Précédemment : Ryner, Zori et Joska (deux autres rebelles olkaris) ont infiltré une rencontre du Culte de Lubos et Ryner a obtenu une invitation au palais. Comme elle s'y attendait, le Culte est le moyen que Zarkon a trouvé pour pousser les Olkaris à créer de quoi aider l'armée galra dans sa conquête. Pendant ce temps, Lance, Allura et Pidge sont retournés au château-vaisseau pour trouver un endroit où le dissimuler dans le coin. Allura a confronté l'IA de Zarkon sans obtenir de réponses sur le pourquoi de sa trahison. Ensuite, elle et Lance se sont baladés et sont arrivés au hangar de Blue, où ils ont reçu une vision du futur dans laquelle Edi était le paladin noir, Wyn le bleu et Luz, la sœur de Lance, le paladin rouge.

Note de l'auteur : Ce chapitre contient quelques dialogues en karii, la langue principale d'Olkarion. Les traductions se trouvent dans les notes en fin de chapitre.


Chapitre 11

Les Vivaskaris

— Du team building, répéta Layeni, basculant son poids d'une jambe à l'autre, ses yeux sombres perçant un trou dans la tête d'Akira.

Il résista à l'envie de gigoter et se concentra sur les derniers fichiers de maintenance à inspecter pour la journée.

— Oui, dit-il. On vient de doubler les effectifs de la Garde, alors personne ne connaît personne. On va devoir vivre et travailler ensemble pendant un certain temps. Ce serait bien d'au moins prétendre être unis.

Layeni secoua la tête avec un rire incrédule.

— Du moment que tu ne me demandes pas de participer à un jeu d'un mensonge deux vérités.

— Je t'en prie. (Après avoir approuvé le dernier registre, Akira ferma la fenêtre et regarda Layeni avec un air faussement offensé.) Je veux que les gens aient envie d'être là. Gardons les brise-glace pour le jour où il faudra leur apprendre la discipline.

Layeni laissa tomber.

— Très bien, mon commandant.

Elle sourit en le voyant grimacer, mais bon sang, elle restait une militaire dans l'âme. Encore plus que Takashi, qui suivait pourtant le protocole à la lettre. Akira n'allait jamais pouvoir la convaincre d'ignorer son rang. Au moins, quand ils quittèrent la salle informatique qu'ils avaient réquisitionnée en tant que salle de commandes temporaire, elle se détendit un peu. Très légèrement.

— Quelle est donc notre stratégie ?

Notre stratégie. Elle en parlait comme d'une nouvelle mission, comme s'ils avaient besoin d'un plan d'attaque pour éviter de se faire prendre par surprise.

— Euh… fit Akira en les guidant vers l'ascenseur. Akani a cuisiné toute la journée et m'a dit de prendre ce que je voulais, puisque de toute façon, il n'y a personne pour tout manger. (Il haussa les épaules.) Je pensais donc soudoyer la Garde avec des pâtisseries et peut-être un peu de nunvill si on en trouve.

— Du nunvill ?

Akira plissa les lèvres.

— Techniquement, ce n'est pas de l'alcool, mais mon frère m'a dit que ça a les mêmes effets.

— Génial, dit Layeni, la voix dégoulinante de sarcasme. Donc on fait boire nos soldats et on les bourre de sucre dans l'espoir qu'ils fassent ami-ami.

— On sera là pour les pousser dans la bonne direction, dit-il.

Layeni hocha la tête avec un faux sourire.

— Oh, bien entendu. Je me demande bien ce qui pourrait mal tourner.

Akira leva les yeux au ciel et s'appuya contre la paroi de l'ascenseur.

— Tu sais, je crois que je préfère quand tu me traites comme un commandant, en fait.

— Oui, monsieur, aboya-t-elle aussitôt en se mettant au garde-à-vous. Je peux le faire vingt-quatre heures sur vingt-quatre, monsieur, si c'est vraiment ce que vous voulez.

Il n'y avait que la petite lueur malicieuse dans son regard pour lui indiquer qu'elle n'était pas complètement sérieuse. Ce qui, pour voir le bon côté des choses, prouvait que Layeni avait bien un côté malicieux.

Dommage qu'il ne ressortait que quand ils étaient seuls, les blagues de Layeni se faisant alors quasiment toujours à ses frais. Enfin bon, il préférait ses taquineries que les saluts crispés et les regards ébahis qu'il recevait d'une bonne partie des nouvelles recrues. New Altéa ne savait pas qu'Akira n'était qu'un ancien pilote de cargo qui était directement passé au rang de commandant simplement parce qu'il avait été le premier à demander où trouver les chasseurs du château. À leurs yeux, il était un héros de guerre, alors qu'il n'avait participé qu'à une seule bataille à ce jour.

Il allait devoir apprendre à se montrer à la hauteur de son rang et la Garde allait devoir apprendre à vivre avec un commandant qui aimait boire avec ses subordonnés. Il fallait savoir faire des concessions.

Akani était déjà partie quand ils arrivèrent à la cuisine, mais elle avait emballé tout ce qu'elle avait préparé dans l'équivalent de tupperwares du château : des plats carrés transparents qui se fermaient en appuyant sur un bouton et qui mettaient les aliments en stase partielle. Apparemment, c'était une version moins poussée de la technologie des capsules cryogéniques qui permettait de conserver la fraîcheur des aliments plus longtemps. En gros, c'était un congélateur portable au mode de dégivrage instantané.

Il y avait une note sur la pile de Tuppercapsules sur laquelle Akani avait écrit : « Laisse deux boîtes pour Olkarion. Prends tout le reste. »

Le mot « tout » était souligné deux fois.

Akira rigola. Ses ordres étaient clairs. Layeni trouva un chariot de service dans la réserve attenante et ils le chargèrent de nourriture avant de le pousser (ou, eh bien, de le faire flotter) jusqu'à la salle commune de la tour de la Seconde Cohorte. Akira passa par la salle de communication pour lancer un appel au rassemblement. Après un moment, les premiers arrivèrent, certains en uniforme, entrant au pas de course avec le genre de posture indiquant qu'ils étaient prêts à tout, que ce soit un sermon, quelques tâches subalternes ou une bataille de grande envergure.

D'autres étaient toujours en pyjama, se frottant les yeux d'un air ensommeillé.

Akira resta bien droit au centre de la pièce, comptant les pilotes jusqu'à l'arrivée de la dernière paire, dix minutes après l'appel général. Sous les regards du reste de la Garde, les retardataires se hâtèrent d'entrer dans le rang. Quelqu'un se racla la gorge et Jeya se balança d'un pied sur l'autre, les paupières tombantes.

— Bon, fit Akira avec un regard à Layeni. Voyons ça comme un truc sur lequel on va devoir travailler dans un futur proche.

— C'était une démonstration pitoyable, monsieur, dit Layeni, et Akira dut réprimer l'envie de grimacer devant son ton dur. Vous pouvez être sûr que je vais leur inculquer ce qu'on attend d'eux par la suite.

Il acquiesça.

— Parfait, lieutenante. Mais laissons couler pour cette fois. Ce n'est pas un rassemblement ordinaire, comme vous l'avez peut-être deviné par l'absence d'alarmes et d'explosions en tout genre.

Il y eut quelques rires et Jeya agita la main.

— S'il n'y a pas de bataille, pourquoi on est là ?

Akira jeta un œil à Layeni et ils s'écartèrent pour montrer les tables qu'ils avaient préparées, recouvertes d'une variété de sucreries et de saladiers remplis de nunvill.

— Ces derniers jours, voire semaines pour certains, ont été intenses en entraînement. Et ça ne va pas aller en s'améliorant. Alors regardez autour de vous.

Il marqua une pause, les pilotes tournant la tête à droite à gauche.

— Ces gens qui vous entourent ? C'est votre famille. Au beau milieu d'une bataille, ce sont eux qui vous permettent de survivre. Nous sommes la Garde de Voltron, une seule entité et non une collection de mercenaires qui mènent chacun leur propre combat.

» Aujourd'hui, vous devez connaître votre escouade un minimum. Pour survivre à l'enfer que vous fait vivre la lieutenante Layeni, il faut bien forger quelques liens indestructibles. Et c'est un bon début. Il faudra que vous soyez en mesure d'anticiper les mouvements de votre équipe à tout moment.

» Mais ce n'est pas le sujet de ce soir.

Akira croisa les bras, balayant la pièce du regard.

