Précédemment : Keith, Lance et Thace rentrent au Château des Lions pour l'Unité de Hunk et de Shay, mais ils ont écopé d'un baby-sitter : l'ancien camarade de classe de Keith, Arel, qui semble en vouloir au monde entier. Le peuple de Shay est entré en contact avec les Balmérans d'un autre Balméra pour partager leurs connaissances. Quant à Shiro, il a eu une conversation avec le lion noir sur le plan astral au sujet de leur traumatisme et ils se sont promis de chercher à mieux se comprendre dans le futur.
Note de l'auteur : Tout d'abord, si vous n'avez pas encore lu l'histoire complémentaire Rowan (NdT : la traduction est aussi disponible :)), je vous invite à le faire avant de commencer ce chapitre. Elle fournit du contexte pour la scène de Wyn.
Ensuite, parlons de la saison 6 ! Si vous l'avez regardée, je vous promets que j'ai écrit ce chapitre trois semaines avant sa sortie, alors les références sont par pure coïncidence, mais ça m'a fait rire, alors je les laisse.
Enfin, ce chapitre fait officiellement passer Voltron : Duality au-delà du million de mots écrits ! Merci à tous ceux qui ont lu, commenté, se sont inscrits, ont laissé des kudos ou se sont joints d'une façon ou d'une autre à cette aventure à mes côtés ! J'aime chacun d'entre vous et cette série n'aurait jamais atteint ce sommet sans votre amour, votre support et votre enthousiasme ! Merci du fond du cœur et sachez que j'ai hâte de vous faire parvenir la suite.
Note de la traductrice : Rien à dire de particulier par rapport au chapitre, mais je voulais vous dire : je sais pas pourquoi, mais je cliquais un peu à tort et à travers sur les fanfics que j'ai traduites, et je suis retombée sur vos reviews. Et je dois vous dire : le coup de boost que ça m'a mis ! Donc voilà, cette note, c'est un grand remerciement à vous tous ! Je suis désolée de ne pas forcément y répondre, mais sachez que je les lis et ça me va droit au coeur. Merci !
Chapitre 26
Nouveaux fondements
— Quel plaisir de te voir, dit Coran, le soulagement le prenant alors que l'affection douce-amère de Meri résonnait au fond de lui.
Meri sourit, essuyant discrètement ses yeux avec un petit son moqueur.
— Ce que tu peux être niais, Coran, ouah.
Elle leva les yeux au ciel, une partie de son amertume s'échappant d'elle comme un ressort se détendant.
— Je ne devrais pas être surprise que tu sois notre adjuvant. Comment ça se passe, avec Karen ?
Coran jeta un œil à Karen, installé au poste des paladins verts à l'autre bout de la passerelle, hors du champ de vision de Meri. Ils étaient occupés à trier les derniers messages de leurs alliés potentiels en attendant l'arrivée des invités de Hunk et de Shay et, quand Meri avait appelé, Karen s'était reculée pour leur laisser un peu d'intimité. Il appréciait le geste, bien qu'il ait toujours été assez expressif dans bien des domaines et que ça n'avait fait que s'aggraver depuis qu'il était devenu adjuvant, se retrouvant pris au dépourvu de temps à autre par des bouffées d'émotions soudaines.
Il rencontra le regard de Karen et sourit.
— Ça va, dit-il, ce qui était vrai.
Il n'irait pas jusqu'à dire qu'ils étaient amis pour le moment, mais Karen était venue le voir tôt ce matin pour s'excuser encore une fois de la manière dont elle l'avait traité initialement et avait offert son aide pour les préparatifs de l'Unité. Tout ce qu'elle demandait en retour était l'occasion de parler des liens adjuvants.
— Même si nous sommes tous les deux un peu perdus avec cette histoire d'adjuvants. C'est un domaine complètement inconnu que nous devons comprendre par nous-mêmes.
— C'est pire que de tenter d'apprendre à jouer aux jeux vidéos de mes enfants, marmonna Karen. Au moins, Matt a essayé de me montrer comment ça marche.
Coran dissimula un sourire derrière sa main. Pidge avait voulu lui faire tester des jeux terriens quand il l'avait trouvé·e une nuit en train d'y jouer. Ses tentatives l'avaient tellement fait rire qu'iel s'en étouffait et Coran avait renoncé à ce passe-temps une bonne fois pour toutes. Du moins, devant un public.
Meri appuya son menton sur ses mains.
— Ça fait plaisir de l'entendre. Moi aussi, j'avance de mon côté. Tu as dit que Thace rentre tout à l'heure ? Tu lui diras que j'ai trouvé Dez et Ulaz. On a une piste concernant le projet Revendication, mais il nous faudra sûrement quelques semaines avant d'avoir du solide.
Coran croisa les bras, s'appuyant sur la console derrière lui.
— Prends ton temps, dit-il, adoucissant le ton de sa voix. Et surtout, prends soin de toi. Il y a beaucoup de monde qui attend ton retour.
— Ouais. (Meri se détourna, se grattant la joue.) Je sais. Je ne prends pas plus de risques que nécessaire. Et… J'ai déjà laissé un message pour Allura, mais tu peux faire en sorte qu'il lui parvienne ?
La voix de Coran se coinça dans sa gorge. De l'autre côté de la pièce, Karen leva les yeux et il n'eut pas besoin de rencontrer son regard pour sentir son inquiétude. Son empathie nouvelle ne marchait pas vraiment sur d'autres personnes que ses paladins, d'autant qu'il pouvait en juger, mais il était plus sensible aux émotions d'une pièce, désormais. Ou peut-être qu'il y songeait simplement davantage.
En tout cas, il l'ignora et fit un signe de tête à Meri.
— Je m'en occupe.
Meri se déconnecta peu après, son émotion retombant doucement dans la fange habituelle qu'il avait ressentie chez elle la plupart du temps ces dernières semaines. Lui parler leur avait fait du bien à tous les deux, pensait-il. Cela avait calmé ses nerfs et remonté le moral de Meri. Il se demanda s'il pourrait la persuader de se libérer plus souvent. Mais c'était peut-être trop en demander, surtout qu'il venait de l'inciter à la prudence.
Karen posa une main sur son épaule, le faisant sursauter.
— Tu ne lui as pas dit.
— Pour Allura ?
Coran se redressa, agitant la main.
— Je ne voulais pas l'inquiéter. Elle ne peut rien faire de là où elle est et, le temps qu'elle nous recontacte, tout sera réglé.
Il marqua une pause.
— Enfin, j'espère.
— Ils vont bien, Coran.
Il ouvrit la bouche avec l'intention de dire que bien sûr qu'ils allaient bien, qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter. Puis il se souvint que Karen était aussi une adjuvante. Il fronça les sourcils.
— Est-ce que tu dis ça pour me calmer ?
Elle leva les yeux au ciel.
— Bien sûr que non, ne sois pas idiot.
— Alors… C'est Green ?
Le regard de Karen se perdit dans le vide et elle poussa un soupir, s'appuyant sur la console à côté de lui en imitant sa posture.
— Je ne sais pas. Peut-être ? Ce n'est pas comme avec Pidge et Ryner. C'est moins concret. Mais en même temps… Je n'ai pas l'impression de m'imaginer des choses.
Avec un petit son pensif, Coran se lissa la moustache.
— Je pense comprendre ce que tu veux dire. J'arrive parfois à lire les émotions d'autres personnes, mais ce n'est pas tout à fait pareil qu'avec les paladins bleus.
Karen haussa un sourcil.
— Oh ? Tu crois qu'il y a une sorte de débordement ? Ces… talents qu'on nous a offerts… Ils sont en phase avec nos paladins respectifs, mais on peut relever d'autres petites choses en périphérie ?
— Peut-être. En tout cas, ça me rend plus optimiste au sujet d'Allura.
Il lui administra une tape dans le dos avec suffisamment de force pour la faire tituber, ce qui lui valut un regard noir. Il rit.
— Je suis désolé.
— Non, tu ne l'es pas.
Elle secoua la tête, faisant face à l'écran derrière eux qui affichait toujours les derniers messages.
— Allez. Terminons tout ça histoire de pouvoir faire une quiznak de sieste.
Coran recula un petit peu, portant une main à son torse dans un geste faussement offensé tandis que Karen se détournait pour dissimuler son sourire narquois.
— Je ne sais pas ce qui doit m'outrer le plus : ton langage ou le fait que tu penses pouvoir me donner des ordres à bord de mon propre vaisseau.
— J'ai materné des scientifiques têtus une grande majorité de ma vie, Coran. Ne va pas croire que je ne suis pas prête à me servir de cette expérience contre toi si tu m'y obliges.
— Essaie si tu l'oses.
Elle lui jeta un regard en biais et il lui sourit, se remettant au travail avec elle. Non, ils n'étaient pas tout à fait amis, mais ils allaient dans la bonne direction. Avant son séjour à New Altéa, Karen avait déjà un regard de fer, mais s'il était désormais bien acéré, avec une silhouette de guerrière pour le compléter, elle s'était également adoucie dans d'autres domaines.
Ou peut-être s'était-elle simplement résignée au fait que ses enfants étaient désormais des soldats d'une guerre ancienne. Elle n'y résistait plus. Elle voulait simplement se tenir à leurs côtés.
