Précédemment : Pidge et Ryner se sont rendus dans une prison impériale, où ils ont trouvé leur premier indice sur le sort de Sam dans les registres des prisonniers. Ryner a été blessée au cours du combat et Shiro a pris une pause dans l'organisation de la réunion au sommet de la Coalition Voltron pour tenir compagnie à Pidge dans la salle des capsules. Hunk et Shay sont sur le chemin du retour au château après de longs mois frustrants passés à se déplacer de planète en planète. Shiro a promis à Hunk de lui enseigner la diplomatie, lui présentant le congrès comme une occasion d'apprendre.

Ailleurs dans l'univers, Sam Holt a découvert une enveloppe de robeast incomplète dans le laboratoire où lui et Rolo sont détenus ; Matt, Val et Allura sont partis à la recherche d'Oriande ; et Keith, Lance et Thace ont été invités à rencontrer la résistance sur la planète mère galra.

Avertissement : mort d'un personnage secondaire. Pour plus de détails, notamment sur quelles sections éviter, rendez-vous sur Tumblr (lien sur mon profil).


Chapitre 19

Une partie d'eshet

— Vous… quoi ?

Matt était hors d'haleine, le visage décomposé sous l'effet du choc, et Pidge s'empressa de continuer avant qu'il ne se laisse submerger par un flot d'hypothèses.

— On a trouvé une piste. Pour papa.

Iel jeta un œil à l'autre écran, où sa mère était si immobile qu'iel crut un instant que la connexion s'était coupée. Puis elle inspira, une sorte de sanglot lui échappant, et elle pressa ses deux mains contre sa bouche.

— Il n'était pas quand la prison qu'on a visitée – les rapports indiquent qu'il n'y est resté que deux semaines environ – mais on a les coordonnées de l'endroit où il a été transféré. Un endroit nommé TK157.

— Nous n'en savons pas plus pour le moment, ajouta Shiro.

Comme Pidge, il avait enfilé son armure et informé Coran de la situation tandis que Pidge compilait tout ce que la base de données du château et les dossiers de Thace contenaient au sujet des environs de TK157.

— Nous allons faire un peu de reconnaissance ce soir pour voir où ça nous mène.

— Ce soir ? fit Karen. Mais… le sommet–

— N'aura lieu que dans quelques jours, dit Shiro. Ça peut attendre.

Karen fronça les sourcils. Si elle n'était pas déjà à bord d'un vaisseau new-altéen pour les rejoindre, ce serait le cas bien assez tôt et Pidge ne pouvait qu'imaginer sa frustration d'être coincée pendant trois jours à attendre de sortir de la zone défensive.

— Je pensais que les premières délégations devaient arriver dès demain. Tu m'as fait tout un speech sur la nécessité de faire une bonne première impression.

— Le commandant Holt passe en priorité.

Le ton de Shiro était doux, mais si catégorique que Pidge en eut les larmes aux yeux. Matt et leur mère également, même si la teinte bleutée des écrans de communication le masquait un peu. Il était facile d'oublier que Shiro s'était entraîné auprès de son père et, par la suite, avait passé plusieurs mois avec lui et Matt à bord du Perséphone. Le père de Pidge avait toujours dit qu'un équipage était comme une famille, il était donc logique que Shiro ressente la même chose.

Mais entendre Shiro le dire rendait la chose encore plus réelle.

— T'inquiète, Maman, dit Pidge, souriant quand Shiro lui serra l'épaule. On va procéder par étapes. Et si ça commence à empiéter sur le congrès, Ryner et moi, on ira seuls.

Les doigts de Shiro se crispèrent.

— Je ne me souviens pas avoir donné mon accord.

Pidge leva les yeux au ciel.

— C'est du bon sens, Shiro. Tu peux peut-être laisser les autres s'occuper de l'accueil officiel des délégations, et je dis bien peut-être, mais ils auront besoin de toi pour le sommet en lui-même. Et puis, on sait déjà que papa ne sera pas à TK157.

— Quoi ? fit Matt. Pourquoi ?

Shiro soupira, mais il était clair qu'il était arrivé à la même conclusion que Pidge.

— Parce qu'il est trop important pour nous.

C'était difficile à entendre, même si Pidge y avait pensé des centaines de fois ces six derniers mois.

— Zarkon et Haggar savent que toi et Shiro, vous êtes des paladins, dit-iel à Matt. Et ils savent que papa était le troisième membre de votre équipage. Je ne sais pas ce qu'ils comptaient faire de lui au départ, mais après votre évasion, ils doivent se douter qu'on est à sa recherche. Et… qu'ils peuvent se servir de lui comme moyen de pression. Ils ne vont pas nous laisser le trouver aussi facilement.

Karen ferma les yeux.

— Je comprends.

— Mais c'est nul. (Matt joignit les mains et y appuya son front.) Je devrais être avec vous.

— Ce que tu fais est important aussi, Matt, dit Shiro. Et même si ça me tue de l'admettre, Pidge a raison. Nous n'allons probablement pas le trouver dans les prochains jours. Vous avez le temps de chercher Oriande.

Pidge acquiesça.

— Je vous le dirai dès que je penserai l'avoir trouvé, et vous pourrez revenir à ce moment-là. Je voulais juste vous prévenir qu'on est sur la bonne voie.

Karen hocha la tête.

— Dieu merci.

Pidge sourit, l'impatience se faisant sentir. Il n'y avait pas grand-chose à dire de plus au sujet de TK157, alors ils mirent fin à l'appel rapidement, à peu près au moment où le cycle de Ryner s'achevait. Pidge lui expliqua la situation en vitesse, lui promettant qu'ils n'allaient qu'en reconnaissance ce soir-là et qu'elle devrait laisser Coran lui apporter de quoi manger et aller se coucher. Pidge lui raconterait tout le lendemain matin pour qu'ils puissent formuler tous ensemble un plan d'attaque.

Ryner sourit, toujours un peu vaseuse à la sortie de capsule, et l'enlaça doucement.

— Je suis heureuse pour toi, Pidge.

Iel sourit, lui serrant la taille en refoulant ses larmes.

— Merci, Ryner. J'espère qu'on trouvera quelque chose.

— Mais oui. Zarkon a perdu à la seconde où tu t'es lancé·e sur cette piste. Ce n'est plus qu'une question de temps.


Il fallut moins de deux heures pour explorer TK157, mais les résultats n'étaient… pas tout à fait ce que Pidge espérait. Certes, TK157 n'était pas un endroit très impressionnant : c'était une sorte de colonie de travail, petite et isolée. Il n'y avait aucun signe de robeasts, d'aliens zombifiés ou d'autres anomalies dans les relevés de quintessence. Mais les lieux étaient entièrement mécanisés et la sécurité se servait de programmes que Pidge ne reconnaissait pas du tout. Malgré son apparence de prison impériale tout à fait ordinaire, c'était l'un des endroits les plus avancés technologiquement que Pidge avait jamais vus, et iel avait visité le vaisseau de commande privé d'Haggar.

Ils tirèrent toutes les informations qu'ils pouvaient à distance avant de retourner au château, où Pidge entreprit d'analyser leurs scans et de démêler les couches extérieures du système de sécurité.

— Prends ton temps, avait dit Shiro quand iel lui avait annoncé que ça allait lui prendre quelques jours. (Ses épaules étaient courbées par la déception, mais il lui sourit.) Il vaut mieux faire les choses correctement que de se précipiter sans préparation.

Il était déçu, tout le monde le voyait, mais il faisait bonne figure et, quand Pidge et Ryner s'en allèrent la veille du début officiel du congrès, il s'éclipsa un instant du chaos qui régnait à l'étage pour leur souhaiter bonne chance.

— On te tient au courant dès qu'on en saura plus, dit Pidge. Tu le sais.

— Et tu sais que je laisserai tout tomber immédiatement si toi ou ton père avez besoin de moi.

Pidge ravala ses larmes, se jeta sur Shiro pour une dernière étreinte, puis se précipita sur la rampe de Green avant de se mettre à pleurer sur son joli costume.

Bientôt, pensa-t-iel, entrant les coordonnées. On te ramènera bientôt à la maison, Papa.


— Il n'y a pas vraiment d'objectif ce soir, murmura Shiro à Hunk. Du moins, pas officiellement. Certaines de ces personnes ont voyagé ou se sont préparées au voyage toute la journée, très peu de planètes ayant accès aux trous de ver ou à des technologies similaires, et Coran a passé la journée à les accueillir. Il y était déjà quand je me suis levé.

— Aïe. Et il a encore de l'énergie ?

Hunk jeta un œil en direction de Coran, qui sirotait une flûte de nunvill en conversant avec des dignitaires en visite, un sourire aux lèvres.

Shiro devait reconnaître qu'il était impressionné, lui aussi. Cela ne faisait que quelques heures qu'il composait avec des gens aux plumes froissées (parfois littéralement) et il avait déjà envie d'en finir, ou mieux encore, de rejoindre Pidge et Ryner. Le fait que Coran était encore en train de charmer des extraterrestres à droite à gauche était carrément surhumain.

— Il est sûrement en train de brûler ses réserves de quintessence, marmonna Shiro sans pouvoir retenir une pointe d'amertume dans sa voix.

Hunk sourit à ce petit lapsus et Shiro se reprit rapidement.

— Quel que soit son secret, heureusement qu'il est là. Les négociations ne commenceront peut-être que demain, mais notre première impression est importante.

— Je croyais que notre première impression était de les avoir tous sauvés de Zarkon.

Shiro ricana, terminant son verre de nunvill. Il aurait aimé que sauver une planète suffise à démontrer aux gens la bonne volonté de Voltron, mais il avait appris très tôt que ce n'était pas toujours le cas. La majorité des délégations ici présentes était, de fait, favorable à la Coalition. Elles n'étaient pas sûres de vouloir accepter le risque de prendre position, mais seul un petit nombre d'entre elles était activement hostile à leur égard.

Malheureusement, la gratitude n'impliquait pas forcément l'envie ou la capacité d'apporter de l'aide.

Shiro fixa son verre vide, envisageant de se resservir avant de secouer la tête et d'incliner la coupe vers Hunk.

