Précédemment : Matt, Val, Allura et Edi ont quitté le château à la recherche d'un maître Pygnar pour leur apprendre l'art ancien de la manipulation de quintessence. Matt et Val espéraient pouvoir s'en servir pour mitiger les effets de leur infection cristalline. Cela fait six mois qu'ils s'entraînent auprès de leur maître, Fligg.
Pendant ce temps, Nyma s'est occupée seule des appels de détresse de son secteur, faisant parfois équipe avec Shiro ou la Garde, et Karen a continué ses études de droit et son entraînement à New Altéa, creusant de nouvelles façons d'aider les paladins de Voltron.
Chapitre 17
Revendication
Allura fit un bond en arrière tandis qu'une colonne de flammes jaillissait à ses pieds. La corniche sur laquelle elle se tenait n'était pas droite et était recouverte par endroits d'herbe rendue glissante par le jet de la cascade. Le pied gauche d'Allura se posa sur un morceau de pierre délogé qui s'écroula sous son poids, se perdant dans la brume. Allura alla trouver un perchoir un peu plus solide, peu rassurée par la précarité de cette arène. Elle commençait à regretter de ne pas avoir enfilé son armure de paladin avant le match, son débardeur blanc et son ample pantalon gris ne la protégeant même pas du froid.
La quintessence se mit à nouveau à tourbillonner devant elle, sa brûlure se détachant de la brume et de l'air montagnard. Allura ne bougea pas cette fois-ci, tendant la main devant elle, paume vers la corniche, qui commençait à rougeoyer sous l'effet de la quintessence de Matt.
Allura inspira et, en expirant, elle coupa net ce courant de quintessence. La chaleur disparut aussitôt, le rougeoiement s'éteignant en ne laissant derrière lui qu'une faible trace de brûlure.
— Hé, c'est pas juste ! s'écria Matt, avançant sur la corniche.
Il avait gardé ses distances une grande partie du combat, du moins depuis qu'ils avaient abandonné les appuis sûrs du terrain d'entraînement de maître Fligg dans la vallée au-dessus d'eux. Il savait aussi bien qu'Allura qu'elle avait l'avantage en combat rapproché, surtout sur un terrain où le moindre coup pouvait faire voler son adversaire.
Allura sourit de toutes ses dents, cherchant d'autres appuis avec sa magie. Elle était presque arrivée au bout de sa corniche et ne voulait pas se laisser coincer. Fligg lui avait appris à sentir son environnement à travers les flux de quintessence et, bien que sa perception était encore assez floue, la vallée était assez riche en quintessence pour illuminer les lieux comme un feu de joie.
Le regard de Matt se posa derrière Allura et ses lèvres s'ourlèrent d'un sourire quand il avisa la corniche qui l'intéressait. Allura poussa un juron à voix basse. Matt n'avait pas la même précision qu'elle pour identifier la source ou l'intention de la quintessence, mais il voyait la quintessence d'Allura sous la forme d'une brume bleutée qui lui indiquait ce sur quoi elle se concentrait.
— Tu t'enfuis, Princesse ? la taquina Matt, se positionnant de façon à avoir plus d'équilibre et concentrant son énergie dans le creux de ses mains.
Son œil gauche brillait derrière ses lunettes, assez faiblement pour qu'Allura ait pu le manquer si elle n'y prêtait pas attention, mais lui conférant tout de même un air surnaturel.
— Tu sais que ce ne serait pas drôle ? continua-t-il.
Allura lut sa magie instantanément : une spirale compacte, brouillant à peine l'air, mais assez intense pour lui dresser les cheveux sur la tête même à trois mètres de là. Elle l'avait déjà vu faire, tassant son énergie dans une petite coquille. Quand elle entrait en contact avec une autre source de quintessence, la coquille se brisait, créant une petite explosion.
Dans cette vallée, un rien pourrait la déclencher.
Allura battit en retraite, faisant croire à Matt qu'elle gardait ses distances. Quand il lança son sort sur la corniche derrière Allura, elle s'élança. La quintessence de Matt était lente et il lui fallait du temps pour la rediriger. Avec un sort déjà lancé, elle avait une petite fenêtre d'action.
Elle comptait bien en profiter.
Matt écarquilla les yeux en la voyant se précipiter sur lui, les mains levées et prêtes à frapper. Ils s'étaient mis d'accord sur un match sans autre arme que leur quintessence et leur cerveau. Matt devait donc garder ses distances, tandis qu'Allura…
La grenade de quintessence de Matt détona derrière eux, manquant de renverser Allura, mais elle absorba l'impulsion, la laissant lui donner de l'élan.
— Vrekt, siffla Matt, levant le bras pour dévier le coup d'Allura.
Sa paume ouverte percuta la falaise, brisant la pierre et envoyant des fragments lui strier les joues tandis qu'elle continuait sa percée. Matt n'était pas assez vif pour dévier son deuxième coup. Le talon de sa paume entra en contact avec son épaule et Allura l'attaqua avec sa quintessence, lui donnant la forme de milliers de petites aiguilles qui s'enfoncèrent dans la peau de Matt, se répandant dans son corps. En un instant, sa quintessence devint une extension de la sienne, se pliant à sa volonté. Elle ne pouvait pas contrôler son corps ou son esprit (elle avait déjà essayé, effrayée par son propre potentiel, et avait été soulagée par le large fossé entre ce qu'elle pouvait toucher et la volonté de Matt), mais c'était très simple de couper sa magie dans son élan.
La flamme qu'il avait allumée dans sa main droite s'éteignit et il siffla entre ses dents en repoussant Allura. Dès qu'elle perdit contact avec son épaule, elle perdit sa prise sur sa quintessence.
— Tu es sûr que tu ne préférerais pas que je m'enfuie ? se moqua Allura, pénétrant une nouvelle fois sous la garde de Matt.
Elle avait passé des semaines à étudier son propre flux de quintessence ainsi que celui de ses compagnons pour déterminer où pousser et comment assimiler la quintessence d'une autre personne. Fligg lui avait dit que les grands maîtres avaient autrefois le pouvoir de bloquer la quintessence d'une partie du corps de leur adversaire de façon permanente et même de les vider de leur force vitale.
Allura n'avait pas encore cette force et en était reconnaissante. Le pouvoir de tuer d'un toucher n'était pas à envier.
Mais ce qu'elle pouvait faire suffit à déséquilibrer Matt et il recula précipitamment, les pieds glissant au bord de l'abîme tandis qu'il se retirait dans l'ombre de la cascade. Celle-ci plongeait à deux mètres du mur, leur épargnant la force brute du torrent, même si la roche glissante était déjà bien assez traîtresse. Matt avait ici l'avantage avec ses lunettes olkaris. Allura devait plisser les yeux devant les embruns gelés, si concentrée sur ses pieds qu'elle ne remarqua pas que Matt avait rassemblé sa quintessence, un autre pilier de flammes surgissant entre eux.
Allura eut un mouvement de recul, glissa et se rattrapa de justesse avant de tomber dans le vide. Elle atterrit un genou à terre, les doigts serrés sur la pierre, son autre pied au-dessus du néant.
Derrière le jet de la cascade, Matt fonça vers un appui plus sûr avant de se lancer dans l'escalade de la falaise pour retourner à la vallée. Serrant les dents, Allura se hissa à nouveau sur la corniche et partit à sa poursuite. Matt baissa brièvement les yeux, jurant en la voyant, et laissa tomber une mini bombe de quintessence en atteignant un nouvel affleurement, se jetant aussitôt sur la prochaine prise.
La grenade explosa, brisant l'affleurement, et Allura plaqua les deux mains sur la falaise devant elle. Elle plongea dans la quintessence de la montagne, si vieille et placide que le temps sembla ralentir. Cette montagne était en constante évolution si bien que dans un jour ou deux, l'absence du rocher que Matt venait de briser ne se remarquerait même plus, mais pour l'instant, tout restait en suspens. La forme qu'elle retenait quelques instants plus tôt avait un écho dans sa quintessence, se déliant devant Allura sans qu'elle n'ait besoin de faire quoi que ce soit.
L'air autour d'elle s'illumina de bleu, des veines de quintessence pure s'échappant des bouts de cailloux et des mottes de terre sous la forme d'éclairs. La cascade continuait de tomber, son rugissement se poursuivant bien plus bas alors qu'elle se déversait dans le lit de la rivière distante, mais ici, tout était immobile, l'affleurement brisé suspendu en l'air. Allura poussa, et les fils de quintessence renouèrent la falaise, défaisant les dégâts. Les craquelures de la pierre fendue devinrent bleues un instant, puis cette lumière s'effaça avec elles tandis qu'Allura s'accrochait à la corniche. Le temps qu'elle se relève sur l'affleurement, on n'aurait jamais su qu'il s'était brisé un jour.
