Précédemment : Hunk et Shay sont restés au Balméra pour aider à reconstruire après l'attaque de l'Empire tandis que les autres paladins sont retournés au sommet. Pidge et Ryner sont occupés à planifier une infiltration à TK157, où Sam a été transféré peu de temps après sa capture. Pendant ce temps, Matt, Val et Allura sont à la recherche d'un lieu saint altéen du nom d'Oriande.

NdT : Hey, bonjour les gens ! Pardonnez le retard, j'ai eu un imprévu ce week-end. Voici le chapitre qui était prévu dimanche dernier, et ça ne retardera pas la sortie du prochain (donc deux chapitres cette semaine !).

Bonne lecture !


Chapitre 21

Roya Vosar

Il avait mal.

Il n'y avait pas de nom pour ce genre de douleur. Elle tenait le néant à distance mais consumait toute pensée, toute possibilité d'action. Il était pris au piège, encerclé de toutes parts, mais les murs de la prison en eux-mêmes n'étaient qu'en arrière-plan. La douleur le gardait prisonnier aussi sûrement que n'importe quelle cellule.

Pourquoi ? La question résonnait dans sa conscience inconstante, lui revenant dès qu'il avait assez de présence d'esprit pour se souvenir de ce qui s'était passé.

De ce qu'il avait perdu.

De ce qui l'avait conduit ici en premier lieu.

Ces pensées ne s'attardaient pas assez longtemps pour suppurer, ce qui était certainement pour le mieux. Il ne voulait pas y penser. Y penser rendait les choses réelles, et si elles étaient réelles, il devait faire face à des vérités désagréables.

Mieux valait se complaire dans la douleur tandis que des visages entraient et sortaient de sa vie, certains familiers, d'autres non. Deux d'entre eux avaient plus d'importance que les autres et, au début, il les voyait partout. Ils peuplaient ses rêves, l'observaient dans l'ombre tandis que d'autres venaient l'examiner.

Puis ils finirent par disparaître de sa vie et de ses rêves. C'était plus facile de ne plus penser à eux, à leur absence.

Il était plus facile d'oublier, alors il oublia.

Il essaya si dur d'oublier…


Matt se réveilla en sursaut, une douleur oppressante dans son torse le coupant du reste du monde. Il ne pouvait pas respirer, ne pouvait même pas bouger. Il resta allongé sur sa couchette dans la pièce du fond de la navette, immobile dans l'obscurité quasi-totale.

L'espace d'un instant, il jura qu'il voyait une lumière rouge à la périphérie de sa vision.

Le rire de Val lui parvint à travers le mur et Matt sortit des vestiges de son rêve. Il prit une inspiration tremblante et porta une main à son visage, couvert de sueurs froides.

Vrekt, souffla-t-il.

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas rêvé de sa captivité. Des mois, certainement. Ses rêves n'avaient pas toujours été plaisants durant son entraînement auprès de Fligg, mais les cauchemars qu'il faisait étaient plutôt vagues et inquiétants : craintes sur l'avenir, échos de ses migraines, mélanges confus qui lui rappelaient plus les cauchemars ordinaires et absurdes qu'il avait eus enfant.

Là, c'était quelque chose de complètement nouveau.

Il retira sa main de son visage pour la presser contre son torse, qui lui faisait toujours un peu mal. Dans le rêve, il avait eu l'impression qu'on lui avait arraché quelque chose, tant et si bien qu'il fut un peu surpris de ne pas y trouver de sang.

La douleur se calma, mais sans le quitter totalement, et quand il se força à se lever pour entamer sa journée, il devint clair que ce n'était pas une douleur physique. C'était quelque chose de plus profond, se rapprochant plus de la sensation après avoir trop utilisé sa quintessence que de celle d'un bleu ou d'une aigreur d'estomac. Un souvenir, peut-être ? Sauf qu'il ne se souvenait pas d'avoir déjà ressenti cela auparavant.

Il resta debout dans la pénombre des quartiers de l'équipage un long moment après s'être habillé, se frottant distraitement le torse. Quelque chose au sujet de ce rêve le tracassait, mais il commençait à s'effacer avec son trouble au fur et à mesure qu'il s'éveillait. Il finit par se secouer, chassant la douleur de son esprit en allant rejoindre les autres dans le cockpit.


— Je peux te demander un service ?

Eli cligna des paupières quelques fois, son esprit peinant à se défaire de la vidéo sur laquelle il travaillait aujourd'hui.

— Un service ?

Il fronça les sourcils. Il ne parlait pas beaucoup à Carmen Mendoza. Certes, ils s'entendaient plutôt bien et les Mendoza faisaient toujours en sorte qu'Eli vienne manger chez eux régulièrement. Les humains devaient se serrer les coudes en milieu extraterrestre, après tout. Les invitations étaient de plus en plus fréquentes maintenant que Karen était partie pour le congrès, comme si Carmen, Marco et Ramón avaient compris que sa vie sociale des derniers mois consistait simplement d'appels vidéo au château et des quelques sorties auxquelles Karen avait réussi à le traîner à New Altéa.

Il appréciait l'effort fait pour qu'il se sente le bienvenu, vraiment. Il n'avait pas particulièrement besoin d'interactions en direct : il avait vécu la moitié de sa vie derrière la lentille d'une caméra ou en ligne et ce degré de séparation ne l'avait jamais vraiment dérangé.

Mais il appréciait le geste.

Ce n'était donc pas complètement inhabituel de la part de Carmen de l'appeler. Il s'était dit qu'elle voulait son avis sur le plat qu'elle comptait préparer la prochaine fois qu'il venait ou qu'elle voulait l'inviter à une sortie de famille à la fête foraine ou autre. (Y avait-il des fêtes foraines à New Altéa ? Eli ne passait pas assez de temps dehors pour le savoir.)

Un service, cependant… ça, c'était une surprise.

Carmen émit un petit bruit, son long silence achevant de sortir Eli de son travail. Il recula son siège de son bureau et jeta un œil à l'heure. Il se faisait tard et il n'avait toujours pas préparé le dîner.

Eli se dirigea vers la cuisine tandis que Carmen rassemblait ses idées. Akani l'écorcherait vif si elle savait qu'il allait à nouveau se contenter de bouillie pour le repas. Les appartements de chaque humain étaient équipés d'un distributeur de bouillie dans la cuisine, entre le four et le garde-manger à température régulée, et celui d'Eli était plus utilisé que d'autres.

Carmen finit par reprendre la parole :

— Est-ce que tu as besoin d'aide avec les vidéos que tu fais ?

Eli prit un bol dans le placard.

— Je ne savais pas que tu t'intéressais au montage vidéo.

— Pas vraiment, dit Carmen. Je me disais que Sebastian pourrait t'aider. Ou… que tu pourrais lui apprendre. Si ça ne t'ennuie pas.

— Non, mais… Pourquoi si soudainement ? Si je peux me permettre.

Carmen hésita.

— Je pense que ça pourrait lui faire du bien, dit-elle lentement, choisissant clairement ses mots. Tu sais ce que c'est, de ne rien avoir à faire de la journée. Enfin, je veux dire…

— Non non, je comprends, dit Eli.

En tant que membres de la famille des paladins de Voltron et considérant qu'ils n'étaient pas vraiment à leur place à New Altéa, Eli, Karen et les Mendoza s'étaient vus attribués logement et nourriture, une place à l'école pour Luz et Mateo et une petite allocation mensuelle. Ce n'était pas grand-chose, mais cela leur permettait de ne pas avoir à travailler pour subvenir à leurs besoins.

C'était dur, surtout pour les Mendoza. Eli (et il suspectait que c'était pareil pour Karen) voyait ça comme une compensation pour le travail effectué pour la Coalition. Mais les Mendoza n'étaient pas directement impliqués dans tout ça, si bien que cette allocation devait leur faire penser à de l'argent sale. Ramón avait été embauché à mi-temps par l'école de ses enfants pour aider avec les plus jeunes, Carmen travaillait comme fleuriste dans la zone commerciale voisine et Marco faisait des petits boulots dans le quartier pour passer le temps.

Ils faisaient ça pour remplir leur journée et pour se distraire des nouvelles de la guerre qui parvenaient jusqu'à New Altéa. Sebastian, lui, n'avait rien trouvé. Il avait pris quelques cours à l'université, avant d'arrêter d'y aller. Après ça, il avait passé quelques semaines à remplir les étagères d'une épicerie. Eli ne savait pas s'il avait démissionné ou s'il s'était fait virer, mais il savait désormais qu'il était tabou de parler d'emplois, d'études ou d'ambitions dans la maison des Mendoza.

— Il ne fait toujours que garder les enfants après l'école, alors ? demanda Eli aussi délicatement que possible.

Carmen poussa un soupir tremblant, comme si elle se retenait de pleurer.

— Oui. Ramón travaille plus tard pour que Sebastian ait plus de temps avec eux. Ça l'aide, je crois. Ils ne sont pas aussi préoccupés par la guerre que nous. Ça l'aide à oublier.

— Ouais. Bon, écoute, ça ne me dérange pas du tout qu'il vienne, mais si tu veux l'aider à oublier la guerre, je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour ça. Je ne pense qu'à ça.