— Ce soir, vous allez apprendre à connaître ceux que vous n'allez peut-être pas voir à l'entraînement tous les jours, Layeni et moi compris. Alors servez-vous une assiette et un verre de nunvill et allez parler à quelqu'un que vous n'avez jamais abordé avant.

Son discours fut accueilli par un grand silence et quelques regards échangés d'un bout à l'autre de la salle. Les pilotes s'étaient rassemblés par escouades et plusieurs groupes allèrent rejoindre les rafraîchissements tandis que d'autres s'approchaient d'équipes tout aussi soudées qui s'étaient retranchées dans un coin.

Akira se prit un verre de nunvill et alla se placer dans le fond avec Layeni, qui avait les mains dans le dos, qu'elle gardait droit, le menton levé. Ils observèrent la pièce en silence un bon moment, observant la tension se dissiper doucement. C'était toujours gênant de se lancer dans une conversation avec un étranger, mais la Garde était douée pour suivre les ordres (du moins, une bonne partie d'entre elle). Des escouades allèrent se présenter à d'autres et le reste finit par suivre le mouvement.

Il devint rapidement clair que la présence de deux officiers les observant depuis la ligne de touche faisait obstacle à la sincérité des connexions, alors Akira termina son nunvill et alla se mêler aux autres. Il commença par la poignée de pilotes qu'il connaissait déjà, les saluant par leur nom et leur demandant de lui présenter leurs partenaires de discussion. (Il comptait bien mémoriser les noms de tout le monde. Vraiment. Il y était presque arrivé, avant que New Altéa n'envoie de nouveaux pilotes.)

Les conversations se multipliaient, mais elles étaient encore empreintes de ce malaise caractéristique des gens forcés à apprendre à se connaître. C'était un début, mais ce n'était pas suffisant.

Au moins, la foule s'approchait de la nourriture, assez détendue pour voir qu'il ne s'agissait pas d'une sorte de test. Akira considéra sa prochaine étape un moment, puis il pivota et se dirigea vers un groupe au centre de la pièce constitué de deux Galras, un New-Altéen et de Jeya et Evri qui faisaient partie des rebelles d'Anamuri. Akira les écouta un peu : ils parlaient de l'équivalent spatial de la température, rien de bien profond.

Il se racla la gorge et aussitôt, tout le groupe se tourna vers lui.

— Je me demandais : c'est vrai que l'éthanol est considéré comme un poison mortel dans quelques régions de l'espace ?

— Vous en avez entendu parler sur Terre ? demanda Evri. C'est vrai. Ça ne va tuer personne, mais c'est assez dangereux pour être catalogué parmi les substances contrôlées de classe trois dans la plupart des systèmes.

— Ah oui ? fit Akira avec un hochement de tête. Sur Terre, on fait des concours pour voir qui peut en boire le plus.

Quoi ?!

L'exclamation provenait d'Allva, qui participait à une conversation complètement différente. Akira dissimula un sourire alors que l'Altéin entrait dans le cercle. D'autres groupes s'étaient retournés, eux aussi, et Akira, en bonne diva, se délecta de l'attention.

— C'est vrai. Ce n'est pas exactement sans danger, mais ça arrive. Les gens boivent de l'éthanol tout le temps.

Quelques personnes avaient l'air sceptique, mais Jordan, ancien pilote de la Garnison, le confirma, s'attirant des regards ébahis.

— Vous n'allez peut-être pas me croire, dit-il, mais un des divertissements les plus populaires de mon pays cause régulièrement des traumatismes crâniens.

Il souleva une nouvelle vague d'exclamations incrédules et Tosk, un Nkorien (une espèce de reptile costaud avec de petites cornes tranchantes sur le crâne) des rebelles d'Anamuri, plaqua une de ses quatre mains sur son torse, réclamant l'attention :

— Eh bien, est-ce que votre peuple est capable de faire repousser un membre coupé ?

— Non, dit Jordan, mais on peut parfois les rattacher par opération chirurgicale.

Akira sirota son nunvill, amusé, tandis que plusieurs membres de la Garde renchérissaient avec les étrangetés qui caractérisaient leur espèce ou leur planète. Layeni lui jeta un regard appuyé depuis l'autre bout de la pièce et il lui sourit innocemment. En toute honnêteté, il avait cru que Coran se moquait de lui quand il lui avait dit que l'alcool était une substance contrôlée. Il avait semblé horrifié quand Akira lui avait demandé s'il y avait de l'alcool dans le nunvill. Apparemment, les boissons intoxicantes extraterrestres contenaient pour la plupart une substance complètement différente qui avait un effet très similaire à de l'alcool dilué.

Zuza, s'étant mêlée à la discussion à un moment donné, passa un bras autour des épaules de Jordan et de Tosk et dit :

— J'ai entendu dire qu'il pleuvait des roches de feu à Altéa. C'est vrai ?

Tout le monde se tourna vers leurs voisins altéens, qui haussèrent les épaules et commentèrent que c'était de vieilles histoires.

— Oh, je peux le confirmer, dit Akira. Mon frère est accidentellement tombé sur un souvenir de la princesse Allura qui traversait une tempête de feu en courant. Il a flippé à mort, ça je vous le dis.

— Quoi ? s'écria Jeya.

Zuza éclata de rire.

— Tu plaisantes !

Akira fit non de la tête et les discussions reprirent de bon train dans une combinaison de surenchères et d'histoires d'ami-d'un-ami qui se disputaient pour se faire entendre. Akira les laissa faire et rejoignit Layeni en marge du groupe, un sourire sur le visage et le pas sautillant.

— T'as eu de la chance, dit-elle avec un air renfrogné.

Akira se servit un autre verre de nunvill et sourit en prenant une gorgée.

— De la chance ? C'est plutôt qu'après deux jours à parler avec Coran, j'ai découvert que les humains sont apparemment considérés comme d'étranges experts en survie dans l'univers. Tu savais qu'on peut supporter une gamme de température deux fois plus étendue que la moyenne universelle ?

Layeni haussa un sourcil.

— Fascinant.

— N'est-ce pas.

Akira frissonna en avalant son nunvill, puis s'appuya contre le buffet.

— Je crois que c'est surtout dû au fait qu'on est des usines à quintessence.

— Faut bien qu'il y ait des côtés positifs au fait d'être des batteries sur pattes, commenta Layeni avec ironie.

Akira lui jeta un regard en biais, craignant d'être allé trop loin, mais elle ne fit que lever son verre pour porter un toast avec un sourire en coin. Akira l'imita.

Zuza dansait parmi les pilotes, le rire radieux et le sourire contagieux. Ses partenaires de conversation se tordaient de rire sur son passage, mais elle ne restait jamais longtemps avec chaque groupe. Jeya la suivait en échangeant piques et plaisanteries avec elle. Akira ne saurait dire si la petite reptile ennuyait Zuza ou si c'était une sorte d'exaspération affectueuse qui s'affichait sur son visage, mais en tout cas, elle ne demanda pas à Jeya de la laisser tranquille.

Après un moment, elles quittèrent le gros de la foule. Zuza remarqua Akira et lui fit un signe du bras, se dirigeant vers lui en fourrant ses mains dans ses poches. Elle portait des vêtements d'apparence décidément humaine, certainement un cadeau de Lance, mais ça semblait très bien lui convenir.

— Belle fête, commenta-t-elle, prenant un cookie au passage avant de se poser près d'Akira et Layeni.

Jeya se servit un verre de nunvill (le troisième de la soirée), mais devant le regard sévère de Layeni, elle le reposa à contrecœur et prit une petite truffe à la place.

Akira observa la Garde avec satisfaction. La gêne du début s'était dissipée et l'ambiance était plutôt à la fête qu'à une réunion de travail obligatoire.

— Merci, dit-il. Tu me cherchais ?

— Nan, je suis venue sur un coup de tête.

Zuza étudia son cookie du regard, un léger grondement dans la voix.

— Mais maintenant que je suis là, autant te poser une question, hein ?

— D'accord. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Comment as-tu su que c'était ce que tu étais censé faire ?

Akira pivota, haussant les sourcils.

— C'est quoi, cette question ?

Zuza baissa la tête.

— C'est rien. Je… j'essaie juste de comprendre quelle est ma place au château. Avant, je surveillais les enfants et maintenant, tout le monde a l'air d'avoir un rôle à remplir. Tev et Zelka sont sur la passerelle, Keith est devenu paladin, tu as la Garde… (Elle lui jeta un regard vif.) Comment as-tu compris que c'était ta place ?

