Précédemment : Allura, Ryner et Meri ont fait un tour dans une capsule mémorielle pour que leurs profils puissent un jour servir d'IA. Shiro avait prévu de se joindre à elles, mais il a changé d'avis en apprenant avec quelle intensité le processus faisait revivre le passé. Il se sentait honteux d'avoir fui, mais Allura et Black l'ont rassuré, avant de discuter de la taupe et de la recherche d'un maître pygnar pour Matt et Val. Allura voulait rester pour aider Shiro à gérer la situation avec l'espion, mais il a insisté pour qu'elle y aille. Au final, Edi a décidé de les accompagner.
Pendant ce temps, les Bleus ont parlé de Wyn ; Layeni continue de faire de son mieux pour faire d'Akira un véritable commandant ; Pidge et Matt ont été choqués de voir Karen apparaître à l'écran de leur Skype spatial avec un œil au beurre noir ; Lance a entraîné Keith à une réunion de famille des Mendoza et a fini par lui confier que Luz allait se lier à Red dans le futur. Quant à Thace et Coran, une conversation sur le devoir et le deuil les a rapprochés.
Ne reste plus que Sam et Rolo, qui ont enfin eu l'occasion de discuter sans s'inquiéter d'être entendus, ce qui a permis à Sam d'apprendre que Matt et Shiro ont réussi à s'échapper et à rentrer.
Avertissements : La scène qui commence par « Shiro avait le goût du sang dans la bouche. » contient des flashbacks, de la violence et une crise d'angoisse. Les flashbacks et la violence durent tout le long de la section en italique, tandis que la crise d'angoisse et ses séquelles persistent à des intensités variées jusqu'à la ligne qui commence par « Le temps qu'elle finisse ».
Chapitre 15
La croisée des chemins
— J'en suis presque au point où j'ai envie que quelque chose déraille, dit Keith en agitant la main.
Une longue corde pendait de son poing serré et Pidge aperçut un éclat vert quand il tourna la main.
— Je n'ai pas envie que Zarkon attaque à nouveau des gens, mais un peu d'action me ferait du bien, avec…
Il ne termina pas sa phrase, faisant un geste vague qui englobait le hangar du lion vert avant de laisser tomber et de remettre dans sa bouche la corde à mâcher en silicone qui avait la forme d'un petit robot.
Pidge lui jeta un œil, le sourcil haussé.
— Ouais.
Keith rabattit les oreilles en arrière avec un regard blasé.
— Ouais ? répéta-t-il. C'est tout ce que tu as à me dire ?
Avec un soupir excédé, Pidge repoussa son ordinateur et tourna son siège vers Keith. Il passait de plus en plus de temps ici depuis le départ de Matt, débarquant sitôt sorti de la douche après un passage à la salle d'entraînement pour se laisser tomber dans le pouf que Pidge avait déniché sur une lune commerciale. Ça ne l'aurait pas dérangé·e en d'autres circonstances, mais en l'absence de Matt, Keith était… eh bien, pour le dire franchement, dans un état impossible.
— Pardon, dit Pidge, se forçant à se calmer.
Tant pis si cela faisait deux heures qu'iel était plongé·e dans un nouvel ensemble de données, à vérifier et revérifier chaque entrée que ses algorithmes avaient noté comme potentiellement pertinents dans la recherche de son père. Tant pis s'iel ne s'était pas engagé·e à aider Keith dans sa crise de fébrilité. Ce n'était pas comme s'il faisait exprès de déranger.
— Je sais que c'est nul. Tout le monde est sur les nerfs avec… tout ce qui se passe.
Keith leva les yeux au ciel, enroulant la corde autour de sa main en mordillant le stim-toy. Pidge n'était pas fan de la mâchouille (iel préférait franchement d'autres stims), mais iel avait plusieurs jouets à mâcher inutilisés. Keith les adorait, même si, paradoxalement, il semblait plus bavard avec un bout de silicone dans la bouche.
— Ça me soûle d'attendre que quelque chose se produise, dit-il. Que ce soit avec Zarkon, avec la guerre, avec…
Avec l'espion.
Rien que d'y penser, Pidge avait envie d'afficher les résultats de son dernier scan. Iel avait presque exclu que la source de la fuite provienne d'un programme installé dans l'ordinateur central, mais en mettant de côté l'existence d'un traître en chair et en os, il restait l'éventualité que du matériel avait été installé quelque part sur ou dans le vaisseau pour les espionner et envoyer des informations régulièrement aux Galras dans la zone. Pidge avait demandé à Green de scanner toutes les transmissions entrantes et sortantes, en croisant les doigts pour que la taupe ne s'en aperçoive pas.
Ils n'étaient toujours pas autorisés à en parler, du moins au grand jour. Ces derniers temps, Pidge, Hunk, Ryner et Coran s'étaient faufilés à tour de rôle jusqu'à un ensemble de pièces inutilisées en haut de la tour verte. Comme personne n'y était jamais allé avant la semaine passée, les chances d'y trouver des micros étaient quasiment nulles et certaines pièces (notamment les toilettes, une salle de méditation qui opérait par privation sensorielle et quelques placards) étaient dépourvues de caméras ou d'autres appareils de surveillance.
Ils y avaient installé d'autres mesures de sécurité, abattu des murs et fait de l'appartement une cellule de crise dans laquelle ils pourraient se réunir en toute tranquillité. Il leur faudrait encore quelques jours pour mettre fin aux travaux et la tension était forte parmi l'équipe.
— Ça ira, dit Pidge, feignant l'ennui.
C'était ce que Shiro avait recommandé : qu'ils ne montrent pas qu'ils avaient conscience être sous surveillance. Certains avaient plus de mal que d'autres. En fait, seuls Shiro et Meri parvenaient à rester tout à fait naturels. Mais Keith était le pire. Pidge ne savait pas comment Matt faisait pour lui faire garder son calme, mais depuis son départ, Keith n'avait pas arrêté de stimmer. Quand il n'était pas en train de s'entraîner, il collait Pidge ou Shiro, passant de stim-toys en stim-toys comme s'il essayait de trouver celui qui activerait un bouton magique dans sa tête.
Keith poussa un grondement contrarié, puis jura, et quand Pidge se retourna, iel le vit avec la corde à mâcher dans les mains, désormais coupée en deux. Il fit la grimace.
— Désolé.
Pidge poussa un soupir, mais lui fit un faible sourire.
— T'inquiète. Il y en a encore plein dans le tiroir. J'en ai des plus solides. Celui-là était plutôt fragile et je ne crois pas qu'il était fait pour des dents galras.
Keith regarda dans la direction indiquée, mais ne se leva pas du pouf. Il ferma le poing sur les morceaux de corde déchiquetée et tritura l'étiquette du pouf.
Quand la porte s'ouvrit, il sursauta si fort qu'il s'envola presque. Shiro s'arrêta à l'entrée, le regardant curieusement tandis qu'il poussait un grognement frustré et se renfonçait dans son pouf.
— Tout va bien ? demanda Shiro.
— Oui, grommela Keith.
Shiro se tourna vers Pidge, qui secoua la tête. Si Shiro n'avait pas déjà remarqué l'état de Keith, Pidge en mangerait sa webcam, et de toute façon, iel n'avait rien à dire qui ne ferait pas qu'empirer les choses.
Finalement, Shiro s'approcha de Keith et s'assit au bord du pouf.
— Tu veux en parler ?
Keith leva la tête, les lèvres retroussées.
— Il n'y a rien à dire. Je vais bien.
— D'accord, d'accord. (Shiro lui tapota la cheville.) On va s'entraîner, alors ? Ça me dirait bien de mettre mon cerveau en pause une heure ou deux.
— Tu ne devais pas parler à Pidge ? Tu n'es pas venu pour me demander un combat.
Shiro secoua la tête et se leva.
— Ça peut attendre. Viens.
Keith plissa les yeux, dévisageant Shiro comme s'il cherchait le piège. Mais il l'avait dit lui-même : il voulait bouger au lieu de rester assis à s'attendre au pire. Il souffla, puis prit la main que lui tendait Shiro pour se lever, jetant un œil au stim-toy cassé avant de le fourrer dans sa poche.
— Amusez-vous bien à vous taper dessus, dit Pidge, reprenant aussitôt son travail. Quels tarés.
Wyn devait bien admettre qu'il trouva l'invitation de Lance à aller voir le lion bleu un peu louche, et à juste titre. Certes, Maka était invité également, ce qui rendait la chose moins intimidante, mais les regards que Lance lui adressait semblaient peser plus lourds que ceux destinés à Maka.
Ce dernier avait accepté avant que Wyn n'ait le temps de comprendre ce que Lance lui cherchait, mais ce n'était pas grave, parce que lui-même aurait certainement fini par dire oui. La quintessence du lion bleu l'apaisait et, parfois, quand il ronronnait devant Wyn, des paysages étrangers venaient s'afficher fugacement dans son esprit. Par deux fois déjà, il était venu le voir au milieu de la nuit et, à chaque fois, le lion bleu l'avait aidé à se rendormir, éloignant les cauchemars autour des expériences d'Haggar pour les remplacer par des rêves de Blue qui vagabondait et veillait sur lui comme un yupper.
Maka n'avait apparemment pas revu les lions depuis son arrivée au château-vaisseau et il passa tout le trajet jusqu'au hangar de Blue à courir devant eux avant de sautiller sur place en leur criant de se dépêcher jusqu'à ce qu'ils le rattrapent.
— Un lion, Wyn ! s'écria-t-il, agitant les mains en l'air. Tu te rends compte à quel point c'est génial ? Ils sont énormes ! Edi dit qu'ils sont en vie et je sais pas si je la crois, mais ça serait vachement cool, tu trouves pas ?
Wyn se contenta de sourire, baissant la tête quand Lance haussa un sourcil à son intention. D'accord, Wyn avait su dès le départ que les lions étaient spéciaux ; que Blue était spéciale, en tout cas. Elle s'était pilotée toute seule pour venir le chercher après que Lance lui avait fait enfiler son armure et elle l'avait sorti du hangar du vaisseau d'Haggar. Même à ce moment-là, alors qu'il était mort de peur et comprenait à peine ce qui se passait, Wyn avait ressenti quelque chose venant d'elle, comme une couverture l'enveloppant de sa chaleur et lui disant que tout irait bien.
Lance se demandait sûrement pourquoi Wyn n'en avait pas parlé à Maka ; celui-ci serait certainement fâché s'il apprenait que Wyn le lui avait caché. Ils se racontaient toujours des histoires, plus Maka que Wyn, même si Wyn en avait de bonnes du temps où il voyageait avec ses parents.
Mais les trucs avec Blue lui paraissaient trop privés pour en parler à tout le monde.
Ils arrivèrent au hangar de Blue et Wyn s'arrêta, les yeux écarquillés. Il oubliait toujours à quel point le lion bleu était grand, sa présence remplissant la pièce de bien des façons. Elle semblait encore plus grande à la lumière du jour.
— Ouah, souffla-t-il en la regardant, bouche bée.
Blue sembla amusée de sa réponse ; du moins, c'était l'impression qui régnait dans l'air, ce qui était une drôle de pensée, mais c'était la vérité.
— Vous voulez jeter un œil au cockpit ? demanda Lance, comme si c'était un privilège qu'il leur faisait.
Maka pivota, les mains toutes contractées.
— Je peux ?
— Bien sûr. Hé, ma belle, ça te dérange pas qu'on te rejoigne ?
Lance s'avança avant même que Blue ne se mette en mouvement, baissant la tête d'un geste souple qui laissa Maka sans voix. Il fixa Blue, puis Wyn, comme s'il voulait s'assurer qu'il n'était pas le seul à voir ça.
Wyn sourit et suivit Lance, Maka se précipitant pour les rattraper. Une fois dans le cockpit, il fonça sur le siège du pilote, passant les mains sur le panel de contrôle. Wyn aurait dû s'inquiéter que Maka les envoie accidentellement dans un mur ou active un laser qui détruirait toute une aile du château, mais il savait, sans savoir comment, que Blue ne répondrait pas aux gestes de Maka.
— Tu aimes être ici, dit Lance, les yeux vissés sur Maka, même si sa voix était si basse que seul Wyn pouvait l'entendre. Pas vrai ?
Wyn fronça les sourcils.
— Avec Blue ? Ouais. Elle est… sympa.
Lance acquiesça.
— Ouais. Elle est vraiment douée pour me remonter le moral quand tout va mal.