Plus haut, Matt jeta un œil derrière lui, écarquilla les yeux en voyant Allura et s'empressa d'escalader le reste de la falaise. Allura le suivit plus doucement, rassemblant sa quintessence autour d'elle pour tâtonner la roche. Elle lui indiquait les meilleures prises, raffermissait ses bras quand elle se hissait plus haut et lui signalait la position de Matt juste au bord de la falaise, attendant de la prendre par surprise.
Qu'il essaie.
Allura envoya sa quintessence sur le côté pour que Matt la voie se rassembler à une dizaine de mètres de là où elle comptait en réalité se diriger, de l'autre côté de sa cachette.
Elle termina son escalade en silence. Matt avait mordu à l'hameçon et s'était accroupi dos à elle. La quintessence tourbillonnant dans ses mains, Allura sourit et tendit les bras vers sa nuque. Une main à sa gorge et sa prise sur sa quintessence l'immobiliserait totalement, mettant fin à ce match qui n'avait déjà que trop duré.
Quand Allura ne fut plus qu'à un pas, Matt se crispa et se retourna, un juron aux lèvres. Allura frappa, mais Matt bougea et son coup manqua sa cible. Sa quintessence se déchaîna, traversant peau et chair, mais pas par les courants habituels. Matt cria et s'écroula. La quintessence dans ses mains se dispersa sous la forme de petites étincelles qui picotèrent la peau nue des bras d'Allura.
Celle-ci quitta aussitôt sa position de combat, le cœur dans la gorge.
— Matt ? Oh, quiznak.
Matt resta immobile, replié sur lui-même, les bras autour de sa tête.
— Ça va, haleta-t-il. Désolé– Une seconde.
Allura hésita, sa quintessence trop forte et volatile à son goût. Elle voulait bouger, prendre forme, ce qui l'agitait en retour. Après un léger instant, Allura s'avança.
— Tu es blessé ?
— Migraine, grogna Matt. Pas ta faute.
Le cœur d'Allura sombra. Bien sûr. En dépit de tout leur entraînement, en dépit des heures que Fligg avait passées à aider Matt à s'ajuster à ses nouveaux stimuli sensoriels, de grands éclats de quintessence lui causaient toujours des migraines intenses. Les lunettes olkaris en réduisaient les effets et il pouvait moduler sa propre quintessence pour que ça ne le gène pas trop, mais le coup d'Allura était passé très près de ses yeux, les avait peut-être même touchés de plein fouet.
Et bien sûr, le peu qu'elle avait appris en matière de soin s'appuyait sur l'augmentation du flux de quintessence au niveau de la blessure, ce qui serait au cas présent contre-productif.
Allura s'accroupit donc et calma la quintessence de la vallée jusqu'à ce qu'elle se retire dans le sol. Elle posa la main sur l'épaule de Matt et il tourna la tête juste assez pour lui offrir un faible sourire.
— Ça ira, dit-il. Ça commence déjà à– ahh. (Matt serra les paupières en grimaçant.) Ok, c'est peut-être pas déjà fini.
— Tu devrais peut-être t'allonger, dit Allura. Tu iras mieux après un peu de repos.
Matt ne dit rien pendant un moment, puis se redressa lentement.
— C'est… ouais. Je vais faire ça, je crois.
Il tituba et Allura s'empressa de le stabiliser.
— Doucement, dit Allura. Laisse-moi t'aider.
Matt cligna des paupières, les yeux plissés, puis se laissa prendre appui sur Allura.
— D'accord. Je suis toujours un fardeau, désolé.
— Ce n'est pas ta faute. Je veux t'aider.
Allura lui serra les épaules, le guidant jusqu'au petit bâtiment rond que Fligg leur avait bâti dans la pierre au bord de la vallée. En apprenant le problème de Matt, iel l'avait protégé contre la quintessence de la vallée, ce qui en faisait le seul refuge de Matt quand l'atmosphère devenait trop difficile à gérer.
Matt s'écroula sur sa couchette presque aussitôt le pas de la porte passé, tirant son drap sur sa tête dans un soupir.
— Repose-toi, dit Allura. Je t'apporte de l'eau.
Matt grogna et marmonna un merci sincère (bien qu'un peu frustré) quand Allura revint avec une coupe en argile et un pichet rempli d'eau.
Elle le laissa seul, ravalant sa culpabilité d'avoir mis fin si brutalement à leur entraînement de la journée. Matt allait tellement mieux ces derniers temps : il avait repris le poids qu'il avait perdu durant sa captivité et bougeait bien plus facilement. Il se servait toujours de sa gaine de contention et de son orthèse de genou pour contrer les douleurs et la faiblesse provoquées par les cristaux qui proliféraient dans son corps, mais il était moins raide qu'avant.
Allura supposait que même la magie ne pouvait pas effacer les traces de tout ce qu'on lui avait fait subir.
Après leur entraînement au combat, ils étaient censés faire quelques exercices de contrôle, puis une séance de méditation avant le dîner, mais sans son partenaire d'entraînement, Allura se retrouva à errer jusqu'au nord de la vallée, où Fligg avait emmené Val et Edi au début de la journée.
Allura aperçut Fligg et Edi aussitôt, assis côte à côte, les jambes croisées, face à la rivière qui découpait la vallée. Fligg était complètement détendu·e, les bras posés souplement sur ses genoux. Edi, au contraire, semblait maintenir sa posture par la seule force de sa volonté : ses épaules étaient crispées, son visage plissé par la concentration.
Vous avez fini tôt, commenta Fligg, sa voix se glissant comme toujours directement dans l'esprit d'Allura. À ses côtés, Edi sursauta, les oreilles battant vers Fligg, puis vers Allura avant qu'elle n'ouvre un œil. En la voyant, elle glapit et reprit sa posture de méditation, même si ses oreilles frémissantes la trahissaient.
— Matt a la migraine, répondit Allura. Il se repose et je… Eh bien, je suppose que je suis trop tendue pour des exercices plus avancés pour le moment.
Voulez-vous méditer avec nous ? Faire le vide, peut-être ?
Ce n'était pas une mauvaise idée et c'est ce qu'elle aurait fait si elle avait su dès le début que c'était à quoi ils étaient occupés. Mais elle hésita, jetant un œil à la plate-forme en pierre qui leur servait à méditer. Elle surplombait la courbe de la vallée, assez loin du terrain d'entraînement pour ne rien y entendre.
Il n'y avait également aucun endroit où se cacher.
— Où est Val ?
Fligg tendit la main vers le haut de la rivière. Allura suivit le geste du regard et trouva Val agenouillée sur la rive de la source, à l'entrée d'une petite cave. Elle était si près de l'eau que ses vêtements (le même pantalon lâche et t-shirt sans manche que portaient Allura, avec un poncho en plus enroulé autour de ses épaules) devaient tremper dedans.
— J'avais oublié que c'était aujourd'hui, murmura Allura. Comment ça se passe ?
Difficile à dire. Elle n'a pas encore baissé les bras.
Ce qui pouvait vouloir dire que l'expérience de Val avait marché ou qu'elle était trop têtue pour admettre sa défaite. En tout cas, il valait mieux ne pas la déranger. Allura s'assit à côté de Fligg, mais ne prit pas immédiatement la position de méditation qu'iel leur avait enseignée.
— Nous avons beaucoup appris en venant ici, dit-elle, pesant soigneusement ses mots. Je ne pourrais jamais assez vous remercier.
J'ai attendu votre venue toute ma vie, dit Fligg. J'ai vu un grand danger et j'ai su que vous auriez besoin de moi. Iel marqua une pause, les sortes de branchies le long de son visage s'agitant en silence. Vous souhaitez partir.
— C'est en effet ce dont je voulais vous parler. Nous n'avons pas atteint le niveau d'un maître, je le sais, mais notre but principal en venant ici était de donner à Matt et Val un moyen de combattre les cristaux qui poussent dans leur corps. Ils en sont désormais capables. (Allura baissa le regard sur ses mains.) J'aimerais pouvoir rester assez longtemps pour apprendre tout ce que vous avez à nous enseigner, mais l'univers a besoin de nous.
Un vent psychique (la version d'un soupir pour Fligg) traversa Allura. Je m'en doutais. Je ne peux pas vous empêcher de partir, mais si vous voulez bien écouter mon conseil…
— Bien sûr, Maître Fligg, dit Allura, inclinant la tête.
Iel émit un petit son. Il existe un site ancien, lié au pouvoir de votre peuple, du nom d'Oriande. Vous avez appris les pratiques de mon peuple, que nous avons transmises à votre père et son paladin rouge, mais Altéa possédait également son propre art. Maintenant que vous avez une base, leurs textes pourraient vous être utiles.
