Précédemment : À Oriande, Allura, Matt, Val et Edi ont rencontré Matt du futur et plusieurs autres de leurs amis. Les guides des deux groupes les ont rapidement séparés, mais pas sans que Matt du présent n'ait le temps de comprendre qu'Akira était l'adjuvant rouge et que Matt du futur ne laisse entendre qu'ils n'étaient pas revenus à Oriande à cause de Shiro. Cette étrange rencontre a donné à Allura une idée : ses parents sont quelque part dans la ville. Si elle arrive à les trouver, elle pourra peut-être les avertir de ce que l'avenir leur réserve.
Pendant ce temps, Pidge et Ryner ont suivi les traces de Sam Holt jusqu'à une prison sur Renxora. Après un peu de reconnaissance, ils ont décidé d'attendre que l'Unité de Hunk et de Shay soit passée avant de s'y infiltrer. Ils vont désormais voir ce qu'ils peuvent y apprendre.
Avertissements pour ce chapitre : principalement, il y a une scène où un personnage a des visions de réalités alternatives où des personnages principaux meurent (c'est très brièvement décrit). Vous pouvez éviter le passage en ne lisant pas la scène qui commence par « Mille mondes… »
Moins intenses mais plus omniprésents dans le chapitre, il y a plusieurs mentions de morts (y compris de massacres), des scènes d'horreurs/d'expérimentations médicales et, de manière générale, un assez haut niveau de stress et de trouble émotionnel.
Chapitre 27
Générations
Le musée royal.
Allura faillit en rire quand Aneta les y emmena, pensant que ça l'aiderait. Dans une autre vie ou si elle était venue avec ses parents dans son enfance, elle aurait peut-être été fascinée par l'histoire déroulée devant elle : des hologrammes narraient la vie des Altéens de sang royal et une poignée d'artefacts (des reproductions pour la plupart) et des panels sur les murs montraient des scènes de la vie du sujet de chaque pièce. Val en particulier était impressionnée par ces murs et fit avouer à Aneta que c'était une magie propre à Oriande. Les panels fonctionnaient comme des fenêtres donnant sur des moments spécifiques de l'histoire. Ce n'était pas une estimation de la vie de ces gens : ils montraient ce qui s'était réellement passé.
Les premières pièces n'avaient pas de telles fenêtres, bien sûr. Aneta avait expliqué qu'elles ne pouvaient être ouvertes que sur des moments qui se déroulaient après la création d'Oriande. La reine Antora et les autres monarques présents lors de l'Entente d'Hythan étaient les premiers à apparaître, puis leurs enfants, puis les petits enfants d'Antora et ceux de leur descendance qui avaient conservé une certaine influence dans le gouvernement altéen à travers les siècles.
La reine Aniva était la première à avoir une fenêtre s'ouvrant sur sa vie. C'était l'arrière-grand-mère d'Allura qui était restée sur Altéa quand sa fille, la reine Revalia, avait emporté le Château des Lions dans les cieux. Elle était morte avant la naissance d'Allura. Les parents de cette dernière lui avaient parlé de cette reine qu'on appelait l'Architecte des Lions. Mais c'était une chose d'entendre des leçons d'histoire sur la décision d'Aniva et des sages de construire les lions, sur les théories qu'ils avaient formulées quant au futur de leur projet, sur leur surprise malgré tout devant le degré d'autonomie que possédaient les lions.
C'était autre chose d'assister à la première rencontre d'Aniva et du lion noir.
Le besoin incontrôlable d'Allura de trouver ses parents se calma un peu dans cette pièce, mais revint en force quand ils poursuivirent leur chemin. Elle découvrait tant de nouvelles choses, lui rappelant tout ce que Zarkon avait volé. Tout ce qu'Altéa aurait pu devenir. Toutes ces vies qui avaient tourné court. Toute cette culture et cette technologie qui leur avait été arrachées, perdues même pour le peuple de New Altéa.
Quand ils atteignirent enfin la pièce dédiée à son père, Allura s'arrêta à la porte, ayant l'impression d'avoir reçu un coup dans l'estomac. Un hologramme apparut automatiquement, narrant l'enfance d'Alfor sur Altéa, sa rencontre avec Coran, le fait qu'il était la hantise du personnel du château, sa présence au lancement du Château des Lions sous le commandement de sa mère, la reine Revalia… De l'autre côté de la pièce se trouvait une autre porte. Comme toutes les autres, elle portait un nom en runes dorées : le nom formel et complet du sujet de l'exposition suivante, remontant sa lignée jusqu'à la reine Antora. Au-dessus des runes, en lettres plus grandes, se trouvait la version raccourcie du nom formel.
En l'occurrence, celui d'Allura : Allura Alfor Revalia Antora.
C'était étrange de savoir qu'elle avait sa propre pièce dans ce musée et se demanda ce qui s'y trouvait. Elle ne pensait pas un seul instant qu'Aneta la laisserait y entrer (ce qui apportait son lot de soulagement, puisque cela signifiait que leur tour était enfin fini et qu'ils pouvaient quitter cet endroit et les tourments qu'il soulevait).
Plus que sa propre pièce, Allura se demandait ce qui se trouvait au-delà. Aurait-elle des enfants après la guerre ? La lignée royale allait-elle continuer d'une façon ou d'une autre ? Ou New Altéa n'en avait-elle plus besoin, ce qui faisait de sa pièce la dernière du musée ?
Cette pensée la rendit malade. Elle ne put supporter l'idée de regarder un pan de la vie d'Alfor, de peur qu'à sa vue, bien vivant et débordant d'énergie, elle ne s'effondre totalement. (Ce qui soulevait malheureusement une autre question : si elle ne pouvait pas supporter de le voir là, comment pourrait-elle lui parler si elle le rencontrait dans les rues d'Oriande ?)
Et puis, bien sûr, vinrent les pensées les plus sombres. Les craintes que son père n'était pas celui qu'elle avait autrefois cru. Les doutes laissés par son comportement à la fin de sa vie et le fait qu'il avait effacé son profil mémoriel plutôt que de laisser à Allura la liberté de le consulter à sa mort. Pouvait-elle trouver des réponses dans cette pièce ?
Son torse se serra, son champ de vision se rétrécissant. Non. Son père était un homme bon et un bon roi. Il avait peut-être fait des erreurs dans sa vie. Il en avait peut-être tiré de la honte. Mais c'était son père. Si ses manquements étaient exposés à la vue de tous dans cette pièce, elle ne voulait pas les voir.
Elle observa les alentours, ignorant les regards inquiets de ses amis et la main que Matt tendait pour la réconforter. Dans un coin se trouvait une porte quelconque. Une sortie, l'espérait-elle. Elle s'y précipita, de la bile au fond de la gorge, et retrouva avec soulagement l'air frais et le ciel pas exactement ensoleillé d'Oriande.
Aneta s'approcha, se rongeant un ongle.
— Nous aurions peut-être dû nous arrêter avant la dernière pièce, murmura-t-elle. Veuillez m'excuser, votre Altesse.
Allura serra les paupières, s'écartant de la main qui s'était posée sur son épaule.
— Ce n'est rien, dit-elle.
Sa voix tremblait et elle tourna le dos avant qu'on ne puisse commenter son état.
Trouve Père, se dit-elle. Oublie le reste. Trouve-le et arrange les choses.
— Y a-t-il des bibliothèques en ville ? demanda-t-elle, espérant avoir l'air de quelqu'un qui cherchait une distraction et non une opportunité. Ou peut-être des galeries d'art ?
L'une ou l'autre aurait attiré l'attention de Sa et, dans un tel endroit, c'était certainement lui qui avait pris les devants du groupe en attendant d'aller poser leurs Questions au temple.
— Allons au quartier au bord du lac, dit Aneta.
Sa voix était douce et son expression, quand Allura se força à la regarder, reflétait sa compassion. Allura sentit alors un élan de culpabilité, mais elle ne pouvait pas s'arrêter pour autant. Sa famille comptait sur elle.