Wyn se crispa, comprenant aussitôt où il voulait en venir. Lance savait, évidemment. Comme tous les paladins. Ils savaient tous qui avait capturé Wyn avant que Lance ne le sauve, et ils savaient de quoi elle était capable, même si Wyn ne leur avait jamais raconté en détail ce qu'il avait traversé.
Ils s'inquiétaient pour lui. Wyn voyait les regards que Coran lui lançait, la façon dont Shiro et Matt s'attristaient quand il passait une mauvaise journée. Il essayait de ne pas y penser, parce que cela lui retournait l'estomac, mais il se demandait parfois ce qu'ils savaient, au juste. Étaient-ils au courant de ses cauchemars ? Que parfois, dans la nuit, il se perdait dans le château, dans toutes les petites machines qui le composaient ? Il arrivait de mieux en mieux à rester dans son corps ces jours-ci, mais parfois, c'était difficile de se concentrer sur le plan physique, surtout avec l'air saturé de quintessence et du vrombissement des circuits électroniques.
Parfois, quand il… se baladait… il venait ici et Blue l'attrapait et l'attirait à elle, le serrant fort jusqu'à ce qu'il reprenne conscience et retourne à son corps.
— Hé.
Lance le fit se tourner vers lui, les mains sur ses épaules.
— Tu n'es pas obligé d'en parler, d'accord ? Je veux juste que tu saches que je suis là si tu as besoin de moi, et Blue aussi, ok ? Tu peux venir nous voir quand tu veux et on fera tout pour t'aider. D'accord ?
Une partie de la culpabilité qui lui serrait le cœur depuis qu'il avait commencé ses visites secrètes auprès de Blue se relâcha.
— D'accord, dit-il, se pressant contre le torse de Lance tandis qu'il le serrait contre lui.
C'était agréable, d'être enlacé ainsi, de la même manière que Lance avait enlacé son frère et sa sœur quand ils étaient encore au château-vaisseau. De la même manière que les parents de Wyn le faisaient autrefois. Ça lui donnait la même sensation que quand Coran portait un doigt à ses lèvres et laissait Wyn tenir les piédestaux de contrôle un petit moment quand personne n'était là pour le voir.
Il avait l'impression d'avoir à nouveau une famille.
Eli et Akira lancèrent leur première vidéo promotionnelle deux jours plus tard.
Pidge était au courant grâce à sa mère. Apparemment, Eli ne pensait qu'à ça depuis une semaine et elle commençait à se demander s'il mangeait et dormait convenablement.
Elle ne se rendait sûrement pas compte qu'elle-même en parlait beaucoup, mais Pidge voulait bien le lui pardonner, puisqu'elle devait en entendre parler constamment. Quant à Pidge, iel ne savait que l'essentiel. C'était avec embarras qu'iel devait avouer avoir arrêté d'écouter ce que lui disait sa mère et qu'iel plongeait le nez dans son ordinateur dès qu'Akira abordait le sujet à table.
Ils voulaient faire connaître Voltron. Pidge n'avait pas vraiment besoin d'en savoir plus, pas vrai ?
Eh bien, apparemment, iel allait devoir regarder cette vidéo, parce que dans les six heures suivant la première transmission (une parution limitée, parce que personne ne savait à quoi s'attendre), ils reçurent trois appels à l'aide et une poignée de contrebandiers leur offrirent leurs services. Payants, sans aucun doute, mais tout de même. C'était quelque chose.
Le reste de la semaine fut un tourbillon d'activité, le château-vaisseau s'affairant dans la zone. Zarkon n'avait pas une forte prise sur les planètes avoisinantes (du moins sur celles qui avaient réussi à contacter Voltron), mais ils ne pouvaient pas relâcher leur vigilance pour autant. Après trois jours, alors que Shiro les avait séparés en deux groupes pour s'occuper de deux appels de détresse en même temps, un robeast était apparu, le premier depuis la bataille sur Terre. Pidge, Ryner et Keith s'étaient empressés de traverser trois systèmes stellaires pour rejoindre les autres afin de former Voltron, et cette distraction leur avait presque coûté leur propre bataille.
Ils faisaient quand même des progrès. Ils avaient libéré une douzaine de planètes en une semaine et, même s'ils n'avaient pas le temps de rester pour mettre en place un système de défense sur chacune d'entre elles, ils les avaient mises en contact avec Olkarion et les autres planètes libres les plus avancées technologiquement parlant. Leur Coalition prenait un bon départ et deux planètes leur promirent même de constituer une armée pour rejoindre le combat si Voltron avait besoin d'eux un jour.
Zarkon, bien sûr, ne restait pas les bras croisés. Il ne s'était peut-être pas montré en personne à une bataille, mais il envoyait des renforts : des vaisseaux de guerre, des robeasts, des druides et un nouveau modèle de chasseur plus rapide et plus puissant qu'avant. (Keith et Lance s'étaient mis au défi d'en abattre le plus possible durant les cinq premières minutes de chaque bataille. Keith avait le dessus malgré l'absence de son co-paladin, ou peut-être grâce à ça ; Pidge était persuadé·e que Nyma faisait parfois exprès de rater un tir, dirigeant alors un groupe de chasseurs droit dans la ligne de mire des flammes de Red.)
Dans l'ensemble, tout allait bien.
Malheureusement, ils étaient débordés, alors iel n'avait que très peu de temps pour se pencher sur ses autres projets. Notamment la recherche de son père.
— Je sais que c'est important et tout, dit Pidge, s'affalant sur les contrôles de Green après leur dernière mission.
Ryner était déjà partie, lui rappelant gentiment que le dîner serait servi dans quinze minutes.
— C'est juste que c'est frustrant.
Matt poussa un petit son de commisération et Pidge eut l'envie fugace qu'il soit encore là pour l'aider à démêler ses émotions. Parler à distance, aux rares moments où ils étaient libres tous les deux, ne faisait pas le poids devant un bon câlin sur le canapé, un film Disney en fond sonore, l'ordinateur de Pidge sur ses genoux affichant les lignes d'un code bogué.
— Je suis sûr que ça ne restera pas comme ça longtemps, dit Matt. Penses-y de cette façon : pour chaque planète que tu libères, la Coalition devient de plus en plus forte et pourra un jour s'occuper de ces petits appels de détresse sans l'aide de Voltron.
— Tu n'as pas tort, mais bon…
Matt soupira.
— Je sais que ça n'aide pas, là.
— Pas vraiment, non.
— Bon, tu travailles sur quoi, en ce moment ? Je peux peut-être t'alléger un peu.
Pidge releva les pieds sur son siège et joua avec la molette près de son nez.
— Rien. Je ne travaille sur rien de spécial. J'ai fini de trier les résultats de mon dernier algorithme, mais ça n'a rien donné. Il me faut plus de données.
— Je vois.
Matt se gratta le menton, jetant un œil de côté. Pidge voyait l'ombre de Val, d'Allura et d'Edi sur le mur, donc elles ne devaient pas être loin. Ça lui rappelait les vidéos du cockpit du Perséphone, où Shiro se glissait derrière Matt pendant qu'il s'enregistrait, faisant des blagues et des grimaces dans son dos.
— Je n'abandonne pas, dit Pidge en faisant la moue. J'ai juste besoin de temps pour y réfléchir.
Matt plissa les lèvres.
— J'espère que ça ne veut pas dire que tu vas sauter des repas et des nuits de sommeil pour travailler dessus.
— Mais non, souffla Pidge, reposant son menton sur ses coudes. On ne me laisserait pas faire, de toute façon.
Cela avait commencé avec Ryner, et Shiro à l'occasion, surgissant dans le hangar de Green pour l'inviter à faire une pause. Ensuite, la mère de Lance s'était prise au jeu et Pidge n'avait pas encore développé une immunité contre son regard déçu. Iel était donc forcé·e à suivre un rythme de sommeil régulier et à prendre trois repas par jour, du moins pour le moment. Ce qui lui laissait sur les bras un disque dur rempli de registres inutiles et absolument aucune idée de la manière d'en tirer des réponses.
— Je suis désolé, Pidge, dit Matt.
— Pas ta faute.
— Quand même. Je vais essayer de trouver un nouvel angle d'attaque, ok ?
Pidge eut un demi-sourire.
— D'accord. Merci.
Iel jeta un œil à l'horloge au-dessus de son bureau, qu'on voyait à travers la vitre de Green, et grogna.
— En parlant de repas, il faut que j'y aille, ou je vais être en retard.
— D'accord.
Matt donna deux coups sur la table et Pidge répondit par la force de l'habitude : c'était un code qu'ils avaient développé quand Matt était dans l'espace et que la communication audiovisuelle était limitée aux rapports quotidiens. Matt et leur père avaient trouvé le moyen de communiquer en code morse sans se faire remarquer par la Garnison et, tout le long de la carrière de leur père, ils avaient développé leurs propres abréviations.
Deux taah : la lettre M. C'était comme ça que Matt concluait chaque message et Pidge répondait toujours de la même façon. Deux ti, une pause. Deux taah, une pause. Deux ti et un taah. I-M-U.
I miss you (Tu me manques).
Matt lui sourit, les yeux humides, et Pidge frotta les siens avant que les larmes ne puissent monter.
— Tu me manques aussi, petit pigeon, dit Matt. Appelle-moi quand tu veux. Je reviens dès que possible.
— Dès que tu auras appris la magie, tu veux dire, dit Pidge.
Le sourire lui vint plus facilement cette fois-ci, surtout face à l'étincelle sincère qui brillait dans le regard de Matt. Pidge se redressa, ses émotions se calmant.
— J'attends que tu me fasses un tour à la David Copperfield quand tu rentres, tu sais.
Matt eut un petit rire et Pidge mit fin à l'appel avant de craquer. Sentant que la conversation avait pris fin, Green baissa la tête pour laisser Pidge sortir. Iel passa par son bureau, les yeux rivés sur son ordinateur portable. Il ne restait pas assez de temps avant le dîner pour avancer sur quoi que ce soit.
Quoique…
Ce fut Meri qui arriva vingt minutes plus tard, les bras croisés et les sourcils haussés. C'était nouveau, ça. Pas de culpabilisation, cette fois-ci ?
— Juste une minute, dit Pidge, s'empressant d'entrer quelques notes en plus dans le document qu'iel avait ouvert.
Iel avait trouvé quelques idées pour la suite, rien de très développé pour l'instant, mais cela lui semblait prometteur et iel ne voulait rien oublier pendant le repas.
Meri s'approcha, se pencha par-dessus son épaule pour appuyer sur le bouton de sauvegarde, puis referma son ordinateur d'un geste sec.
— C'est l'heure, Pidge, dit-elle. Tu as déjà eu vingt minutes, ne me force pas à te porter.
Elle en serait capable. Pidge n'eut besoin que d'un coup d'œil à son expression pour savoir qu'elle ne plaisantait pas. Alors, avec un dernier regard pour son ordinateur, Pidge se leva et sortit dans le couloir. Meri était juste derrière iel, fredonnant joyeusement, et Pidge refoula son irritation tant bien que mal.
Quand ils arrivèrent à l'ascenseur, Pidge eut la surprise de constater qu'il n'était pas vide. Coran et Thace se trouvaient à l'intérieur, Coran avec les épaules voûtées et les bras croisés. Thace se tenait droit comme un vigile à côté de lui.
Pidge jeta un regard éloquent à Meri, qui l'ignora.
— Toi aussi, hein, Green ? grommela Coran.
Pidge s'appuya contre le mur à côté de lui, la tête penchée de côté.
— Comment ça, moi aussi ?
— Coran pensait à sauter le repas, dit Thace, sortant sa dague pour se nettoyer les griffes. Il pense que le château ne peut pas continuer sans lui, même pour un demi-varga.
Coran s'agaça.
— Tu as vu la liste de choses à faire ? On a plus de passagers qu'un snargonien en hiver !
— C'est à ça que sert l'équipe de maintenance.
Thace retira un petit quelque chose de sa dague et regarda Coran.
— Tu dois manger.
Avec un ricanement, Meri s'appuya sur la rambarde, les jambes croisées au niveau des chevilles.
— Bonne chance avec lui. Ciel-là à l'air de croire qu'iel peut vivre d'adrénaline et de bonne volonté.
Elle montra Pidge du pouce, qui lui tira la langue.
Coran sortit de son état ronchonneur le temps d'adresser à Pidge un regard plein de sympathie.
— Toujours bloqué·e ?
— Je n'ai pas assez de données. Si on visite quelques prisons de plus, voire un centre de commande régional ou un truc du genre, je pourrais peut-être arriver à quelque chose, mais là…
— Qu'est-ce que vous cherchez ? demanda Thace.
