Précédemment : Voltron est retourné à New Altéa pour finaliser le traité. Les paladins ont fait quelques apparitions publiques et des douzaines de personnes se sont portées volontaires pour rejoindre la Garde de Voltron ou remplir d'autres postes à bord du château-vaisseau. Karen a fini par accepter le rôle de ses enfants dans la guerre et a décidé de prendre du recul en restant à New Altéa tandis que les paladins repartent au combat. Avant le départ, elle a été voir le lion vert et a forgé un nouveau type de lien avec lui, un lien adjuvant, qui lui permet de sentir que Pidge est en vie et en sécurité. Pendant ce temps, Thace, lassé des mensonges et de la politique de l'Entente à New Altéa, a demandé à Keith s'il pouvait venir avec eux quand le château-vaisseau décollerait. Keith se méfie toujours de son oncle, mais il a quand même accepté.


Chapitre 8

Cœur bleu

— Vous avez tout ? Vos chaussures ? Les jeux ? Vous avez regardé sous le canapé ?

Avec un rire, Ramon prit Lance dans ses bras.

— Ne t'inquiète pas, ta mamá nous a déjà fait revoir toute la liste ce matin.

Lance sourit faiblement. Il avait insisté pour que sa famille reste à New Altéa, car il savait que ce serait plus sûr qu'ailleurs, mais maintenant qu'ils étaient sur le départ, il n'avait pas envie de lâcher son père.

— Désolé. C'est juste que… on ne va pas pouvoir revenir très souvent. Je n'ai pas envie que Luz ou Mateo oublie quelque chose d'important et le remarque trop tard.

Mateo souffla, pinçant la hanche de Lance en s'insérant dans l'étreinte.

— Tu devrais plutôt te demander si j'ai pas pris quelque chose qui t'appartient, marmonna-t-il d'un ton maussade.

Lance recula pour le regarder, les yeux plissés.

— Tu m'as pris un truc ?

— Peut-être bien.

Luz se jeta au cou de Lance dans un éclat de rire. Son poids faillit le faire basculer en arrière et il lui prit les jambes pour la soutenir, s'évitant ainsi d'être étranglé.

— Tu vas me manquer, Lance, dit-elle avant qu'il ne puisse lui rappeler qu'elle n'était plus un bébé et que les cous des gens n'étaient pas des barres auxquelles s'accrocher.

Elle enfouit son visage dans le creux de son épaule et lui serra le cou.

— Tu vas nous appeler, hein ?

— Bien sûr que oui, dit Lance en déposant un baiser dans ses cheveux.

Il la cala d'une main pour pouvoir attirer Mateo contre lui, ravalant ses larmes.

— Faut bien que je me trouve un bon public pour raconter mes actes héroïques.

Son père se mit à pleurer et Lance détourna le regard avant de perdre pied. Ils étaient rassemblés sur la piste d'atterrissage dans l'ombre du Château des Lions, Jana se faisant toute petite près de l'espèce d'hovercar qui emmènerait les familles des paladins jusqu'à leurs nouvelles maisons à New Alafor. Val et Sebastian s'enlaçaient d'un côté, les excuses de Sebastian parvenant aux oreilles de Lance dans un mantra interminable. Il ne gérait pas bien la situation au château. Val le savait. Lance le savait, tous les adultes le savaient. Sebastian aurait pu s'adapter à la vie dans l'espace sans la guerre, mais en l'état… ?

Personne ne l'avait dit de but en blanc, mais Lance était persuadé que Val avait demandé à ses parents de rester avec Sebastian à New Altéa. Ils avaient prétendu vouloir surveiller Luz et Mateo, même si Yvis leur avait trouvé un tuteur pour les assister dans leur éducation. Ça parlait même de les inscrire dans une école locale. (Luz et Mateo n'avaient semblé entendre que la partie sur les extraterrestres sans capter que ça restait l'école et Lance se disait que son père allait la jouer fine et prendre avantage de leur intérêt pour l'éducation tant que ça durait.)

Derrière Val et sa famille, Hunk, Pidge et Matt faisaient leurs adieux. Eli et Karen resteraient à New Altéa avec les Mendoza tandis que les mères de Hunk et la mère de Lance partaient avec le château.

Les Holt formaient un nœud serré, mais ils semblaient beaucoup moins tristes que les autres. Lance se demandait si c'était en rapport avec la manière dont Pidge avait sursauté quelques minutes avant que Karen ne les rejoigne. Quand elle avait fini par arriver, Pidge s'était jeté·e sur elle et lui avait dit :

— Je sais ce que tu as fait.

— Et… ? avait demandé Karen.

Pidge n'avait fait que la serrer plus fort dans ses bras tandis que Matt avait eu l'air tout aussi perplexe que Lance.

— Ça ira, dit Val, attirant son attention.

Sebastian s'était séparé d'elle, laissant la place à leurs parents.

— Lance, Tía Rosa et Meri seront avec moi. Et tous les autres aussi.

— Fais attention à toi, dit Tía Carmen. Promets-moi de ne pas te mettre en danger.

— On surveillera nos arrières, intervint Lance, laissant Luz glisser de son dos.

Elle se raccrocha à lui un moment, puis pivota et se jeta sur leur mère tandis que Lance allait enlacer son oncle, sa tante et Sebastian.

— Et au fait, Sebastian. Si tu veux, je peux te raconter ma vie. Tu pourras en faire de la poésie, sur un thème épique, t'en dis quoi ?

Val lui donna une claque sur la tête, souriant malgré ses yeux larmoyants.

— Je crois que c'est à moi que tu as promis une interview exclusive, petit cousin. Ne reviens pas sur ta promesse.

— Mince. (Lance haussa les épaules à l'attention de Sebastian.) Tu l'as entendue. On dirait que je suis pris. Mais j'ai quelques idées pour une représentation théâtrale. Tu pourrais même en faire une série. Les aventures cosmiques de Lance au lion bleu. Ça claque, hein ?

Sebastian eut un petit rire.

— Si tu le dis, Lance.

— Val.

Val pivota et Lance suivit son regard jusqu'à Karen, qui se tenait aux côtés d'Eli, l'air éreinté. Karen hésita un instant, puis s'avança et enveloppa Val dans ses bras.

— Prends soin de toi, dit Karen. Et fais passer le message à Akira. J'ai déjà atteint mon quota de crises cardiaques de cette année.

— Et elle sait qu'elle va en faire au moins deux autres avant le Nouvel An à cause de moi, ajouta Pidge, l'air malicieux tandis que Karen retenait un sourire. (C'était nouveau, ça, mais ça faisait plaisir à voir.)

Val les regarda en souriant.

— Pas de problème, m'dame, je tiendrai Akira en laisse.

Karen ricana, puis, comme sur un signal, ceux qui restaient à New Altéa se séparèrent de ceux qui partaient. Rosario s'entoura de Lance et Val, Matt ébouriffa les cheveux de Pidge et Hunk sourit à ses mères, leur demandant si elles avaient besoin d'aide pour le déjeuner.

Lance resta sur la piste à faire au revoir à sa famille jusqu'à ce qu'elle monte dans la voiture et file vers la ville, puis il essuya ses larmes, eut un sourire pour les autres et fonça vers le haut de la rampe qui menait au château.

— Ce soir, jeux de société obligatoires après manger, lança-t-il à la cantonade. Terminez ce que vous avez à faire avant ! Il n'y aura pas d'exceptions !


Après deux jours de voyage, les réparations étaient enfin terminées. Pidge avait réussi à se plonger dans son travail jusque-là, mais maintenant qu'iel avait les mains et la tête libres, la présence de sa mère passa au premier plan dans son esprit, comme à chaque fois qu'iel lui parlait. Ce n'était pas le même lien qu'iel partageait avec Green, qui leur permettait de communiquer par la pensée, ni celui qu'iel partageait avec Ryner, qui s'affaiblissait en dehors du cockpit et se limitait à une conscience générale de l'endroit où se trouvait l'autre et de certains de ses ressentis. Iel savait que Karen était en vie, qu'elle n'était pas en danger, mais rien d'autre.

Étrangement, ça lui suffisait.

Mais iel ne put retenir un soupir de soulagement quand Shiro et Allura demandèrent à se réunir dans la soirée du deuxième jour pour discuter de la marche à suivre.

— Nous avons porté un sacré coup au régime de Zarkon en déjouant ses plans pour la Terre, commença Allura, se tenant bien droite au centre de la salle du conseil de guerre.

Ils avaient rassemblé l'équivalent des officiers du vaisseau : les paladins, Akira et Layeni, Coran et Zelka, ainsi que Thace. Dix-sept personnes en tout, bien plus que lors de leurs anciennes réunions stratégiques, et il y avait comme un sentiment d'anticipation qui faisait vibrer l'atmosphère.

— Jusque-là, Zarkon s'est fait discret, heureusement pour nous. Il ne semble pas avoir tenté d'attaques majeures depuis que nous l'avons repoussé. Mais nous ne pouvons pas nous reposer sur nos lauriers. Tôt ou tard, Zarkon va répliquer et, cette fois-ci, il utilisera toutes les ressources à sa disposition.

Pidge frissonna, pensant à l'œuf de Vkullor que les soldats de Zarkon avaient récupéré sur Terre. Iel tenta de se dire qu'il faudrait des années avant que le Vkullor en lui-même ne présente une menace, mais il y avait d'autres possibilités à prendre en compte. Haggar pouvait être en train de copier sa capacité de camouflage ou se servir de l'œuf pour créer des robeasts encore plus puissants.

D'un regard panoramique, Pidge vit que les autres partageaient sa crainte. Tous n'étaient pas au courant pour l'œuf : Layeni et Zelka n'étaient pas là quand ils en avaient parlé et Pidge n'imaginait pas du tout ce que Thace pouvait savoir.

Shiro prit les devants pour briser le silence pesant.

— Il faut profiter de cette opportunité tant qu'elle dure. Kolivan est en train de mobiliser son armée pour la préparer à une longue campagne, mais il lui faudra au moins deux semaines pour nous envoyer sa flotte. Une avant-garde a été postée sur Terre le temps que ses défenses soient renforcées et nous pourrons l'appeler en renfort si besoin. Notre objectif actuel devrait être d'étendre la Coalition. Plus nous libérerons de monde du joug de Zarkon, plus nous aurons de l'aide au combat et plus notre position sera forte quand Zarkon lancera sa contre-attaque.

— Si nous vous avons rassemblés ce soir, c'est d'abord et avant tout pour recueillir vos suggestions, dit Allura.