Allura sentit son cœur battre dans sa gorge et elle dut se forcer à déglutir avant de pouvoir parler.
— De la magie altéenne ?
Vous vous y connaissez déjà un peu : c'est ce qui vous a servi à alimenter votre vaisseau et guérir le Balméra. Elle rend les corps altéens malléables et vous permet de contrôler votre apparence. Mais elle ne se limite pas à cela. La magie d'Oriande était profonde et la marque qu'elle a laissée se ressent toujours aujourd'hui.
— Et vous pensez que cela m'aiderait, d'apprendre les secrets des anciens maîtres altéens ?
Fligg resta silencieux un long moment et Allura crut qu'iel était entré·e en transe. Puis iel se secoua, relâchant ses épaules. Nous entrons dans une ère de grands bouleversements. Le futur n'est jamais certain, mais maintenant encore moins qu'avant. Je ne sais pas ce que vous trouverez sur Oriande, mais j'ai l'impression que c'est important.
Allura tourna son regard vers la rivière, laissant le cours de l'eau apaiser le fil de ses pensées. Un site sacré. Elle avait déjà entendu des rumeurs au sujet d'Oriande, mais même du temps de son père, personne ne l'avait visitée. Les sages qui y vivaient surveillaient leurs frontières de près.
Elle avait supposé que Zarkon l'avait détruite dans les débuts de sa conquête. S'il en restait quelque chose, elle voulait le trouver.
— Je vais en parler aux autres, dit-elle, régulant le ton de sa voix. Ce n'est pas une décision que je peux prendre seule.
Fligg n'avait pas de bouche avec laquelle sourire, mais Allura sentit quand même sa satisfaction.
Elle espérait simplement que l'univers pourrait supporter un détour de plus.
— Quiznak de putain de vrekt, marmonna Nyma, tirant fort sur les contrôles de Blue pour éviter un drone de sécurité sorti de nulle part.
Derrière elle, Beezer lui lança un avertissement tardif et elle détacha son regard de l'écran juste le temps de lui faire les gros yeux.
— J'ai vu, merci, dit-elle. La prochaine fois, essaie de me prévenir avant que je rentre dedans ?
Beezer bourdonna, faisant remarquer qu'elle n'était pas rentrée dedans. Nyma aurait bien argué que ce n'était pas la question, mais Blue l'interrompit en lui montrant les données du système de sécurité de la base. C'était sûrement logique que la grosse artillerie du secteur soit bien protégée, mais ça restait super relou. Le camouflage de Pidge fonctionnait très bien sur la majorité des scanners, mais selon les informations qu'iel avait trouvées au sujet de cette base, elle disposait de nouveaux protocoles de sécurité.
Il valait donc mieux rester hors de vue, au cas où. Parce qu'éviter la mer de drones, littéralement, n'était pas déjà assez marrant.
Blue aussi aurait voulu une approche plus directe. Elle aurait pu se débarrasser de tous ces drones d'un coup de son canon EM, que Nyma avait enfin débloqué deux mois plus tôt, après un bien trop long moment à s'en tenir aux lasers normaux. Le problème, c'était qu'ils ne pouvaient pas savoir si le canon allait réussir à tout court-circuiter et ils ne pouvaient pas se permettre de déclencher une alarme.
— Non, mais sérieux, grogna Nyma, passant autour d'un pilier de défense en coupant ses propulseurs. C'est le domaine d'expertise des Verts, ça, et leur lion est tout petit. Pourquoi ce n'est pas eux qui s'occupent de ce bordel ?
Blue fit semblant de s'offusquer et Beezer afficha en silence leurs six autres missions d'infiltration en attente. Pidge et Ryner croulaient déjà sous les missions de reconnaissance et de sauvetage, si bien que c'était les autres qui se collaient au sabotage. Et par « les autres », il fallait surtout entendre Nyma, qui avait plus d'expérience pour ce genre de choses.
Ça ne lui plaisait pas pour autant, surtout quand les deux robots du coin décidaient de se liguer contre elle avec leur sarcasme.
Nyma se pencha en avant, vérifiant les relevés arrangés autour d'elle tandis que Beezer faisait une dernière analyse de la zone.
— On dirait que la voie est libre, dit-elle. Au moins, on n'est plus dans le rayon des drones. On a plus qu'à refaire un tour super discret et on est bons.
Derrière Nyma, il y eut un bruit sourd et un sifflement, suivis d'un :
— Bah merde alors, ça a marché ?
Nyma glapit, cherchant maladroitement son bayard en se tournant vers l'intruse. Ses pensées partirent en vrille, se posant questions sur questions : comment quelqu'un avait-il pu entrer, depuis combien de temps était-elle là et comment était-ce possible que ni Nyma, ni Beezer, ni Blue n'aient remarqué sa présence ? Son pistolet se matérialisa dans sa main et elle le pointa sur la tête de l'intruse.
— Ouah, hé ! Fais attention où tu pointes ce truc. Purée, tu parles d'un accueil.
Nyma se figea, se tirant enfin de sa panique pour reconnaître la personne devant elle.
— Val ?
— En chair et en os ! dit Val, écartant grand les bras. Ta-da !
Nyma se leva, bayard toujours en main, bien que désactivé. C'était bien Val (si c'était une fausse, elle était drôlement bien faite), les cheveux relevés dans une queue de cheval. Elle portait des vêtements que Nyma ne reconnaissait pas, bien qu'elle se défît bien vite du poncho crème, révélant un t-shirt blanc sans manches en dessous. Elle avait un sourire aux lèvres, mais celui-ci retomba devant l'absence de réaction de Nyma.
— Euh… hé ho ? (Val agita la main devant le visage de Nyma.) Nyma ? Tu es toujours là ?
Nyma recula, clignant des yeux pour chasser cette hallucination évidente. Elle remarqua vaguement que Blue avait cessé d'avancer. Sa présence dans le lien évoquait un bébé yupper dont le maître favori venait de rentrer, et le sourire béat de Val indiquait qu'elle le ressentait aussi clairement que Nyma.
— Aw, tu m'as manquée aussi, ma puce.
Val posa la main contre le plafond. Après un moment, elle se tourna à nouveau vers Nyma en se frottant la nuque.
— Euh, pardon. Je tombe mal ?
Nyma prit une grande inspiration, sortant de sa stupeur.
— Tu aurais pu faire mieux, niveau timing. Mais t'inquiète. Je… Tu es vraiment là ?
— Ouep. (Val fit un pas en avant, la main tendue pour un baise-main.) Tu veux vérifier ?
Nyma gloussa et porta la main de Val à ses lèvres. Pour prouver qu'elle était réelle. Pas parce qu'elles étaient séparées depuis six mois, qu'elles n'avaient eu que quelques semaines ensemble avant ça et que son contact lui manquait.
Ce baiser était purement académique.
— Comment– ?
Le sifflement perçant de Beezer interrompit Nyma, l'alertant de l'approche d'un vaisseau. Elle jura, se jetant dans le siège du pilote. Le siège de Lance. Son siège, du moins jusqu'à ce que le petit morveux retrouve le chemin du château-vaisseau.
— Pardon, les retrouvailles devront attendre. On a de la compagnie.
Val avait déjà pris place à droite de Nyma, rapprochant les relevés.
— C'est quoi ? Des drones de sécurité ?
Elle marqua une pause, se plongeant dans le lien pour que Blue lui donne un résumé de la situation.
— Compris. Trois en approche. Ils n'ont pas encore lancé l'alerte ; je ne crois pas qu'ils nous aient remarqués.
— J'espère bien que non, marmonna Nyma. Cap ?
La réponse se présenta à Nyma avant même qu'elle n'ait fini de poser la question et elle les fit faire volte-face, fonçant vers le dessous de la base. Ce ne fut qu'après s'être mise en mouvement qu'elle se rendit compte que Val ne lui avait pas répondu à voix haute. Nyma l'avait sentie dans un coin de son esprit, leurs pensées s'entremêlant, le lien reprenant vie. Même après tant de temps séparées, leur connexion leur était aussi naturelle que leur respiration et Nyma s'y laissa glisser avec soulagement, les menant dans l'ombre d'un éliminateur de déchets en attendant le passage des drones.
Dieux du cosmos… Ça lui avait manqué. Val lui avait manqué.
— Alors…, dit Nyma, se tournant vers Val en priant pour qu'elle ne puisse pas entendre les battements furieux de son cœur. Magie magie.
— Ouep. Je t'avais dit que tu me verras bientôt.
— C'était il y a deux mois, répliqua Nyma. Comment tu t'y es prise ? Tu t'es téléportée ?
Val fit non de la tête.
— Nope. Je suis toujours à Quom avec Matt et Allura.
— Mais… tu es là.