Il fit la grimace quand Pidge leva le nez vers lui et reprit l'observation de sa dague.
— Mes excuses. Ce ne sont pas mes affaires.
Pidge aurait dû lui en vouloir. Mais il ressemblait à Keith dans sa façon d'éviter les gens et Pidge ne pouvait s'empêcher de se sentir mal pour lui, un minimum. Ça ne devait pas être facile de se retrouver soudainement entouré d'adolescents, surtout avec tout ce qu'il avait traversé avant.
Iel poussa un soupir.
— Non, c'est bon. Ce n'est pas comme si tous les autres n'étaient pas déjà au courant.
Iel posa la tête contre le mur de l'ascenseur et s'enveloppa de ses bras.
— Mon père a été capturé en même temps que Matt et Shiro, mais on ne sait pas où ils l'ont envoyé. J'ai voulu inspecter les registres de prisonniers que j'ai pour trouver un indice, mais c'est comme chercher la passerelle sans avoir les plans du reste du vaisseau.
— Il faudrait donc plus de données ?
— Ouep. (Pidge appuya sur le « p », soudainement épuisé·e.) Mais je n'en aurai pas de sitôt. Il y a trop de planètes qui ont besoin de notre aide, on ne va pas pouvoir infiltrer de nouvelles prisons tout de suite.
Thace ne dit rien pendant un moment et Pidge regarda en silence les chiffres défiler sur l'affichage au-dessus de la porte de l'ascenseur.
— J'ai peut-être quelque chose qui pourrait vous être utile.
Le souffle coupé, Pidge pivota tandis que Thace fourrait à nouveau sa dague sous sa griffe. Cette fois-ci, la lame s'accrocha à quelque chose et il en sortit une petite puce de données.
— Ma sœur ne sait pas que je l'ai gardée. J'aurais dû la détruire quand je lui ai envoyé les derniers dossiers, mais je n'aime pas supprimer des informations. On ne sait jamais quand elles pourront être utiles.
— C'est… ?
Pidge s'humidifia les lèvres avec un pas hésitant en direction de Thace.
— Des registres de prisons ?
— Entre autres choses.
— Et vous allez… me les donner, juste comme ça ?
— Oui.
Thace referma le poing sur la puce et la leva au-dessus de sa tête, à un bon mètre hors de portée de Pidge. Iel le fusilla du regard.
— Après le dîner. Nous allons manger, et ensuite, je m'assurerai que le transfert de fichiers se fait sans problème. D'accord ?
Transporté·e par l'allégresse, Pidge se mit à sourire de toutes ses dents et se jeta à la taille de Thace.
— D'accord !
Thace se figea dans son étreinte, le tintement de l'ascenseur résonnant brutalement dans le silence. Avant qu'il ne puisse se reprendre, Pidge recula, courant à reculons en le pointant du doigt.
— C'est une promesse. Vous devez la tenir.
Puis iel pivota et fonça à toute vitesse vers la salle à manger, poursuivi·e par le rire de Coran.
Les requêtes continuaient d'affluer.
Shiro était parti depuis moins d'une heure, le temps de manger, de prendre sa douche et de se reposer les yeux, fatigués d'avoir parcouru si longtemps des sets de données et d'appels à l'aide. À son retour, treize nouveaux signaux de détresse l'attendaient.
Il fixa la liste une bonne minute, refrénant sa migraine et son envie débordante de hurler. C'était une bonne chose. C'était ce qu'ils voulaient. Savoir qui se battait encore, qui pourrait bien vouloir se rebeller contre Zarkon. Répandre l'espoir, faire de Voltron un symbole autour duquel l'univers pourrait se rallier.
Malheureusement, cela ne fonctionnait que si Voltron répondait à ces appels à l'aide.
Se frottant le front, Shiro s'assit à son poste de paladin et afficha les nouveaux signaux de détresse, les parcourant un à un. La première étape, c'était de séparer les appels qui pouvaient être gérés par un ou deux lions de ceux qui auraient besoin des cinq. (Ce n'était pas garanti, Shiro en était conscient, mais il fallait bien commencer quelque part et ils ne pouvaient pas tous aller à toutes les planètes, ou ils n'avanceraient jamais.)
Une heure plus tard, il avait fini son premier passage, ajoutant deux requêtes au dossier intitulé « Voltron » et les onze autres au dossier « Solo ».
Il y avait quinze nouveaux signaux de détresse, cette fois-ci.
Shiro grogna, laissant sa tête reposer sur son dossier. Il pouvait gérer ça. En moyenne, ils recevaient deux appels par planète ; certaines en envoyaient des douzaines, soit parce que le peuple répétait le signal, soit parce qu'il y avait plusieurs groupes résistants qui les appelaient indépendamment les uns des autres. Il n'y avait pas autant de planètes que ça qui avaient besoin d'eux. Pas dans cette petite portion de l'espace, en tout cas. Eli et Akira ne savaient pas à quoi s'attendre, alors ils avaient commencé petit. Juste cinq pour cent de l'Empire Galra, une petite zone vers la frontière, loin de la concentration impériale la plus importante.
Juste cinq pour cent. C'était tout.
Sa migraine empirait et sa vision se brouillait malgré ses efforts pour garder son calme. Il souhaita soudain ne pas avoir insisté pour qu'Allura s'en aille. Il avait cru qu'il s'en sortirait sans elle et Matt, mais il ne s'était pas attendu à se retrouver confronté à une situation pareille. Il ne s'était pas attendu à ce qu'Akira ait son propre flux de volontaires pour la Garde à examiner ou à ce que Coran ait soudainement à régler des centaines de problèmes découverts par l'équipe de maintenance qui rouvrait des ailes inutilisées du château.
Il était tellement fatigué, mais l'idée de rejoindre sa chambre pour essayer de dormir sans Matt à ses côtés le rendait nerveux. Il avait très mal dormi ces dernières nuits et il savait que la fatigue rendait la tâche plus difficile qu'elle ne l'était vraiment. Il devrait peut-être arrêter là pour ce soir, repartir sur de nouvelles bases dans la matinée.
Sauf que d'ici là, il aurait des centaines d'appels de détresse à traiter. Il ne rattraperait jamais son retard.
— Mauvaise journée, hein ?
Shiro se retourna en sursaut, trouvant Lance à l'entrée de la pièce, une gourde à la main. Il était toujours habillé, mais il avait échangé ses baskets pour ses pantoufles de lion.
— Lance, l'accueillit Shiro, se redressant et se frottant le visage pour essayer de se défaire de son air lessivé. Salut. Tu voulais un truc ?
— Je venais te donner ça, dit Lance, lui tendant la gourde.
Shiro la fixa, mais ce n'était pas tout. Lance lui tendit son poing et déposa deux pilules dans sa paume ouverte.
— C'est du paracétamol. Mamá nous a constitué une pharmacie et j'ai bien vu que tu plissais les yeux pendant le dîner.
Shiro rougit.
— Je vais bien, Lance. Je–
— C'est juste une migraine, Shiro, pas un manquement à tes obligations.
Lance souffla, puis reprit la gourde et la perça d'une paille.
— Je te jure. Tu restes humain.
C'était un fait incontestable, mais cela n'empêcha pas Shiro d'essayer. Il regarda la gourde un bon moment avant de la prendre avec un soupir, avalant les analgésiques. C'était ridicule de tergiverser là-dessus, de toute manière, mais il n'aimait pas admettre une faiblesse, quelle qu'elle soit, devant son équipe, même si elle l'avait déjà vu au plus bas. Peut-être justement pour cette raison. Sans Allura, Shiro devait tenir seul le rôle de paladin noir. Il ne pouvait pas permettre le moindre doute de s'installer quant à ses capacités de les mener dans cette guerre.
— Et donc, qu'est-ce que tu fais ? demanda Lance, s'installant sur l'accoudoir de Shiro.
Il gardait plutôt bien l'équilibre sur cet étroit perchoir, un pied placé devant lui, l'autre jambe croisée sur son genou. Il sortit une autre poche d'eau, la perça avec sa paille et en prit une bonne gorgée tout en regardant l'écran.
— Ce sont des appels de détresse ?
— Je triais ceux qu'on a reçus aujourd'hui, dit Shiro, retenant à peine un tressaillement quand une nouvelle alerte bipa, indiquant l'arrivée d'un autre appel. Je… j'essaie de prendre de l'avance sur le travail de demain.
Lance hocha la tête, sirotant son eau pendant quelques secondes avant de se pencher en avant, vacillant un petit peu, pour faire défiler les fenêtres de Shiro.
— Missions en solo contre missions en équipe, je vois.
Il acquiesça, ouvrit quelques fichiers et les passa en revue.
— Ok, ouais, c'est parfaitement dans mes cordes.
— Euh… quoi ?
— Laisse-moi prendre la relève, dit Lance avec un geste vers l'écran. Tu n'en peux plus, Shiro. Ça se voit. Tu en as déjà trié combien, hein ?
Du bout du doigt, il fit défiler la liste des missions en solo, où s'étalaient déjà des douzaines de lignes. Plus la liste continuait, plus les sourcils de Lance remontaient sur son front.
— Va te reposer. Je peux faire le contrôleur de trafic pour les appels de service de chambre ce soir.
Shiro resta confus un instant par cette double métaphore, puis secoua la tête.
— C'est gentil à toi, Lance, mais ça ira. Je maîtrise.
— Ah.
Lance baissa la main, agitant la paille entre ses dents.
— D'accord. Je comprends.
Shiro se tut, mettant de côté son embarras en remarquant la tension dans la voix de Lance. Il pivota et, alors qu'il s'attendait bien à voir l'inquiétude sur ses traits, il fut surpris par son air incertain. De quoi Lance pourrait-il douter ?
Oh.
Shiro grimaça, se massant les tempes.
— Je ne dis pas ça parce que je pense que tu n'en serais pas capable, Lance.
— Non, je sais, fit aussitôt Lance, un sourire facile se placardant sur ses traits.
— Je dis juste que tu ne devrais pas gâcher ta soirée, c'est tout.
— Et je le comprends totalement.
Lance quitta son perchoir. Il avait fini son eau depuis longtemps, mais continuait de jouer avec sa paille, ne rencontrant que brièvement le regard de Shiro avec un sourire qui voulait dire « ne t'inquiète pas pour moi ».
— Bref, je te dérange pas plus longtemps.
Shiro prit une profonde inspiration, se forçant à faire taire sa fierté un moment.
— Lance.
Lance s'arrêta à mi-chemin de la sortie, pivotant avec un air prudent.
— Tu as raison.
Shiro se leva, se passant les doigts dans les cheveux.
— J'ai très mal au crâne, je devrais sûrement aller dormir un peu.
— Ouais ?
Lance se ragaillardit, se mordillant la lèvre.
— Ouais, dit Shiro. Tu n'es pas obligé, mais… si ça ne te dérange vraiment pas de jeter un œil à quelques messages de détresse, ça m'aiderait beaucoup.
Un sourire éclatant s'afficha sur les traits de Lance et il revint en trottinant, le pas sautillant.
— Ouais, d'accord ! Ça me dérange pas du tout, t'inquiète.
Shiro acquiesça.
— Ok. Ne te prends pas trop la tête, on sait déjà qu'on pourrait avoir une surprise sur n'importe laquelle de ces missions, ce qui chamboulera toute notre organisation. Vas-y au feeling.
— Compris.
— Et ne te couche pas trop tard, hein ? Tu restes une heure ou deux, puis tu vas au lit, toi aussi. D'accord ?
Lance lui fit un salut et tourna l'écran vers lui, affichant déjà la liste d'appels non listés.
— Bien reçu. Une heure et demie, et j'arrête.
— Ok.
Shiro hésita, l'observant parcourir le contenu du premier message. Il rechignait à partir comme ça, à laisser quelqu'un d'autre s'occuper de ses tâches.
Mais la douleur sourdait dans son crâne et il ne ferait que gêner Lance en s'attardant. Il se força donc à tourner les talons et à sortir de la pièce avec un bonne nuit à Lance, qui le lui retourna.
Il était sur le chemin de sa chambre quand il s'arrêta soudain à un embranchement du couloir. C'était peut-être à cause du lit vide qui l'attendait plus loin. Ou peut-être à cause des anti-douleurs qu'il avait pris et cet aveu tacite de faiblesse que cela représentait. Ou peut-être qu'il n'était au fond qu'un idiot arrogant, trop fier pour admettre quand quelque chose était trop pour lui.
Ses pas le menèrent à la salle des capsules mémorielles dans les profondeurs du château et il s'arrêta devant la porte, le cœur battant à tout rompre.