— Au moins, tu es humain, souligna Carmen d'une toute petite voix. Je crois que c'est pour ça qu'il a tant de mal. Il a une pile de nouveaux livres qu'il voulait lire, mais i peine touché. Il a dit qu'il n'arrivait pas à s'y mettre parce que ça lui rappelle qu'il est sur une planète extraterrestre.

— Ah.

— Je… Je crois que j'ai fait une erreur en l'emmenant loin de chez nous.

Le cœur d'Eli se serra et il posa son bol sur le comptoir en se mettant à faire les cent pas.

— Tu as fait ce qu'il fallait pour protéger ta famille, Carmen. Personne ne peut te le reprocher.

Carmen ne répondit pas et Eli souhaita soudainement que ses sœurs soient là. Lana et Akani s'étaient rapidement liées d'amitié avec les deux femmes Mendoza, mais surtout avec Carmen. Elles auraient mieux su l'aider que lui.

Il soupira.

— Je serai plus qu'heureux de passer du temps avec Sebastian, dit-il. Si ça lui dit d'apprendre le montage vidéo, alors tant mieux. Dis-moi simplement quand il veut passer pour que je m'assure de ne pas être en train de travailler sur des images de bataille ce jour-là. Ça te va ?

— Oui, c'est parfait, dit Carmen, manifestement soulagée. Merci, Eli. Du fond du cœur.

— C'est le moins que je puisse faire.

Eli mit fin à l'appel peu après et, ignorant complètement son bol vide, il retourna à son ordinateur pour voir ce qu'il avait sous la main.


Shay rentra après la Rencontre, cinq jours après son retour au Balméra, et trouva Hunk en train de se débattre avec plusieurs petits. Pei se balançait à son cou, Len et Tesh s'accrochaient à ses jambes. Les enfants Balmérans étaient petits, mais loin d'être légers, et les pas de Hunk traînaient alors qu'il poursuivait Rin, une fillette d'à peine deux ans qui s'amusait à esquiver ses étreintes d'ours (délibérément maladroites).

S'arrêtant à la sortie du tunnel, Shay sourit devant la scène. Combien de fois était-elle rentrée à la maison pour trouver Rax dans une situation similaire, se battant vaillamment pour garder l'équilibre tandis que les petits lui grimpaient sur les épaules ?

Cette pensée apporta un élan de tristesse, la gorge de Shay se serrant en pensant à tout ce qu'il devait subir actuellement. Mais elle avait découvert quelque chose ces derniers jours en parlant avec les autres Doyens, en s'occupant de ses parents et en retrouvant toujours le sourire et les étreintes de Hunk.

La vie continuait.

La mort de sa grand-mère lui faisait toujours mal et elle ne dormirait pas bien tant qu'elle n'aurait pas retrouvé son frère ; elle comprenait désormais ce que traversaient Pidge, Matt et Nyma. L'agitation. Le besoin constant d'être en action. Le masque que Pidge portait pouvait être joyeux, furieux ou sarcastique, mais dessous, le soupçonnait Shay, se cachait la même peur et la même culpabilité qui l'emplissaient maintenant.

Et pourtant, la douleur et la peur avaient commencé à diminuer. Elles ne disparaissaient pas totalement, mais se repliaient de temps à autre et elle se rappelait comment sourire. Les larmes l'avaient surprise à des heures indues : quand elle avait retrouvé la canne préférée de sa grand-mère dans sa chambre, attendant le retour de sa propriétaire, et encore une fois quand le chant du Balméra prenait une certaine modulation qu'elle ne saurait replacer, mais qui lui faisait penser à son frère.

Sa joie était tout aussi capricieuse et Hunk savait mieux que quiconque comment la réveiller en elle. Même maintenant, en pensant à son frère, elle éprouvait plus de tendresse que de chagrin. Hunk était ce genre de personne, supposait-elle. Que ce soit à travers le lien de paladin ou par sa propre empathie naturelle, il savait toujours quand elle avait besoin de rire et quand elle avait besoin de pleurer, parfois même avant que Shay ne le sache elle-même.

Il s'arrêta soudain, levant les yeux vers elle. Elle entendit son chant discret la sonder doucement, cherchant à déterminer son humeur. Il n'avait jamais dit qu'il entendait le chant comme le faisait Shay, mais il devait en avoir une certaine conscience puisqu'un sourire se dessina sur ses lèvres dès qu'elle répondit sur un air de contentement. Il attrapa Rin sans peine, la hissant sur son épaule, et s'approcha de Shay.

— Salut, dit-il en l'enlaçant de son bras libre.

L'étreinte ne dura pas longtemps, puisque la prise de Pei sur son cou glissa soudainement, son poids venant l'étrangler. Il s'étouffa, tendit le bras derrière lui pour la stabiliser, puis sourit à nouveau à Shay.

— Comment ça s'est passé, aujourd'hui ?

— Bien, dit-elle. Ils ont accepté de parler à une équipe d'Olkarion, sans rien promettre.

— C'est un début, dit Hunk, hochant fermement la tête.

Elle savait que la réticence des Doyens l'agaçait toujours, mais il avait adopté une attitude résolue, insistant sur le fait qu'ils finiraient par comprendre tôt ou tard et décidant de l'aider sur tous les autres fronts en attendant.

Elle l'aimait pour cela et elle lui attrapa le bras avant qu'il ne puisse s'éloigner. Hunk pencha la tête de côté, mais Shay chanta son affection et posa son front contre le sien un moment, avant de prendre congé pour aller rendre visite à ses parents avant le dîner.

— Ok ! fit Hunk alors qu'elle s'éloignait. Qui veut m'aider à préparer à manger ?

Les enfants poussèrent tous des cris de joie et Shay sourit dans sa main, ses pas plus légers qu'elle ne s'en serait cru capable il y a quelques jours à peine.

Elle remerciait le Balméra pour Hunk. Elle ne savait pas comment elle aurait fait sans lui.


Les informations de Fligg les menèrent sur une ancienne planète nommée Roya Vosar. Allura y était déjà allée une fois et avait passé la majorité de son temps dans le charmant petit village près duquel le château-vaisseau s'était posé. Son père et les paladins s'étaient lancés dans une sorte d'exercice d'entraînement dans la région ; du pistage, pensait-elle, bien que les détails étaient flous. Même alors, Roya Vosar était peu peuplée, les Vosars ayant souffert d'une série de pandémies et de famines au cours des dernières générations. Nombre d'entre eux étaient partis à la recherche de planètes plus hospitalières et beaucoup d'autres avaient connu un lent déclin.

Allura se souvenait s'être demandée pourquoi des gens pourraient vouloir vivre parmi les ruines de leurs ancêtres, au cœur de ce qui ressemblait aux ossements d'une grande bête ancienne.

Elle les comprenait un peu mieux désormais.

— Je ne vois aucune population sur les scanners, dit Val, parcourant plusieurs relevés. Il y a pas mal de plantes et de petits animaux. Quelques grosses bêtes, certaines solitaires, d'autres en meutes. Pas grand-chose d'autre.

Allura avait le cœur lourd, mais elle détermina un chemin jusqu'aux coordonnées fournies par Fligg.

— Je pense que les Vosars ont abandonné cette planète il y a longtemps, dit-elle. Même du temps de mon père, une grande partie de la génération la plus jeune était déjà partie. Il n'y avait pas assez de Vosars en âge d'enfanter pour soutenir la population au-delà d'un siècle.

— C'est peut-être pour cette raison que Zarkon n'est jamais venu ici, dit Matt.

Il était assis à côté d'Allura dans le siège du copilote, même s'il était distrait depuis son réveil. La navette était beaucoup plus lente que le château-vaisseau, incapable d'ouvrir des trous de ver sur de si grandes distances, si bien qu'il leur avait fallu plusieurs jours pour atteindre Roya Vosar.

Fligg les avait prévenus qu'ils ne rencontreraient personne au cours de leurs recherches. Iel avait manifestement été attiré∙e par cet endroit plusieurs années plus tôt, avant de se retirer à Quom pour attendre Allura et ses amis. Iel n'avait rien trouvé, si ce n'est le pressentiment que ce serait le début de leur quête d'Oriande. Allura avait craint que Zarkon se soit souvenu des vieilles légendes et n'ait entamé sa propre quête des anciens secrets de son peuple.

Mais Roya Vosar resta silencieuse à leur approche, la nature sauvage s'étendant à leurs pieds. Cela lui rappelait sa première visite, ainsi qu'Olkarion : de vastes étendues de forêts, des montagnes imposantes au loin. Ici et là, des structures de pierre érodées et des supports métalliques rouillés émergeaient de la verdure comme les baleines perçant la surface de la mer qu'elle avait aperçues dans les souvenirs de Shiro.

Les coordonnées de Fligg les guidèrent jusqu'à une tour en pierre isolée recouverte de lierre, mais étonnamment intacte compte tenu de son âge apparent. Roya Vosar n'avait jamais été à la pointe du développement technologique, mais elle n'avait pas non plus stagné à l'époque. Les bâtiments en pierre en dehors des ruines étaient rares dix mille ans plus tôt et Allura se serait attendue à ce que même les constructions les plus récentes se soient dégradées depuis bien longtemps.

— C'est… de la magie ? demanda Val, regardant la tour sur l'écran. Ça, ou ça fait bien moins de dix mille ans que quelqu'un est venu ici.

Matt plissa les lèvres.

— C'est de la magie.