Le sourire de Val ne fit que croître et elle fit une petite courbette théâtrale.
— Sur Terre, on appelle ça la bilocation. Ironique, pas vrai ?
Nyma la regarda avec indifférence. Val cligna des yeux.
— Tu sais. Parce que je suis bi ? Bisexuelle, bilocation.
— Ouais, non, j'ai compris. Ce jeu de mots s'est bien traduit, pour le coup. Mais ça ne me fait ni chaud ni froid.
Val plissa le nez et frappa le bras de Nyma avant de lever les pieds sur la console.
— Ouais, c'est ça. Fais ta fière tant que tu veux, mademoiselle. Je sais que je suis géniale.
— Super géniale, railla Nyma.
En vérité, elle était bel et bien impressionnée. Quand Val était partie apprendre la magie, Nyma s'était attendue à un truc simple. De la télékinésie, peut-être de la manipulation élémentaire comme Matt. Pas ça.
— Tu peux apparaître où tu veux ? On est loin de Quom.
Soufflant, Val s'affala sur son siège.
— Bon, si tu veux tout savoir, ma portée est vraiment pourrie. Ça m'a pris des siècles pour y arriver et je n'arrive toujours pas à m'éloigner de plus d'un kilomètre de mon moi principal sans me faire éjecter.
Nyma haussa un sourcil.
— Un kilomètre ? Val, je sais que je ne suis pas super au point sur les unités humaines, mais–
— Je sais, je sais ! C'est un cas particulier, là.
— Comment ça ?
Val agita la main.
— Je n'étais même pas sûre que ça allait marcher, pour être honnête. Fligg a dit que même les maîtres en la matière ne pouvaient en général pas aller plus loin que la lune de leur planète. Personne n'a jamais réussi à quitter son système. Ceci dit… j'ai quelque chose que les anciens maîtres n'avaient pas : un lion.
Blue dressa l'oreille, sa présence se renforçant dans le lien, drôle de mélange entre curiosité et fierté.
Val sourit de toutes ses dents.
— On est déjà liées, pas vrai ? Et la quintessence est à la base de ce lien. Alors c'est comme s'il y avait déjà une petite part de moi ici. Il faut juste que je lui donne forme.
— Wow, fit Nyma, secouant la tête. Chelou.
Elle se retourna, partageant brièvement le regard de Val, ce qui lui fit remarquer que la patrouille était passée. Elle sortit Blue de son immobilisme pour avancer vers l'entrée de derrière.
— Alors… qu'est-ce qu'on sabote, aujourd'hui ? demanda Val.
Nyma grogna.
— Une sorte d'arme surpuissante. Je n'ai pas regardé ses caractéristiques, mais aucune des planètes de la zone ne veut nous parler tant qu'elle est active. Meri nous a dégoté les plans, alors j'ai juste à poser quelques bombes et à ressortir. (Elle marqua une pause.) Tu viens ?
— Je ne sais pas si je peux.
Val jeta un œil à quelques relevés supplémentaires tandis que Blue se stabilisait près du sas.
— Écoute, si je suis là, c'est parce que Blue me permet de me projeter bien plus loin que je n'en suis normalement capable. Je ne sais pas si je peux m'éloigner d'elle.
— Eh bien, il n'y a qu'une seule façon de le découvrir, pas vrai ?
Val fit la grimace.
— Ouais, sûrement.
Elle se leva avec Nyma, prenant soin de reprendre son poncho.
— Je ne veux pas perdre ce truc. La magie n'aime pas les paradoxes, apparemment, alors si je le laisse là, ça pourrait le tirer d'un coup sec en même temps que moi ou voler celui de mon autre moi. Et j'ai déjà perdu tant de vestes que Fligg m'a dit que celle-ci serait la dernière qu'iel me donnera.
Nyma eut un sourire, mais il manquait d'enthousiasme. Elle n'avait cependant pas d'autre choix que de continuer la mission, alors elle prit la main de Val et les guida en bas de la rampe. L'atmosphère artificielle de la base était assez étendue pour les envelopper, mais pas la gravité artificielle, si bien qu'elles devaient se propulser au-dessus du petit fossé. Nyma jeta un œil à Val, lui serra la main, et sauta.
Il y eut un léger tiraillement et, l'espace d'une seconde, Nyma crut qu'elle allait dévier de sa trajectoire. Puis sa main se referma sur le vide et elle eut juste le temps de comprendre que Val était partie avant de s'écraser sur la coque de la station spatiale.
Elle se retourna, une partie d'elle espérant se tromper, que Val avait simplement perdu prise, qu'elle était toujours là. Elle lui offrirait un sourire, un haussement d'épaules, et s'excuseraient d'être aussi maladroite.
Mais il n'y avait rien d'autre que l'obscurité autour d'elle et Blue le confirma : Val n'était plus là.
La déception lui serra les entrailles, mais elle se força à la ravaler, activant son bayard pour faire un trou dans le sas. Ce n'était pas l'approche la plus discrète, mais elle n'arrivait pas à s'en soucier. Ce n'était pas comme si elle avait prévu que Val l'accompagnerait, de toute façon.
Mais… l'avoir près d'elle avait été agréable.
Beezer suivit Nyma à l'intérieur, bourdonnant un air de mise en garde, et Nyma se secoua. Ils étaient en pleine mission. Il était temps de s'y remettre.
Le retour fut aussi brutal qu'un bulldozer lancé à 150 km/h sur une autoroute gelée, l'étalant sur le sol rocheux de la source montagneuse de Fligg. Quelque part, quelqu'un poussa un cri, mais la tête de Val lui donnait l'impression d'être remplie de coton. Elle n'avait pas vraiment prêté attention à la distance qui la séparait de son premier corps avant de quitter le cockpit de Blue, sa quintessence la frappant de plein fouet comme un élastique tiré à l'excès.
Ok, donc, elle pouvait placer sa quintessence à l'intérieur de son lion, mais ça n'en faisait pas un nouveau point d'ancrage. Si elle n'était pas dans Blue, ses deux corps allaient essayer de se rejoindre immédiatement. Bon à savoir.
— Val !
Allura mit un genou à terre à côté d'elle, visiblement alarmée. Val se redressa en rougissant.
— Hé, désolée. Tout va bien.
— Tu es sûre ? demanda Edi, apparaissant derrière Allura, parce que, bien sûr, Val devait se ridiculiser devant tout le monde. Même moi je l'ai sentie passer et tu sais que j'ai du mal à percevoir la quintessence.
Val se frotta la nuque et jeta un coup d'œil alentour. Fligg remontait la pente sans se presser, mais Matt ne semblait pas présent, ce qui lui parut étrange. Elle fit un sourire en coin à Edi.
— Je vais bien, c'est promis. Conseil de pro, par contre : ne va pas te propulser à l'autre bout de l'univers, même pour rigoler. C'est vraiment le pied, mais bonjour la cuite que tu te tapes après.
Edi plissa le nez, comme elle le faisait si souvent dès que Val ouvrait la bouche. Les idiomes ne se traduisaient pas bien quelle que soit la langue, mais les humains et les Galras en particulier n'avaient pas beaucoup de points communs auxquels se raccrocher pour essayer de donner un sens à ce qu'elle disait. Du moins, pas qui puissent connecter l'expérience limitée de la vie d'Edi et le penchant de Val pour les métaphores colorées.
Avec un soupir, Val se passa les doigts dans les cheveux, y délogeant quelques brins de cette herbe bleu-vert qui bravait l'air frais et le vent violent des montagnes.
— Plus sérieusement ? Je suis un peu courbaturée et super fatiguée, mais rien de cassé.
Cela a donc fonctionné ? demanda Fligg, les rejoignant près de la source. Vous vous êtes connectée à votre lion ?
— Ouep.
Val ne put s'empêcher de sourire devant les mines ébahies d'Allura et Edi.
— Nyma était là, en pleine mission de sabotage. On a parlé un peu, puis on a décidé de tester les limites de ce petit code de triche mystique.
— On dirait que tu les as trouvées, dit Allura.
Val plissa le nez.
— Ouais. Reste dans le lion.
Pour le moment, en tout cas. Val n'allait pas exclure la possibilité d'étendre sa portée quand elle aurait une meilleure maîtrise de son pouvoir, ou de trouver une façon d'ancrer sa quintessence en Blue. Ça lui semblait possible, mais elle ne comprenait pas assez la magie pour en exploiter les bugs toute seule.
Elle y réfléchirait plus tard. Préférablement quand sa tête ne lui donnerait pas l'impression d'être sur un carrousel en pleine mer. Une partie d'elle se sentait coupable d'avoir abandonné Nyma aussi brusquement et, si elle ne se sentait pas si mal, elle aurait peut-être essayé d'y retourner.
