Précédemment : Pidge et Ryner sont allés à Olkarion pour une mission de reconnaissance. Ils s'attendaient à trouver le peuple réduit à l'esclavage sous une dictature militaire, mais la planète semble au contraire avoir conservé son indépendance, parcourue simplement par des patrouilles de gardes olkaris. Les autres paladins les ont rejoints et Pidge a eu une conversation sur l'autisme avec Keith. Par la suite, l'équipe a décidé de visiter Inanimasi, la mégalopole qui abrite 90 % de la population mondiale. Ryner, Pidge, Hunk et Shay ont pris la direction de l'université où Ryner travaillait autrefois et sont tombés sur une ancienne collègue qui les a mis en garde contre le regard scrutateur du Culte de Lubos.
Avertissements pour ce chapitre : hallucinations, dissociation et procédures médicales horrifiques (non explicites) tout du long des scènes avec Rolo. Il y a aussi un bref usage de deadname, puisque Sam ne sait pas que Pidge a changé de nom.
Chapitre 10
Le Culte de Lubos
— Les niveaux de quintessence sont stables.
— Le sujet répond bien aux augmentations.
Rolo s'étouffa sur un rire que les druides ignorèrent. Leurs visages, couverts par des masques blancs, entraient et ressortaient de son champ de vision alors qu'ils déambulaient dans la pièce. Cela faisait déjà plusieurs heures qu'il était au laboratoire, la tête brouillée par les sédatifs. Des explosions de douleur et des voix déformées interrompaient ce qu'il ne pouvait pas vraiment qualifier de sommeil et, entre temps, il rêvait.
Hé. Tête de nœud.
C'était la voix de Nyma, si proche qu'il faillit croire qu'on l'avait capturée, elle aussi, même s'il savait que ce n'était pas possible. Nyma était une survivante. Elle se battait bec et ongles et n'hésitait pas à donner des coups en traître ; Rolo serait prêt à donner sa prothèse de merde rien que pour voir les Galras essayer de la capturer.
Ça pour être de la merde, c'en est, dit la voix. Mais tu dois la garder jusqu'à pouvoir l'arranger. Tu peux apprendre à marcher avec s'il le faut et tu vas en avoir besoin pour te sortir de là.
Rolo sourit, un léger tressaillement de ses lèvres qui fit s'interrompre le druide qui se penchait sur lui, mais seulement un moment, un scanner venant se presser sur le côté de sa tête pour–
Ne pense pas à eux, Rolo, murmura Nyma.
Ah oui. Rolo ferma les yeux et se concentra sur la voix de Nyma. Il n'était pas dans un laboratoire où ils le bourraient de quintessence synthétique et cochaient des cases sur leurs blocs de données tandis que le monde autour de lui frémissait et éclatait en morceaux. Il était avec Sam, qui lui massait la jambe en lui parlant de ses enfants.
Matt. Katie.
Peut-être le Matt que Rolo connaissait. Peut-être pas. Sam n'avait pas mentionné Pidge, mais Rolo se dit qu'iel portait peut-être un nom différent depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Combien de temps s'était écoulé depuis ? Sam avait perdu le fil, mais il pensait que ça devait faire deux ans.
Beaucoup de choses pouvaient changer en deux ans.
Rolo n'avait pas osé demander. Sam jurait qu'il n'y avait ni caméra ni micro dans la cellule et, en effet, Rolo n'avait rien vu d'électronique dans le coin, mais ni l'un ni l'autre ne faisaient confiance aux druides et, si Zarkon ne savait pas déjà que Sam était le père de deux paladins, Rolo n'allait pas lui livrer cette information.
Sam savait que Rolo ne lui disait pas tout ; Rolo le voyait dans le pincement de ses sourcils dès que le sujet revenait sur le tapis, dans ses mains qui se serraient involontairement, comme s'il devait se retenir physiquement de lui demander des détails.
Que pensait-il ? Que Matt s'était échappé et que Rolo l'avait rencontré durant ses voyages ? Que Matt était là le jour où Rolo avait été capturé et qu'il était désormais mort, ou pire ? Pidge ne devait pas apparaître dans ses scénarios imaginaires ; pourquoi le ferait-iel ? Du peu que Rolo savait, Pidge était parti·e à la recherche de sa famille après leur disparition. Sam devait penser qu'iel était toujours en sécurité, bien au chaud à la maison, sur Terre.
En sécurité. Ha.
Quelque chose piqua le bras de Rolo et il siffla, la douleur le ramenant au présent. Il ouvrit les yeux d'un millimètre et vit la lueur dorée de la quintessence synthétique qu'on injectait dans ses veines.
— Début de la phase deux.
Le cœur de Rolo se mit à battre plus vite, son souffle se raccourcissant. Une machine prit vie quelque part en dehors de son champ de vision, son bourdonnement lui vrillant les oreilles. Cela faisait deux jours qu'on parlait de passer à la phase deux, ce qui lui tordait l'estomac. Sam avait déjà passé cette phase et lui avait assuré qu'il y survivrait, qu'il pourrait le supporter, qu'il était plus fort que ce qu'ils lui réservaient.
Ça ne l'avait pas rassuré.
N'y pense pas, dit Nyma. Rolo pouvait presque imaginer que les liens à ses poignets étaient ses mains qui le serraient doucement, sans l'emprisonner. Arrête. Pense à nous. Pense au Fourrier.
Au Fourrier ? songea Rolo, se crispant alors que la table à laquelle il était attaché commençait à s'incliner.
La voix de Nyma s'égaya, se mêlant au bourdonnement de la machine. Ouais. Pense à nos meilleurs moments. Pense à tout sauf à ça.
L'air autour de lui changea et Rolo sentit qu'il était désormais enfermé dans un espace clos, le bourdonnement s'intensifiant tout autour de lui. Des lumières vives transpercèrent ses paupières fermées, teintant sa vision d'une couleur sanguine. Elles clignotaient lentement, l'endormant, le tirant de son corps.
Rolo suivit de son plein gré. La table en dessous de lui s'orienta à la verticale, l'espace clos devint un cockpit, la lumière une étoile filant devant sa vitre.
Nyma poussa un rire radieux. Des filets de voix dansaient au bord de sa conscience. Beezer bourdonna un peu étrangement, mais Rolo ne chercha pas à comprendre cette dissonance. Il était à la maison. Il était là, et tout le reste n'était qu'un mauvais rêve.
— Tu roupilles au volant ? fit Nyma, les pieds sur la console. Et après, on dit que c'est moi qui ai une mauvaise influence.
Le sifflement de Beezer souligna que c'était le résultat de la mauvaise influence de Nyma, parce que Rolo n'avait jamais dormi au volant avant.
Elle poussa un soupir dédaigneux, lui tapotant le haut de son boîtier. Elle pencha la tête en arrière avec un sourire jovial pour Rolo.
— T'as fait une bonne sieste, boule de poils ?
Rolo s'étira la nuque et se frotta une zone endolorie en bas de son crâne.
— Nan. J'ai fait des rêves pourris.
Ses oreilles bourdonnèrent un instant, un gémissement lui parvenant de loin et lui faisant serrer les dents. Mais quand il se retourna, Nyma lui souriait d'un air narquois et il lui plaqua une main sur la bouche avant qu'elle ne puisse lui faire une remarque.
— Commence pas, joli cœur. C'est quoi, l'ordre du jour ?
Nyma repoussa sa main avec un rire.
— Oh, tu sais. Du vol, du sabotage, des supercheries en tout genre. La routine, quoi.
— Ah.
Quelque chose lui titillait l'esprit. Quelque chose qu'il oubliait… Quelque chose qui hurlait au fond de lui comme le vide de l'espace… Il sourit à Nyma tandis qu'une nouvelle étoile passait devant l'écran en brillant.
— Alors allons-y.
Le Culte de Lubos.
Ryner sentit sa peau la picoter alors qu'elle saisissait toutes les ramifications. Lubos était son roi, le chef légal et moral de toute Olkarion, mais ce n'était pas un dieu. Ce n'était pas une figure religieuse quelle qu'elle soit. Il y avait toujours eu une claire séparation entre la loi et la spiritualité et le roi Lubos faisait très attention à ne jamais outrepasser ces limites.
Ain-wa la regardait avec un mélange d'émerveillement et de terreur, les mains serrées sur le col de sa blouse. Ses antennes frémirent et elle jeta un œil à la porte qui menait au couloir.
— Vous… vous n'étiez pas au courant ?
— De l'existence d'un culte ? fit Ryner. Bien sûr que non ! Lubos.
Ain-wa tressaillit et courba les épaules.
— Chut ! Quelqu'un pourrait vous entendre !
Fronçant les sourcils, Pidge se rapprocha de Ryner.
— C'est qui, ce Lubos ?
— Notre roi, dit Ryner, transie.
— Et… il emploie des prophètes ? demanda Shay.
— Non. Non, il…
Ryner vacilla, se tournant vers Ain-wa.
— Expliquez-nous. Qu'est-ce que ce culte ?
Ain-wa leva des mains tremblantes, bredouillant quelques débuts d'explications avant de s'effondrer sur le siège derrière son bureau.
— Oh, Lubos. Oh, miséricorde.
— Ain-wa, je vous en prie.
Ryner leva les mains, s'exhortant au calme alors que l'autre femme continuait de marmonner.
— Nous avons besoin d'informations. Dites-nous ce que nous devons savoir au sujet du Culte de Lubos et nous vous laisserons tranquille.
Ain-wa se tut et regarda Ryner un long moment avant de prendre une grande inspiration pour se maîtriser.
— Le Culte de Lubos dirige la Cité. Quand les Galras ont pris la relève, ils ont permis au roi Lubos de rester notre chef culturel. Certains ont été trop loin et ont commencé à le qualifier de descendant des dieux. Ses prophètes proclament sa volonté aux quatre coins de la Cité et on s'y soumet. Si tu incarnes ses idéaux, notamment en créant quelque chose digne de Lubos en personne, tu es récompensé. Si tu le défies… (Elle déglutit, cachant son visage dans le creux de ses mains.) Si tu le défies, les prophètes se chargeront de ton cas directement, sans passer par des tribunaux galras.