Allura avait déjà défait son harnais de vol, mais interrompit son geste de se lever, jetant un œil à Matt.

— Tu sens de la quintessence ? demanda-t-elle, se concentrant sur ses sens.

Il était possible que la coque du vaisseau brouille sa perception, mais elle n'avait rien senti au-delà de l'énergie dormante de la forêt.

— Très faiblement, dit Matt. Mais il y a vraiment un truc dans ces blocs. Pas tant des courants de quintessence que… je ne sais pas. C'est comme une image rémanente de la magie que les bâtisseurs ont utilisée.

C'était donc de la magie ancienne. Très ancienne, si c'était une sorte de panneau intergalactique censé diriger les pèlerins jusqu'à Oriande. Encore une fois, Allura se demanda ce que pouvait bien cacher cette tour.

Allura était la première à descendre de la navette, suivie de près par Edi, frétillante de curiosité. Val et Matt n'étaient pas loin derrière, quoi qu'un peu plus calmes. Ils avaient écrasé quelques buissons et petits arbres en se posant, créant une petite clairière, mais la forêt qui les séparait de la tour était recouverte de broussailles et il leur fallut vingt minutes pour la traverser ; vingt minutes et un long débat avec Matt sur les mérites de commencer un feu de forêt pour dégager un chemin.

— Juste un tout petit ! insista Matt. Je l'éteindrai quand on aura fini.

Val rit, Allura fit la moue et Edi escaladait déjà les branches les plus basses pour contourner entièrement le problème.

Ils finirent par arriver à la base de la tour, où il devint vite apparent qu'elle n'avait pas de porte. Ni de fenêtres. Ni le moindre signe que ce n'était pas un simple obélisque en pierre.

— Je peux essayer de me placer à l'intérieur, dit Val, croisant les bras en levant la tête vers le haut de la tour. Mais je ne sais pas si j'ai envie de savoir ce qui va se passer si j'apparais dans un objet solide.

— Ouais, évitons, dit Matt.

Il s'avança, passant la main sur un bloc de pierre.

— Il y a une sorte de motif. Tout n'est pas imprégné de quintessence.

Edi fronça les sourcils, son nez se plissant en même temps.

— C'est une énigme ?

Val siffla.

— Des énigmes ? Des ruines ? Des trucs surnaturels ? Je suis la seule à me dire qu'on se croirait dans Indiana Jones ?

En riant, Matt écarta un peu le lierre qui poussait sur ce côté de la tour, mettant la pierre à nu.

— Tant qu'on ne trouve pas une fosse à serpents là-dessous. J'imagine que personne n'a apporté de marqueur pour la fouille ?

— J'ai du rouge à lèvres, proposa Val.

Matt pivota vers elle, le sourcil haussé.

— Je ne pense pas que tu veuilles que je dessine sur une vieille tour toute poussiéreuse avec ton maquillage.

Val grimaça.

— Eh, je peux me sacrifier si c'est le seul moyen.

— On verra, dit Allura en s'avançant, couvrant la main de Matt avec la sienne. Tu peux tracer les lignes avec moi ? Je vais peut-être les reconnaître.

Matt haussa les épaules et fit ce qu'elle lui demandait, traçant des spirales complexes et des chemins sinueux sur la surface de la tour. Allura avait espéré y trouver des écrits ou quelque chose de reconnaissable, mais ce que ces lignes étaient censées représenter lui échappait.

Pourtant, quelque chose à propos de cet endroit la titillait. Elle avait l'impression qu'elle aurait savoir ce qu'on lui demandait, comme si c'était évident. Ce n'était pas une énigme que l'on pouvait résoudre seulement en ayant la bonne réponse. C'était plus sélectif que cela, adapté à ceux qui avaient étudié auprès d'un maître pygnar, ou peut-être plus spécifiquement aux Altéens.

Curieuse, Allura tapota la main de Matt.

— Laisse-moi tenter quelque chose.

Il recula, laissant Allura seule devant la tour. Elle pressa sa main contre la pierre, rassemblant sa quintessence. Comme Matt l'avait dit, il n'y avait pas de quintessence dans la tour, mais une image rémanente. Un écho. Comme si des canaux avaient été creusés à l'intérieur par son passage longtemps auparavant.

Allura déversa sa propre quintessence dans ces canaux, qui s'illuminèrent soudain, traçant des runes bleues sur les blocs en pierre. Edi poussa une exclamation de surprise et Matt et Val se mirent à murmurer, leurs voix bourdonnant à ses oreilles sans qu'elle n'y prête attention. Elle continua à remplir la tour de son énergie, suivant les canaux à la surface jusqu'à en avoir fait le tour, créant un circuit continu.

Il y eut comme un déclic et, soudain, une seconde source de quintessence jaillit de l'intérieur de la tour – d'au-delà de la tour – pour s'ajouter à la sienne. Allura ouvrit les yeux juste à temps pour voir l'obélisque se transformer en pilier de lumière bleutée.

— Ouah, souffla Matt. On dirait que tu as trouvé quelque chose.

— Et pas n'importe quoi, dit Allura, sentant sa tête tourner.

Pendant un moment, tandis que sa quintessence s'entremêlait avec l'autre, sa conscience s'était envolée bien au-delà de Roya Vosar.

— C'est un portail. Un portail vers Oriande.


Hunk et Shay étaient assis sur la tête de Yellow, regardant les derniers rayons de lumière s'éteindre à l'horizon. Le Balméra était passé très près de cette étoile, forçant tout le monde à rester sous terre toute la journée, et Yellow était toujours brûlante sous le poids de Hunk. Mais du moment qu'il prenait garde à ne pas la toucher à mains nues, cette chaleur était plutôt apaisante.

Ces derniers jours avaient été tout simplement épuisants. Les parents de Shay se remettaient, quoique doucement, et la panique initiale s'était en grande partie dissipée. Mais Shay passait toujours le plus clair de son temps avec les autres Doyens, se rapprochant d'un accord sur la meilleure manière de protéger leur peuple, et elle souffrait toujours de la mort de Mir et de l'enlèvement de Rax.

Hunk faisait ce qu'il pouvait pour alléger son fardeau, reconstruisant les foyers détruits et les tunnels écroulés à cause des Galras, prenant soin des enfants dont s'occupait Rax en attendant que les autres Balmérans créent une nouvelle routine. Il faisait même la cuisine pour eux de temps en temps et, si le ragoût d'insectes des cavernes le rendait toujours un peu malade, il pouvait au moins se vanter d'être capable de préparer pas moins de cinq plats préférés des Balmérans.

Mais le plus souvent, il restait près de Shay, lui offrant un soutien moral et des massages entre chaque réunion. Le soir, ils parlaient des traditions balméranes et de ce qu'on attendait d'un Doyen. Shay avait été inflexible dès le début : elle n'abandonnerait pas son lien avec Hunk et Yellow et si elle devait abdiquer pour cela, qu'il en soit ainsi.

Hunk doutait que cela en arrive jusque-là. Les Doyens n'étaient pas très contents que Shay veuille partir, mais sa famille la soutenait presque tous sans exception. Si elle ne voulait pas céder sa place (et il était de plus en plus persuadé que ce n'était pas le cas), alors ils la seconderaient. Au pire, un autre membre de sa famille ou un Doyen des environs assumerait ses fonctions en son absence et elle reviendrait quand la guerre serait terminée.

Shay n'était pas la seule à lui parler de la vie sur le Balméra. En fait, il y avait certains aspects qu'elle passait notablement sous silence, mais ses parents et le reste de sa famille s'amusaient à y faire allusion devant Hunk. Apparemment, il était assez rare pour un Doyen d'agir seul. Bien sûr, une seule personne occupait techniquement le poste, mais ils avaient presque toujours un camarade de cœur, quelqu'un avec qui ils avaient déclaré l'Unité. Le concept avait mystifié Hunk pendant très longtemps, suffisamment éloigné de sa vision du mariage qu'il avait eu beaucoup de mal à comprendre. Puis, quelques nuits plus tôt, les pièces du puzzle s'étaient assemblées et il s'était trouvé bête de ne pas l'avoir compris plus tôt.

Les camarades de cœur, ou cœurs liés, n'étaient pas des époux. Ou… ils pouvaient l'être. Rien ne disait que les cœurs liés ne pouvaient pas se marier, ou avoir des enfants, ou les deux. Mais ce n'était pas ce que déclarer son Unité voulait dire. Il s'agissait de décisions séparées, des dimensions distinctes des relations en question.

Il supposait, après réflexion, que le problème était tout simplement qu'il n'avait jamais vu autant de traditions construites spécifiquement autour de la reconnaissance et de la célébration de relations queer-platoniques.

Le camarade de cœur d'un Doyen, de ce que Hunk avait compris, faisait essentiellement ce qu'il faisait déjà pour Shay : le soutenir en dehors du cercle des Doyens et tenir les rênes de la famille quand le Doyen devait s'absenter. Les mots de Shay résonnaient sans cesse dans sa tête. Il ne fait qu'un avec moi.

Encore maintenant, il en avait le cœur qui battait plus vite et il devait retenir son envie ridicule de pleurer.

Hunk pensait que Shay n'avait rien dit de tout ça durant leurs conversations sur son nouveau rôle pour ne pas qu'il se sente contraint à une Unité qu'il ne voulait pas.