Elle appuya sur un bouton au bout de la table et une carte holographique apparut devant eux. Pidge reconnut quelques marqueurs : Arus, la Terre, Vel-17. Allura appuya sur un autre bouton et plus de la moitié des étoiles passèrent du bleu au rouge.

— Des milliers d'appels de détresse ont été lancés au cours des dix derniers millénaires. Rien que l'année dernière…

Une grande partie des points rouges disparurent, mais il en restait des douzaines, la plupart regroupés aux bordures de l'Empire. Allura secoua la tête.

— Il y en a trop.

— Nous n'allons pas pouvoir prioriser nos cibles sur la seule base des appels de détresse, dit Shiro. Il y a trop d'inconnues : quel est le degré de présence impériale ? Y a-t-il une résistance ? Si oui, est-elle organisée ? Je sais que certains d'entre nous ne savent quasiment rien de l'état actuel de l'Empire, c'est pourquoi nous allons devoir nous pencher sur la question tous ensemble.

Coran se tourna vers un creux dans le mur et en sortit une pile de tablettes aussi fines que du papier, qu'il commença à distribuer.

— Chacune de ces tablettes contient une demi-douzaine de planètes que nous avons identifiées comme priorités potentielles, expliqua-t-il, soit parce qu'elles ont récemment lancé un appel de détresse, soit parce que les forces d'Anamuri ont connaissance d'une rébellion en activité dans les environs. Vous trouverez également toutes les informations que les espions d'Anamuri ont pu récupérer.

Coran donna les deux dernières tablettes à Allura et Shiro, puis fit défiler l'écran de la sienne.

— Nous allons devoir faire nos recherches et les classer en fonction de la présence galra, de leur résistance et d'autres critères similaires. Ça devrait nous prendre quelques heures.

Allura posa sa tablette devant elle et les observa à tour de rôle. Son regard s'attarda sur Nyma et sur Thace.

— Si vous avez des planètes à rajouter à la liste ou si vous avez une idée de celles qui devraient être notre priorité, vos suggestions sont la bienvenue.

À l'autre bout de la salle, Keith se crispa, le regard rivé sur Thace, qui l'ignora et fit calmement défiler sa liste.

— Il y a bien quelques planètes que j'ai remarquées durant mon service, dit-il. Je peux vous transmettre tout ce que je sais à leur sujet.

Shiro acquiesça.

— Merci. Quelqu'un d'autre ? Nyma ? Tu en sais plus sur les mouvements de résistance que nous. Tu as quelque chose à ajouter ?

— Je vais y réfléchir, fit-elle d'un ton sec. On s'approchait rarement des planètes. Je n'ai pas été en contact avec leurs rébellions.

Val fronça les sourcils, mais avant que Pidge ne puisse s'attarder dessus, iel sentit comme un pincement. Dans un instant de panique, iel pensa à sa mère à New Altéa, mais non, ça venait de Ryner. Elle ne bougeait pas d'un iota, les yeux rivés sur l'écran de sa tablette, mais son esprit bouillonnait tellement que Pidge pouvait le sentir. Sa curiosité piquée, iel se pencha pour voir la liste de planètes qu'on lui avait attribuée.

Olkarion.

C'était la quatrième planète de la liste, mais le regard de Pidge s'y accrocha aussitôt et le feu anxieux de Ryner se transmit jusque dans ses veines. Pidge avait ressenti la même chose quand Allura avait annoncé qu'ils allaient sur Terre : un mélange de peur et d'anticipation, de joie et d'horreur, un sentiment d'urgence à ne pas perdre plus de temps que nécessaire.

Pidge leva le nez pour dévisager Ryner. Iel savait qu'elle était consciente de son attention, mais elle n'en fit pas cas. Ses antennes frémirent un peu, puis s'immobilisèrent.

Pidge ouvrit la bouche pour recommander Olkarion en priorité (c'était le moins qu'iel puisse faire, après tout ce que Ryner avait sacrifié pour l'équipe), mais Lance fut plus rapide, levant la main pour parler.

— Hé, euh, Shiro ? Allura ?

— Oui, Lance ? dit Allura en lui adressant un sourire.

— Je me disais juste… On devrait commencer par Olkarion.

Un courant traversa le corps de Ryner et elle se redressa, regardant fixement Lance, qui lui jeta un œil avant de se pencher sur sa tablette.

— Je veux dire, rien que d'un point de vue tactique, c'est logique. L'Empire est présent sur Olkarion, oui, mais ce n'est pas un siège comme sur Terre ou sur Berlou. Purée, rien qu'en brouillant leurs transmissions ou un truc du genre, on peut sûrement les empêcher d'appeler des renforts, non ? Et on sait qu'il y a une résistance en place à laquelle on peut s'allier, puisque Ryner en était à la tête ! Et grâce à elle, on en sait plus sur la situation là-bas que sur celles des autres planètes, avec ou sans recherches supplémentaires.

Il marqua une pause, se mordillant la lèvre.

— Et puis… c'est chez Ryner. Je sais que tout l'univers a besoin de nous et tout, mais ça ne sert à rien de faire comme si on n'était pas attachés à nos maisons. Zarkon a déjà prouvé qu'il n'allait pas hésiter à s'en servir comme moyen de pression. Si on n'aide pas Olkarion maintenant, Zarkon risque de s'y attaquer juste pour se venger.

— Effectivement, dit Shiro avec un regard pour Allura. Je vous avoue qu'on pensait à la même chose. Mais on ne voulait pas se précipiter sans vous avoir demandé votre avis.

Pidge s'agitait sur son siège, s'appuyant sur les accoudoirs pour se soulever et caler ses jambes sous son poids.

— Vous voulez mon avis ? Je suis à cent pour cent pour la libération d'Olkarion. Si on cherche des alliés puissants, je crois qu'ils sont en tête. Vous avez bien regardé leur technologie ?

Iel se tourna vers Ryner.

— T'en penses quoi ?

Ryner joignit les mains, levant brièvement les yeux avant de les rebaisser aussitôt.

— Je pense que je devrais vous laisser décider. Je n'ai pas besoin de vous expliquer ce que ça fait de vouloir protéger son foyer, mais Shiro et Allura ont raison de réfléchir à la question prudemment. Nous devrions soupeser chaque option avant de faire un choix.

— Regardons nos listes, alors, dit Hunk en tapotant sa tablette. Il nous reste encore une journée avant de pouvoir aller quelque part, pas vrai ? On se revoit demain et, à moins d'avoir trouvé une urgence, on va à Olkarion.

— Ça me paraît juste, dit Lance, et Shay acquiesça.

Les autres émirent leur accord les uns après les autres ; tous sauf Keith, Matt et Thace, qui semblaient tenir un concours de regard d'un bout à l'autre de la table.

Shiro fronça les sourcils et se racla la gorge, ce qui fit sursauter Keith. Il jeta un œil à Shiro, puis à Thace, et s'affala sur son siège.

— Il y a un problème ? demanda prudemment Shiro.

— Non, dit Matt d'un ton menaçant alors qu'il fusillait Thace du regard.

Thace ne dit rien, mais l'expression de Matt s'assombrit encore plus et Keith poussa un soupir.

— La planète natale des Galras, lâcha-t-il en regardant le plafond.

Matt se tourna brusquement vers lui, le choc se disputant à la colère sur son visage. Il baissa la voix, l'inquiétude lui barrant le front.

— Keith–

— Ça ne sert à rien d'ignorer les faits, dit Keith.

Il avait ce ton un peu traînant qui trahissait le fait qu'il s'efforçait de faire comme si cette conversation n'avait pas d'importance, mais Pidge connaissait son frère et commençait à connaître Keith : cet échange recelait des tas de sens cachés.

Allura paraissait surprise.

— Daibazaal ?

Thace acquiesça.

— La planète ne porte plus ce nom depuis longtemps, votre Altesse. Mais oui.

— Ne porte plus ce– (Lance se secoua.) On l'appelle comment, alors ?

— Rien, dit Thace. C'est une planète morte, délaissée même par Zarkon. Dans une conversation, on l'appelle « la planète mère » ou, à l'occasion, tout simplement « Galra ».

Shiro fronça les sourcils, ne quittant pas Keith des yeux.

— Et tu veux y aller ?

— Pas en priorité ni rien, dit Keith, toujours sans regarder les autres. Mais… à un moment donné. Quand la Coalition sera assez grande pour représenter une menace pour l'Empire. Si on libère la planète Galra et qu'elle rejoint la Coalition, ça enverra un message. Comme avec Revinor, mais à plus grande échelle. (Il rentra la tête dans les épaules.) C'est mon avis.

Matt fronçait les sourcils et serrait les dents. Il rencontra le regard de Keith et pencha la tête de côté. Keith fit non. Il jeta un bref coup d'œil à Thace et Matt sembla à nouveau s'énerver, mais Keith lui toucha le poignet pour le calmer. Ils échangèrent un regard et Matt finit par lâcher l'affaire.

— Bon, d'accord, marmonna-t-il. Si tu es sûr de toi.

Keith monta un pied sur son siège et s'appuya du coude sur son genou.

— Ça vaut le coup d'y réfléchir, fit-il évasivement.

Un long silence s'ensuivit, la moitié des occupants de la pièce jetant des regards en biais aux paladins rouges, l'autre moitié dévisageant ouvertement Thace, qui conservait une expression indéchiffrable.

Je me demande ce que ça cache, tout ça, se dit Pidge. Iel plissa les yeux sur son frère, essayant de percer la raison de son hostilité envers l'oncle de Keith, mais iel ne décela rien. Il y avait des sous-entendus évidents, mais Pidge n'avait pas la clé pour les comprendre.

Allura finit par reprendre contenance et adopta un sourire tranquille.

— Bien. S'il n'y a pas d'autres questions, je vous laisse étudier les planètes sur vos listes. Il y a un guide sur chaque tablette qui détaille ce que nous cherchons. Nous avons essayé de le simplifier le plus possible, mais si vous avez le moindre doute, n'hésitez pas à nous demander.


Le reste de la soirée se déroula dans un calme relatif, les paladins s'éparpillant dans le château pour apprendre tout ce qu'ils pouvaient sur des planètes jusque-là inconnues. Lance et Meri allèrent dans la salle commune avec Rosario, qui s'était portée volontaire pour écouter leurs idées et émettre des suggestions. Lance avait aussitôt sauté sur l'occasion (il réfléchissait toujours mieux en parlant à voix haute) et Meri n'hésita pas longtemps à se joindre à la fête.