C'était une mauvaise idée.
Il le savait, mais ça n'avait pas d'importance. Il ne se laisserait pas mener par la peur. Il ne se détournerait pas de son passé, de ce qu'il était. Cette équipe avait besoin d'un chef, et un chef ne pouvait pas se permettre la moindre faiblesse. Quelle qu'elle soit. Et puis, la première session ne durait qu'une heure. Il pouvait survivre à une heure de son passé. Ce n'était rien.
Sa décision prise, il se dirigea vers le panel de communication près de la porte et appela Coran.
— Salut, dit-il quand Coran ouvrit la communication. Tu peux me rejoindre dans la salle des capsules mémorielles ?
Coran, heureusement, le rejoignit sans commentaire et le laissa s'expliquer en silence.
— Je sais– vu ce qui est tapi dans mon esprit, je sais que ça pourrait mal tourner.
— Et il n'y a aucune honte à ça, dit Coran. De nombreux paladins souffrent de choc du combattant. C'est pour cette raison que, dans l'idéal, nous aurions dû poser les bases de ton profil dès que le lion noir t'a choisi. La gestion des souvenirs traumatisants est plus facile une fois que tu sais comment ça marche. Tu peux contrôler beaucoup de choses avec de l'entraînement.
— Un entraînement que je n'ai pas, dit Shiro.
Coran posa une main sur son épaule.
— Je ne vais pas chercher à te dissuader. Je comprends pourquoi c'est important pour toi.
Il sortit un petit écran et le tapota contre le bras de Shiro.
— Je peux suivre l'état du transfert grâce à ceci. Si ça tourne mal, je peux te faire sortir en avance. Vois ça comme un test, et si tu veux réessayer dans quelques jours, tu auras déjà un peu plus d'expérience pour t'aider. D'accord ?
Le stress lui crispait le cou, mais Shiro parvint à sourire pour Coran. Pour le petit écran dans sa main ; un écran portable. Sa façon de dire qu'il pensait que Shiro pourrait finir la session entière. Il n'avait pas de raison de s'éloigner s'il pensait devoir le faire ressortir dans les cinq minutes, après tout. C'était un petit geste, mais Shiro s'en sentit ragaillardi.
— Ça me va.
Coran acquiesça.
— Une dernière chose, dans ce cas. Si je dois te faire sortir plus tôt, est-ce que tu préfères que je sois le seul dans la pièce ou… ?
Il passa l'alternative sous silence, mais cela rappela à Shiro la promesse qu'il avait faite à Allura. Il ne prendrait pas sur lui. Il n'essayerait pas d'affronter les choses tout seul.
— Tu peux appeler Akira. Mais personne d'autre.
— C'est entendu.
Coran lui fit une tape dans le dos et s'affaira à préparer la capsule. Le cœur de Shiro battait à vive allure, mais quand Coran lui indiqua d'y aller, il s'avança sans hésiter.
Sans peur.
Il valait mieux que ça.
— Il est temps.
Le sang de Keith se figea dans ses veines, son corps se crispant tandis qu'il fixait l'écran où apparaissait sa mère, les mains jointes sous son menton. La salle de communication était plongée dans un silence sinistre, les autres postes vides faisant des frissons dans le dos de Keith. Il aurait voulu que quelqu'un d'autre soit là : Pidge en train de parler à sa mère, Akira s'entretenant avec Eli, Lance donnant les nouvelles du jour à sa famille…
Ce qui était stupide, puisque Keena n'aurait rien dit s'ils n'étaient pas seuls. Elle était trop prudente pour ça.
— Temps ?
Keith sentit sa bouche s'assécher et il dut s'humidifier les lèvres pour continuer.
— De… ?
Keena sourit, la pointe de ses canines reflétant la lumière.
— Oui. J'ai reçu des rapports de nos agents sur la planète mère. La situation est sur le point de dégénérer. Si tu y vas maintenant, tu peux te placer au devant de la vague quand elle se soulèvera enfin.
Mais pourquoi ce serait à moi de le faire ?
Keith ne réussit pas à le dire tout haut. Le regard de Keena le clouait à son siège et lui bloquait la respiration, reflet exact de ce qui s'était passé le mois dernier dans son bureau à New Altéa. Ce n'était pas ce qu'il voulait.
Et elle s'en fichait.
Elle l'appelait « Keithka » et ce diminutif l'irritait autant que cela réveillait en lui une envie qu'il avait cru perdue depuis longtemps. L'envie d'avoir une mère qui se battrait pour lui envers et contre tout, l'envie de la rendre fière. Il détestait ce sentiment de faiblesse, assis là devant sa mère, la garde de l'épée lui pesant sur les genoux. Thace veillait dans un coin, son regard lui perçant la tête, et Keith ressentait pleinement l'absence de ses amis.
Il n'avait plus envie d'être là. Il ne voulait pas être seul.
— Une mission ? répéta-t-il, ces mots lui râpant la langue comme du papier de verre, sa gorge se serrant tandis que sa mère l'épinglait d'un regard grave et sévère. Quel genre de mission ?
— La planète Galra est instable et le devient de plus en plus alors que le temps passe.
Keena appuya sur un bouton de son bureau et un hologramme apparut devant eux, montrant d'abord la planète, brisée jusqu'à son cœur de cristal, des douzaines de lunes à la forme irrégulière orbitant autour d'elle. Puis, à côté de cette image, d'autres apparurent. Des photos de villes en ruine, de rangées infinies de sentinelles, des vidéos de bagarres de rue, de manifestations et de politiciens bien habillés faisant leur discours devant des foules de Galras moroses en haillons.
— La planète est corrompue, expliqua Keena. Zarkon l'étrangle déjà de son besoin de ressources et le commandement militaire qu'il a placé à sa tête la siphonne encore plus pour vivre dans l'opulence. Pour une grande partie du peuple, l'armée est le seul moyen de quitter un jour la planète et Zarkon en profite pour recruter de plus en plus. L'année dernière, près de la moitié des nouvelles recrues venaient de la planète mère.
— La moitié ? répéta Keith, parcouru d'un frisson.
Les visages sur les photos étaient la représentation du désespoir et, soudain, il se rappela d'une conversation qu'il avait eue avec Lance. Keith lui avait dit que l'Empire n'avait pas d'enrôlement forcé, que ceux qu'ils combattaient s'étaient lancés dans cette guerre de leur plein gré. Que Lance n'avait pas à se sentir coupable de les tuer, parce que, après tout, ils n'étaient pas innocents.
Keith avait la nausée, mais il se pencha en avant, refermant le poing sur la garde de l'épée sur ses genoux.
— Tu veux que je m'y rende, dit-il. Pour leur venir en aide.
Keena pencha la tête de côté avec un petit son pensif.
— Ils en auraient certainement bien besoin, mais ce n'est pas exactement une mission humanitaire. Nous n'avons pas les ressources nécessaires.
Logique. New Altéa prospérait peut-être, mais elle était relativement petite et n'avait pas la flotte, le commerce ou les connexions politiques pour une intervention à grande échelle.
— Ok, et donc ? On envoie Voltron et on libère la planète, comme à Berlou ?
— Vrekt, non. La situation sur Galra requiert du tact, Keithka. Tu seras à la tête d'une petite équipe de terrain, deux ou trois agents max.
L'enthousiasme de Keith le quitta.
— Des agents ?
— Les meilleurs que j'ai, dit-elle avec un grand sourire – qui s'effaça dès qu'elle comprit la confusion de Keith. Tu t'attendais à y aller avec tes amis.
— Bah… ouais. On travaille bien ensemble.
— Ils ne passeront jamais inaperçus sur une planète peuplée de Galras, kitka.
Keena se pencha en avant, les mains à plat sur son bureau.
— Je fais ce genre de choses depuis longtemps, tu sais. Tu peux me faire confiance.
Keith serra ses bras contre son ventre, hochant la tête.
— Ouais. Je sais. C'est juste que– (Il ravala ses mots et secoua la tête.) Tu as raison. Pardon. Une petite équipe de terrain.
Le sourire neutre, Keena l'observa un moment. À la recherche de quelque chose peut-être. Keith n'aurait su dire quoi.
— Une révolution se prépare dans les rues de notre planète. Elle pourrait éclater à tout moment. Il faut que tu sois là quand ça arrivera. Aide-les à renverser le règne de Zarkon et fais-toi nommer à la tête du nouveau gouvernement.
Keith eut un mouvement de recul.
— À la tête du– quoi ? Je ne peux pas diriger un gouvernement ! Je suis un paladin.
— Et je suis très fière de toi, Keithka, dit Keena. Beaucoup plus que tu ne le crois. Ce titre va bien te servir à établir ta réputation parmi les rebelles. Ils seront contents de te suivre !
Keith fit non de la tête, toujours sous le choc.
— Tu ne comprends pas. Je suis un paladin. Je n'ai pas de temps à perdre en politique alors que mon équipe a besoin de mon aide pour combattre l'armée de Zarkon.
— Oh, Keithka.
Keith se raidit.
— Quoi ? s'emporta-t-il. J'ai des obligations, maman, je ne peux pas les laisser tomber ! Je ne suis pas–
Je ne suis pas comme toi.
Le silence lui vrilla les oreilles, qu'il rabattit contre son crâne, le pouls en folie. Il ouvrit la bouche pour s'excuser, mais se ravisa et s'affala sur son siège. Derrière lui, Thace soupira, ce qui le crispa. Renfrogné, il regarda les hologrammes projetés au-dessus du bureau de sa mère.
— Keith.
La voix de Keena était dure et elle éteignit le projecteur avant de continuer, ne laissant pas d'autre choix à Keith que de la regarder. Il posa les yeux sur ses mains, qui étaient jointes sous son menton.
— Cette lutte est relativement nouvelle pour toi, je le conçois. Tu ne vois que la bataille sous ton nez. Et ce n'est rien, c'est ce qui t'a permis d'en arriver là, n'est-ce pas ? Mais il faut que tu apprennes à prendre du recul.
Keith leva les yeux, admirant ses traits insondables, mais fermes.
— Dis-moi, qu'est-ce qui serait le plus utile à ton équipe : un paladin ou une armée de milliers d'hommes ?
Keith sentit sa bouche s'assécher.
— Une armée.
— Et si tu as l'occasion de constituer cette armée, cela ne vaudrait-il pas la peine de passer quelques fibs loin de Voltron ? Je suis certaine que Matt Holt saura se débrouiller en ton absence.
Des questions se pressèrent sur le bout de sa langue : qu'est-ce que Keena savait de Matt ? Que savait-elle de Voltron ? Depuis combien de temps observait-elle Keith et pourquoi n'avait-elle pas tenté d'entrer en contact plus tôt ?
Il mit toutes ces interrogations de côté, se concentrant sur le plus important.
— Tu veux que je constitue une armée. Avec les habitants de la planète mère.
— Naturellement. Ils composent la moitié des troupes de Zarkon, rappelle-toi.
Keith déglutit, l'estomac retourné. L'hologramme avait disparu, mais il voyait toujours les images du peuple affamé et désespéré. Ils partaient en guerre, et pourquoi ? Pas parce qu'ils croyaient aux objectifs de Zarkon, c'était certain. Ils essayaient peut-être de nourrir leur famille, de payer des médicaments. Ils cherchaient peut-être à retrouver des amis, des parents, des frères et des sœurs qui étaient partis avant eux. Ou peut-être… peut-être qu'ils voulaient simplement quitter la planète mère. C'était une planète morte, après tout, et tout le monde disait que les cristaux importés pour maintenir les barrières de la ville étaient de mauvaise facture et tombaient souvent en panne. Rester là-bas, c'était signer son arrêt de mort.
— Tu veux que je les enrôle de force ? demanda Keith.
Keena battit de l'oreille.
— Bien sûr que non ! Nous ne sommes pas comme l'Empire, Keithka. Tu dois leur donner un espoir vers lequel se tourner. Une raison de se battre. Fais-les sauter sur l'occasion de faire partie du futur.
— Ils n'ont pas besoin d'une raison de se battre, dit Keith. Ils ont besoin de nourriture. Ou d'un nouvel endroit où s'installer.
Keena claqua dans ses mains.
— C'est parfait ! Tu peux leur vendre de cette façon : une force défensive pour améliorer la vie de tous sur la planète mère. Certains assureront leur protection contre les représailles de Zarkon, certains iront chercher des ressources.
— Je ne comprends pas pourquoi ils devraient se battre. N'ont-ils pas déjà assez souffert ?