Malheureusement, son corps savait que ce n'allait pas être possible. Elle doutait être en mesure de se bilocaliser à plus de trois mètres pour le moment, encore moins à l'autre bout de l'univers.
— Je suis partie combien de temps ? Je sais que j'ai dû m'y prendre à plusieurs reprises avant de réussir, mais… entre temps, c'est un peu flou.
Ça, et ça lui bousillait toujours la cervelle de savoir qu'elle avait un autre corps quelque part qu'elle ne pouvait pas sentir. La première fois qu'elle s'était bilocalisée, elle avait cru que c'était de la téléportation toute simple et avait fait le chemin du retour à pied, tombant alors sur une scène de pure panique, les autres cherchant à réveiller son corps principal qui ne répondait plus. Se voir elle-même l'avait… choquée.
Le reste de cette journée n'était plus qu'un brouillard dans son esprit, mais Matt lui avait raconté que Val avait agi comme si elle planait et n'arrêtait pas de toucher son autre corps pour vérifier qu'il était réel. Elle n'aimait toujours pas rapprocher ses deux corps et ne pouvait généralement pas tenir plus d'une minute avant que la copie ne disparaisse. Fligg avait dit que cela deviendrait plus facile avec le temps. Comme beaucoup de choses. Elle pourrait aller plus loin, tenir plus longtemps, peut-être même rester consciente de ses deux corps pendant la séparation. Jusqu'ici, elle avait réussi à les maintenir tous les deux actifs un petit moment, mais ils étaient restés complètement séparés, du moins jusqu'au retour, si bien qu'elle avait dû passer une heure à recoller les morceaux de deux séries de souvenirs différentes.
De l'entraînement. C'était tout ce dont elle avait besoin.
Cela a duré une de vos heures, cette fois-ci, dit Fligg. Votre quintessence a changé il y a environ dix minutes, ce doit donc être à ce moment-là que la connexion s'est faite.
— Ça doit être ça.
Val se leva, les jambes tremblantes, et ravala un bâillement. Elle n'avait pas le droit d'être aussi fatiguée après seulement dix minutes d'effort.
— Je crois que j'ai besoin d'une sieste.
— Je crois que tu l'as bien mérité, dit Allura. Va te reposer.
— Je ne vais rien manquer, hein ?
Allura eut un petit rire.
— Pas avec Matt qui est aussi K.O. Je vais sûrement faire des exercices avec Edi.
Edi dressa l'oreille, sa joie bien visible même si elle essayait de le cacher, et Val sourit. Cependant, les mots d'Allura lui firent marquer une pause avant qu'elle ne rejoigne leur bunker.
— Qu'est-ce qui est arrivé à Matt ?
— Il a une migraine, dit Allura. J'ai manqué de prudence lors de notre duel.
Fligg changea de position, peut-être en réponse à la mauvaise conscience d'Allura, mais ne fit aucun commentaire. Val comprenait la culpabilité d'Allura, tout comme son inquiétude sous-jacente. Ils avaient tous fait d'énormes progrès dans leur apprentissage, et Matt en particulier avait bien bénéficié de cette expérience.
Ce qui ne rendait que plus frustrant le fait que les migraines ne s'arrêtaient pas. Frustrant, et inquiétant. D'accord, la quintessence était plus forte ici qu'ailleurs dans l'univers et la plupart de leurs ennemis ne se servaient pas de quintessence pure comme Allura… sauf pour la magie druidique. Que se passerait-il si une migraine frappait Matt en pleine bataille ? Val ne voulait rien dire qu'il pourrait prendre comme une suggestion de s'écarter du combat, parce qu'elle savait que ça n'arriverait jamais.
Pour le moment, elle ne pouvait que croiser les doigts pour que tout s'arrange tout seul et faire confiance à Matt pour connaître ses limites.
Il dormait quand Val entra dans le bunker, son oreiller en herbe sur la tête et ses jambes repliées contre son torse. Le cœur de Val se serra, mais elle-même titubait sur place, alors elle se dirigea vers son lit, s'y écroula et s'endormit presque aussitôt.
Nyma posa la dernière bombe, la nuque parcourue de picotements à l'idée d'ennemis se faufilant derrière elle. Beezer avait beau être là pour surveiller les allées-venues des patrouilles, Nyma n'était tout simplement pas habituée au silence quand elle était en mission. Rolo avait toujours été là à commenter tout ce qu'ils faisaient, soutirant des réponses sarcastiques à Nyma, qui avait tendance à se fermer quand les choses se gâtaient. Se fermer, ou renfiler son masque pétillant et tête en l'air.
Cette propension à se focaliser entièrement sur son objectif n'était pas un problème en soi. Elle était tout simplement ainsi. Mais elle s'était habituée au bavardage de Rolo et elle en était venue à attendre la même chose de ses camarades bleus. Ces six derniers mois l'avaient fait retomber dans ses vieilles habitudes et elle s'en était très bien sortie, jusqu'à ce que Val débarque et lui retourne le cerveau. Elle se retrouvait à fabriquer dans sa tête des comparaisons farfelues à la culture terrienne comme le faisait Val à la moindre occasion.
Concentre-toi sur la tâche en cours, Nyma, se réprimanda-t-elle. Elle avait perdu dix bonnes secondes à scruter les coins sombres de l'espace de maintenance dans lequel elle se trouvait, à essayer de replacer un souvenir particulier entrevu dans la tête de quelqu'un d'autre.
Enfin, la bombe fut installée, synchronisée avec les autres, le compte à rebours enclenché jusqu'à la détonation. Il lui restait un peu plus de dix minutes pour sortir de là avant que tout n'explose.
Merci le cosmos. Cette mission avait été longue, bien plus qu'elle ne l'aurait dû. Les informations de Meri n'avaient pas inclus les itinéraires de patrouille de sécurité et Nyma avait dû faire marche arrière à maintes reprises pour naviguer d'un point d'intérêt à l'autre. Hunk avait dit qu'une seule bombe pour chacun des deux noyaux d'énergie suffirait à désactiver l'arme un bon moment, mais s'ils voulaient la détruire, il fallait en placer à six autres endroits clés.
Le camouflage de Blue s'était épuisé après la pose de la troisième bombe, la forçant à se réfugier dans l'angle mort que Beezer avait identifié à l'intérieur d'un port d'échappement. C'était le seul endroit assez grand pour qu'elle puisse s'y glisser, mais il se trouvait aussi de l'autre côté de la station. Elle pouvait se déplacer toute seule, parfois tirer ses lasers, mais le camouflage était un ajout de Pidge et Blue avait du mal à se connecter au système.
Ce qui, bien sûr, signifiait qu'elle ne pouvait pas retourner au point d'entrée de Nyma sans s'exposer à tous les scanners de ce côté de Treglan 5.
— Parfait, murmura Nyma, tapotant le boîtier de Beezer pour lui indiquer de bouger. Sortons d'ici.
Elle invoqua son bayard, rien que pour sentir le poids réconfortant de son fusil. Elle n'en avait pas eu besoin jusqu'à présent et croisait les doigts pour que ça continue comme ça, mais elle ne s'était jamais vraiment adaptée à une arme qui disparaissait quand elle ne s'en servait pas. Sans pistolet à la hanche ou fusil à l'épaule, elle se sentait vulnérable.
Elle s'était déjà retrouvée dans cette position. Elle ne voulait pas recommencer.
Ils dévalèrent le couloir d'un pas prudent, oreilles et scanners à l'affût d'une patrouille en approche. Beezer semblait avoir analysé leurs itinéraires (ou bien Pidge avait amélioré ses scanners sans lui dire), parce qu'il les faisait se réfugier dans des placards avant même que Nyma ne sache de quoi ils se cachaient.
Leur parcours jusqu'à présent ne les avait pas menés trop loin à l'intérieur de l'arme ; ils étaient passés devant les lentilles de focalisation et les blocs d'alimentation, devant les salles de contrôle et les stabilisateurs, devant une section qui ne comportait que des conduits d'évacuation et des réserves. Tout était étrangement calme, les teintes violacées conférant aux lieux un air de mausolée.
Elle sentait Blue droit devant, tension, inquiétude et impatience se pressant à la base du crâne de Nyma, se renforçant chaque seconde.
J'arrive, pensa Nyma, serrant les dents tandis qu'une patrouille passait devant une porte fermée. Purée. Calme-toi avant de péter une durite, d'accord ?
Blue gronda, mais ne dit rien et Nyma rentra la tête dans les épaules en écoutant les pas s'éloigner. Elle serra son bayard à deux mains, résistant à l'envie de s'élancer dans le couloir et de prendre les gardes en joue. Le compte à rebours sur sa visière s'égrenait toujours, désormais au tiers de ce avec quoi elle avait commencé.