— C'est ça, la politique. Voltron est un héros et la plupart des civils de la plupart de ces planètes sont tout à fait disposés à nous aider comme ils peuvent. Malheureusement, nous avons besoin d'une aide organisée et bien financée, ce qui veut dire qu'il faut impliquer les gouvernements.

— Et on ne peut pas équilibrer un budget avec une gigantesque épée enflammée, dit Hunk.

Shiro se fendit d'un sourire, fit un signe de tête à Hunk, puis posa sa flûte vide sur un des plateaux volants qui serpentaient dans la grande salle. L'équipe de Coran avait mis les bouchées doubles pour préparer le sommet, installant des lumières qui changeaient lentement de couleur tout autour de la pièce, projetant des aurores sur les murs. Un nouveau lustre de cristal balméran du même métal blanc immaculé que les bayards était suspendu au-dessus de leur tête et un quatuor d'instruments à cordes inconnus jouait doucement dans un coin. Shiro ne reconnaissait bien évidemment pas la musique, mais Coran avait déclaré que les musiciens avaient appris des chansons de presque toutes les planètes représentées ici ce soir, tout comme les cuisiniers à l'étage avaient incorporé des douzaines de spécialités locales au banquet, offrant à chacun autant de confort et de considération que possible.

Il ne faisait aucun doute que Hunk aurait préféré être à l'étage à s'occuper de la nourriture, loin des sourires polis, des insultes voilées et de cette danse diplomatique indigeste. Mais il était là, vêtu d'un costume sur mesure altéen, tout comme Shiro. Le design était de bon goût et, heureusement, ne faisait qu'une allusion subtile à leur statut de paladins. Shiro portait un manteau noir à col montant et une large ceinture en tissu aux broderies violettes, mais le reste de son costume était d'un doux gris métallique. La tenue de Hunk avait en fait plus de noir que celle de Shiro, mais ça ne faisait que mettre en valeur les motifs dorés complexes ornant les manchettes, les revers et le dos de sa veste.

Aussi chatoyants et délicatement taillés qu'étaient leurs costumes, ils restaient plutôt sobres par rapport au reste de la salle. Shay, vêtue d'une robe dorée tout aussi discrète, ne tenait pas la comparaison avec Nyma, qui portait une magnifique robe pervenche qui n'avait rien à envier aux tenues de leurs invités les plus exquis.

Se déplacer dans tout cela, c'était comme mettre les pieds dans une réalité alternative, un monde sans combats, sans armes et sans armures. Un monde où les gens ne mouraient pas chaque jour au front d'une guerre ancienne, où ils n'étaient pas forcés à travailler jusqu'à la mort et ne mouraient pas de faim à cause des officiers de Zarkon qui accaparaient toutes les richesses.

Allura lui avait répété à maintes reprises que quiconque se rendait à un congrès comme celui-ci était parfaitement conscient du message qu'il faisait passer avec ses vêtements, son mode de transport et son cortège, et que cette opulence n'était qu'une démonstration de force, mais Shiro ne pouvait s'empêcher d'avoir un avis plus favorable envers ceux qui avaient opté pour une tenue plus modeste. Au moins, il pouvait être sûr qu'ils ne gaspillaient pas l'argent dont leur peuple avait si désespérément besoin pour se reconstruire.

— Très bien, dit Shiro avec une tape à l'épaule de Hunk. La meilleure façon d'apprendre est en s'y mettant, pas vrai ?

— Euh… J'imagine… ?

— Parfait. Allons-y doucement.

Shiro balaya la foule du regard, ses yeux s'arrêtant un moment sur le groupe de Cyndiens qui écoutaient Akira avec attention. Akira, comme Coran, portait la tenue de cérémonie de la Garde, similaire mais plus élégante que la combinaison habituelle de Coran, avec des lignes marines nettes et des accents orange pâle. Il se déplaçait dans la foule comme s'il était né pour ça, provoquant des rires et des sourires discrets sur son passage. Ses cheveux gominés et les ornements de son uniforme, rappelant un costume croisé, lui donnait l'apparence d'un gentleman de l'ère de la prohibition qui serait sorti d'un bar clandestin pour entrer tout droit dans l'ère spatiale.

C'était si caractéristique pour Akira que Shiro ne pouvait même pas lui reprocher de se pavaner.

Ce qu'il pouvait lui reprocher, par contre, c'était la lueur malicieuse dans son regard quand il surprit Shiro en train de l'observer et dirigea doucement l'attention de son interlocuteur sur son frère.

Shiro soupira, mais les Cyndiens se pliaient généralement aux règles de la Coalition. C'était un peuple qui aimait autant la rhétorique que les rituels et ils aimaient que les choses soient faites d'une certaine manière, mais il y avait relativement peu de risque de les faire fuir. Il rencontra le regard de Hunk et fit un signe de tête vers la délégation en approche.

— Cyndar, dit-il. Que sais-tu à son sujet ?

Hunk fronça les sourcils et se frotta la nuque.

— Euh… C'est l'endroit où la bourgeoisie vivait complètement isolée du reste, c'est ça ? Ils organisaient tout plein de fêtes pendant que l'Empire faisait du reste de la planète un énorme camp de travail.

— Ouais, dit Shiro, content que la délégation ne soit pas encore arrivée à leur niveau. Mais ne leur parlons pas de ça ce soir. La question du blâme et de ceux qui méritent de gouverner Cyndar à partir de maintenant est très complexe et ce congrès n'est pas équipé pour y répondre.

— Mais–

— Je sais, dit Shiro. Vraiment, je comprends. C'est difficile d'ignorer les problèmes, surtout quand tout le monde a conscience de leur existence. Mais c'est l'une des premières choses que m'a enseignées Allura : reconnaître le bon moment pour aborder un sujet. Si nous évoquons la situation de Cyndar maintenant, en présence de douzaines d'autres planètes, le consulat et, par extension, le reste des nobles restés chez eux, vont le prendre comme un affront personnel.

Hunk resta silencieux quelques secondes, visiblement aux prises avec ce concept. Shiro aurait voulu avoir plus de temps pour en parler, pour expliquer qu'il ne s'agissait pas d'ignorer les problèmes de Cyndar, ni même de décider quels problèmes étaient plus importants que les autres. Il s'agissait des raisons spécifiques pour lesquelles ce sommet avait été organisé. Peut-être qu'à l'avenir, la classe ouvrière de Cyndar se révolterait et que la Coalition allait devoir décider à qui donner l'autorité. Il se pourrait que l'on découvre que la classe dirigeante avait maltraité la population pendant et après l'occupation galra et que la Coalition soit forcée de prononcer une condamnation.

Mais ce n'était pas le travail de Voltron, ce qui rendait d'autant plus vital le fait de donner à la Coalition une base solide ici et maintenant.

— Consul Tykkar, dit Shiro, croisant les bras sur son abdomen et inclinant la tête dans un salut altéen traditionnel.

À choisir, Shiro se serait tout simplement incliné, mais il essayait de montrer l'exemple à Hunk, qui l'imita avec un peu moins de grâce.

— Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au Château des Lions. J'espère que vous êtes satisfait de vos hébergements ?

Tykkar pencha la tête de côté, geste plutôt dramatique compte tenu des cous allongés des Cyndiens.

— Ils suffiront, dit-il.

L'humeur de Shiro s'assombrit (l'élite cyndienne avait vécu dans l'opulence pendant plusieurs générations sous la domination galra et il ne pouvait s'empêcher de penser qu'ils le jugeaient à chaque occasion), mais il conserva un sourire placide.

— Je suis heureux de l'entendre. Et j'espère que notre banquet de ce soir sera tout aussi satisfaisant. Permettez-moi de vous présenter mon compagnon. (Il indiqua à Hunk de s'avancer.) Hunk Kahale du Lion jaune.

Tykkar porta les doigts à sa lèvre, son œil et son oreille, dans cet ordre.

— Que la gloire de nos ancêtres soit avec vous, Paladin Kahale.

— Euh…

Hunk jeta un bref coup d'œil à Shiro, qui leva la main vers son torse.

— Ah oui. (Hunk répéta le salut altéen, s'inclinant un peu plus cette fois-ci.) C'est un plaisir de vous rencontrer, Consul Tykkar.

Shiro sourit et fit un signe de tête à Hunk après un deuxième regard paniqué de sa part, puis prit encore une fois les devants.

— Quelqu'un vous a-t-il déjà proposé une visite du château ?

— Oui, dit Tykkar. Mon personnel a eu la prévoyance d'organiser un départ anticipé, ce qui nous a permis d'être parmi les premiers à arriver. Cela nous a évité d'être coincés dans les embouteillages au niveau du trou de ver, n'ai-je pas raison ?

Shiro s'autorisa un petit rire poli.

— Je suis heureux que tout se soit bien passé pour vous. J'adorerais rester discuter un peu, mais je crains que nous ayons d'autres obligations à honorer.

Tykkar prit une flûte remplie d'un liquide rose mousseux sur un plateau service et la leva comme pour trinquer.

— Ah, la vie de serviteur public. Je comprends parfaitement, bien entendu.

— Merci, Consul. Nous aurons peut-être plus de temps plus tard dans la soirée.

Il s'inclina à nouveau, puis entraîna Hunk à l'écart, en direction de la table le long du mur, où le personnel de cuisine servait des boissons aux visiteurs ayant des restrictions alimentaires particulières. Shiro prit un verre d'eau et le porta à ses lèvres, s'assurant qu'ils étaient seuls avant de marmonner :

— Cet homme pourrait avoir la définition de service public sous les yeux qu'il ne comprendrait toujours pas ce que c'est.

Hunk s'étouffa avec sa boisson. Il la posa sur le bord de la table en toussant et Shiro lui tendit calmement une serviette, faisant de son mieux pour garder un air impassible.

Après un moment, Hunk releva brusquement la tête, dévisageant Shiro avec de grands yeux.

— Tu viens de…

Il marqua une pause, regarda autour de lui et baissa la voix.

— Tu as vraiment dit ça ? Shiro. (Hunk dissimula son large sourire derrière sa main.) C'est horrible.