— Il y a quelques expositions dans la zone et un bon nombre de fontaines et de statues dans les rues. La plupart des bibliothèques de la ville sont à accès restreint ou incroyablement nuancées, mais nous pouvons trouver quelques théâtres au lac, si ça vous intéresse ?
Allura acquiesça et Aneta prit les devants, se lançant dans d'autres explications qui avaient certainement pour but de lui remonter le moral ou au moins de la distraire. Allura en ignora chaque mot, scrutant la foule à la recherche de son père et de son équipe. C'était une mission désespérée, elle en avait conscience, mais elle refusait de baisser les bras. Elle les fit traverser les galeries d'art au pas de course, déclina la pièce de théâtre qu'Aneta voulait leur montrer, puis, lorsqu'ils passèrent devant une fontaine incrustée de pierres précieuses qui projetait de l'eau à trente mètres de hauteur et qu'Allura crut apercevoir Keturah dans la foule, elle s'éclipsa.
Elle resta à l'affût de cris indiquant qu'Aneta avait remarqué son absence, mais tout ce qu'elle entendait était les battements de son pouls à ses oreilles et son souffle court. Elle serpenta dans la foule, sifflant des excuses à ceux qu'elle percutait, et contourna la fontaine. Les embruns rafraîchirent son visage, apaisant ses joues rougies, et elle les essuya avec sa manche alors qu'elle approchait du lieu où elle pensait avoir vu Keturah.
Il n'y avait personne.
Personne qu'elle ne connaissait, en tout cas, et la déception manqua de la broyer quand, finalement, elle entendit les cris d'Aneta s'élever au-dessus du brouhaha de la foule. Allura n'essaya pas de s'enfuir ou de se cacher. La journée était déjà plus qu'à moitié écoulée et elle n'avait toujours pas retrouvé sa famille. Ce n'était peut-être qu'un plan fou. Elle n'aurait peut-être pas dû se laisser rêver.
Aneta jaillit de la foule, Matt, Val et Edi sur les talons. Elle semblait sur le point de se mettre en colère, mais s'interrompit quand elle vit qu'Allura était seule et ne causait pas d'ennuis.
— Vous… Ne vous éloignez pas comme ça, Princesse, marmonna-t-elle. C'est facile de se perdre dans la foule. Et aussi risqué. Il ne faudrait pas que vous vous aventuriez par mégarde dans une zone interdite.
Allura se força à sourire.
— Je comprends, dit-elle. Je ferai plus attention.
Ils poursuivirent leur chemin, quittant la foule de la place de la fontaine et entrant dans un boulevard tranquille bordé de statues et d'arches. Un cri ravi perça le silence et le sang d'Allura se figea dans ses veines.
— Accélère, Zarkon, ou on part sans toi !
Matt, Val et Edi se raidirent tous au nom de Zarkon, mais le corps d'Allura s'était engourdi, pivotant machinalement vers la voix juste à temps pour voir son père arriver, les yeux brillants d'enthousiasme, les cheveux attachés dans une queue-de-cheval qu'Allura n'avait pas vue depuis des décennies avant sa mort. Il fit volte-face et s'arrêta, son grand sourire s'estompant, puis jeta un œil en direction d'Allura, comme s'il s'était senti observé.
Leurs regards se rencontrèrent et Allura avait beau eu l'espérer, elle découvrit qu'elle n'était pas prête à affronter son père.
Elle n'était pas prête du tout.
Renxora rendait Pidge malade et iel n'avait même pas encore mis les pieds dans le sas.
Son père s'y était trouvé. S'y trouvait peut-être toujours. Iel n'en était pas encore sûr·e, mais cet endroit était si éloigné de tout, si… froid, de bien des manières, que son estomac se retournait à l'idée qu'il y soit resté quelques semaines.
Le fait qu'il était arrivé là bien avant le retour de Voltron et avait donc certainement été transféré ailleurs depuis bien longtemps ne l'aidait pas à se sentir mieux.
Ils avaient passé les derniers jours à passer en revue les informations récoltées lors de deux autres missions de reconnaissance : une première au système ciblé par les coordonnées pour localiser la base, puis, quelques jours plus tard, une seconde pour inspecter les lieux. De l'extérieur, ça n'avait l'air de rien : un tout petit bunker sur un astéroïde stérile. Pidge avait suspecté depuis le début que l'Empire avait converti l'intérieur de l'astéroïde en prison et avait eu raison.
Mais iel doutait que ce ne soit qu'une simple prison. En fait, ça n'avait rien de simple. Impossible. Pas quand elle était si bien cachée, pas quand son père y avait été envoyé. Pas avec les structures identifiées qui faisaient penser à un laboratoire de robeasts : des hangars et des couloirs massifs, des murs renforcés, des relevés de quintessence étranges (quand les scans parvenaient à en produire)…
— Tu es sûr·e que nous sommes suffisamment prêts ? demanda Ryner. Il ne faudrait pas nous précipiter.
— On est prêts, dit Pidge, testant mentalement l'état du camouflage en approchant Green de la base. Plus que prêts, d'ailleurs. Si ça n'avait tenu qu'à moi, on y serait déjà allés hier.
Ryner ne répondit rien, mais Pidge sentit sa déception et son incrédulité dans le lien, alors iel revint sur ses paroles. D'accord, iel n'aurait pas loupé l'Unité de Hunk et de Shay à moins d'avoir une preuve solide d'avoir retrouvé son père, ce qui était bien la chose qu'iel n'avait pas. Mais quand même, iel aurait préféré que Hunk et Shay attendent encore un jour ou deux histoire qu'iel vienne à bout de cette mission. De cette façon, iel n'aurait pas passé la moitié de la journée à faire une fixation sur les codes d'accès et les points d'entrée tout en servant de sorte de boîte de mouchoirs sur patte pour tous ses amis en larmes.
— Je ne suis pas en train de me précipiter, dit-iel plus doucement. On a appris tout ce qu'on pouvait depuis le ciel et on a vérifié toutes nos trouvailles deux fois.
Coran aussi avait vérifié, avec Shiro, Nyma, et même Hunk une fois, désespéré qu'il était à vouloir se distraire.
Ils étaient prêts.
Ryner finit par céder et laissa Pidge poser Green sur un petit dénivelé devant le bunker. Les niveaux supérieurs n'étaient que des zones administratives. Les cellules et les laboratoires devaient être cachés bien profondément sous la surface. Ce qui intéressait plus Pidge pour le moment, c'était les hangars. Il y en avait trois, dont l'un bien plus large que les deux autres, les portes camouflées à même le sol. La cible de Pidge et de Ryner était un des hangars les plus petits, qu'ils avaient identifié comme un port d'arrivée pour les vaisseaux de ravitaillement. Si cet endroit était comme les autres, ce genre de vaisseaux devait venir deux fois par mois, voire moins.
Une fois Green bien installée, Pidge se leva, traînant des pieds tandis que Ryner posait la main sur la console, demandant silencieusement à leur lion de garder un œil ouvert pendant qu'ils inspectaient l'intérieur. Les cieux devraient rester dégagés, mais Pidge supposait qu'un peu de prudence ne leur ferait pas de mal.
Iel garda le silence en fermant son casque avant de sortir, Ryner à sa suite. Dans leur plan d'origine, une escouade de la Garde devait les accompagner (ou peut-être une demi-escouade, puisque la discrétion était de mise). Malheureusement, Akira et ses pilotes étaient tous débordés : quelques-uns de leurs vaisseaux avaient été endommagés lors de l'attaque de Zarkon et ils devaient continuer à patrouiller et visiter des territoires alliés pour les aider à reconstruire. Rétablir la paix était plus important que jamais, Pidge en avait parfaitement conscience.