— Et donc ? fit Hunk. Il veut simplement que vous fabriquiez des trucs ? Du genre… des abris à oiseaux ? Des pulls ?
Avec une grimace, Ain-wa regarda ses mains.
— Eh bien…
Ryner attendit qu'elle poursuive, mais comme elle n'en faisait rien, elle s'avança et prit le siège d'Ain-wa par les accoudoirs, se penchant de façon à rencontrer son regard.
— Qu'est-ce que Lubos vous demande de faire ? Il…
Les mots se coincèrent dans sa gorge et elle ferma les yeux. Elle ne voulait pas considérer cette possibilité, mais elle devait savoir.
— Est-ce qu'il travaille avec les Galras ?
— Oui.
Ryner eut l'impression de recevoir un coup de poing dans le ventre. L'air la quitta brusquement et elle baissa la tête, prise de tournis. Le roi Lubos… Non. Lubos ne trahirait jamais son peuple. Il était plus probable qu'il ait été exécuté et que les Galras se servent de son nom pour pousser les Olkaris à coopérer.
— Lubos, siffla Ryner, à la fois nom et juron.
Reprenant le contrôle de son expression, elle dévisagea Ain-wa.
— Qu'est-ce qu'il vous fait faire ? Des armes ? Des vaisseaux ?
Ain-wa hocha frénétiquement la tête.
— Oui. Oui, tout ça et plein d'autres choses. Des barrières, des scanners, des émetteurs. Le Culte vient de lancer une compétition pour trouver de nouvelles alternatives à la quintessence pour les voyages cosmiques.
Elle déglutit, semblant remarquer pour la première fois que ses visiteurs portaient une armure sous leurs déguisements. Sa peau, déjà d'un vert-jaune cireux, pâlit.
— Ils disent tous que les découvertes faites au nom de Lubos sont sacrées, que les Galras ne verront jamais les plans, mais on n'est pas bêtes. Nos recherches aident Zarkon dans sa conquête. Mais qu'est-ce qu'on peut y faire ? Si tu refuses d'innover, tu disparais : c'est déjà arrivé.
Même sans se retourner, Ryner sentit le regard appuyé que Pidge lança à Hunk. L'Empire maintenait son règne en partie grâce à sa technologie avancée. Une technologie qui semblait provenir du peuple de Ryner. Elle se demanda si les autres rejetaient la faute sur les Olkaris. Une partie de Ryner en avait envie, surtout après tout ce qu'elle et ses compagnons rebelles avaient sacrifié au combat contre les Galras. Tous ces morts, toute cette fierté olkari qui avait refusé de s'incliner devant l'Empire pendant dix mille ans, et voilà qu'ils offraient leur technologie à Zarkon, le genou à terre ?
Pourtant, Ryner sentait les courants de peur qui parcouraient sa planète aussi clairement que la quintessence. Le Culte de Lubos tentait peut-être son peuple avec richesse et réputation, mais Olkarion était tout aussi asservie que n'importe quelle colonie de travail sur le territoire de l'Empire.
Ils se battront, se dit Ryner. Si on leur en donne l'occasion, si on leur donne une raison de croire que les Galras peuvent être repoussés, beaucoup de gens se joindront à notre cause.
Bien sûr, le Culte posait toujours problème. Avant que les paladins ne puissent agir, ils allaient devoir en apprendre davantage : combien d'Olkaris suivaient la doctrine du Culte et combien étaient vraiment loyaux ? De quelles armes disposaient-ils et quel était leur degré de surveillance sur les citoyens d'Inanimasi ? Les cultistes se battraient-ils aux côtés des Galras si une bataille éclatait et les Galras apporteraient-ils leur soutien au Culte si le peuple se révoltait ?
Une chose était certaine : Ain-wa n'avait pas les informations dont Ryner avait besoin. Elle allait devoir les tirer droit à la source.
— Où est-ce que les membres du Culte de Lubos se rassemblent ?
— Ce soir ?
Shiro se passa une main sur le visage, regardant Allura pour jauger sa réaction. L'après-midi était bien avancé et les paladins s'étaient réunis dans une petite caverne à l'extérieur de la Cité pour un débriefing avant de rejoindre le groupe de Ryner. La mission au centre de commande galra s'était bien déroulée, mais n'avait pas rapporté beaucoup d'informations, puisque les deux postes de contrôle galras qu'ils avaient pu infiltrer ne contenaient rien de plus intéressant que des rapports de patrouille en ville. Bon à savoir, mais pas particulièrement utile.
L'excursion des Bleus au district commercial s'était aussi déroulée sans incident. Shiro n'avait pas encore entendu les détails, mais en gros, ils avaient pu établir l'état d'esprit de la population : une satisfaction générale entrecoupée de moments de frayeur aux passages de sentinelles galras ou de la police olkari.
Le groupe de Ryner fut le seul à lui rapporter une nouvelle surprenante : celle de la présence d'un culte qui avait fait du roi olkari une marionnette pour l'Empire Galra.
Contrairement aux autres paladins qui s'étaient installés sur les rochers et les souches libres, Ryner était restée debout, les bras relâchés, le menton légèrement relevé. Elle dégageait une autorité naturelle qui s'appuyait sur son aplomb et sa sagesse. Elle ne donnait pas d'ordres, mais elle faisait savoir le fond de sa pensée et même Shiro n'était pas immunisé contre le pouvoir de son raisonnement.
— Je ne sais pas grand-chose de cette rencontre, dit Ryner, le regard calme. Mais je connais le parc où elle a lieu et je sais que tous les rassemblements du Culte sont ouverts au public.
— Et tu souhaites y participer, dit Allura.
Ryner acquiesça.
— Je n'ai pas confiance aux informations qu'on pourrait nous relayer. Ceux qui s'opposent au Culte par principe n'auront pas le genre d'expérience dont on a besoin. Ceux qui connaissent bien son fonctionnement pourraient très bien être nos ennemis.
— Et ceux qui ont rejoint le Culte, mais l'ont quitté dès qu'ils ont compris ce que manigançait réellement Lubos ? s'enquit Shiro.
Ryner ferma brièvement les yeux, la douleur lui plissant les antennes. L'expression disparut aussi vite qu'elle était venue et Ryner secoua la tête.
— Je crains que cela prenne trop de temps de trouver une telle personne. Ain-wa a dit que ceux qui défient les prophètes disparaissent et ceux qui essayent de quitter le Culte doivent entrer dans cette catégorie.
C'était un argument valable pour infiltrer une de ces rencontres, mais Shiro n'aimait toujours pas l'idée. Ceux qui iraient se mettraient en danger certain et ils avaient très peu d'informations sur ce qui les y attendait.
Allura porta une main à sa bouche et se mordilla un ongle, mais elle se reprit aussitôt et joignit les mains devant elle.
— Il va falloir rester discrets. Ce serait une mauvaise idée d'envoyer un étranger. Meri et moi pouvons nous déguiser à nouveau, mais les autres…
— J'ai bien peur que même cela soit trop risqué, dit Ryner. Il semblerait que le Culte soit une vaste mascarade destinée à pousser mon peuple à produire de nouvelles technologies pour l'Empire. Je ne sais pas ce qui se passe lors de ces rencontres, mais il y a de grandes chances qu'on nous demande de nous servir des arts olkaris. N'hésitez pas à me corriger, mais je ne crois pas que vos compétences de métamorphes vous permettent de répliquer nos talents.
Allura plissa les lèvres.
— Non, en effet.
— Et donc ? fit Shiro. Tu comptes y aller seule ? Ryner–
Elle leva la main avec un faible sourire.
— Je ne leur fais pas confiance non plus, Shiro. Si j'y vais, je vais demander à des volontaires de mon groupe de m'accompagner. On doit avoir juste le temps d'y retourner, d'expliquer la situation et de revenir en ville.
Shiro jeta un œil à Allura, qui semblait sur le point de céder. Mais son inquiétude se reflétait dans son regard. Il y avait beaucoup de choses à apprendre en observant un rassemblement du Culte… et Voltron avait grandement besoin d'informations.
Ça ne voulait pas dire que l'idée lui plaisait.
Se frottant la mâchoire, Shiro regarda les autres paladins. La plupart avait arrêté de s'intéresser à leur discussion à demi-voix pour se plonger dans leurs propres conversations. Val et Meri se rejouaient une scène du marché tandis que Hunk, Pidge et Matt analysaient les données trouvées aux postes de sécurité en les regroupant avec les scans passés par Pidge et Ryner la veille.
Lance se tenait un peu à l'écart, commentant de temps en temps la reconstitution de Val et de Meri. À intervalles réguliers, il jetait des regards à Shiro, la curiosité et l'inquiétude en évidence sur son visage.
— Très bien, finit par dire Shiro, se tournant à nouveau vers Ryner. Tu connais Olkarion mieux que nous. Il vaut mieux écouter ton instinct. Prépare ton équipe et préviens-nous quand tu t'en vas. Pendant ce temps, on va réfléchir aux prochaines étapes.
Ryner eut un petit sourire satisfait en réponse. C'était chez elle, après tout. Ça ne faisait pas très longtemps que Shiro avait remis les pieds sur Terre et il y avait comme un feu qui lui brûlait la peau et lui criait d'empêcher les Galras de mettre la main sur son foyer. Comment aurait-il réagi s'il avait découvert que l'humanité s'était déjà soumise au règne de Zarkon ?
Il espérait simplement que ce qu'elle apprendrait ce soir leur donnerait l'avantage dans la bataille à venir.
Rolo, Nyma et Beezer volèrent pendant des heures dans un silence confortable. Rolo s'endormit plusieurs fois, mais de mauvais rêves le réveillaient sans cesse. Nyma ne semblait pas s'en apercevoir et Beezer ne faisait que babiller des coordonnées et des rapports de vol qui lui servaient de bruit de fond.