Shiro sourit, se cachant derrière le bord de son verre. Le temps qu'il avale, il avait retrouvé son calme et leva un sourcil à l'attention de Hunk.

— Règle zéro de la politique : tu n'es pas obligé d'apprécier qui que ce soit, ni de penser qu'ils font ce qui est juste, ni même qu'ils ont les bonnes motivations. Tu es seulement obligé de ne pas te créer d'ennemis parmi ceux auprès de qui nous voulons, ou devons, travailler.

— Alors j'attends de m'éloigner avant de les insulter. (Hunk hocha la tête d'un air solennel.) C'est noté.

Shiro écarta les bras.

— Hé. Faut bien survivre d'une façon ou d'une autre. Tu devrais demander à Matt et Allura combien de fois j'ai râlé devant eux ces derniers mois. Ou même Akira. Akira a des perles, lui aussi.

Shiro termina son eau, puis reprit un masque de sobriété.

— Bref, contrairement à ce que je viens de démontrer, il vaut mieux ne pas faire ça en public. Sors un peu si besoin, puis viens te plaindre auprès de moi à la fin de la soirée, ou va en parler à Shay ou à Lance.

— Oh, crois-moi, c'est ce que je vais faire.

Hunk suivit Shiro tandis qu'il replongeait dans la mer de visages, s'arrêtant tous les quelques pas pour souhaiter la bienvenue à d'autres dignitaires. Il avait passé les deux dernières semaines avec Akira et Coran à s'interroger les uns les autres sur les noms, les visages et les titres de tous leurs invités, mais tous les retenir restait très fatigant.

Allura lui avait dit un jour que la politique était comme une danse, nécessitant autant d'avoir la bonne attitude et de suivre le rythme de la pièce que de faire valoir un point de vue ou de faire basculer quelqu'un de son côté. Il y avait, bien entendu, des débats, des votes et des compromis à faire, mais il s'agissait en grande partie d'établir des relations. Il fallait savoir à qui l'on avait affaire et ce qu'ils voulaient, et ils devaient sentir que l'on était prêt à les écouter.

— Il y a quand même quelque chose que je ne comprends pas, dit Hunk, jetant un œil par-dessus son épaule aux Yxtaris qui s'éloignaient, dans leurs vêtements vaporeux aux motifs complexes peints sur leur fourrure pastel.

Il s'agissait d'un groupe combatif et contradictoire, pas le moins du monde opposé au concept de la Coalition, bien sûr. Ils reconnaissaient que la protection qu'elle offrait serait la bienvenue sur Yxtar. Cependant, ils ne voulaient rien risquer en la rejoignant.

— Quoi donc ?

Hunk se tourna à nouveau vers l'avant, la mâchoire encore serrée de s'être tant retenu durant la conversation avec la représentante d'Yxtar. Son comportement avait été très désagréable, pour sûr, et Shiro était sincèrement impressionné que Hunk ait réussi à tenir sa langue.

— Pourquoi doit-on être gentils avec ces gens ? demanda Hunk. Je veux dire, je comprends. Faut pas insulter ceux avec qui on veut travailler. Mais est-ce qu'on veut vraiment travailler avec ces– ?

Il s'interrompit, mais Shiro se faisait une assez bonne idée de ce qu'il allait dire.

— Peut-être pas. Mais nous ne sommes pas complètement sûrs du contraire. Jusqu'à ce qu'ils se démontrent incapables de changer ou de faire des concessions, je suis d'avis de leur laisser le bénéfice du doute. Et puis… bon, je sais que ça sonne faux, peu importe combien de fois on le répète, mais personne n'est là à titre individuel. C'est la nature de la politique : collectivement, nous représentons des milliards, et je ne vais pas laisser tomber toute une planète sous prétexte que ses dirigeants sont des enfoirés.

— Je vois.

Shiro arrêta de marcher et jeta un œil à Hunk, qui semblait perdu dans ses pensées. Le quatuor était passé à quelque chose de plus rapide et un petit groupe de délégataires avait adopté le centre de la salle comme piste de danse. Karen et Keena avaient également fini par faire leur apparition. Le retard de Karen ne le surprenait pas : elle voulait apporter quelques touches finales à sa proposition de traité avant le début des pourparlers du lendemain. Mais Keena ? Shiro était d'accord avec Karen : Keena avait une idée derrière la tête en venant ici. Il avait espéré qu'en lui permettant officiellement d'assister au sommet, il pourrait garder un œil sur elle, mais cela n'avait pas été le cas jusqu'à présent et il ne pouvait s'empêcher d'être suspicieux quant à son absence prolongée de ce soir.

Il allait devoir parler à Karen s'il en avait l'occasion, et pas seulement au sujet de Keena. Il était surpris qu'elle arrive à se concentrer avec Pidge en train de chercher le commandant Holt. Shiro avait essayé de contacter Matt dans la matinée, mais personne n'avait répondu, ce qui ne contribuait qu'à le distraire encore plus. Au moins, il savait qu'il aurait des nouvelles de Pidge (bonnes ou mauvaises) d'ici le lendemain.

— Paladin Shiro !

Shiro pivota, affichant un nouveau sourire à l'approche du représentant d'Hégriva.

— Ora Mivava, dit-il, inclinant la tête. C'est bon de vous voir. Je commençais à me demander s'il vous était arrivé quelque chose.

Mivava agita la main, se mettant sur la pointe des pieds pour observer la pièce.

— Non, non, rien de tel. Nous sommes arrivés assez tard dans la file d'attente. Nous venons juste de finir de nous installer. Est-il vrai que le sommet aura lieu sur Eltava ?

Hunk se mit à remuer nerveusement à côté de Shiro, lui jetant des coups d'œil comme un enfant surpris avec la main dans le bocal de bonbons. Shiro résista à l'envie de grimacer.

— En effet. Les Tavas sont réputés pour leurs talents de médiateurs et ont accueilli de nombreux pourparlers de paix. Quoi de mieux pour jeter les bases de la Coalition ?

Mivava plissa les yeux. (Du moins, deux d'entre eux. Le troisième n'avait ni paupière ni pupille et siégeait au centre de son front comme une pierre polie. Shiro n'avait pas encore trouvé comment lui demander quelle fonction il remplissait.)

— J'imagine…

Hunk remua à nouveau et Shiro lui jeta un regard. Il connaissait bien sûr la vérité. Ce n'était pas par tradition ou par considération envers des représentants qui pourraient se sentir mal à l'aise à l'idée d'échanger honnêtement au cœur du pouvoir de Voltron qu'ils avaient pris cette décision.

C'était parce qu'ils avaient toujours un espion au château-vaisseau et que personne ne pouvait assurer qu'il n'aurait pas accès à la salle de conférence où se dérouleraient les négociations.

Certes, n'importe lequel de ces dignitaires pourrait décider de trahir la Coalition, mais Shiro ne voulait pas être la cause d'une fuite d'informations sensibles. Lui, Coran et Allura avaient reconnu qu'un banquet à bord du château était un risque nécessaire, un geste de bonne volonté envers les dignitaires, et avec un peu de chance, il y aurait peu de risques que des secrets soient dévoilés. De toute façon, un bon nombre de ces délégations s'attendait sûrement à être espionné par les autres, voire par les paladins en personne.

Mivava ouvrit la bouche pour poser une autre question, mais un éclat de lumière de l'autre côté de la salle attira l'attention de Shiro. L'hologramme de Keturah était apparu à côté de Coran, le visage inexpressif. Mais sa simple présence était inquiétante. Coran avait laissé Zelka s'occuper de la passerelle et paramétré l'IA pour qu'elle surveille les systèmes les plus vulnérables. Si Keturah était venue parler à Coran, elle ne devait pas apporter de bonnes nouvelles.

L'horreur qui traversa le visage de Coran, rapidement dissimulée sous un sourire crispé, fut encore plus alarmante.

— Excusez-moi, dit Shiro, levant les mains à l'attention de Mivava. Je suis navré de vous interrompre, mais quelque chose requiert notre attention. Hunk ?

Hunk acquiesça, offrant un léger sourire à Mivava au passage. Akira les rejoignit à mi-chemin, les mains jointes dans son dos, se déplaçant comme s'il allait se prendre un verre et non comme s'il se préparait mentalement au désastre.

— Sur une échelle de un à dix, un étant l'IA de Zarkon boudant dans des toilettes quelque part et dix étant que nous allons tous mourir dans les soixante prochaines secondes, quelle est la gravité de la situation ?

— Onze, marmonna Hunk. Les IA ne sont pas censées apparaître au banquet. Coran a dit qu'elles rappelleraient aux gens ce qui est arrivé aux derniers paladins.

Shiro grimaça, mais ne dit rien. Si le château était en danger, quelqu'un aurait certainement sonné l'alarme.

Il tendit néanmoins le cou jusqu'à apercevoir Nyma dans la foule. Elle pivota, son sourire s'effaçant quand il capta son regard. Il fit un signe de tête vers la porte que Coran avait empruntée et Nyma donna un coup de coude à Shay.

Coran avait accédé au terminal de communication de la pièce d'à côté, Keturah plongée dans un silence morose à ses côtés tandis qu'il s'entretenait avec Zelka. Il leva les yeux quand Shiro, Akira et Hunk entrèrent et fit la grimace.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Hunk, tirant sur son col. On est attaqués ? Zarkon est là ? Quelqu'un a posé une autre bombe sur la passerelle ?

— Le château-vaisseau n'est pas en danger, le rassura Zelka avant que Coran n'y parvienne.

Ils semblaient tous les deux troublés, Coran peut-être davantage, et quand Nyma arriva avec Shay, le visage de Coran se décomposa.

Oh, non, pensa Shiro.

— Quoi ? voulut savoir Nyma. Merde, c'est un des autres ? Qui– Val ? Pidge ? Il s'est passé quelque chose sur Galra ?

Coran ferma les yeux, inspirant par le nez pour calmer sa respiration.

— Nous venons de recevoir un appel de détresse, dit-il d'une voix plate. Il semblerait que les forces de Zarkon aient localisé le Balméra de Shay.