Et puis, le but du jour n'était pas de combattre. Iel ne savait pas de quoi cet astéroïde était fait, mais il brouillait les radars de Green, si bien qu'iel n'avait pu bricoler qu'une approximation des niveaux les plus bas. La zone administrative avait la plus grande concentration de signatures biologiques, il devait y avoir des sentinelles un peu partout et ils avaient détecté de la quintessence dans les niveaux inférieurs, mais à part ça, Pidge ne savait pas dans quoi ils mettaient les pieds.
Ça n'empêcha pas son esprit d'évoquer des parallèles avec le laboratoire de Vel-17, ce qui lui tordait le ventre à imaginer son père subissant les mêmes horreurs.
(Iel savait– iel savait qu'il ne devait pas avoir échappé aux expériences. Il était humain dans un empire qui avait découvert très rapidement la valeur des sujets tests de cette espèce et Pidge ne pouvait pas imaginer qu'Haggar soit passée à côté. Iel… Iel ne voulait juste pas affronter cette éventualité si tôt.)
Prenant une grande inspiration pour se calmer, Pidge s'accroupit près de la porte de hangar la plus proche, se fiant plus aux scans qu'à ses yeux pour cette tâche. Rover flottait à son épaule et, quand iel ouvrit la trappe de maintenance contenant les contrôles d'urgence, il s'y brancha.
Pendant un moment, il n'y eut pas un bruit. Puis Rover bipa et les portes s'entrouvrirent juste assez pour laisser passer Pidge et Ryner, qui activèrent leurs jet-packs pour se laisser tomber en douceur dix mètres plus bas. Rover referma les portes et s'y glissa au dernier moment pour les rejoindre. Le hangar, comme ils l'avaient prévu, était vide, à part pour quelques navettes qui pouvaient à peine quitter l'orbite et une paire de sentinelles venues enquêter sur la perturbation.
Ryner les aligna chacune d'un tir dans la poitrine avant qu'elles ne puissent lever leurs armes.
— La voix est libre, dit Pidge, s'approchant rapidement.
Iel aida Ryner à traîner les sentinelles dans une navette pour les cacher des caméras et d'autres patrouilles pouvant passer par là. Une fois cela fait, iel sortit les scanners de son armure.
— On est encore trop haut pour avoir une bonne vue des niveaux inférieurs, mais on dirait que la plupart des gardes sont à l'étage. Ça doit être le milieu du cycle de nuit.
Ryner acquiesça, gardant son pistolet en main.
— Sûrement. Il y a peut-être des gardes qui nous attendent en bas.
Pidge hocha la tête.
— Alors faisons ça vite, et surtout, discrètement. Rover, je vais avoir besoin que tu te connectes aux caméras.
Allura dévisagea son père, s'abreuvant de sa vue, à la fois captivée par l'exubérance qu'il dégageait et écœurée de savoir qu'en-dehors de cet endroit, il était déjà mort depuis longtemps. Lui aussi la regardait, comme s'il essayait de la situer, et Allura ne savait pas si elle espérait qu'il la reconnaisse ou qu'il s'en aille. Elle voulait l'avertir de ce qui allait se passer. Elle pensait aussi que lui parler la rendrait malade.
— Non, souffla-t-il avec tant d'émerveillement qu'Allura manqua de défaillir.
Elle entendit Val marmonner un juron, sentit Matt s'approcher comme s'il craignait devoir la rattraper. Elle remarqua ces détails, mais les assimila à peine tandis que son père faisait un pas vers elle.
— Allura ?
Il eut un petit rire incrédule.
— Est-ce bien toi ? Lealle ! Zarkon ! Venez là !
Oh, elle allait vraiment être malade, parce que c'était sa mère qui arrivait là, radieuse même dans les tuniques sans forme d'Oriande, quelques mèches de cheveux s'échappant de sa capuche, son expression indulgente se métamorphosant en ravissement quand elle remarqua Allura.
Lealle se précipita sur elle, se jetant dans une étreinte qui les fit tituber toutes les deux et Allura sentit ses yeux se mouiller de larmes quand le rire de sa mère tinta à ses oreilles et qu'elle rencontra en même temps le regard de son assassin de l'autre côté de la place.
Si les parents d'Allura étaient plus jeunes qu'à la fin de leur vie, Zarkon était carrément juvénile. Allura avait presque oublié son allure de jeune homme : raide et stoïque, il poussa un soupir tandis qu'Alfor le prenait par les épaules pour le faire pivoter. Allura tenta de se rappeler à quelle occasion ils étaient venus ici. C'était peu de temps après que Zarkon et Sa avaient été choisis par leurs lions respectifs : Allura se souvenait que Coran avait présenté ça comme un exercice de cohésion d'équipe. C'était, quoi ? Quarante ans avant que tout ne tourne mal. Il y avait si longtemps…
Zarkon lui sourit, surpris et enchanté, et Allura ne put qu'imaginer ce qu'il voyait en elle. Elle devait avoir environ cent dix ans lors de leur voyage à Oriande, soit plus tout à fait une enfant, mais loin d'être une adulte, à peine plus âgée que Pidge actuellement.
Et ils avaient été proches. À l'époque, ils l'avaient été. Il était resté au château-vaisseau pendant près d'une décennie, lui servant de baby-sitter, puis lui cédant le contrôle quand elle était en âge d'apprendre à diriger. La Allura qu'il connaissait se serait jetée dans ses bras s'ils s'étaient rencontrés ici par chance.
Allura ne pouvait pas faire ça. Même en ayant conscience que c'était avant la trahison de Zarkon, même en sachant qu'il avait toujours à ce moment la confiance et le respect du lion noir, elle ne pouvait pas le regarder sans voir l'homme qui massacrerait des milliards de personnes dans sa quête de pouvoir.
Elle sentit le regard d'Aneta sur elle, ceux de son équipe, ceux de ses parents, et souhaita qu'ils puissent tous disparaître un instant pour la laisser réfléchir. Riala et Rhoal avaient été très clairs : personne ne pouvait changer le passé ou chercher à connaître l'avenir. Pourtant, Matt l'avait fait deux fois. Il leur avait laissé deviner qu'Akira était l'adjuvant rouge, puis avait affirmé que Shiro était sain et sauf dans le futur. Certes, il s'agissait de détails par rapport à ce qu'elle voulait faire, c'est-à-dire empêcher la fondation de l'Empire Galra, mais ils prouvaient que les lois d'Oriande n'étaient pas absolues. Allura pouvait le faire. Elle pouvait sauver tant de personnes.
Elle ouvrit la bouche, ses mots prudemment choisis–
Et se retrouva ailleurs l'instant d'après, la ville remplacée par du blanc à l'infini. Elle semblait se tenir à l'intérieur d'un nuage, l'air brumeux et le blanc pas tout à fait dénué de formes. Au loin, il y avait des volutes et des courants, mais de près, rien n'avait de consistance et elle se sentait déboussolée, peinant à fixer son regard.
— Que s'est-il passé ? voulut-elle savoir, tournant sur elle-même.
Elle fut surprise de ne pas trouver Aneta ou un autre intendant d'Oriande. Cet endroit lui paraissait étrangement plus oppressant du fait qu'elle était seule et elle ravala la boule dans sa gorge, levant les yeux vers le ciel.
— Pourquoi m'avoir amenée ici ? Je n'ai rien fait de mal !
Le silence lui répondit et le bout de ses oreilles rougit.
— Je n'ai rien dit, ajouta-t-elle, renfrognée.
Ce qui était le but, supposait-elle. Enlever les gens après qu'ils aient déjà révélé des informations sensibles ne servait à rien. Quelle que soit la manière dont les sages identifiaient ces incidents avant qu'ils ne surviennent, en pratique, ça relevait de la prémonition.
Elle croisa les bras, fusillant du regard une forme dans la brume qu'elle imagina être une personne. Bon, elle avait manqué de subtilité. Ce n'était rien. Elle pouvait mieux faire. Ce n'était peut-être pas une bonne idée de commencer par « Ton meilleur ami va te tuer dans quelques décennies, comment se passe ton voyage ? » de toute manière.