Ils prirent plus de temps que s'ils s'étaient contentés de lire les informations dans leur coin, certes, mais Lance put apprendre plein de trucs sur des planètes qu'il ne connaissait pas, ce qu'il trouvait plutôt sympa. Meri en avait visité quelques-unes dix mille ans plus tôt et, dès qu'elle pouvait, elle racontait son vécu avec leurs habitants, les sociétés qu'ils avaient bâties, leur cuisine, leur musique et leurs festivals.

À eux deux, ils identifièrent deux candidats pour la liste de priorités d'Allura et de Shiro, mais de l'avis de Lance, Olkarion restait en première place.

Il n'y avait aucune planète qui pouvait être considérée comme prioritaire par rapport à Olkarion, ce qui ne surprenait pas Lance tant que ça. C'était une décision judicieuse d'un point de vue tactique et tous partageaient la même envie de la protéger. Ils y étaient déjà allés et, quelque part, ça rendait son existence plus réelle. Ce n'était pas qu'une suite de nombres sur une page, il y avait de vraies personnes qui y vivaient et Zarkon pourrait décider de les réduire en poussière une fois qu'il ferait le lien entre Ryner et son peuple.

— Bon, dit Shiro quand ils se réunirent à nouveau, faisant défiler la courte liste qu'ils avaient créée.

Il y avait trois cibles à haute priorité en dehors d'Olkarion et une douzaine de priorité moyenne. Si Voltron en libérait la moitié avant que Zarkon ne récupère toutes ses forces, la Coalition bénéficierait déjà d'une bonne armée.

— On est presque sortis de la zone tampon. Pidge, Ryner. (Shiro rencontra leurs regards avec gravité.) Dès que possible, je veux que vous vous rendiez à Olkarion en repérage. Allez-y sous camouflage et n'attaquez pas. On va avoir besoin de l'effet de surprise. Rassemblez autant d'informations que possible. Si tu peux entrer en contact avec tes anciens camarades, Ryner, fais-le, mais on veut surtout avoir une idée de la répartition des troupes, des fortifications et des défenses et de leur réseau de communication. Vous devriez pouvoir découvrir tout ça depuis les airs.

Pidge acquiesça.

— On ne joue pas les héros. Compris.

Shiro sourit malgré lui.

— Vous savez à quoi vous attendre. On va s'alterner pour surveiller la radio H24, alors appelez-nous si vous avez des ennuis.

— D'accord, dit Ryner, et… merci.

Lance se pencha sur la table, tendant les bras vers elle.

— Pas besoin de nous remercier, Ryner. Tu nous as aidés à protéger la Terre. Bien sûr qu'on va te rendre la pareille.

Ils s'en allèrent dans l'heure et un silence retomba sur le château. Luz et Mateo avaient passé à peine une semaine à bord, mais Lance ressentait déjà fortement leur absence. Wyn et Maka semblaient eux aussi un peu abattus, sûrement parce que Mateo n'était pas là pour compléter leur trio.

Shiro et Allura les quittèrent en les prévenant de rester prêts à répondre au moindre appel d'urgence, ce qui laissa Lance dans un état de nervosité aggravé, l'esprit en ébullition alors qu'il pensait à la situation sur Olkarion. Ce n'était pas qu'il doutait des capacités de Pidge et de Ryner (ils se débrouilleraient très bien tous seuls), mais plus Lance pensait stratégie, plus il trouvait de façons dont une simple mission de reconnaissance pouvait tourner au vinaigre. Pour la plupart, il s'agissait d'initiatives que des commandants galras de base ne prenaient généralement pas, mais ça ne voulait rien dire, l'un d'entre eux pouvant décider de sortir du lot.

Les pas de Lance finirent par le mener au hangar du lion bleu, où il se fit un nid dans le petit creux dans la jointure entre sa patte et sa jambe. Il avait à sa disposition un tube pneumatique dans un coin de la pièce qui pourrait lui envoyer son armure en cas d'urgence, un frigo de l'autre côté avec des snacks et des sodas (de vrais sodas, achetés sur Terre, un des premiers trucs que Lance avait embarqués quand il avait commencé à faire ses valises) et un chat robotique qui lui ronronnait dans la tête.

— On devrait se voir plus souvent, Blue, tu penses pas ?

Lance s'étira, faisant craquer son dos tout en posant sa tête contre la patte de Blue.

— Tu fais quoi pour te détendre, quand on n'est pas là ?

Blue parut intriguée et lui fit parvenir une série d'images de lui en train de traîner avec ses amis, de coudre des vêtements pour les réfugiés, d'appeler sa famille avec l'appareil fourni par New Altéa. Des images de Nyma, Val et Meri en train de vaquer à leurs occupations se mêlaient aussi au tout.

— Quoi, tu nous observes, et c'est tout ?

Blue émit une sorte de rire grondant et fouilla dans sa tête jusqu'à trouver un souvenir de Lance en train de jouer à faire courir sa chatte après un laser. Celle-ci avait d'ailleurs accompagné sa famille à New Altéa, au grand bonheur des extraterrestres qui l'avaient rencontrée. Petit lion, qu'ils l'appelaient, la révérant comme un drôle de mixte entre une déesse et une mascotte scolaire. Lance ne serait pas surpris de la retrouver beaucoup plus grosse à son retour.

Tu veux que je fasse ça ? demanda Blue. Le truc avec le… jouet laser ? Je vais tout détruire autour de moi.

Lance étouffa son rire en recouvrant sa bouche avec sa couverture.

— Tu risques de semer la panique, ouais. Mais… tu t'ennuies jamais ?

Si je m'ennuie ?

— Ouais. C'est… tu sais, quand t'as rien à faire, alors tu restes dans ton coin en te disant que tu aimerais bien avoir quelqu'un avec qui traîner. Enfin, je sais pas vraiment ce que tu fais quand je suis pas là, à part m'espionner.

On ne s'ennuie pas. Elle accompagna ces mots d'une image d'elle-même assise dans une cave, peut-être celle où Lance l'avait trouvée quelques mois plus tôt. Il l'observa s'éteindre et la vision avança jusqu'au moment où la lumière dans ses yeux se ralluma. Lance eut l'impression que beaucoup de temps s'était écoulé dans l'intervalle.

— Ah. Eh ben, c'est une façon de faire, j'imagine.

Blue gronda, sa présence s'éloignant dans l'esprit de Lance. Elle laissa derrière elle un sentiment d'agitation qui alarma Lance. Il se redressa, les jambes croisées, se tenant les chevilles.

— Ça va, ma belle ?

Blue lui caressa l'esprit d'une façon qui devait se vouloir apaisante. Au lieu de ça, Lance eut un aperçu de Meri à travers le lien. Elle était assise sur une console d'ordinateur, la lumière bleue d'un écran altéen lui décolorant un peu le visage. Elle avait l'air… triste ?

— Quelque chose ne va pas avec Meri ?

C'est privé, dit Blue. Je ne devrais pas en parler.

Lance plissa les lèvres. Il régnait une drôle d'ambiance parmi les Bleus depuis la bataille de la Terre. Lance et Val s'étaient synchronisés, d'accord, et c'était génial. Le poste de Val avait quelques scanners en plus que même Green ne possédait pas et Lance pourrait jurer qu'il pouvait sentir légèrement les autres lions dans son esprit quand il se concentrait suffisamment. Il se demandait ce dont ils seraient capables à quatre.

Malheureusement, ils étaient rarement tous ensemble. Nyma passait beaucoup de temps avec Val, et Lance faisait des efforts pour nouer une amitié avec elle, mais Nyma et Meri semblaient déterminées à ne jamais se retrouver dans la même pièce, ce que Lance ne comprenait pas. Ce n'était pas comme si l'une avait offensé l'autre. Il ne pensait même pas ça possible, puisqu'elles ne se voyaient pas assez pour ça.

Elles étaient toutes renfermées sur elles-mêmes : Nyma faisait de son mieux pour ne pas montrer qu'elle pleurait Rolo, l'esprit de Val se perdait parfois dans ses souvenirs du projet Balméra et Meri… Lance ne savait pas vraiment ce qui plongeait Meri dans le silence de temps en temps, le regard perdu dans le vague. Ça devait être les cicatrices d'une planète perdue depuis longtemps. Elle avait vécu l'enfer bien avant que Lance ne la rencontre.

Le problème, c'était que personne n'en parlait, donc personne ne s'en occupait et donc les blessures s'infectaient. Au point que Blue en était contrariée.

— Tu as raison, Blue, fit-il même si Blue n'avait rien dit ; il savait où elle voulait en venir. C'est l'heure d'intervenir.


Edi jeta un œil par-dessus son épaule. Elle ne devrait pas être là, elle le savait. C'était la faute de Maka si elle se mettait à faire des bêtises, parce qu'elle n'était pas comme ça d'habitude. Elle était la deuxième plus âgée des enfants de Revinor et facilement la plus mature du lot : ce n'était pas du tout son genre de filer en douce comme une crapule.

Cette fois-ci n'était qu'une exception.

Prenant une profonde inspiration, Eli se tourna vers la porte qui lui faisait face. Ça faisait déjà plusieurs fois qu'elle s'était aventurée jusque-là, mais elle avait toujours fait demi-tour sans oser se jeter à l'eau.

Elle aurait dû le faire à New Altéa, quand Shiro et la princesse étaient trop occupés par leurs affaires politiques pour faire attention à elle. Sauf qu'à New Altéa, il y avait eu beaucoup de visiteurs importants au Château des Lions et on avait demandé aux enfants de ne pas rester dans leurs pattes.

Edi serra les poings plusieurs fois, puis frappa les contrôles de la porte sans se laisser le temps d'y réfléchir plus longtemps. Il y eut une brève lueur bleue, puis la porte s'ouvrit, laissant de l'air froid s'échapper dans le couloir. La pièce ouverte était plongée dans l'obscurité, mais Edi y pénétra, poussant un cri quand la porte se referma derrière elle. Il lui fallut un moment pour s'adapter à la faible luminosité, qui provenait des bandes d'urgence sur le sol et de quelques points bleus et rouges d'ordinateurs en veille.

Edi avança prudemment d'un pas et fut aussitôt accueillie par un rugissement assourdissant tandis que la lumière inondait le hangar. Elle cria, chaque parcelle de son être la pressant de prendre les jambes à son cou avant de se faire avaler toute crue par un Vkullor dans la nuit, mais elle était figée. C'était comme si un drôle d'alien avait pris le contrôle de son corps, l'empêchant de bouger alors qu'un prédateur se ruait sur elle.