Ils n'avaient pas de destination précise en tête et ce simple fait formait comme une boule dans la poitrine de Rolo, l'ombre de la panique qui cherchait à s'emparer de lui. Quand il en parla à Nyma, elle lui dit simplement de se détendre et d'essayer de dormir un peu plus. Ils passèrent devant des étoiles et des planètes que Rolo avait déjà vues auparavant et qui auraient dû être bien plus éloignées les unes des autres, mais c'était peut-être son esprit embrouillé qui lui donnait cette impression.
Quand ils finirent par s'arrêter, c'était au dernier endroit de l'univers où Rolo s'attendait à se trouver. Il vérifia à deux fois les coordonnées, puis fixa l'étendue sombre devant eux, s'attendant à voir une patrouille impériale surgir d'un trou de ver pour les abattre.
Le ciel resta vide. Aucune étoile, aucun vaisseau, aucune planète à des années-lumière ; il n'y avait que le Fourrier, son équipage et les rêves confus qui hantaient le sommeil de Rolo.
— C'est… ?
Nyma prit une inspiration, un sourire venant adoucir ses traits.
— La frontière du territoire impérial, dit-elle. Si on continue, on sera officiellement sortis des griffes de Zarkon.
La liberté. Jamais il ne s'était trouvé aussi proche de l'obtenir. Certes, il avait déjà eu plusieurs occasions de s'en aller. De laisser la guerre derrière lui, de trouver un système paisible bien loin du réseau de communication de l'empire de Zarkon où les atrocités commises par les Galras ne seraient rien de plus qu'un écho dans le vent. C'était techniquement illégal de quitter l'Empire, mais Zarkon n'avait pas assez de main-d'œuvre pour surveiller les frontières. Si Rolo et Nyma voulaient vraiment partir, ils auraient pu le faire à n'importe quel moment.
Rolo n'avait jamais voulu partir avant. Jusqu'à aujourd'hui.
Beezer demanda pourquoi ils n'avançaient pas. Il n'y avait rien qui les retenait ici, après tout, pas vrai ?
Mais Rolo hésitait.
— Il n'y a rien, là-bas, murmura-t-il.
Nyma ricana.
— Bien sûr que si. Sois pas bête, Rolo. Zarkon est un dictateur impérialiste, mais il ne possède pas tout l'univers.
— Non.
Les mains de Rolo quittèrent les contrôles et sa jambe se mit soudainement à lui faire mal.
— Si on s'en va, je ne pourrai plus revenir en arrière.
Beezer émit un son réprobateur. N'était-ce pas là le but ?
Était-ce le but ? Rolo ne s'en souvenait pas. Il ne se souvenait pas de ce qui l'avait amené ici ni de la raison pour laquelle il n'était jamais parti. Il prit à nouveau la manette, ses mains moites glissant dessus alors qu'il les faisait avancer. Il avait l'impression qu'un hameçon était enfoncé dans sa chair et le tirait vers tout ce dont il n'avait pas envie de penser.
Pourquoi ça faisait si mal ? Qu'est-ce qui le retenait ?
D'un seul coup, Rolo revint à lui. Il revint au laboratoire sur ce tas de cailloux froid et inerte au milieu de nulle part où les druides le mettaient en morceaux méthodiquement. Chaque parcelle de son corps se réveilla d'une douleur renouvelée et il se plia en deux, haletant alors que l'agonie menaçait de l'emporter. Ce ne fut qu'au moment où une main chaleureuse se posa sur sa nuque et une autre sur son bras, le frottant doucement, que Rolo se rendit compte qu'il n'était plus attaché à la table.
— Du calme, murmura Sam. Ça va passer, fiston. Respire.
— Où– ?
Rolo se coupa alors que la douleur atteignait un pic et Sam s'accroupit, le serrant contre lui.
— Je suis où ?
— De retour. En partie.
Rolo se glaça.
— En partie ?
— La deuxième étape est un succès, expliqua Sam. Ils ont séparé ta conscience de ton corps. (Il marqua une pause.) Ça devient plus facile avec le temps.
Rolo prit un peu de recul, plissant les yeux pour supporter la luminosité. Il était en effet toujours au laboratoire, des druides s'affairant tout autour. Aucun ne semblait remarquer Rolo et Sam blottis par terre au beau milieu de la pièce.
Il ne lui fallut qu'un instant pour apercevoir son corps allongé dans une machine qui ressemblait à une capsule cryogénique avec de drôles d'excroissance au niveau de sa tête.
— Tu retrouveras ton chemin très vite, expliqua Sam. Ils vont prendre quelques mesures avant de te ramener à la cellule pour continuer dans quelques jours. Après plusieurs répétitions, tu vas pouvoir sortir de ton corps sans l'aide des machines.
Il plongea dans un bref silence, interrompant le mouvement de sa main en observant le corps de Rolo. Après un moment, il pivota pour rencontrer son regard.
— Bien sûr, c'est si tu décides de rester.
— J'ai le choix ?
— Bien sûr.
Sam s'assombrit tandis que les druides connectaient un réservoir de quintessence liquide à la capsule.
— Tu pourrais partir. Laisser ton esprit dériver. Ils ne savent pas où il se trouve et ne peuvent pas le forcer à réintégrer ton corps. Si tu t'en vas, ton corps va s'étioler et tu finiras par mourir. C'est déjà arrivé aux prisonniers qu'ils ont amené ici. Cela vaut peut-être mieux que d'endurer la suite de leurs expériences.
Rolo sentit un frisson en observant la quintessence se déverser dans son corps. C'était peut-être son imagination, mais il pouvait presque sentir la seringue plantée dans son bras et l'étrange chaleur qui remontait dans ses veines. Il ferma les yeux et rien qu'un instant, il fut de retour dans le Fourrier, Nyma et Beezer se disputant le contrôle de la musique tandis que le vaisseau se rapprochait de l'étendue sombre droit devant.
Il pourrait s'en aller. Fermer les yeux et s'effacer sans que Zarkon ne puisse plus jamais le toucher. Ce serait si facile…
Mais la main de Sam lui réchauffait la nuque et sa voix le réconfortait, malgré le deuil qui y perçait. La présence de Sam s'effaçait et le feu dans les veines de Rolo essayait de le ramener à son corps. Le moment de vérité approchait à grands pas, mais Rolo garda les yeux fermés, se raccrochant à ce dernier aperçu de liberté. Il traversa le cockpit du Fourrier et posa la main sur la tête de Beezer.
Nyma se tut à son approche, son sourire se faisant interrogatif.
— Ça va, tête de nœud ?
— Oui, dit Rolo.
Il lui serra l'épaule, se pencha et déposa un baiser sur le haut de son crâne.
— Va trouver ta liberté, Nyma. Rate pas ta chance à cause de moi.
Il pivota alors qu'elle commençait à protester, le cockpit se dissolvant autour de lui, et retourna en enfer.
La session de brainstorming de Voltron ne fut pas aussi fructueuse que Lance ne l'avait escompté. Après le départ de Ryner, accompagnée de Zori et Joska, deux gardes de la cellule de résistance, les choses s'étaient mises à stagner. Leur plan, en l'état, était en gros de « rallier les rebelles de la forêt, voir s'il y avait une résistance en ville, unir tout ce beau monde pour mettre les Galras à la porte et au passage faire quelque chose à propos du Culte de Lubos tant qu'on y était ».
Ils avaient besoin de plus d'informations sur la Cité avant de pouvoir préciser leur plan, si bien que leur plus gros projet de la soirée était de jeter les bases. Aransha, la doyenne du groupe, était apparemment en contact avec les Olkaris de la forêt, les Vivaskaris, depuis des années ; elle et Shiro allaient chercher à les rencontrer. Les autres allaient pour la plupart aider les rebelles à se préparer, que ce soit en fabriquant des armes, en dirigeant des exercices d'entraînement ou simplement en discutant avec les Olkaris de l'état de la Cité.
Lance, profondément ennuyé par ces préparations sans intérêt après dix minutes, s'était porté volontaire pour ramener Pidge et Allura au château-vaisseau. Allura trouvait qu'il valait mieux avoir le château à proximité quand ils lanceraient l'assaut et Pidge était assez sûr·e de pouvoir trouver un endroit dans les environs qui était invisible sur les scanners de l'Empire.
— Tu t'ennuies, toi aussi ? demanda Lance à Allura.
Ils s'étaient repliés dans un coin de la passerelle, se fondant dans le décor tandis que Pidge, Coran et Zelka discutaient des meilleures façons de faire profil bas.
Allura ouvrit la bouche pour protester, mais elle se coupa. Elle jeta un œil à Coran alors qu'il approchait de la carte stellaire pour y afficher des coordonnées, divaguant sur le sujet des nuages sklekorgiens et des limites des capteurs ivovatroniques.
— Je crois que je suis de trop pour cette conversation particulière, dit Allura de mauvaise grâce.
Lance sourit.
— Je préfère quand même être là plutôt que de rester à Olkarion à essayer d'inventer le feu alors que les Olkaris en sont déjà au nucléaire.
Les sourcils froncés, Allura le regarda un moment, se demandant peut-être si ça en valait la peine de lui demander de quoi il parlait. Elle finit par secouer la tête.
— En fait, il y a quelque chose que je voulais vérifier dans les archives du château.
— Ah ?
Allura détourna les yeux.
— C'est juste… quelque chose dont parlaient les anciens paladins.
— Au sujet d'Olkarion ?
— Pas particulièrement, avoua Allura. C'est sûrement rien. Je voulais juste y jeter un œil.
Lance acquiesça.
— Je comprends.
Il marqua une pause, puis s'étira.
— Bref, je suis sûr que ces geeks vont passer la nuit sur leur petit projet, alors si ça te dérange pas, je vais enfiler des habits plus confortables. On se voit plus tard ?
— D'accord, répondit distraitement Allura.
Puis elle sembla se réveiller et capter le sens des paroles de Lance. Elle se tourna vers lui avec un sourire.