— Je suis désolée, dit-elle, laissant percer tous les remords qu'elle pouvait ressentir dans sa voix. Vous avez raison. Je ne peux pas changer le passé. C'était… c'était juste un choc, de les revoir. Je ne pensais pas clairement. Mais tout va bien, maintenant. Vous pouvez me ramener.
Elle ne savait pas vraiment à qui elle parlait, mais quelqu'un devait l'écouter, que ce soit une personne ou la magie à blâmer pour cet étrange isolement, car quelques secondes plus tard, les nuages blancs disparurent. Allura sembla suspendue un instant entre le néant de blancheur et l'Oriande où elle se trouvait précédemment. Les deux espaces devaient être Oriande, en un sens, et celui dans lequel elle se trouvait à présent l'était encore plus. C'était Oriande sans magie. Non pas une ville éternelle à l'écart du temps, ni un espace sans forme destiné à absorber les émotions débordantes.
Rien qu'un lieu. Oriande avait autrefois été un emplacement physique, une lune fertile, si les légendes disaient vrai. Les sages l'avaient emportée, mais elle avait une connexion avec cet endroit, ce qu'Allura voyait maintenant : une étendue de vide tranquille non loin d'une triste étoile rouge. La lune était là, puis elle n'y était plus, puis l'étoile devint plus brillante et plus jaune, puis elle-même disparut.
— Et donc, qui êtes-vous ? demanda Lealle en sautillant sur place.
Elle avait semblé déçue de voir Allura disparaître, mais elle s'en était vite remise… ou du moins, elle avait dissimulé sa déception bien mieux que les autres.
— Des amis d'Allura ? De nouveaux gardes ? De nouveaux apprentis ?
Elle s'interrompit, les yeux écarquillés.
— Ooh ! Est-ce que vous êtes des paladins ? Est-ce pour cette raison qu'Allura vous a amenés ici ? Où est le reste de votre équipe ? Quels lions pilotez-vous ?
La bouche de Matt s'assécha, pas seulement parce que les questions de Lealle martelaient des sujets très délicats. Sa simple présence le rendait déjà nerveux. Lealle. La mère d'Allura et l'ancien paladin bleu. Celle qui avait choisi Zarkon au lieu de son mari et avait par la suite été tuée par Zarkon lui-même.
Si Matt avait cru que faire face à Allura était difficile, ce n'était rien comparé à faire face à Lealle. Ne pas lui demander de réponses qu'elle n'avait sûrement pas encore requérait tout son self-contrôle. Il jeta un œil à Val et Aneta, espérant que l'une d'elles prendrait les devants pour détourner son attention avant qu'il ne gâche tout.
Keturah fut plus rapide, levant les yeux au ciel en s'avançant pour prendre Lealle par l'épaule.
— Lealle. Je t'en prie. Arrête de les embêter. Tu sais qu'ils ne peuvent pas répondre à ces questions de toute manière.
— Hm ? Oh. C'est vrai.
Lealle rougit, se frottant la nuque avant de sourire à Matt.
— Pardon. Je me suis un peu emballée.
— Ce n'est rien, dit-il, fier d'avoir réussi à dire quelque chose.
Il ne put aller plus loin et se mit à envier Edi qui s'était réfugiée dans les robes de Val, sûrement à cause de Zarkon, ce que… ouais. Matt aimerait pouvoir l'imiter.
Sa lança un regard blasé à Keturah.
— Oh, allez. Ne va pas prétendre que tu n'es pas aussi curieuse que nous.
Keturah renifla, un léger rosissement recouvrant ses joues pâles.
— Bien sûr que je suis curieuse. Je suis aussi parfaitement consciente que certains d'entre vous… (Elle fusilla Alfor et Zarkon du regard.) …ont passé tout le chemin pour quitter la tour à me faire un sermon sur le contrôle de soi et le respect des lois d'Oriande.
Alfor eut un grand sourire, administrant une claque dans le dos de Keturah, tandis que Zarkon prenait un air penaud, se grattant la joue et évitant le regard noir de Keturah.
— Dame Paladin a raison, dit le guide de l'autre groupe. Il vaudrait peut-être mieux passer notre chemin. Nous avons encore tant de choses à voir, si tant est que vous avez toujours envie de tout voir.
— Bien évidemment qu'on veut tout voir ! s'écria Alfor, à nouveau plein d'énergie.
Il pivota, englobant la ville d'un grand geste avant de prendre son guide par les épaules.
— Il y a tant à découvrir ! Oriande, la ville des merveilles infinies ! Mais… je vous en prie, Katrona. Attendons au moins le retour de ma fille.
Le guide, Katrona, se pinça l'arête du nez.
— Votre Majesté, veuillez y réfléchir. Vous allez la revoir dans quelques heures. Elle a déjà assisté à votre retour. Le temps a très peu de sens ici, si ce n'est qu'il limite ce que vous pouvez voir et faire avant de devoir partir.
— Je sais, je sais. Lealle…
Alfor se retourna, lui tendant la main, et elle le rejoignit en souriant.
— C'est la tradition, dit-elle, tapotant la joue d'Alfor. On ne se quitte pas sans dire au revoir, quoi qu'il arrive. La vie d'un paladin est si imprévisible, vous savez.
Matt se raidit, se tournant légèrement pour rencontrer le regard de Val. Elle semblait aussi sur le point de pleurer et il se détourna d'elle avant qu'ils ne transgressent les règles et soient enlevés comme Allura. Parce qu'il ne savait que trop bien que les parents d'Allura ne lui avaient pas dit au revoir quand ils s'étaient quittés pour la dernière fois. Lealle était partie en secret pour retrouver Zarkon et Alfor avait mis Allura en stase sans même lui dire ce qu'il comptait faire.
Eh bien, Matt n'allait certainement pas être celui qui priverait Allura de cet adieu.
— Bon, dit Val, un tremblement à peine perceptible dans la voix. On ne peut rien dire sur nous, certes, mais vous n'allez rien nous révéler qu'on ne sait pas déjà. Alors… salut. Moi, c'est Val. On ne m'a pas dit grand-chose sur votre visite ici. Qu'est-ce qui vous amène à Oriande ?
Ce n'était pas la transition la plus propre qui soit, mais Matt devait bien reconnaître qu'elle savait y faire, alors que son esprit à lui était coincé sur les mêmes phrases qui tournaient en boucle : « cet enfoiré de Zarkon », « c'est le père d'Allura », « Lealle n'a pas l'air d'une traîtresse », entre deux regards en coin à Keturah. Il se demandait ce qu'elle savait de Red que lui et Keith essayaient encore de comprendre. Il avait tant à leur demander, même en mettant de côté le plus évident.
Il sentit un regard sur lui et trouva Keturah en train de l'observer avec curiosité. En se concentrant, il pouvait presque la sentir au bout du lien, comme il pouvait sentir Keith et comme il avait presque senti les versions futures de lui et de Keith. Il se demandait si Keturah pouvait le sentir également et si elle savait ce que ça voulait dire. Elle ne devait pas savoir ce que ça faisait d'avoir un co-paladin.
Peut-être, rien que peut-être, pouvait-il encore lui parler. Sans lui dire ce qui allait se passer, sans lui donner d'indices, simplement… parler. D'un pèlerin à un autre. Si elle pouvait vraiment sentir ce qu'il était, peut-être voudrait-elle bien s'ouvrir.
Ça valait le coup d'essayer et, si ça échouait, il pourrait au moins découvrir s'il se retrouverait au même endroit qu'Allura.
Rolo ne dormait pas bien. Il n'y arrivait plus depuis qu'ils lui avaient greffé une nouvelle jambe. Elle était attachée à son os, reliée à lui par des nerfs synthétiques censés faire bouger la jambe plus naturellement, mais qui ne faisaient en réalité qu'intensifier la douleur. C'était trop lourd et chaque petit mouvement tiraillait ses blessures.
