle n'avait pas repensé aux derniers jours avant son départ sur Terre, son esprit étant alors préoccupé par les multiples manières dont elle mettait la vie d'un enfant en danger. Ses idées noires avaient fini par revenir et elle avait passé ces dernières semaines à ressasser le passé, se demandant ce qu'elle avait fait de mal et ce qu'elle aurait pu changer pour sauver Keturah, Lealle et les autres.
— Meri ?
Meri sursauta et se transforma par instinct, d'abord en Lena avant d'aussitôt reprendre son apparence normale, mais avec une expression contrôlée, dissimulant les larmes qui menaçaient de couler. Elle fit alors face à Ryner, qui rangea un petit sécateur à sa ceinture de travail et s'essuya les mains sur un chiffon en allant la rejoindre à la porte.
— Salut ! fit joyeusement Meri, se retenant de grimacer en entendant à quel point ça sonnait creux. Comment ça va ?
— Ça va très bien, dit Ryner. Les plantes poussent encore plus vite que je ne l'aurais cru. On aura notre première récolte très bientôt.
Elle marqua une pause, ses antennes se contractant comme sur un air interrogateur.
Meri fit semblant de ne rien remarquer.
— Cool. Qu'est-ce qu'on a de bon ?
— Surtout des légumes. Hunk voulait plus de variété pour sa cuisine et je n'avais plus de place dans mon verger. Tu me cherchais ?
— Non, je me baladais.
Meri plongea les mains dans les poches de sa veste et haussa les épaules.
— On a encore deux jours devant nous avant d'arriver à New Altéa et je me sens déjà comme un lion en cage. C'était déjà comme ça sur Terre, tu sais. Quand il n'y a pas de menace à l'horizon, faut que j'aille chercher les ennuis.
Ryner haussa les sourcils et sa voix prit une teinte un peu inquiète.
— Ça ne m'a pas l'air d'un mode de vie très plaisant.
Ouais, sans blague, pensa Meri avec un sourire sans joie, lissant les lignes qui lui cernaient les yeux avec une petite touche de quintessence.
— Que veux-tu, j'aime vivre dangereusement.
— D'accord, mais pourquoi ?
Ryner la regarda balbutier comme un poisson hors de l'eau un moment, puis reprit son travail, se rinçant les mains à l'évier du fond avant de s'approcher des plantes, retirant prudemment des branches mortes et des excroissances qui empêchaient les pousses saines de respirer, avant de se pencher pour inspecter leurs racines. Elle s'arrêtait de temps à autre pour injecter un peu de sa quintessence aux plantes. Meri vit son flux s'effiler dans l'air, vague et sans couleur. Elle n'avait pas de forme particulière et ne changea que très peu les pieds touchés par Ryner. Meri ne savait pas trop si elle les aidait à grandir ou si elle altérait leur ADN. Pidge lui avait dit qu'elle le faisait parfois, pour le plaisir.
— Tu n'as pas besoin de t'inquiéter pour moi, Ryner, finit par dire Meri. Je vais bien, je t'assure. Je n'ai jamais réussi à rester en place et c'est pire en sachant ce que Zarkon est en train de faire quelque part dans l'univers. Je sais que c'est important d'aller à New Altéa, mais j'ai l'impression de perdre du temps.
Ryner émit un son pensif. Elle semblait un peu circonspecte, ce qui n'était certainement pas voulu, mais Meri rougit quand même.
— Bref.
Elle tapa dans ses mains et alla se placer à côté de Ryner devant un lit de fleurs.
— Tu as besoin d'aide ? Je ne suis pas jardinière, mais je peux te donner autant de coups de main que tu veux.
Elle adopta l'apparence d'un Bytor en guise de démonstration, agitant ses trois nouvelles paires de bras avant de reprendre son apparence habituelle.
Ryner eut un petit rire. Elle n'essaya pas de lui tirer les vers du nez sur la raison de sa présence, heureusement, et lui indiqua comment prélever des échantillons de solution nutritive pour qu'elle puisse faire des tests dessus. Une fois cela fait, elles descendirent au réservoir à la recherche de fuites ou de contamination. Le château surveillait tout automatiquement, bien sûr, mais ce système n'avait pas été utilisé depuis si longtemps que Ryner voulait garder un œil dessus personnellement.