— Ce n'est pas une question de souffrance, dit Keena. Il s'agit de nous mettre en mesure de faire tomber Zarkon une bonne fois pour toutes. Il s'agit de faire de la planète mère un symbole. De détruire le règne de Zarkon, d'unir notre peuple dans une armée qui se dresse contre lui.
Elle se pencha en avant, le ton grave.
— La planète mère n'est que le début, Keithka. Sans elle, Zarkon va chercher des soldats autre part. Il ne peut pas s'appuyer trop fortement sur ses sentinelles ; il a besoin de soldats de chair, de pilotes, d'officiers, de techniciens. Et avec son flux de viande fraîche réduit de moitié, il va commencer à s'appuyer sur les autres points de ralliement galra éparpillés dans l'univers. Ceux qui ont tiré tous les bénéfices de cette guerre sans avoir à sacrifier leurs enfants. Si tu les pousses assez, il sera peut-être obligé de décréter un service militaire obligatoire, le premier en cinq mille ans.
Keith comprit soudain où elle voulait en venir.
— Ils ne l'accepteront jamais, murmura-t-il.
Keena sourit.
— Jamais de la vie. Ils vont regarder Zarkon, ses enrôlements forcés et son armée en déclin, puis ils vont te regarder toi. Cela prendra du temps, mais petit à petit, il y aura des déserteurs. De petites forces dissidentes qui viendront te jurer allégeance si tu promets de les aider au cas où Zarkon essaie de les forcer à rentrer dans le rang. Et cela en inspirera d'autres à quitter le navire.
» À ce moment-là, tu défieras Zarkon directement. À ce moment-là, tu te donneras le titre d'empereur et tu lui arracheras le contrôle de son armée.
Empereur Keith.
Rien que d'y penser lui laissait un goût amer dans la bouche. Lui, l'empereur. Un seigneur de guerre. Un Prince, exactement ce que son père avait voulu faire de lui. Le plus effrayant, c'était que c'était très facile à imaginer. Il s'était tellement battu pour faire partie de ce monde, pas parce qu'il le voulait, mais parce qu'il n'avait rien d'autre. Il faisait un piètre Prince, certes, mais cela n'aurait pas duré. Tôt ou tard, quelqu'un l'aurait défié pour son titre et il se connaissait suffisamment pour savoir qu'il ne se serait pas laissé faire.
Il aurait pu être cet homme. Il aurait pu commander une armée qui aurait massacré des millions de personnes. Il aurait pu alimenter leur soif de sang, la diriger. Il était né pour ça.
Mais ça lui faisait mal qu'après tout ce qu'il avait fait pour changer, après s'être battu bec et ongles pour se libérer de l'héritage de son père, après toutes ces peines et incertitudes, après avoir gagné la confiance de son équipe, après avoir enfin, enfin eu l'impression d'avoir cerné qui il était…
Qu'après tout ça, sa mère ne voyait encore que le Prince en lui.
La fureur de Red dansait en lui, réduisant tous les plans de Keena en cendres. Elle lui remplissait la tête de ses convictions, faisait résonner les mots de Matt en lui. Elle ne te connaît pas, Keith, et tu ne lui appartiens pas. Alors en vrai ? Qu'elle aille se faire foutre. Elle peut le faire elle-même, son sale boulot.
Keith inspira et laissa le feu l'envahir. Il était trop puissant pour être contenu, la colère, l'instinct protecteur et la rébellion formant des flammes si grandes qu'il était sûr de s'y brûler. Pourtant, ça l'apaisait.
— Alors ? s'enquit Keena.
Son sourire était éclatant, ses oreilles complètement indéchiffrables, mais un léger soupçon de grondement perçait dans sa voix.
— Mes agents sont prêts à partir. Ils peuvent te rejoindre sur la planète mère dès demain matin.
Elle pencha la tête de côté, délogeant son sourire dans une expression presque moqueuse.
— Qu'est-ce que tu en dis, Keith ? Je peux compter sur toi ? Ton équipe peut compter sur toi ?
Keith ferma les yeux, se laissant glisser dans le lien. Red était furieuse envers Keena, si furieuse que Keith peinait à comprendre exactement pourquoi. Mais la colère n'était qu'en surface. Dessous se trouvait quelque chose de plus calme, de plus froid. Keith s'y plongea, essayant de s'approprier un peu de ce calme.
Ils souffrent, pensa Keith, voulant que Red comprenne. Zarkon les exploite. Je ne peux pas fermer les yeux là-dessus. Et… elle a raison. Ce serait un symbole. Je ne deviendrai pas celui qu'elle veut que je sois, je ne les forcerai pas à se battre, mais si on chasse Zarkon de Galra elle-même…
Cela changerait les choses, dit Red. Elle avait l'air irrité et Keith sourit, ouvrant les yeux sur sa mère qui le dévisageait.
Le cœur battant à tout rompre, il leva le menton, tira de la force de Red, et rencontra le regard de Keena.
— Je vais y aller, dit-il.
Elle sourit à pleines dents, ouvrant la bouche pour répondre, mais Keith lui coupa l'herbe sous le pied :
— Mais je n'ai pas besoin de tes agents. Je vais faire les choses à ma façon.
Keena s'assombrit.
— Keith. Tu ne sais pas dans quoi tu t'engages. Laisse-moi–
— Tu voulais que je me charge de cette mission, dit-il. C'est donc à moi de décider. Si tu veux faire les choses à ta façon, occupe-t'en toi-même.
Il attendit, le cœur dans la gorge, et fut presque déçu qu'elle ne cherche pas à le faire céder.
— Je t'enverrai les informations dont je dispose, dit-elle à la place, le ressentiment lui tirant les oreilles. Fais-moi savoir si tu changes d'avis pour l'équipe de terrain.
— Je ne changerai pas d'avis, dit Keith, et il mit fin à l'appel.
Coran fit avancer son cuirassé de deux cases et ordonna une attaque sur le dernier poste de commande de Thace, souriant tandis que ce dernier s'empressait de mettre en place une défense.
— Je suis terriblement désolé de t'infliger ça, dit-il en se lissant la moustache. Mais je t'avais prévenu : je suis le champion en titre d'eshet, ici au Château des Lions. Mais tu t'es bien battu, je dois bien le reconnaître. Tu es sûr que tu n'avais jamais joué avant ?
— Avant hier, tu veux dire ? fit Thace, se frottant le menton.
Il regardait toujours le plateau, même s'il ne lui restait plus qu'un poste de commande, un bombardier et une demi-douzaine de chasseurs. Il avait abattu une bonne portion de la flotte de Coran, mais qu'un seul poste de commande. Thace émit un petit son pensif, dirigeant ses chasseurs vers le cuirassé. Ils tombèrent un à un, leur barre de statut disparaissant alors qu'ils étaient réduits en miettes.
— Je n'en avais jamais entendu parler.
Coran eut un petit rire en entrant son dernier ordre. Son cuirassé ouvrit le feu sur le dernier poste de commande de Thace, qui vira au rouge avant de s'éteindre dans un bruit statique.
— Et jeu, set et match.
Coran se leva, étirant ses bras au-dessus de sa tête.
— C'est le château qui l'emporte.
— Tu en es sûr ?
Coran se figea, l'assurance dans le ton de la voix de Thace le faisant hésiter. Techniquement, Thace avait encore un tour pour faire de cette partie un match nul. Coran observa le champ de bataille, mais l'unique bombardier de Thace n'était pas en mesure de toucher la moindre unité critique à la mission, alors que… ?
Abruptement, les cinq postes de commande restants de Coran virèrent au rouge, puis se grisèrent, indiquant une panne complète du système. Cinq alertes se succédèrent rapidement, indiquant chacune un manque d'oxygène, suivi de la perte de tout le personnel.
Thace sourit.
— Quoi ? s'écria Coran. Mais comment c'est possible ?
— J'ai envoyé une équipe dans la première base que j'ai détruite, expliqua Thace. Ils ont fouillé le système à la recherche d'un point faible à exploiter. Je dois bien reconnaître que j'ai eu peur de ne pas pouvoir leur gagner assez de temps.
Coran ferma la bouche, fusillant le plateau du regard.
— Les chasseurs ?
— C'était un risque nécessaire, dit Thace. L'override pour les sas devait provenir d'un vaisseau disposant de tes accréditations. Deux de mes pilotes ont réussi à entrer dans ton cuirassé, et de là…
Le champ de bataille s'effaça, les résultats apparaissant au-dessus. Les forces de Coran s'en tiraient toujours mieux que celles de Thace (pas de beaucoup), mais officiellement, c'était un match nul.
Coran renifla, puis se laissa retomber sur son siège pour relancer la simulation.
— Eh bien. J'imagine qu'il va simplement falloir refaire une partie, pas vrai ?
Avant qu'il ne puisse suggérer un nouveau scénario, son gant se mit à biper et il sentit son cœur sombrer en reconnaissant le signal.
— Que se passe-t-il ? demanda Thace.
— Il y a un problème avec le protocole d'extraction de souvenirs, dit Coran, déjà à mi-chemin vers la sortie. Désolé. Nous allons devoir remettre ça à plus tard.
Shiro avait le goût du sang dans la bouche.
Il eut un haut-le-cœur, frémit, repoussa tout sentiment d'épouvante jusqu'au moment de retourner à sa cellule, où la culpabilité ne le tuerait pas. Là, maintenant, il ne pouvait pas se le permettre. Pas s'il voulait survivre.
Un souvenir.
Il devait affronter trois adversaires cette fois-ci. C'était de plus en plus commun comme de plus en plus de concurrents tombaient sous la lame du Champion. Les Galras voulaient un spectacle et Shiro était trop fort pour perdre face à un seul adversaire. Ils laissaient donc les prisonniers former des équipes pour l'affronter. Les matchs quotidiens s'étaient transformés en rixes avec deux, trois, voire quatre adversaires. Shiro ne savait pas combien s'était confronté à lui, mais il savait combien il en avait abattu. Ce nombre était gravé dans son âme.
Ce n'était qu'un souvenir.
Il devait affronter trois Scarlias cette fois-ci : une espèce humanoïde aux défenses épaisses et aux longues griffes. Pour une fois, Shiro avait l'avantage de la taille et, bien qu'il était plus rapide que les Scarlias, ils pouvaient facilement l'encercler à eux trois. Ils l'avaient déjà blessé deux fois : une entaille à l'épaule qui collait son uniforme de prison à sa peau baignée de sang et un coup écrasant sur son coude qui l'empêchait de tenir correctement son épée.
Ses adversaires travaillaient bien ensemble, communiquant par gestes et grognements ; Shiro restait en mouvement constant, même s'il était déjà essoufflé. La sueur venait brûler sa blessure à l'épaule et sa tête tournait sous l'effet de l'hémorragie.
Ce n'était rien. Il avait rendu coup pour coup. Deux des Scarlias boitaient. Ils étaient tous sur le point de s'effondrer.
Le combat serait bientôt terminé.
Ce n'était pas réel. Il se trouvait dans une capsule mémorielle et un souvenir l'avait rattrapé, rien de plus. Il avait jusqu'ici réussi à éviter les souvenirs entachés de sang et de désespoir.
Jusqu'ici.
Les Scarlias passèrent à l'attaque, l'un fonçant droit sur lui, l'autre le prenant par derrière, le dernier escaladant un pilier en pierre pour se jeter sur lui depuis les airs.
Shiro se mit à courir, ignorant la douleur et le sang. Il écarta la lame du premier Scarlia, aggravant l'état de son coude et ouvrant une blessure le long de son avant-bras, et passa son épée sous la garde fragile de son adversaire, l'ouvrant en deux.
Quelqu'un cria alors que du sang rouge-orangé peignait le sable de l'Arène.
Ce n'était pas réel. Ces actes, il n'était pas en train de les refaire.
Mais la douleur était si vive et le goût du sang si fort dans sa bouche. Shiro frémit et, l'espace d'un instant, il fut conscient de son vrai corps, celui suspendu dans la capsule mémorielle. Il aperçut une salle teintée de bleu, une vitre embuée, comme le gel qui décorait les cryocapsules actives. (Mais Coran lui avait dit que ces capsules n'étaient pas cryogéniques, n'est-ce pas ? Il était peut-être en train de suer dans la vraie vie, autant que dans son souvenir.)
Shiro ne resta pas à regarder le premier Scarlia se vider de son sang. Il pivota, levant son épée pour rencontrer celle du deuxième Scarlia. Ils virevoltèrent, se tournant autour, Shiro à l'affût du dernier adversaire. Il devait être en train d'essayer de s'approcher furtivement. D'un instant à l'autre…
Son opposant s'élança et Shiro réagit par instinct, déviant la lame, renversant, abattant son arme. Le deuxième Scarlia s'écroula sans bruit.