Heureusement que Rax était là. Il continuait à le soigner avec sa quintessence tous les jours, la tête baissée comme s'il était embarrassé par ce qu'il faisait, se retirant ensuite tout au fond de la cellule comme s'il devait entretenir l'illusion qu'il se fichait de Rolo. (Pourtant, il revenait toujours après une heure ou deux pour inspecter la blessure et lui demander de noter sa douleur.)
Et la douleur s'amenuisait. Il n'avait pas ressenti cette brûlure agonisante depuis le premier jour, sauf une fois quelques jours plus tard, quand les druides étaient venus avec une escorte de gardes pour le mettre debout. Dès l'instant où il s'était appuyé sur sa jambe cybernétique, chacun de ses nerfs avait semblé s'enflammer. Il ne se souvenait pas s'il avait hurlé ou si leur petit test avait continué après ça. Il était quasiment sûr que ses jambes avaient lâché immédiatement et qu'ils avaient décidé d'arrêter là, mais cet échange était noyé par la douleur dans sa mémoire.
Au moins, ils avaient cru bon de lui laisser quelques jours de plus pour se remettre. Il aimerait que ça dure éternellement. Parce que, certes, l'agonie l'avait quitté, mais il avait encore mal. C'était une douleur insidieuse, parfois battant au même rythme que son cœur, parfois le traversant par vagues plus lentes. Il avait du mal à trouver le sommeil à cause de ça, si bien qu'il passait la majorité de son temps dans une stupeur épuisée, se reposant quand il le pouvait et laissant ses camarades de cellule le distraire quand ils étaient debout.
Il s'était réveillé tôt ce jour-là, comme d'habitude. Tôt selon l'emploi du temps qu'ils avaient dans cette prison, qu'il savait changeant. Lui et Sam allaient regarder l'heure de temps en temps pour suivre le nombre de jours passés ici et délimiter les horaires auxquels ils pouvaient être emmenés de ceux où le reste de la prison était plongée dans la pénombre, leur assurant de façon assez relative qu'ils avaient un peu de temps pour se reposer.
C'était plus dur de se séparer de son corps quand la douleur était constante, mais Rolo commençait à y exceller. Ses excursions irrégulières, que ce soit avec Sam ou tout seul, étaient la seule pause qu'il obtenait dans son malaise interminable et il les accueillait à bras ouverts, même s'il savait qu'il ne pourrait pas rester concentré très longtemps.
L'horloge au bout du couloir indiquait que l'aube ne devait pas arriver avant quelques heures (l'aube, ou du moins l'indicateur arbitraire qui marquait le début de la journée dans cet endroit). Rolo s'aventura plus loin, retardant le retour inévitable à son corps tout en testant ses limites. Il avait presque retrouvé sa portée habituelle, mais il manquait terriblement d'endurance : il sentait déjà le tiraillement de son corps et la profonde fatigue qui attendait son retour. Mais, vrekt, peut-être qu'en insistant un peu, la fatigue l'emporterait sur la douleur. Il avait besoin de quelques heures de sommeil en plus.
Il avait toujours besoin de quelques heures de sommeil en plus.
Il passa le poste des gardes, se disant à nouveau qu'il devait la vie à Rax : elle avait beau être mauvaise, elle aurait pu être bien pire. Sa jambe aurait pu s'infecter. Il pourrait être en train de mourir à petit feu à l'heure actuelle, conscient que Sam et Rax en subiraient les conséquences.
Rolo allait poursuivre son chemin, se concentrant de toutes ses forces pour tirer quelques minutes de plus de balade, quand une porte claqua. Il s'arrêta et pivota vers le poste des gardes. Son cœur cessa de battre. Des druides. Ils étaient deux, accompagnés de huit gardes.
Ce n'était jamais bon signe, encore moins si tôt le matin. Les druides étaient censés dormir à cette heure et Rolo n'était pas sûr de vouloir découvrir ce qui était assez important pour les tirer du lit et les faire venir jusqu'aux cellules.
Il relâcha sa projection et retourna violemment à son corps, la force de son retour réveillant Sam en sursaut. Il lui serra aussitôt les épaules avec des paroles réconfortantes, mais Rolo lui prit les poignets pour l'interrompre en plein milieu.
— Des druides arrivent, murmura-t-il. Ils sont deux.
Sam se figea, toute trace de sommeil s'effaçant de son regard. Il se redressa et secoua Rax, allongé à côté de lui à portée de bras.
— Doucement. Des ennuis arrivent.
Rax serra les paupières, mais malgré le réveil brutal et l'avertissement dans la voix de Sam, il se contenta d'un air résigné alors qu'il s'éveillait, se rapprochait et posait une main sur la cuisse de Rolo. Une chaleur familière se répandit dans sa jambe, apaisant les douleurs les plus vives.
Il n'eut pas le temps d'en profiter plus longtemps, car des pas approchaient dans le couloir. Rolo fit un faible sourire à Rax avant de se redresser avec l'aide de Sam, sa jambe cybernétique tendue devant lui, sentant déjà sa tête lui tourner après ce minime effort. Sam l'aida à garder l'équilibre et Rolo savait qu'il cherchait quoi dire pour le rassurer que tout allait bien se passer.
Rolo dut bien en rire, même si ça tourna rapidement au sanglot tandis que le loquet tournait et que les druides entraient. Le plus petit des deux resta en retrait, les mains crépitantes d'une énergie sombre ; une menace se passant de mots. Rolo garda la tête basse tandis que les gardes envahissaient la pièce, deux d'entre eux s'emparant de Sam tandis que les autres l'encerclaient pour empêcher Rax et Rolo de s'approcher (comme s'ils auraient pu se battre, avec Rolo trop blessé pour tenir debout et Rax depuis bien longtemps soumis de force dans la prison ou colonie de travail de laquelle il venait).
— J'arrive, j'arrive, bougonna Sam, un soupçon de provocation dans la voix (ce qui ne manqua pas de pincer le cœur de Rolo). Ce n'est pas un peu tôt pour des expériences ? D'autant plus avec une telle escorte.
Un des gardes gifla Sam, qui tituba dans un grognement de douleur, mais la druide à l'avant poussa un petit rire, sa main griffue le prenant par le menton.
— Ma foi, tu es bien bavard, aujourd'hui, murmura-t-elle. Nous t'avons peut-être trop négligé cette semaine. Cependant, tu n'as pas tort : ce n'est pas un jour comme les autres.
Elle leva le visage de Sam pour qu'il la regarde, un filet de sang coulant de là où ses griffes avaient percé la peau.
— Tu devrais être fier, petit humain. Aujourd'hui, nous écrivons l'histoire… et tu vas en faire partie.
Allura cligna des paupières et se retrouva sur la place à côté de son père, qui jura et la rattrapa alors qu'elle trébuchait. Son estomac se serra, mais elle ravala l'envie de le prendre par le col pour lui dire tout ce qu'il avait besoin de savoir pour rester en vie.
— Doucement, ma chérie, dit-il, passant un bras autour de ses épaules.
La bouche d'Allura s'assécha, mais une partie de son esprit, faible et enfantine, revint subitement à la vie et la poussa à plonger dans son étreinte avant de pouvoir se rappeler que se laisser aller à ces retrouvailles était une très mauvaise idée.
— Est-ce que ça va, Allura ? Que s'est-il passé ?
— Rien.
Elle se recula juste assez pour lui sourire sans pour autant quitter son étreinte et rit pour se distraire des larmes qui se rassemblaient dans ses yeux.
— Ça n'a pas d'importance. Un moment d'égarement. Et vous ? J'étais en train d'essayer de resituer quand est-ce que vous avez fait ce voyage.
— Zarkon vient de se lier au lion noir, dit Lealle, passant le bras autour du cou de ce dernier pour le tirer contre elle.