— Bien sûr. On se voit au dîner… même si j'ai bien l'impression qu'on ne sera pas tous là.
Lance rit et, effectivement, quand il dit au revoir à Pidge et Coran, ni l'un ni l'autre ne semblèrent le remarquer.
Le Culte de Lubos avait investi le parc de la circonscription du Capitole, des silhouettes indistinctes se déversant dans les rues, certaines dissimulées sous de lourdes capes, d'autres visiblement ivres. Ryner réprima son dégoût et se dirigea vers le lieu du rassemblement, Zori et Joska la suivant de près.
Elle était passée devant ce parc plusieurs fois quand elle vivait dans la Cité, mais elle ne s'était jamais aventurée à l'intérieur. Un dogme des Olkaris déclarait que personne ne pouvait vivre sans nature dans sa vie. Les Olkaris devaient la vie à Sia, la Forêt Mère ; tout ce qu'ils avaient appris venait de Vivasi et qu'ils soient passés depuis au métal et aux ordinateurs n'était pas une raison pour tourner le dos au monde qui leur avait tout donné. Chaque circonscription comportait donc un parc ou un jardin central, parfois même plus. Beaucoup de gens avaient un jardin dans leur cour ou s'occupaient de plantes chez eux, sur les toits ou encore sur leurs balcons.
Ryner avait rejeté le concept avec véhémence. Elle détestait la verdure avec passion et faisait tout pour l'éviter.
Du moins, jusqu'à ce qu'elle soit forcée à fuir de l'autre côté de la Grande vertèbre.
En tout cas, le cœur de Ryner se serra en découvrant ce que le Culte avait fait au parc. Les tapis de fleurs avaient été écrasés par le passage de la foule, des arbres avaient été coupés, des buissons arrachés et laissés en miette sur le sol. La fontaine qui coulait autrefois au cœur du parc était asséchée, une couche de mousse recouvrant le bassin. Plusieurs Olkaris en robes argentées étaient montés sur le rebord, des parures sophistiquées perchées en équilibre précaire sur leur tête.
— Ça doit être les prophètes, murmura Joska.
Elle avait resserré sa cape sur ses épaules et jetait des coups d'œil derrière elle, se méfiant des autres invités. Ils portaient tous les trois des amplificateurs au poignet, d'un design plus compact que les gantelets habituels. Au premier regard, on pouvait les confondre avec de simples ornements, mais pas quand ils laissaient échapper une puissante lumière verte, comme celui de Joska au cas présent.
Ryner lui serra le poignet pour atténuer la lueur.
— Souvenez-vous de la raison de notre venue.
Joska ferma les yeux, inspirant profondément. Ses antennes frissonnèrent d'une émotion retenue, mais elle parvint à retrouver son sang-froid et l'éclat de son amplificateur s'éteignit doucement. Ryner hocha la tête.
Zori observa l'échange en silence, se tapotant la cuisse avec impatience.
— Alors… on fait quoi, maintenant ? On se mêle à la foule ? On va parler aux prophètes ?
Ryner embrassa le rassemblement du regard. Elle ne savait pas trop ce à quoi elle s'était attendue : une cérémonie religieuse, peut-être ? Ou peut-être un cours magistral ?
Quoi qu'il en soit, ce n'était rien de tout ça. Certes, il y avait des prophètes aux quatre coins du parc qui donnaient des discours à de petits cercles de cultistes. Mais ailleurs, des gens fabriquaient ce qu'ils voulaient à partir de bouts de ferraille. Des prophètes passaient d'un groupe à l'autre, observant leurs présentations. La plupart des créateurs ne semblaient pas les remarquer, mais d'autres leur jetaient des coups d'œil en biais dès que leur attention se portait ailleurs.
Ils voulaient impressionner les chefs, peut-être ?
Le public et les artisans ne constituaient que la moitié du groupe présent ce soir-là. Le groupe le plus large était de loin celui rassemblé autour des rangées de tables flottantes garnies de victuailles. D'après les voix sonores, les rires tonitruants et les gestes exagérés provenant de la zone, l'ambiance était à la fête.
— Dispersez-vous, dit Ryner, mais restez à portée de vue. Apprenez tout ce que vous pouvez sans attirer l'attention.
Zori et Joska acquiescèrent, s'éloignant de Ryner pour errer dans la foule. Zori se dirigea tout droit vers le stand de liqueur, tandis que Joska se rapprochait des curiosités construites par les artisans. Ryner œilla les deux groupes, puis rejoignit la fontaine, quelques bribes de conversation commençant à lui parvenir sur son chemin.
Le prophète à gauche rappelait les bases de l'art olkari. Mais ce n'était pas celles que Ryner avait apprises durant ses études. Ça n'avait rien à voir avec les instructions claires et précises qui expliquaient comment le flux de quintessence à un niveau subatomique pouvait refaçonner le monde physique. Ça n'avait rien à voir non plus avec les rares enseignements des Vivaskaris que Ryner avait eu le privilège d'entendre. L'art vivaskari reposait sur l'intuition, sur la compréhension de la nature et sur le travail en harmonie avec l'arbre pour créer quelque chose de nouveau, à la manière d'un sculpteur apprenant à sentir le grain du bois ou le point de brisure d'un morceau de roche.
Les deux arts étaient fermement ancrés dans la réalité ; dans la science, d'ailleurs, en réfléchissant en termes de données quantifiables pour chaque substance à transformer. Ce prophète avait rejeté ces fondements pour s'enfoncer dans le mysticisme.
— Ressentez l'esprit du métal. Écoutez ce qu'il a à vous dire. Dans chaque arbre, chaque pierre, chaque lingot se trouve l'âme d'une chose magnifique ! Un outil, un ordinateur, une merveilleuse œuvre d'art. Mais vous devez trouver les âmes qui vous correspondent. Vous n'allez pas demander à un officier de recoudre une veste déchirée, pas vrai ? Vous n'allez pas donner à une boulangère un sac de morceaux de fer et lui demander d'en faire un gâteau. Bien sûr que non ! Similairement, vous ne devriez pas vous éloigner du poste que Lubos vous a attribué, ni gâcher votre quintessence sur le premier morceau de métal venu. La patience et le retour sur soi sont les clés du bonheur.
Le discours du prophète ne s'interrompit pas un seul instant, mais à la mention de Lubos, il fit un geste étrange, portant ses doigts à son menton tandis que ses antennes retombaient. L'auditoire l'imita, inclinant la tête dans un mouvement qui dépassait le simple respect.
L'estomac serré, Ryner se détourna de ce prophète alors qu'il commençait à décrire comment distinguer l'ordinaire du remarquable et comment faire ses preuves pour monter les échelons en se connectant avec une âme splendide pour produire quelque chose qui impressionnerait Lubos. (Ou qui intéresserait plutôt les Galras.)
Les autres prophètes avaient des points de vue différents, mais leur message était le même : la vie était une compétition. Ceux qui jouaient le jeu, et le jouait bien, seraient récompensés. Les prophètes restaient particulièrement vagues sur ce qu'était cette récompense, exactement, que ce soit un gain financier, un statut politique, une bénédiction spirituelle ou quelque chose de complètement différent.
Les Olkaris dans l'assistance ne s'en souciaient pas, buvant leurs paroles avec un regard avide et vorace.
L'utilisation du Culte de Lubos était un brillant stratagème de la part des envahisseurs. Ça lui faisait mal de l'admettre, mais Ryner voyait la logique de leur décision. Son peuple avait toujours été ambitieux. Quand ils vivaient dans la forêt, cultivant des pousses sauvages et dormant à la belle étoile, ils n'avaient pas voulu s'en contenter. Ils avaient altéré le paysage, modifié les plantes à leur niveau le plus fondamental. Puis ils s'étaient intéressés aux Terres mortes et avaient bâti la Cité, une merveille d'ingénierie civile.
Mais ils ne s'étaient pas arrêtés là, jamais satisfaits de ce qu'ils avaient, toujours en quête de la prochaine grande découverte. Chaque Olkari voulait se faire un nom, laisser sa marque quand leur temps sur cette planète toucherait à sa fin.
Le Culte répondait à cette avidité, la dirigeait. Et il se servait du nom de Lubos pour apaiser les doutes que le peuple aurait pu avoir si les Galras en personne avaient lancé cet appel à la gloire.
Une main se posa sur l'épaule de Ryner et elle se retourna, le cœur battant à tout rompre. Une prophète se tenait derrière elle, les fils métalliques de sa robe reflétant la lumière du feu de joie que quelqu'un avait allumé au milieu de la verdure.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, ses yeux dorés se plissant alors qu'elle lui adressait un sourire prédateur. Vous n'appréciez pas les festivités ?
— Je–
La prophète la fit taire d'un doigt sur les lèvres.
— Non, pas besoin de me répondre.
Elle pivota, glissant sa main dans le creux des épaules de Ryner.
— Venez. Marchons un peu.
— Vous pensez agir quand ? demanda distraitement Lana.
Elle avait un robot de nettoyage démantelé sur le comptoir de la cuisine devant elle et faisait pivoter sa source d'alimentation, les sourcils froncés par la concentration.
Lance se pencha en arrière sur son tabouret, les coudes appuyés sur la table derrière lui tandis qu'il l'observait travailler.
— Pas avant un jour ou deux, je pense, dit-il. Et encore, je crois qu'on va encore faire de la reconnaissance. On ne sait vraiment pas grand-chose de ce qui se passe en là-bas et on veut être bien préparés avant de bouger.
La mère de Lance acquiesça. Elle et Akani avaient investi la cuisine peu après le départ des paladins et Lance commençait à se dire qu'elles ne l'avaient pas quitté depuis.
L'habitude de Hunk de cuisiner dès qu'il était stressé venait clairement d'Akani : elle avait dévalisé le garde-manger pour faire des desserts. Lance comptait deux gâteaux, plusieurs douzaines de pâtisseries, une tarte fluo qui avait filé tout de suite à la poubelle et pas moins de quatre différentes sortes de cookies. La mère de Lance s'occupait de la montagne de vaisselle, ignorant le lave-vaisselle automatique du château pour la faire à la main, certainement pour passer le temps sans avoir à se tracasser pour Lance et les autres.