Shiro voulut s'empêcher de pivoter, se retirer du souvenir avant–
Il pivota, rempli d'adrénaline, et trouva le dernier Scarlia à genoux, serrant contre lui le corps du premier adversaire que Shiro avait tué.
— Enfoiré, siffla l'homme.
Il leva la tête, les larmes aux yeux. Son épée était abandonnée quelques mètres plus loin et, avec le corps sur ses genoux, il ne pourrait pas éviter Shiro s'il décidait de l'attaquer.
Shiro ne bougea pas.
Le Scarlia le regarda, les lèvres tirées avec hargne.
— C'était mes enfants.
Le souffle de Shiro se coupa. Il se rappela du désespoir avec lequel cet homme s'était battu. Il souffrait de blessures plus graves que les deux autres, du moins avant que Shiro ne les tue. Shiro ne s'était pas vraiment attardé sur la question, mais l'homme avait pris des coups destinés à ses enfants à plus d'une occasion.
En le regardant, Shiro revit le commandant Holt. Il revit comment il s'était débattu le jour de leur séparation, s'était tortillé pour se défaire de ses gardes et rejoindre Matt en courant, l'avait enlacé une dernière fois en lui murmurant que tout allait bien se passer.
Un petit point rouge apparut sur la tête de l'homme et, à sa façon de regarder le front de Shiro, ce n'était pas le seul. Shiro ne voyait pas les snipers d'ici ; ils devaient être placés au-dessus des tribunes, loin de tout danger. Ils n'avaient qu'un seul but dans un match comme celui-ci.
S'assurer que Shiro procédait à la mise à mort. S'il refusait, lui et son adversaire recevraient tous les deux un laser entre les deux yeux.
— Fais-le, cracha le Scarlia. Je n'ai plus aucune raison de vivre, de toute manière.
Alors que Shiro levait son épée, le souvenir se brisa, un courant d'air froid soudain sur sa peau le ramenant à la réalité. Il vacilla, le monde tourbillonnant autour de lui, mais c'était trop tard. Il vit le dernier coup, sentit le sang du père, le poids d'un autre mort s'installant sur ses épaules tandis qu'on le ramenait à sa cellule.
Il les haïssait. Tous les trois. Il détestait le sentiment de culpabilité qu'ils soulevaient, détestait qu'ils lui rappellent les Holt. À quoi s'attendaient-ils, en le défiant ? S'ils avaient remporté le combat, les Galras les auraient forcés à s'entretuer. Il ne pouvait y avoir qu'un seul Champion.
— Il faut que tu respires, Shiro. Cale-toi sur moi, allez.
La voix de Coran lui parvenait brouillée, mais Shiro se força à se concentrer. Il inspira, laissant Coran donner le rythme, et doucement, la main autour de sa gorge relâcha sa prise. Sa vision s'éclaircit et il jeta un regard autour de lui, trouvant Akira qui se tenait un peu en retrait, figé. Une honte glaçante s'empara de Shiro, affrontant un sentiment de soulagement si fort qu'il s'en sentait étourdi. Tout était toujours plus facile avec Akira.
Sauf qu'Akira ne l'avait jamais vu ainsi. Il n'avait vu que les petites choses. Comment Shiro se figeait parfois, perdant de vue l'instant présent. Les moments où il se crispait sans raison, quand les ombres de son passé transformaient tout en combat sur les sables.
Il n'avait jamais assisté à ses crises de panique. Shiro allait mieux ces derniers temps. Durant ces dernières semaines, les mauvaises passes n'arrivaient que dans la nuit, quand les rêves infiltraient ses défenses.
— Je suis désolé.
Shiro chercha à retrouver pied, acceptant l'aide de Coran, et lutta pour mettre son expression sous contrôle. Akira n'aurait pas dû voir ça. Il n'aurait pas dû savoir à quel point Shiro était brisé. Qu'importe sa promesse à Allura, Shiro n'aurait pas dû demander à Coran de l'amener.
— Dis-moi comment t'aider, demanda Akira.
Il avait une petite voix. Toute petite. Il n'était pas lui-même. Il avait l'air de faire de son mieux pour ne pas se briser, et c'était entièrement la faute de Shiro. Akira hésita.
— De quoi as-tu besoin ? Tu veux que je parle ? Que je te fasse du thé ? Un câlin ?
— Non, dit Shiro, bien plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.
Il s'éloigna de Coran dès qu'il eut retrouvé l'équilibre, le corps crispé.
— Pas de– non. Je vais bien.
Sa voix se craqua et ses mains tremblaient si fort qu'il pouvait à peine tenir la gourde que Coran lui tendait.
Akira rouvrit la bouche, puis la referma, les yeux remplis de pitié et de douleur. Shiro voulut s'excuser une nouvelle fois, remonter dans le temps et s'empêcher de monter dans cette capsule. Il aurait dû retourner dans sa chambre et essayer de dormir.
Soudain, ce fut trop. Le poids du rôle de paladin noir. Cette patience et cette pitié suffocantes dont il faisait l'objet.
— Je dois y aller.
Ni Coran ni Akira ne chercha à le retenir et il partit sans un mot. Tête baissée, cœur affolé, il parcourut les couloirs silencieux dans les tréfonds du château. Black l'appelait au loin et il se poussa à avancer plus vite, toujours plus vite, jusqu'à ce qu'il soit en train de courir, de fuir les spectres de son passé, de fuir ses propres cicatrices.
Black avait déjà la gueule ouverte quand il déboula dans son hangar, ses ronronnements mettant du baume sur les fissures de son âme. Il monta la rampe dans une course trébuchante et, quand il atteignit le cockpit, il s'arrêta et inspira. C'était la première vraie respiration qu'il prenait depuis sa fuite de la salle aux capsules, et il en avait la tête qui tournait.
Il s'agrippa au dossier du pilote, vacillant. Puis il s'assit, se penchant sur les contrôles tandis que Black fredonnait doucement dans son esprit.
Tout va bien, dit-elle. Tu es en sécurité.
Je sais. Je suis désolé.
Elle le réprimanda gentiment, lui assurant qu'il n'avait pas à s'excuser, mais Shiro ne pouvait se défaire de son embarras. Il valait mieux que ça.
L'absence d'Allura était un vide dans son esprit vers lequel il se tendit, comme s'il pouvait la trouver à l'autre bout de l'univers s'il le souhaitait assez fort. Il aurait voulu pouvoir lui emprunter sa force, son calme. C'était toujours ainsi qu'ils avaient fonctionné : dès que l'un d'eux était secoué, l'autre avait toujours un peu de stabilité à lui offrir. Sans ce réservoir, Shiro se rendit compte à quel point il se sentait vide.
La lumière du cockpit changea. Shiro releva brusquement la tête quand une fenêtre s'ouvrit à l'écran devant lui, le baignant de lumière bleue tandis que le système de communication cherchait à se connecter. Dans l'esprit de Black, Shiro vit ce qu'elle avait fait et sentit son cœur sombrer. Il se jeta en avant en quête du bouton pour annuler l'appel.
Mais la connexion aboutit et les visages anxieux de Matt et Allura apparurent devant lui. Shiro eut l'impression d'avoir plongé dans un bac d'eau glacé et se redressa, rougissant en remarquant qu'il portait toujours la combinaison médicale que Coran lui avait fait enfiler avant d'entrer dans la capsule.
— Salut, dit Matt, le souffle un peu court. Tout va bien ? Tu es blessé ?
— Ça va, dit Shiro.
Allura fronça les sourcils.
— Ça va, répéta-t-elle. Tu es sûr ?
— Oui.
— Alors pourquoi tu t'es servi du canal d'urgence ?
Shiro baissa les yeux sur le bas de l'écran où s'affichaient les détails de la transmission. Il réprima un grognement et jeta une boule de frustration en direction de Black. Elle l'ignora royalement.
— Pardon, dit Shiro. Je crois que j'ai fait peur à Black, c'est tout. Je vais bien, c'est promis.
Il scruta ce qui était visible du cockpit autour de Matt et d'Allura. Il était petit et sombre, mais Shiro avait visité le vaisseau avant leur départ. Il n'y avait pas beaucoup de pièces : le cockpit, des quartiers étriqués, une petite salle commune et une kitchenette. Val et Edi n'étaient peut-être pas dans le cockpit, mais elles étaient sûrement à portée de voix.
Shiro ne voulait pas de public. Pas maintenant.
Matt plissa les lèvres, son regard passant de Shiro à Allura comme s'il cherchait le meilleur angle d'attaque.
Allura se contenta de pousser un soupir, laissant la tension s'évacuer.
— Eh bien, puisque tu es là, autant te mettre au courant des dernières nouvelles.
Matt la regarda comme si elle venait de se faire pousser une seconde tête, mais Shiro sentit le soulagement l'envahir. Un rapport était exactement ce dont il avait besoin à l'heure actuelle. C'était un sujet sûr. Familier. Quelque chose sur lequel se concentrer pour se détourner de la tempête au fond de lui.
Les nœuds dans ses émotions se délièrent un à un sous le flot de paroles d'Allura. Il n'y avait pas grand-chose à dire : ils avaient été sur Bilus, la planète sanctuaire sur laquelle devait se trouver le maître pygnar selon les rapports olkaris. Bilus n'était plus vraiment un sanctuaire désormais, mais ils avaient réussi à tenir face aux Galras et ça n'avait pas été difficile de trouver quelqu'un pour leur dire par où le maître était parti. Plusieurs années s'étaient écoulées depuis, mais Allura restait optimiste.
C'était un simple compte-rendu, mais Allura prit son temps dessus, décrivant à Shiro leur visite de Bilus, l'état de leurs stocks, ce qu'ils prévoyaient pour la suite. Elle garda un ton clair et factuel qui apaisa Shiro bien plus qu'un ton doux n'aurait pu le faire.
Le temps qu'elle finisse, Shiro avait l'impression d'avoir retrouvé pied et il sourit quand elle se tut.
— Ça fait plaisir d'entendre que tout se passe bien de votre côté, dit-il. Je n'ai presque rien à vous raconter, pour ma part. Vous avez entendu parler de la vidéo d'Eli ?
— Pidge l'a mentionné, dit Matt. Les gens y répondent, on dirait ?
— Plus qu'on ne l'espérait.
Shiro ressentit un pincement coupable en pensant à Lance qui était en train de trier tous les appels de détresse, mais il se força à le repousser.
— Ça nous occupe.
Il y eut un blanc dans la conversation et Shiro vit les questions qui dansaient dans leur regard. Ils voulaient savoir ce qui l'avait tellement secoué que Black les avait appelés en urgence.
Cependant, ils ne lui demandèrent rien, ce dont Shiro leur fut reconnaissant.
Il le fut encore plus quand Matt bâilla, s'étira et jeta un œil par-dessus son épaule.
— Hé, Takashi. C'est presque la fin de mon tour de garde et pour réussir à dormir dans ce tas de ferraille, c'est l'horreur. Tu veux bien me parler jusqu'à ce que je m'endorme ?
Shiro sourit et Black eut un ronronnement appréciateur. Parler jusqu'à ce qu'ils s'endorment était une tradition remontant à leur temps à la Garnison, quand le dépaysement et le stress des examens les gardaient éveillés. Cette tradition s'était poursuivie à bord du Perséphone, puisqu'ils avaient tous les deux du mal à trouver le sommeil en gravité zéro, et dans les prisons galras tandis que le monde s'écroulait autour d'eux. Ils avaient redonné vie à cette coutume quand ils étaient devenus paladins, pendant ces nuits où leurs esprits étaient trop tourmentés par la guerre pour trouver la paix.
Il y avait quelque chose d'apaisant à écouter une voix familière raconter tout et n'importe quoi. Matt aimait inventer des expressions quand il était si fatigué que son cerveau lui donnait l'impression d'être, comme il le disait, « une pomme au volant d'un 4x4 ». (Shiro ne savait toujours pas ce que cela voulait dire, mais ça l'avait fait rire, ce qui était l'essentiel.)
Matt le mit en attente et Shiro trouva l'oreiller et le plaid que Lance avait rajouté au kit d'urgence de chaque paladin. Il se fit un nid dans son siège en attendant que Matt retire son armure et s'installe dans sa couchette.
La luminosité avait faibli quand Matt se reconnecta, replaçant son coussin de façon à ne pas bloquer son visage.
— Coucou.
— Coucou, répondit Shiro.