Ils ne savaient pas encore à quel point le Balméra était touché, ni si les forces de Zarkon étaient toujours dans la zone. Coran aurait pu expliquer qu'il s'agissait d'une des limites des signaux de détresse : ils voyageaient incroyablement vite sur de grandes distances et à travers quasiment toute forme d'interférence, mais ne pouvaient transmettre que du texte pur et Mir n'avait clairement pas voulu perdre de temps avec une longue explication.

Coran aurait pu expliquer tout ça, mais cela n'aurait rien fait pour apaiser Shay. Elle s'était presque évanouie lorsqu'il lui avait transmis le message et Hunk avait à peine réussi à calmer sa respiration qu'elle s'était déjà relevée, titubant vers les escaliers, son compagnon paladin sur les talons.

— Va avec eux, dit Shiro à Nyma. Je vous rejoins.

Akira regarda les paladins s'en aller, les yeux écarquillés et le visage pâle.

— Je peux rassembler la Garde, dit-il. On peut…

— Non, dit Shiro. Je… pas tout de suite. Le Balméra a presque perdu la vie pendant le combat, la dernière fois. Envoyer d'autres vaisseaux pourrait lui faire plus de mal que de bien.

Il serra les poings et ses dagues de poignet, facilement prises pour de simples bracelets sous leur forme inactive, se matérialisèrent dans un éclat de lumière. Shiro les regarda, visiblement surpris, et les rangea à la hâte.

— Je vais faire une annonce. Nous ne pouvons pas partir sans un mot au milieu d'un sommet que nous avons organisé.

Coran acquiesça, se raccrochant à des pensées rationnelles pour garder les pieds sur terre.

— Bonne idée. Fais simple, d'accord ? Il n'y a pas lieu à inciter la panique.

Shiro hocha la tête.

— Rejoignez Kolivan et essayez de faire en sorte que tout se passe bien ce soir. À vous trois, vous représentez toujours plus de la moitié des leaders de la Coalition. Personne ne peut nous accuser de ne pas prendre ça au sérieux.

— C'est vrai, dit Akira avec un petit sourire. Ils ne me connaissent pas encore.

Les lignes austères du visage de Shiro s'adoucirent un instant et il serra l'épaule d'Akira avant de retourner dans le grand hall. Les bavardages s'éteignirent doucement au début, puis le silence tomba d'un coup quand les dignitaires remarquèrent l'attitude de Shiro.

— Je vous prie de me pardonner d'interrompre les festivités, commença Shiro.

Il devait avoir atteint le grand escalier, où un panneau de contrôle incrusté dans la rampe permettait d'amplifier les voix. Akira fit un sourire de commisération à Coran, puis sortit pour assister au discours de son frère.

Coran resta en arrière, Keturah immobile et silencieuse derrière lui.

— Certains d'entre vous ont peut-être remarqué mon départ soudain quelques minutes plus tôt, continua Shiro. Mes camarades paladins se sont également absentés. Nous venons d'apprendre qu'un territoire allié a été attaqué. Je sais que beaucoup d'entre vous espéraient pouvoir me parler ce soir et je vous assure que je serai disponible pour la suite du congrès, mais mon devoir premier est envers ceux qui souffrent entre les mains de Zarkon. Je vous remercie tous pour votre compréhension. Je vous laisse à présent en compagnie du commandant Akira Shirogane de la Garde de Voltron. Lui, le capitaine Coran du Château des Lions et le commandant Kolivan de New Altéa se feront une joie de converser avec vous en attendant mon retour.

Les murmures s'élevèrent à nouveau dès que Shiro eut terminé, étouffant les efforts d'Akira pour diriger la foule vers la salle de banquet, où le personnel de cuisine était prêt à servir les amuse-gueules et où le quatuor androgonien avait préparé un spectacle spécial.

Coran aurait déjà dû se mêler à la foule pour aider à la contenir et à apaiser ses inquiétudes, mais son cœur battait à tout rompre, des sueurs froides coulant sur son front et le long de son dos.

— Respire, Coran.

La voix de Lealle prit Coran par surprise, mais pas autant que Keturah, qui se figea, s'enveloppant de ses bras tandis que l'hologramme de Lealle venait se placer devant lui, rencontrant son regard.

— Respire, répéta-t-elle.

Coran ferma les yeux.

— Je vais bien. J'ai simplement bu trop de nunvill. Ce n'est pas bon pour le cœur, tu sais.

Lealle ricana.

— Tu n'as jamais su me mentir. (Elle se pencha, passant la main sur son bras.) Allez, dis-moi. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Rien qui ne devrait prendre autant d'importance au cas présent, dit-il, redressant le dos. Cela me rappelle trop Altéa, j'imagine.

La forme de Lealle vacilla un instant, son sourire s'estompant.

— Ah. Je vois.

Elle cligna des yeux, se sortant de son blocage momentané, puis retira sa main.

— Je… Je suis sûre qu'ils s'en sortiront. Les Balmérans ont la peau dure… pas vrai, Keturah ?

Keturah se crispa, semblant se ramasser sur elle-même.

— Ouais, marmonna-t-elle. Ouais, j'imagine.

Lealle fronça les sourcils, penchant la tête de côté.

— Tout va bien ?

— Oui. (Keturah lissa les plis de sa robe et fit un signe de tête à Coran.) Appelle-moi si tu as besoin d'autre chose.

Avant que Coran ne puisse répondre, elle disparut, sa forme s'évanouissant dans un éclat de pixels bleu pâle. Lealle fixa l'endroit qu'elle occupait, prenant une fois de plus cet air figé et vacillant qu'elle avait quand on lui présentait quelque chose qu'elle n'avait pas la capacité mentale d'assimiler.

La main de Coran était déjà à mi-chemin de son épaule avant qu'il ne se rappelle à lui. Ce n'était que l'écho de Lealle, cela ne servirait à rien de la réconforter.

S'armant de courage, il repoussa ses vieilles douleurs et ses nouvelles peurs, se força à sourire et rejoignit le tumulte qui affluait dans la salle de banquet.


Shay ne retint presque rien du vol jusqu'à chez elle. Elle avait échangé sa robe pour son armure entre-temps, mais elle ne se souvenait pas de quand, ni d'où. Le fait que Hunk se soit aussi changé suggérait que c'était lui qui l'avait incitée à le faire, ce qu'elle était disposée à croire. Elle aurait peut-être oublié comment voler si Hunk et Yellow n'avaient pas été dans sa tête pour la guider.

Hunk avait proposé de piloter. (Elle pensait qu'il l'avait proposé, mais peut-être que c'était resté une pensée inexprimée dans le lien.) Cependant, Shay se sentait glacée au plus profond d'elle-même, anxieuse et nauséeuse ; de cette façon, au moins, elle avait l'impression d'agir.

Quelqu'un (Keturah, lui indiqua Hunk) leur avait fourni les coordonnées relayées par le signal d'urgence et Yellow avait ouvert un trou de ver dans la zone. Hunk s'attendait à devoir se battre. Yellow aussi. Shay s'attendait à bien pire et le ciel vide autour du Balméra n'augurait rien de bon quant au sort de son peuple. D'ici, tout semblait aller pour le mieux et Shay put presque se convaincre que les dix dernières minutes n'avaient été qu'un horrible cauchemar.

C'était ce qui l'attendait à la surface qui la terrifiait et seul son élan l'empêcha de repartir en sens inverse.

Le lion bleu entama sa descente à côté d'eux, bien que Shay n'aurait su dire si Nyma les avait suivis ou précédés dans le trou de ver.

La main de Hunk était dans son dos, le frottant en petits cercles qui n'allégèrent en rien le battement de son pouls dans sa gorge alors qu'elle les faisait avancer. Elle avait l'impression que son geste était continu depuis qu'ils étaient sortis du château, mais son esprit semblait s'être détaché de son corps, se plongeant dans le lien de paladin, où rien ni personne ne pourrait l'atteindre.

Les pattes du lion se posèrent bien trop vite sur la surface du Balméra, un chant de deuil s'infiltrant dans les fissures des défenses de Shay. Sa respiration se bloqua, le chant se taisant au fond d'elle en essayant de prendre une forme réelle et concrète. Elle ne se leva que lorsque Hunk lui prit la main et l'encouragea à le faire et elle le suivit, hébétée, les voix de son foyer se mêlant dans un épais nuage blanc et chaud qui n'atteignit jamais sa poitrine, là où elles pourraient résonner et devenir réalité.

Des silhouettes avaient déjà commencé à émerger des tunnels le temps que Shay sorte à l'air libre. Elle reconnaissait leurs visages : il y avait beaucoup de membres de son cercle, avec un certain nombre de visiteurs venus de partout ailleurs sur le Balméra. Chacun chantait sa peine et sa compassion, et Shay recula devant leur commisération, ses jambes refusant de la porter au-delà de la rampe de Yellow. Tremblante, elle scruta la foule, son regard passant d'un visage familier à l'autre, cherchant ceux qu'elle souhaitait le plus voir. Sa mère. Son père. Grand-mère Mir. Rax.

Elle n'en vit aucun.

À chaque seconde supplémentaire, son souffle se fit de plus en plus court, son monde s'écroulant devant les pièces manquantes à ce tableau. Elle hoqueta, les larmes s'accumulant déjà dans ses yeux, et se déroba à Hunk quand il pivota pour la réconforter.

— Shay, dit-il, la douleur dans sa voix presque trop difficile à supporter.

Elle secoua la tête, cherchant des mots qui ne venaient pas, et entoura sa tête de ses bras. Ils étaient encore assez près de Yellow pour qu'elle puisse entendre ses pensées et savait qu'il se raccrochait encore à l'espoir.

Il ne pouvait pas entendre le chant du Balméra. Il ne pouvait pas sentir la tragédie qui avait eu lieu ici.

Le chant lui indiqua quand Rua, une doyenne que Shay n'avait rencontrée que deux fois, se détacha de la foule. Sa chanson était lourde, son pas léger, comme si elle craignait de franchir une frontière invisible. Shay n'eut pas le courage de la regarder, même si se couvrir les yeux ne l'empêcherait pas de découvrir la vérité.