Les quelques dernières tâches furent rapidement expédiées et Coran regarda l'heure en fermant le message final. Red devait rentrer d'une minute à l'autre. Les Greens étaient en pleine mission de reconnaissance et seraient de retour dans la soirée ; Karen le saurait si leurs plans changeaient en cours de route. Quant au vaisseau new-altéen transportant Eli et les Mendoza, il arriverait le lendemain, avec suffisamment de temps pour que tout le monde puisse se détendre un peu avant la cérémonie d'Unité qui se tiendrait dans l'après-midi.
Il priait simplement pour que tout reste calme jusqu'à ce que ce soit terminé. L'univers pouvait sûrement se permettre d'offrir aux paladins un peu de répit.
L'ordinateur détecta un trou de ver dans les environs et Karen se redressa dans une brusque inspiration. Elle cligna des yeux, pressa une main contre son front, puis poussa un rire.
— Eh bien, dit-elle. Red est rentrée.
Lance eut du mal à rester sans bouger durant le vol de retour au château-vaisseau. Il savait qu'il agaçait Arel à gigoter sans cesse. Keith, au moins, semblait plus amusé qu'embêté. Enfin, il l'espérait, parce qu'il ne pouvait de toute manière pas s'en empêcher. Six mois. Même plus que ça, purée. Il n'avait jamais été loin de chez lui aussi longtemps et lors de sa première incursion dans l'espace, qui arrivait en deuxième position de ce record de temps, il avait au moins eu Hunk à ses côtés.
Penser à Hunk ne fit que lui rappeler la raison de leur retour au château-vaisseau et sa jambe se remit à s'agiter, son talon tapotant le sol. Il était assis contre un mur du cockpit, Thace à côté de lui, Arel sur un siège isolé dans le coin du fond. Les oreilles de Thace tressaillaient dès que le talon de Lance produisait un son particulièrement aigu contre le sol. Rougissant, Lance changea de position de façon à être assis sur ses pieds, les jambes croisées. C'était désormais son genou qui s'agitait et il était honnêtement impressionné que Thace n'ait pas posé la main dessus pour l'arrêter.
Impressionné et reconnaissant. Il avait trop d'énergie en lui pour la retenir. Rien que s'asseoir au lieu de faire les cent pas dans le cockpit ou de rester derrière Keith à commenter tout ce qu'il faisait lui demandait un effort considérable. Il dut se dire qu'ils étaient presque arrivés, même s'il n'était pas sûr que ce soit vrai. Le plus dur avait été de passer le blocus (un exploit qui n'avait pas été facilité par les grommellements renfrognés d'Arel à l'arrière). Maintenant, il fallait juste qu'ils s'éloignent assez pour ouvrir un trou de ver qui n'apparaîtrait pas sur les radars impériaux.
Puis, enfin, ils atteignirent le point arbitraire que visait Keith. Un trou de ver apparut devant eux et Lance se leva, les pieds bien campés face aux turbulences du vortex, s'accrochant au dossier du siège de Keith. Il se mordit la lèvre quand la lumière bleue laiteuse se dissipa, le laissant apparaître : le Château des Lions, élégant et scintillant sous les rayons du soleil que le Balméra croisait ce jour-là.
— Bienvenue, lion rouge.
La voix de Coran sortit de la radio, plus nette et joyeuse que Lance ne l'avait entendue depuis bien trop longtemps, ce qui le fit sourire si fort qu'il en eut mal aux joues.
— Comment s'est déroulé le voyage ?
— C'était calme, dit Keith.
Il jeta un œil à Lance par-dessus son épaule.
— Du moins, en dehors du cockpit.
Lance lui fit une pichenette sur le haut de son casque.
— Tais-toi, samouraï.
Coran émit un petit rire. Il n'avait pas ouvert sa caméra, mais Lance l'imaginait sur la passerelle, secouant la tête d'un air tendre, et l'image lui réchauffa le cœur.
— Ça fait du bien de vous revoir, même si ce n'est que pour quelques jours, dit Coran. Est-ce que Thace est avec vous ?
— Je suis là.
Thace apparut derrière Keith, ayant traversé le cockpit dans un silence parfait, comme toujours.
— Nous avons décidé que ce n'était pas prudent de laisser l'un d'entre nous seul sur la planète mère, entre les mises à prix et notre relation fragile avec les rebelles.
— Et tu lui manquais, dit Lance, souriant de toutes ses dents quand Thace lui jeta un regard noir.
Ok, il ne l'avait pas formulé comme tel, mais Lance savait lire entre les lignes et Coran était en gros son seul véritable ami.
Coran resta silencieux un moment et, quand il reprit, sa voix était un tout petit peu étranglée.
— C'est… Je l'admets, ce sera agréable de retrouver un adversaire compétent à l'eshet. Ah, non pas que tu ne le sois pas, Lance, bien entendu.
Lance résista vaillamment à l'envie d'émettre un petit son attendri et ne réussit que parce que Keith le fusillait du regard. Il se contenta de sourire, croisant une cheville derrière l'autre et se penchant en avant.
— Nan, t'inquiète. Je t'affronterai une fois ou deux avant de partir, mais j'ai l'impression que je vais être très occupé avec ma famille. Ils sont arrivés, d'ailleurs ?
— Non, ils ne seront là que demain, je le crains. Mais Hunk et Shay sont rentrés du Balméra il y a peu de temps. Ils voulaient vous accueillir au hangar, si je ne me trompe pas.
Lance poussa un cri dans le creux de ses mains, prenant garde à ne pas trop élever la voix. Il avait appris à la dure que Keith et Thace avaient tous les deux une certaine sensibilité aux sons aigus. Coran les laissa alors qu'ils approchaient du hangar, leur promettant de venir les accueillir dans quelques instants. Lance entendit quelqu'un d'autre en toile de fond avant que la connexion ne soit coupée. Mme Holt ? Impossible. Pourquoi serait-elle avec Coran ?
Puis ils pénétrèrent dans le hangar et Lance vit Hunk près de l'ascenseur, un grand sourire aux lèvres, accroché à Shay comme pour s'empêcher de foncer les accueillir en risquant de se faire écraser par le lion rouge au passage.
Lance n'avait pas ces contraintes et fonça vers la rampe, sautillant sur place alors que Keith les faisait atterrir. Red trembla légèrement en touchant terre et soit elle sentait son impatience, soit Keith était le meilleur petit ami de l'univers, parce qu'elle baissa la tête avant même que Lance n'ait le temps de débattre des mérites de taper sur le lion d'un autre pour pouvoir sortir.
Il escalada le reste de la rampe et se jeta par-dessus alors que Red commençait à l'abaisser. Il retomba lourdement par terre, tituba sur quelques pas et laissa son élan lui redonner l'équilibre alors qu'il courait vers Hunk en hurlant son nom.
Hunk le rejoignit à mi-chemin, le soulevant dans une étreinte qui devait bien faire partie du top trois de toutes les étreintes de l'histoire intergalactique. Lance poussa un rire sifflant, trop extatique pour se soucier du fait qu'il ne pouvait plus respirer, et serra Hunk en retour, poussant un cri perçant dans ses oreilles. (Les hurlements ne posaient aucun problème à Hunk. Dans le cas contraire, Lance l'aurait découvert depuis bien longtemps.)
— Bah mince alors, dit Lance, pris de tournis alors que Hunk le reposait par terre. Ça faisait vraiment trop longtemps.
Shay s'avança pour lui offrir une étreinte à son tour, qui n'avait rien à envier à celle de Hunk. Certes, elle n'était pas aussi exubérante que lui, ni aussi douce, mais elle avait visiblement après deux-trois trucs à son contact.
— C'est bon de te revoir, dit-elle. Et je suis heureuse que vous ayez pu venir.
— Comme si j'allais rater ça, fit Lance en se redressant, les mains sur les hanches. J'aurais affronté la planète entière s'il l'avait fallu.
Hunk attira Lance dans un autre câlin, avant de reculer soudainement.
— Hé, attends une seconde. T'aurais pas grandi, toi ?
Lance jeta un œil en direction de Keith, qui venait enfin de sortir de son lion, seulement pour se retrouver embusqué aussitôt par Akira qui semblait, pour le moment, essayer de coincer sa tête sous son bras pour lui ébouriffer les cheveux, bravant dents, griffes et épée pour ce faire. Lance eut un grand sourire.
— Un peu, ouais. Thace n'arrête pas de rabâcher que la gravité est plus faible sur la planète mère alors je vais perdre un peu de ci de ça et bla, bla, bla. Ça doit être vrai en partie, parce que Keith n'a presque pas grandi. Ou peut-être que c'est juste parce qu'il a passé toute sa vie dans des vaisseaux spatiaux, je sais pas.
Il se pencha en avant, chuchotant derrière sa main.
— En tout cas, ça l'énerve un max, parce qu'il ne peut plus prétendre qu'on fait la même taille.
Hunk rit, mais Lance remarqua un éclat de bleu et de jaune par-dessus son épaule et poussa un cri perçant.
— NYMA !
Il lui fonça dessus et elle pâlit en reculant. Il se jeta sur elle et elle jura, le rattrapant quand même. Il lui fit un énorme sourire alors qu'elle le fusillait du regard.
— Salut, dit-il. Ça faisait longtemps.
Levant les yeux au ciel, Nyma le lâcha et Lance évita de justesse d'atterrir sur son coccyx. (Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne tomba pas du tout, mais au moins, il ne se fit pas mal. Pas trop.)