— J'ai vu une statue sur Bilus qui m'a fait penser à toi.
— Oh ?
Matt bâilla en hochant la tête.
— Ça ressemblait à la maquette de fusée que tu avais construite. Tu sais, la fois où tu as perdu les instructions et que tu as décidé d'improviser ?
— Hé, ça n'avait pas trop mal tourné.
— Non, non. C'est juste que tu ne construisais pas une fusée, en fait. Tu imitais le travail d'un sculpteur extraterrestre très talentueux dans le domaine de l'abstrait.
— Mais bien sûr.
Shiro remua dans son siège, cherchant une position plus confortable. Black vint à sa rescousse en penchant le dossier et ajustant l'écran pour qu'il puisse toujours le voir.
— Et qu'est-ce que cette statue était censée représenter ?
Matt enfouit son sourire narquois dans son coussin et ferma les yeux.
— Oh, elle commémorait une sorte de vaisseau spatial super connu, apparemment. Il semblerait qu'il ait été retiré du service quand il a littéralement explosé. C'était un feu d'artifice de plusieurs milliards de dollars.
Shiro leva les yeux au ciel.
— Ce n'est pas parce que ma fusée n'était pas parfaitement aérodynamique qu'elle aurait explosé au décollage.
— Bébé. Mon cœur. Mon ange. Cette fusée n'aurait jamais obtenu le feu vert pour le décollage.
Shiro donna une pichenette à l'écran et Matt rigola, se coupant dans un autre bâillement. Shiro se retrouva à l'imiter, se blottissant dans son siège. Ce n'était pas le lit le plus confortable au monde, mais avec la présence de Black tout autour et la voix chaleureuse de Matt, Shiro sentait la tension le quitter de minute en minute. Matt continua de parler, se perdant parfois dans des murmures dénués de mots jusqu'à ce qu'il se rappelle à lui, et quelque part entre une histoire sur les frasques d'Edi à bord et une comptine nostalgique, Shiro finit par s'endormir.
Il se réveilla quelques temps plus tard et trouva Akira en train de l'attendre au pied du lion noir. Shiro s'arrêta en le remarquant et Akira s'empressa de se relever, se tordant les mains. Ils se dévisagèrent sans savoir quoi dire.
— J'ai eu le temps d'y réfléchir, se lança Akira. Et on n'est pas obligés de faire ça maintenant, mais quand tu seras prêt, je voudrais qu'on parle de ce que je peux faire si ça se reproduit. Je n'aime pas ne pas savoir comment t'aider.
La vulnérabilité de sa voix et sa façon de se pencher en avant, comme s'il voulait courir jusqu'à Shiro mais n'était pas sûr d'y avoir le droit, émut Shiro. Le peu de honte qui persistait en lui se dispersa. C'était son frère, après tout. Son jumeau. Si Shiro ne pouvait pas lui faire confiance, alors il ne pouvait faire confiance à personne.
— J'aurais voulu avoir pensé à avoir cette conversation plus tôt, admit-il, ouvrant les bras dans une invitation silencieuse.
Akira s'y jeta pour le serrer contre lui et Shiro savoura le sentiment de sécurité que lui donnait son étreinte.
— J'aimerais pouvoir te donner un guide détaillé sur le sujet. Je sais surtout ce qui ne m'aide pas.
— C'est un bon début, dit Akira. On verra le reste ensemble.
Avec un sourire, Shiro enfouit son visage dans le cou d'Akira, inspirant une nouvelle vague d'émotions. Il était plus reposé qu'il ne l'était quand il avait laissé Lance à la passerelle, mais il se sentait toujours fatigué.
Mais Voltron n'attendait personne, si bien que Shiro finit par se défaire de son frère avec un petit merci, rejoignit sa chambre pour prendre une douche, puis retourna à la passerelle. Il y trouva non seulement Lance, mais aussi Meri et Coran. Ils semblaient maussades en l'accueillant, alors Shiro poussa un soupir et se remit au travail.
Ils appelèrent les autres quelques minutes plus tard dans la chambre noire (c'était ainsi que Pidge avait surnommé l'appartement protégé qu'ils avaient aménagé dans la tour verte). Le verrou de la porte répondait à la quintessence des paladins, ce qui était impossible à contrefaire d'après Coran, et Pidge avait mis en place plusieurs paramètres redondants pour s'assurer que personne ne pourrait pirater le système, qui restait complètement indépendant du reste du château.
Il fallait deux paladins pour ouvrir la porte et quiconque essayait de passer sans que sa quintessence ne soit inscrite dans les registres de sécurité déclencherait une quarantaine. Pour le moment, ces registres de sécurité comprenaient juste les paladins, Coran, Thace et Akira.
— Je pense que vous savez désormais tous qu'on a une taupe au château, dit Shiro, une fois qu'ils furent tous rassemblés derrière les portes closes.
Une table massive prenait presque toute la place, entourée de chaises, d'écrans éteints et d'holo-projecteurs fixés au mur.
— On est sûr que c'est un espion ? demanda Keith, battant frénétiquement du pied contre celui de sa chaise. Aux dernières nouvelles, on cherchait encore à voir si ce n'était pas un programme de surveillance.
Pidge tripota ses lunettes, son ordinateur portable en équilibre sur les genoux.
— Je ne peux pas le confirmer à cent pour cent, mais il n'y a pas de schéma fixe dans les transmissions, aucune indication que le commandement galra d'Olkarion a obtenu des enregistrements volés depuis l'extérieur, aucune trace de technologie étrangère dans le château sur nos scanners… (Iel jeta un œil à Shiro avec un haussement d'épaules.) Disons que si ce n'est pas un espion en chair et en os, alors ce supposé programme de surveillance est assez avancé pour anticiper nos actions et couvrir ses traces.
— Alors… c'est sûrement un espion, dit Lance. Peut-être un espion robotique, mais un espion quand même.
Pidge pencha la tête de côté.
— C'est ça, ouais.
Shiro acquiesça.
— Il y a donc quelqu'un à bord de ce vaisseau qui travaille contre nous. Nous ne savons pas qui, ni comment. Il y a peut-être des appareils d'écoute dans le château, ou alors cette taupe a accès à nos caméras de sécurité.
— En fait…
Pidge hésita, battant des doigts sur son clavier. Après quelques secondes, iel referma son ordinateur et se pencha en avant.
— Je ne dis pas ça par plaisir, mais j'y ai beaucoup réfléchi et je reviens toujours à cette même possibilité.
— Laquelle ? demanda Lance.
Pidge tritura ses manches.
— Wyn.
La réaction de Coran fut instantanée. Il se leva, abattant sa main sur la table :
— Il ne ferait jamais ça.
— Je ne dis pas qu'il le fait consciemment, rétorqua Pidge en plissant les yeux. Je dis juste qu'il a été entre les mains d'Haggar un long moment et on sait tous qu'elle a tendance à laisser des souvenirs.
Shiro sentit son sang se glacer.
— Tu crois qu'elle lui a injecté quelque chose qui lui permet de prendre le contrôle ?
— Ou de voir ce qu'il voit, je ne sais pas, dit Pidge en levant les mains. C'est juste une possibilité à prendre en compte. Il faudrait jeter un œil à ses scans. Fouiller un peu.
— Mais en restant prudents, dit Meri. Si Haggar est bien impliquée et qu'elle remarque qu'on en a après elle, ça pourrait mal tourner.
— Je vais m'en occuper, marmonna Coran en retombant dans son siège, troublé. Je vais examiner les données du jour où on l'a trouvé. Je ferai en sorte de trouver des excuses pour lui faire passer d'autres analyses.
Pidge se mordilla la lèvre.
— Pour ce que ça vaut, ce sera facile de retirer son influence si c'est le même genre de truc qu'elle a mis dans le bras de Shiro.
C'était beaucoup s'avancer, mais Shiro ne fit pas de commentaire. L'atmosphère de la pièce était déjà assez sombre.
— En tout cas, dit-il, il faut partir du principe que tout ce que nous disons ou faisons en dehors de cette pièce est peut-être compromis. Faites attention à ce que vous dites et à ceux qui vous entourent.
— Je pense que nous serons aussi en sécurité dans les lions, souligna Ryner. Ils ne laissent pas beaucoup de monde entrer dans le cockpit.
— Et ils ne sont pas directement reliés aux ordinateurs du château, ajouta Hunk.
— Exact, dit Shiro, appuyant ses mains sur la table. Mais nous savons que l'Empire a au moins un accès partiel à notre système de communication principal. Nous n'en connaissons pas l'étendue, mais nous avons reçu tant d'appels à l'aide depuis la sortie de la vidéo que nous devons considérer la possibilité que Zarkon sait qui nous a contactés et compte répliquer.
Nyma croisa les bras.
— Bah, on ne peut pas être partout. On a déjà assez de mal à répondre aux vrais appels qu'on reçoit.
Et c'était bien le problème, pas vrai ? Quand Shiro était revenu sur la passerelle après sa sieste, une montagne de nouvelles requêtes lui était tombée dessus.
— Lance, tu veux développer sur le sujet ?
— Ouais.
Lance se leva, tapant des doigts sur sa cuisse.
— Parlons-en. On doit déjà s'occuper de la plupart de ces appels solos, pas vrai ? Il y en a quelques-uns qui demanderont plus de puissance de feu, mais la grande majorité de ces missions sont très rapides. En fait, on perd du temps à faire des allers-retours au château.
Keith pencha la tête de côté.
— Tu penses qu'on devrait se séparer.
— Eh ben… ouais ? (Lance se gratta la nuque.) Si on fait ça, on peut aussi faire en sorte que les appels de détresse arrivent directement à nos lions. Ce qui sera plus sûr pour les gens qui demandent de l'aide et ce qui simplifie les choses de notre côté, comme chacun n'aura plus à s'occuper que d'une fraction des appels.
— On continuera bien sûr à se tenir au courant de ce qui se passe, dit Shiro. Et Keith et moi pourrons sûrement faire équipe pour les missions les plus importantes, puisque nos deux lions sont plus puissants et nous permettront d'éviter d'être séparés de l'équipe sans renforts.
— Et la Garde peut se charger de certaines missions également, surtout avec le château en appui, ajouta Akira en hissant ses pieds sur la table, l'air pensif. On a eu des messages de plusieurs petites forces armées qui veulent s'allier à nous et je comptais me concentrer là-dessus de toute façon. Après quelques visites diplomatiques, on pourra commencer à se charger de missions plus importantes.
Pidge se pencha en avant, poussant son ordinateur vers le centre de la table.
— On part là-dessus, alors ?
Shiro regarda autour de lui pour voir si tout le monde était d'accord. Hunk et Shay semblaient nerveux, mais acquiescèrent quand Shiro se tourna vers eux. Keith ignora son regard, fixant la table. Mais personne n'émit d'objections.
— On dirait bien, dit Shiro.
— Cool.
Pidge reprit son ordinateur, y connecta un câble, et une carte stellaire apparut au-dessus de la table, une zone surlignée en vert.
— On peut s'occuper des appels dans ce coin-là ?
— Euh…
Shiro jeta un œil à Coran, qui s'affairait déjà au clavier d'un terminal accroché au mur. Un certain nombre de points rouges apparut sur la carte de Pidge, dont plusieurs dans la zone qu'iel avait délimitée.
— Pourquoi pas.
Pidge sourit de toutes ses dents.
— Génial.
Nyma haussa un sourcil, levant un pied sur l'assise de son siège.
— Il y a un truc intéressant par là ou tu dis ça comme ça ?
— Eh ben…
Pidge pencha la tête de côté, son regard se posant sur Ryner, qui lui fit un sourire indulgent.
— Je n'ai pas envie de vous donner de faux espoirs, mais je crois que j'ai trouvé une piste sur mon père.
Le cœur de Shiro manqua un battement.
— C'est vrai ?
Pidge sourit, puis se mordilla la lèvre.
— Ouais. Thace m'a donné les renseignements qu'il a collectés quand il espionnait… (Iel fit un grand sourire à Thace, qui se tenait à l'écart près du mur et de Coran.) …et j'ai pu identifier un schéma sur leur façon de répartir les prisonniers après leur capture. Ce n'est pas cent pour cent sûr, mais il y a de grandes chances qu'il ait été détenu dans une de ces quatre prisons, du moins pendant un moment.
Pidge appuya sur une autre touche et quatre points vert foncé apparurent dans la zone.
— Si j'arrive à obtenir les données de ces prisons, je pourrai peut-être trouver où ils l'ont envoyé.