Les lumières aveuglantes s'atténuèrent à une intensité plus confortable et Edi ouvrit les yeux sur le lion noir, qui se penchait sur elle avec son regard doré. La première fois qu'elle avait vu les lions, ça l'avait surprise qu'ils aient des yeux galras. Elle n'avait entendu que quelques rumeurs au sujet de Voltron en grandissant, mais toutes avaient dépeint les lions comme les ennemis du peuple galra.

Elle commençait à voir que ce n'était pas vrai du tout. Keith était Galra et aussi un paladin et ça ne semblait poser de problème à aucun des lions. Et ça faisait déjà deux fois que Voltron avait sauvé des Galras, d'abord à Revinor, puis sur le vaisseau new-altéen, l'Aile ardente.

C'était ce genre de choses qui faisait penser à Edi qu'elle n'était pas folle de rêver de piloter un jour un des lions. Maka disait qu'elle était folle. Qu'elle n'était rien qu'une cafteuse et qu'elle ne serait jamais paladin.

— Il a tort, dit Edi, autant pour elle que pour n'importe qui.

Mais en observant ces grands yeux lumineux… Elle se demanda si le lion noir l'écoutait aussi.

Tremblant terriblement, Edi tendit la main vers le museau du lion noir. Elle s'attendait à ce qu'il recule. (Honnêtement, elle s'attendait à ce que Black lui arrache la main, mais c'était la partie irrationnelle de son esprit qui parlait, celle qui se fichait de savoir que les lions n'avaient pas de dents.)

Ses doigts effleurèrent le museau du lion et un léger ronronnement lui hérissa la fourrure, faisant vibrer quelque chose d'enfoui en elle.

La porte derrière Edi siffla en s'ouvrant et elle récupéra vivement sa main, la culpabilité lui rongeant l'estomac quand elle vit la princesse Allura.

— Edi ? fit cette dernière, s'arrêtant au seuil du hangar. Que fais-tu ici ?

— Rien, dit Edi, ses traîtresses d'oreilles se mettant à s'agiter. Je vous cherchais. Je… me demandais si on pouvait s'entraîner aujourd'hui ?

Allura passa d'un pied sur l'autre, croisant les bras. Ses lèvres se relevèrent dans un sourire.

— J'imagine que je peux me libérer une heure ou deux, dit-elle. Tu comptes t'entraîner dans cette tenue ?

Edi baissa les yeux, se rappelant soudain qu'elle portait la jupe courte et le chemisier cintré que Lance lui avait faits, ce qui n'était pas très adapté pour faire de l'exercice.

— Euh… non ? Non. Je vais me changer. Je vous rejoins à la salle d'entraînement ?

Allura hocha la tête et Edi partit en courant, sentant le poids de deux regards lui chauffer les oreilles alors qu'elle prenait la fuite. Elle courut jusqu'à sa chambre pour enfiler le plus vite possible le justaucorps altéen qu'elle portait d'habitude pour l'entraînement. Une fois cela fait, elle fonça au coin du couloir et atteignit la pièce qu'elle et la princesse utilisaient pour s'entraîner en cinq minutes tout pile ; sauf qu'il y avait déjà deux silhouettes à l'entrée à son arrivée et qu'elle dut se rattraper au chambranle de la pièce voisine pour éviter de les percuter.

— Qu'est-ce que tu fais ici ? voulut savoir Edi en fusillant Maka du regard.

Il leva les yeux au ciel.

— J'aurais dû me douter qu'elle était là pour toi. Tu sais faire autre chose que t'entraîner ?

Edi battit de l'oreille et plissa le nez.

— Je ne suis pas comme toi, à toujours chercher les ennuis… et à y mêler ce pauvre Wyn !

— Hé ! s'écria Maka. C'est plutôt Wyn qui me mêle à des trucs. Pas vrai ?

Wyn était resté un peu en retrait depuis l'arrivée d'Edi, ne voulant visiblement pas qu'on l'implique dans la conversation, mais quand l'attention se tourna vers lui, il leva les mains avec un sourire innocent. (Edi aurait voulu revenir au temps où elle y croyait.)

— Moi ? Je ne vois pas de quoi tu parles.

Maka lui donna un coup de coude qui le plia en deux avec un gloussement.

— Menteur, l'accusa Maka, mais il souriait aussi et Edi dut faire un pas en arrière pour éviter d'être mêlée à leur fausse bagarre.

La porte s'ouvrit alors et Allura haussa un sourcil à l'attention des deux garçons, qui s'empressèrent de se redresser, joignant les mains dans leur dos.

— Euh, bonjour, Princesse Allura, dit Maka en baissant la tête.

— Bonjour, Allura, fit Wyn, bien plus à l'aise que Maka.

— Bonjour.

Allura fit tournoyer son bâton, puis s'appuya dessus pour les observer de bas en haut.

— Avez-vous décidé de vous joindre à nous pour l'entraînement du jour ?

— Quoi ? fit Maka, si surpris qu'il en perdit sa politesse forcée. Pouah, hors de question !

Allura ravala un rire.

— Ah non ?

— Non ! On allait juste… à la piscine. Et on s'est un peu perdus.

Maka tourna les talons et courut vers l'ascenseur.

— Viens, Wyn !

Wyn hésita. Il ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose et, l'espace d'un instant, Edi crut qu'il allait demander à s'entraîner avec elles.

— Wyn ! gueula Maka depuis l'autre bout du couloir.

Wyn sursauta et fit volte-face.

— J'arrive ! lança-t-il.

Il eut un dernier coup d'œil en arrière, puis partit rejoindre Maka et Edi poussa un petit soupir de soulagement. Elle se tourna vers Allura, qui observait Wyn s'en aller avec une drôle d'expression.

— Princesse Allura ?

Allura se secoua, puis sourit à Edi.

— Oui, pardon, dit-elle. Étirons-nous d'abord, puis on pourra commencer.


Après un moment à chercher les autres paladins bleus, Lance finit par trouver Val et Nyma étalées sur le canapé de la salle commune. Val était allongée sur Nyma et lui commentait La Belle et la Bête qui se jouait sur l'espèce d'hybride entre un holo-projecteur et un lecteur DVD (qui devait être le résultat d'une nuit d'insomnie de Pidge, sans aucun doute).

Lance hésita au pas de la porte, remettant son plan en question. Elles avaient l'air de passer un bon moment. Il ne pouvait pas les interrompre, si ?

Puis Val l'aperçut et lui fit un signe de la main, mais Lance voyait bien la fausse joie dans son sourire. Elle dut donner un coup de coude à Nyma pour qu'elle s'aperçoive de sa présence et Lance doutait que ce soit parce qu'elle était vraiment captivée par leur film.

Blue eut un ronronnement rassurant dans son esprit et il se redressa.

— Salut, je vous dérange pas ?

— Nan, on regardait juste… ce truc…

Nyma fit un geste vague en direction de l'écran et Val soupira.

— Tu voulais quelque chose ?

Lance sourit.

— C'est une surprise. Venez. Il faut qu'on trouve Meri.

Val et Nyma le suivirent sans comprendre. Nyma essaya de lui demander deux fois ce qu'il avait en tête, mais Val le remarqua assez vite pour lui dire de ne pas gâcher sa salive.

— Ça lui prend, des fois.

Meri était dans la salle de communication de la tour bleue, plongée dans le noir, le visage baignée par la lumière de l'écran de son ordinateur. Elle s'était emmitouflée dans une couverture, les pieds hissés sur la table.

— Je ne sais pas, t'en penses quoi ? Est-ce que je suis complètement folle ?

— En fait–

Meri remarqua les autres et se dépêtra de sa couverture, posant les pieds par terre. Elle se jeta sur les contrôles de la radio avec un vif « Je dois y aller », puis éteignit l'écran. Les lumières s'allumèrent automatiquement, la faisant plisser des yeux, bien que son expression ne trahissait aucune émotion.

Lance pencha la tête.

— Pardon, fit-il. On voulait pas t'interrompre.

— C'est rien.

La voix de Meri était légèrement fluette, mais elle sourit et fit pivoter sa chaise, prenant un paquet d'Oreos sur la table et l'offrant à Lance.

— Un petit creux ?

Lance prit un gâteau et le fourra dans sa bouche, étudiant toujours Meri du regard.

— Tu parlais à qui ?

— Un des rebelles.

Meri haussa les épaules avec nonchalance, ce qui éveillait les soupçons. Lance la connaissait depuis des années sans jamais l'avoir percée à jour et parfois… Parfois, il avait l'impression qu'elle ne le laissait toujours pas voir la vraie Meri.

— Je voulais juste… savoir ce qui est arrivé à certaines planètes que j'ai visité avant… avant. (Son sourire vacilla dans une émotion qui devait être sincère.) T'inquiète pas pour ça.

Le cœur de Lance sombra, mais les mots de Meri nourrirent sa détermination. Ils avaient tous leurs problèmes à gérer, certes. Mais ils n'étaient pas obligés de les gérer seuls.

Avec un sourire, il sortit un pot de crème pour les yeux ; il avait accumulé des douzaines de produits de self-care, trouvés sur Terre, à bord du château ou lors d'excursions sur des lunes commerciales.

— Je me disais, commença-t-il en faisant rouler le pot entre ses mains. Ces dernières semaines ont été dures et on n'a rien à faire en attendant le retour de Pidge et de Ryner, alors… on se fait une journée spa ?

Meri eut l'air prise de court, puis éclata d'un rire ravi, tandis que Val se mordait la lèvre en attendant la réaction de Nyma.

Celle-ci croisa les bras.

— J'espère que c'est de la qualité, tes trucs.

— Pour qui tu me prends, rétorqua Lance en refermant le poing sur la crème et le plaquant contre son torse. Je prends vraiment soin de ma peau, contrairement à la moitié du château. J'achète pas n'importe quoi.

— Alors c'est d'accord. C'est parti pour une journée spa. Pourquoi pas, après tout ?

Val eut un petit cri de joie et tira Nyma vers la porte.

— On va dans ta chambre ? demanda-t-elle à Lance. Ou il y a vraiment un spa ici ?

— Tu verras, chantonna Lance en prenant les devants.

Il se dirigea vers l'ascenseur et rencontra le regard de Meri quand il appuya sur le bouton du dernier étage. Elle souriait et sautillait presque sur place, surtout quand elle vit sur quel bouton il avait appuyé. Oh oui. Elle connaissait les lieux.