— Ok, j'avais oublié à quel point t'es fatigant, dit-elle. Bonne putain de chance, Coran.
La mâchoire de Lance se décrocha et il se releva précipitamment.
— Mais c'est vrai ! Il est où ? Coran !
Il fit un tour sur lui-même, mais Coran n'était pas encore arrivé, ce qui lui fit faire la moue. Il avait hâte de lui tomber dessus depuis qu'il avait senti ce petit tiraillement dans son âme, surtout que, quand il l'avait appelé, Coran avait évité le sujet comme un champion de laser game pendant cinq bonnes minutes avant de finir par admettre d'un air penaud ce qui s'était passé.
Il pouvait désormais sentir le lien plus clairement. Ça faisait comme une chaleur en lui, similaire à celle ressentie en entendant sa voix à la radio, mais plus radieuse, l'attirant au cœur du château. Il sentait aussi la joie de Blue et sourit alors qu'elle se glissait à nouveau dans son esprit.
Ça faisait vraiment beaucoup trop longtemps.
— Arel ?
Zuza poussa un rire ravi et Lance pivota juste à temps pour la voir fondre sur Arel, le soulevant dans une étreinte d'ours. Il battit des jambes, poussant sur ses bras comme un chat qui ne voulait pas être tenu, mais elle faisait bien vingt kilos de plus que lui et le remarqua à peine.
Le regard de Lance trouva Keith, qui s'était rapproché d'Akira, jetant à ses anciens camarades de classe un coup d'œil en biais. Akira se renfrogna et se plaça entre Keith et Arel, sans que Lance ne puisse dire si c'était intentionnel. (Curieusement, Shiro n'était nulle part en vue et l'inquiétude s'empara de lui alors qu'il inspectait les alentours. Il savait que Pidge et Ryner étaient en mission et personne n'avait pu contacter le groupe de Val depuis la petite incursion de Keith sur le plan astral, mais Shiro aurait dû être là pour les accueillir.)
— Zuzroka… ? fit Arel quand elle le reposa enfin. Que– ? Comment– ?
— Keith, dit joyeusement Zuza. Tu le sais sûrement déjà, mais il a déserté. Il a envoyé l'Empire bouffer ses sentinelles et a rejoint les paladins, puis il est venu à Revinor pour tous nous sortir de là. Il a fait la même chose pour toi ?
Arel la regarda avec des yeux ronds, la bouche ouverte, et Lance ne put s'empêcher de sourire devant sa stupéfaction. (Ça lui apprendra, tiens, à toujours penser au pire dès qu'il s'agissait de Keith.)
Lance pivota pour voir si Keith avait assisté à l'échange et le découvrit déjà sur le chemin de la sortie, Akira sur les talons.
— Hé, fit Lance en touchant le bras de Hunk avant de faire un signe de tête vers la porte. Je vais voir Keith vite fait et dire bonjour aux autres. On se voit au dîner et on peut traîner ensemble après, si t'es libre ?
— Parfait pour moi, dit Hunk, joignant son poing à celui de Lance.
Lance sourit à pleines dents, puis se précipita à la suite de Keith et d'Akira, l'estomac noué. Le voyage avait été pour le moins tendu, même si la situation n'avait pas dégénéré. Lance avait hâte de rentrer, alors il y avait à peine fait attention, mais ce n'était pas comme s'il n'avait pas remarqué les frictions entre Keith et Arel. Thace avait failli intervenir quand ils avaient atteint le lion rouge et qu'Arel était allé jusqu'à appeler Mirek pour lui dire qu'il n'avait pas encore été tué.
C'était un peu nul qu'ils doivent le supporter pour l'Unité. Très nul, d'ailleurs, même si, à en juger la réaction de Zuza, Lance pensait pouvoir la convaincre de le distraire, au moins le lendemain. Et, qui sait, peut-être que passer tout ce temps avec une ancienne camarade qui, comme lui, avait abandonné et qui, contrairement à lui, faisait confiance à Keith lui ferait du bien.
Enfin, Lance n'allait pas parier dessus.
— C'est rien, disait Keith, les bras croisés. Oublie.
Akira se pencha en arrière, œillant Keith.
— T'es sûr ? Je ne suis pas obligé de le frapper, tu sais. Je peux être plus subtil que ça.
— On parle d'Arel ? demanda Lance, les rejoignant en sautillant. Parce que je sais que ça va sûrement poser problème, mais je suis pour le frapper.
Akira eut un grand sourire et même le coin des lèvres de Keith se haussa, même s'il ne leva la tête que d'un millimètre.
— Ça va, insista-t-il. J'avais juste besoin de m'éloigner un peu. Il n'a pas arrêté de m'observer tout le long du voyage, alors si j'étais resté, je pense que c'est moi qui aurais fini par le frapper.
— Attends, attends, dit Lance. On ne peut pas tous être d'accord pour le frapper, parce que quelqu'un va finir par le faire et ça va nous mettre des bâtons dans les roues dans le futur.
— Pas si c'est moi qui le fais, dit Akira. Il peut me détester s'il veut, je m'en fiche.
Lance croisa les bras.
— Attendez une seconde. On dirait que vous me forcez à être l'adulte responsable et je ne suis pas d'accord ! C'est toi le plus vieux, c'est toi qui devrais nous dire de nous tenir à carreau, non ?
Akira haussa une épaule.
— Eh. Je ne voudrais pas empiéter sur les plates-bandes de Takashi. Et puis, s'il y en a bien un qui devrait semer le chaos avec Keith en l'absence de Matt, c'est moi.
— Quoi ? glapit Lance. En quel honneur ? Je suis son petit ami !
— Et moi, son adjuvant.
Lance allait rétorquer, mais il passa par bien trop d'émotions durant les trois secondes qui suivirent pour former une phrase cohérente. Il fut d'abord et avant tout indigné, parce que lui et Keith formaient une sacrée équipe, merci beaucoup. L'indignation fit rapidement place à la résignation, car Akira avait raison : les adjuvants occupaient une position spéciale un peu par défaut. Puis la confusion arriva, et le doute.
— Attendez… j'ai loupé un épisode ?
Le regard de Lance passa d'Akira, qui avait toujours son petit sourire narquois, à Keith, qui hochait la tête comme si la déclaration de ce dernier était la chose la plus naturelle du monde. Lance se tourna à nouveau vers Akira.
— Depuis quand t'es un adjuvant ?
— Depuis–
Akira s'interrompit, perdant son sourire.
— Depuis… Euh…
Il regarda Keith, qui se contenta de hausser les épaules, apparemment peu concerné.
— Je ne sais pas. Ce n'est– Je n'ai pas vraiment réfléchi, c'est… ça m'a échappé.
Keith pencha la tête de côté sans rencontrer leurs regards.
— Bah, je m'en plains pas.
— Moi non plus ! s'écria Lance.
Mais Akira agita les mains.
— Non, tu as raison, Lance. Je ne peux pas simplement me déclarer adjuvant comme ça. Ce n'est pas comme ça que ça marche.
— Ça m'a tout l'air d'une mise au défi, ce que tu dis.
Keith tourna les talons pour retourner au hangar, ayant l'air tout à fait disposé à affronter son lion sur le sujet.
— Ce n'est pas nécessaire d'en arriver là, Keith, dit Karen, apparaissant au seuil de la porte avec Coran. Akira a raison. C'est bien ton adjuvant.
Akira se raidit, la regardant avec de grands yeux.
— Ah bon ?
Elle soupira, levant le nez comme si elle n'arrivait pas à croire qu'elle était associée à ce groupe en particulier.
— Oui, dit-elle. Red a formalisé le lien dès qu'elle est sortie du trou de ver, mais si je ne me trompe pas, elle s'intéressait déjà à toi depuis le début.
Akira parut surpris, ses joues se colorant alors qu'il se penchait un peu comme pour essayer d'apercevoir Red à travers la porte grande ouverte.
— Sérieux ?
— Tu peux lui faire confiance là-dessus, dit Coran en lui claquant l'épaule. Le savoir est son domaine et elle se trompe de moins en moins souvent ces jours-ci.
— Son… domaine ? releva Lance.
Karen acquiesça.
— Coran et moi nous sommes plongés dans les archives et dans nos liens. Il semblerait que chacun des lions, et par extension chacun des paladins, puissent être distingués par le rôle qu'ils jouent et la manière dont s'expriment leurs liens. Il y a la composante élémentaire, bien sûr, et votre fonction au sein de l'équipe : Black est la tête de Voltron et son leader, Blue et Yellow, en tant que jambes, en sont le soutien…
Elle agita la main.
— Tout ça influence les paladins, mais pour la majorité, ça ne s'étend pas au lien adjuvant. Si vous voulez une métaphore, le lien de paladin serait une corde tressée tandis que le lien adjuvant n'est qu'un seul fil, qu'on appelle le domaine. Une force particulière dans laquelle les lions se spécialisent. Notre lien est plus faible que celui que vous avez en tant que paladins, certes, mais grâce à ça, il est également plus concentré de certaines façons.
Lance hocha la tête, songeur.
— Et donc, c'est quoi les domaines ?
— Le savoir pour Green, comme l'a dit Coran.
Elle fit un geste dans sa direction, puis vers Akira.