Akira se passa une main dans les cheveux en résistant à l'envie de s'esclaffer. L'idée qu'il dégageait l'impression d'avoir sa place à un poste de commande était tout à fait le genre d'ironie qui aurait fait éclater de rire Takashi.

— Ce n'est pas que j'ai compris, c'est plutôt que ça m'est tombé dessus. Je veux dire, ok, j'ai reçu un entraînement de pilote sur Terre, donc j'avais un peu d'avance, mais en vrai ? Je suis simplement arrivé à un point où il fallait que je fasse quelque chose et personne ne s'était désigné pour ça avant moi, alors… voilà comment je me suis retrouvé là.

Zuza fronça les sourcils, réfléchissant à ses paroles. Elle eut l'air de vouloir lui poser une autre question, mais se ravisa. Son oreille frémit et elle leva soudain les yeux vers la porte. Akira suivit son regard jusqu'à l'entrée et y découvrit Thace, qui penchait la tête de côté. Les cicatrices sur son visage semblaient encore récentes malgré son passage en capsule de soin. Ça lui conférait une aura dangereuse, mais son expression était… curieuse.

— Salut, dit Akira, n'hésitant qu'un moment avant de lui faire signe d'entrer. Joignez-vous à nous. Il y a assez à manger pour tout le monde.

Thace rencontra le regard d'Akira, le coin de sa bouche frémissant comme s'il avait vu clair dans son jeu. Cet homme était une énigme ; une énigme qui avait blessé Keith, que cela soit intentionnel ou non. Takashi lui avait assuré que Keith était d'accord avec la présence de Thace au château-vaisseau, mais Akira se méfiait toujours de lui. Thace avait plus de secrets qu'Iverson, ce qui en disait long. Akira voulait bien respecter le droit à la vie privée de chacun, mais c'était seulement tant que ses frères n'en payaient pas le prix. Cela lui semblait judicieux d'apprendre à connaître Thace et d'attendre qu'il baisse au moins un peu sa garde.

Thace entra dans la pièce, mais resta près du mur, ignorant boissons et nourriture. Il observait la foule comme s'il craignait une attaque et rejetait doucement toute tentative de conversation.

Jeya, nullement découragée, se percha sur le dossier d'une chaise à côté de lui pour lui faire la causette avec de grands gestes vifs, sous le regard amusé de Thace.

Akira s'appuya contre le mur pour l'observer. Je ne sais pas à quoi tu joues, mais je compte bien le découvrir, pensa-t-il. Ce que tu caches va bien finir par être révélé au grand jour. Il espérait simplement que ça ne mettrait pas l'équipe en danger… dans l'intérêt de Thace.


Le plus dur était de trouver les Vivaskaris. Shiro et Aransha se dirigeaient vers une zone supposément fréquentée par une des cellules avec lesquelles Ryner et Aransha avaient déjà échangé par le passé. La forêt y était plus dense et, tandis que le jour tombait, les ombres alourdissaient les arbres et les plongeaient dans un crépuscule précoce.

Ils s'arrêtèrent dans un petit creux entre deux collines, un trou dans la cime des arbres leur permettant de voir le magnifique ciel étoilé. Shiro l'observa un moment, jusqu'à ce qu'Aransha pose la main contre un arbre au bord de la clairière pour y faire pousser deux lits à partir des racines.

— Nous sommes encore loin du camp vivaskari ? demanda Shiro.

Aransha sourit en étendant une couverture sur un des lits. De bien des façons, elle lui rappelait Ryner, avec son visage doux et tanné et son sourire indulgent. Elle n'avait pas l'esprit militaire de Ryner, mais elle savait y faire en organisation et possédait une sacrée mémoire en matière de faits et de chiffres.

— Ils sont tout près, dit Aransha, retirant sa cape et la roulant en boule pour s'en faire un oreiller. Mais nous ne les trouverons pas ce soir.

Shiro fronça les sourcils. En effet, il n'avait remarqué aucun signe de présence olkari dans les parages, mais il s'était dit qu'il ne savait tout simplement pas où regarder.

— Dans la matinée, alors ?

— Peut-être.

Aransha soupira en s'asseyant sur son lit, faisant craquer ses genoux. Elle s'appuya contre le tronc de l'arbre pour se les frotter.

— Ils se révéleront à nous quand ils seront prêts. Je doute que nous puissions les trouver s'ils souhaitent rester cachés.

— Ces Vivaskaris ont l'air très prudents.

— En effet. C'est ce qui leur a permis de survivre aussi longtemps.

Elle en resta là et, après un moment d'hésitation, Shiro s'assit sur le second lit, s'allongea et regarda les étoiles. Les constellations n'avaient rien à voir avec celles de la Terre, mais il y avait quelque chose de familier qu'on retrouvait dans tous les ciels étoilés. Quelque chose dans les lumières infinies qui pétillaient dans l'obscurité et les petits éclats de couleur qui détonaient dans tout ce noir et blanc.

À côté de lui, la respiration d'Aransha se fit plus profonde et Shiro se demanda comment elle pouvait être aussi à son aise au beau milieu de la forêt. Ils avaient des émetteurs pour appeler à l'aide en cas d'urgence, mais il faudrait un moment avant que quelqu'un ne puisse les rejoindre.

Et pourtant, Aransha dormait, imperturbable face à l'inconnu. Elle et Ryner devaient faire la paire : elles étaient toutes les deux de nature calme et posée, avec la volonté de guider leur peuple et la sagesse de rester à l'écoute des conseils. Il était bien trop facile d'oublier que les paladins menaient tous une autre vie avant de rejoindre l'équipe.

Il se demanda si Aransha en voulait aux paladins d'avoir séparé Ryner de son peuple.

Comme aucune réponse ne lui viendrait ce soir, Shiro s'installa plus confortablement, sortant sa couverture de son sac pour s'y enrouler. C'était le début de l'été à Vivasi et l'air du soir était agréablement chaud, si bien que Shiro n'avait pas vraiment besoin d'une couche supplémentaire, mais le poids de la couverture le réconfortait et, bien vite, les sons de la forêt le plongèrent dans un sommeil agité.


Le château était bien tranquille ce soir-là. Coran et Pidge venaient de finaliser leur plan de dissimuler le vaisseau dans le système d'Olkarion. Ils le présenteraient à Allura le lendemain matin et Coran n'avait eu étrangement aucun mal à convaincre Pidge d'en rester là pour la soirée. Iel avait rejoint sa chambre avec la promesse d'aller se coucher après avoir appelé sa mère à New Altéa.

Tev étant de garde sur la passerelle, Coran aurait déjà dû être en train de dormir, lui aussi. Il devait se lever dans six heures pour prendre la relève, mais après avoir complété sa routine du soir avant de se coucher, il n'avait pas réussi à apaiser son esprit. Cela faisait une heure qu'il était allongé dans son lit, à observer le plafond tandis que ses pensées tournaient en rond. Il pensait à la guerre, à Olkarion, la Terre et Altéa, ressassait des souvenirs d'un temps de paix. Il pensait à des gens qu'il ne reverrait jamais, aux millions de conversations qu'il avait eues avec Zarkon qui aurait pu lui mettre la puce à l'oreille.

Eh bien. Ça ne servait à rien de perdre davantage de temps sur des pensées pareilles. Coran repoussa ses couvertures, s'habilla et entama le tour qu'il avait pris l'habitude de faire ces dernières semaines. Le château hébergeait beaucoup plus de monde qu'à sa sortie de stase et il y en avait peut-être qui avaient besoin d'une oreille à l'écoute. C'était le moins que Coran puisse faire pour eux.

Il trouva d'abord Yvis dans un fauteuil confortable dissimulé dans un coin des archives. Iem leva à peine le nez de son livre quand Coran entra, marmonna un non quand il lui demanda s'iem avait besoin de quoi que ce soit et répondit d'un grognement quand il lui souhaita une bonne soirée.

Lance et Allura étaient les prochains. Ils s'étaient installés sur le canapé de la salle commune, entourés de piles de couvertures, discutant à voix basse.

— Tout va bien, vous deux ? demanda gaiement Coran quand ils se tournèrent vers lui.

Allura lui fit un grand sourire et leva une tasse fumante dans sa direction.

— À merveille ! Lance m'a fait découvrir le chocolat chaud. Tu devrais essayer.

Lance eut un petit rire, termina sa tasse et la posa à côté de lui.

— C'est la mère de Hunk qu'il faut remercier. Je vais lui demander de te mettre une tasse de côté la prochaine fois.

— Du chocolat chaud, hein ? fit Coran avec le sourcil haussé. Ça m'a tout l'air d'une aventure.