— Shay, dit Rua. Fille du Balméra. Cela nous réconforte de vous voir.

— Ça suffit pour les mondanités, interrompit Nyma d'un ton brusque. (Shay sursauta ; elle ne l'avait pas entendue approcher.) Qu'est-ce qui s'est passé ?

Rua tiqua, son chant se teintant de colère, aussitôt remplacée par la honte.

— Les Galras sont revenus, dit-elle doucement. La doyenne Mir craignait un carnage et a activé la balise que vous nous avez confiée. Hélas… les Galras avaient des intentions bien plus cruelles qu'un massacre aveugle.

Le cœur de Shay manqua un battement et elle leva la tête, un sentiment de culpabilité horrible et étouffant la prenant à la gorge.

— Ma famille… ?

— Vos parents sont en vie, dit Rua, mais ont été sévèrement battus. Ils sont en bas, en train de se reposer au cœur du Balméra.

La doyenne hésita, portant les doigts à son front dans un geste de grande souffrance.

— Les Galras sont venus pour votre frère, Rax. Ils ont promis de nous laisser tranquilles s'il se rendait. Votre famille a tenté de le cacher et vos parents ont été roués de coups en guise d'exemple.

Shay pressa une main contre sa bouche, des fragments de chansons discordants tourbillonnant parmi l'agonie difforme dans son âme.

— Non… Non, Rax n'aurait jamais demandé à quiconque de souffrir à sa place.

— En effet.

Rua marqua une pause, fermant les yeux pour essayer d'infuser du réconfort dans sa chanson plutôt que de la douleur.

— Après le passage à tabac, il a accepté de suivre les Galras. Têtu et protecteur, celui-là. Il s'est battu pour avoir le droit de sortir de la cave profonde où l'on avait cherché à le séquestrer pour le protéger. La doyenne Mir… votre grand-mère est partie à sa poursuite. Elle a essayé de s'offrir à sa place. Les Galras… les Galras l'ont tuée et sont partis avec votre frère.


Il y eut un sursaut dans la respiration de Sam, tout son corps se crispant comme si quelqu'un l'avait connecté à un millier de câbles et les avait tirés tous en même temps. La soudaineté et la violence du geste sortirent Rolo de sa torpeur et il jura, caressant les bras de Sam pour tenter de l'apaiser.

— Tout va bien, chuchota Rolo, le cœur serré quand Sam fut à nouveau pris de spasmes, un faible grognement s'échappant de ses lèvres.

Ils l'avaient ramené après près de huit heures au laboratoire, temps suffisamment long pour que la projection mentale de Rolo ait faibli et se soit repliée dans son corps épuisé. Il ne savait pas ce qu'ils avaient fait à Sam cette fois-ci, mais c'était grave. Même près d'un jour plus tard, il n'avait toujours pas repris connaissance. Ni dans son corps, ni en dehors. Rolo alternait entre les deux, inquiétude et appréhension grimpant en lui jusqu'à ce qu'il en arrive presque à souhaiter que les druides l'emportent, ne serait-ce que pour pouvoir penser à autre chose.

Dans un long souffle tremblant, Sam s'affaissa une nouvelle fois sur les genoux de Rolo. Rolo ajusta la position de l'étoffe placée sur son front, qui avait glissé durant la crise de Sam. Ce n'était rien de plus qu'un bout de tissu taché que Rolo avait déchiré de son haut, et il s'était déjà desséché.

Il n'y avait pas d'eau pour l'humidifier à nouveau, chaque goutte en leur possession étant revenue à Sam. Rolo n'était pas sûr que boire aiderait Sam à surmonter ce qu'on lui avait fait, mais la déshydratation ne pouvait qu'empirer les choses.

— Tu te sens mieux, vieil homme ? demanda Rolo, s'affaissant contre le mur. Je crois que ta fièvre est tombée.

Il posa la main sur la joue de Sam, puis fronça les sourcils.

— Pas sûr.

Il s'interrompit, le silence lui plombant l'estomac. Il lui était venu à l'esprit, au milieu de la nuit, tandis qu'il essayait en vain de repousser le sommeil, que Sam était peut-être tout simplement parti. Ce qu'ils lui avaient fait la veille avait peut-être coupé le dernier lien entre son esprit et son corps ou avait été si douloureux que Sam n'avait pas trouvé la force de revenir.

Rolo ne pourrait pas lui en vouloir si c'était le cas. Mais rien que d'y penser lui donnait la chair de poule. Il ne savait pas ce qui se passait quand l'esprit s'en allait. Leurs corps fonctionnaient toujours quand ils en sortaient pendant quelques heures, il était donc possible qu'il en soit de même même s'il n'y avait plus de Sam Holt pour revenir l'occuper.

— Tu vas te moquer de moi à ton réveil, dit Rolo, se repliant sur le corps de Sam et se forçant à rire, ce qui n'apporta que plus de larmes. Tu vas vraiment rire quand tu verras que je me suis mis dans tous mes états pour rien. Tu vas m'engueuler et me dire que j'aurais dû savoir que t'allais pas me lâcher comme ça.

Il eut un sourire, mais ne put le retenir bien longtemps.

— S'il te plaît– (Rolo se racla la gorge, serrant le bras de Sam.) Ne meurs pas. Tu m'entends ? On a des familles qui attendent notre retour. Me force pas à apprendre à tes enfants que tu t'en es pas sorti, parce que je le ferai pas. Je le ferai pas.

Sam se crispa et, au départ, Rolo crut que c'était une nouvelle crise. Mais Sam ne remua pas beaucoup. Il leva simplement la main et serra faiblement le bras de Rolo.

C'était le seul signe qu'il avait reçu de toute la journée et il sursauta, chassant ses larmes pour chercher sur le visage de Sam l'indication que le pire était derrière eux. Ses yeux étaient ouverts, bien qu'à peine, et semblaient avoir du mal à se fixer sur Rolo. Un coin de sa bouche se contracta dans ce qui aurait pu être un sourire.

Rolo rit, la coquille glaciale qui lui serrait le cœur commençant à s'effriter.

— T'es toujours là ? J'ai cru que je t'avais perdu pendant un tick.

Sam ferma les yeux avec un soupir. Peut-être un rire, une excuse, de l'exaspération. Peut-être un mélange des trois. En tout cas, c'était la preuve que Sam était toujours là et Rolo entreprit à nouveau de lui frotter les bras, le tirant contre lui pour essayer de lui transmettre un peu de sa chaleur corporelle.

— Repose-toi, papy. Concentre-toi sur ton rétablissement. Je garderai un œil sur le reste en attendant.

C'était une promesse en l'air, un écho d'une vie avant ce laboratoire. Rolo aurait bien ri de lui-même, mais Sam ne se souviendrait de rien de tout ça à son réveil. S'il se réveillait. Tout dépendait de Sam lui-même, si bien que Rolo devait présupposer un monde où les gens malades s'en remettaient encore et où il revenait toujours de chaque visite au laboratoire dans un état suffisant pour prendre soin d'un autre être vivant.

Dieux du cosmos, il espérait que ça n'allait pas devenir sa nouvelle réalité.

Sam ne remua plus pendant quelques heures, même s'il semblait toujours flotter entre le conscient et l'inconscient. Rolo essaya de rester vigilant un moment, mais sans personne à qui parler, sans garde pour le tirer de sa cellule, sans même la capacité de se déplacer (du moins, sans laisser Sam dormir sur le sol en pierre froide), son esprit se diffusa et il se retrouva à dériver à la frontière entre corps, âme et rêve.

Le tintement des clés dans la serrure le réveilla en sursaut quelques temps plus tard et, sur ses genoux, Sam poussa un petit bruit confus quand son lit tenta de le déloger.

— Pardon, murmura Rolo, l'apaisant tandis que la serrure tournait et que la porte s'ouvrait sur ses gonds rouillés.

Le cœur de Rolo sombra, mais s'ils venaient pour lui, ils allaient devoir le séparer de force de Sam. Et s'ils venaient pour Sam, ils allaient vite comprendre de quoi était capable un mi-Galra émacié et unijambiste quand on le poussait un peu trop.

Mais ce ne fut pas un garde qui apparut dans l'embrasure de la porte. Ce n'était pas non plus un druide, une sentinelle ou un officier Galra. C'était un Balméran, la carapace ébréchée et écaillée, sa peau épaisse brisée et recouverte de sang séché. Il trébucha lorsque les gardes le poussèrent dans la cellule, refermant la porte derrière lui et repartant là d'où ils venaient.

Rolo le fixa, l'esprit complètement vidé sous l'effet de la nouveauté. Il était ici depuis plus d'un an et demi et il n'avait jamais vu d'autre prisonnier que Sam. En vie, en tout cas.

— Hé, dit Rolo, la voix éraillée par le sommeil.

Il toussa, ajustant le poids de Sam sur ses genoux, et réessaya.

— Hé, l'étranger. Ça va ?

Le Balméran leva la tête et ses yeux se rétrécirent à deux fentes quand il découvrit qui avait parlé. Il se releva, boita jusqu'au coin le plus éloigné de la cellule et se rassit, se repliant sur lui-même en tournant le dos à Rolo.

Rolo soupira.

— Allez, l'ami. Je suis passé par là, moi aussi. Je sais que ça craint, mais ruminer ne va rien changer. T'es blessé ? Ils t'ont retourné l'esprit ou un truc comme ça ? Je peux peut-être t'aider.

Le Balméran tourna la tête, les lèvres retroussées avec hargne.

— Je n'ai pas besoin de l'aide d'un Galra, cracha-t-il avant de se détourner à nouveau, laissant Rolo dans un silence choqué et glacial.


Shay avait assisté à de nombreuses funérailles dans sa vie. De trop nombreuses funérailles, et les répétitions ne diminuaient en rien la douleur. Peu de membres de son peuple avaient vécu assez longtemps pour connaître une fin naturelle sous le règne des Galras, si bien que chaque nouvel enterrement apportait son lot de chagrin. Du chagrin pour ce qui avait été fait, du regret pour la vie dérobée. De la peur pour la prochaine.