Beezer siffla et Nyma pivota pour le faire taire, mais elle le trouva devant une console d'ordinateur, déjà branché.
La pièce, maintenant que Nyma s'y intéressait, était sombre et exiguë, mais une rangée de terminaux bordait le mur du fond. Une sorte de centre de communication, peut-être ? Une salle d'archives ? Nyma s'approcha d'une console, puis recula en se rappelant du temps qui lui restait.
— Glane tout ce que tu peux dans les trente prochaines secondes, chuchota-t-elle à Beezer. On ne peut pas risquer de perdre plus de temps que ça.
Il pépia et Nyma compta les secondes sur sa visière. Quand le compte à rebours atteignit les deux minutes, elle fit un geste vers Beezer, mais celui-ci était déjà en train de s'arrêter, des lignes de code binaire défilant sur sa plaque oculaire encore une seconde avant qu'il ne se secoue et signale qu'il était prêt à repartir.
Nyma sourit, puis les ramena dans le couloir. Elle renonça à la furtivité, fonçant à toute allure vers la présence nébuleuse de Blue. Deux patrouilles de gardes apparurent sur son chemin. Elle les abattit sans ralentir, puis scella son casque lorsque Blue poussa un rugissement de mise en garde, deux secondes à peine avant de percuter la coque du vaisseau, la déchirant dans un grand grincement métallique.
Nyma grimaça et se jeta sur le côté alors que le couloir devant elle s'ouvrait. Blue recula, se réalignant tandis que Nyma s'élançait dans le vide de l'espace, corrigeant sa trajectoire d'une petite poussée de ses propulseurs. Derrière elle, Beezer l'imita, et ils atterrirent côte à côte dans la gueule de Blue.
Les lasers pleuvaient déjà abondamment quand Nyma atteignit le cockpit et elle appuya lourdement sur les propulseurs avant même de s'être orientée dans la bonne direction. Le système de sécurité de la station était en état d'alerte maximale et quelques drones avaient déjà été attirés par l'agitation, leurs voyants lumineux virant au rouge tandis qu'ils scannaient les lieux à la recherche de l'intrus.
— Oh, merde, grogna Nyma, les retournant.
Elle ne perdit pas de temps à riposter, la base étant sur le point d'exploser. Un laser toucha Blue à la patte arrière alors qu'elle se retirait, la faisant tournoyer. Beezer poussa un grincement depuis le fond du cockpit.
— Ouais, ouais, je sais !
Grommelant, Nyma tira sur les contrôles de toutes ses forces, puis se dirigea vers la droite, laissant une vague de lasers la dépasser pour aller ouvrir une brèche dans la ligne de défenses des drones. Elle fit volte-face, jura à nouveau quand Blue se prit un autre coup, et fonça dans l'ouverture.
Quelques secondes plus tard, la super-arme explosa, les envoyant valser, et Nyma sentit sa vision se brouiller momentanément. Il lui fallut un peu de temps pour comprendre que c'était Blue qui avait brièvement perdu connaissance, la vague de quintessence concentrée l'ayant surchargée un instant.
Elle finit par se stabiliser et Nyma se retourna, souriant devant le champ de débris qu'elle avait laissé derrière elle.
— J'aimerais bien vous voir menacer quelqu'un avec ça, cracha-t-elle.
Elle se retourna automatiquement vers le siège de Val avant de se rappeler qu'elle était seule. Le silence la refroidit et elle les fit pivoter, ouvrant un trou de ver à l'autre bout du secteur, s'y jetant pour rejoindre l'ombre d'une lune forestière.
Elle ne se relâcha qu'une fois arrivée à destination, lâchant les commandes et s'affaissant dans son siège, le cœur battant à tout rompre.
— Eh bah, on peut appeler ça une réussite.
Blue ronronna et Beezer poussa une vibration à la fois enjouée et irritée. Nyma lui tapota la tête.
— Désolée pour les turbulences, Beez. Tu as trouvé quelque chose d'intéressant sur l'ordinateur ?
Il poussa un petit sifflement peu engageant et afficha une liste de dossiers sur la console centrale. Beezer avait réussi à extraire une quantité impressionnante d'informations en moins d'une minute et, bien sûr, aucun des noms de dossiers n'étaient suffisamment descriptifs pour trier les fiches de paie des rapports disciplinaires et des missives urgentes provenant de la fréquence privée de Zarkon.
Dans un soupir, Nyma ouvrit le premier dossier et se mit au travail.
Karen pressa la gâchette trois fois de suite et un triangle bien serré de brûlures apparut sur la cible à l'autre bout du terrain.
— C'est mieux, dit Keena. Tu commences enfin à te détendre.
Karen garda la pose un instant, puis baissa son pistolet. Le malaise la reprit dès qu'elle quitta sa place et elle rangea l'arme dans son étui avec soulagement.
— Je n'irais pas jusqu'à dire que je suis détendue, marmonna-t-elle.
Keena agita la main.
— Je n'ai pas dit que c'était parfait. Tu tiens toujours ce truc comme s'il allait t'exploser dans la main au prochain tir.
— Parce que c'est possible, pour ce que j'en sais.
Karen retira ses lunettes (qui lui servaient à la fois de protection et d'aide au ciblage) et les mit de côté.
— Je ne fais déjà pas confiance aux armes de ma planète ; il va me falloir du temps pour me faire aux lasers.
— Et ce n'est pas grave, affirma Keena, lui jetant un sachet d'eau avec un sourire. Tu t'en sors très bien, Karen. Vraiment !
Il y avait quelque chose dans le ton de Keena qui tapait sur les nerfs de Karen et elle dut faire un effort pour lui rendre son sourire au lieu de s'emporter. Cette animosité envers Keena était mesquine et injustifiée, Karen en avait conscience. L'opinion de Matt l'avait empoisonnée avant même de l'avoir rencontrée, alors que Keena avait toujours été avenante avec elle.
Mais cela n'avait pas d'importance. Karen n'aimait tout simplement pas Keena et tous les sourires et les conseils du monde ne pourraient pas changer ça. Keena jouait peut-être un double jeu, mais dans ce cas, elle était bien trop subtile pour que Karen arrive à percer son masque. Ou peut-être qu'elle arrivait plus facilement à se lier à Karen qu'à Keith.
Peut-être que Karen se faisait des films.
Elle vida le sachet d'eau d'une traite, toujours assoiffée après l'entraînement au corps-à-corps qui avait précédé la visite du stand de tir. Karen ne s'en sortait pas trop mal pour quelqu'un qui n'avait jamais touché de pistolet avant le mois dernier, mais sa visée se détériorait rapidement dès qu'elle était sous pression, fatiguée ou simplement distraite. Keena ne voulait pas encore la faire passer aux exercices de terrain, mais avait trouvé ce qui s'en approchait le plus : épuiser Karen pendant une heure à la salle de gym avant de la jeter devant le stand de tir pour un entraînement avancé.
Tu ne sais jamais quand tu vas devoir tirer en pleine course, aimait-elle répéter. Ne fais pas l'erreur de croire que tu auras toujours le contrôle de la situation.
C'était un bon conseil, certainement très utile. C'était aussi franchement exaspérant quand il fallait le mettre en pratique.
— Encore merci de prendre le temps de m'entraîner, dit Karen aussi poliment que possible.
Parce qu'au bout du compte, elle était reconnaissante. Karen appréciait bien plus la compagnie d'Antok que celle de Keena, mais elle ne pouvait pas nier qu'elle faisait un meilleur professeur pour quelqu'un comme elle. Keena préférait le combat à distance, pour commencer, et quand elle devait s'approcher, elle s'appuyait sur des frappes rapides et intentionnelles. Elle savait ce que c'était d'affronter des adversaires plus grands et plus forts ; elle avait beau avoir la carrure d'une lutteuse professionnelle, elle était plutôt petite pour une Galra. Elle faisait quelques centimètres de plus que Karen, peut-être, mais sa force se rapprochait plus de la sienne que de celle d'Antok.
Karen avait donc déjà commencé à apprendre à se servir de la taille et de la force de ses adversaires à son avantage. Elle finissait par terre après chaque séance, souffrant de tous les coups de Keena, et il lui faudrait des mois, voire même des années, avant de pouvoir imaginer remporter un match. Mais elle apprenait.
Keena se prit un autre sachet d'eau, mais au lieu de le boire, elle déchira l'ouverture avec ses dents et le reversa sur son crâne, le battement de ses oreilles jetant des gouttes d'eau partout.
— Ah, y a pas de quoi. Je n'ai pas souvent l'occasion de me défouler comme ça. Tout le monde au boulot s'attend à ce que j'agisse d'une certaine manière. Tu es l'une des seules personnes sur New Altéa qui n'est pas comme ça.