— Si tu le dis ? (Lance tira une couverture sur ses pieds, qu'il avait calés sur un oreiller du canapé.) Bref, Allura me racontait des histoires sur son enfance.

— Oh, elle te fait comprendre à quel point c'était une petite terreur à l'époque, hein ?

Coran se lissa la moustache tandis que Lance se mettait à rire et Allura à faire la moue.

— Eh bien, je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Lance tendit la main vers Coran alors qu'il allait s'en aller.

— Attends, tu voulais un truc ?

Coran sourit.

— Non, non, rien de la sorte. Je voulais simplement vérifier que tout allait bien avant d'aller me coucher. Continuez ce que vous faisiez, j'ai encore quelques arrêts à faire.

Il s'en alla d'un pas léger, même si quelque chose commençait à lui peser. C'était une fatigue montante, un poids dans son cœur qui était là depuis un moment, mais qu'il avait pu ignorer jusqu'à présent grâce aux mille et une occupations qui lui incombaient.

Il la repoussa une nouvelle fois et continua sa ronde, passant par les quartiers des paladins (aucun bruit ni lumière dans la chambre de Pidge qui pourrait indiquer qu'iel était en train de dépenser la proverbiale quintessence de minuit), puis par l'étage résidentiel juste en dessous, où séjournait un bon nombre des autres habitants du château, dont les réfugiés galras et les mères de Lance et de Hunk. Les nouveaux résidents de New Altéa avaient vite trouvé leur place et ceux qui étaient encore réveillés à cette heure avaient laissé leur porte ouverte, laissant échapper le son de leurs rires.

Zelka, les humains et un couple de New-Altéens qui avait emmené ses enfants à bord étaient rassemblés dans une pièce et discutaient des défis à relever pour éduquer un enfant par temps de guerre. Ils saluèrent chaleureusement Coran quand ils l'aperçurent, mais il ne s'attarda pas. Ils avaient tous l'air de bonne humeur et Coran doutait avoir quoi que ce soit à rajouter à leur conversation, de toute façon.

Les seuls autres à être encore réveillés à cette heure étaient Akira, Layeni et le reste de la Garde de Voltron. Ils étaient rassemblés dans la salle commune de la Seconde Cohorte, occupés à rire et à se raconter des histoires. Coran avait l'impression qu'une éternité s'était écoulée depuis le temps où lui-même s'installait ici avec ses camarades en essayant d'oublier les atrocités du champ de bataille.

Il n'y avait aucune trace de ce désespoir dans la pièce. Ce n'était pas que ces jeunes gens ne connaissaient pas l'horreur ; beaucoup d'entre eux venaient des forces rebelles d'Anamuri auprès desquelles ils ont combattu le régime de Zarkon pendant des années. Même parmi ceux recrutés à New Altéa, il y avait des asothras, qui avaient fui l'Empire et trouvé refuge dans l'exil qu'ils s'étaient imposé.

Ces gens avaient conscience de ce qu'ils affrontaient et de la possibilité de mourir avant la fin de la guerre. Mais ils avaient un but autour duquel ils construisaient leur communauté, deux choses qui manquaient à Coran quand il était dans la Garde.

Le rire de Zuza s'éleva au-dessus du brouhaha et Coran la vit en train de discuter avec Layeni, qui semblait un peu éméchée. Ses gestes normalement réservés étaient plus amples, ses yeux se plissant alors qu'elle riait avec Zuza. Akira secouait la tête en les observant avec un mélange d'amusement et d'exaspération.

Thace était également présent, restant à l'écart de l'autre côté de la pièce, mais Jeya s'était perchée près de lui et semblait l'assaillir d'une avalanche de questions.

Thace pivota juste avant que Coran ne fasse demi-tour et, l'espace d'un instant, leurs regards se rencontrèrent. Coran vit comme une réflexion de lui-même dans les yeux de l'autre homme. Il y avait le même désœuvrement, la même vacuité que seul un nouveau sens à leur vie pourrait combler. Les sourcils de Thace se froncèrent et Coran sortit de la pièce avant que l'échange ne puisse prendre plus d'importance.

Il battit en retraite vers le cœur du château, les oreilles frémissantes, craignant d'être suivi. Il n'entendait aucun bruit de pas derrière lui, mais il ne ralentit pas l'allure avant d'avoir regagné sa chambre, le cœur battant un peu trop vite pour être justifié par son rythme soutenu.

Coran se laissa tomber sur son lit en tremblant, la tête entre ses mains. Tout le monde allait bien. Ils allaient tous… bien. Pour une fois, il n'y avait aucun incendie à éteindre, aucun problème émotionnel qu'il pouvait apaiser.

Il n'y avait plus que lui et les fantômes du passé qui semblaient s'estomper à une vitesse folle.

C'était bien là le problème, n'est-ce pas ? L'univers n'était pas le même que dix mille ans plus tôt. Tous ceux que Coran connaissait étaient morts, sauf Allura, Meri et Zarkon. Le château se remplissait de nouveaux visages, d'une nouvelle communauté. Les planètes qu'ils avaient visitées s'étaient adaptées à la vie sans Altéa. Aujourd'hui, même Allura et Meri commençaient à tourner la page. Elles n'oublieraient jamais ce qu'elles avaient perdu, mais elles avaient trouvé un nouveau but dans la vie et développé de nouvelles relations. Comme Coran.

Du moins, c'était ce qu'il croyait. Il s'était rendu disponible pour les nouveaux paladins, leur offrant des paroles de réconfort et un petit coup de pouce dès qu'ils en avaient besoin.

Mais il réalisait juste à l'instant qu'il n'avait jamais rien laissé paraître de lui-même dans toutes ces interactions. Allura et Meri mises à part, combien d'entre eux connaissaient vraiment Coran ? Il avait montré à Lance ses anciens quartiers de la Garde et lui avait confié les doutes qui l'assaillaient dans sa jeunesse ; des doutes qui s'étaient effacés depuis longtemps.

Qu'en était-il de la mort de Lealle ? De la trahison de Zarkon ? De cette dernière semaine qu'il avait passée avec ceux qu'il considérait comme sa famille, quand il avait dû leur dire au revoir, un par un, avant de s'enfermer dans une capsule cryogénique dans l'espoir qu'un jour, de nouveaux paladins le trouveraient et le libéreraient ? Cette semaine n'était plus qu'un songe, sans substance et terni, et pourtant impossible à effacer de son esprit.

Toute la douleur et la culpabilité qu'il avait enfouies avec ce songe remontaient à présent dans sa gorge comme de la bile. C'était comme s'il avait été en train de dévaler une montagne en courant, seul son élan l'empêchant de tomber. Maintenant qu'il avait ralenti, le poids du passé le rattrapait, le faisant s'écrouler la tête la première.

Il se leva de son lit, se dépêtrant de sa morosité, et se dirigea vers la salle de bains, espérant qu'une douche chaude lui change les idées. Ce n'était pas le moment de se perdre dans le passé, après tout. Il avait supporté ces vieilles cicatrices sans problème jusque-là, il pouvait continuer encore un peu. Au moins jusqu'à la libération d'Olkarion. Au moins jusqu'à ce qu'il ait le temps de colmater les fissures que la trahison de Zarkon avait créées dans les fondations de sa vie.

Jusque-là, il continuerait à jouer le rôle que sa nouvelle famille attendait de lui : celui d'un sourire sympathique, d'une vision optimiste et d'un roc auquel se raccrocher quand l'univers s'en prenait à eux.


Il faisait toujours nuit quand Shiro se réveilla, des créatures inconnues jacassant quelque part dans les broussailles. Il ouvrit les yeux, découvrant la clairière baignée de la douce lumière de la lune d'Olkarion.

C'était cette lumière qui devait l'avoir réveillé, car Aransha dormait toujours, son souffle profond indiquant son emplacement dans l'obscurité. Son épaule et son bras lui faisaient mal : il avait oublié d'enlever sa prothèse avant de se coucher. Après quasiment un an avec la version d'Haggar greffée à son bras, il oubliait parfois que sa nouvelle prothèse était simplement retenue par une douille personnalisée et un système de suspension. C'était plus facile de s'en souvenir à bord du château, avec Matt pour l'aider à retirer le harnais. Là, sur le terrain, il s'était dit que, d'instinct, il n'avait pas voulu se rendre vulnérable.

Eh bien, rien ne les avait attaqués jusqu'à présent et sa prothèse le gênait dans sa couchette étroite. Il pouvait s'en délester au moins quelques heures.