Grand-mère Mir était déjà vieille, mais son âge n'atténuait en rien le choc de son décès. Elle avait toujours été un roc pour son cercle, le seul élément que les Galras ne pouvaient pas ébranler. Depuis son plus jeune âge, Shay avait été émerveillée par la force et la passion de sa grand-mère et avait cru un jour qu'elle ne pouvait pas mourir.

Elle supposait qu'elle ne s'était jamais complètement défaite de cette croyance enfantine.

La mère de Shay était présente à l'enterrement, bien que trop faible pour y participer. Son père ne s'était pas encore réveillé et les soigneurs n'osaient pas le déplacer. Le chagrin de sa mère n'en était que d'autant plus vif et deux membres du cercle devaient s'asseoir près d'elle pour qu'elle n'essaie pas de faire don de ses maigres réserves de quintessence.

C'était donc à Shay de mener l'enterrement, ce qu'elle fit le cœur lourd et le visage baigné de larmes. Elle s'agenouilla sur le sol à côté du corps de sa grand-mère, les mains appuyées contre la pierre. Aucune lumière ne brillait dans la pièce mise à part celle de la quintessence, relayée des centaines de fois.

Grand-mère Mir savait ce qu'il en coûterait de s'opposer aux Galras, pensa Shay, insufflant des souvenirs de sa grand-mère dans le chant du Balméra. Elle le savait et s'est pourtant battue. Elle l'aurait fait quoi qu'il arrive, même en connaissant l'issue à l'avance. Elle ne serait pas restée les bras croisés pendant que l'un des siens se faisait enlever.

D'autres personnes dans la chanson firent écho à son sentiment, remplissant les murs de chagrin, de fierté et d'affection. Grand-mère Mir avait façonné de nombreuses vies, dans son cercle et en dehors. Elle manquerait beaucoup à tout le monde, mais la famille de Shay perpétuerait son œuvre. Shay porterait le poids de cet héritage du mieux qu'elle le pourrait.

Shay ferma les yeux, prêtant sa quintessence au Balméra en formant l'image de sa requête.

— Du Balméra, nous sommes nés. Au Balméra, nous retournons. Notre quintessence n'est qu'une, empruntée un temps, rendue pour une nouvelle vie. Alors, nous… Alors, nous vous rendons Mir.

Le Balméra réagit au chant de Shay et à celui de tous ceux rassemblés dans cette salle près du cœur. Le sol bougea, la pierre recouvrant le corps de Mir aussi doucement qu'une couverture. La quintessence se mit à flamboyer dans la pierre, le chant se gonfla de chagrin et d'espoir et Shay étouffa un autre sanglot.

— Repose en paix, Grand-mère, murmura-t-elle, s'inclinant jusqu'à ce que son front touche la pierre chaude en dessous d'elle.

Le Balméra étendit sa quintessence pour apaiser la douleur de son âme et Shay s'y laissa aller. Tous les Balmérans étaient en deuil (bien que pas autant que la famille de Shay), et Shay trouva du réconfort dans leur compassion, même si elle savait qu'une telle blessure ne guérirait pas aussi facilement.

Autour d'elle, ce fut le silence. Les autres s'attardèrent chacun leur tour pour faire leurs adieux à sa grand-mère. Puis, un par un, ils se levèrent et s'en allèrent, jusqu'à ce que Shay soit seule dans la salle.

Seule, à l'exception de Hunk, qui s'approcha et s'agenouilla à côté d'elle, les mains croisées sur les genoux.

— Shay, murmura-t-il, la voix éraillée. Je suis tellement désolé.

Shay lui sourit, ravalant ses larmes. Hunk ne connaissait pas très bien sa grand-mère, mais il avait les larmes aux yeux et du chagrin dans sa discrète chanson. Le sourire de Shay vacilla et elle s'appuya contre lui, la lumière de sa quintessence s'éteignant enfin.

— Elle est partie, chuchota-t-elle. Je… Ça me paraît impossible. Je n'arrête pas de penser qu'il doit s'agir d'une erreur. Elle ne peut pas être…

Hunk la serra fort, ses doigts s'agrippant aux interstices de son armure.

— Je sais. Je sais que ce n'est pas juste et je… Je suis là. Je te promets de rester là. Prends le temps qu'il te faut.

Shay hocha la tête, mais elle savait qu'elle ne pouvait pas s'attarder. Il lui faudrait une éternité pour s'en remettre, pour que ses jambes ne tremblent plus quand elle essayait de se relever. Mais elle n'avait pas ce luxe. Son peuple avait besoin d'elle. Alors, bien qu'elle n'aurait rien voulu de plus que de rester avec Hunk dans l'obscurité et le calme, elle se força à se mettre debout, passant brièvement par l'antichambre pour vérifier l'état de sa mère (toujours meurtrie, toujours épuisée, toujours en proie à la douleur et essayant de se raccrocher à Shay avant qu'elle aussi ne lui soit arrachée).

Puis Shay carra les épaules et suivit les couloirs silencieux et solitaires jusqu'au cœur de son Balméra.


— Les autres cercles n'aiment pas cette idée, dit Rua. De… nous servir des armes des créatures du ciel.

— Ce ne sont pas que des armes, marmonna Hunk dans sa barbe.

Seule Shay était assez près pour l'entendre et elle lui serra la main avec compassion. De la compassion ! Comme si elle ne venait pas de perdre sa grand-mère et son frère ; lequel, certes, Hunk n'appréciait pas trop, mais personne ne méritait de se faire enlever par les Galras, et malgré toutes leurs disputes, Shay aimait toujours Rax. Son absence la brisait autant que la mort de Mir, autant que la souffrance de ses parents. Peut-être même plus, puisqu'elle semblait incapable d'en parler, même à Hunk.

Ses parents, au moins, s'en sortaient bien, tout compte fait. Les Galras avaient été brutaux dans leur démonstration, mais les blessures qu'ils leur avaient infligées ne mettaient pas leur vie en danger et la mère de Shay avait été suffisamment lucide lors de leur visite pour accepter d'utiliser l'unité médicale portable que Nyma gardait dans le lion bleu. L'état du père de Shay s'était stabilisé rapidement après ça et Hunk était optimiste quant à son rétablissement.

Shay n'en avait pas été moins dévastée de les voir dans ces conditions, mais c'était le genre de choses qui ne ferait plus autant de mal dans quelques jours, quand ils se seraient remis. Rax et Mir, c'était une autre histoire.

Et pourtant, la voilà qui réconfortait Hunk quand il se sentait frustré par la politique balmérane.

C'était drôle. Il n'avait jamais vraiment considéré les Doyens comme des politiciens. Ils étaient trop gentils pour ça et il n'y avait pas beaucoup de bureaucratie dans leurs Rencontres. Mais ses discussions avec Shiro lui faisaient voir les choses sous un autre angle. Les Rencontres ne semblaient peut-être pas politiques (en général), mais c'était une forme de gouvernement et les Doyens étaient ceux qui prenaient les décisions en son sein.

— Ce n'est pas pour nous battre que nous faisons cela, dit Shay d'une voix étonnamment calme, compte tenu de l'état dans lequel elle se trouvait quand Rua lui avait dit que les Doyens la reconnaissaient comme l'héritière de Mir. (Elle inspira et carra les épaules.) Notre peuple a conscience que Voltron ne nous demande pas de participer à la guerre et ne s'attend pas à ce que nous le fassions. Nous n'avons pas besoin d'apporter d'armes du tout, même s'il serait sage de le faire. Si nous pouvions renforcer nos défenses avec–

— Les Galras ont déjà « renforcé » notre Balméra, éclata un autre Doyen. N'oubliez pas comment cela s'est terminé.

Shay flancha, coupée dans son élan, et le cercle se remit à se disputer. L'attaque du jour les avait tous ébranlés, creusant un fossé entre ceux qui, comme Shay, voulaient que le Balméra soit mieux protégé dans le futur et ceux qui, comme Rua, détestait l'idée d'introduire de la technologie extraterrestre qu'aucun d'entre eux ne comprenait.

Hunk restait sur la touche, grinçant des dents pour s'empêcher d'intervenir. Il avait déjà tenté le coup et on lui avait fermement signifié que ses contributions n'étaient pas les bienvenues ici. Il n'était pas balméran et certainement pas un Doyen. La seule raison pour laquelle sa présence était autorisée était parce que Shay l'avait demandé et que les autres ne voulaient pas lui dire non alors qu'elle venait de perdre la moitié de sa famille.

— Il faut bien que nous fassions quelque chose, dit Shay, son ton se modulant vers quelque chose que Hunk avait appris à reconnaître comme du désespoir brut. Mon foyer est brisé, ma famille effrayée. J'ai perdu mon frère et nous avons tous perdu grand-mère Mir parce que nous n'avons pas pu nous défendre. Je ne sais pas comment les Galras ont localisé notre Balméra, mais ils l'ont fait. Il se peut qu'ils recommencent. Je ne peux pas annoncer à mon cercle que nous n'allons rien changer et qu'ils doivent prier les étoiles pour que les Galras ne reviennent pas faucher d'autres vies.

Les Doyens s'agitèrent, mal à l'aise, même ceux les plus farouchement opposés à la proposition de Shay d'importer des mécanismes de défenses olkaris. Tout le monde était d'accord sur le fait que quelque chose devait changer, mais la moitié d'entre eux ne voulait pas de ce changement. Non pas qu'ils aient d'autres solutions à proposer.

— Nous sommes des Balmérans, dit Rua, la mélodie affligée. Nous n'échangeons pas la sécurité du Balméra pour la nôtre.

Shay ferma les yeux, les épaules courbées par la fatigue. Elle avait essayé plusieurs fois d'expliquer que la technologie olkari n'était pas comme celle des Galras et ne blesserait pas le Balméra comme l'avait fait l'exploitation minière de Zarkon. Mais rien n'y faisait. Ces gens poussaient la technophobie à l'extrême.

Hunk essayait de ne pas leur en vouloir (ils avaient eu de mauvaises expériences avec des machines étrangères, après tout), mais c'était difficile.