Sauf qu'il la voulait. Il voulait tellement passer le reste de sa vie avec Shay que ça le surprenait et, plus il passait de temps avec son peuple, plus il voulait s'installer ici après la guerre. Une partie de lui était terrifiée par cette prise de conscience, et pas qu'un peu inquiète : que dirait sa famille ? Et Lance et les autres ?

Mais ça n'avait pas d'importance. Assis là à côté de Shay, à regarder une étoile disparaître à l'horizon, il se sentait à sa place. Le grondement du Balméra à ses pieds, les cris rauques des enfants balmérans qui jouaient… il ne pouvait pas s'imaginer laisser ça derrière lui pour de bon.

Et puis, tant qu'il y avait les trous de ver, vivre à l'autre bout de l'univers n'était pas une pire séparation que de vivre dans une autre ville.

— J'ai parlé à tes parents, commença Hunk, faisant aussitôt la grimace face à son choix de mots.

Il ne savait pas si les Balmérans connaissaient le concept de demander la permission des parents, mais il avait toujours trouvé ça un peu désuet et ne voulait pas que Shay pense qu'il avait agi dans son dos.

Shay pencha la tête de côté, son chant se modulant et modulant celui de Yellow avec.

— Ah oui ?

— Eh bien, euh. (Il tira sur son col, se sentant soudainement rougir.) En fait, ils ont mentionné un truc et j'y ai beaucoup réfléchi. J'ai fait le plus de recherche possible avant de venir t'en parler… à toi ou à quelqu'un d'autre.

Elle se tourna vers lui, remarquant sûrement sa nervosité. Son front se plissa.

— Est-ce que tout va bien ?

— Oui, dit Hunk. Mieux que bien, peut-être… ça dépend. Non, attends. Laisse-moi reprendre du début.

Il prit une profonde inspiration, se tournant un peu pour faire face à Shay, qui se redressa, scrutant son visage.

— Tu sais que je tiens à toi, pas vrai ?

Shay cligna des paupières.

— Bien sûr. Nous partageons un lien, Hunk. Je pense qu'il me serait difficile de ne pas savoir ce que tu ressens.

— Alors tu sais que, si ça ne tient qu'à moi, je veux passer le reste de ma vie avec toi.

Il hésita, son pouls s'affolant tandis que les yeux de Shay s'écarquillaient, sa main se levant jusqu'à sa bouche.

— Je sais qu'on est jeunes et qu'on est au milieu d'une guerre, mais je me connais, et je sais que je ne vais pas changer d'avis.

— Hunk…

— Je sais que c'est soudain et tu n'es pas obligée de répondre tout de suite, mais…

Hunk sortit de sa poche un petit cristal parfaitement rond et aussi large que deux doigts. Il brillait d'une lumière bleue, des tourbillons nuageux iridescents dansant à l'intérieur et une bande scintillante de paillettes d'or traversant son cœur.

— Tout le monde dit que tu es censé aller voir le Balméra quand tu penses avoir trouvé ton camarade de cœur et qu'il te donnera quelque chose si tes intentions sont pures. Je n'étais pas sûr qu'il me comprendrait, mais…

Mais il l'avait compris. Hunk avait eu du mal à se concentrer quand il était entré dans cette profonde cavité. Embarrassé et pas qu'un peu nerveux, il avait dû s'y reprendre à trois reprises pour formuler combien il aimait Shay, combien il se sentait incomplet sans elle, combien il voulait la voir sourire, l'entendre rire et la prendre dans ses bras quand elle pleurait. Combien, de plus en plus quand il pensait à sa vie après la guerre, il imaginait Shay à ses côtés.

Il avait souvent cru pouvoir entendre les échos du chant du Balméra. Il en percevait des bribes de temps en temps, poursuivait des mélodies qu'il n'arrivait jamais à retenir très longtemps.

Pourtant, au cœur du Balméra, il avait entendu plus que des échos. Pour la première fois, il avait pu apprécier la profondeur et la complexité de la musique, la façon dont elle vous prenait et vous emportait. Cela n'avait pas duré longtemps, mais il savait sans le moindre doute que le Balméra l'avait entendu, et qu'il approuvait. Le cristal qui avait poussé sur le mur sous ses doigts n'avait fait que renforcer cette certitude.

Il le tendit à Shay, la main tremblante jusqu'à ce que Shay la prenne entre les siennes.

— Tu n'es pas obligée d'accepter. Ou de dire quoi que ce soit si tu as besoin de temps pour y réfléchir. Je veux juste que tu saches que je suis là.

Shay lui prit la sphère en cristal, la berçant dans ses paumes. Le soleil avait disparu, sa lumière s'affaiblissant rapidement, et le cristal peignait des motifs lumineux sur le visage de Shay.

— Tu n'es pas obligé de faire ça pour moi.

— Je le fais pour nous, dit-il, pressant ses mains contre son torse pour dissimuler leur tremblement. Je veux dire… on est déjà liés à travers Yellow. Ce serait un autre type de lien, mais tu sais déjà ce que je ressens. Ce n'est pas temporaire, Shay. Tu es l'une des personnes les plus importantes de ma vie et faire quelque chose pour toi, c'est faire quelque chose pour moi.

Il s'humidifia les lèvres, soudainement conscient du ciel ouvert au-dessus d'eux et du silence tout autour.

— Seulement si tu le veux, bien sûr.

Elle releva la tête, les yeux brillants.

— Je le veux.

Le souffle de Hunk se coinça dans sa gorge et un sourire lui monta lentement aux lèvres, si grand qu'il en avait mal aux joues.

— C'est vrai ? demanda-t-il.

Elle acquiesça, puis glapit quand Hunk la prit et la serra contre lui, sa nervosité s'échappant de lui dans un torrent de rire.

— Ok ! dit-il. Ok, euh…

Il recula, la tenant toujours par les épaules. Elle semblait secouée, mais elle souriait aussi, sa peau chaude sous les mains de Hunk.

— Je ne sais pas vraiment comment ça marche. Je voulais rester subtil, tu sais ?

Il n'était pas tellement sûr qu'il avait réussi, mais il s'était dit qu'il pourrait au moins éviter d'annoncer à la face du monde qu'il voulait demander la main de Shay.

— La démarche est simple, dit-elle, mais nous allons vouloir que nos amis soient là.

— C'est vrai, c'est vrai.

Hunk se redressa brusquement, pensant soudainement à quelque chose.

— Oh purée ! Je dois le dire à mes mères !

Shay rit tandis que la joie de Hunk se muait en horreur : qu'allaient-elles penser du concept de cœurs liés ? Il ne leur avait pas vraiment expliqué ce que c'était que l'Unité.

Mais Shay lui tenait la main, la sphère de cristal chaude et solide entre leurs paumes, et elle le tira vers la trappe sur le crâne de Yellow qui menait au cockpit. Les mères de Hunk étaient toujours au château-vaisseau pour aider avec le sommet, mais elles répondirent presque immédiatement quand Shay se connecta à leur fréquence privée.

La langue de Hunk se changea en plomb et il regarda ses mères, tout à fait incapable de trouver ses mots tandis que leurs salutations se changeaient subitement en suspicion.

Puis Shay lui serra la main et Hunk retrouva son équilibre. Il serra la main de Shay en retour avec un sourire, puis fit face à ses mères.

— Maman. Mama. Shay et moi, on a quelque chose à vous annoncer.


Pidge fit preuve de plus de prudence sur TK157 que lors de la dernière mission. Ils avaient encore des renforts et, malgré la demi-douzaine de systèmes automatisés que leurs scanners avaient détecté, TK157 n'était pas si bien gardé que ça. Pidge et Ryner auraient sûrement pu s'en charger sans aide. Autant dire qu'avec deux escouades de la Garde (Tea Two et Ruton Five) pour interférer et mettre les prisonniers en sécurité, c'était du gâteau.

Pourtant, Pidge n'allait pas se laisser distraire. Pas après ce qui était arrivé à Ryner la dernière fois, pas alors que la vie de son père dépendait de cette mission. Pas alors que Shiro, Matt et leur mère souhaitaient tous qu'iel revienne en un seul morceau.

C'était frustrant, mais iel tint bon. TK157 était un monde tranquille : c'était une colonie de travail, pas parmi les plus hostiles que Pidge avait déjà vues. À en juger la technologie qu'ils exportaient et les outils disponibles dans les salles de travail, ces gens étaient là pour leurs cerveaux et les battre presque à mort était plutôt contre-productif.

Iel n'aurait pas été jusqu'à dire que c'était un endroit plutôt sympathique, mais le retard de deux jours entraîné par l'arrivée soudaine d'un cargo et de son corps de garde ne l'avait pas frustré·e autant que dans toute autre situation. Personne n'allait mourir durant ces deux jours et Pidge surveilla de près les hangars où l'équipage du cargo chargeait des caisses d'outils et d'appareils divers pour s'assurer qu'aucun prisonnier n'était transféré au passage.

Après ces deux jours, ils purent enfin se mettre en mouvement, le cargo parti depuis longtemps et le reste des gardes ne pouvant tenir tête à deux paladins et une douzaine de membres de la Garde de Voltron.

Ils nettoyèrent la base en moins de vingt minutes, Pidge et Ryner gagnant la tour de contrôle, Ryner cherchant les gardes qu'ils auraient pu manquer pendant le raid, Pidge commençant le transfert de fichiers. La Garde entama la tournée des cellules, évacuant les prisonniers par vagues.