Alors qu'il se redressait pour se pencher sur son harnais, un malaise soudain vint lui picoter la peau. Il se figea, plissant les yeux dans l'obscurité. La clairière était déserte, mais la forêt au-delà était plongée dans le noir. Il pouvait très bien s'y trouver toute une armée et Shiro ne le saurait pas avant l'attaque.

Cette pensée lui fit l'effet d'une pierre froide dans l'estomac et il s'assit, posant les pieds par terre. Il ne se leva pas immédiatement, prenant plutôt dans sa sacoche les bracelets qu'il avait amenés avec lui exprès : il s'agissait des dagues de poignet gorvaroises que Nyma lui avait appris à utiliser.

— Qui est là ? lança-t-il à voix basse, ne voulant pas réveiller Aransha.

Il mit plus de poids sur ses pieds, prêt à se lever ou esquiver au moindre mouvement.

— Je sais qu'il y a quelqu'un.

O besvataum auk ozhahi diniti newo.

La voix lui parvint juste à côté de son oreille et il cria, s'éloignant du lit d'un bond. Son premier instinct fut d'aller se réfugier dans l'obscurité, mais visiblement, celui qui l'observait était très à l'aise dans le noir. Shiro changea donc de cap, se repliant au centre de la clairière baignée du clair de lune, qui se refléta sur les lames le long de ses avant-bras, lui faisant remarquer qu'il les avait activées. Il pivota à pas mesurés, scrutant les ombres à la recherche de celui qui avait parlé.

— Vous êtes un Vivaskari ? demanda-t-il. Si oui, nous ne vous voulons aucun mal. Nous voulons simplement vous parler.

— Du calme, mon enfant.

La voix d'Aransha était ensommeillée et sa couverture tomba alors qu'elle se redressait doucement.

— Et rangez donc vos armes. Elles n'ont pas leur place ici.

Shiro hésita ; un peu trop, il semblerait. Quelque chose remua derrière lui, du tissu venant se frotter au lit de feuilles mortes. Il pivota juste à temps pour voir une silhouette enveloppée de vêtements volumineux s'approcher de lui, le bras tendu. Shiro balança instinctivement son poing, sa lame chantant en coupant l'air.

La silhouette apposa deux doigts sur sa prothèse, juste sous le coude. Il y eut un déclic, comme deux aimants se percutant, et la prothèse de Shiro tomba comme un poids mort, tirant sur son épaule. Les sangles du harnais s'enfoncèrent dans sa peau et il siffla de douleur. Il chercha à attaquer la silhouette avec son autre bras, mais il était déséquilibré, et pas seulement à cause de son bras inerte : ses dagues s'étaient désactivées sans qu'il ne s'en aperçoive et, il eut beau s'y prendre à plusieurs reprises, elles refusèrent de s'étendre à nouveau.

Shiro, dit Aransha d'un ton tranchant. Neht vas punvata. Vask neht ohl ininita.

Ces paroles inintelligibles lui firent l'effet d'une claque, le figeant sur place.

Non.

Pas inintelligibles. Simplement, elles ne se traduisaient pas. Il dévisagea Aransha, frappé de stupeur, et même s'il pouvait à peine distinguer son visage dans l'obscurité, elle sembla remarquer son incompréhension, car elle soupira et se tourna vers l'autre silhouette qui rôdait dans l'ombre. Elle lui parla en… karii ? Une langue si vive et soyeuse que Shiro ne saurait marquer la fin d'une phrase et le début de la suivante.

Quelqu'un s'approcha par derrière sans chercher à se faire discret, cette fois-ci. Shiro fit signe de se retourner, mais Aransha l'arrêta en s'exclamant :

Pasc, Shiro.

L'ordre dans sa voix était clair, mais Shiro ne put résister à l'envie de regarder par-dessus son épaule. La même silhouette qu'avant, ou du moins une autre revêtue des mêmes vêtements volumineux, s'approchait de lui, une lance plaquée contre l'épaule. Quand elle entra dans le clair de lune, il put distinguer ses grands yeux olkaris sous son capuchon, mais quasiment rien d'autre.

La voix qui conversait avec Aransha aboya soudainement un ordre et la silhouette derrière Shiro répondit à l'affirmatif. Elle planta sa lance dans le sol et s'approcha de Shiro, les mains levées dans un geste de paix.

Shiro jeta un œil à Aransha, qui lui fit signe de s'avancer.

Pasc, Shiro. Vak o aul prece. Pasc.

Elle répéta ce mot plusieurs mots. Pasc. Pasc, Shiro, pasc. D'après le ton de sa voix et ses gestes encourageants, Shiro se dit que ça devait se traduire par quelque chose du genre « Ne t'en fais pas autant, espèce de parano. Tout va bien. » Et Shiro, n'ayant pas vraiment le choix, obéit. Il se crispa quand l'Olkari inconnu s'approcha de sa prothèse, mais Aransha lui signifia encore une fois de se calmer, alors il serra les dents et ne dit rien tandis que l'Olkari manipulait un nodule sombre attaché à la douille.

De la poussière dorée légèrement luisante s'échappa du nodule et l'Olkari hocha la tête avant de reculer et de reprendre sa lance. Aransha murmura quelque chose à l'Olkari à côté d'elle, puis soupira.

— Shiro ? Pouvez-vous me comprendre ?

Shiro en tomba presque de soulagement.

— Oui, dit-il. Qu'est-ce que… ?

Il s'interrompit, fronçant les sourcils en essayant de bouger sa prothèse. Elle remua faiblement, mais ne se souleva qu'à moitié avant de frémir et de retomber le long de son corps.

— Qu'est-ce qu'ils ont fait à mon bras ?

— C'est un inhibiteur, dit Aransha. Je suis désolée. Je savais que les Vivaskaris ne font pas confiance aux machines non organiques, mais comme nous évitons toujours d'en emporter quand nous faisons du commerce avec eux, ça m'était sorti de l'esprit…

Elle émit un petit son, puis dit quelque chose aux Vivaskaris que le traducteur ne comprit pas.

L'Olkari la plus proche d'elle lui répondit avec une touche de rire dans la voix.

— Ils ont fait une exception pour votre traducteur, comme personne ne comprend votre langue, mais vous ne pourrez pas vous servir d'autres technologies durant nos échanges. (Aransha jeta un œil à la femme à ses côtés.) Lei-ree dit que vous êtes libre de leur confier votre bras en métal jusqu'à notre départ, mais elle se dit que vous y êtes plutôt… attaché.

Aransha poussa un grognement tandis que Lei-ree éclatait de rire.

— Je ne sais pas si ça s'est bien traduit, mais c'était un jeu de mots.

Shiro regarda Lei-ree, qui restait dissimulée dans l'ombre, et retint un sourire.

— La langue qu'ils parlent… mon traducteur ne semble pas la reconnaître.

— C'est normal, dit Aransha. Les Vivaskaris rejettent la technologie, le traducteur universel compris. Il faut apprendre leur langue de façon traditionnelle pour leur témoigner respect et sincérité.

— Vous parlez donc leur langue ?

— Oui.

Shiro acquiesça.

— Ça ne vous dérange pas de traduire pour moi ?

— Pas du tout, dit Aransha.

— D'accord.

Il se tourna vers Lei-ree et inclina la tête.

— Merci d'être venue, Lei-ree des Vivaskaris. Permettez-moi de vous demander pardon pour cet accueil si grossier.

Aransha traduisit dans la langue poétique des Vivaskaris, différente du Karii, donc, puisque le traducteur pouvait reconnaître ce dernier. Shiro se demandait comment s'appelait cette langue. Lei-ree lui répondit avec de grands gestes et abaissa son capuchon en entrant dans le clair de lune, lui révélant un grand sourire.

— Aucune excuse n'est nécessaire, élu des lions, traduisit Aransha. Vos instincts siéent à un guerrier de votre calibre.

— Élu des lions, répéta Shiro en fronçant les sourcils. Vous connaissez Voltron ?

— Voltron. C'est un nom que nous n'avons pas entendu depuis très longtemps. Le– ah…

Aransha hésita, échangeant quelques mots avec Lei-ree.

— Pardon, fit-elle en s'adressant à Shiro. Je ne connais pas le mot qu'elle vient d'utiliser. Les Vivaskaris ne partagent pas leur folklore avec le premier venu et je crains ne pas pouvoir vous dire exactement comment ils voient Voltron. Pour paraphraser, ah… le légendaire est donc de retour ?