En haut de la tour du lion bleu se trouvait un endroit que Lance ne pouvait que décrire comme des sources chaudes avec tout ce qu'il fallait, des fausses pierres pour s'adosser, des serviettes moelleuses et tout. L'air était adouci par de la vapeur et, au bout de la pièce, certaines pierres semblaient même recouvertes de neige. La pièce restait fraîche malgré l'eau chaude et le frémissement de petites cascades faisait trépigner Lance.

Les vestiaires contenaient une variété de bandes chauffantes et de maillots de bain, avec les peignoirs les plus doux que Lance ait jamais enfilés de sa vie. Il était vaguement conscient que se baigner ne correspondait pas à la définition de « rester en état d'alerte », mais en même temps, porter moins de vêtements voulait dire qu'il était déjà prêt à rentrer dans son armure. En plus, l'ascenseur descendait directement au hangar de Blue, alors même s'ils devaient se sécher, ils seraient sûrement prêts avant les autres.

Et puis, Lance avait juste vraiment envie de se détendre avec ses co-paladins.

Celles-ci n'avaient pas l'air de se plaindre. Elles s'étaient toutes changées avant Lance, et Val et Meri s'étaient empressées de sauter dans un des bassins les plus profonds, Nyma les suivant d'un pas plus mesuré. Lance jeta quelques serviettes sur un rocher relativement sec, posa dessus un sac rempli de crèmes, de lotions, de vernis à ongles et de masques pour le visage, puis alla tester l'eau.

Elle était aussi chaude qu'il l'espérait, douce et légèrement salée. Lance soupira et se laissa fondre dedans jusqu'à ce qu'elle lui caresse le menton, apaisant ses muscles endoloris.

— C'était une très bonne idée, cette journée spa, dit Val, se mettant sur le dos, les cheveux en éventail autour d'elle. Purée, cet endroit est génial.

— Pas vrai ?

Meri s'était installée sur une chaise longue dissimulée dans le mur de pierre, les yeux fermés.

— Je venais tout le temps ici avec Allura.

Sa voix vacilla à la fin, ses épaules se crispant, et Lance observa son expression à la recherche de traces de son chagrin. Qui d'autre l'avait accompagnée ici ? Lealle ? Keturah ? Alfor ? Lance en savait si peu au sujet des anciens paladins.

Mais le visage de Meri ne montra rien, sauf peut-être un léger froncement de sourcils qui tirait le coin de ses lèvres vers le bas. Lance résista à l'envie de la pousser à parler. Certaines choses étaient trop privées pour être forcées au grand jour avant le bon moment et Lance se doutait qu'il allait devoir faire preuve de tact pour leur tirer les vers du nez. Il ne pouvait pas mettre directement les pieds dans le plat.

Il mit donc son cerveau en pause pour le moment et laissa Val l'entraîner dans une bataille d'eau qui ne dura pas longtemps, puisque Meri alla chercher les soins pour le visage. Ils se rassemblèrent au bord de la source, les pieds dans l'eau, leurs pores les remerciant de ces soins attentifs qui se faisaient de plus en plus rares chaque jour. Même Nyma se joignit à eux, malgré ses réserves quant aux cosmétiques terriens.

Le temps qu'ils passent aux manucures, ils ne pensaient plus du tout aux appels d'urgence. Ils avaient découvert un bar à snacks et grignotaient des fruits et des sucreries avec un verre de nunvill ; il devait d'ailleurs y avoir un peu d'alcool là-dedans, mais les autres ne semblaient pas s'en soucier. Cela détendit tellement Lance que, une heure plus tard, quand son regard se posa sur la cicatrice à la clavicule de Val, il n'eut pas la présence d'esprit de tenir sa langue.

— Comment tu te sens ? dit-il en allant s'installer à côté d'elle.

Meri massait les appendices sur la tête de Nyma, un art, apparemment, dans lequel très peu de personnes pouvaient se lancer sans rendre ça bizarre. Le fait que Meri semblait être un maître en la matière avait dissipé le malaise qu'il y avait entre elles, Nyma ayant fondu sous ses caresses.

Val, au contraire, se crispa, jetant un coup d'œil à Lance.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

Cette fois-ci, Lance s'empêcha de lâcher ce qui lui passait par la tête, une phrase du genre « Les cristaux qui envahissent ton corps : ça craint toujours ou… ? ». Au lieu de ça, il prit le temps de prendre une gorgée de son nunvill, le goût le faisant frémir.

— Exactement ce que tu veux que ça veuille dire, dit-il sans regarder Val, et pas un mot de plus.

Avec un ricanement, Val pivota sur leur perchoir pour passer ses jambes sur les genoux de Lance. Ils étaient dans la partie peu profonde de la source, mais l'eau leur arrivait quand même à la taille, si bien qu'on la vit à peine bouger. Elle le regarda un long moment, puis soupira.

— Lance, je ne peux pas.

— C'est pas grave.

Lance leva les mains avec un sourire facile. Meri et Nyma faisaient de leur mieux pour ne pas les observer, mais il sentait leur attention lui picoter la nuque.

— C'est comme tu le sens. Le but, là, c'est de se détendre. Je vais pas te forcer à parler si t'en as pas envie, je te le promets sur la tête de Voltron.

Levant les yeux au ciel, Val balança une sorte de grain de raisin sur Lance. Il rebondit sur son nez et retomba dans l'eau avec un petit plouf avant de flotter au gré des vaguelettes.

— Tu es bête.

Lance fit une courbette avec un grand sourire et fut récompensé par un petit rire.

— C'est Blue qui t'a demandé de faire ça ?

Lance se tourna vers Meri, qui restait concentrée sur Nyma avec un sourire détendu. Sentant le poids de son regard, elle leva les yeux.

— Quoi ? Je sais qu'elle s'inquiète pour moi. Elle est bien capable de te pousser à me convaincre d'en parler.

Fronçant les sourcils, Lance posa son verre de nunvill.

— Ok, d'abord, elle s'inquiète pour chacun d'entre nous. Je sais pas si vous avez remarqué, mais on en a tous bavé ces temps-ci.

Nyma émit un son méprisant.

— Oh, arrête un peu, Lance.

Elle se redressa, repoussant les mains de Meri, et reposa ses coudes sur ses genoux, le menton entre ses mains.

— Fais pas comme si tu n'étais pas le petit favori.

— Quoi ?

Nyma eut un grand geste de la main, son vernis à ongles magenta reflétant la lumière artificielle.

— On est toutes des loques humaines, ok. Ne le niez pas, ajouta-t-elle, fixant ses mains si bien que Lance ne saurait dire si c'était à l'intention de Val ou de Meri. C'est vrai, on le sait toutes. Mais ce n'est que nous. Toi, tu es bien dans ta tête, Lance. Fais pas semblant d'aller aussi mal que nous. C'est condescendant.

Lance était trop choqué pour répondre immédiatement. Lui, il était bien dans sa tête ? Il faillit en rire, mais il se dit que ce serait déplacé. Il se contenta donc de dévisager Nyma, cherchant comment formuler une réponse cohérente.

— C'est faux.

— Qu'est-ce qui est faux ? demanda Nyma.

Elle se glissa dans l'eau et prit appui sur le mur pour se propulser doucement vers le côté plus profond. Une légère brume s'élevait de l'eau, rappelant à Lance la mer sur laquelle une tempête s'apprêtait à tomber.

Il suivit Nyma. L'air de ce côté-là était plus frais, les cailloux autour des bassins recouverts d'une fine couche de neige. La peau exposée de Lance le picota et il s'enfonça plus profondément dans l'eau.

— Je ne fais pas semblant d'aller mal.

— J'ai failli y croire, tiens.

— Ouais, eh ben, estime-toi heureuse de ne pas avoir assisté à mes pires moments.

Cette déclaration fut accueillie par un silence et Lance plongea instinctivement la tête sous l'eau, serrant ses bras autour de lui. La honte lui remonta dans la gorge alors qu'il se souvenait de ses anciens complexes, qui s'étaient effacés pour la plupart… ou du moins étaient allés se cacher dans un coin sombre de son esprit. Quand tous les autres avaient trouvé leur co-paladin, Lance s'était senti mis de côté, comme un collégien choisi en dernier dans la composition des équipes de sport. Déjà à l'époque, il s'était senti puéril, et ça s'était empiré avec le temps.

Mais Val et Meri le regardaient et Lance se dit que, peut-être, Blue s'inquiétait pour lui aussi. C'était peut-être aussi pour son bien qu'elle avait organisé tout ça.

Il ne devrait peut-être pas demander aux autres de s'ouvrir s'il n'était pas prêt à en faire de même.

— C'est juste que… tout le monde au château est assez incroyable, pas vrai ? Pidge, Ryner et Hunk peuvent construire absolument tout et n'importe quoi. Keith est le meilleur pilote que j'ai jamais vu. Shay peut guérir avec ses mains. Shiro et Allura sont tout simplement extraordinaires et Matt fait littéralement de la magie.

Lance jeta un œil aux autres, qui s'étaient rassemblées autour de lui. Se sentant soudain pris au piège, il rejoignit le bord du bassin pour s'asseoir sur les cailloux, ignorant l'air glacial qui lui faisait claquer des dents.

— À tous les regarder, c'est difficile de comprendre pourquoi Blue m'a choisi comme paladin. Et après, tous les autres se sont trouvés un partenaire et tout est devenu encore pire. Non seulement j'étais le paladin le plus faible, mais en plus, j'étais tout seul dans le cockpit, alors ça faisait de nous le maillon faible de Voltron.

Meri perdit son air contrôlé. Elle arborait une mine sombre quand elle s'approcha de Lance, lui prenant les chevilles sous l'eau.

— Tu ne ressens plus ça, si ?

Lance haussa les épaules.

— Plus autant qu'avant, on va dire.

— Bien sûr que non, dit Nyma, le ton grinçant. Il peut se comparer à nous, maintenant. Y a de quoi le consoler dans son amour-propre.

— Pas… vraiment ?

Lance frissonna, se frottant les bras.

— Je veux dire, ok, Blue et moi, on est soudés, mais ça viendra aussi pour vous d'ici deux-trois semaines. Et puis, regardez-vous ! Nyma, tu tiens tête à l'Empire depuis des années. Quand tu auras développé ton lien avec Blue, tu feras vraiment un super paladin. Et Meri, tu es la seule à avoir été entraînée pour ça ! Nous, on tâtonne, alors tu as une bonne longueur d'avance, même sans compter tout ce temps que tu as passé à espionner à la Garnison. (Il se tourna vers Val.) Et toi, tu es super intelligente et pleine de ressources ? Même en prison, tu as réussi à découvrir ce qui se passait et à t'échapper pour nous ramener cette information. C'est grâce à toi et Nyma qu'on a pu sauver la Terre. Vous êtes toutes géniales et moi, je suis… moi.