Une fois le transfert de fichiers lancé, Pidge se dirigea vers un autre poste pour afficher les archives des prisonniers, gardant un œil sur la pièce et sur les vidéos de surveillance. Ryner lui jeta un regard plein de compassion.

— La voix est toujours libre, lui assura-t-elle.

Pidge rougit, se concentrant sur les archives. Iel entra le numéro de prisonnier de son père et une liste de données apparut presque aussitôt. Espèce, sexe, lieu de capture, date de capture, date de transfert jusqu'ici et origine, date de transfert hors d'ici et destination.

Iel ne put s'empêcher de se sentir déçu·e, alors qu'iel avait iel-même envisagé ce cas de figure avec Shiro. Son père était arrivé à TK157 un peu plus de deux semaines après sa capture et y était resté environ six mois avant d'être transféré à une station appelée Renxora. Pidge ne reconnaissait ni le nom ni les coordonnées, mais iel les envoya à Green pour préparer un itinéraire.

— Mauvaises nouvelles ? s'enquit Ryner.

— Pas de bonnes, en tout cas.

Pidge ferma les archives et s'intéressa à nouveau au transfert de fichiers.

— Ils l'ont transféré d'ici il y a plus d'un an, mais au moins, on connaît sa prochaine destination. On ramène ces gens au château, on dit à maman et à Shiro ce qu'on a trouvé et on part en reconnaissance à Renxora.

Iel ne fit pas remarquer que six mois plus tôt, Voltron n'étant pas encore reparu, Haggar n'aurait eu aucune raison de s'intéresser à son père, ce qui voulait dire qu'il n'avait pas plus de chances de se trouver à Renxora qu'à TK157. Soulever ce point ne le rendrait pas moins vrai et Pidge avait déjà de la chance d'avoir une piste à suivre.

C'était juste frustrant.

Mais iel termina le transfert de fichiers, effaça les archives et suivit Ryner jusqu'à Green pour escorter les vaisseaux de la Garde à leur décollage, avec à bord plus de cinquante prisonniers nouvellement libérés.

Ce n'était pas une perte de temps. Même si la recherche de son père n'avait rien donné, la mission n'avait pas servi à rien. Pidge pouvait au moins se rassurer là-dessus.


— Sebastian !

La voix aiguë de Luz résonna dans la cour de récréation, ce qui fit sourire Sebastian. Il s'était encore réveillé très tard, avant de passer deux heures à regarder le plafond et à jouer à des jeux débiles sur son téléphone, si bien qu'il avait eu à peine le temps de se doucher avant de devoir partir en courant. Mais l'exubérance de ses cousins ne manquait jamais de le sortir de sa déprime.

Il l'aperçut perchée sur une structure de jeux et lui fit un signe de la main, son estomac se nouant un petit peu en remarquant la hauteur à laquelle elle se trouvait. New Altéa avait un point de vue assez unique sur la sécurité des aires de jeux et Sebastian n'était toujours pas convaincu que Luz et Mateo n'étaient pas plus prompts aux fractures et commotions cérébrales que leurs camarades de classe.

Cependant, il n'y avait eu aucun incident majeur jusque-là et Luz avait toujours eu un équilibre incroyable, qu'elle démontra encore aujourd'hui en traversant à la hâte une arche en hauteur à peine assez large pour ses pieds avant de s'accrocher à une tyrolienne qui la fit descendre près du portail. Elle fit trois pas avant de se souvenir que son frère était toujours perdu quelque part dans la foule d'élèves attendant leurs parents ou profitant peut-être de leurs derniers moments de liberté avant de devoir s'atteler à leurs devoirs.

Luz se retourna, faisant voler un jet de ces petits copeaux de bois plastifiés qui matelassaient le sol sous les structures de jeux, et mit les mains sur ses hanches.

— Mateo ! hurla-t-elle, si fort que plusieurs groupes qui jouaient à côté se turent.

Sebastian se passa une main sur le visage et la rejoignit, posant une main sur sa tête avant qu'elle ne se répète. Elle pencha la tête en arrière en faisant la moue.

— Je lui ai pourtant dit que tu serais bientôt là.

— Merci, dit Sebastian. Tu le vois ?

Elle pointa dans une direction et Sebastian suivit son doigt jusqu'à un terrain derrière la cour, où Mateo et une douzaine d'enfants jouaient au foot. Ou du moins, une version du foot. New Altéa n'avait pas la bonne balle ni les bons buts, et les enfants semblaient avoir inventé la moitié des règles du jeu, mais le principe était le même.

Sebastian prit Luz par l'épaule pour la faire avancer et ils se dirigèrent au bout de la cour de récréation pour rejoindre Mateo et ses amis. Luz soupira encore plus sur le chemin, comme si la distraction de Mateo était un affront personnel, et Sebastian dut se retenir de se moquer d'elle.

À sa décharge, Mateo se retira de la partie dès qu'il les remarqua.

Enfin, fit Luz tandis que Mateo trottinait jusqu'à eux.

Mateo leva les yeux au ciel et tira sur la queue-de-cheval de Luz.

— Fais pas ta gamine, Luz.

Elle lui frappa la main et il la frappa en retour avec un sourire mauvais. Sebastian soupira et s'inséra entre eux, passant un bras autour de leurs épaules pour les diriger vers la rue.

— Alors, dit-il, synchronisant son pas à la démarche trébuchante de Luz tandis que Mateo grognait et essayait de se détacher de lui. Qu'avez-vous appris aujourd'hui ? La dynamique orbitale ? L'histoire des trous de ver ? La littérature quiznugienne classique ?

— Ça n'existe pas, dit Mateo.

Sebastian haussa un sourcil.

— Tu es sûr ?

Mateo hésita et Sebastian se mit à rire. Mateo le poussa, le faisant percuter Luz, qui cria et se raccrocha au bras de Sebastian.

— T'es trop bizarre, se plaignit Mateo.

— Merci. Mais sérieusement ? Vous avez appris quoi de beau, aujourd'hui ?

— Le roi Groggery l'Infirme a vécu quatre cent vingt-deux ans, déclama Luz. Il est mort jeune.

Sebastian hocha la tête, ne sachant pas trop quoi répondre à ça.

— Cool.

Mateo ricana.

— Tu trouves ? Eh ben, il a fallu à quatre-vingt mille personnes soixante-dix-neuf décafibs pour construire le système d'anneaux planétaires.

— Bah merde, alors.

Luz poussa un « Oooooh » scandalisé tandis que Mateo explosait de rire. Sebastian grimaça, mais il ne se souciait plus vraiment de se faire enguirlander par son oncle pour avoir (encore une fois) juré devant ses cousins. C'était une cause perdue, et Luz était encore trop maniérée pour adopter ses habitudes. (Mateo, par contre… Eh bien, il avait toute une flopée de nouveaux jurons à disposition, en grande partie inconnus des adultes pour l'instant, alors ce n'était pas un petit « merde » qui devrait les inquiéter.)

Tout le chemin du retour se passa de la même façon, Luz et Mateo rivalisant pour savoir qui pourrait lui donner la meilleure anecdote. Sebastian n'avait jamais cessé de s'étonner de tout ce qu'ils avaient pu apprendre en six mois. Certes, ils avaient chacun un petit traducteur portable, mais ils avaient tous les deux appris à lire l'altéen sans passer par la fonction un peu maladroite de la synthèse vocale et le parlaient désormais assez couramment pour donner quelques cours d'anglais au reste de leur classe.

Et c'était sans mentionner ce qu'ils étaient censés apprendre. Il y avait les matières habituelles, comme l'histoire et la littérature, qui ne changeaient que sur le fond d'une planète à l'autre, et ni l'un ni l'autre n'étudiaient encore des sciences ou des maths avancées, bien que les bases qu'ils apprenaient étaient bien différentes de celles que Sebastian connaissait.

C'était les cours de bio et de technologie qui l'ahurissaient le plus.

— Tu as construit un hoverboard, répéta Sebastian en dévisageant Mateo, les sourcils froncés.

Ce gosse était trop doué pour mentir, si bien que Sebastian n'arrivait pas à déterminer s'il s'agissait d'une blague.

Mateo haussa les épaules, l'ampleur de sa déclaration lui échappant apparemment.

— Il marchait pas. Mais je crois que c'est juste parce que j'ai pas bien attaché le deuxième lurvum. J'aurais pu corriger ça si Mme Ernok m'avait laissé quelques vargas de plus.

Sebastian fixa le haut du crâne de Mateo, puis secoua la tête. Il se demanda si c'était ce que ressentaient ses parents quand lui et Val parlaient des dernières technologies. Si c'était le cas, il ressentait soudainement la nécessité de s'excuser d'avoir eu l'air de sortir tout droit d'un livre du Dr Seuss.

La maison n'était pas loin, mais Sebastian réussit à leur soutirer un résumé de leurs devoirs à faire avant d'arriver à destination. Ils en firent environ la moitié avant que l'appel des jeux vidéos ne devienne trop fort et Sebastian, qui s'ennuyait déjà à mourir et sentait une léthargie bien trop familière commencer à s'installer, ne fut pas compliqué à persuader.

Ce ne fut que deux heures plus tard, quand Sebastian entendit Tío Ramón entrer le code de la porte, qu'il se souvint qu'il était censé être l'adulte responsable.