Un assistant se glissa dans la salle du conseil, portant hâtivement son pouce à son front.

— Toutes mes excuses. Quelqu'un est venu porter un message à la Doyenne Shay.

Shay se crispa, autant au titre qu'on lui attribuait qu'à la promesse de nouveaux problèmes à venir. Elle jeta un regard fatigué au Balméran agité qui attendait derrière le rideau couvrant l'entrée, puis se tourna vers le cercle de Doyens.

— Veuillez m'excuser, honorables Doyens.

— Allez-y, dit Rua, traversant la salle d'une démarche rigide pour prendre Shay par les bras. Votre cercle a traversé une période difficile. Il a besoin de vous. Nous attendrons.

Shay sourit, serrant les bras de Rua en retour avant de pivoter et de sortir à la hâte, Hunk sur les talons.

— Aun, dit-elle, prenant les mains du messager.

Il était plus petit et plus rond que Shay, certainement plus jeune de quelques années, et se figea quand elle lui serra les mains.

— Pax. Que s'est-il passé ?

— C'est grand-père Bel qui m'envoie, dit Aun. Ceux qui vivent près du puits principal ont exprimé de l'inconfort à l'égard de leurs quartiers. Shay– vex. Doyenne Shay–

— Je ne suis pas encore une Doyenne, Aun, dit Shay. Pas officiellement. Tu peux m'appeler Shay.

Il hésita, dansant d'un pied sur l'autre.

Shay soupira.

— Mes excuses. Les autres ne sont pas à l'aise dans leurs quartiers ?

— Oui. Ils… Ils craignent que les Galras reviennent et que ceux qui peuvent être facilement atteints depuis le ciel se fassent emporter. Certains sont allés trouver refuge plus profondément et des disputes ont éclaté entre ceux qui veulent revendiquer les mêmes quartiers. Grand-père Bel vous demande conseil.

Shay ferma les yeux, la tension visible dans chaque ligne de son corps. C'était un thème constant depuis leur arrivée six heures plus tôt : dès qu'il se passait quelque chose, même une broutille, quelqu'un s'empressait d'aller trouver Shay pour qu'elle règle le problème.

— Ils peuvent pas… se débrouiller tous seuls ? demanda Hunk, incapable de retenir un grognement.

— Hunk, dit Shay, tendant la main devant lui, le regard douloureux. Ce n'est rien.

— Ce n'est pas rien, Shay. Tout le monde te laisse gérer leurs petits problèmes et ce n'est pas juste.

Shay inspira profondément, les yeux vissés au sol.

— Grand-mère Mir a fait de moi son héritière. Si je deviens la Doyenne de mon cercle, je dois être là pour tous ceux qui ont besoin de moi.

— Ouais, ben, tu ne devrais pas avoir à faire ça toute seule.

Il croisa les bras, le cœur serré pour elle. Il était donc le seul à remarquer à quel point elle était fatiguée ? Elle avait besoin de temps pour se reposer… de temps pour faire son deuil.

— Tu as besoin d'aide. Je veux t'aider. Je sais que ce n'est pas chez moi et que ce n'est pas mon peuple, mais ça ne change rien. Je veux faire quelque chose. Je veux aider.

Shay le dévisagea, les yeux écarquillés. Puis, lentement, son expression s'adoucit.

— Très bien. Aun, dis au cercle que j'envoie le paladin Hunk à ma place jusqu'à la fin de la Rencontre. Il doit être traité avec le même respect que vous me témoignez et ses paroles comme si je les avais moi-même prononcées. Il ne fait qu'un avec moi et arbitrera tous les désaccords qui pourraient survenir.

Elle marqua une pause, jetant un œil en direction de Hunk.

— Est-ce que… Est-ce que ça te convient ?

Son cœur eut de drôles de petites palpitations à être soudainement nommé Doyen suppléant du cercle de Shay… et à sa formulation. Il ne fait qu'un avec moi. Mais il acquiesça, s'efforçant au sérieux.

— Je m'en charge. Toi, tu t'occupes des Doyens, et moi, je m'occupe du reste.

Elle lui fit un sourire radieux et chaleureux, ce qui apaisa la nervosité de Hunk. Shay le prit par les bras et posa son front contre le sien un bref instant avant de reculer.

— Que le Balméra te guide, Hunk. Je reviens dès que possible. Et… merci.


Il y avait une nouvelle personne dans la cellule.

Un autre prisonnier.

Pendant un long moment, ce fut tout ce que Sam put glaner de la situation. Quelque chose avait changé, mais le nouveau venu n'était pas une menace. Il était à plaindre. À protéger, dans la maigre mesure où Sam pouvait offrir sa protection.

Il n'était pas sûr de pouvoir offrir grand-chose pour le moment.

Ces dernières… heures ? Derniers jours ? Ils se confondaient dans sa tête, des périodes d'obscurité mêlées à une douleur qui dépassait tout ce qu'il avait enduré dans ce laboratoire. Pendant un moment, il avait eu la sensation de dériver dans l'espace, son corps froid et inerte. D'autres fois, il avait eu l'impression d'avoir été enterré vivant, bois, métal et terre le comprimant de toutes parts jusqu'à ce qu'il oublie presque comment respirer.

Il s'était perdu, mais la voix de Rolo l'avait ramené, petit à petit, jusqu'à ce que le monde reprenne forme autour de lui.

Lentement, la brume dans son esprit s'éclaircit et il prit conscience de plusieurs choses. Premièrement, le nouveau venu était un Balméran, une espèce que Sam connaissait pour être tombé sur plusieurs références au « projet Balméra » dans les ordinateurs du laboratoire et il s'était renseigné auprès de Rolo. Deuxièmement, le Balméran détestait Rolo, d'après ce que Sam avait pu constater, à cause de son sang galra. Il refusait de lui parler et Rolo faisait de son mieux pour se faire tout petit.

Troisièmement, l'étranger, qui n'avait pas donné son nom à Sam, avait grand besoin d'un câlin.

— Je vais m'en sortir, dit Rolo quand ils l'emmenèrent au laboratoire.

La capacité de Sam à sortir de son corps n'avait heureusement pas été affectée par ce qui lui était arrivé. En fait, s'en séparer était encore plus facile et lui offrait un refuge loin des douleurs et de la fatigue qui refusaient de s'effacer.

Il était désormais avec Rolo, observant une druide analyser les radios du cerveau de Rolo. Ce qu'elle y voyait, ou ce qu'elle cherchait, Sam ne saurait le dire, mais son esprit était préoccupé par autre chose de toute manière.

— De quoi est-ce que tu parles ?

— Je dis ça pour le petit nouveau, dit Rolo. S'il compte parler un jour, ce sera quand je serai pas là. Tu devrais en profiter pour essayer de le faire sortir de sa coquille.

Shiro était curieux, il ne pouvait pas le nier, mais il hésita.

— Tu es sûr que tu ne veux pas que je reste ?

— Eh, ils me font rien de nouveau.

Rolo lui fit un sourire, puis croisa les bras sur le dossier du siège de la druide.

— Va. Ce gosse a l'air d'avoir besoin d'une épaule sur laquelle pleurer et je sais d'expérience que la tienne est parfaite pour ça.

Sam posa la main sur son épaule, attendant quelques secondes au cas où il changerait d'avis, puis se laissa revenir à son corps. C'était une drôle de sensation, comme se laisser tomber d'une falaise, sauf qu'au lieu de s'écraser, sa conscience s'éteignait un instant avant de retrouver l'enveloppe pesante de son corps.

Le Balméran observait Sam à son réveil. Leurs regards se rencontrèrent un instant, puis le nouveau venu tressaillit et se tourna vers le mur. Il était resté dans le coin de leur petite cellule depuis son arrivée, ne bougeant que pour récupérer sa portion de nourriture ou se soulager. Il ne parlait pas, ne regardait pas Sam et Rolo, ne se décrispait même pas pour dormir. S'il dormait. Pour ce que Sam en savait, il restait éveillé toute la nuit à se noyer dans son chagrin.

— Je ne crois pas que tu m'aies dit ton nom.

Le Balméran se raidit, rentrant la tête dans les épaules. Il se retourna d'un cran, ses yeux lumineux le regardant par-dessus son épaule.

Sam attendit, mais il fut rapidement clair que le garçon n'allait pas répondre, alors il soupira et s'adossa au mur.

— Je m'appelle Sam. Je ne sais pas si je te l'ai déjà dit. Sam Holt.

— Holt ?

Le cœur de Sam se serra.

— Oui.

Il marqua une pause, puis reprit dans un murmure :

— J'en conclus que tu as rencontré mes enfants.

— Vos–

Il se coupa, se décrispant un peu plus en regardant Sam, bouche bée.

Vex. Sont-ils au courant ?

— Que je suis là ? (Sam haussa les épaules.) Je ne vois pas comment ils le pourraient. Selon Rolo, ils me cherchent : mon fils était avec moi quand les Galras m'ont enlevé, mais nous avons été séparés.

Il avait envie d'en dire plus. De demander à ce garçon comment il était entré en contact avec les paladins. Il avait l'air jeune, certainement plus que Matt. Trop jeune pour avoir été jeté dans ce pétrin. Mais Sam ne voulait pas insister. Que le nouveau venu lui parle était déjà un grand pas ; Sam ne voulait pas tout gâcher en dépassant trop les bornes.

Après un long moment, le Balméran se retourna, s'installant à genoux et observant Sam avec méfiance.

— Rolo… C'est le Galra qui était ici.

— Oui. Il aidait mes enfants et leur équipe, alors, quand ils l'ont capturé, ils l'ont envoyé sur ce tas de roche aride pour l'y laisser pourrir.

— C'est ce qu'il vous a dit ?

— Quelle importance ?

— C'est un Galra. Vous ne pouvez pas leur faire confiance. Ils ne font que mentir, voler et tuer.

— Pas Rolo, dit Sam.

Il pencha la tête de côté, prenant note de la posture défensive du Balméran.