— Celui de Blue est l'émotion et celui de Red l'instinct. Je ne suis pas sûre des deux autres ; on dirait que je ne sais les choses qu'au moment où elles deviennent importantes et ni Black ni Yellow n'ont choisi d'adjuvant pour le moment.
— L'instinct, hein, répéta Akira en se grattant le menton. Ça me plaît.
Karen se massa les tempes.
— Eh bien, pas moi.
Il lui fit un grand sourire, passant un bras autour de ses épaules.
— Oh, allez. Ça sera comme sur Terre. Tu prévois tout et moi, je fonce dans le tas et je manque de me faire tirer dessus !
— C'est précisément ce qui m'inquiète.
Lance sourit tandis qu'Akira continuait de taquiner Karen, Keith dissimulant son amusement derrière sa main. Ils avaient raison, décida-t-il. Il y avait quelque chose qui collait très bien entre Akira, Keith et Matt. Et puis, tant que Keith souriait comme ça, rien d'autre n'avait d'importance.
Enfin…
Le regard de Lance glissa vers le couloir vide, l'absence de Shiro le titillant à nouveau. Il jeta un œil à Akira, qui avait entouré Keith de son bras et semblait menacer de partir pour la planète mère après l'Unité de Hunk et de Shay, avançant que, puisque l'instinct était son domaine, il devrait suivre le sien là-dessus, non ? Lance se dit que si quelqu'un devait savoir où se trouvait Shiro, ce serait bien son jumeau, mais quelque chose lui soufflait que ce ne serait pas une conversation plaisante, vu comment l'attaque de Zarkon semblait avoir secoué leur chef.
Lance décida de ne pas ruiner l'ambiance. Laissant Akira distraire les autres avec ses plans tirés sur la comète d'aller attaquer Zarkon de front, il s'éclipsa, le pas léger jusqu'à ce que les voix et les rires s'estompent derrière lui. Il s'arrêta alors, perdant son sourire alors qu'un petit malaise empathique s'installait en lui.
— Bon, murmura-t-il. Si j'étais Shiro, où est-ce que j'irais me cacher… ?
Wyn avait mal partout. Bon, certes, ce n'était pas si terrible, mais juste assez pour l'embêter. Rowan s'était un peu trop donné à la salle d'entraînement la veille. Il maîtrisait le bâton de mieux en mieux ; simplement, il oubliait parfois qu'il n'était pas le seul à occuper ce corps.
Comme Rowan était à nouveau crevé, Wyn se retrouvait seul. Fatigué, endolori et s'ennuyant à mourir.
Pendant un moment, il déambula à la recherche de Maka, qui savait toujours comment le distraire. Ils avaient bien avancé sur le scanner qu'ils construisaient. Ils avaient même détecté ce que Maka pensait être une transmission rebelle l'autre jour, même si les interférences étaient telles que Wyn n'avait rien distingué. Cependant, ils touchaient au but et s'ils trouvaient quoi que ce soit, Wyn pourrait le rapporter à Rowan à son réveil.
Mais Maka n'était pas dans sa chambre ni dans la salle commune que les réfugiés de Revinor avaient investie. Il était sûrement quelque part en train de jouer avec Dagmar, Bee ou un des autres enfants s'étant installés au château ces derniers mois. Ils ne pouvaient pas faire grand-chose sans se retrouver dans les pattes de qui que ce soit (au risque de se faire recruter pour une corvée quelconque), alors tous les enfants se regroupaient pour jouer dès qu'ils le pouvaient. Et ce n'était pas comme si Wyn n'avait pas le droit de se joindre à eux : Maka l'avait même invité à le faire plusieurs fois.
Wyn se sentait tout simplement mal à l'aise dans un groupe. Il préférait passer du temps avec une ou deux personnes à la fois, ou sinon avec les adultes, qui l'ignoraient plus ou moins.
Agité et un peu déçu, il se dirigea vers l'ascenseur. Tant pis pour Maka ; Coran était toujours content de voir Wyn, que ce soit pour travailler ensemble, lui apprendre une des nombreuses choses sur lesquelles il semblait avoir une expertise particulière ou simplement s'asseoir et discuter de tout et de rien. Rowan avait même commencé à participer à quelques-unes de ces discussions quand elles devenaient très terre-à-terre ou, au contraire, très philosophiques. Personnellement, Wyn trouvait ce sujet de conversation très ennuyeux, mais il préférait que Rowan apprécie la compagnie de Coran plutôt que d'être toujours sur le qui-vive.
Pour une fois, Coran ne se trouvait pas à la passerelle, mais Zelka le dirigea vers la salle des cartes que l'Altéen aimait tant. Coran l'y avait emmené plusieurs fois et, comme Rowan et Wyn l'appréciaient tous les deux, ils y étaient retournés seuls à plus d'une reprise. Les pas de Wyn l'y menèrent presque par automatisme tandis qu'il réfléchissait aux améliorations qu'il pourrait apporter au scanner la prochaine fois que Maka serait libre. Il avait aidé Coran à réparer le transmetteur principal du château, si bien qu'il commençait à mieux comprendre comment ça fonctionnait.
— Enfin, ce ne serait pas un espion si nous connaissions son identité–
La voix s'interrompit dès que Wyn ouvrit la porte, au seuil de laquelle il se figea, souhaitant déjà pouvoir la refermer et se faire oublier. Ce n'était bien évidemment pas possible. La lumière du couloir était bien plus vive que celles de la carte stellaire, si bien que son intrusion ne pouvait pas passer inaperçue auprès des deux hommes à l'intérieur.
— Ah, Wyn ! s'exclama Coran en souriant. Comment vas-tu, mon garçon ? Te souviens-tu de Thace ?
Wyn acquiesça, traînant des pieds.
— Vous êtes l'oncle de Keith.
L'oncle de Keith, l'ancien espion.
Wyn ne savait pas qu'il était de retour au château, et le fait que cela allait de pair avec celui de Lance ne l'aida pas beaucoup à dissiper son angoisse quand il comprit l'objet de leur conversation. Ils parlaient de l'espion qui se trouvait à bord du château-vaisseau, un sujet qui le secouait toujours quand il était mis sur le tapis.
Il était plus que secoué, à présent. Il se sentait malade et gigota sous le regard soutenu de Thace. Il ne pouvait pas expliquer ce qui le mettait tant mal à l'aise. C'était peut-être parce que personne n'en parlait jamais, comme si prétendre que ce n'était qu'une invention empêcherait un malheur de se produire. Ou c'était peut-être que la présence d'un espion signifiait que Wyn n'avait pas échappé à Haggar et, même sans se souvenir de tout ce qui s'était passé à l'époque, il savait qu'il ne voulait pas y retourner.
Peut-être que cette terreur maladive n'avait pas de raison. Peut-être qu'il n'aimait tout simplement pas penser à des choses si incertaines.
Heureusement, Coran changea rapidement de sujet, lui expliquant tout des systèmes stellaires qu'il avait affichés sur la carte. Wyn fit de son mieux pour l'écouter, mais c'était difficile avec Thace qui se tenait derrière lui, silencieux et attentif.
Il se demandait ce qu'il voyait en le regardant.
Lance se balada un moment, passant par la salle d'entraînement et la chambre de Shiro avant que la réponse ne lui vienne d'un coup. Il se sentit aussitôt très bête. Ce n'était pas l'entraînement, les préparatifs d'une mission ou même le sommeil qui empêcheraient Shiro d'aller accueillir Keith, surtout qu'il n'y avait rien de visiblement urgent à traiter au château.
Cela avait donc certainement un rapport avec Black. Si la confrontation avec Zarkon avait suffisamment secoué Red pour que Keith ait dû lui rendre visite toute une journée avant de pouvoir se concentrer sur quoi que ce soit d'autre, Lance devait partir du principe que c'était encore pire pour Black. Et il savait que le temps avait tendance à vous échapper sur le plan astral. Shiro avait certainement pensé qu'il aurait fini assez tôt pour faire partie du comité d'accueil au hangar et n'avait pas remarqué qu'il avait raté l'heure.
Cependant, ça voulait sûrement dire que le problème était plus profond que Shiro ne voulait le laisser croire. Soit il avait tout remis à plus tard depuis la bataille, soit il avait essayé de résoudre la situation depuis sans y parvenir et, dans un cas comme dans l'autre, Lance en avait la gorge serrée. Shiro ne pouvait-il donc jamais avoir de répit ?
Lance hésita au milieu du couloir encore quelques instants, se demandant s'il avait vraiment le droit de s'impliquer là-dedans. Non, sans doute. Le traumatisme de Black était une affaire personnelle, sans parler de celui de Shiro. Lance ne pensait pas qu'ils apprécient de le voir y fourrer son nez.
Mais en même temps, ce n'était pas parce que Shiro ne voulait pas embêter qui que ce soit qu'il n'avait pas besoin qu'on lui offre un peu de soutien.
Carrant les épaules, Lance prit le chemin du hangar du lion noir. Autant aller voir comment ils allaient et demander s'il pouvait les aider. Si la réponse était non, il s'en irait, fin de l'histoire. Sûrement. Enfin, il l'espérait.
Il hésita à nouveau à l'entrée du hangar, regardant Black. Elle était assise bien droite, sa barrière à particules luisant d'un violet doux, les yeux sombres et complètement silencieuse. Lance envisagea de faire demi-tour et de sortir de là, mais il se retint, s'humidifiant les lèvres en observant le lion. C'était toujours difficile de dire si l'un d'entre eux se reposait tout en restant vigilant ou s'il était bel et bien distrait, mais la peau de Lance le picotait, le portant à croire que Black l'observait aussi.