Meri haussa un sourcil.

— C'est vrai. Tu es toi : le gosse qui ne pouvait pas savoir que je venais de perdre l'intégralité de mon peuple, mais qui a quand même réussi à m'aider à reconstruire ma vie. Le gars dont Blue est tombée éperdument amoureuse. La première personne à ma connaissance qui a réussi à battre Coran à l'eshet, d'ailleurs, et n'essaie même pas de me dire que ça ne sert à rien d'être bon en stratégie quand tu es paladin.

Lance rougit.

— Ouais, bon. Comme je le disais, je vais mieux, et le but d'aujourd'hui, c'était pas de s'apitoyer sur mon sort. Je…

Un frisson le traversa et il ne pensait pas que ça ne soit dû qu'au froid.

— Je comprends si vous n'êtes pas prêtes à parler de vos problèmes, mais si vous en avez envie ou rien que si vous voulez oublier tout ça un moment… je suis là. C'est tout ce que je voulais dire.

Val se mordilla la lèvre, puis se rapprocha en nageant, prenant la place de Meri devant Lance.

— Écoute. Lance. Je– Je souffre toujours de ce qui s'est passé avec le projet Balméra. Je ne vais pas t'insulter en prétendant que je m'en suis remise. Je ne sais pas quand est-ce que je serai prête à en parler, ni même si je serai prête un jour, mais… Tu as raison. Vous êtes tous là pour moi, et ça m'aide déjà plus que vous ne le croyez.

— Exactement, dit Meri. Les squelettes dans mon placard ne regardent que moi, mais… Des journées spas et compliments, ça pourrait être une bonne tradition à mettre en place. Pour faire taire les petites voix dans notre tête, pas vrai ?

Lance sourit, son embarras s'apaisant un peu.

— Ouais. Nyma ?

Nyma fit un geste de la main sans bouger de là où elle s'était adossée à l'opposé.

— Hé, si ça vient avec masques et massages, moi ça me va parfaitement.

— On dirait bien que le vote est unanime, dit Lance.

Il se laissa glisser des cailloux, un sourire sur le visage, mais quand il toucha l'eau, la pièce plongea dans le noir complet.


Keith grogna en parant l'attaque du gladiateur. Il avait pris une épée dans l'armurerie du château et ne s'habituait toujours pas son poids. Elle était bien équilibrée, mais plus lourde que son ancienne épée. Les Altéens utilisaient rarement des épées d'énergie, semblait-il, alors que c'était une règle de l'Empire de ne se servir de métal que pour le strict nécessaire.

Pivotant, Keith donna un coup de pied pour repousser le gladiateur, puis suivit le mouvement, jetant tout son poids dans son attaque. Le programme d'entraînement était au niveau deux, bien plus bas que ce qu'il choisissait pour ses séances habituelles. C'était Matt qui l'avait voulu et vu comment le combat s'était déroulé jusqu'à présent (ainsi que la demi-douzaine de combats précédents), Keith commençait à comprendre pourquoi.

Le gladiateur chercha à se défendre pour la dernière fois, mais Keith dévia son attaque avec son bouclier et transperça son torse avec son épée. L'œil du robot s'éteignit et Keith recula, laissant le château l'emporter aux réparations.

— Alors ? s'enquit Matt.

Il était assis en équilibre sur le râtelier d'armes, observant les combats de Keith d'un œil tout en inspectant chaque épée une à une.

— Mieux que celle d'avant, dit Keith en donnant quelques coups d'épée dans le vide. Elle reste plus lourde que ce dont j'ai l'habitude, mais je pourrais m'y faire.

Matt posa l'épée qu'il tenait, une rapière, sur ses genoux et leva le nez vers Keith.

— Mais… ?

Avec un soupir, Keith passa un bras autour du support vertical au bout du râtelier et s'y accrocha.

— Je sais pas, Matt. Cette épée n'est pas mauvaise. Mais elle n'est pas… elle ne va pas.

Heureusement, Matt ne lui demanda pas les détails. Keith n'était pas sûr qu'il aurait su lui donner. Il avait lui-même du mal à cerner quel était son problème avec les épées du château. Elles ne tenaient pas bien dans sa main, elles ne répondaient pas à ses mouvements ou elles ne coupaient pas aussi bien qu'une lame d'énergie, restant coincée dans l'armure du gladiateur ou déviant avec un crissement de métal à chaque coup.

Ou peut-être que le problème ne venait pas de là du tout. Peut-être qu'il venait de l'épée qui l'attendait encore dans sa chambre. Il devrait peut-être céder aux desseins de sa mère et accepter la direction que prenait sa vie : droit au cœur de l'Empire Galra, où il échangerait son âme pour la libération de l'univers.

— Oublie ces épées, dit Matt, remettant la rapière à sa place.

Il descendit de son perchoir et tendit la main pour récupérer l'épée de Keith, la rangeant avec les autres. Il appuya sur un bouton et le râtelier remonta au plafond.

— Et si tu essayais le bayard ?

Keith fronça les sourcils.

— Et toi alors, tu vas faire comment, sans arme ?

— Tentons déjà l'expérience, fit Matt en haussant les épaules. Et puis, nos batailles sont surtout spatiales, ces derniers temps. J'ai pas besoin du bayard quand je suis avec Red.

— Sauf quand Voltron a besoin de son épée.

— C'est vrai.

Matt prit un air pensif.

— Mais Shay a repris le bayard à Hunk quand on en a eu besoin il y a deux semaines. On pourrait faire la même chose.

Keith secoua la tête, imaginant déjà l'épée lui être arrachée des mains au milieu d'un combat.

— Même si elle n'est pas parfaite, vaut mieux avoir une arme. Je vais continuer à les essayer, ok ? Y en a bien une qui fera l'affaire.

— Ou sinon.

Avec un sourire, Matt invoqua le bayard. Il prit la forme d'un pistolet, ce qui n'était pas arrivé depuis un bon moment. Matt fronça les sourcils, puis transforma le bayard en épée. Quand Keith avait rencontré Matt, cette épée ressemblait comme deux gouttes d'eau à celles utilisées durant les matchs de l'Arène, avec une poignée atypique et un crochet vicieux. Après quelques semaines, le bayard avait changé, s'adoucissant pour refléter davantage le tempérament de Matt. Le bout de la lame restait un peu courbé, ce dont Matt se servait pour arracher des morceaux de l'armure d'un ennemi ou pour le désarmer, mais la poignée était plus traditionnelle et l'arme dans son ensemble s'était raccourcie de trente bons centimètres.

Il tendit l'épée en parallèle avec le sol, le plat de la lame face à Keith.

— Invoque-le, dit Matt. Je veux voir un truc.

Keith chercha une raison de refuser, mais n'en trouva pas. Il n'avait jamais pris le bayard avant ; il avait toujours eu son épée et la dague de sa mère, qui lui étaient plus familières qu'une arme faite par des aliens disparus depuis longtemps. On disait que le bayard prenait la forme qui convenait le mieux à son paladin, du moins jusqu'à ce qu'ils apprennent à choisir eux-mêmes. Matt, Hunk et Lance avaient tous maîtrisé cette capacité. Keith devait bien admettre qu'il était curieux.

Il tendit donc la main et tourna son esprit vers les contrôles psychiques de son armure, cherchant l'endroit relié au bayard. Il avait une vague idée de comment l'invoquer grâce à ce qu'il avait vu dans la tête de Matt, mais il lui fallut quelques secondes avant d'y arriver. Il finit par sentir comme un tiraillement, comme si quelque chose retenait le bayard.

— Hum, dit Matt avant d'ouvrir la main.

Le bayard disparut dans un éclat de lumière pour réapparaître dans la main de Keith, désactivé. Matt croisa les bras.

— Tu ne l'actives pas ?

— Je ne–

— Début du niveau six, fit platement Matt.

Le cœur battant à tout rompre, Keith fit volte-face en entendant le son de pieds en métal tombant à terre, levant son épée juste à temps pour parer le premier assaut du gladiateur.

Le robot ne se laissa pas retenir longtemps, pivotant pour l'attaquer aux jambes. Keith sauta par-dessus et donna un coup vers le bas dans le même mouvement. Sa lame traversa sans peine le bras du gladiateur, qui tomba par terre dans un fracas, lâchant un dernier frémissement avant de s'immobiliser.

— Fin de l'entraînement, dit Matt.

Keith se réceptionna et fit quelques pas pour garder l'équilibre. Il pivota, fusillant Matt du regard.

— Pas besoin de prendre un air si prétentieux.

Matt ne fit que sourire, le ponctuant d'un signe de tête vers l'épée dans sa main.

— Ça en jette, hein ?

Maintenant qu'il ne pensait plus qu'à sauver sa peau, Keith prit le temps d'étudier l'épée : elle était toute simple, la lame droite et à double tranchant, contrairement à son ancienne épée et celle que sa mère lui avait donnée. La lame était de ce même métal blanc caractéristique aux bayards, bordée de rouge jusqu'à la garde. Elle était plus légère qu'une épée de cette taille aurait dû l'être, et très acérée. Le regard de Keith se posa sur la main coupée qui reposait près de son pied. Une coupure aussi nette était ce qu'il aurait attendu d'une lame d'énergie.

— C'est une bonne épée, admit Keith à contrecœur.

En vérité, « bonne » ne suffisait pas à la décrire, mais Matt n'avait pas besoin qu'on l'encourage encore plus à lui délaisser son bayard.

Quelque chose tira sur le bayard, comme une main invisible cherchant à lui prendre. Il fronça les sourcils, puis regarda Matt.

— Tu le sens ? dit Matt. On peut pas se le voler. Peut-être si on est vraiment en situation désespérée, je sais pas. Mais c'est plutôt en mode… je te tapote l'épaule pour te demander si je peux te l'emprunter.

— Mouais. Pourquoi ça t'intéresse ?

Matt jeta un œil au gladiateur figé, un petit sourire familier sur le visage. Ce sourire promettait les ennuis et Keith ne put empêcher ses oreilles de se redresser face au défi que ça impliquait.

— Keith, fit sournoisement Matt. J'ai une idée. C'est un peu bizarre, mais écoute-moi une seconde. Et si on se partageait le bayard ?