— Salut ! lança Sebastian, grimaçant quand son personnage tomba d'une falaise. On est dans le salon. On fait juste… une petite pause dans les devoirs.

Luz gloussa, mais Mateo (heureusement) était trop concentré sur le jeu pour offrir son propre commentaire. Sebastian s'appuya du coude sur le dossier de son fauteuil flottant et jeta un œil vers la porte, commençant déjà à leur trouver des excuses, mais ses mots le quittèrent en voyant Eli Kahale se tenant aux côtés de son oncle et de ses parents.

— Oh, dit Sebastian. Salut. J'ai oublié que c'était dîner de famille, ce soir.

Sa mère le salua d'un geste de la main, visiblement nerveuse, ce qui ne fit rien pour dénouer l'estomac de Sebastian.

— On l'a avancé cette semaine.

Sebastian cligna des paupières.

— Ok. Euh. Besoin d'aide en cuisine ?

— Non, ça ira, dit Tío Ramón. Je crois qu'Eli a besoin d'aide, par contre.

Eli sursauta et la mère de Sebastian le fusilla du regard, ce qui le fit rougir et s'éclaircir la gorge avant de sourire à Sebastian.

— C'est vrai. Tu t'y connais en montage vidéo ?

— Non… ?

— Parfait.

Voilà qui n'était pas du tout suspect. Mais Tío Ramón poussait déjà Luz et Mateo dans la cuisine pour garder un œil sur eux pendant qu'ils terminaient leurs devoirs et les parents de Sebastian s'y dirigeaient également pour ranger les courses. Il sentit l'envie soudaine d'aller se réfugier dans sa chambre pour ne pas avoir à affronter les gens ou l'inévitable chute d'énergie après tout après-midi passé avec ses cousins.

(Peut-être que parler de chute était un peu exagéré. C'était plutôt comme si le vide omniprésent qui consumait la vie de Sebastian ces derniers mois ne pouvait être tenu à distance que par petits moments et, dès qu'il n'avait plus à faire bonne figure pour ses cousins, il perdait pied.)

Mais Eli avait approché une chaise à côté de lui à la table de la salle à manger, son ordinateur portable déjà allumé. Sebastian jeta un dernier regard envieux en direction du couloir qui menait aux chambres, puis s'assit à contrecœur à côté d'Eli, qui se lança dans une explication du logiciel qui lui entra dans une oreille et ressortit par l'autre.

C'était assez intéressant, supposait-il. Il y avait juste tant à retenir que Sebastian mélangeait tout dans sa tête et ne voyait toujours pas quel était le but dans tout ça. Eli s'en sortait bien tout seul avant et il devait y avoir des milliards de personnes plus qualifiées que lui s'il avait vraiment besoin d'aide. Surtout que Sebastian tint à peine vingt minutes avant que les mots d'Eli lui passent au-dessus, son esprit ressassant ses demandes d'emploi, le dernier message de Val et une centaine d'autres toutes petites obligations qui lui sapaient son énergie jour après jour.

C'était toujours la même chose, mais il n'avait pas trouvé comment se battre contre ça au fil des mois. Il était toujours fatigué ces temps-ci, s'endormant au milieu de l'après-midi et ruinant ses chances d'avoir une bonne nuit de sommeil, avant de se retrouver avec l'esprit embrumé jusqu'au milieu de l'après-midi suivant. Il avait des montagnes de livres qu'il voulait lire, des feuilletons altéens que Val trouvait hilarants, toute une planète à explorer… mais chaque jour, il trouvait à peine l'énergie de se doucher.

Purée. Lance et Val étaient occupés à sauver des mondes entiers et que faisait Sebastian de son temps ? Il jouait à des jeux mobiles débiles et gardait de temps en temps des gamins de dix et douze ans qui comprenaient mieux la vie que lui.

(Attendez. Dix et douze ? Ou Mateo avait-il déjà fêté son anniversaire ? Voire même Luz ? Sebastian pensait se souvenir d'une fête ou deux, mais elles se perdaient dans le long passage du temps.)

Penser à Val et Lance ne fit qu'agrandir le vide en lui. Combien de fois s'étaient-ils blessés au cours des six derniers mois, se demandait-il ? Combien de fois avaient-ils affronté la mort de près ? Sebastian avait fait l'erreur de poser la question aux hologrammes du château, avant que sa famille n'emménage à New Altéa.

Qu'est-ce que ça fait, d'être paladin ?

Il ne savait pas trop ce à quoi il s'était attendu. Des contes de gloire, peut-être, ou des histoires sur les vies qu'ils avaient sauvées. Au lieu de ça, il avait obtenu la brutale vérité.

C'est difficile, avait répondu la femme qui ressemblait à la princesse. Et fatigant. Mais cela vaut le coup.

On rencontre beaucoup de gens, avait ajouté la Galra. Rien que pour eux, cela vaut le coup. Rien que de savoir qu'on a aidé une personne, une famille.

Mais c'est dangereux ? avait insisté Sebastian. Une peur étrange le tenait en grippe ces jours-ci. Il s'était dit qu'il avait peur pour sa sœur, qui avait déjà souffert de cette guerre, avant même d'enfiler l'armure de paladin.

L'autre Altéenne, celle en armure rouge, avait soupiré, le regard triste. Ça l'est. C'est ce que cela signifie d'être paladin : d'affronter le danger pour que d'autres n'aient pas à le faire. Pour que tu n'aies pas à le faire.

C'était bien là le problème, n'est-ce pas ? Val et les autres étaient tous en train de risquer leur vie, tandis que la plus grosse inquiétude de Sebastian était de savoir s'il allait obtenir un entretien pour le poste de caissier auquel il avait postulé trois jours plus tôt.

Eli était comme les paladins : il avait sa place dans la guerre. Dans un monde d'extraterrestre, d'anciens empires et de grandes quêtes de justice. Tout le monde n'était pas destiné à de si grandes choses ; c'était ce qu'avaient dit les hologrammes, avec de bien plus jolis mots. Ce n'était pas une honte. Les choses étaient simplement ainsi.

Sebastian aurait simplement voulu ne pas avoir l'impression d'être le seul de toute sa famille à ne pas être à sa place ici.


Hunk, bien sûr, voulait le dire à tout le monde. Shay ne pouvait pas lui en vouloir, pas après les larmes de joie qui avaient accueilli leur annonce à ses mères. Lana avait poussé un hurlement ravi et Akani avait presque aussitôt disparu pour préparer leurs bagages, criant des félicitations hors du champ de la caméra. Elles étaient vite allées voir Coran et les autres paladins pour voir si quelqu'un pouvait les emmener au Balméra de Shay pour fêter ça.

(Hunk leur avait demandé de ne pas dire aux autres ce qu'ils célébraient, voulant annoncer la nouvelle lui-même.)

Shay sentit la frivolité de Hunk la gagner, le poids des derniers jours s'allégeant un moment tandis qu'elle saisissait toute la réalité de cette décision.

Elle et Hunk allaient déclarer leur Unité.

Les parents de Shay étaient leur prochain arrêt, à la fois parce qu'ils n'étaient pas loin et parce que Shay ne pouvait contenir sa joie dans la chanson du Balméra. Sa famille avait déjà remarqué son humeur et leur curiosité lui titillait l'esprit alors qu'elle disait au revoir aux mères de Hunk.

Les parents de Shay étaient tous les deux réveillés à leur arrivée, sa mère souriant et parlant doucement avec un guérisseur, son père buvant sa soupe d'insectes des cavernes. Il avait enfin repris connaissance deux jours plus tôt, l'unité de soin portable de Nyma l'ayant complètement soigné mis à part quelques bleus et l'os brisé de son poignet. Le cœur de Shay bondit à les voir tous les deux réveillés et alertes, sa mère si bien remise que c'était comme si rien ne lui était jamais arrivé.

Son père leva les yeux, surpris de découvrir Shay à l'entrée, à côté de Hunk qui s'était soudain fait timide. Des questions s'élevèrent dans le chant, attirant l'attention des autres occupants de la pièce, et Shay sentit son pouls s'accélérer.

Prenant Hunk par la main, elle s'avança, la chaleur se diffusant sous sa peau alors qu'elle cherchait les bons mots.

— Hunk a suggéré l'Unité, déclara-t-elle, laissant échapper un gloussement nerveux.

La nouvelle explosa dans la chanson, portée par la stupeur et l'exaltation de ses parents, et Shay rayonna en la sentant se répandre, de petits sursauts et trilles s'ajoutant à la symphonie tandis que les autres apprenaient ce qui s'était passé.

— Shay, dit sa mère.

Juste ça. La syllabe contenait des archives entières, le chant bien plus encore. Fierté, joie et une légère touche douce-amère alors qu'elle se rendait compte que Shay avait grandi pendant son voyage dans les étoiles.

Son père resta silencieux un peu plus longtemps, puis posa doucement son bol et tendit sa main indemne en direction de Hunk.

Avunt. Approche.

— Euh… (Avec un coup d'œil à Shay, Hunk s'avança prudemment et prit la main offerte.) Qu'est-ce que– ?

Le père de Shay sourit soudainement et tira Hunk contre lui avec une tape dans le dos.

— Tu es une bonne personne. Je suis heureux que ma fille t'ait trouvé.