— Salut, fit-il d'une voix qui lui parut bien petite dans l'immense espace. Je cherche Shiro… Il est avec toi ?
Black, évidemment, ne répondit pas et Lance se dandina, pensant distraitement qu'il aurait dû retirer son armure avant de venir ici, histoire d'avoir des poches dans lesquelles fourrer ses mains.
— Je, euh… Je voulais juste voir comment il va. Je sais que vous avez tous les deux eu la vie dure, ces temps-ci.
Lance se gratta la nuque, regardant partout sauf dans la direction de Black.
— Ce n'est pas grave s'il n'a pas envie de me parler, hein. Mais, euh, je voulais juste voir. Il… il est là ? Il peut m'entendre ? Ou est-ce que tu peux, euh, passer le message, peut-être ?
Il attendit quelques secondes et, comme Black ne bougeait pas, il finit par tourner les talons, pointant la porte d'un geste maladroit.
— Compris. Je vais y aller, alors ? Désolé de t'avoir dérangée.
Il fit à peine deux pas que la barrière de Black disparut, son murmure électronique résonnant dans le silence. Lance se figea, puis se retourna alors qu'elle baissait la tête et ouvrait la gueule. Shiro lui sourit, se frottant la nuque d'un air embarrassé. Il était habillé de la manière la plus décontractée que Lance ne l'avait jamais vue : un simple survêtement et un t-shirt gris un peu large.
— Salut, dit Shiro. Pardon de ne pas être venu vous accueillir. J'ai perdu la notion du temps.
Lance se retourna vivement, agitant les mains.
— Quoi ? Nan, t'excuse pas pour ça. Je venais juste te voir parce que toute cette histoire avec Zarkon a fait beaucoup de mal à Red. Je me suis dit que ça devait être pire pour toi et Black.
Il marqua une pause, observant les traits de Shiro pour tenter de sonder ses pensées.
— Tout va bien ?
— Ouais, dit Shiro.
Il avait cette expression qui signifiait qu'il voulait se montrer fort pour les autres (c'était forcément un réflexe à ce niveau), mais après un moment, il grimaça :
— On y arrive.
Lance se fit violence pour ne pas le dévisager la bouche grande ouverte. Que Shiro admette qu'il n'était pas parfait sortait de l'ordinaire. Il se secoua, ignorant son sentiment de choc.
— Ouais ?
Shiro acquiesça.
— Black et moi travaillons dessus. Ça m'a simplement pris plus de temps que je ne le pensais.
— Comme toujours, hein ? fit Lance avec un petit rire, Shiro le suivant vers l'ascenseur qui menait aux quartiers des paladins. Mais c'est rien. Prends ton temps pour t'en remettre. Ce n'est pas nous qui allons te le reprocher.
Shiro lui jeta un coup d'œil curieux. Après un moment, les coins de ses lèvres se haussèrent.
— Je sais. Et ça représente beaucoup pour moi.
— Hé, c'est à ça que sert la famille, dit Lance en souriant.
Une fois dans l'ascenseur, il joignit les mains dans son dos, se balançant sur ses talons en regardant les étages défiler.
— Tu sais… tu devrais aller voir Keith quand tu en auras l'occasion.
— J'y comptais bien, dit Shiro, avant de plisser les yeux. Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ?
— Ce n'est pas ça, le rassura Lance, se mettant sur la pointe des pieds avec un grand sourire. Mais il avait quelque chose à te dire. Lui et Akira.
— Lui et–
Shiro s'interrompit dans un grognement.
— Oh, génial. Qu'est-ce qu'ils ont fait, cette fois ?
Lance se contenta de rire, secouant la tête.
— Vaut mieux qu'ils te le disent eux-mêmes. Mais c'est une bonne chose, promis. Enfin… c'est sûrement dangereux aussi.
Shiro poussa un long soupir.
— Comme si je n'avais pas déjà assez de cheveux blancs.
Lance ravala son rire, mais Shiro avait un sourire en coin alors que l'ascenseur arrivait à destination et qu'il sortait dans le couloir. Lance le suivit.
— Tu sais…
— Quoi ?
Lance plissa le nez.
— Non, laisse tomber.
Shiro pivota, haussant un sourcil. Après un moment, il se retourna à nouveau et disparut dans sa chambre. Lance l'attendit dans le couloir, dos contre le mur.
— Sérieux, fit Shiro. Qu'est-ce que tu allais dire ?
Lance rougit.
— Rien, juste… J'ai trouvé une sorte de décolorant altéen dans un placard ? Apparemment, les cheveux blancs étaient très à la mode sur Altéa. À cause de la famille royale, tu vois ? Enfin, c'est ce que Coran m'a raconté…
Lance s'interrompit et, pendant un moment, il n'y eut plus que les sons que faisait Shiro dans sa chambre. Un tiroir s'ouvrit, puis se referma dans un clic, et du tissu bruissa tandis qu'il se changeait. Quand il ressortit quelques instants plus tard, revêtu de son habituelle tenue noire, il avait un sourire narquois aux lèvres.
— Es-tu en train de suggérer que je me décolore les cheveux pour jouer un mauvais tour à mes frères ?
Lance tourna la tête, le regard fixé sur le mur du fond.
— Non ? Enfin– tu vois–
— Parce que si c'est le cas, continua Shiro, j'en suis.
Il mit une claque dans le dos de Lance en passant devant lui, le laissant bouche bée. Lance chercha ses mots, essayant se faire à l'idée que Shiro pouvait être farceur, et il lui fallut quelques secondes avant de pouvoir refaire fonctionner ses jambes. Il partit à la poursuite de Shiro.
— T'es sérieux ? s'écria-t-il. Te moque pas de moi, Shiro. Je pense pas que mon cœur pourra supporter une telle déception.
Shiro rit.
— Je suis sérieux. On verra bien comment ça se passe, mais si Keith et Akira comptent causer autant d'ennuis que je les sens capables, je vais avoir besoin d'un atout dans ma manche qui ne soit pas des remontrances, parce que je sais très bien qu'Akira ne va pas m'écouter.
Lance lança son poing en l'air, réfléchissant déjà à vive allure.
— Compris. Je vais chercher le décolorant ce soir pour qu'on le teste. Après, je me disais qu'il fallait y aller petit à petit–
— Et voir combien de temps ils mettent à le remarquer ? devina Shiro. Étendre la mèche jusqu'à ce qu'ils commencent à se douter de quelque chose ?
Lance se retint à grand-peine de crier de joie.
— Exactement ! Oh mon dieu, ça va être génial. J'ai trop hâte.
— Tu sais quoi ? fit Shiro, secouant la tête tandis qu'un sourire lui étirait les yeux. Moi aussi.
En fin de compte, Keith et Akira n'avaient pas encore réduit le château en cendres quand Shiro et Lance les retrouvèrent. Par contre, ils avaient décidé d'essayer de s'entraîner en bandant les yeux d'Akira, comme Luke Skywalker quand il commençait son apprentissage du sabre laser. Au moins, ils se servaient d'épées d'entraînement, une bonne idée que Lance allait attribuer à Karen, mais Shiro faillit quand même tourner les talons et s'en aller sans demander son reste.
— Je croyais que tu étais Han Solo, lança-t-il en s'appuyant contre le mur.
Akira pencha la tête de côté et Keith profita de sa distraction pour placer un coup en douce, le faisant jurer et lâcher son épée. Il secoua ses doigts rougis et releva son bandeau pour fusiller Keith du regard. (Ce dernier arborait un air malicieux.)
— Han est aussi sensible à la force, je te ferai dire, dit Akira en suçotant sa phalange. Je ne vois pas pourquoi il n'aurait pas pu le faire, lui aussi.
— Ouais, et donc, la Force est avec toi ?
Akira plissa le nez sans répondre.
— C'est bien ce que je pensais.
Shiro administra une tape à l'épaule de son jumeau, puis passa devant lui pour enlacer Keith, ce qui suffit presque à dissimuler son marmonnement :
— Ne le laisse pas te corrompre, Keith, je t'en supplie.
Lance rit, mais les sourires assortis de Keith et d'Akira annonçaient les ennuis et il se fit la note mentale de retrouver le décolorant altéen dès que possible. Il avait le sentiment que Shiro allait en avoir besoin.
Lance était descendu attendre au hangar une demi-heure avant l'arrivée prévue du vaisseau de New Altéa. Hunk était là avec ses mères et celle de Lance, bien sûr, et il avait même réussi à convaincre Keith de venir. Il avait dû appuyer sur le fait que Luz allait être très déçue de son absence, mais Keith avait de toute façon envie d'être présent. Il ne voulait pas reconnaître qu'il faisait partie de la famille, mais son sourire ne mentait pas, indiquant clairement qu'il était presque aussi impatient que Lance de revoir le reste des Mendoza.
Presque.
— Encore combien de temps ? demanda Lance, s'affalant sur le panneau de communication où il avait laissé un canal ouvert sur la passerelle. (C'était plus simple que d'appeler toutes les cinq minutes et ça ne semblait pas déranger Coran.)
— Ils devraient arriver d'une seconde à l'autre, répondit Coran avec un petit rire.