Shiro fit un signe de tête à Aransha, puis à Lei-ree.

— En effet. C'est la raison de notre venue, d'ailleurs. Nous voulons vous parler de Voltron et des Galras qui occupent Olkarion. Voulez-vous bien nous écouter ?

— Aransha nous a toujours montré le plus grand des respects à chacune de nos interactions, dit Lei-ree à travers Aransha. Pour la remercier, nous allons écouter ce que vous avez à nous dire. Mais venez. Nous allons discuter dans un endroit plus confortable. Ne-ree !

Shiro pivota vers l'Olkari derrière lui, qui se redressa très vite, échangeant quelques mots avec Lei-ree avant de disparaître dans la forêt à pas de loup. Shiro et Aransha entamèrent le pas à Lei-ree.

— Ce sont des sœurs, expliqua Aransha sans que Shiro n'ait besoin de lui poser la question. J'ai déjà travaillé à leurs côtés. Lei-ree est une marchande, mais elle a beaucoup d'autorité dans sa cellule. Ne-ree est plus jeune, mais elle est à la tête de leurs guerriers. Les Vivaskaris considèrent que c'est une position plutôt basse dans la hiérarchie, mais elle a son importance, alors nous devons la convaincre, elle comme sa sœur.

Shiro acquiesça, réfléchissant à la situation. Une douleur sourdait déjà à la base de son crâne et ils n'avaient même pas encore commencé à parler d'une alliance.

Il n'était pas fait pour ça. La délicatesse et la diplomatie, c'était le domaine d'Allura, pas le sien. Il était commandant de champ de bataille, plus à l'aise dans l'action que dans la politique. Même ce petit contretemps l'irritait et la barrière linguistique le frustrait tellement qu'il ne tenait plus en place. Il inspira profondément, gardant en tête leur objectif final.

La patience engendre la concentration, se dit-il. Une chose à la fois.

Il espérait simplement qu'il n'était pas venu jusqu'ici pour rien.


Le problème avec la construction d'une base d'opérations dans un réseau souterrain au bord d'une falaise, c'était que les caves n'étaient pas toutes faites pour supporter le degré d'activité de cette cellule olkari. Leurs véhicules et leurs machines les plus grandes faisaient vibrer la pierre et le Bosquet qu'ils avaient fait pousser à la surface au fil des années avait altéré la composition du sol. Dans certains cas, des racines épaisses avaient traversé le plafond et endommagé ce qui était entreposé dans les cavernes.

Depuis son installation dans cette base, la cellule avait subi deux éboulements mineurs dans des caves éloignées des zones d'habitation, qui étaient bien renforcées. L'éboulement le plus inquiétant était plus ancien : il avait complètement bloqué l'une des quatre entrées ainsi que le seul passage qui menait à leurs réserves principales de métal.

La magie olkari était très étrange. Ils pouvaient en théorie donner forme à n'importe quel matériau du moment qu'ils en connaissaient la composition et qu'il ne contenait pas de quintessence à l'état pur. Ils pouvaient même, hypothétiquement, modifier la forme d'un corps, sauf que, comme c'était incroyablement douloureux et souvent fatal, c'était un peu considéré comme un tabou.

Certains matériaux, cependant, ne se mariaient pas très bien avec les arts olkaris. Les plantes étaient les plus réceptives au changement et la plupart des Olkaris savaient travailler le métal, non du fait d'une affinité particulière avec celui-ci, mais parce qu'ils le trouvaient versatile et avaient longuement œuvré pour surpasser les difficultés inhérentes qu'il posait.

La pierre, par contre, n'était pas quelque chose qu'ils modelaient souvent. Apparemment, c'était un stade intermédiaire par lequel les Olkaris avaient dû passer des dizaines de milliers d'années plus tôt pour apprendre à travailler le métal, à la manière des humains qui s'étaient servis de bronze et de fer avant d'apprendre à forger l'acier.

L'art de la manipulation de la pierre (qu'ils appelaient le langage de la pierre) s'était perdu avec le temps et ils ne leur restaient plus que quelques bases. Cela faisait des semaines qu'ils cherchaient à résoudre ce problème : ils essayaient de dégager manuellement les tunnels qui s'étaient effondrés, étaient partis de la surface pour creuser à l'aide du langage des arbres et avaient même fait du commerce avec d'autres cellules olkaris pour obtenir du métal destiné à renforcer leurs outils.

La veille, Shay était tombée par hasard sur le tunnel effondré en explorant la base. Puisqu'elle-même avait vécu toute sa vie dans des tunnels, elle en savait plus sur leur maintenance que n'importe qui d'autre ici et avait même eu l'occasion de dégager plusieurs éboulements.

Aussi, les Olkaris lui avaient demandé de l'aide et Shay avait demandé à Hunk de l'assister. (Hunk ne s'en plaignait pas : Shiro et la doyenne olkari étaient partis rencontrer les Vivaskaris dans la forêt, Pidge, Lance et Allura étaient toujours au château et Ryner dormait encore, le rassemblement du culte ayant duré jusqu'à tard dans la nuit.)

Une corniche étroite embrassait la falaise depuis la grande entrée empruntée par les lions jusqu'à la bouche du tunnel écroulé. Hunk la longea, le dos collé à la pierre derrière lui, faisant de son mieux pour regarder où il mettait les pieds et pas le vide de trente mètres à côté. S'il avait su qu'ils allaient risquer la mort sur le chemin, il aurait pris un Ativan avant de partir.

Enfin… non, il ne l'aurait pas fait, parce qu'il s'inquiétait toujours d'en être trop dépendant. Il y avait des choses plus effrayantes dans l'univers qu'un chemin précaire, et même s'il avait un bon stock d'Ativan qu'il avait réparti entre le château, son lion et ses poches, il ne voulait pas s'en servir au moindre pépin.

Une partie de lui savait qu'il était trop sévère envers lui-même, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. C'était déjà une avancée colossale d'avoir tenté les médicaments contre l'anxiété ; il avait craint que cela change une partie fondamentale de son être. Que ça le rende imprudent et grossier, que cela efface le vrai Hunk pour créer un être humain fonctionnel. Il se sentait bête de penser ça, parfois, et il avait toujours l'impression d'être faible d'avoir besoin de médicaments pour vivre sa vie. Encore à ce jour, c'était parfois difficile d'arrêter de se déprécier là-dessus.

Il arriva à l'entrée de l'autre tunnel en un seul morceau et prit le temps de reprendre son souffle, la main contre son torse où son cœur battait la chamade. Shay lui frotta le dos en petits cercles tout en étudiant l'étendue des dégâts. Hunk appréciait son absence de commentaire sur sa petite crise de panique et son toucher apaisant (ainsi que l'énergie apportée par la quintessence qu'elle infusait en lui) lui permit de mettre de côté son anxiété.

Comme il s'y attendait, l'éboulement était plutôt grave, d'énormes rochers et des poutres brisées formant un tas d'une dizaine de mètres dans le tunnel. L'entrée était beaucoup plus large que la galerie en elle-même, comme un hangar avec un couloir qui en sortait. Hunk et Shay s'approchèrent prudemment de l'éboulement tandis que leurs guides olkaris restaient en retrait.

— Il va falloir améliorer les structures de support, dit Shay en s'accroupissant pour toucher la roche et la terre qui remplissait le tunnel. Ces matériaux ne sont pas aussi solides que la carapace d'un Balméra : ils ne pourront jamais soutenir leur propre poids.

— Il faudra sûrement renforcer les autres tunnels, dit Hunk.

Les Olkaris s'étaient occupés des portions les plus densément peuplées de la base (les dortoirs, l'armurerie et les salles de conférence) au point qu'elles ressemblaient plutôt à des bunkers militaires, mais ailleurs, beaucoup de galeries n'étaient maintenues que par des poutres en bois leur servant à la fois de murs et de plafonds.

Shay hocha la tête d'un air songeur.

— S'ils comptent se servir de cette base encore longtemps, alors oui, certainement. Nous allons devoir leur demander si un tel projet est faisable. Cela pourrait prendre du temps à compléter.

— Ouais. Déjà, voyons comment nettoyer tout ça.

Hunk poussa un long soupir. Les Olkaris n'avaient pas grand-chose en matière de machinerie lourde. Quelques véhicules légers et rapides pour aller d'une cellule à une autre dans la région, deux-trois robots un peu plus robustes qui devaient servir à passer à l'offensive…

— Je me demande s'ils ont trouvé ce système de cavernes en l'état ou s'ils l'ont étendu.