Hunk rougit et Shay eut l'impression que tout son être était rempli de la douce chaleur des cristaux.

— Quand comptez-vous le déclarer ? demanda son père, se reculant assez pour regarder Shay.

— Je ne sais pas, dit-elle. Nous ne l'avons annoncé qu'à vous et aux mères de Hunk. Elles sont en chemin pour vous rencontrer.

— J'ai envie que les autres soient là, dit Hunk. Je ne sais pas si c'est possible avec la guerre et tout le reste. Mais on pourrait au moins essayer, pas vrai ?

Shay hocha la tête.

— Attendons quelques jours le temps de contacter tout le monde, dit-elle, puis nous verrons.

Elle ne voulait pas attendre longtemps, pour être honnête. Elle aurait procédé à la déclaration ce jour si ça ne tenait qu'à elle. Mais elle comprenait le désir de Hunk et, après tout, ils n'avaient pas fixé de date. Dans quelques jours, peut-être quelques semaines, pour se préparer et inviter les autres. L'attente ne serait pas si longue.

Néanmoins, la fébrilité ne la quittait pas et il ne fallut pas longtemps avant qu'elle n'attrape à nouveau Hunk par le poignet, le tirant vers le lion jaune pour contacter les autres.

Ici, elle finit par perdre de son exubérance. Hunk tenta d'abord de contacter Lance, mais il ne répondit pas. Hunk fit comme si de rien n'était, disant qu'il devait dormir, mais elle voyait l'inquiétude en lui tandis qu'il vérifiait le convertisseur de temps sur l'unité de communication. Ils appelèrent ensuite au château pour parler à ceux qui s'y trouvaient, puis Pidge et Ryner, qui remontaient la piste de Sam Holt, avant d'envoyer un message crypté à Meri. Mais quand ils essayèrent de contacter Allura, Matt et Val, ils se trouvèrent encore une fois sans réponse.

— Attendons un peu, dit Hunk avec un hochement de tête décidé. Ils vont nous rappeler demain. Je ne sais même pas ils sont.

Shay lui frotta le bras, fredonnant sur un ton réconfortant et, bien qu'elle sentait l'anxiété qui le tenaillait, ce n'était pas suffisant pour entacher son humeur.

— J'ai réfléchi, dit-elle pour changer de sujet. (Hunk se tourna vers elle, l'air interrogateur.) Mon peuple était autrefois plus uni, notre culture liée à travers tous les Balméras. Grand-mère Mir…

Elle hésita, juste un instant, reprise par la douleur, et sourit quand l'anxiété de Hunk s'évapora, remplacée par sa compassion.

— Grand-mère Mir parlait de la Migration. Avant, les Balméras parcouraient le ciel en groupe, pour se reproduire et protéger leurs petits.

— Les protéger ? fit Hunk.

Shay hocha la tête.

— Contre les prédateurs, les envahisseurs et les dangers de l'univers. Notre Balméra est faible après ce que les Galras lui ont fait traverser, mais elle commence à reprendre des forces. Avec du temps, elle sera en mesure de se défendre. Je pense que c'est ce qu'attendaient les Doyens. Un moyen de nous protéger comme le faisait autrefois notre peuple.

— Et tu penses que ça va marcher ?

— Pas de mon vivant, dit Shay. Plusieurs générations de souffrance ne peuvent pas être effacées du jour au lendemain. Mais peut-être que si nous trouvons les autres Balméras…

Hunk releva brusquement la tête et elle le sentit achever sa pensée. L'Empire Galra avait conquis de nombreux Balméras durant son règne, les minant pour les cristaux dont il se servait pour alimenter ses vaisseaux. Certains d'entre eux avaient perdu la vie et beaucoup d'autres étaient toujours sous l'emprise de Zarkon, mais il y en avait sûrement qui n'avaient pas été envahis. Sûrement, quelque part, se trouvaient des Balméras libres, des Balméras qui avaient échappé à Zarkon.

— Shay, c'est une super idée !

Shay leva la tête avec un sourire timide.

— Tu crois ?

— Mais oui ! Je parie que Pidge a des informations sur d'autres Balméras en captivité ou des idées sur la façon de trouver ceux qui se cachent. On pourrait libérer ceux qui ont besoin de l'être et chercher les autres. C'est le moyen parfait pour toi de–

Il s'interrompit, mais Shay savait qu'il pensait à la même chose qu'elle. Elle était une Doyenne, désormais, même si elle en aurait préféré autrement. Elle restait paladin, mais elle avait des responsabilités envers son peuple tout comme envers l'univers. Elle avait eu des difficultés ces derniers jours à trouver le moyen de concilier ces deux rôles et pensait que c'était là la réponse. Un moyen de servir son foyer et d'aider la Coalition en même temps.

— Je devrais peut-être soulever la question lors d'une Rencontre, dit-elle lentement. Mais je vais avoir besoin de plus qu'un rêve à leur présenter.

— Alors trouvons quelque chose, dit Hunk. On a un peu de temps avant l'arrivée de mes mères de toute façon, pas vrai ?

Shay acquiesça, la trépidation s'emparant d'elle tandis que Hunk appelait à nouveau Pidge pour lui demander s'iel avait des informations sur d'autres Balméras. Comment ce serait de rencontrer d'autres membres de son peuple ? Auraient-ils plus d'histoires que le peu conservées par la famille de Shay ? Se souviendraient-ils des méthodes de navigation ? Auraient-ils gardé la culture qui avait été arrachée aux siens ?

Elle osait à peine en rêver, mais ses mains tremblaient quand Pidge leur envoya des fichiers et qu'ils se mirent au travail.


Le congrès était épuisant. Plus épuisant que les mois que Karen avait passés à préparer le traité actuellement réduit en pièces par les dignitaires, plus épuisant que l'entraînement auprès d'Antok. C'était le troisième jour des négociations et ils avaient commencé à faire des progrès. La plupart des délégations étaient d'accord avec la majorité des points soulevés dans le traité de Karen, mais alors qu'elle s'était mise à croire qu'ils étaient dans la dernière ligne droite, ils arrivèrent au point où chacune voulait ajouter de nouvelles clauses.

Ce ne serait pas aussi frustrant si ces suggestions n'étaient pas toutes aussi contradictoires et carrément excessives. Jikora voulait instaurer une sorte de système de priorité qui, en pratique, ferait de Voltron son protecteur privé. Liyijia essayait sans cesse de minimiser les contributions requises à la Coalition, malgré la présence d'une clause qui laissait déjà les planètes faire pétition pour des réductions sur la base d'une évaluation individuelle de leur infrastructure, leur économie et leurs efforts de reconstruction.

Shiro proposa de faire une pause au milieu de l'après-midi et Karen sortit aussitôt de la salle du congrès. Elle avait besoin de changer d'air ou elle allait finir par casser le nez de quelqu'un.

Son esprit se tourna d'abord vers Pidge, qui était parti·e tôt dans la matinée pour suivre la prochaine piste. Iel avait peut-être trouvé quelque chose. Sauf que non. Karen eut à peine le temps d'y songer qu'elle sut que c'était faux. Pidge et Ryner étaient toujours en pleine reconnaissance et il leur faudrait sûrement encore quelques jours avant de passer à l'action.

Cette certitude la stoppa net un instant, mais elle se secoua et reprit son chemin. Elle avait remarqué que le lien adjuvant s'était développé ces dernières semaines, d'abord doucement, puis d'un coup quand elle s'était à nouveau retrouvée à proximité du lion vert. Ce qui avait débuté comme une simple conscience que Pidge était en vie était devenu un sixième sens qui lui disait quand iel était en danger et, désormais, elle n'avait presque pas à se forcer pour savoir, au moins en général, ce qu'iel était en train de faire.

Plus étrange encore, cette progression semblait très unilatérale. Pidge avait mentionné plusieurs fois qu'iel pouvait désormais sentir Karen dans le lien et avait senti de faibles dangers qui semblaient correspondre à ses séances d'entraînement les plus intenses avec Keena. Mais sa conscience d'elle ne s'était pas développée au-delà de ça.

C'était le but du lien adjuvant, se disait Karen. En lui-même, il ne servait pas beaucoup aux paladins : tout dépendait de Karen. Son savoir intuitif était simplement un outil pour l'aider, tout comme l'empathie de Coran. Comme… comme…

Karen se sortit de ce cul-de-sac mental avec un soupir. Deux des autres lions avaient commencé à se choisir un adjuvant, mais c'était trop tôt et ils gardaient trop bien leurs secrets pour que Karen puisse nommer les élus. Elle reconnaissait cependant cette sensation maintenant que Coran avait solidifié son lien. Elle avait eu l'impression d'avoir eu un nom sur le bout de sa langue depuis des mois, puis, deux jours plus tôt, il s'était révélé à elle, assez soudainement, alors qu'elle allait manger avec Lana, Akani et Rosario.

Cela restait tentant de chasser ces secrets, d'essayer de déterminer qui seraient les autres adjuvants, mais elle savait que ce serait futile, alors elle s'occupait à autre chose. Elle s'occupait du congrès, de suivre les progrès de Pidge et de Ryner. D'essayer de deviner à quel moment Coran allait trouver le courage de lui parler de son lien. Elle ne savait pas si c'était à cause du congrès qu'il tenait sa langue pour le moment ou s'il était toujours un peu mal à l'aise en sa présence après leur mauvais départ, mais elle avait décidé de lui laisser jusqu'à la fin de la semaine avant de trouver un moyen de le mettre dos au mur et lui tirer les vers du nez.