— Vous en faites pas, dit Lance, allégeant la tension de la pièce avec un sourire. Le temps qu'on s'y mette, on aura la moitié de la planète avec nous et le reste va faire de son mieux pour ne pas être mêlé à tout ça. Ça va être du gâteau de reprendre Olkarion.
— Mmm.
Lance haussa un sourcil en direction de Zuza, dont la canine se reflétait sur le dos de sa fourchette. Avec un grand sourire, elle sortit la fourchette de sa bouche et la replanta dans la part de gâteau devant elle.
— Tu as parlé de gâteau, expliqua-t-elle. Et je n'en avais jamais mangé.
Lance rit, jetant un œil à Akani, qui se réjouissait en sortant une nouvelle fournée de cookies du four. Il devait bien admettre que ça l'avait surpris de trouver Zuza dans la cuisine avec les mamans du château, d'autant plus que ces trois-là étaient visiblement en train de la chouchouter. Elle tenait le rôle de la goûteuse d'Akani et de l'assistante en vaisselle de la mère de Lance, et entre temps, elle faisait de son mieux pour expliquer le fonctionnement de la technologie altéenne à Lana.
Ce n'était peut-être pas la meilleure source d'informations, mais Lana ne s'en plaignait certainement pas.
Zuza finit sa part de gâteau avec un grognement appréciateur et la mère de Lance lui prit son assiette avant que Zuza ne puisse la laver elle-même. Zuza fronça les sourcils, mais ça ne dura pas, Akani s'étant tournée vers elle.
— C'était délicieux, Mme Kahale, dit-elle. C'est mon nouveau plat favori, et de loin.
Akani eut un rire ravi, les joues roses, et fila vers la plaque de cuisson où elle avait laissé une casserole sur le feu. Hunk ne jurait que par le chocolat chaud de sa mère, et ni l'un ni l'autre ne semblait disposé à en révéler la recette. Akani avait fait barrière de son corps en rajoutant des ingrédients et le seul que Lance avait réussi à apercevoir tandis qu'elle le rangeait, c'était le lait.
Zuza fit de l'œil aux plateaux de pâtisserie alignés sur le comptoir à l'opposé de celui de Lana, gigotant sur son siège comme si elle s'apprêtait à bondir dessus. Ça faisait plaisir de la revoir s'animer autant. Elle s'était étrangement renfermée depuis le départ de New Altéa, peut-être parce que Azra, sa sœur adoptive, était restée là-bas avec une bonne partie des réfugiés les plus jeunes. Lance la comprenait : il avait passé beaucoup de temps durant le voyage à Olkarion à appeler sa famille juste pour entendre le son de leur voix. Maintenant que les choses commençaient à nouveau à bouger et qu'il ne pouvait plus passer toute la journée sur le Skype de l'espace, il ressentait leur absence plus vivement que jamais.
— Au fait, je t'ai jamais demandé, dit Lance en captant le regard de Zuza. Tu fais quoi quand t'es pas occupée à lire des histoires interdites et à nous dire comment exploiter des faiblesses que Zarkon a voulu enterrer à jamais ?
Zuza parut surprise, puis elle pencha la tête de côté.
— Moi ? Je sais pas. Je lis d'autres trucs, on va dire.
— « On va dire » ? (Lance souffla.) Mais non, je suis sérieux ! Je veux savoir !
Les oreilles sans fourrure de Zuza étaient beaucoup plus petites que celles de Keith, si bien que leur inclinaison était plus subtile, mais on ne pouvait pas manquer la couleur violacée que prirent ses joues.
— Je sais pas, fit-elle. J'ai jamais vraiment eu le temps pour les loisirs. J'ai passé quasiment tout mon temps sur Revinor à surveiller les enfants et à faire de mon mieux pour ne pas énerver les gardes. Et quand on est arrivés ici, je devais encore m'occuper d'Azra, alors vraiment, le seul truc que j'ai fait pour m'amuser, c'est fouiller dans les archives.
Lance se pencha en avant, les coudes sur ses genoux.
— Et avant ça ? Quand tu étais petite ?
Elle écarta les bras.
— J'ai grandi dans l'armée, Lance, comme Keith. Il… il n'y a pas grand-chose à faire à bord d'un vaisseau militaire. Tu as des cours, tu apprends à te battre… Je ne sais pas pour Keith, mais pour moi, il n'y avait pas beaucoup d'enfants de mon âge. Il n'y avait que les officiers qui pouvaient emmener leur famille et leurs enfants ne voulaient rien faire d'autre que se défier en duel.
— Oh non.
La mère de Lance porta une main savonneuse à sa poitrine, oubliant momentanément sa vaisselle. Elle regardait Zuza avec de grands yeux. Un coup d'œil à Lana et Akani dévoila leurs expressions tout aussi horrifiées, ce qui poussa Zuza à se replier sur elle-même. Remarquant le point humide sur son t-shirt, la mère de Lance s'essuya rapidement et contourna le comptoir pour prendre le visage de Zuza entre ses mains.
— Ma pauvre. Et tes parents étaient d'accord avec ça ?
— Mes parents sont morts durant la guerre, dit Zuza. J'ai été élevée par mon oncle et si ça n'avait tenu qu'à lui, il m'aurait inscrite dans l'armée dès mes trois ans.
Lance vit la colère s'emparer des traits de sa mère, lui plissant les lèvres et faisant trembler ses mains. Elle rencontra le regard de Lance et si le combat des paladins ne l'avait pas convaincue jusqu'à présent, c'était définitivement le cas maintenant. Elle n'hésita qu'un instant avant d'attirer Zuza dans une étreinte.
— Eh bien, dit-elle. Ton oncle m'a tout l'air d'un sacré connard.
Lance s'étrangla, se pliant en deux tandis que Lana lui tapotait le dos.
— Mamá ! Tu viens de– ?
Elle eut un sourire sauvage, enveloppant son bras autour des épaules de Zuza.
— Eh oui. Cet homme le mérite, à pousser un enfant à se battre.
— Je vais pas te contredire, mais… (Lance leva les mains.) Tu sais quoi ? Non. J'avais même pas encore appris à faire mes lacets que tu t'étais déjà liée d'amitié avec une alien. À côté de ça, quelques jurons, c'est rien du tout.
Lana eut un petit rire, rejetant une bobine en métal dans le tas devant elle.
— Fais gaffe, Rosa. Ils commencent à comprendre. Bientôt, nos garçons vont s'apercevoir qu'on est comme tout le monde et qu'on n'a pas encore tout compris à la vie.
Lance lui tira la langue, puis se tourna à nouveau vers Zuza.
— Bref, tu devrais réfléchir à ce que tu as envie d'apprendre à faire et on pourra essayer ensemble dès que cette mission sera finie.
Zuza s'égaya.
— Tu veux qu'on passe du temps ensemble ?
— Bien sûr. Tu fais partie de l'équipe, pas vrai ?
Zuza sourit.
— Je suppose, oui.
Elle lui donna un coup de poing dans le bras avec assez de force pour laisser un bleu et rit en le voyant grimacer.
— Faudra qu'on se cale un rendez-vous, alors. En parlant de ça, tu devrais inviter Mister K. Je parie qu'il a encore moins de loisirs que moi.
Lance se sentit rougir et il résista obstinément à l'envie de regarder sa mère pour voir si elle avait compris ce que Zuza insinuait. Avant qu'il ne trouve une réponse, Akani éteignit le feu de la gazinière et s'empara de la casserole de chocolat chaud.
— Le chocolat est prêt ! dit-elle. Laissez-le refroidir une minute.
— Cool ! fit Lance d'une voix un petit peu trop aiguë. Je vais en prendre deux à emporter.
Sa mère haussa un sourcil.
— À emporter ?
Lance acquiesça et se leva tandis qu'Akani versait le chocolat dans plusieurs tasses.
— J'ai un truc important à faire ce soir.
Allura passa vingt minutes à débattre des avantages relatifs de se trouver une pièce abandonnée dans un coin sombre du château avant de décider que, avec le nombre de nouveaux résidents qu'ils avaient accueillis récemment, elle aurait au final moins de chance de se faire interrompre en restant dans ses appartements.
Elle portait toujours son armure et avait laissé son bâton contre le mur près de son lit. Ni l'un ni l'autre ne lui serait d'aucune utilité, bien sûr, mais ça la rassurait.
Elle prit une inspiration, retint son souffle un moment, puis expira, les mains sur la taille. Elle leva le menton à la manière de son père face à un problème diplomatique particulièrement difficile. Elle tenta de se souvenir des blagues que sa mère lui chuchotait pour la faire rire quand elle était trop stressée.
Rien ne réussit à la calmer, mais ce n'était plus le moment de reculer.
— Ok, fit-elle, carrant les épaules et faisant face à la porte.
Elle jeta un œil à la télécommande dans sa main, reliée à l'ordinateur central du château, et appuya sur le bouton qui activait le générateur d'hologramme de sa chambre, qu'elle avait éteint dès son réveil de stase.
Presque aussitôt, une silhouette se matérialisa devant elle, vêtue d'une armure de paladin en tout point identique à la sienne. L'éclat doré de son regard perdurait malgré les tons bleus de l'hologramme et elle pencha la tête dans un geste confus en découvrant sa chambre.
Allura ravala la bile qui lui montait dans la gorge.
— Bonjour, Zarkon.
— Princesse Allura.
Zarkon lui fit une petite courbette d'un geste saccadé, comme s'il se rebellait contre lui-même. C'était impossible, bien sûr. Zarkon, comme tous les paladins, avait créé son profil mémoriel le jour où le lion noir l'avait officiellement accepté et l'avait mis à jour une fois par an depuis, la dernière fois remontant à sept mois avant son voyage pour Daibazaal qui s'était soldé par sa trahison. Cette version de Zarkon était l'homme de ses souvenirs, loyal et doux, qui s'entraînait avec elle, se plaignait quand Coran le battait à l'eshet et inspirait les autres paladins à la grandeur.