— … Ok ?

— Non, non, non. (Matt leva les mains.) Tu m'as pas compris. Et si on se partageait le bayard ? Tu continues à t'entraîner à l'épée et à la dague, je trouve le moyen d'incorporer ma magie dans mon style de combat, en portant peut-être un pistolet laser en attendant. Et on se sert tous les deux du bayard, en l'envoyant à celui qui en a le plus besoin.

— On va devoir être parfaitement en phase. Une seule erreur et l'autre sera complètement sans défense.

— Mais si on y arrive ? fit Matt. Ça sera comme si on a un bayard en plus sur le terrain. C'est la meilleure arme à notre disposition, et la plus versatile.

Un sourire brisa la façade sceptique de Keith alors qu'il s'imaginait combattre un ennemi en tandem, le bayard passant de l'un à l'autre presque aussi vite qu'un éclair.

— Au moins, ça nous fera un bon entraînement, on va dire.

— Pas vrai ?

Matt souriait de toutes ses dents, sa bonne humeur contagieuse, et Keith se mit en garde, bayard et dague en main, tandis que Matt allait prendre un pistolet dans les réserves du château, appelant ensuite un gladiateur de niveau quatre. Le cœur de Keith s'accéléra et il serra le poing sur le bayard en attendant de sentir Matt chercher à le prendre.

Ça allait mal finir, Keith le savait.

Ça allait aussi être super drôle.


La première chose que Lance vit fut des étoiles.

Elles s'étendaient devant lui, formant des constellations inconnues. Ou plutôt… non, certaines constellations étaient reconnaissables. Là, il y avait la Grande Ourse et, plus loin, il voyait le Dragon… sauf qu'elles n'étaient pas dans la bonne portion du ciel, trop près de l'horizon par rapport à l'Étoile Polaire qui était haut dans le ciel.

Les sourcils froncés, Lance voulut s'asseoir, mais il se rendit compte qu'il était allongé dans l'eau. Sa tête passa sous la surface un moment, l'eau lui rentrant dans le nez. Il se redressa en toussant, mais son nez ne le brûlait pas. C'était comme si l'eau n'existait pas.

Sauf, bien sûr, qu'elle s'étendait à perte de vue : il semblait se maintenir à la surface d'un océan infini. La seule lumière venait des étoiles, ainsi que d'une faible lueur à l'horizon. Il crut au début qu'il s'agissait d'une ville éloignée, mais il tourna un peu la tête et soudain il s'agissait de la fin d'un coucher de soleil, puis d'algues luminescentes qui dansaient au gré des vagues.

— Euh… allô ? fit Lance. Il y a quelqu'un ? Val ? Meri ? Nyma ? Ce sont officiellement les sources chaudes les plus bizarres que j'ai jamais vues.

Quelque chose lui frôla la jambe sous l'eau et Lance paniqua, s'éloignant le plus vite possible de… ce que ça pouvait être. Il ne savait même pas s'il avançait : il n'avait aucun repère et ni les étoiles, ni la lueur à l'horizon ne semblèrent changer. Les vagues se soulevaient et retombaient autour de lui et il se demanda s'il n'avait pas nagé à contre-courant, sans avoir réussi à bouger de là où il s'était réveillé.

Du calme.

La voix sembla s'élever des profondeurs de l'océan, formant comme des remous autour de Lance et s'enfonçant dans sa peau avant même que les mots lui parviennent aux oreilles.

Aussitôt, Lance se figea, tournant en rond dans l'eau.

— Blue ? Blue, c'est toi ? T'es où ?

En dessous.

En dessous… ? Lance baissa les yeux vers l'océan. Tout était d'un noir d'encre, sauf pour les quelques reflets d'étoiles sur les vagues montantes. Lance tendit les pieds le plus loin possible, mais s'il y avait un sol quelque part, il n'était pas à sa portée.

— Tu peux, euh, monter ? Peut-être ?

Blue eut un ronronnement un peu confus. Je suis en dessous, dit-elle. Viens.

Lance pensa à plusieurs bonnes raisons de ne pas plonger dans l'inconnu, surtout dans la nuit et surtout quand il ne savait pas où il était ni comment il était arrivé là. Mais c'était Blue qui lui parlait et il la suivrait n'importe où.

Prenant une profonde inspiration, Lance plongea donc sous les vagues, nageant de plus en plus profondément. Il tendit son esprit vers sa connexion avec Blue, essayant de la trouver dans l'obscurité, mais il ne la sentait pas. Ou plutôt, il la sentait, mais elle était partout autour de lui.

Plus loin, dit Blue. Nous sommes plus loin.

Nous ? releva Lance.

Ses poumons le brûlaient, mais il continua à avancer, s'attendant à rencontrer un lit de sable à tout moment. Il ne trouva rien.

Le besoin d'air se fit bientôt irrépressible et, alors que Lance allait se tourner vers la surface, deux lumières dorées apparurent en dessous de lui, comme un couple de poissons-lanternes. Elles étaient petites, mais elles brillaient si fort et elles semblaient appeler Lance, l'incitant à continuer.

Elles se rapprochaient, grossissant encore et encore, bougeant en tandem comme–

Blue ?

Ce mot lui échappa sous la forme de bulles et Lance fut pris de panique. Il jeta un dernier regard aux lueurs jumelles – les yeux d'un lion de Voltron, il en était persuadé – avant de pivoter et de se diriger vers la surface.


Lance émergea en inspirant de grandes goulées d'air tandis que les lumières vives de la salle de spa lui piquaient les yeux.

— Qu'est-ce que– ?

Il agita les bras, se rattrapant à un rocher à côté du bassin et s'y accrochant pour s'essuyer les yeux. Ses poumons le brûlaient et ses jambes lui faisaient mal comme s'il venait de traverser la Manche à la nage.

— Qu'est-ce que c'était que ça ?

Val remonta à la surface, le regard fou et perdu dans le vague, un cri avorté sur les lèvres. Lance la rattrapa et la tira vers le bord du bassin. Elle s'accrocha à lui avec un rire incrédule.

— Bordel, c'était quoi, ça ? murmura-t-elle. Y a du LSD dans les sources ou quoi ?

— Alors tu l'as vu aussi ? demanda Lance. L'océan ?

Val fronça les sourcils, puis se retourna brusquement, manquant de glisser sous la surface.

— Nyma, s'écria-t-elle.

L'adrénaline s'empara à nouveau de Lance et il pivota, cherchant les deux autres paladins dans la source. Nyma était au même endroit qu'avant la disparition de Lance dans l'océan étrange, une main contre son front. Val prit appui sur le mur et se propulsa vers elle en criant son nom.

— Je vais bien, marmonna Nyma avant que Val puisse poser la question. Ça va.

Lance se détourna d'elles quand Val s'écrasa contre Nyma, s'accrochant à elle comme un poulpe avec des problèmes d'abandon. Il ne voyait Meri nulle part. Est-ce qu'elle– ?

Elle apparut un peu plus loin, assez abruptement. L'espace d'un instant, elle parut soulevée dans l'eau, comme si elle se tenait sur une corniche peu profonde, mais elle retomba le moment d'après, flottant au même niveau que Lance. Il nagea jusqu'à elle pour vérifier qu'elle allait bien.

Elle sursauta quand il lui toucha le bras et se tourna vers lui avec un grand sourire.

— Vous avez vu ça– Val, Nyma ! Vous avez vu ça ?! Quiznak ! Je crois que c'était le Cœur !

— Le quoi ? fit Lance.

— Le Cœur des Lions, ou un endroit qui s'en rapproche, en tout cas. (Meri secoua la tête avec un rire ravi.) Je crois qu'on vient de visiter le plan astral. Je n'ai jamais– j'avais juste entendu des rumeurs sur le sujet. Pour certains, il faut des années avant d'en trouver le chemin !

Elle rit à nouveau et passa une main tremblante dans ses cheveux. Semblant se souvenir de Lance, elle se retourna et le prit par les épaules.

— Tu y étais, pas vrai ? Tu l'as vu ?

— L'océan ? demanda Lance. Ouais. Ouais, j'y étais. Mais je ne t'ai pas vue.

Meri fit non de la tête.

— Non. Tu n'aurais pas pu. Je crois qu'on n'était qu'à la bordure. Lealle disait toujours qu'être à la bordure, c'était comme être dans un rêve. Ce n'est pas très stable. On doit sûrement aller plus loin pour se retrouver.

Nous sommes plus loin.

La voix du lion bleu fit écho dans ses oreilles et il frissonna malgré la chaleur de l'eau.

— Tu crois que ça peut nous aider à nous synchroniser ?

Meri le dévisagea un long moment, frappée de stupeur, puis poussa un cri de joie et fonça vers le bord du bassin.

— Nyma ! Val ! Allez vous habiller ! On va voir Blue !

Quoi ? s'écria Nyma. Pourquoi on ferait ça ?

— On vient d'approfondir notre lien avec Blue, dit Meri, glissant sur les pierres entourant le bassin en sprintant vers la pile de serviettes qu'ils avaient laissées à l'entrée. On va essayer de se synchroniser.

Val poussa une exclamation de surprise, portant les mains à sa bouche.

— Attends– sérieux ?

Avec un cri, elle sortit de l'eau. Elle pivota une fois debout et tendit le bras à Nyma pour l'aider à remonter.

Nyma recula.

— Allez-y si vous voulez, fit-elle, les lèvres plissées. Je passe mon tour.

— Tu passes ton tour ? (Val eut un rire.) Très drôle, Nyma. Viens, on y va–

— Ce n'est pas une blague, Val.

Le ton de Nyma était si tranchant que Lance s'arrêta net alors qu'il allait chercher une serviette. Il pivota, fronçant les sourcils tandis que Val reprenait lentement sa main, blessée.

— Qu'est-ce qui te prend ? demanda-t-elle. On va se synchroniser. Tu n'as pas envie de… ? Tu ne veux même pas essayer ?

Avec un juron, Nyma prit appui sur les cailloux pour sortir de l'eau. Elle glissa deux fois, écarta la main offerte de Val d'un geste brusque, puis réussit enfin à se lever. Val tenta à nouveau de l'approcher, mais Nyma recula, gardant une expression indéchiffrable malgré son agitation.

Non, dit-elle. Je ne veux pas vous tenir la main et me tenir en cercle ou une autre connerie du même genre, ok ? Je– Je–

Elle se coupa dans un grognement frustré et se dirigea vers la sortie, dégoulinante de partout. Elle ne prit même pas le temps de prendre une serviette et gronda au visage de Meri quand celle-ci sortit la tête du vestiaire avec un air confus.