Elle était un peu perdue, après tout, et même si le lien adjuvant était quelque chose de tout à fait nouveau, Coran comprenait toujours les paladins bien mieux qu'elle. Elle espérait qu'ensemble, ils pourraient discerner ce que les lions attendaient d'eux.

Mais pour le moment, il était temps de se distraire. Karen aperçut Keena de l'autre côté de l'esplanade et se dirigea vers elle. Il y avait toujours quelque chose à son sujet qui tirait la sonnette d'alarme dans la tête de Karen, mais c'était un visage familier et elle n'allait pas essayer de lui parler de politique maintenant. Du moins l'espérait-elle.

— Keena ! appela Karen, levant la main pour attirer son attention.

Keena pivota, mais ne regarda pas dans sa direction. Au lieu de ça, elle fronça les sourcils en direction de quelque chose de l'autre côté de l'esplanade devant le bâtiment du congrès. La zone était bondée d'auxiliaires et de conseillers attendant leurs représentants, de marchands et de cuisiniers tavas cherchant à vendre de la nourriture, des boissons et d'autres petits luxes tels que des chapeaux pour se protéger du soleil, des coussins et des sièges flottants ressemblant à des tabourets sans pieds, des écharpes en soie et des petits drones qui se connectaient au système audio-vidéo du bâtiment du congrès. Les drones étaient très limités dans leurs fonctions pour des raisons de sécurité, mais ils fournissaient le son et l'image à ceux qui avaient du mal à suivre les négociations.

Karen œilla ce stand particulier avec méfiance. Elle suspectait que Pidge aurait pu trouver un moyen de construire un drone bien plus utile que ceux des Tavas.

Il était difficile de déterminer ce qui avait pu attirer l'attention de Keena sur la place, que ce soit un étalage, un dignitaire ou autre, mais Karen allongea le pas pour la suivre. À sa grande surprise, Keena quitta complètement l'esplanade et la foule. Elle ne semblait pas suivre quelqu'un, mais elle marchait avec une détermination qui indiquait qu'elle savait très bien où elle se rendait. Karen ne reconnaissait pas cette partie de la ville. Il s'y trouvait des hôtels… des délégations y logeaient peut-être ?

Keena s'était engagée dans un de ces hôtels et Karen se précipita à sa suite, plus curieuse que jamais. Allait-elle rencontrer un dignitaire en privé ? En espionnait-elle un autre ? Karen n'en savait rien, mais ça ne lui disait rien qui vaille.

— Bonjour et bienvenu au Sireel Pailleté ! l'intercepta un Tava en uniforme carmin.

Il souriait, s'inclinant une douzaine de fois en lui demandant en quoi il pouvait lui être utile. Elle déclina aussi poliment que possible, fouillant l'accueil du regard à la recherche de Keena, mais le Tava s'en aperçut.

— Vous cherchez quelqu'un ? Je peux vous aider, si vous voulez bien venir au comptoir. Savez-vous dans quelle chambre réside votre ami·e ?

Karen ne laissa pas l'homme la toucher, prise de l'impression soudaine que Keena lui avait demandé de retenir son attention. (Mais c'était absurde, non ? Karen était sûrement paranoïaque. Et pourtant…)

Un dernier regard à l'accueil lui confirma que Keena était partie depuis longtemps et Karen fit la grimace. Elle salua le Tava et retourna à l'extérieur, s'attardant dans la rue aussi longtemps qu'elle le pouvait au cas où Keena reparaissait de ce côté.

Elle n'en fit rien. Du moins, pas avant que Karen ne fût obligée de retourner à la salle du congrès pour la séance de fin d'après-midi. Des questions assaillirent son esprit tout au long du chemin du retour, mais elle avait au moins appris une chose : Keena manigançait quelque chose.


Allura s'avança vers la tour, l'éclat de sa lumière blanche se reflétant dans ses cheveux. Val frissonna, jetant un œil à la clairière baignée d'une atmosphère surnaturelle, la lumière dénuant la forêt de ses couleurs et peignant des ombres profondes entre les feuilles.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Oriande, souffla Allura. Ce doit être Oriande.

Edi poussa un petit gémissement, les oreilles rabattues contre son crâne.

— Je n'aime pas ça…

Val jeta un œil à Matt, puis à Edi, qui fit un pas en arrière en tremblant.

— Tout va bien, Edi, dit Val, posant un genou à terre. Maître Fligg nous a envoyés ici, tu te souviens ? Cet endroit a été construit par les Altéens.

— Et puis, Allura le saurait s'il y avait quelque chose qui cloche, non ? ajouta Matt, levant la main vers le mur de lumière.

Allura sembla se sortir de sa transe. Elle pivota, croisant chacun de leurs regards.

— C'est ce que nous sommes venus chercher. J'en suis sûre. Je vais traverser, mais vous n'êtes pas obligés de m'accompagner.

Matt carra aussitôt les épaules.

— Comme si j'allais t'attendre là.

Une très grande partie de Val voulait dire la même chose. Oriande et ses secrets l'intriguaient, la poussaient à avancer, et elle savait qu'elle le regretterait si elle refusait de vivre l'expérience. Pire encore, cela la tuerait de rester assise là, à se demander ce qui était arrivé à Matt et Allura jusqu'à leur retour… s'ils revenaient.

Mais un regard à Edi lui fit mettre au placard ses propres opinions. Elle la prit par les épaules, la détournant du portail avant de parler :

— Qu'est-ce que t'en penses ? Je reste ici avec toi si tu veux.

Edi écarquilla les yeux.

— Mais… tu voulais aller à Oriande.

— Toi aussi, dit Val en haussant les épaules, se forçant à sourire pour qu'Edi ne devine rien de son conflit intérieur. Il y a peut-être autre chose dans la forêt. On pourrait partir à l'aventure.

Elle essaya d'en faire une proposition alléchante, mais son ton tomba à plat, ce qu'Edi ne manqua pas de remarquer.

— Non, dit-elle, le souffle un peu court. Je veux y aller.

Val hésita.

— Tu ne dis pas ça juste pour me faire plaisir, hein ?

Edi carra la mâchoire et jeta un regard borné à Val.

— Non. Regarde bien.

Pivotant, elle s'avança vers la tour. Les oreilles toujours plaquées en arrière, elle s'approcha du mur de lumière sans s'arrêter, levant la main pour la passer prudemment dans le portail.

Elle disparut dans un éclat de lumière si fort que Matt poussa un cri de douleur, s'empêchant de tomber en s'appuyant sur un arbre à proximité.

— Ceci règle cela, j'imagine, dit-il une fois qu'il se fut redressé. À trois ?

— À trois, confirma Val.

Elle se redressa, le cœur battant à tout rompre en regardant les autres :

— Un, deux–

Matt fonça droit dans la lumière avant que Val n'ait fini de compter, ce qui la fit soupirer. Allura rit, la prenant par la main pour la tirer en avant.

— Trois, compléta-t-elle.

Elles plongèrent ensemble dans la lumière et, longtemps, Val ne fut plus capable de distinguer quoi que ce soit. C'était presque comme de la bilocation. Quelque chose la tiraillait, étirait sa conscience, et elle s'efforça de rester entière. Elle perdit son corps de vue, dégringolant dans un océan de blancheur, et n'eut qu'un moment pour se sentir désolée pour Matt avant de s'écraser dans une étendue d'eau glacée.

Elle remonta à la surface en crachotant, le froid lui perçant les os, et dégagea ses cheveux de son visage, battant furieusement des paupières pour éclaircir sa vision. Un courant l'emportait en aval et elle attendit d'apercevoir une grande bande verte et brune avant de la choisir comme direction, arrivant jusqu'à la rive et se tirant de l'eau.

— Allura ? haleta-t-elle, claquant des dents tandis qu'une brise fraîche caressait ses bras nus.

Seul le vent et le chant des oiseaux lui répondirent et elle tituba vers la rivière, cherchant ses amis.

— Allura ! Matt ! Edi !

Pas de réponse.

Le cœur affolé, Val descendit la rivière d'un pas chancelant, répétant leurs noms, indifférente au tremblement de ses genoux, bataillant à chaque pas pour éviter de s'écrouler dans la boue qui bordait la rive.

Val ?

Le vent porta une voix jusqu'à elle, ou peut-être que c'était le vent lui-même qui lui faisait entendre des choses. Elle se figea tout de même, fermant les yeux, à l'écoute. Rien. Ou… quelque chose ?

Elle ouvrit les yeux et sa gorge se serra. Là, à l'horizon, le bout émergeant à peine de la cime des arbres, se trouvait la tour, ne brillant plus du tout. Le portail pour Oriande, qu'elle venait de traverser. Non. Elle pivota, le cœur dans la gorge, et regarda enfin la forêt qui l'entourait. Les arbres lui étaient familiers, mais ne ressemblaient en rien à ceux qu'elle avait vus sur Terre, Olkarion ou Quom. Des broussailles épaisses, des éclats de couleur quand des oiseaux passaient de branches en branches. L'air avait cette qualité particulière, comme rempli d'un tonnerre qui n'attendait que de frapper. Impossible de s'y tromper.

Elle était toujours à Roya Vosar, et elle était seule.