Lance mit un moment à se souvenir que Coran devait ressentir son impatience, parce que… eh bien, c'était son adjuvant. C'était plutôt cool et pratique et juste un peu bizarre, et il l'oubliait sans cesse.
— Ah. Nous y voilà. Leur trou de ver vient de s'ouvrir. Laisse-leur quelques ticks pour ajuster leur position et tu devrais les voir arriver.
Lance poussa une acclamation en se redressant.
— Ils sont là ! s'écria-t-il, sautillant sur place.
Les deux dernières minutes d'attente lui parurent aussi longues que la matinée entière, mais un vaisseau finit par apparaître dans son champ de vision. C'était un petit croiseur compact, à peine la taille d'un yacht. Vu la place que prenaient les moteurs, les barrières et l'artillerie, Lance se disait que ça devait être un peu étroit pour sept personnes plus un ou deux pilotes pour contrôler un tel vaisseau.
Luz et Mateo furent les premiers à débarquer, le père de Lance leur criant de ralentir alors qu'ils traversaient le hangar en courant. Luz ne fit qu'un câlin bref à Lance avant de se jeter sur Keith avec suffisamment de force pour le faire tituber. Mateo fit la même chose avec Lance, son front le frappant au menton.
— Hé, se plaignit Lance, tirant les oreilles de son frère. Tu peux pas faire attention avec ta grosse tête ?
Mateo rit sans le lâcher et Lance fut stupéfait de découvrir à quel point il avait grandi. Sa mère lui avait dit que lui et Luz avaient eu leur poussée de croissance. Mateo ressemblait désormais plus à un adolescent (peut-être parce qu'il en était un, ce qui donna à Lance la subite impression d'être vieux) et Luz avait la silhouette dégingandée que Lance s'était attendu à trouver chez son frère, ne ressemblant plus beaucoup à la fillette énergétique de ses souvenirs.
Purée, quand avaient-ils grandi ?
Les parents de Lance s'embrassèrent rapidement avant que Mateo ne saute sur leur mère (ils faisaient désormais la même taille, ce qui faisait bizarre) et leur père en profita pour aller enlacer Lance.
— Tout se passe bien ici ?
— Oui, dit Lance, laissant son père le serrer contre lui, les larmes aux yeux. Mais tu m'as manqué.
Son père sourit et le serra un peu plus fort.
— Toi aussi.
— Luz, mon bébé, tu es trop grande pour continuer de grimper sur les gens.
Lance n'eut pas besoin de lever la tête pour imaginer Luz en train d'escalader Keith comme un toboggan de terrain de jeu et ses larmes firent place à des gloussements. Il aurait certainement dû les retenir, mais il ne le fit pas et entendit un grondement dans le souffle de Keith qui indiquait qu'il l'avait entendu. Lance allait sûrement le payer plus tard, mais tant pis. Il pivota avec un grand sourire tandis qu'une Luz dépitée s'éloignait, leur mère venant lisser son t-shirt, aplatir ses cheveux et lui embrasser le front.
— Qu'est-ce que je t'avais dit, dit Lance, se glissant auprès de Keith, qui secoua la tête mais appuya son épaule contre la sienne.
— Ouais, ouais. Faut croire qu'elle m'a manqué aussi.
Lance n'eut pas le temps de continuer à taquiner Keith, parce que Sebastian et ses parents attendaient derrière Mateo, alors il alla tous leur faire un câlin. Eli avait déjà été happé par les festivités de la famille Kahale, bien qu'il soit difficile de dire qui était le plus bouleversé : Hunk et Shay, qui étaient le seul objet de l'enthousiasme refoulé d'Eli, ou Eli lui-même, qui semblait avoir été entraîné dans les préparatifs de dernière minute de l'Unité, avec les mères de Hunk qui semblaient multiplier le nombre de tâches dès que Lance les regardait.
La seule ombre au tableau était Sebastian, qui enlaça Lance et sa mère avec autant d'enthousiasme que les autres, mais s'effaça peu après, s'écartant de la conversation et regardant le vaisseau qui les avait amenés. Il semblait plus que distrait, mais Lance ne savait pas ce qui le préoccupait. Il s'était peut-être passé quelque chose durant les trois jours de voyage dans la zone tampon ? Ou peut-être à New Altéa. Lance se demanda s'il devrait essayer de lui en parler plus tard, s'il arrivait à le trouver seul.
Cependant, il allait falloir attendre que l'Unité soit passée, parce que Lance avait promis à Hunk de le distraire jusqu'à la cérémonie et ne pouvait pas se dérober à cette responsabilité. Les Unités ne requéraient apparemment pas de témoins, mais Lance comptait quand même remplir ce rôle dans l'esprit.
Il s'en chargerait donc le lendemain. Lance acquiesça pour lui-même, puis alla sauver Hunk de la curiosité de son oncle pour qu'ils aillent tous les deux chercher Pidge, qui avait accepté de préparer un assortiment d'appareils électroniques à décortiquer pour Hunk, ce qui pourrait l'occuper au moins deux-trois heures.
Le Balméra était plus accueillant que Sebastian ne s'y était attendu quand son oncle lui avait dit qu'ils allaient visiter des mines extraterrestres. Il n'avait rien d'humide ou de sombre, bien au contraire. Les cristaux incrustés dans les murs semblaient reconnaître sa présence, si bien que même en s'éloignant des rires et des chants joyeux dans les tunnels les plus populeux, il avait toujours assez de lumière pour voir autour de lui.
Il faisait chaud également, ce qui l'étonnait. Il avait retiré sa veste durant la première heure et avait même fini par remonter ses manches. Il suivit le son des voix de caves en caves, trop intrigué par l'architecture pour se soucier du fait qu'il était en train de se perdre irrémédiablement. Sur Terre, les mines lui avaient toujours paru un peu laissées au hasard, comme si toute structure pouvait s'effondrer au moindre contact, alors qu'ici, elles semblaient avoir été formées en gardant en tête que des Balmérans allaient les occuper ; non pas taillées dans la pierre, mais formées naturellement. Cela tenait plus du jardin bien entretenu qu'autre chose, ce qui lui paraissait plus extraterrestre que tout ce qu'il avait pu voir sur New Altéa.
Se retrouver dans un endroit si étranger lui conférait des sentiments contradictoires : il était empli d'humilité de savoir qu'il voyait ce qu'une poignée d'humains avait été donné le privilège de voir, mais en même temps, il était terrifié par ce rappel de l'immensité de l'univers.
Néanmoins, il était avant tout impressionné par toute l'histoire que contenaient ces tunnels. Qu'ils soient naturels, taillés ou façonnés par de la magie extraterrestre, ça ne faisait aucune différence : il avait certainement fallu des années pour créer ces passages tortueux. Des générations, même, s'ils traversaient vraiment toute la planète. On avait l'impression de pénétrer dans des ruines anciennes, sauf que cet endroit était parfaitement préservé, protégé des éléments par des centaines de mètres de roche.
De nouvelles voix s'élevèrent devant lui et il ralentit le pas. Il s'était éloigné en partie parce qu'il ne voulait pas être entouré. Ou plutôt parce qu'il avait l'impression qu'on n'allait pas avoir envie de le côtoyer une fois qu'on remarquerait son état d'esprit. Tous les autres étaient en liesse, bourdonnant d'énergie tandis qu'ils s'affairaient aux derniers préparatifs de la cérémonie de la soirée et de la fête qui s'en suivrait. Ils n'avaient pas besoin que Sebastian vienne casser l'ambiance.
Pourtant, il se sentit attiré par ces voix. Elles n'étaient pas aussi joyeuses que celles qu'il avait laissées derrière lui, ce qui expliquait peut-être pourquoi il n'avait pas fait demi-tour immédiatement et, quand il approcha de quelques pas, il commença à distinguer ce qu'elles disaient.
— Non, non, non. Pax. C'était Den le Navigateur qui a lancé la dernière Migration. Den l'Ancien a vécu de nombreuses générations avant ça et a présidé l'Unité de Rexa et de Klem.
— Et Rexa et Klem étaient…
— Les gardiens de la Pouponnière ? fit la première voix avec impatience. Ceux qui ont vu durant leur vie un total de cinq jeunes Balméras faire pousser leur premier cristal ?
La deuxième voix émit un petit soupir.
— C'est vrai. Toutes mes excuses, il y a tant à retenir.
Sebastian jeta un œil au coin du couloir, avisant une longue pièce au bas plafond. Des cristaux parsemaient le sol, deux Balmérans assis à côté de chacun d'eux. Contrairement aux autres cristaux de cet endroit, ceux-ci n'avaient pas de lueur constante. Ils clignotaient comme des LED, passant par plusieurs tons froids d'une manière qui évoquait le rythme d'une respiration.
Les voix que Sebastian avait entendues semblaient appartenir à la paire la plus proche de lui. Il y en avait quatre autres échangeant à voix basse plus loin dans la pièce. Les deux Balmérans devant l'entrée levèrent le nez à son approche, ce qui le fit grimacer.
— Euh, désolé. J'espère que je n'interromps rien.
Un des Balmérans, que Sebastian détermina comme le plus vieux des deux en voyant la voûte de ses épaules et la canne posée contre ses jambes croisées, pencha la tête de côté comme pour décider quoi penser de lui. L'autre, qui était allongé sur le dos, agita les mains en l'air.
— Pas d'inquiétude. Vous n'interrompez que mes propres inepties, ce qui nous offre une distraction des plus bienvenues.