Il se débattit, un air indulgent sur le visage, qui le quitta quand elle mit une main sur sa joue pour plaquer son visage contre le sien.
— Regarde comme il a l'air heureux d'être là.
Matt toussa, rougissant quand Allura lui jeta un regard acéré, et elle fit de son mieux pour ignorer la gêne qui émanait de ses camarades. C'était déjà assez difficile de faire face à son père et ses paladins sans que la pitié de ses amis ne viennent en plus entamer sa détermination.
— Je suis honoré, dit Zarkon, échappant enfin à Lealle et lissant les plis de sa robe.
Il la regardait avec méfiance comme elle ne semblait pas reculer, mais elle leva les mains dans un signe de reddition et il soupira, adressant à nouveau son attention à Allura et son père.
— Vraiment. Je sais que peu de monde a la chance de visiter cet endroit en personne.
Lealle leva les yeux au ciel, les mains sur les hanches.
— Tu pourrais y mettre un peu plus d'enthousiasme, Zarkon. On parle d'Oriande !
— Et j'ai très hâte de rencontrer les sages, promit-il. C'est de marcher comme ça sans but qui m'ennuie.
— Marcher sans–
Les plumes de Sa se hérissèrent sur sa nuque alors qu'il avançait pour enfoncer un doigt dans le torse de Zarkon.
— Te rends-tu compte de l'endroit où tu te trouves ?
Sa était le plus petit de son équipe, Zarkon facilement le plus grand (même si Rukka rivalisait avec lui en termes de largeur) et Allura se souvenait qu'elle riait quand elle les voyait ensemble, Sa toujours agité, toujours en mouvement, toujours à bavarder. Il était toujours sur le dos de Zarkon, qui se contentait de secouer la tête avec un sourire, comme il le fit à présent, couvrant son rire derrière sa main tandis que Sa se lançait dans des ritournelles sur l'histoire et la culture d'Oriande et qu'ils n'avaient qu'un jour pour bien s'en imprégner.
— Qui sait si une autre occasion se représentera, Zarkon ? fit Sa. Allons ! Profites-en ! À quoi bon se précipiter au temple tout de suite.
Les mots de Sa transpercèrent Allura, la faisant frissonner, ses entrailles glacées par le rappel que, non, les anciens paladins ne retourneraient jamais à Oriande. Dans quelques décennies, ils seraient presque tous morts ou mourants et Zarkon se tiendrait seul à observer l'aube de l'apocalypse qu'il avait lui-même conçue.
Elle rencontra le regard de sa mère de l'autre côté du cercle de paladins et afficha toute la douleur et le regret qu'elle ressentait sur son visage. Lealle se raidit et Allura pria pour qu'elle discerne le problème. Pour qu'elle remarque que quelque chose n'allait pas. Ce n'était sûrement pas trop en demander : Lealle avait toujours été observatrice et, quand elle décelait un problème, elle lâchait rarement l'affaire. Allura pouvait s'en accommoder, faisant des allusions que sa mère, vive comme elle était, saisirait, mais qui pourraient passer inaperçues aux yeux des guides.
Fidèle à elle-même, Lealle remarqua la détresse de sa fille immédiatement et se figea, les yeux rivés sur elle, pleins de questions en suspens. Allura prit une inspiration et glissa un regard vers Zarkon.
Elle fut dans le néant blanc l'instant d'après et s'empêcha de justesse de pousser un hurlement frustré.
— Encore ? s'écria-t-elle.
La brume se rassembla devant elle, prenant une forme bipède aux yeux jaunes luisants.
— Nous savons que vous souffrez, dit la silhouette, la voix grinçante comme si une centaine de personnes parlaient en même temps. Mais vous devez renoncer. Rien de bon ne se produit lorsque l'on s'immisce dans des événements passés.
Quelque chose au fond d'Allura craqua, la faisant revenir sur sa décision de jouer l'innocente.
— Rien de bon ? fulmina-t-elle, s'avançant vers la silhouette blanche. Rien de bon à arrêter Zarkon ? C'est une blague. Vous n'avez peut-être pas eu la nouvelle, enfermés comme vous êtes dans votre petit paradis, mais Zarkon a ravagé l'univers. Dix mille ans de son règne sanglant, un nombre incalculable de morts, de mondes et de cultures perdus à jamais, et vous me dites qu'empêcher ça ne donnera rien de bon ?
— Nous ne nous attendons pas à ce que vous compreniez l'équilibre délicat qui s'opère ici, à Oriande.
La silhouette ne changea pas de posture, mais de voix : plutôt qu'une modulation de ton, les voix les plus joyeuses s'effacèrent pour ne laisser plus que celles qui étaient cassantes et dédaigneuses.
— Notre devoir est d'abord envers l'univers et nous ne le sacrifierons pas pour apaiser votre conscience.
— Je ne–
Allura vacilla quand la silhouette se dispersa. Ce n'était pas qu'un départ visuel : l'air lui-même paraissait moins lourd, comme si Allura s'était tenue dans un sas pressurisé un long moment et qu'elle venait d'en sortir, malade et prise de tournis.
— Attendez ! lança-t-elle, consciente que la silhouette l'observait toujours. Vous ne pouvez pas me dire ça et vous en aller comme ça ! Vous dites que votre devoir est envers l'univers… alors pourquoi ne pas me laisser le sauver ?
Quelque chose bougea dans les nuages devant elle et elle fit un pas dans sa direction, son cœur battant la chamade, la poussant à aller de plus en plus vite jusqu'à ce qu'elle se retrouve à courir dans le néant, son regard cherchant une chose à laquelle se raccrocher sans rien trouver. Elle continua malgré tout, se cramponnant à sa colère.
— Combien de personnes doivent perdre leur vie inutilement avant que vous ne réalisiez que le passé n'est pas toujours bon à préserver ? dit-elle, haussant le ton de sa voix tant et si bien qu'elle lui revint dans un écho, une sorte de moquerie cruelle. Vous prétendez que vous faites tout pour le bien de l'univers, mais c'est faux ! Si vous vous en souciiez vraiment, vous arrêteriez Zarkon. Si vous vous en souciiez, vous sauveriez tous ceux qu'il a tués.
Sa voix se brisa et elle s'arrêta net, soudainement consciente de l'immensité de cet endroit. Elle pouvait courir éternellement sans que rien ne change. Elle serait toujours coincée ici, seule dans le néant avec ses paroles renvoyées en écho sans que rien de ce qu'elle disait ou faisait n'ait la moindre importance.
— Laissez-moi les sauver ! cria-t-elle en se retournant.
Elle commençait à haleter, le pouls battant furieusement à ses tempes.
— Je vous en supplie… Si je ne peux rien changer, pourquoi me laisser les voir ? Si je ne peux rien changer, menez-moi simplement aux sages, qu'on en finisse ! Je ne peux plus leur faire face en sachant que l'homme avec qui ils sont en train de rire va les tuer et que je ne peux même pas leur faire mes adieux sans que vous ne m'arrachiez à eux. Ce n'est pas juste !
La vie n'est pas juste, jeune fille.
Allura se figea, pas vraiment par choix, mais plus en réaction instinctive à la présence qui venait de la rejoindre. Elle resta immobile, le souffle court, tandis que le nouvel arrivant venait lui rôder autour. Elle le sentit dans la brume et pensait presque pouvoir le voir. Mais il garda ses distances et elle n'aperçut rien de plus qu'une ombre floue.
Puis il pivota, la regardant avec des yeux aussi blancs que les nuages qui l'entouraient et pourtant bien plus purs.
Les sages doivent protéger l'univers. C'est la promesse qu'ils ont faite pour pouvoir dissimuler Oriande sous ce voile. Ils doivent préserver les fondations de l'histoire, le bon comme le mauvais. Ne pas le faire serait compromettre l'existence même.