Cet homme avait-il vraiment existé ? Zarkon avait toujours été ambitieux et emplit d'une rage qui gagnait en force à chaque fois que sa fierté prenait un coup, mais il avait dû être quelqu'un de sincère à une époque, puisque le lion noir l'avait choisi.
Zarkon ouvrit la bouche, puis hésita.
— Je vous demande pardon, Princesse Allura. Les données du château m'indiquent que plus de dix mille ans se sont écoulés depuis la dernière mise à jour de mon profil. Est-ce correct ?
— Oui.
Allura se redressa, quelque part un peu rassurée par ce rappel qu'elle ne faisait pas face à Zarkon en personne, mais à un programme informatique qui accédait à ses souvenirs. Du moins, ceux qu'il avait bien voulu transférer.
— Je te laisse fouiller dans les archives pour rattraper ce que tu as manqué ; je suis certaine que toutes les réponses à tes questions s'y trouvent et je n'ai pas envie de t'expliquer moi-même.
Zarkon cligna des yeux. L'hologramme frémit un instant, suivant certainement le conseil d'Allura en examinant toutes les données pertinentes de l'ordinateur central. Une fois sa curiosité assouvie, il prit le rôle qu'il était censé jouer.
— Je vous ai trahis.
Pendant un instant, elle faillit croire au chagrin qui perça dans sa voix et elle ne flancha pas quand il tendit la main dans sa direction. Cette main n'avait aucune substance, mais elle se crispa quand même quand l'image se posa sur son épaule. Zarkon fronçait les sourcils et, même sans pupilles, ses yeux semblaient parcourir son visage en quête de réponses.
Elle-même aimerait en avoir.
— Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi nous as-tu trahis ? Depuis combien de temps le planifiais-tu ? Pourquoi as-tu tué ma mère ?
Le souffle de Zarkon se coupa et il eut un mouvement de recul.
— Je– Je ne sais pas, dit-il. J'ai tué Lealle ?
Le sincère effroi dans sa voix prit Allura de court et elle ne sut pas quoi dire. Était-il possible qu'il ne sache vraiment rien ? Qu'il n'ait pas la moindre idée de ce que son vrai lui avait en tête ? Qu'est-ce que cela voulait dire ? Zarkon avait peut-être gardé pour lui les souvenirs qui pourraient le trahir ou peut-être qu'il n'avait jamais rien prévu. Peut-être que ce qui s'était passé sur Daibazaal, la dispute qui couvait depuis un moment entre Zarkon et le père d'Allura sans que les autres paladins n'en sachent rien, avait rompu tous les liens en un instant.
— Que s'est-il passé ?
Elle scruta le visage de Zarkon, mettant de côté les années écoulées, ne serait-ce qu'un instant. Autrefois, elle considérait Zarkon comme un membre de sa famille. Elle était allée lui demander conseil tant de fois, lui avait confié ses angoisses les plus profondes. Quand elle s'était sentie indigne d'être l'héritière de son père, quand elle avait douté de son rôle et de son futur… Coran avait généralement été la première personne vers qui elle se tournait, mais elle s'était fiée à Zarkon presque autant.
— Ne peux-tu rien me dire ? J'essaie de donner un sens à tout ceci depuis si longtemps et je… je veux juste des réponses.
Zarkon ouvrit la bouche et l'hologramme se figea brusquement, l'image se brouillant. L'espace d'un instant, il eut l'air beaucoup plus jeune, bien plus proche du garçon aux grands yeux qu'Allura s'amusait à pourchasser dans les couloirs du château. Sans ses cicatrices, sans les lignes qui vieillissaient son visage, sans le chagrin et la culpabilité, il avait l'air d'une personne complètement différente.
Ils étaient peut-être tous différents à l'époque. Allura se sentait certainement bien loin de la petite fille qui adulait tous les gestes de son père.
— Allura…
L'hologramme frémit à nouveau et un Zarkon plus familier se tint une nouvelle fois devant elle, visiblement à court de mots.
— Je suis désolé.
Avec un rire amer, elle s'éloigna de lui.
— Non. C'était idiot de ma part de penser que tu avais peut-être les réponses que je cherchais.
Elle sentit son souffle s'accélérer, un étau se resserrant sur sa poitrine, et elle fit glisser son doigt sur la télécommande pour faire disparaître l'image de Zarkon avant qu'elle ne tente de lui servir d'autres banalités. Des larmes brouillèrent sa vision et son armure lui comprimait le torse, comme une prison taillée dans son corps, indéfectible.
Elle avait besoin de sortir. Elle avait besoin de courir, de frapper quelque chose, de– de–
Allura ouvrit la porte et s'arrêta net.
Lance la regarda avec surprise, le coude levé comme s'il s'apprêtait à toquer avec. Il tenait dans ses mains deux tasses fumantes et il n'eut qu'à lui jeter un œil avant qu'un air de compassion apparaisse sur son visage.
— Coucou, fit-il. Tu veux en parler ?
Sam frissonna, serrant ses jambes contre lui pour se protéger de l'air glacial de la cellule. Il avait toujours plus froid après avoir envoyé son esprit près de Rolo au laboratoire et il se demandait si l'espèce de transe dans laquelle il entrait faisait baisser sa température corporelle. Il forçait un peu trop ces derniers temps, entre ses veillées quand les druides faisaient des expériences sur Rolo et ses escapades au laboratoire.
Mais ça valait le coup, parce que Rolo n'était pas seul, même s'il ne pouvait pas percevoir sa présence avant ce jour.
Si quitter son corps le vidait de son énergie, se condenser assez pour apparaître devant une autre âme vagabonde le fatiguait deux fois plus et il n'avait pas réussi à rester assez longtemps pour savoir ce que Rolo avait choisi. Il ne lui en voudrait pas s'il avait décidé de s'échapper, mais, égoïstement, il espérait ne pas retrouver sa solitude. Il ne se sentait pas capable de le supporter.
Les frissons avaient presque cessé quand la porte se rouvrit et le souffle de Sam se coinça dans sa gorge.
Rolo était à peine conscient, ses gestes saccadés et désordonnés alors qu'il essayait de se mettre debout. Le garde qui l'avait traîné jusqu'ici ne prêta aucune attention à ses contorsions et le jeta par terre avant de faire demi-tour.
Sam n'attendit pas que la porte se referme sur eux. Il se précipita en avant, prenant Rolo sur ses genoux. Le soulagement faisait battre son cœur jusqu'à ses tempes, lui brûlait les yeux tandis que les larmes montaient. Il se détestait d'être content que Rolo continue à vivre sous la torture, mais il ne pouvait pas se mentir. Sam avait besoin de Rolo tout autant que Rolo avait besoin de Sam. Peut-être même plus. Des mois de solitude interminable ne l'avaient pas brisé jusqu'au jour où on lui avait rappelé à quel point un contact pouvait être doux.
— Sam ?
La voix de Rolo était empâtée et son regard avait du mal à se concentrer.
— Vous… Je vous ai vu.
L'anxiété plomba l'estomac de Sam et il jeta un œil à la porte, attendant les druides qui viendraient mettre fin à ses pauvres tentatives d'espionnage.
— Chut, fit-il, attirant Rolo contre lui.
Sa peau était glaciale, tout son corps pris de tremblements irrépressibles.
— Tu as dû halluciner. Ne t'inquiète pas de ça pour le moment. Repose-toi. Nous parlerons à ton réveil.
Rolo était trop désorienté pour protester, ce dont Sam était reconnaissant. Sa capacité à sortir de son corps était l'une de ses seules forces dans cette prison et il ne voulait pas s'en séparer.
Mais peut-être… peut-être que s'ils y travaillaient et que Rolo apprenait à maîtriser cette drôle de capacité… peut-être qu'ils pourraient encore se retrouver dans cette dimension ou ce plan d'existence que visitaient leurs esprits. Ils pourraient y discuter librement, sans crainte d'être entendus par les druides.
Pour la première fois depuis longtemps, Sam vit une lueur d'espoir et, tandis que la respiration de Rolo s'apaisait, il se sentit lui aussi s'endormir. Patience, se dit-il. On va trouver un moyen de s'en sortir… Encore un peu de patience…
— Alors, dit la prophète en guidant Ryner vers une zone plus tranquille du parc. J'imagine que c'est la première fois que vous assistez à une de nos rencontres.
— Oh, fit Ryner en baissant la tête, essayant de se donner un air embarrassé tout en cherchant ses compagnons dans la foule. Ça se voit tant que ça ?
Trouvés. Joska était du côté des artisans et se servait de bouts de métal pour construire un communicateur banal. Elle ne donnait pas l'impression d'être concentrée sur autre chose que son travail, mais les antennes à l'arrière de son crâne tremblaient d'anxiété contenue et son corps était orienté de façon à pouvoir suivre Ryner et la prophète du regard.
Zori se tenait un peu plus loin, les observant sans détour, la main serrée sur sa boisson. Ryner rencontra son regard un bref instant, mais n'osa pas lui signaler de paraître moins suspect. Pas quand l'ennemi se trouvait juste à côté d'elle.
— Du calme, chère amie, dit la prophète.
Sans que son sourire prédateur ne quitte le coin de sa bouche, elle avait adopté un air apaisant, presque maternel, ce qui était étrange à voir sur quelqu'un qui devait avoir cinquante ans de moins que Ryner. Cette femme entrait dans la fleur de l'âge, quelques rides lui tirant les yeux, ses antennes commençant tout juste à perdre leur éclat.
— Vous m'avez semblé intimidée par les festivités. Les Enfants de Lubos souhaitent que tous se sentent les bienvenus dans notre cercle. Y a-t-il quoi que ce soit que je puisse faire pour vous ?
Sa voix était mielleuse, la fine façade d'amabilité ne suffisant pas à couvrir les couches de suspicion, d'avidité et de jugement qui se cachaient en dessous. Ryner allait devoir faire preuve de finesse.