Le Balméran se redressa pour lui sourire.
— Vous êtes humain. Cela veut-il dire que vous faites partie du cercle des paladins ?
— Euh… ma sœur et mon cousin sont des paladins bleus, oui.
Sebastian se gratta la joue.
— Je me démarque dans le coin, hein ?
Le Balméran plus jeune sourit.
— Un peu, oui. Avunt. Tenez-nous compagnie un moment. Je suis Chal, une Conservatrice en formation.
— Sebastian, fit-il, s'asseyant en tailleur près du feu. Qu'est-ce que des Conservateurs ?
— Ce sont ceux qui conservent les histoires de nos ancêtres, dit le Balméran plus âgé. Chal est très passionnée par le sujet, mais n'a que peu d'expérience. Les Galras n'ont pas été doux avec les Conservateurs de Theros. Ceux de Metos ont eu plus de chance par cet aspect.
— Quen a accepté de me former, dit Chal avec un grand sourire. Sa connaissance de l'histoire de notre peuple est vaste et je suis honorée d'apprendre ce que nous avons perdu… Mais j'accepterais une pause avec grand plaisir.
Elle sourit à Quen, qui secoua la tête.
— Nous ne sommes pas pressés. Une petite pause ne nous fera pas de mal.
Chal hocha la tête et se tourna à nouveau vers Sebastian.
— Je n'ai pas eu l'occasion d'échanger beaucoup avec les paladins. Seulement avec le futur camarade de cœur de Shay et seulement en passant. Comment sont-ils ?
— Les paladins ? fit Sebastian. Je ne sais pas, ce sont des gens normaux, on peut dire. Des gens normaux qui ont été entraînés dans cette guerre et ont décidé d'améliorer les choses.
Chal se pencha en avant.
— Cela m'a tout l'air d'une histoire formidable à conserver. Je l'ajouterai peut-être à la chanson.
— Quand tu auras fini ta formation, trancha Quen, tu pourras peut-être le faire.
Chal plissa le nez.
— Je sais que j'ai encore beaucoup à apprendre. Ce n'est pas nécessaire de me le rappeler aussi souvent.
Elle fit un sourire contrit à Sebastian.
— Mes excuses. Je devrais peut-être retourner à mon apprentissage. Nous pouvons discuter ce soir après l'Unité, si vous êtes libre ?
— Si vous voulez…, dit Sebastian.
Il allait se lever, mais hésita en sentant le retour de son apathie. Elle s'était retirée quand il s'était assis avec eux et il s'apercevait qu'il n'avait pas envie de reprendre ses errances.
— En fait… Est-ce que je peux rester vous écouter un moment ? Je ne vous distrairai pas, c'est promis. À moins que ce ne soit des histoires que vous ne racontez pas aux étrangers ? Si c'est le cas, je comprends. C'est juste que…
— Ce n'est pas le cas, dit Quen. Nous avons très peu de chants sacrés que nous ne partageons pas et nous avons protégé nos histoires des Galras depuis le début de notre captivité, mais c'était seulement pour les préserver d'une éradication. Nous cherchons désormais à les partager. D'abord avec notre propre peuple, certes, mais aussi avec toute oreille amicale et attentive.
Sebastian se rassit confortablement, le dos droit et les oreilles grandes ouvertes alors que Quen reprenait ses récits. C'était comme une chanson. Ou plutôt un cantique. Il avait l'impression d'écouter une ballade ou un poème épique telle qu'il devait être raconté et Sebastian s'en retrouvait captivé. Il resta assis et écouta histoire sur histoire jusqu'à ce qu'un autre Balméran vienne lui dire que sa famille le cherchait.
La journée passa très vite. Hunk eut à peine le temps de s'asseoir un moment, toujours à foncer d'une tâche à l'autre. Après avoir bricolé avec Pidge et Lance une grande majorité de la matinée, il avait essayé une dernière fois de donner plus de forme à ses vœux, parce que même si Shay avait dit que ça n'avait pas d'importance, cela en avait pour Hunk et il voulait que ce soit parfait. Avant même qu'il n'ait fini de griffonner et de raturer quelques phrases d'un banal aberrant, c'était déjà l'heure de préparer le déjeuner, alors il alla retrouver sa mama dans la cuisine, où le travail familier calma les battements de son cœur au moins une heure ou deux.
Le déjeuner lui-même fut riche en distractions, comme Keith et Akira arrivèrent en retard, couverts de sueur et d'une sorte de poudre blanche. Lance fit un coup de coude à Shiro et ils échangèrent un sourire entendu avant de retrouver un visage de marbre sous le regard d'Akira.
— On est sûrs d'être prêts ? demanda Hunk tandis que lui et Shay s'apprêtaient dans la chambre de cette dernière.
Enfin, s'apprêtaient… Ils n'avaient pas grand-chose à faire. Shay lui avait dit qu'il pouvait porter ce qu'il voulait, mais son père avait préparé pour elle une nouvelle tunique d'un jaune vif aux accents blancs qui enveloppait ses hanches et, quand il avait proposé d'en faire une pour Hunk, ce dernier n'avait pas pu se résoudre à refuser. (En revanche, il avait opté pour porter un pantalon en dessous.)
Tout le monde était déjà rassemblé au cœur du Balméra : les résidents du château-vaisseau, le cercle de Shay, les autres Doyens et quelques amis de partout dans le Balméra. Hunk et Shay n'avaient plus qu'à y aller dès qu'ils seraient prêts.
Shay lui prit les mains et sourit.
— Sois tranquille, Hunk, dit-elle. (Et purée, elle était vraiment très calme, ce qui n'était pas juste du tout.) Cette cérémonie est pour nous. Nous n'avons personne à impressionner. Personne pour nous juger et dire que nous ne remplissons pas les exigences de l'Unité. Nous suffisons comme nous sommes. Nous n'avons qu'à y aller et déclarer notre intention.
— Et ensuite ? demanda Hunk. Et si j'étais censé faire quelque chose sans me rendre compte que ça fait partie de l'Unité ? On aurait peut-être dû attendre encore un peu pour que j'étudie un peu plus. Pourquoi il n'y a pas de manuel là-dessus ? « Comment déclarer son Unité en 101 étapes faciles. »
Shay rit à nouveau, sans méchanceté.
— Ce n'est pas un examen à passer, Hunk. Tu m'as choisie et je t'ai choisi. Nous sommes nous et notre Unité est ce que nous avons déjà. Je n'ai pas besoin de plus. Et toi ?
Il cligna des yeux, s'apaisant un peu.
— Non, dit-il. J'aime ce qu'on a.
— Alors allons-y. Je ne veux pas nous retarder plus que nécessaire.
Hunk non plus, pour être honnête, alors même si son cœur battait toujours follement dans son torse, il laissa Shay le tirer de la pièce et dans les couloirs silencieux qui menaient à la salle centrale. Elle lui avait décrit la cérémonie pas moins de cinq fois au cours des deux derniers jours, alors qu'il n'y avait pas grand-chose à retenir. Il y avait un peu plus de panache à cette Unité qu'à celle dont il avait été témoin, Shay étant une Doyenne et tout, mais ça voulait surtout dire qu'ils devaient d'abord assister aux discours des autres Doyens. Ensuite, ils prononceraient leurs vœux et poseraient leurs mains sur le cœur de cristal du Balméra, puis…
Il se passerait quelque chose.
Personne ne semblait en mesure de l'expliquer. Hunk se disait que c'était un truc balméran, parce que Shay avait l'air d'avoir une idée assez claire de ce qu'ils étaient censés faire. Il avait glané quelques informations dans sa tête quand ils avaient ramené Yellow au château la veille, mais il ne s'agissait que d'images et d'impulsions vagues. Elle lui avait assuré qu'il saurait quoi faire une fois sur place et que, dans le cas contraire, elle l'aiderait.
C'était la partie que redoutait Hunk. Quoi de mieux que de déclarer son Unité, puis de rester debout une dizaine de minutes dans un silence gênant en essayant de comprendre ce qu'il fallait faire.
Sans même qu'il ne s'en rende compte, ils étaient déjà à la porte de l'anti-chambre et Shay lui arrangea sa tunique d'un air radieux.
— Alors… ?
Il lui offrit un faible sourire en retour.
— Allons-y.
Tous les regards convergèrent dans leur direction à leur arrivée et Hunk sentit ses genoux trembler. Certes, il avait su qu'il y aurait des douzaines de personnes présentes. Mais le savoir et le voir étaient deux choses complètement différentes. Peu importait qu'il les connaissait presque tous personnellement. Il avait donné plus d'un coup de main dans le cercle ces derniers temps et savait que tout le monde était content pour lui et Shay.
Ils l'observaient toujours.
Shay serra la main de Hunk, le tirant vers le cœur de cristal. Elle avait le pas sautillant et, au cas où ce n'était pas clair avant, ce n'était vraiment pas une cérémonie de mariage. Il n'y avait rien d'étouffant, rien de formel. Personne ne se souciait de les voir pratiquement courir dans l'allée ou que Lance mettait les doigts dans sa bouche pour siffler Hunk sur son passage.
Hunk se retourna d'un geste vif pour le fusiller du regard, mais c'était une erreur. Le visage de Lance était déjà baigné de larmes, malgré son grand sourire, et les mères de Hunk n'étaient pas dans un meilleur état. Hunk sentit ses yeux se mouiller également alors qu'il pivotait à nouveau pour regarder devant lui.