Shay haussa les épaules et Hunk se tourna vers les Olkaris qui attendaient sur le côté, ouvrant la bouche pour leur demander ce qu'ils savaient de la construction de ces tunnels.

Les Olkaris écarquillèrent les yeux et reculèrent précipitamment juste avant que le sol ne se mette à trembler, si fort que Shay tituba et percuta Hunk. Il pivota, cherchant à lui rendre l'équilibre, mais il parvint à peine à rester debout lui-même et ils s'écrasèrent tous les deux contre le mur de la galerie.

Hunk se retourna en entendant un drôle de ronronnement et découvrit le lion jaune en train de les regarder, agitant paresseusement la queue d'un mouvement qui manqua de toucher les Olkaris serrés dans le coin le plus éloigné de l'entrée de la caverne.

— Euh…

Hunk jeta un œil à Shay, puis à Yellow.

— C'est moi, ou tu viens de…

Ce n'était pas que les lions étaient incapables de bouger de leur propre chef. Ils le faisaient tous, se baladant librement dans leur hangar et changeant de position selon leur humeur. Le lion bleu en particulier avait la bougeotte et avait rejoint Lance plus d'une fois. Blue, Red et Black s'étaient portées au secours des paladins dès leur premier voyage à Vel-17, quand Lance, Matt et Allura étaient restés coincés dans la zone de téléportation créée par les espèces de zombies du nom de Zivas.

Yellow n'avait jamais rien fait de tel. Elle guidait Hunk lors des combats, d'accord, et elle se redressait et s'étirait quand elle se reposait dans son hangar, mais sortir d'elle-même de la cave principale pour aller rejoindre Hunk et Shay sur cette plate-forme plus modeste ?

Yellow gronda à nouveau, tournant la tête et poussant Hunk vers le mur près duquel se tenaient les Olkaris. Va, dit-elle.

Hunk haussa les sourcils, mais avec un regard à Shay, ils reculèrent, laissant Yellow faire ce qu'elle voulait. Elle s'accroupit, se glissa dans le tunnel et se mit à creuser, retirant doucement des tas de pierres, de bois et de terre et les repoussant jusqu'à ses pattes arrière pour les pousser sans plus de cérémonie dans le gouffre derrière elle.

Simple, mais efficace. En moins d'une heure, le tunnel était dégagé et Yellow en ressortit avec un ronronnement satisfait. Elle avait des taches de poussière et d'argile rougeâtre sur le museau et dans le dos, ainsi que des cailloux coincés entre ses griffes, mais elle semblait très contente d'elle-même en allant s'allonger un peu plus loin.

Les Olkaris s'approchèrent de la galerie avec des murmures surpris et ravis. Les amplificateurs à leur poignet s'illuminèrent et, au bout de quelques instants, plusieurs poutres de support rudimentaires furent mises en place, suffisantes pour maintenir le tunnel en l'état en attendant qu'une autre équipe vienne le consolider.

— Eh ben. (Hunk croisa les bras.) Ça veut dire qu'on a fini ce qu'on avait à faire, je crois. C'était rapide.

Yellow ronronna.

Hunk sourit à pleines dents, s'approchant d'elle au petit trot pour aller lui grattouiller le ventre.

— Tu es géniale, tu le sais ? Le meilleur chat de tout l'univers, mais oui, mais oui.

Shay eut un petit rire, donnant un petit coup de coude à Hunk en le rejoignant devant Yellow.

— Très impressionnante, accorda-t-elle. Il va falloir qu'on te nettoie tout à l'heure.

— Oh, c'est sûr. Mais pour l'instant, rentrons en volant. Ça sert à rien de reprendre ce chemin qui n'en mérite même pas le nom, hein ?

Il eut un rire nerveux, mais Shay ne fit que sourire et Yellow baissa la tête pour les laisser entrer.

Ils arrivèrent à la cave principale en même temps que le lion bleu. Les autres paladins (Shiro et Ryner mis à part) les attendaient. Matt avait une paire de lunettes de protection sur la tête. Un Olkari les avait créées la veille pour réduire l'éclat de la quintessence qui causait des maux de tête réguliers à Matt depuis la flambée de cristaux qui lui avait permis d'en voir les courants.

Lance avait plusieurs boîtes de nourriture dans les mains. Il œilla Yellow en sortant de son lion, mais ne fit aucun commentaire sur son apparence poussiéreuse. Pidge, quant à iel, se précipita vers Matt pour inspecter ses lunettes avec un sourire narquois. Matt leva les yeux au ciel et lui donna un coup de coude, ce qui se transforma en match de lutte le temps qu'Allura sorte de Blue, Zuza à ses côtés.

Val pencha la tête avec curiosité.

— Zuza ? Qu'est-ce que tu fais là ?

— Chais pas.

Zuza se frotta la nuque en dansant d'un pied sur l'autre. Pour un peu, Hunk aurait dit qu'elle était en train de rougir.

— J'avais envie de me rendre utile.

— Elle nous a presque suppliés de l'emmener, dit Pidge. Faut croire qu'elle s'est entraînée avec le gladiateur sans rien dire à personne.

L'oreille courtaude de Zuza s'agita et elle croisa les bras.

— Hé, je te ferai dire que j'ai reçu un bon entraînement au combat. Je suis peut-être un peu rouillée, mais je n'ai pas besoin de supervision.

Après une pause, elle se tourna vers les autres.

— Si vous voulez tout savoir, j'ai entendu parler de ce qui se passe ici et je me suis dit que je ne serai pas de trop sur le terrain. D'accord ?

— Ce n'est pas moi qui vais me plaindre, dit Keith, un sourire lui tirant les lèvres. Même si je ne pense pas que ça soit ta force brute, et je dis ça littéralement, qui va nous être le plus utile.

Zuza souffla et tendit le bras vers Keith comme pour lui ébouriffer les cheveux. Avec un sourire, celui-ci alla se cacher derrière Matt. Ni l'un ni l'autre n'était de taille face à Zuza, mais Matt joua quand même le jeu, faisant barrière de son corps.

Lance les observa batailler un moment, jusqu'à ce que Zuza lui fasse signe, après quoi il se détourna vivement et montra à tous les boîtes qu'il tenait.

— La mère de Hunk a fait des desserts ! fit-il. Elle m'a dit de vous dire d'en laisser pour tout le monde. J'ai fait ma part.

Il fourra les boîtes dans les mains de Hunk et recula avec un grand sourire tandis que les autres paladins s'approchaient de ce dernier, certains avec plus de subtilité que d'autres.

— Bref, dit Allura. Comment ça s'est passé, ici ? Vous avez des nouvelles à nous rapporter ?

— Ryner n'a pas dit grand-chose hier, dit Meri. Mais on dirait qu'elle a une nouvelle piste sur le Culte de Lubos. Elle nous fera un rapport à son réveil. Shiro est toujours à la recherche des Vivaskaris.

Allura acquiesça.

— D'accord. Allons voir si Ryner est debout.


Lei-ree les mena jusqu'à une petite hutte dissimulée dans un fourré en tout point identique aux cinquante autres qu'ils avaient traversés sur le chemin. La hutte semblait faite pour rester, avec ses murs ronds et un toit en chaume qui se fondait parfaitement dans le feuillage tout autour. La porte coulissait sur ce que Shiro prit d'abord pour des charnières huilées avant de remarquer qu'il s'agissait de lianes qui s'animaient et refermèrent la porte en silence derrière eux.

L'intérieur était très impressionnant. La hutte était petite, mais elle rappelait à Shiro le Perséphone, avec chaque centimètre carré optimisé le plus efficacement possible. Des réserves de nourriture se trouvaient dans un coin entre un lit de braises et un robinet en bois qui se déversait dans une bassine en pierre. De l'autre côté se trouvaient des hamacs en lierre, des chaises en bois, une bibliothèque et une rangée de plantes si précise que Shiro doutait qu'il s'agisse d'un jardin ordinaire.

En fait, les murs étaient recouverts de plantes en tout genre. Ayant bien vu comment le groupe de Ryner construisait des machines, Shiro suspectait qu'elles ne servaient pas de décor. Les Vivaskaris pouvaient peut-être communiquer avec, ou alors c'était un moyen de défense. Il prit garde à ne pas s'en approcher, au cas où.

Lei-ree prit place sur une chaise en bois, Aransha l'imitant aussitôt. Shiro hésita un moment, comme Ne-ree ne semblait pas encline à les rejoindre, mais après un regard appuyé d'Aransha, il prit la troisième chaise, fermant le triangle. Il ajusta l'écharpe qu'Aransha lui avait faite sur le chemin pour éviter que son bras mort force sur son épaule.