Meri ne se plaignait pas. C'était une tâche facile, demandant juste assez de concentration pour détourner son esprit de sujets déplaisants, et le temps qu'elles finissent, elle fut en mesure de relâcher sa subtile transformation sans risque que ses émotions la trahissent.
Ryner, bien sûr, avait attendu qu'elle baisse sa garde.
— Tu as le droit d'être en deuil, tu sais, ça ne te rend pas faible pour autant, dit-elle, lui tendant le bras pour l'aider à remonter les derniers barreaux de l'échelle descendant au réservoir.
Meri se figea, la main serrée sur le bras de Ryner.
— De quoi est-ce que tu parles ?
Ryner eut un sourire un peu gauche, lui conférant un air sardonique qui fit rougir Meri et elle détourna le regard.
— Meri.
Ryner lui prit l'autre bas, l'empêchant de s'éloigner. Ses yeux sages la dévisagèrent un moment sans que Meri ne sache ce qu'elle cherchait.
— Ce qui s'est passé n'est pas ta faute.
— Je ne–
— J'ai côtoyé assez de survivants pour savoir ce qui se passe.
Ryner baissa la tête et Meri finit par arrêter de chercher à éviter son regard. Elle décela chez Ryner une vieille douleur qui se cachait sous la surface.
— J'ai vu une partie de mon peuple mourir. J'aurais peut-être pu faire quelque chose pour en sauver quelques-uns, si les choses s'étaient déroulées différemment. Mais j'ai choisi de maintenir la résistance en vie. J'ai choisi d'être le leader dont mon peuple avait besoin. Et en tant que doyenne, j'ai discuté avec de nombreuses personnes qui ressentaient la même culpabilité que moi.
— Qu'est-ce que tu leur as dit ? demanda Meri.
— Ce que je me dis chaque jour : la culpabilité et le deuil sont naturels à la suite d'une tragédie. Tu as le droit de pleurer ceux qui ont perdu la vie. Tu peux également aider ceux qui souffrent encore.
Ryner marqua une pause, posant son front contre celui de Meri.
— Mais tu as survécu et ce n'est pas insignifiant. Tu as le droit de retrouver la joie après une tragédie.
Les yeux de Meri se mirent à piquer. De larmes, oui, mais aussi de quelque chose de plus profond, une douleur dépassant le simple deuil. Elle s'écarta de Ryner, lui faisant doucement relâcher sa prise sur son bras.
— Comment, Ryner ? Comment pourrais-je tourner la page après ça ?
Le regard de Ryner s'adoucit.
— Cela t'aiderait peut-être de parler de ce que tu as vu, de ce que tu as fait.
Meri ne put s'empêcher de grimacer.
— Je doute sérieusement que ça puisse m'aider.
— Tu serais surprise.
Avant que Meri ne cherche à la contredire, Ryner leva les mains.
— Je ne vais pas te forcer, Meri. Je ne fais que parler d'expérience. Parle à Allura ou à Coran. Parle à la mère de Lance, si c'est plus facile. Par Lubos, parle à ton lion si tu ne peux te confier à personne d'autre. Il a l'air de beaucoup s'inquiéter pour toi.
— Il quoi ?
— Il s'inquiète, répéta Ryner avec un haussement d'épaules, se tournant à nouveau vers ses plantes. Blue et Green ont commencé à parler dès que tu es arrivée ici.
Meri sentit son estomac sombrer.
— Alors quoi, ça veut dire que toute l'équipe est au courant de mes problèmes ?
— Bien sûr que non, dit Ryner avec sérieux. J'ai simplement dit à Green que tu étais là.
Elle posa son sécateur et prit Meri par les poignets.
— Je ne parlerai de cette conversation à personne, Meri. Pas même à Pidge.
— C'est possible, ça ? Vous formez un seul et même cerveau quand vous pilotez Green.
Les antennes de Ryner frémirent avec amusement.
— Et tu ne t'es jamais rien dissimulé inconsciemment ? Tout secret peut être gardé avec un peu de discipline mentale, tu sais.