Shay entrelaça leurs doigts en lui souriant, puis s'inclina devant les autres Doyens tandis que les lèvres de Hunk se mettaient à trembler.
— Doyenne Shay, dit la doyenne Rua. Vous êtes venue déclarer votre Unité.
— Oui, dit Shay.
— Et qui vous accompagne ?
— Hunk Kahale de la Terre, mon futur camarade de cœur.
Ils parlaient à voix haute, alors que Hunk avait cru comprendre que la cérémonie se déroulait généralement au travers de la chanson. Les circonstances étaient spéciales, se disait-il. Au moins, il n'était pas le seul dans la pièce à avoir besoin que les mots soient prononcés. Enfin, la chanson semblait presque à sa portée et, tandis que les Doyens parlaient des responsabilités de leur position et celle qu'occuperait le camarade de cœur de Shay au sein de son cercle, Hunk se prit à écouter de plus en plus la mélodie et de moins en moins les mots.
C'était étrange, mais il jurerait pouvoir l'entendre un peu plus clairement que d'habitude. Les Balmérans étaient tous accroupis pour toucher le sol ou rassemblés près des murs de la pièce et Hunk souhaita pouvoir les imiter, car il avait l'impression qu'il serait capable d'entendre encore un peu mieux ainsi.
Soudain, les autres Doyens se retirèrent dans la foule et l'estomac de Hunk se noua en réalisant que la première moitié de la cérémonie était terminée. Et bien sûr, il n'avait rien écouté.
Shay se tourna vers lui et il se redressa, mettant de côté ses vœux à venir et la partie parano de son esprit qui insistait qu'on allait l'interroger sur le discours des Doyens quand tout serait terminé. Ce n'était pas le moment de se laisser distraire.
— Hunk, dit Shay, ses yeux se remplissant déjà de larmes, alors qu'elle n'avait même pas commencé.
Hunk renifla, marmonnant un juron. Et dire qu'il venait tout juste de chasser l'humidité de ses propres yeux.
— Merci.
Hunk battit des paupières, ce simple mot réussit à apaiser son esprit bien plus facilement que ses propres tentatives.
Elle sourit, lui prenant les mains.
— À notre première rencontre, je n'étais qu'une enfant qui ne savait rien de l'univers. Je me suis insurgée contre l'Empire, mais je ne savais pas comment me défendre. Puis tu es arrivé et tu m'as montré ce que cela voulait dire de prendre position. J'étais heureuse quand tu es revenu et qu'il m'ait été donné l'occasion de vous aider, toi et les tiens, mais même alors je n'aurais jamais imaginé devenir un paladin de Voltron, encore moins la Doyenne de mon cercle. Le chemin qui nous a menés jusqu'ici n'a pas toujours été facile, mais malgré tout, tu as toujours été à mes côtés. Tu m'as appris à être forte, tu m'as rappelé d'être gentille et, même maintenant, chaque jour, tu me rappelles que je suis bien plus que je ne le pensais.
Sa voix trembla et elle se pencha en avant, posant son front contre le sien.
— Cela a beaucoup plus d'importance à mes yeux que tu ne peux le savoir, continua-t-elle d'une voix si douce que Hunk pouvait à peine l'entendre.
Elle semblait vouloir en dire plus, mais secoua la tête, fredonnant une mélodie que Hunk n'avait pas besoin d'entendre avec une netteté parfaite pour la reconnaître. Elle s'élevait dès qu'ils pilotaient Yellow : un mélange d'affection, de confiance, de joie. Et d'amour.
— Je m'offre à toi, car nous ne faisons déjà qu'un.
Elle lui serra la main et Hunk chercha sa voix. C'était désormais le moment où il devait parler et tous ses vœux à moitié formés se dispersèrent alors qu'il battait des paupières pour chasser des larmes qui coulaient trop vite pour être rattrapées.
— Shay.
Sa voix se brisa et il rit, lâchant sa main un instant pour s'essuyer la joue. Ce faisant, il tourna la tête juste assez pour apercevoir ses amis dans la foule. Nyma gardait Lance à distance, alors il s'était accroché à Pidge à la place, s'en servant comme d'un ours en peluche qu'il serrait tant et si bien qu'iel avait le visage tout rouge.
Hunk émit un autre petit rire, renifla à nouveau et rencontra le regard de Shay.
— C'est un peu drôle que tu dises que je t'ai appris à être forte, parce que quand je suis venu ici la première fois, je n'avais aucune idée de ce que je faisais et j'étais totalement flippé. Mais je t'ai vue défendre ton peuple, même alors que toutes les chances étaient contre toi et je… je pense que j'ai su à ce moment-là que tu étais une de ces personnes qui comptent vraiment. Je ne savais pas si je te reverrais un jour, mais je n'arrêtais pas de penser à toi. Je pensais à ton courage, au fait que tu avais tout risqué pour m'aider parce que tu ne pouvais pas supporter de voir l'injustice se produire devant tes yeux.
» Et puis je t'ai revue, tu es venue avec nous et Yellow t'a choisie, et tu sais ce que j'ai pensé ? J'ai pensé « Bien sûr ! Qui d'autre pouvait-elle choisir ? » C'était peut-être étrange, d'ailleurs, parce que tu n'as jamais voulu te battre. Mais être paladin, ce n'est pas que se battre. Tu m'as aidé à m'en souvenir, quand la guerre s'est détériorée et que je perdais de vue ce qu'on était vraiment en train de faire. Aider les gens. Réunir des familles. Tout ça, Shay, tu m'aides à le voir, à voir le bien qu'on fait, parce que parfois, je ne vois plus que le danger.
Il déglutit, le cœur battant à tout rompre alors qu'il tentait de condenser tout ce qu'il ressentait dans ces vœux, même alors que sa gorge se serrait.
— J'imagine que ce que je cherche à dire, c'est que je ne sais pas ce que je serais sans toi. Tu es ma meilleure amie, mon inspiration, la raison pour laquelle je crois en moi, parce que je n'aurais jamais imaginé être là, en train de faire ça. Tu–
Il rit, soudainement timide.
— C'est comme tu l'as dit. On ne fait qu'un et je n'ai pas besoin de te donner mon cœur, parce que tu l'as déjà, mais je te le redonnerai si tu veux. Je te le donnerai des centaines de fois, Shay. Si tu le veux, il est à toi.
Elle pleurait aussi, désormais, et Hunk s'arrêta avant de sombrer dans des sanglots sans queue ni tête… ce qui était déjà un peu le cas. Il ne savait pas si la dernière partie avait été intelligible pour qui que ce soit, entre les reniflements et le tremblement de sa voix.
Mais il était sincère et Shay semblait l'avoir compris. C'était tout ce qui comptait.
Sans un mot, ils se tournèrent vers le cœur de cristal et posèrent leurs mains dessus, celle de Shay sur celle de Hunk. Elle était incroyablement chaude, tout comme le cristal, et pendant un instant, Hunk put jurer pouvoir entendre le cœur de Shay battre de concert avec le sien, le cristal pulsant au même rythme.
Le chant s'amplifia autour d'eux et il sentit quelque chose le tirailler. Shay ou le Balméra ou peut-être la magie qui occupait une place centrale dans la cérémonie de l'Unité – Hunk n'en savait rien, mais il y céda quand même, y répondant par un élément qu'il ne saurait nommer au fond de lui tandis que Shay en faisait de même.
Leurs âmes, leurs cœurs, leurs quintessences, quoi qu'il s'agisse, s'entremêlèrent, leurs pensées s'effleurant comme lorsqu'ils étaient avec Yellow. Ce n'était pas un lien aussi clair, mais c'était tout aussi intime et cette fois-ci, quand Shay chanta sa joie, elle trouva un écho en Hunk, réveillant quelque chose de profondément ancré en lui.
Soudainement, le chant du Balméra l'enveloppa de toute sa gloire, des centaines de voix, des milliers, se tissant dans une toile harmonieuse trop complexe à démêler. Hunk se perdit un moment dans la musique, suivant de nombreux fils jusqu'à leur base. L'un chantait son émerveillement, l'autre son allégresse pour les deux êtres unis. Il y avait également d'autres mélodies qui n'avaient rien à voir avec l'Unité et, si Hunk forçait, il pouvait les suivre, elles aussi.
Le chant de Shay était plus proche que les autres, le sortant de sa transe. Il battit des paupières, se concentrant sur son visage alors qu'elle portait une main à son front, fredonnant son inquiétude et repoussant quelques mèches de ses cheveux. Il répondit de la même manière sans y penser, émettant des mélodies de réconfort qui lui paraissaient familières, alors qu'il ne les avait jamais entendues aussi clairement auparavant.
Shay se figea, ses yeux s'écarquillant alors que la même prise de conscience les frappait tous les deux au même moment.
Il entendait le chant du Balméra. Il l'entendait vraiment, de la manière dont il était fait pour être entendu.
Hunk sentit son cœur s'envoler et le visage de Shay se fendit d'un sourire si éclatant qu'il le sentit le réchauffer de l'intérieur. Il lui serra la main, puis, comme ça ne suffisait pas, il la rapprocha de lui, pressant leurs fronts et la serrant dans ses bras.
Cœurs liés.
Il n'aurait jamais imaginé que quelque chose pourrait résonner aussi fort en lui.