— Ainsi donc, dit Lei-ree, Aransha lui servant d'interprète, vous êtes venus nous parler de Zarkon.

— Oui, dit Shiro. Je suis sûr que vous savez ce qu'il a fait à Inanimasi, du moins en partie.

Lei-ree plissa les lèvres. Elle dit quelque chose qui rendit Aransha furieuse et la fit répliquer sans traduire. Sa voix était mordante, mais Lei-ree conserva son vague sourire, une lueur d'amusement dans le regard. Grâce à la lumière de la pièce (qui semblait provenir d'une mousse fluorescente), Shiro pouvait enfin distinguer les traits de son visage. Sa peau était plutôt bleue comparée aux tons jaunes et verts que Shiro avait vus dans le groupe de Ryner et à la Cité, et ses yeux étaient constellés de rouge. Ses antennes étaient également beaucoup plus longues, formant comme des tresses autour de sa tête.

Quand elles se turent et qu'Aransha se renfonça dans son siège, bouillonnante de colère, Shiro se pencha vers elle.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

Aransha plissa les lèvres.

— Elle a dit qu'elle a entendu des rumeurs sur ce qui s'est passé en ville, qu'on a laissé Zarkon s'en emparer. Qu'on s'est inclinés devant lui volontairement. J'ai voulu lui dire que c'était faux, mais elle s'est moquée de moi.

— Il y a toujours une résistance, dit Shiro en se redressant.

Il jeta un œil à Ne-ree, qui restait silencieuse et à l'écart, comme pour ne pas déranger. Elle était plus petite que sa sœur, avec des épaules larges et des bras développés visibles sous sa cape en grandes feuilles tressées les unes aux autres. Elle lui rendit froidement son regard.

— Certains Inanimaskaris ont fui quand Zarkon s'est emparé de la ville. Maintenant que Voltron est là, ils sont prêts à reprendre la Cité et à repousser les Galras pour de bon. Mais nous avons besoin de votre aide.

— De notre aide. (Lei-ree croisa les bras, s'enfonçant dans son siège.) Qu'avez-vous à nous donner en échange ?

Shiro jeta un regard désemparé à Aransha, qui semblait s'efforcer de rester calme.

— Nous n'avons rien à leur offrir et elle le sait.

— La présence de Zarkon est une menace pour tout le monde, dit Shiro. Vous pourrez reprendre votre planète à l'Empire Galra.

— Un empire qui ne nous a jamais fait de mal, rétorqua Lei-ree. Les parleurs de métal ont fait leur choix et ils paient le prix de leur arrogance. Ce n'est pas notre problème.

Shiro écarta les bras.

— Vous êtes tous Olkaris, dit-il. Ça veut bien dire quelque chose ? Non ?

Près de la porte, Ne-ree ricana.

— Nous sommes peu, élu des lions, dit-elle. Et cette guerre nous coûterait trop. Si nous ne faisons rien, nous pouvons continuer à vivre comme nous l'avons toujours fait. Nous avons peut-être perdu le commerce avec les parleurs de métal, mais nous n'avons pas besoin d'eux pour survivre. Si nous nous battons, nombre d'entre nous perdrons la vie inutilement.

— Si vous ne faites rien, la rébellion va échouer, dit Shiro.

Lei-ree haussa les épaules.

— Alors ne vous battez pas. Personne ne vous y oblige.

Aransha serra les poings sur les genoux, se penchant en avant. Elle se lança dans une tirade fervente, presque désespérée, et quand elle eut terminé, elle attendit avec espoir. Lei-ree ne fit qu'agiter la main. Avec un soupir, Aransha baissa la tête.

— Je leur ai dit pourquoi il est nécessaire de nous battre ; que notre peuple souffre et que beaucoup de réfractaires au régime de Zarkon sont coincés en ville. (Aransha secoua la tête.) Je ne pense pas que cela suffise à les convaincre. Les Vivaskaris sont prudents de nature, notamment parce que leurs cellules sont très petites. S'il n'y en a qu'une qui nous rejoint, cela ne servira à rien d'autre qu'à envoyer à la mort leurs guerriers et les nôtres, ce qu'elles savent très bien.

Shiro hocha la tête.

— Elles ne feront rien tant qu'on ne leur donne pas une bonne raison de croire que toutes les autres cellules vivaskaris se joindront au combat, c'est bien ça ?

— C'est bien résumé.

— Très bien.

Shiro se redressa, les mains sur les cuisses. Il rencontra le regard de Lei-ree et le maintint sans ciller.

— Vous ne savez pas de quoi l'Empire est capable, dit-il, faisant à peine attention à Aransha qui traduisait pour lui. Moi, je le sais. Je l'ai vu de mes propres yeux. La Cité ne leur suffira pas. Quand ils l'auront mise à sec, ce sera votre tour.

Lei-ree ouvrit la bouche, mais Shiro ne perdit pas une seconde.

— Ils ont une arme. Enfin, ils en avaient une. Nous l'avons détruite, mais je suis certain qu'ils sont en train d'en rebâtir une autre bien plus puissante.

Shiro s'humidifia les lèvres, la tête pleine d'images d'une planète réduite en poussière, de signaux de vie s'éteignant les uns après les autres sur l'écran de Keith, qui partageait son épouvante en observant la scène.

— Ils peuvent complètement drainer une planète de sa quintessence.

La voix d'Aransha vacilla et elle s'arrêta pour le dévisager, le visage pâle. Il rencontra son regard avec un signe de tête et, balbutiante, elle acheva sa traduction.

L'effet fut instantané. Lei-ree se crispa, sa peau prenant une teinte grisâtre, et elle jeta un œil à Ne-ree, qui avait fait un pas en avant, la main sur la pochette à sa taille. Elle ne l'ouvrit pas, mais elle était visiblement ébranlée. Sa sœur aussi.

Shiro n'avait pas envie de se servir de leur peur, mais il avait besoin qu'elles comprennent bien l'enjeu.

— Le peuple de la Cité souffre sous le règne de Zarkon. Certains sont complices, certes, mais la plupart ne sont que des victimes innocentes. Nous voulons les libérer. Nous allons le faire. Mais nous n'avons qu'une seule chance. Si nous échouons, au mieux Zarkon exécutera tous ceux qu'il suspecte d'avoir collaboré avec nous et, quand il lui manquera quelques milliers d'ingénieurs, il va redoubler d'efforts pour vous retrouver et vous forcer à travailler pour lui.

» Au pire, on s'approche un peu trop de la victoire, Zarkon prend peur et déchaîne son arme sur la planète, tuant tout ce qui s'y trouve.

Lei-ree était toujours pâle, mais elle se reprit assez pour se pencher en avant, les antennes agitées comme un drapeau dans le vent.

— Notre cellule ne compte que douze guerriers. Cela ne changera pas le cours de la bataille.

— Non, dit Shiro, mais pensez aux autres cellules. Combien de Vivaskaris se trouvent dans la forêt, Lei-ree ? Combien d'entre eux sont des guerriers ? Mille ? Dix mille ? Davantage ? (Il secoua la tête.) Contactez-les. Rapportez-leur ce que je vous ai dit. Demandez-leur si c'est un risque qu'ils sont prêts à prendre. Même si seulement la moitié des cellules acceptent de se battre, nous pourrons former une armée qui pourra prendre Zarkon par surprise.

Il marqua une pause, les dévisageant. Elles semblaient secouées, mais elles acquiescèrent.

— Si vous avez besoin de preuves de ce que j'avance, je peux vous les trouver. Sinon… je vous en prie. Parlez aux autres cellules. Je ne vous demande rien de plus pour l'instant.

Lei-ree posa ses mains tremblantes sur ses genoux et jeta un œil à sa sœur, qui semblait prête à se battre.

Ne-ree rencontra le regard de Shiro et hocha la tête.

— Nous ferons tout notre possible.


Traduction des dialogues en karii, par ordre chronologique :

*O besvataum auk ozhahi diniti newo. - Vous êtes bien observateur pour quelqu'un qui possède de si petits yeux. (Cette phrase est en réalité en vivaskarii, une langue différente du karii, mais appartenant à la même famille.)

*Neht vas punvata. Vask neht ohl ininita. - Ne les affronte pas. Ce ne sont pas nos ennemies.

*Pasc, Shiro. Vak o aul prece. - Du calme, Shiro. C'est une amie.