— Je suis sûr que tu as eu de mauvaises expériences avec d'autres Galras et je ne vais pas minimiser cela. Je ne peux pas parler de l'univers dans son ensemble, puisque je n'en ai vu moi-même qu'un coin reculé. Peut-être que Rolo est l'exception qui confirme la règle ; je ne cherche pas à prouver le contraire. Mais je suis avec lui depuis longtemps et je peux te promettre qu'il ne joue pas la comédie.

Le Balméran ricana.

— Vous ne pouvez pas en être sûr. Combien de fois le sortent-ils de la cellule ? Combien de temps est-il absent ? Il se peut qu'il aille simplement profiter des luxes offerts à son espèce avant de revenir vous duper.

— Rolo n'a pas connu beaucoup de luxe dans sa vie, je te l'assure. Et il n'en connaît certainement pas ici.

— Pourtant, vous n'avez que sa parole comme preuve.

Sam avait bien plus que ça, mais il ne voulait rien dire, même si les derniers mois n'avaient montré aucun signe que les druides surveillaient leur cellule. Ce que lui et Rolo pouvaient faire était un avantage trop important pour prendre le risque. Il s'enferma donc dans le silence. Sam était pleinement conscient que, malgré son humeur maussade, le Balméran ne s'était toujours pas replié dans son coin. Il avait beau être sur la défensive et irritable, il restait un jeune homme coincé loin de chez lui avec très peu d'options en matière de compagnie. Il se sentait seul.

Après un moment, il leva la tête.

— Ma sœur fait partie des… Elle est avec vos petits.

Sam pivota, le cœur dans la gorge.

— Comment ?

— Ma sœur.

Le Balméran jeta un œil à la porte, s'attendant peut-être à ce qu'un garde soit posté derrière.

— Elle est… partie. Vos petits– vos… enfants. Ils sont venus chez moi et se sont liés d'amitié avec ma sœur, et quand ils sont revenus ensuite, elle est partie avec eux. Matt n'allait pas bien et ma sœur s'est proposée de le soigner. Puis… elle est devenue comme eux. Une guerrière. Une soldate.

Matt n'allait pas bien ? Ces mots lui firent l'effet d'un pieu dans le cœur et il perdit le fil de la conversation un instant, la panique brisant sa concentration. La voix du Balméran était devenue amère, sa blessure transformée en colère, mais Sam n'arrivait pas à se focaliser dessus. Son fils était– Matt était–

Tu ne peux rien y faire d'ici, se dit-il. Le nouveau venu avait peut-être rencontré Matt il y a très longtemps. La dernière fois que Rolo les avait vus, Matt et Pidge allaient tous les deux bien. Sam devait supposer que c'était toujours le cas. Il le devait, sinon il allait se rendre fou.

— Rax.

Sam leva la tête.

— Pardon ?

— C'est mon nom, dit le Balméran. Je m'appelle Rax.

Rax s'était déplacé à un moment durant la conversation, arrivant à portée de bras. Sam tendit la main, lentement pour ne pas l'effrayer, et la posa sur son épaule.

— Ravi de te rencontrer, Rax. J'aurais voulu que ce soit dans de meilleures circonstances.

Rax ricana et se laissa aller de façon presque imperceptible à son toucher.

— Vous souhaitez l'impossible. Les Galras ne répandent que la souffrance partout où ils vont.

— Peut-être, en effet, dit Sam, lui serrant l'épaule pour attirer son regard. Et peut-être que tu ne me croiras pas, mais je te promets que nous allons nous en sortir. Je m'assurerai que tu rentres auprès de ta sœur un jour, Rax. Quoi qu'il m'en coûte.


— Ce n'est pas un hasard.

Plusieurs heures s'étaient écoulées et Rolo était revenu du laboratoire, fatigué et endolori, mais pas plus mal que d'habitude. Rax s'était replongé dans un silence de pierre, du moins jusqu'à ce qu'un garde le pointe du doigt et lui aboie de le suivre. Sans un mot, Rax s'était levé et avait quitté la pièce, la tête baissée, résigné.

Il était habitué à cette vie, à obéir sans poser de question, sans s'opposer à la punition que ses geôliers pourraient lui infliger.

— Comment ça ? demanda Rolo.

Lui et Sam étaient sortis de leur corps. Ils étaient assis côte à côte contre le mur du laboratoire, observant les druides installer Rax sur la table d'examen. Ils ne prirent même pas la peine de l'attacher et Rax ne chercha pas à se débattre tandis qu'ils commençaient leurs expériences. Au début, Sam avait été surpris que Rolo soit venu veiller sur Rax, mais il se trouvait désormais bête de cette réaction. Après tout, comme l'avait dit Rolo, Rax était une victime au même titre qu'eux. Il ne méritait pas de traverser ça tout seul.

— La sœur de Rax est un paladin.

Rolo tourna vivement la tête.

— Vrekt. Sans blague ?

Sam fit non.

— Mes enfants. La sœur de Rax. Et tu travaillais aussi avec les paladins.

— Tu penses qu'ils comptent se servir de nous comme moyen de pression ?

— Je ne vois pas comment ça pourrait être une coïncidence.

Sam hésita, mais il avait déjà dit à Rolo ce qu'il avait découvert durant sa dernière exploration du laboratoire.

— J'ai peur de ce que ça veut dire, et pas seulement pour les paladins. S'ils veulent vraiment nous transformer en robeasts, ils vont faire en sorte que ces enfants savent à qui ils font face.

— Une flotte de robeasts que les paladins ne peuvent pas tuer…

Rolo se passa les doigts dans les cheveux, fermant les yeux.

Vrekt. Je ne vais pas les laisser se servir de moi contre eux.

— Moi non plus.

Sam resta silencieux un moment, l'estomac noué tandis que Rax fermait les yeux face à une douleur qu'il ne connaissait que trop bien. Le Balméran ne fit aucun son, remua à peine. Sam n'aimait pas ça du tout. Une personne si jeune ne devrait pas être habituée à ce genre de cruauté.

— On doit comprendre ce qu'ils ont prévu de faire. Pas seulement pour notre bien.

— Ouais.

Rolo se leva, posant la main sur le bord de la table d'examen en se dirigeant vers la baie informatique. Si Rax pouvait le voir, il aurait rejeté ce geste, mais Rolo le lui offrit quand même, sans montrer de signe qu'il lui en voulait pour sa haine.

— Ce n'est plus le moment d'être prudents. Il faut qu'on arrête ça. Et vite.


— La planète mère était glaciale, et pas seulement en température. Le soleil était haut, les rues remplies de rejets humains– euh, galras ? (Lance grimaça, mais ne s'appesantit pas plus sur son erreur.) On aurait tout aussi bien pu se trouver au cœur de l'hiver dans une ville fantôme oubliée, tant le soleil et les passants ne dégageaient pas de chaleur.

Thace poussa un soupir et Lance haussa un peu la voix juste pour l'embêter.

— Au programme, une rencontre avec des alliés potentiels. Le vieil homme pense toujours qu'il s'agit d'un piège. Si j'étais du genre à voir le verre à moitié plein, je ferais remarquer que ces gens auraient pu nous tendre un piège dans notre appartement, sans avoir à nous attirer à l'extérieur. Mais je ne suis pas si optimiste.

Keith se plaça contre le mur pour jeter un œil au prochain tournant, puis haussa un sourcil en direction de Lance.

— Ah bon ?

Lance souffla.

— C'est de la comédie, Keith. Tu sais…

Il rentra la tête dans les épaules, regardant de droite à gauche avec la main formant un pistolet.

— Je suis le vieux détective privé désabusé qui essaie de faire la différence dans cette vieille ville brisée qu'est la mienne. (Il se pencha vers Keith avec de grands yeux.) Le détective dur à cuir ? Je te l'ai déjà expliqué ?

— Je sais que tu me l'as expliqué, dit Keith. C'est juste que ce rôle ne te va pas du tout.

Les lèvres de Lance tressaillirent, mais il fit quand même une pichenette à l'oreille de Keith pour lui prouver qu'il n'appréciait pas la remarque.

— Bref. On est presque arrivés, de toute façon.

— Et un peu de discrétion ne serait pas de trop, ajouta Thace avec emphase.

Il leur jeta un coup d'œil, puis tourna au coin de la rue. Lance fit une grimace à Keith, lui tirant un sourire, et se précipita à la suite de Thace.

Le Débarquement de Sorbak était un endroit sans prétention : c'était un petit café bâti dans une vitrine inutilisée le long d'un centre d'expédition. Un fret bringuebalant passa au-dessus de leur tête et se posa dans une des zones de chargement clôturées derrière le bâtiment tandis qu'ils traversaient la rue.

Les lumières étaient éteintes à leur arrivée, ce qui n'était pas très surprenant au beau milieu de la nuit. Quelques bars étaient encore ouverts, ainsi qu'une poignée de clubs, de cinémas et d'autres sortes de divertissement, mais la plupart des gens toujours réveillés à cette heure rentraient chez eux pour dormir avant de devoir retourner travailler le lendemain matin.

Il n'en restait pas moins flippant de franchir la porte d'entrée (notablement déverrouillée) et de pénétrer dans un café silencieux aux chaises retournées sur les tables.

— Il n'y a que moi qui ai un mauvais pressentiment, tout à coup ?

— Tout à coup ? marmonna Thace.

Les oreilles de Keith pivotèrent comme à la recherche d'un signe que les personnes qui leur avaient laissé la note avaient bel et bien décidé de se présenter à cette rencontre. Il portait son masque sur son réglage habituel, mais sa main errait près des contrôles comme s'il voulait passer au masque blanc de nezai. Lance ne pouvait pas le lui reprocher ; lui-même tira un peu plus sur sa capuche, puis passa le bras par-dessus son épaule pour prendre son fusil.

Quelque chose clochait vraiment.

Avant qu'il ne puisse déterminer quoi, exactement, les volets se fermèrent abruptement sur les fenêtres et la porte, se verrouillant dans un clic sonore, et toutes les lumières de la pièce s'allumèrent. Lance jura, clignant des yeux pour chasser les taches dans sa vision, et faillit manquer la silhouette sombre qui fondit sur Keith et le plaqua au sol.