— Oh. Euh, c'est très gentil de votre part, dit-elle. Tout ceci est tellement nouveau pour moi. Un de mes clients m'a parlé de vous. M'a dit que je devrais tenter l'expérience. Vous savez, je n'allais pas… j'ai remis ça à plus tard un long moment. À mon âge, on a du mal avec la nouveauté, vous comprenez ?
— Bien sûr.
La prophète pivota, prenant la main de Ryner entre les siennes.
— Permettez-moi de vous assurer que nous ne vous forcerons jamais la main. Notre Lubos tout-puissant ne veut rien de plus que le bonheur de son peuple. Vous pouvez venir à ces rencontres, manger notre nourriture, vous faire de nouveaux amis, poser des questions… et si vous ne vous sentez pas à votre place, vous pouvez repartir quand vous le souhaitez.
Elle marqua une pause, la lumière du feu dansant dans ses yeux.
— C'est donc un de vos clients qui vous a parlé de nous ?
— C'est bien ça, dit Ryner, s'enjoignant une nouvelle fois à la finesse. Je travaille dans la boutique de ma fille depuis que mon ancien groupe de recherche a été dissous.
Les antennes de la prophète tiquèrent avidement.
— Votre groupe de recherche ? Sur quoi travailliez-vous ?
— Oh, sur rien de bien nouveau, vous savez, fit Ryner avec un vague geste de la main. Mon équipe cherchait de nouvelles sources d'énergie. Nous avions même trouvé quelques pistes prometteuses. Mais ça n'a plus d'importance.
La cupidité était désormais bien visible sur le visage de la prophète, formant comme des ombres sur ses traits. Elle se retenait, mais Ryner voyait bien qu'elle avait envie de lui mettre le grappin dessus. « On ne veut que votre bonheur », hein. Ain-wa avait raison. Ils avaient beau le couvrir sous de belles paroles, le Culte était en quête d'avancées technologiques qui pourraient donner l'avantage à l'une des parties d'une campagne militaire. Les prophètes étaient au courant, et ils n'étaient peut-être pas les seuls.
Avec un sourire de commisération, la prophète guida Ryner vers les rafraîchissements.
— Votre groupe a été dissous, c'est bien ça ? Pourquoi donc ? Craignez-vous que l'Empire s'empare de vos brevets ?
Une question piège, bien dissimulée sous le regard appuyé de la prophète. Ryner se força à rire.
— Qu'il s'en « empare » ? Non, non. Ils étaient prêts à nous les acheter et nous ont même proposé du travail mieux payé dans leurs laboratoires. Je ne sais pas si j'y serais allée, mais ma retraite aurait été très confortable avec ce qu'ils offraient. Sauf que le reste de mon équipe a refusé. Ils ne voulaient pas faire affaire avec les Galras.
— Vous n'étiez pas d'accord avec eux ?
— Qu'est-ce que ça pouvait bien changer ? Si j'ai choisi ce métier, c'est pour faire de nouvelles découvertes, pas de la philosophie.
La prophète prit un verre de vin sur la table la plus proche et le tendit à Ryner avec un sourire.
— Votre talent est gâché dans la boutique de votre fille, ah… désolée, vous ne m'avez pas donné votre nom.
— Yara, dit Ryner. Et c'est très gentil à vous.
— Ce n'est que la vérité. Tenez.
Elle sortit un médaillon en argent de sa cape. D'un côté était gravé le buste du roi Lubos et de l'autre un ensemble de circuits.
— Si vous cherchez à changer d'air un jour, présentez-vous avec ceci au palais. Dites que c'est la prophète Ane qui vous envoie.
Ryner fixa le médaillon, puis referma la main dessus et rendit le sourire d'Ane.
— Que Lubos vous bénisse, mon enfant.
Un grand bruit soudain de l'autre côté du parc les fit se retourner. Le visage d'Ane pâlit alors que les cultistes s'éloignaient en courant de l'arbre qui était brusquement tombé sur une table de rafraîchissements. De la nourriture et des plats brisés jonchaient l'herbe autour de l'arbre, dont les branches les plus hautes touchaient le feu de camp. Un arbre fraîchement abattu n'aurait pas dû s'embraser aussi aisément, mais tandis que les prophètes et quelques fêtards s'approchaient du tronc pour vérifier que personne n'était blessé, il commença à se consumer.
Zori se tenait près du fouillis de racines et de terres, ignoré par la foule en panique, surtout quand Ane remarqua les flammes qui léchaient le tronc et lança l'alerte.
Tandis qu'elle se précipitait à la rescousse, Ryner jeta un regard noir à Zori, mais elle profita de cette occasion pour se retirer, rejoignant ses compagnons à l'entrée du parc. Joska donna une tape à la tête de Zori.
— Qu'est-ce qui t'as pris ? demanda-t-elle. Tu aurais pu blesser quelqu'un !
— Il n'y avait personne autour, Joska, par Lubos ! (Zori se frotta la tête et fit la moue.) J'ai attendu que la voie soit libre. Et puis, tu n'avais pas remarqué ? Une prophète avait acculé la doyenne Ryner ! Je ne pouvais pas l'abandonner.
Ryner rangea le médaillon d'Ane dans une poche intérieure de sa cape, puis serra l'épaule de Zori.
— C'était un peu extrême, comme diversion, mais merci pour ton aide.
Elle jeta un œil aux tourbillons de flammes et d'ombres au centre du parc, les gens continuant à se ruer d'un côté et de l'autre à la recherche de quoi éteindre l'incendie. La plupart des participants avaient déjà fui, mais il en restait quelques-uns rassemblés non loin de Ryner et ses compagnons, observant le désastre avec cette fascination transie qu'inspirait les désastres.
— En tout cas, je crois qu'on a appris tout ce qu'on pouvait ce soir. Allons-nous-en.
Lance s'étouffa avec son chocolat chaud, toussa, puis regarda Allura avec des yeux ronds.
— Attends, Zarkon ? s'exclama-t-il. Zarkon a une IA au château. C'est pas dangereux ?
Allura fronça les sourcils, sirotant son chocolat. Elle avait semblé circonspecte quand Lance lui avait dit de quoi il s'agissait, mais une seule gorgée avait suffi à la convaincre et elle avait enveloppé sa tasse de ses deux mains, comme si elle craignait que Lance ne la lui reprenne.
— Bien sûr que non. Les IA ne peuvent pas faire de mal au vaisseau. Et puis, ce Zarkon ne semble pas être au courant de ses intentions déloyales.
— Mais pourquoi il a un profil pour commencer ?
— Tous les paladins s'en créaient un. C'était la tradition. Nous n'avons simplement jamais activé celui de Zarkon, puisqu'il n'est techniquement pas mort.
Elle pencha la tête de côté.
— Pourquoi ça te surprend autant ? Tu m'attendais. Avec ce… chocolat chaud… et pour me proposer d'en parler.
— Je savais que tu faisais quelque chose, dit Lance. Pas que tu parlais à Zarkon.
Il secoua la tête et continua de marcher, tapotant distraitement sa tasse de chocolat. Débordante d'énergie nerveuse après sa confrontation avec l'IA de Zarkon, Allura n'avait pas pu tenir en place, alors ils avaient décidé de se balader.
— Tu n'avais pas l'air de vouloir avouer pourquoi tu étais retournée au château, alors je me suis dit que tu allais parler à ta mère ou… ou peut-être que ton père a laissé des registres sur Olkarion quelque part, je sais pas.
Allura rougit.
— Ça aurait sûrement été plus intelligent de ma part, dit-elle. Même si je ne sais pas si des histoires vieilles de dix mille ans pourront nous aider. Non, c'est juste que… en parlant à Ryner, en entendant que les Olkaris semblaient s'être rangés du côté de Zarkon… Ça m'a ramené au moment de sa trahison. Une douleur aveugle, un besoin de réponses.
Allura baissa le nez sur son chocolat chaud, observant une volute de fumée s'élever de la surface.
— Je ne sais toujours pas pourquoi Zarkon a fait ce qu'il a fait. J'ai activé son IA parce que… Eh bien, parce que j'espérais qu'elle pourrait tirer sa décision au clair.
Le cœur de Lance se serra et il pencha la tête.
— Et… ?
— Rien, dit Allura. Soit Zarkon ne pensait pas du tout à nous trahir la dernière fois qu'il a mis à jour son profil, soit il a fait en sorte d'empêcher ces pensées en particulier d'entrer dans nos données.
— On peut faire ça ?
— Bien sûr.
Allura soupira, les guidant au coin d'un couloir jusqu'à une passerelle connectée à une tour extérieure. Comme le château était toujours au milieu de l'espace, on ne voyait que des étoiles à travers les vitres, avec quelques volutes d'une nébuleuse lointaine.
— C'est une sensation difficile à décrire, mais… Imagine-toi en train de nager dans une rivière. Le courant te portera toujours, mais tu peux contrôler ta vitesse et ta direction dans une certaine mesure et, si le niveau de l'eau est assez bas, tu peux te lever et t'arrêter complètement.
» C'est le même principe pour le transfert de souvenirs. Si tu laisses faire, cela va créer une copie de tout ce dont tu te souviens. Mais tu peux empêcher le flux d'emporter certains souvenirs et, en théorie, tu peux également échapper au courant et choisir exactement lesquels tu veux transférer.
Lance frémit. Il avait beaucoup réfléchi aux profils mémoriels ; c'en était presque maladif, surtout qu'il s'agissait en gros de monuments commémoratifs pour les personnes ayant perdu la vie durant cette même guerre que menait désormais Lance. Il s'était demandé si cela en vaudrait la peine de créer le sien.
Mais Allura le menait à y repenser plus prudemment. Est-ce qu'il avait envie de s'exposer ainsi ? De se laisser emporter par les courants de sa propre vie ?
— Attends, fit-il soudain, se mettant à marcher à reculons pour bien regarder Allura. Tu as une IA, toi ?