Un espoir inattendu fit s'envoler le cœur de Shiro. Commandant Holt. S'il y avait la moindre chance de le trouver, Shiro s'en saisirait aussitôt.
— Vas-y, dit-il, rencontrant le regard de Pidge.
Il brillait de larmes contenues et Shiro lui offrit un sourire.
— Et tiens-nous au courant. Tu sais qu'on viendra t'aider si tu en as besoin.
— Ouais, dit Pidge, la voix étranglée. Je sais.
Ils discutèrent rapidement des détails, assignant les secteurs entre le château-vaisseau et les autres lions. Quand ils ne leur restèrent plus qu'un secteur, celui dont Shiro et Keith étaient censés s'occuper, ce dernier rompit enfin son silence.
— En fait, dit-il. Je ne vais pas pouvoir vous aider avec les appels à l'aide.
— Quoi ? s'exclama Lance. Pourquoi ?
Keith croisa les bras en évitant son regard.
— Parce que. Je dois aller sur la planète Galra.
Une brusque inspiration attira le regard de Shiro sur Thace, qui avait l'air de s'être pris une claque. Quelque chose passa entre Keith et Thace, qui se reprit et dit :
— Je viens avec toi.
— Ouais, grommela Keith. Je m'en doutais.
Shiro fronça les sourcils. Keith ne disait pas tout, mais refusait de rencontrer son regard.
— Pourquoi la planète Galra ?
— Pour rien, dit Keith. J'ai juste… un truc à y faire.
Avant que Shiro ne puisse insister, Meri se racla la gorge.
— Puisqu'on parle de ce qui doit être fait…
Elle inspira, puis expira, et leva le menton.
— Il nous faut une taupe dans l'armée de Zarkon. Il nous espionne et on ne sait rien de ce qu'il prépare. Et si c'est Wyn qu'ils utilisent, il va sûrement nous falloir les dossiers des expériences qu'il a subies.
— Ouah, attends une minute, s'écria Nyma, les mains levées, la mâchoire décrochée. Tu veux espionner l'Empire ?
— Ce ne serait pas la première fois, dit Meri.
Elle carra la mâchoire, rencontrant sans ciller les regards incrédules qu'on lui lançait.
— Il nous faut une longueur d'avance. Ne le niez pas.
Shiro ne pouvait pas le nier. Ni lui, ni les autres. Ça n'empêcha pas Coran de prendre Meri à part pour une brève conversation à voix basse. Mais Meri resta campée sur ses positions et Coran finit par renoncer, visiblement dévasté. Il jeta un œil autour de lui et, une fois sûr qu'il n'y avait plus rien à dire, il partit sans un mot.
Meri partit tôt le lendemain matin, avant que les autres ne se lèvent, et Keith s'empressa de suivre son exemple. Il devait s'en aller avant que Shiro ne lui demande encore une fois s'il était sûr de lui, s'il voulait que l'équipe l'accompagne. (C'était le cas, mais il ne pouvait pas leur demander ça. Pas quand il prenait déjà le lion rouge et empêchait donc la formation de Voltron. C'était important, mais pas plus que les appels à l'aide des autres planètes.)
Le malaise lui serrait toujours l'estomac. C'était comme ça depuis des jours déjà, lui ruinant le sommeil, le faisant éviter les ombres comme si des ennemis s'y cachaient. Il avait beau avoir pris sa décision, il avait toujours l'impression de commettre une erreur.
Normalement, tout allait mieux quand il allait voir Red. Elle était toute en énergie pure, en mouvement constant, en passion brute. Elle n'avait pas le temps pour des broutilles comme la peur et l'inquiétude.
Ce n'était pas le cas cette fois-ci. Cette fois-ci, le lion rouge l'emmenait loin de ses amis… de sa famille. Cette fois-ci, sa gorge se serra quand il entra dans le hangar et son cœur continua à battre frénétiquement tandis qu'il chargeait les rations, les fournitures médicales et un petit arsenal d'explosifs. Il ne savait pas ce dont il aurait besoin sur la planète mère et Thace ne lui était d'aucune aide.
Thace.
Red le regardait d'un œil soupçonneux et l'anxiété de Keith se calma un peu tandis qu'ils l'observaient ensemble. Keena lui avait bien entendu ordonné de l'accompagner. Elle n'allait pas laisser Keith s'en aller sans personne pour lui faire de rapports. Ce n'était rien. Keith s'y attendait et pouvait faire avec s'il le fallait. Thace était un espion expérimenté, après tout, et ce n'était pas comme s'il lui voulait du mal.
Keith allait simplement devoir surveiller ses arrières. Ne se fier à personne, pas même à son oncle. C'était ce qu'il avait fait quasiment toute sa vie, de toute façon.
Il aurait simplement voulu que tout ne lui donne pas l'impression d'être sur le point de s'écrouler autour de lui.
Abruptement, l'anxiété s'évanouit, la pression se relâchant d'un coup. Keith tituba, se tenant la tête avec une brusque inspiration.
— Qu– ? C'était quoi, ça ?
Honte. Horreur. Des excuses paniquées. Keith en était assailli de toutes parts, l'affolement se mêlant au regret.
Keith leva les yeux vers Red et ce fut soudainement comme si le monde retrouvait son axe, les pièces du puzzle s'imbriquant parfaitement. Red ? fit-il. C'était… ?
Pardon.
Alors c'était toi ? Ces derniers jours… tout provenait de toi ?
Red ne voulait pas répondre, mais la vérité se voyait dans son silence. Keith pouvait sentir la peur qui faisait rage en elle. Elle était terrorisée.
Pourquoi ? demanda-t-il, cherchant une explication dans son esprit. C'était la première fois qu'il la voyait dans cet état. Depuis– Matt. C'est parce que Matt est parti ? C'est pour ça que tu flippes ?
Ne t'inquiète pas, lui dit-elle. Ce n'est pas ton problème.
— Euh, si, gronda Keith en la fusillant du regard. Il est en danger ? Quelque chose ne va pas ?
Non. La voix de Red se brouilla, se dépouillant de mots. Un tourbillon d'images et d'émotions vint s'immiscer dans la conscience de Keith : Matt partant à bord de la navette avec Allura, Val et Edi. Keith éloignant Red du château. Une Altéenne au port altier – Keturah – se tenant dans un hangar vide, le dos tourné. Il y avait des ennemis tout autour et Red voulait se battre, mais son système avait grillé et elle était presque à court de jus. Keturah pivota pour la regarder, lui sourit, puis fut engloutie par l'obscurité.
Keith recula, essoufflé comme s'il avait couru le marathon. Red émit un son plaintif, baissant la tête.
Seul, dit-elle, insufflant d'autres images dans le lien. Des images de Zarkon, de Keena et de Thace, de Shiro qui se tenait devant eux tous et parlait d'un espion au château. Secrets. Je n'aime pas les secrets.
Le cœur de Keith se serra et il posa la paume de sa main sur son museau.
— Je sais. Je suis désolé. Je n'ai pas envie de leur mentir, mais–
Non.
Red l'interrompit dans ses excuses et attira son attention sur Thace, qui se tenait dans l'ascenseur, un sac de voyage sur l'épaule.
Secrets. Tu ne devrais pas être seul.
Étrangement, cela relâcha la panique au fond de lui. Il la sentait toujours, s'écoulant de Red jusqu'à lui, mais ce n'était plus aussi écrasant maintenant qu'il en connaissait l'origine. Il la regarda et lui sourit, essayant de lui fournir un peu de réconfort.
— Je ne serai pas seul, Red. Tu es avec moi.
Elle gronda, morne et distante, mais c'était trop tard pour le faire changer d'avis. Le peuple de la planète Galra avait besoin de son aide.
Keith carra les épaules tandis que Thace s'approchait, ne voulant rien montrer de son hésitation. Red se hérissa, mais Keith l'apaisa. Ils allaient le surveiller. Ils se prépareraient au moindre piège, même si Keith était sûr qu'il n'y en aurait pas.
Ce n'était pas une situation idéale et Keith sentit son cœur se pincer tandis qu'il pivotait pour monter la rampe menant au cockpit de Red. Mais il survivrait. Il avait l'habitude de se débrouiller seul.
— Attends !
Keith se figea en entendant Lance l'appeler. Sa main se serra sur la barre de support de la rampe et, l'espace d'un instant, il ne put se résoudre à faire volte-face, à briser l'illusion que Lance était en train de lui courir après.
Les pas s'arrêtèrent à moins d'un mètre de là. Thace se retourna pour adresser à Keith un regard interrogateur.
Avec une profonde inspiration, Keith pivota et découvrit Lance au bas de la rampe, un sac dans les mains. Il se balançait d'un pied sur l'autre, le coin de sa bouche relevé dans un sourire.
— Salut.
— Salut.
— Tu as de la place pour une personne de plus ?
Une vague de gratitude prit Keith par surprise. De la gratitude et une tendresse si forte qu'il en eut le souffle coupé. Il ouvrit la bouche pour répondre et ne trouva que des larmes se rassemblant sous ses yeux.
Tu ne devrais pas être seul.
Le sourire de Lance vacilla quand le silence se prolongea et il jeta un œil par-dessus son épaule.
— Euh… désolé. (Il eut un rire embarrassé.) Je ne– je n'y ai pas bien réfléchi. Je suis sûr que tu t'en sortiras parfaitement tout seul, je me disais juste… Tu avais l'air de…
Il se couvrit le visage d'une main en grognant.
— C'est idiot, hein ? Argh. Pardon, tu peux– Oublie.
— Non, dit Keith, s'étouffant sur un trop plein d'émotions.
C'était trop. Les exigences de sa mère, les secrets de son oncle. Matt qui était parti et Shiro qui se stressait déjà beaucoup trop. Et Lance. Lance, qui voyait en lui, le voyait vraiment, et qui venait quand même en courant.
— Lance, je suis… je suis vraiment content que tu sois là.
— Ne te sens pas obligé de mentir, Keith. Écoute, je ne sais pas ce qu'il y a de si important à faire sur la planète Galra, mais je comprends tout à fait si tu as besoin d'être seul, ou autre. Tu peux me dire de m'en aller. Ça ne fait rien, je te promets.
Il fit un pas en arrière, les épaules orientées comme s'il s'apprêtait à pivoter et s'en aller, et l'esprit de Keith court-circuita. Il n'arrivait pas à trouver les mots pour exprimer ce qu'il souhaitait dire : qu'il voulait désespérément que quelqu'un l'accompagne, quelqu'un en qui il aurait confiance. Que Lance était quasiment tout en haut de cette liste, maintenant plus que jamais.
Tout ce qu'il savait, c'était qu'il ne devait pas laisser Lance passer cette porte. Il fit donc la seule chose qui lui vint à l'esprit. Il se jeta en avant, prit Lance par le poignet et l'attira dans un baiser.
Lance se figea et, l'espace d'un instant, Keith fut envahi par la panique. C'était une erreur. Il n'aurait pas dû faire ça et maintenant Lance allait–
Le sac de Lance tomba par terre dans un bruit sourd et sa main libre vint s'accrocher à la nuque de Keith, les doigts entremêlés à ses cheveux. Le cœur de Keith battait à tout rompre dans sa gorge et celui de Lance accéléra pour suivre le même rythme, jouant une contre-mélodie contre son torse.
Ils se séparèrent et Keith dévisagea Lance, les oreilles frémissantes d'émotions indescriptibles.
— Wow.
Lance cligna des paupières, un sourire béat s'emparant de ses traits et jetant une couverture chaleureuse sur les pensées en furie de Keith.
— J'imagine que ça veut dire oui, je peux venir avec toi, hein. Je parie que tu veux me garder pour toi tout seul et ne pas laisser une part aux autres aliens célibataires, hein ?
Keith ricana, lui frappa le bras et souleva son sac du sol.
— Tu as tout compris, fit-il d'un ton sarcastique. Dépêche-toi de monter à bord, tireur d'élite. On a un gouvernement à renverser.
Fin de l'acte I
Note de l'auteur : L'acte II débute six mois après ce chapitre et je vous le dis, ça va être une sacrée aventure. Mais avant ça, il y aura un interlude pour garder un œil sur ce que devient tout le monde pendant l'ellipse. Cet interlude prendra la forme d'une histoire complémentaire intitulée « Paths May Cross ».
Note de la traductrice : J'espère que cette première partie vous a plu ! N'hésitez pas à envoyer des petits commentaires si c'est le cas.
Pour ce qui est de la suite, je vais faire une pause en juillet pour les vacances. Je vous retrouve le 30/07 pour le premier chapitre de l'interlude "Paths May Cross".
Bonnes vacances à tous !