Meri haussa un sourcil, un sourire aux lèvres.
— Je vais devoir te croire sur parole.
— Et tu réfléchiras à mon conseil ?
Meri hésita.
— Oui. Je ne pense pas être prête à en parler, mais j'y arriverai un jour.
Elle essayerait.
Ils emmenèrent Rolo à l'aube.
Le plus ironique, c'était que Sam avait arrêté de se débattre avec les Galras. Il avait appris à subir, à survivre, à faire profil bas et à observer patiemment. Se battre ne lui apportait rien de plus que des bleus. Il valait mieux prendre son temps et attendre le meilleur moment pour s'échapper.
Mais les circonstances avaient changé. Sam ne se battrait pas pour lui-même, mais il se battrait pour Rolo. Rolo, qui n'avait pas la moindre once de cruauté en lui. Rolo, qui avait déjà perdu beaucoup de ce qu'il était le jour de son arrivée ici. Rolo, qui dépérissait, qui se renfermait sur lui-même, qui fermait les yeux dès que des pas s'approchaient de leur cellule et se laissait emmener pour subir de nouvelles expériences.
Rolo ne méritait pas ça.
Sam n'avait rien d'un guerrier. Déjà avant tout ça, il se faisait vieux, toujours en forme mais ses grands jours étaient derrière lui. Kerberos aurait été sa dernière mission et elle n'était pas censée se compliquer par des soldats extraterrestres et une lutte pour sa survie.
Sam n'avait rien d'un guerrier et il n'avait pas la force d'empêcher les gardes d'emmener Rolo. Mais il avait sa tête, qu'il n'avait pas perdue durant ces longs mois de captivité. C'était un scientifique, un chercheur. C'était la curiosité qui l'avait mené à la Garnison, ça et une soif de découvrir l'inconnu qui l'avaient mené dans l'espace.
Il était le commandant Samuel Holt, directeur scientifique du Perséphone, et les druides n'avaient pas conscience du cadeau qu'ils lui avaient fait en le prenant comme sujet test.
Vingt minutes s'étaient écoulées depuis qu'ils avaient emmené Rolo. Le bruit de leurs pas s'était tu depuis longtemps, la prison reprenant son rythme familier d'eau qui s'écoule et de vent qui siffle. Quelque part, au loin, une autre victime isolée du projet Robeast hurlait dans un silence indifférent.
Sam s'agenouilla au centre de la cellule, les mains sur les genoux, concentré uniquement sur sa respiration. Il ressentait le moindre centimètre carré de son corps : la pierre froide sous ses genoux, le tissu fin et rêche sous ses doigts, ses cheveux emmêlés qui retombaient mollement autour de ses oreilles et de sa nuque. Il percevait son corps, s'attardait sur ses douleurs.
Puis il sortit de lui-même.
Autour de lui était une obscurité aussi profonde que l'espace lui-même. Un vide de lumière, de vie. Sam n'avait pas su ce qu'il faisait lorsqu'il avait découvert ce don pour la première fois, mais ses geôliers le savaient, eux. Ils avaient mis en place des mesures de sécurité, dénué la prison de tout ce qu'il pourrait tourner à son avantage. Ils avaient installé des portes en métal, des gardes de chair, des verrous qui tournaient avec une clé et non un code ou de la biométrie. Une prison primitive, en somme, considérant ce qu'il savait de la technologie galra.
Dans un rayon de trente mètres, les outils les plus avancés étaient les horloges et même ça, les gardes avaient été prévenus de ne pas trop les croire.
Ils n'avaient pas encore remarqué que l'esprit de Sam pouvait aller beaucoup plus loin que trois mois plus tôt.
Il inspira, puis sortit de l'obscurité. Là, il trouva des machines à foison. Des portes qui marchaient avec cette étrange énergie propre à ces aliens ; des réseaux de communication qui s'étendaient bien plus loin que ce que les humains avaient réussi à accomplir ; des armes qui vibraient d'une énergie fébrile, assoiffées de sang.