Un sourire passa sur le visage d'Allura.
— Elle n'est pas fonctionnelle. Pas encore. Il faut un bon moment pour créer un profil cohérent. Les nouveaux paladins passent généralement toute une journée dans la cuve mémorielle, mais d'habitude, les paladins sont plus âgés que nous.
— Mais tu as déjà fait un transfert de souvenirs, pas vrai ? On dirait que tu parles d'expérience.
— Oui.
Allura s'arrêta pour regarder par la vitre l'espace qui s'étendait derrière.
— C'est une tradition familiale que les héritiers du trône rajoutent à leur profil à des moments spécifiques de leur vie. Deux heures le jour où mon père m'a officiellement désignée comme son héritière, quatre de plus quand j'ai atteint ma majorité. J'aurais dû y retourner après avoir conduit ma première négociation en solo ou un autre fait notable similaire. Officiellement, le profil n'est considéré complet que le jour du couronnement, mais il est souvent fonctionnel bien avant.
— Je vois.
Lance l'observa un long moment. Il n'avait jamais remarqué à quel point elle avait été façonnée par son rôle de princesse : des couches de devoirs et de tradition pesaient sur ses épaules, la cimentant pour en faire une personne fière et inébranlable. Elle le portait bien et ça les avait sauvés plus d'une fois quand d'autres avaient flanché sous la pression, Allura devenant le rocher auquel ils pouvaient se raccrocher.
Mais il ne pouvait pas s'empêcher de se demander ce qu'elle aurait pu devenir si elle avait eu une enfance normale. Si elle n'avait pas préparé sa mort toute sa vie.
Après un moment, Allura se secoua et reprit sa marche, Lance à sa suite, même si son esprit était ailleurs. Blue était une présence distante et floue au fond de lui, l'observant, certes, mais sans être là. Même s'il entendait parfois sa voix, il ne comprenait pas ce qu'elle disait, alors il fut surpris de se retrouver dans l'ascenseur à appuyer sur le bouton menant à son hangar.
Il grogna, mais ne chercha pas à changer de destination. Ils pouvaient toujours discuter en présence de Blue.
Allura lui jeta un regard attentif.
— Quelque chose ne va pas ?
— C'est pas ça, dit-il. Je me suis mis en autopilote, je crois. J'espère que ça te dérange pas d'aller voir Blue.
— Pas du tout, dit Allura. Je me suis dit que tu m'y emmenais pour une raison.
Lance rit.
— Nan, je réfléchis pas autant.
Ils arrivèrent en bas et les portes s'ouvrirent, mais Blue n'était pas seule dans son hangar. Wyn était agenouillé devant ses pattes avant, les mains sur les genoux, la tête penchée en arrière pour regarder le lion. Sa voix s'élevait dans le hangar, si douce que Lance n'entendit que quelques fragments de leur conversation à sens unique.
— Qu'est-ce que Wyn fait là ? marmonna Lance.
Allura s'était arrêtée à côté de lui au seuil du hangar, une étincelle de curiosité dans le regard.
— Est-il déjà venu ici avant ?
— Pas que je sache.
Lance entra dans l'esprit de Blue, mais recula quand elle résista. Il n'avait pas envie de déranger Wyn, surtout pour violer ce moment privé. Blue était une source de réconfort fantastique et s'il y avait bien quelqu'un qui en avait besoin, c'était Wyn. Après tout ce qu'il avait enduré à cause du projet Robeast, il méritait d'avoir un endroit sûr où il pourrait dire ce qu'il avait sur le cœur.
Cela restait étrange de voir quelqu'un qui n'était pas un paladin en train de parler à un lion. Lance pensa à Green et au lien qu'elle avait formé avec Karen Holt. Un lien adjuvant, comme l'appelait Pidge. Quelque chose de complètement différent du lien de paladin. Allura et Coran ne savaient pas du tout ce que cela pouvait bien dire ou si les autres lions pourraient former des liens similaires dans le futur. Était-il possible que Blue ait choisi Wyn comme adjuvant ? Lance l'aurait senti, comme Pidge avait senti sa mère se lier à Green, non ?
Peut-être pas. C'était un territoire inconnu, après tout. Ce qui était vrai pour un lien adjuvant ne l'était pas forcément pour tous.
Blue leva la tête, ce qui fit taire Wyn. Ils se tournèrent tous les deux vers l'ascenseur et Lance leva les mains dans un geste apaisant quand Wyn s'empressa de se relever, les yeux écarquillés. Avant que Lance ne puisse dire quoi que ce soit, un courant d'énergie le traversa, le distrayant totalement. À entendre la brusque inspiration d'Allura, elle l'avait senti, elle aussi.
Lance fronça les sourcils.
— Qu'est-ce que… ?
Les yeux de Blue émirent une forte lumière dorée qui emporta Lance et effaça le hangar autour de lui.
L'espace d'un instant, il se retrouva ailleurs, sous une lumière crépusculaire malgré le soleil inconnu qui brillait au-dessus de sa tête. Les détails de l'image changeaient sans cesse comme un kaléidoscope qui tournoyait dans son esprit. Lance avait l'impression d'être entouré de centaines de personnes, mais il avait beau se concentrer, il n'arrivait pas à distinguer les visages qui l'entouraient. Ou plutôt, qui étaient à ses pieds ?
À travers les yeux de Blue, il vit quelqu'un revêtu de l'armure de paladin bleu en train de fendre la foule, retirant son casque pour le jeter dans les airs. Il reçut des applaudissements, ce qui le fit sourire.
En reconnaissant le paladin à ses pieds, Lance fut tellement ébranlé qu'il manqua de sortir de la vision. C'était Wyn, plus âgé, avec des bouclettes brunes toutes ébouriffées par le port de son casque. Il avait l'air d'avoir environ dix-sept ans, la silhouette mieux bâtie et le visage plus fin, même s'il lui restait une fossette quand il souriait.
Les lions rouge et noir filèrent dans le ciel, soulevant une nouvelle vague d'applaudissements en allant se poser un peu plus loin. Peu de temps après, leurs paladins émergèrent ; seulement un par lion, ce qui surprit Lance. Avaient-ils arrêté de se lier à plus d'un paladin après la guerre ou les autres étaient simplement ailleurs ?
Le paladin rouge rejoignit Wyn en courant, coinçant sa tête sous son bras pour lui ébouriffer les cheveux. Le paladin noir, quant à elle, arriva plus doucement, prenant le temps de saluer la foule qui les entourait. Elle avait déjà retiré son casque, ce qui permit à Lance de voir son sourire en coin. C'était une Galra aux épaules larges qui devait faire plus de deux mètres de haut, dépassant de loin les deux autres. Elle avait de grandes oreilles touffues et la fourrure tachetée de gris. Elle s'arrêta un instant pour discuter avec quelques petites silhouettes qui s'étaient détachées de la foule ; des enfants, peut-être, qui lui arrivaient à peine aux genoux.
Le paladin rouge retira enfin son casque, relâchant une longue tresse de cheveux sombres et bouclés. Comme le paladin noir, c'était une femme d'âge mûr, avec des ridules autour de la bouche et quelques touches de gris à ses tempes. Elle releva le menton de Wyn, inspectant d'éventuelles blessures dans un geste qui lui rappelait–
Lance vacilla, la vision s'effaçant brusquement. Il agita les bras à la recherche de quoi se raccrocher et trouva Allura qui le rattrapa sans peine, observant Blue avec des yeux ronds.
— Il va être paladin, murmura-t-elle, baissant les yeux sur Wyn, qui restait figé à les observer prudemment.
— Qui, Wyn ? croassa Lance.
Il se sentait trembler, le visage du paladin rouge repassant dans son esprit.
— Sérieusement ?
Allura hocha distraitement la tête.
— Il semblerait. Pas tout de suite, bien sûr. Dans vingt ou trente ans, je dirais.
Lance sentit son estomac sombrer. Il avait oublié que les Altéens vieillissaient plus lentement que les autres espèces. Dans vingt ou trente ans. Ça pouvait très bien vouloir dire que–
— Edi aussi, murmura Allura.
Elle sourit, serrant les bras de Lance.
— Pas que ça me surprenne.
Lance essaya de se remémorer les traits du paladin noir. Il ne lui avait pas prêté beaucoup d'attention, mais maintenant qu'il y repensait, ces oreilles… Ouais, ça pouvait très bien être Edi d'ici deux décennies. Et le paladin rouge–
— Attends, attends, dit Lance. Qu'est-ce que ça veut dire, là, maintenant ? Ce ne sont pas encore des paladins, si ?
— Quiznak ! Bien sûr que non.
Allura détacha son regard de Blue et de Wyn, baissant la voix pour que ce dernier ne puisse pas l'entendre.
— Ce sont toujours des enfants. Ça ne leur ferait pas de mal d'apprendre à se défendre, j'imagine, et on peut les autoriser à se lier aux lions à leur rythme, mais je pense qu'il faudra attendre quelques années avant de commencer leur véritable formation. Peut-être même plus dans le cas de Wyn. Pour le moment, ce sont plutôt… des apprentis. Des successeurs potentiels.
Lance déglutit.
— Mais on ne va pas leur dire tout de suite, hein ? Pas avant un moment ?
— Oui, ce serait plus prudent, déclara Allura. Laissons-leur le temps de rester des enfants.
Lance hocha la tête. Il avait envie de rajouter quelque chose, mais sa langue semblait s'être transformée en plomb et, quand Allura s'en alla rassurer Wyn, qui semblait croire qu'il avait une bêtise, Lance ne réussit pas à la suivre. Il repensa au paladin rouge qui, l'espace d'un instant, lui avait parut familière. Il voulait croire que ce n'était qu'une illusion d'optique ou que l'espèce d'effet kaléidoscopique lui avait fait voir des choses, mais il devait se rendre à l'évidence.
Il avait reconnu ce sourire, ces yeux, si semblables à ceux de sa mère.
Luz.
Sa sœur allait devenir paladin.