— Non, dit Allura. Non. Je ne vous crois pas. Je ne crois pas que vous ne pouvez rien faire. Si seulement vous essayiez… si vous aviez vu tout ce à quoi j'ai assisté…
Ce à quoi tu as assisté, jeune fille ? La présence rit. Ce n'était pas un rire cruel, seulement fatigué, mais il coupa tout de même Allura dans son élan. Viens. Laisse-moi te montrer une partie de ce que j'ai vu. Nous verrons ensuite si tu penses toujours que le risque en vaut la peine.
Allura ouvrit la bouche, prête à répondre par la provocation, mais la blancheur tout autour se mit à brûler plus intensément que jamais et tout se consuma : le vide, la présence et Allura elle-même.
— Bon, dit Aneta, tirant une mèche de ses cheveux pastel. Je ne crois pas qu'attendre Allura soit pour le mieux. Nous devrions peut-être… aller explorer le reste de la ville ?
— Je ne vais nulle part sans Allura, dit Matt, se hissant sur un muret à côté de Keturah.
Ça le plaçait bien trop près de Zarkon à son goût, mais il pensait qu'il parvenait plutôt bien à ne rien laisser paraître, tout compte fait. Katrona essayait toujours de convaincre son groupe de partir et se disputait légèrement avec Alfor à ce sujet. Apparemment, c'était de lui qu'Allura tenait son entêtement et Matt serait prêt à parier qu'il allait emporter le débat.
Aneta, de son côté, semblait vouloir éviter une confrontation, si bien que, malgré son air dépité, elle ne contesta pas la décision de Matt.
Un regard à Val lui indiqua qu'elle partageait son avis et elle se glissa auprès de Sa pour engager une conversation sur l'importance historique d'Oriande et sur les lieux qu'il pouvait leur recommander avant de partir. La diversion n'était pas mauvaise, Sa commençant à parler à vive allure, comme Pidge quand ça parlait d'ordinateurs ou de robots, et Matt sentit un peu de chagrin pour ces paladins qu'il n'aurait jamais l'occasion de connaître.
C'était si différent de les voir ici, vivants. Il avait parlé aux hologrammes des douzaines de fois, mais le fait qu'ils étaient morts, qu'il ne parlait qu'à leur écho, ne l'avait jamais vraiment percuté.
Il n'aurait jamais imaginé que Sa ait l'air si jeune, à peine plus âgé que Matt lui-même.
Un raclement de gorge le fit sursauter. Keturah le rejoignit, le regard prudemment fixé sur Alfor, qui semblait essayer de pousser Zarkon à se joindre à sa conversation avec Katrona. Zarkon était clairement irrité, mais il semblait à deux doigts de céder, ce qui n'était pas quelque chose que Matt pensait voir un jour.
Matt se tourna à nouveau vers Keturah. Elle portait la même cape intégrale que tout le monde tout en réussissant à donner l'impression qu'elle était parée d'une robe de bal, peut-être grâce à sa posture ou sa façon de marcher. Comme sa capuche était levée et qu'elle ne lui faisait pas face, son expression était un peu obscurcie, mais, sans qu'il ne sache comment, elle avait tout de l'allure d'une dame de cour se servant de son éventail pour envoyer des signaux subtils à ses amis et rivaux.
C'était… pour le moins étrange. Matt voyait une réflexion de ses amis dans les autres paladins : dans l'enthousiasme et la curiosité de Sa, dans les tentatives hasardeuses de Rukka pour rompre la dispute de plus en plus houleuse entre Alfor et Katrona, dans les sourires charmants et le rire communicatif de Lealle. Il n'aimait pas l'admettre, mais il voyait même en Zarkon la même impénétrabilité qu'adoptaient Shiro et Allura quand ils voulaient qu'on les voie comme les leaders de Voltron.
Mais concernant Keturah ? Matt ne voyait vraiment pas ce qui avait suscité l'intérêt de Red. Elle était posée, attentive et réservée. L'équipe plaisantait souvent de l'imprudence de Matt et de Keith, de leur façon de fonctionner à l'instinct plutôt que d'y réfléchir à deux fois et, certes, ce n'était pas toujours vrai, mais Red faisait bien ressortir cette part d'eux-mêmes. Ils étaient comme un feu de forêt : indomptés et impétueux.
Et Keturah… n'était rien de tout ça.
— Alors… fit Matt, une fois qu'il fut clair que Keturah n'allait pas diriger la conversation. Vous êtes le paladin rouge.
— Au ton de votre voix, je présume que vous venez d'une époque où je n'occupe plus ce rôle.
Matt grimaça, regardant autour de lui pour voir si un guide allait l'enguirlander. Cependant, Aneta était allée s'asseoir avec Edi sur un banc en bordure de la place, les deux partageant une expression qui trahissait leur envie que cette rencontre prenne fin le plus rapidement possible, et Alfor avait le bras autour des épaules de Katrona, faisant de grands gestes en parlant… du temps qu'il faisait ? Matt fronça les sourcils.
— Je ne sais pas ce que je peux dire, avoua-t-il. Je ne suis pas un expert sur Oriande, mais de ce que j'ai vu, les gens d'ici n'aiment pas nous voir jouer avec le tissu de l'espace-temps.
Keturah ricana.
— Eh bien, s'il y a une chose qu'Alfor n'a pas encore réussi à me faire oublier par ses remontrances, c'est qu'il vaut toujours mieux chercher les limites soi-même plutôt que de demander où elles se trouvent avant.
Matt haussa un sourcil. Elle ne le regarda pas, mais le coin de sa bouche se releva dans un sourire.
— On peut toujours aller plus loin en restant sur l'offensive qu'en prenant la défensive.
Matt eut un petit rire, se penchant un peu en arrière sur son perchoir.
— Va falloir que j'en prenne note, dit-il. Ça pourrait même marcher sur certains de mes amis.
Keturah remua. Elle ne tourna la tête que légèrement, pas suffisamment pour qu'il puisse voir ses yeux, mais il sentit quand même qu'elle l'observait.
— Vous êtes paladins, n'est-ce pas ?
— Hmm… Sans commentaire.
Matt marqua une pause, avant de reprendre :
— Vous savez, on a rencontré d'autres gens qu'on connaît tout à l'heure. Il semblerait qu'Oriande nous laisse plus facilement dire ce qui n'est pas vrai dans le futur que ce qui est vrai.
Cette fois-ci, Keturah lui fit face, le regard vif. Matt la dévisagea, un sourire détendu aux lèvres. Allura lui avait dit que Keturah était la tacticienne de l'équipe. Elle avait compris ce qu'il cherchait à lui dire.
Elle émit un son pensif en s'appuyant contre le mur de pierre à côté de Matt.
— Ah oui ? Intéressant.
— N'est-ce pas ?
Matt se mordilla la lèvre, réfléchissant à la prochaine étape. Il savait qu'il ne pouvait rien changer, alors il n'avait rien à perdre, à part sa dignité s'il se faisait emporter sans le faire exprès après avoir assisté à plusieurs démonstrations des gardes-fous d'Oriande. Et il était tenté de parler de Zarkon, mais il n'était pas certain d'y être préparé, même si Oriande le laissait faire.
— Sinon, je me demandais : ça fait quoi, de piloter le lion rouge ?
— C'est…
Keturah haussa une épaule.
— Je suis certaine que ce n'est pas si différent dans le futur. Vous pouvez sûrement poser la question à votre paladin rouge, en partant bien évidemment du principe que ce n'est pas vous.
Elle n'attendait visiblement pas de réponse, puisqu'elle continua après seulement une légère pause :
— La vie d'un paladin est imprévisible, mais nos lions et notre équipe y compensent… quand ils ne sont pas occupés à la rendre encore plus chaotique.
— Comme si vous n'étiez pas la pire.
Keturah se raidit, lui jetant un regard acéré.
— J'imagine que la princesse vous a raconté des histoires à mon sujet.
Le sourire de Matt se figea et il haussa les épaules aussi paisiblement que possible.