Karen s'interrompit alors qu'elle allait sortir une serviette de son sac. Elle se força à continuer son geste après un moment, s'essuyant le visage pour dissimuler son air partagé.
Elle se sentait mal pour Keena, vraiment. Ce ne devait pas être facile de gérer tout un réseau d'espionnage et elle ne parlait pas à grand monde. Mais en même temps, Karen se prenait à douter de tout ce que Keena lui disait.
Elle souhaitait que Matt lui dise pourquoi il détestait tant la mère de Keith. Cela lui permettrait peut-être de se débarrasser de cette méfiance irrationnelle.
Keena et elle retournèrent au gymnase pour se doucher et retirer les uniformes moulants qu'elles portaient à l'entraînement, et Karen en profita pour respirer, laissant son détecteur de mensonges intérieur se mettre en veille.
— Et donc, dit Keena alors qu'elles s'en allaient, chacune avec un sac à l'épaule. Des projets pour ce soir ?
— Comme d'habitude, dit Karen.
— Encore à bosser le traité ? demanda Keena, légèrement taquine. Vrekt. T'es vraiment en train de… c'est quoi l'expression déjà ? De te casser le cul pour ce truc.
Karen ricana, prenant garde à desserrer un peu sa prise sur la lanière de son sac.
— Bah, le sommet approche à grands pas. Il faut qu'on ait quelque chose à présenter.
— Il va se faire déchiqueter dès que les politiciens auront mis la main dessus.
— Peut-être, dit Karen, un peu plus hargneuse qu'elle ne l'aurait voulu. Mais ce sera au moins un point de départ.
Keena leva les mains en riant.
— Je sais, je sais ! Calme-toi, ma belle. Tu fais du bon boulot. Et c'est important ! Je comprends. Je veux juste m'assurer que tu prends soin de toi.
Ralentissant l'allure, Karen œilla Keena.
— Vraiment ?
— Bien sûr ! (Keena poussa gentiment l'épaule de Karen.) Tu as cette tendance à te noyer dans le travail, tu sais. Et tu ne sembles jamais t'arrêter là où des gens normaux le feraient.
— Ça, c'est l'entêtement légendaire des Holt, dit Karen avec un sourire hésitant. Ne le dis pas aux voisins, mais je crois que je suis à l'origine de ce défaut de conception dans la famille.
Keena se mit à rire et sembla adopter une démarche plus détendue alors qu'elle descendait la rue. C'était le début de soirée et les rues comme les airs étaient bondés de gens qui rentraient du boulot. Keena n'avait pas l'air de s'en soucier, prenant même le temps de saluer quelqu'un qu'elle reconnut au coin de la rue.
— Oh, j'allais oublier !
Keena pivota d'un coup, marchant à reculons pour faire face à Karen.
— Je voulais te demander, tu as réfléchi à ce dont je t'ai parlé la dernière fois ?
— La clause sur les réfugiés et alliés en liberté ? demanda Karen.
Sa gorge se serrait rien que d'y penser : en apparence, c'était une clause qui assurerait la protection des groupes libérés de prisons ou de colonies de travail, des gens qui partaient à la recherche de leurs amis ou de leur famille et de toute autre personne déplacée par l'Empire. C'est pour assurer que ces gens-là bénéficient de notre protection même s'ils quittent leur planète, du moment qu'ils ne s'en prennent pas à nos alliés.
Keena prétendait que c'était par compassion pour les familles comme celle de Wyn qui avaient quitté New Altéa à la recherche d'une vie meilleure et avaient, ce faisant, renoncé à la protection de leur planète. Karen ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle avait d'autres motivations.
Arrête, se morigéna-t-elle. Tu laisses l'opinion de Matt troubler la tienne.
— Oui, j'y ai réfléchi, dit-elle. Je ne peux rien promettre, mais j'en parlerai à Shiro et Coran.
Keena rayonna.
— Tu es la meilleure, Karen. Sérieux, la Coalition a tellement de chance de t'avoir !
Karen fronça les sourcils.
— Ce n'est pas comme si j'étais la seule à pouvoir faire ce que je fais.
— Ouais, ouais, si tu le dis. (Keena agita la main). Tu comptes y aller ?
— Au sommet ? Je ne sais pas encore.
— Tu devrais !
Keena se retourna, avançant d'un pas sautillant vers l'intersection où elles allaient se séparer.
— Si tu y vas, je pourrais peut-être t'accompagner ? Je ne peux pas y aller à titre officiel, vu que… enfin, tu vois. Mais je veux en être. Je veux entendre ce que ces gens ont à dire.
Bien sûr. Parce qu'elle n'allait faire que ça, écouter. Karen se força à sourire et haussa les épaules.
— Je ne crois pas que c'est à moi que tu devrais demander ça, mais… j'imagine que ça ne me coûte rien de poser la question.
Et d'avertir Shiro que Keena pourrait tenter d'interférer.
Non, ce n'était pas juste. Keena n'avait rien fait. Pas depuis que Karen la connaissait. D'accord, elle était trop guillerette pour que ce ne soit pas une comédie, mais ça ne voulait pas dire qu'elle n'avait pas de bonnes intentions.
Néanmoins, Karen ne put empêcher un nœud de se former dans son estomac tandis que Keena la remerciait et partait de son côté, fredonnant un petit air dans la plus grande insouciance.
Karen se détourna après quelques secondes, rentrant chez elle avec l'impression d'avoir avalé du plomb.
Val se réveilla le ventre vide. La lumière extérieure déclinait et Matt avait rejoint les autres autour du feu de camp où ils prenaient en général le dîner : des rations provenant de leur navette, agrémentées de noix, baies et tubercules qu'ils ramassaient dans les montagnes. Ou plutôt, que Val ramassait, en majorité. Elle essayait de s'entraîner à ramener des choses avec elle quand elle retournait à son corps. C'était pour l'instant très inconstant, mais ça valait mieux que de partir à l'escalade dès qu'ils manquaient de nourriture.
Matt sourit lorsqu'elle les rejoignit et lui offrit un bol de porridge de l'espace et un verre d'eau. Elle les prit avec reconnaissance et les engloutit en deux minutes. Elle se pencha pour se resservir et remarqua alors à quel point Matt était crispé.
Le regard de Val fit un tour de cercle, en commençant par Fligg (toujours aussi indéchiffrable), passant par Edi (qui ne comprenait manifestement pas ce qui se passait) et s'arrêtant sur Allura.
— Fligg et moi avons discuté tout à l'heure, dit Allura de but en blanc.
Son ton ne trahissait rien, mais elle n'avait quasiment pas touché son repas et n'arrêtait pas de jeter des coups d'œil à Matt comme si elle s'attendait à ce qu'il intervienne.
— Iel pense que nous avons appris presque tout ce que nous pouvions en si peu de temps. Nous n'avons plus qu'à continuer à pratiquer.
— Alors…, fit Val, tapotant sa cuillère sur le bord de son bol. On rentre ?
Allura plissa les lèvres.
— C'est là toute la question, n'est-ce pas ? Fligg a mentionné un ancien site sacré altéen qui pourrait être utile à notre combat.
— On ne sait pas ce qu'on y trouvera exactement, dit Matt en regardant les flammes. Ni combien de temps ça nous prendra. On a une direction pour se lancer, mais le temple lui-même est caché quelque part.
Edi ouvrit la bouche en le dévisageant, puis se tourna vers Allura, qui poussa un soupir.
— Matt a raison. Pour être honnête, j'aimerais y aller, mais je sais que nous n'avons peut-être pas le temps. C'est pour ça que je voulais l'avis de tout le monde.
— On devrait y aller ! s'écria Edi. Les anciens Altéens, ce sont ceux qui ont construit Voltron, pas vrai ?
— Ce sont nos alchimistes, en effet. Nos sages… Eh bien, je ne sais pas vraiment ce dont ils étaient capables. Ils relevaient à moitié des contes de fées. Mais je sais qu'ils avaient des capacités que des Altéens normaux n'auraient jamais pu égaler.
Allura posa une main sur la tête d'Edi et regarda les autres.
Matt eut un grognement frustré.
— Ce n'est pas que je n'ai pas envie d'y aller, dit-il, tout tendu comme s'il était déjà en plein milieu d'une dispute (et qui sait, c'était peut-être exactement ce qui se passait avant l'arrivée de Val). Je comprends pourquoi tu veux t'y rendre. Mais on est déjà partis si longtemps. Et si on ne trouvait rien ? Les autres ont besoin de nous.
Val pencha la tête de côté. Elle se souvint de l'immense soulagement de Blue de l'avoir à nouveau près d'elle. Sur le moment, elle n'y avait pas fait attention, mais sous la joie se cachait une peur bien distincte. Blue n'aimait pas que ses paladins aillent là où elle ne pouvait pas les protéger. Et le plus drôle, c'était que Val avait ressenti cette même agitation ces dernières semaines, comme si quelque chose en elle la démangeait de retourner à son lion.