Il arriva rapidement au laboratoire. Comme il y mettait assez souvent les pieds (surtout sous sédation ces derniers temps, mais ça aidait son esprit à déambuler), il connaissait bien les lieux. Il trouva les contrôles de la porte, l'éclairage, les ordinateurs qui enregistraient toutes les données des expériences des druides, mais il laissa tout ça de côté. S'ils découvraient que Sam pouvait toucher à ça, ils le déplaceraient plus loin et il lui faudrait des mois d'entraînement pour rallonger sa portée jusque là. Des mois qu'il n'avait pas.
Il s'arrêta un moment sur la chose qu'ils construisaient – qui grandissait – au cœur du laboratoire. S'il la détruisait, à quel point pouvait-il retarder leur petit projet ?
Que feraient-ils subir aux prisonniers pour ce contretemps ? Sam pouvait supporter leurs tortures, mais Rolo ? Rolo ne méritait pas la souffrance qu'on lui faisait déjà subir. Sam ne ferait rien qui puisse lui en apporter davantage, même si ça pouvait leur faire gagner un peu de temps.
Reste subtil, se dit Sam. Qu'ils ne sachent pas que ça vient de toi.
Il plongea dans l'appareil auquel ils avaient attaché Rolo. Il avait beau avoir fouillé un peu partout dans le laboratoire, Sam n'avait pas encore découvert à quoi servait cette machine. Tout ce qu'il pouvait en dire, c'était qu'elle infligeait de la douleur et mesurait l'effet de cette douleur sur le corps.
Elle consommait également une quantité phénoménale d'énergie, presque plus que ce que la station pouvait produire. Sam le sentait jusque dans ses os : des picotements au bout de ses doigts, des zones où tout semblait sur le point de se rompre. Il poussa, sans vraiment pouvoir décrire comment. Il savait seulement qu'il tendait son esprit vers les machines et que les machines lui répondaient. Une poussée d'énergie par ici, un peu de résistance par là. Ce n'était qu'une douzaine de petits ajustements, trop mineurs pour attirer l'attention, mais ça s'additionnait.
Sam lança un processus sur l'unité centrale. Sa programmation avait un petit défaut : le code était parfait, à ceci près qu'ils avaient mal calculé sa demande en énergie.
Cela fit pencher la balance et la pièce sombra dans la pénombre.
Avec la panne de courant, Sam ne pouvait plus sonder le laboratoire, alors il revint à lui, se concentrant à nouveau sur sa respiration, comptant les secondes jusqu'au retour des bruits de pas. Il quitta sa position au centre de la pièce pour aller se recroqueviller dans un coin, se faisant tout petit alors que les gardes ouvraient la porte en grand.
Rolo entra d'un pas titubant, la prothèse miteuse qu'ils lui avaient greffé à la jambe glissant sur le sol en pierre. Sam se jeta en avant pour le rattraper dans sa chute, grimaçant en voyant les gardes brandir leurs armes. Il rentra la tête dans les épaules, se plaçant autant que possible entre Rolo et la porte en attendant nerveusement que les gardes s'en aillent.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda alors Sam, priant pour que son intervention n'ait pas empiré les choses.
— Chais pas.
Rolo remua, se relevant avec effort. Il ne chercha pas à se dégager quand Sam le guida vers le mur pour qu'ils s'y installent tous les deux, Sam s'y adossant, Rolo s'allongeant la tête sur ses genoux.
— Y a eu comme une surcharge. 'Zont à peine commencé que tout est devenu noir. Ils reviendront plus tard, c'est sûr.
— Oui, dit Sam avec un petit soupir soulagé. Mais pas tout de suite. Pour le moment, repose-toi. Tu dois conserver des forces.
Rolo eut un rire sec.
— Pourquoi faire ? Tu crois que quelqu'un va v'nir jusqu'ici pour nous sauver ?
Sinon on se sauvera nous-mêmes, pensa Sam. Il n'osa pas le dire à voix haute. Il n'y avait pas de micros ni de caméras cachées dans la cellule, mais si les druides avaient appliqué une sorte de magie pour les écouter, il ne pourrait pas le savoir, même avec son don.
Et puis, il ne voulait pas que Rolo se fasse de faux espoirs.
— On ne sait jamais, fiston, murmura Sam, passant ses doigts dans les cheveux de Rolo. On ne sait jamais.