La porte se referma derrière elle et un lourd silence retomba. Lance jeta un regard désemparé à Val et Meri.

— Merde, siffla Val.

Elle fonça vers les serviettes, se sécha à la va-vite, puis s'empara d'un peignoir de bain et se démena avec tout en courant vers la sortie.

— Désolée, dit-elle aux autres. Je sais pas– Je crois que– Je suis désolée. Je vais lui parler. Vous… euh… faites ce que vous voulez. On revient vite. J'espère.

Sans voix, Lance l'observa partir, puis se laissa tomber en silence sur un rocher.

— Merde alors, il s'est passé quoi ?


— Espèce de gros chat stupide, gronda Nyma, regardant le lion bleu à travers les portes ouvertes de l'ascenseur.

Elle martela le bouton du niveau 10, où se trouvait le pont qui menait au centre du château, le même bouton sur lequel elle avait appuyé au départ, sans que l'ascenseur ne lui obéisse plus que maintenant.

— Quoi, t'as détourné l'ascenseur ?

Nyma essaya un autre bouton, appuyant dessus si fort qu'elle en eut mal au doigt, mais rien ne se passa. Elle frissonna, l'air frais du hangar glissant sur sa peau humide.

C'est ta faute, abrutie, pensa-t-elle. T'aurais au moins pu prendre une serviette.

Mais elle ne l'avait pas fait et voilà que Blue restait là à la regarder après l'avoir emprisonnée dans son hangar. Comme si ce n'était pas le premier endroit où les autres iraient la chercher. Elle pourrait rester dans l'ascenseur, mais avec sa chance, Blue le décoincerait dès que Lance, Val ou Meri l'appellerait, ce qui la piégerait dans un espace clos avec des gens qui n'allaient pas se contenter de la regarder, eux.

Poussant un cri étranglé, Nyma avança, ses pieds nus claquant sur le sol. Elle laissa une traînée d'eau derrière elle, rendant le sol glissant, et dut contrôler son irritation et marcher prudemment pour éviter de s'éclater le crâne sur la patte de Blue.

— Tu vas me laisser entrer, au moins ? demanda-t-elle, les bras serrés contre elle alors qu'elle s'approchait de Blue.

Il faisait vraiment froid dans le hangar, mais elle savait que Lance avait rapporté plusieurs couvertures en laine pour compléter la couverture de survie qui venait avec le kit de secours standard des paladins. Ce n'était pas terrible, en guise de vêtement, mais c'était mieux que de geler sur place en attendant les retombées de son coup de gueule.

Et puis, avec un peu de chance, Blue se rendrait compte qu'elle n'avait envie de parler à personne. Elle avait vu de ses propres yeux que la barrière d'un lion pouvait empêcher tout le monde d'entrer, même son propre paladin, si Blue le voulait vraiment.

Mais bon, pourquoi Blue choisirait Nyma plutôt que les autres ?

Blue gronda, mais elle baissa la tête pour laisser Nyma rejoindre le cockpit. Nyma prit une couverture et l'enroula autour de ses épaules avant de se laisser tomber dans le siège du pilote… remarquant seulement alors que le cockpit s'était réarrangé une nouvelle fois, ajoutant un troisième siège à gauche. L'estomac en compote, Nyma pivota, cherchant le quatrième.

Il n'y en avait pas.

— Nyma ?

Nyma poussa un gémissement et ramena ses genoux contre son front tandis que la voix de Val lui parvenait de la rampe.

— C'est ta dernière chance de m'épargner cette humiliation, marmonna-t-elle à Blue, qui bien sûr ne lui répondit pas.

— Nyma ?

La voix de Val s'était rapprochée et on entendait ses pas prudents sur le sol du cockpit.

— Tu es là ?

Nyma ne dit rien, espérant que, contre toute attente, Val allait la laisser tranquille. Elle saurait bien sûr que le cockpit était occupé ; Nyma avait laissé une bonne traînée d'eau sur son passage. Mais elle reconnaîtrait peut-être son besoin d'être seule un moment.

Le souffle de Val se coupa de façon audible quand elle atteignit le haut de la rampe et découvrit les nouvelles additions au cockpit. Ce son lui fit l'effet d'un pieu dans son cœur et elle se replia davantage dans le siège du pilote, refusant de répondre aux mains qui essayaient d'éloigner ses bras de sa tête.

— Nyma.

Val cessa de tirer, mais elle continua de tenir les poignets de Nyma, le contact lui brûlant la peau.

— Est-ce qu'on peut en parler ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Rien, dit Nyma. C'est stupide.

Val ne dit rien pendant un moment, puis recula, la brûlure de sa peau remplacée par un vide glacial. Nyma leva légèrement la tête de façon à pouvoir observer Val entre le creux de ses bras. Val s'était installée à sa place à la droite de Nyma. Elle regardait ses pieds, l'expression douloureuse.

Le silence s'approfondit. Nyma voulait le briser, ce qui était étrange de sa part, Rolo et Beezer ayant passé les dix dernières années à devoir batailler avec elle pour la sortir de ses silences boudeurs et de ses rancunes mesquines. Elle était irascible de nature et jamais la première à s'incliner.

Elle l'aurait fait au cas présent si elle avait su comment.

— On ne se connaît pas très bien, hein ?

Il y avait une touche de chagrin dans la voix de Val que Nyma n'avait jamais entendue avant. Ça lui serra le cœur et sa culpabilité prit la forme d'une chose énorme et hurlante qui voulait la dévorer toute entière.

— Personne ne me connaît, dit Nyma, à la fois défensive et contrite. Sauf Rolo et Beezer.

— Mais j'ai envie de te connaître. Et j'ai envie que tu me connaisses.

Nyma soupira, reposant son menton sur ses bras.

— Ce n'est pas si simple, Val.

— Je sais. (Val tourna la tête avec un sourire triste.) Je sais. Tu n'es pas la seule qui a envie d'éviter les sujets déplaisants. Mais… on pourrait bien commencer quelque part ? Pas avec le genre de confidences sombres et profondes qu'on réserve à notre journal intime, mais… je sais pas. Pourquoi tu ne veux pas te synchroniser avec nous ?

— Mais j'en ai envie, dit Nyma, horrifiée d'entendre sa voix se briser. C'est bien ça, le problème.

— Pourquoi ?

Nyma secoua la tête et fusilla le plafond du regard. Il y avait là une trappe qu'elle n'avait jamais remarquée avant. Peut-être une sortie de secours ou un autre accès de maintenance. Elle en traça les contours, ignorant les larmes qui lui montaient aux yeux.

— Le truc dont Lance et Meri ont parlé, commença Nyma.

Sa voix semblait dénuée d'émotions, démentant la tempête qui faisait rage au fond d'elle, mais tremblait de façon incontrôlable.

— L'océan. Le… le Cœur. Tu l'as vu, toi aussi ?

Val émit un son pensif.

— Je crois ? Mais ce n'était pas un océan. C'était une rivière, il me semble. De l'eau courante, qui m'emportait avec elle. J'aurais dû avoir peur, mais ce n'était pas le cas, pas avant la fin.

— Il s'est passé quoi, à la fin ?

— Il y avait une cascade, dit Val, le regard perdu dans le vide. La plus grande cascade que j'ai jamais vue. Je ne l'ai pas vue venir. Une seconde, j'étais dans l'eau, et la suivante, j'étais dans le vide, au-dessus d'un tout petit bassin qui avait l'air d'être à des kilomètres plus bas, et je tombais. Puis je suis revenue à moi aux sources chaudes.

Nyma grogna, essayant de trouver une meilleure réponse que ça.

— Flippant.

Val sourit, mais ça ne dura pas.

— Pourquoi ? Tu as vu quoi, toi ?

— Rien.

Nyma vit le choc creuser le visage de Val et elle se détourna, les larmes lui revenant en force.

— Les sources ont disparu et je pouvais sentir qu'il y avait un truc différent, mais ce n'était pas un océan, une rivière ou un autre truc du genre. C'était juste… comme un bruit parasite.

Elle ferma les yeux et découvrit quasiment le même effet derrière ses paupières : pas du noir complet, mais un gris frémissant avec une légère impression orangée là où la lumière passait à travers sa peau.

Les doigts de Val lui effleurèrent le pied, la faisant frissonner et relever le nez.

— Ça ne veut rien dire, dit farouchement Val. Ok, tu n'as pas complètement trouvé le chemin du plan astral. Tu as entendu Meri : ça prend du temps. Lance et Meri sont liés à Blue depuis longtemps.

— Et toi ?

Val hésita.

— Les cristaux me rendent peut-être plus sensible à ce genre de choses ? Je sais pas. Honnêtement, je m'en fous. Tu es un paladin, comme nous tous.

— Tu crois ?

— J'en suis sûre. Tu n'as pas remarqué ?

Val sourit, tapotant le pied de Nyma pour attirer son regard. Elle leva les yeux et Nyma suivit le mouvement.

La trappe au plafond avait commencé à luire d'une douce lumière bleue. Le cœur de Nyma se serra et elle se leva, les jambes lourdes, tendant le bras vers la poignée qui ouvrait la trappe. Elle glissa sans peine et une échelle descendit. Nyma resta là à la fixer jusqu'à ce que Val lui touche le bas du dos, se serrant contre elle.

— Allez, monte, lui murmura-t-elle.

Nyma n'eut pas besoin d'autres encouragements. Elle prit les barreaux de l'échelle et se tira vers le haut, sa couverture tombant par terre tandis que ses pieds nus s'accrochaient aux montants froids et lisses. L'échelle menait à une petite glissière étroite jusqu'à un poste d'artillerie, une sorte de pièce en demi-sphère au sommet de la tête de Blue. Le quatrième siège, le siège de Nyma, s'y trouvait, niché derrière les commandes.

Val se pressa dans le petit espace derrière elle, lui serrant la taille.

— Qu'est-ce que je t'avais dit. Blue sait ce qu'elle fait.

Nyma sourit, la gorge trop serrée pour parler. Blue gronda au fond d'elle, sa fierté et son affection manquant de la faire tomber. Tu es à moi, semblait-elle lui dire. Ta place est ici. Nyma hocha la tête, posant sa main sur celle de Val tout en regardant autour d'elle.

Elle avait sa place.

Aussi fou que cela puisse paraître, elle avait vraiment trouvé sa place.