Elle se demandait si Matt avait ressenti la même chose.
— Ben, dit Val, elle nous emmène où, cette piste ? On peut au moins aller y jeter un œil et voir si ça tourne à la chasse aux chimères ? On pourra toujours y revenir plus tard, non ? Ce n'est pas pressé.
— C'est vrai, dit Allura.
Mais je vous déconseille d'attendre, dit Fligg. Le combat prend de plus en plus d'ampleur. Je ne peux pas vous garantir que vous aurez le temps d'y retourner dans le futur.
Val ouvrit la bouche, puis la referma.
— Hmmph. Bon, écoutez. D'un côté, je suis d'accord avec Matt. J'ai un peu envie de retrouver les autres. D'un autre côté, je suis journaliste et vous ne pouvez pas me livrer un secret et me dire de ne pas commencer à creuser.
Cela fit rire Matt et même Allura se détendit un peu, un sourire se dessinant sur ses lèvres.
— On devrait y jeter un œil, dit Matt, semblant se forcer, mais il acquiesça une fois qu'il rencontra le regard d'Allura. On se laisse une semaine et si on a rien trouvé, on en rediscute.
— C'est plus qu'équitable, dit Allura.
Elle sourit à Matt, qui le lui rendit, et les oreilles d'Edi se mirent à trembler d'enthousiasme. Elle baissa aussitôt la tête et enfourna plus de nourriture dans sa bouche, et la conversation s'orienta vers des sujets plus faciles.
Matt ne devait pas avoir fait une grosse sieste, parce qu'il alla se coucher juste après Allura et Edi, et Fligg ne tarda pas non plus. Bientôt, il ne resta plus que Val près du feu de camp mourant, attisant les braises avec un bâton. Elle était trop agitée pour méditer et trop réveillée après cinq ou six heures de sommeil pour retourner au lit si vite.
Le regard fixé sur les flammes, elle sentit qu'elle commençait à se diviser, la quintessence s'échappant d'elle et quêtant la direction de ses pensées. Elle la ramena à elle immédiatement, puis hésita.
Elle allait devoir faire vite, juste le temps de s'excuser d'avoir disparu, mais elle était bien reposée et c'était facile d'absorber la quintessence de cette vallée pour renforcer la sienne. Et ce n'était pas comme si elle allait pouvoir dormir de sitôt, de toute façon. Autant qu'elle s'épuise tout de suite, pour ne pas tomber de sommeil le lendemain.
C'était certainement une mauvaise idée, mais il n'y avait personne pour l'en empêcher, alors Val se redressa, inspira profondément et se laissa emporter par le mouvement des flammes dansantes.
Quelques heures plus tard, Nyma était arrivée au bout de sa patience, mais si proche de la fin de tous les dossiers que l'entêtement la forçait à continuer. Pour l'instant, elle avait surtout trouvé des dossiers administratifs qu'elle avait relégués à Beezer et Blue pour une analyse préliminaire. Ils signaleraient tous ceux qui pourraient avoir de l'importance et transmettraient le tout à la base de données principale de Pidge, où iel analysait les tendances et l'infrastructure de l'Empire.
Que des trucs chiants. Important, mais chiants quand même. Pour le moment, Nyma n'avait trouvé que deux fichiers dignes d'intérêt : d'abord, une missive de Dame Haggar, Prince héritier du Seigneur Zarkon, Cheffe des druides, Bras droit de l'Empereur, et d'autres titres prétentieux en tout genre. La missive expliquait que cette ligne de dissuasion était trop coûteuse pour être viable à long terme et qu'ils ne recevraient pas la cargaison de cristaux demandée, car un certain projet Revendication en avait besoin. Ensuite, elle avait trouvé un registre des « insurrections » qui avaient eu lieu dans le système ; tous les événements qui avaient conduit l'Empire à pointer leur super-arme sur la planète en question en guise de mise en garde. Elle n'avait été utilisée qu'une seule fois, peu après son achèvement, et cela avait suffi à maintenir le peuple docile pendant les cinquante dernières années.
Ils avaient déjà reçu des appels de certaines de ces planètes, contacté une ou deux qui apparaissaient sur le registre des signaux de détresse les plus anciens, mais il y avait plein de noms qu'ils n'avaient jamais vus avant. Nyma allait devoir impliquer Shiro. Coran, Akira et la Garde également, s'ils voulaient atteindre tout le monde avant que les Galras n'aient le temps d'implanter une nouvelle mesure d'intimidation.
Nyma afficha à nouveau le message d'Haggar, les poings serrés devant les mots « Projet Revendication ». Ce message ne donnait aucune indication sur la nature de ce projet, mais vu qu'Haggar était de la partie et considérant toutes les merdes qu'avait englobées le projet Balméra, Nyma ne se sentait pas particulièrement optimiste. Elle allait devoir essayer de contacter Meri pour voir si elle pouvait creuser un peu.
L'air du cockpit changea et, cette fois-ci, le ronronnement de Blue avertit Nyma avant que Val ne puisse lui faire peur.
— Salut.
Nyma sentit sa peau la picoter là où la main de Val l'effleurait à l'épaule, hésitant un moment avant de s'y poser et de glisser le long de son plastron jusqu'à son sternum. Nyma pencha la tête en arrière, le plaisir lui embrumant l'esprit tandis qu'elle rencontrait le regard de Val.
— Salut, répondit Nyma. Contente de voir que tu vas bien. Tu m'as fait peur à disparaître comme ça.
Val souffla, puis se pencha pour l'embrasser sur les lèvres.
— Ça va, fit-elle, reculant bien trop vite. J'ai juste perdu prise. Ça m'a exténuée, alors je suis allée me coucher. Mais je voulais m'assurer que tout allait bien.
— Tu me connais, dit Nyma avec un grand sourire. Je sais me débrouiller.
Val parut surprise, puis lui rendit son sourire.
— Mais bien sûr. Suis-je bête.
Elle contourna le siège de Nyma, puis hésita devant le sien, qui était un peu trop loin d'elle. Avec un soupir, Val se percha sur l'accoudoir de Nyma et se pencha, ses cheveux venant chatouiller les appendices de Nyma, la faisant frissonner.
— Alors, t'as trouvé quoi ?
— Absolument rien.
Nyma se racla la gorge et fit de son mieux pour ignorer la chaleur qui lui montait aux joues.
— Cette liste devrait nous aider à entrer en contact avec les gens de ce secteur. Avec un peu de chance, on se trouvera quelques alliés.
— Génial ! Comment se porte la Coalition, d'ailleurs ?
Nyma plissa le nez.
— Personne ne veut s'engager, vraiment. Une demi-douzaine de planètes, peut-être. Shiro est débordé par les préparatifs d'un congrès visant à rassembler toutes les parties « neutres ».
— Oh ? C'est pour quand ?
Les lèvres pincées, Nyma repensa au discours qu'Akira lui avait tenu. Elle l'avait à peine écouté, puisqu'elle ne pensait pas y assister. La guerre n'allait pas s'arrêter pendant le sommet.
— La semaine prochaine ? Ou peut-être celle d'après, je ne sais plus. Pourquoi ?
Val secoua la tête.
— On en a discuté aujourd'hui. Il existe un vieil endroit altéen que Fligg veut qu'on trouve, mais on ne sait pas combien de temps ça nous prendra. Ça me surprend qu'Allura n'ait pas insisté pour qu'on rentre avant ce congrès.
— Elle n'est peut-être pas au courant, dit Nyma. De ce que j'ai compris, Shiro ne veut pas qu'elle écourte son entraînement à cause de lui.
— Je vois… (Val se releva et s'étira.) Bah, on laissera Allura en décider, hein ? Bref, il faut que j'y aille. On se lève tôt, demain. Je passais juste avant que tu n'envisages le pire.
— D'accord, dit Nyma, faisant de son mieux pour dissimuler son envie de lui demander de rester. Ça va devenir une habitude, ces visites ?
— Bien sûr, dit Val, une main sur la hanche. Faut bien que je m'entraîne, non ? Et puis, on va sûrement trouver le temps long à chercher Altéatlantis. Altéa Dorado ? Mouais. (Elle agita la main.) Bref. Je reviendrai aussi souvent que possible.
Nyma sourit, prenant la main de Val alors qu'elle reculait.
— Ça fait plaisir de te revoir, même s'il faut que tu t'éjectes à l'autre bout de l'univers pour y arriver.
Val rougit, son sourire s'accentuant un peu en lui serrant la main, puis elle la lâcha et retourna au centre du cockpit.
— À plus, dit-elle, disparaissant l'instant d'après.