— Quelques-unes, on va dire. Mais je parle aussi d'expérience. Red semble apprécier une certaine dose de…
— Mépris pour les règles ? suggéra Keturah. Oui, je l'ai également remarqué. Mais il y a plus d'une manière d'être paladin. Lealle est la seule à l'avoir été plus longtemps que moi, si bien que je peux dire avec assurance que les paladins et leurs successeurs se ressemblent rarement. Sa est bien plus agité que son prédécesseur et Rukka aime foncer dans le tas, là où l'ancien paladin jaune souhaitait éviter le conflit. J'ai simplement trouvé une manière d'écouter mon instinct sans le laisser me diriger. Je trouve que ça me réussit bien.
— Je vois.
Matt y réfléchit, son regard retournant de l'autre côté de la place. Lealle était allée rejoindre Val et Sa, Val faisant visiblement de son mieux pour ne pas réagir. Honnêtement, Matt ne pouvait pas dire qu'il aurait mieux réussi qu'elle. Keturah était une chose. Il aurait su faire face à Rukka et Sa. Mais si Zarkon ou les parents d'Allura entamaient une conversation ?
Rien que d'y penser le rendait malade et, malgré ses efforts pour ne pas que ça se lise sur son visage, il sentit l'attention que lui portait Keturah.
— Il s'est passé quelque chose, dit-elle.
Matt ferma les yeux. Pousser les limites, c'était très bien, mais il n'était pas suffisamment naïf pour croire qu'on laisserait passer ça. Il valait mieux ne rien dire du tout.
Keturah soupira.
— Ce n'est rien. Je ne cherche pas à connaître le futur. Le présent est déjà suffisamment difficile à gérer, je pense.
— Comme vous dites.
Le regard de Matt glissa vers le marché tandis qu'il pensait à son homologue du futur et au poids qu'il traînait. Il essayait de garder en tête qu'il ne devait pas s'attarder sur ce qui avait peut-être mal tourné, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Il se prit à tenter de formuler sa Question de manière à ce que les sages ne le rejettent pas d'emblée pour avoir tenté d'obtenir des informations sur le futur.
— On fait ce que l'on peut avec ce que l'on sait, dit Keturah. C'est tout ce qu'on peut exiger de nous.
— Ouais. J'aimerais simplement en savoir plus.
Keturah sourit.
— Eh bien, nous sommes à Oriande, après tout. Ce lieu regorge de savoirs. Il faut juste se montrer créatif pour les obtenir.
Mille mondes traversèrent l'esprit d'Allura. Elle exista dans chacun d'eux un instant, tous d'un coup, et pourtant, elle eut l'impression de ne pas exister du tout. Il n'y avait que de l'obscurité, de la douleur, de l'injustice et une lumière blanche éblouissante qui ne disparaissait jamais.
Ce fut d'abord l'éclat du fusil de Lance quand il tira deux fois sur Keith. Berlou était un chaos coloré autour d'eux tandis que Matt se précipitait vers eux, ses lèvres formant des cris inintelligibles. Shiro, toujours vêtu de l'armure impériale qu'il portait autrefois, rattrapa Keith dans sa chute, qui s'éteignit dans un dernier râle. Shiro hurla, puis leva les yeux quand Lance bougea. Leurs regards se rencontrèrent, celui de Shiro rempli de douleur et de terreur croissante, celui de Lance commençant à peine à comprendre l'ampleur de ce qu'il venait de faire.
Tu penses qu'il est facile de distinguer le bien du mal ?
L'éclat blanc suivant fut celui du bayard de Zarkon alors qu'Alfor levait son épée, en passe de le tuer. Zarkon était jeune (trop jeune) et terrifié, et Lealle cria son nom tandis qu'Alfor frappait. Elle fut plus rapide que les deux combattants, s'interposant entre Alfor et Zarkon, et ce fut sa nuque que l'épée d'Alfor transperça. Elle s'écroula, tremblant de tout son corps alors qu'elle se repliait contre le torse de Zarkon, Alfor reculant de quelques pas.
Tu penses que nous n'avons pas conscience de la souffrance que contient l'univers ?
Un autre éclat de lumière : un trou de ver s'ouvrant pour laisser pénétrer le lion bleu sur un champ de bataille. Les quatre autres lions s'affrontaient, Green arrachant le métal à la nuque de Yellow, Black, les ailes ouvertes et rougeoyantes, pourchassant Red. Blue rugit et, un moment, les autres lions se figèrent.
— Je vous en supplie.
Allura ne connaissait pas cette voix, mais sut pourtant qu'il s'agissait de celle du paladin bleu de l'époque.
— Je vous en supplie, ne faites pas ça. Nous sommes censés former une équipe : cinq lions, ensemble, défenseurs de l'univers, pas seulement de nos empires. Ne suivons pas les traces de nos prédécesseurs.
Seul le silence lui répondit. Puis le lion noir pivota et lui tira dessus. Ce fut, sembla-t-il, un signal pour les autres, qui convergèrent sur le lion bleu, empêchant toute retraite. Blue arma un laser, mais s'arrêta, comme si elle ne pouvait pas concevoir de blesser ses sœurs.
(Il y eut un cri, inaudible, et Allura eut envie de vomir. Elle voulut détourner le regard. Mais elle ne le pouvait pas. Elle ne put qu'assister à la scène jusqu'à ce qu'il ne reste plus du lion bleu que des morceaux de métal et des grains de quintessence qui se dispersaient de son épave, scintillant avant de s'éteindre comme des étoiles mourantes.)
Il y a de la douleur partout où ton regard se pose et un rien peut t'y conduire. Même un changement infime peut mener l'univers à la catastrophe.
Le pistolet de Matt brilla quand il tira à la tête de Keith. Il rata et Keith se retourna, lui jetant une dague. Elle se ficha jusqu'à la garde dans le torse de Matt, qui s'écroula, les yeux écarquillés. Keith se figea, regardant l'homme mourant jusqu'à ce que Keena le prenne par l'épaule, le détournant de la scène tandis que des gardes arrivaient pour emporter Matt.
— C'était qui ? demanda Keith.
— Un assassin, dit Keena. Il voulait nous dérober le lion rouge. Tu t'en es très bien sorti, Keithka. Je suis fière de toi.
Keith se retourna pour regarder la porte, toujours grande ouverte, une traînée de sang rouge marquant le passage des gardes. Matt criait des insultes, si amer et cinglant qu'Allura ne le reconnaissait pas.
Il y eut un autre éclat de lumière et les cris de Matt s'interrompirent.
L'empire de Zarkon a tué un grand nombre de personnes et nous effacerions son existence si nous le pouvions, mais ce n'est pas si simple. Un changement trop minime pourrait ne pas affecter du tout la fondation de l'Empire. Un changement trop important pourrait seulement causer davantage de dégâts. Le mauvais changement, au mauvais moment, et l'univers lui-même pourrait s'effondrer.
Lance.
Rien que Lance, seul dans le néant. Des fissures de lumière blanche l'entouraient comme des éclairs, comme des déchirures dans la réalité qui laissait apparaître le vide d'Oriande.
La scène changea et Lance se trouva sur une terre aride, la jambe brisée. Son visage était recouvert de boue et de crasse, des larmes laissant des traînées propres le long de ses joues. Il bredouilla quelque chose, trop bas pour l'entendre, et progressa à tâtons, même alors que l'air qui l'enveloppait se brouillait et qu'un éclat blanc recouvrait temporairement le monde.
Quand il s'effaça, Lance se tenait devant un cratère, la pierre s'effritant à ses pieds.
Il leva la tête, le regard rempli de lumière blanche, deux trous jumeaux dans le tissu de l'espace-temps. Ils se tournèrent vers Allura qui crut, l'espace d'un instant, qu'il l'avait vue. Il sourit et ferma les yeux.
— Je suis désolé, dit-il. Je devais le faire. Il le fallait. Ils n'ont pas mérité ça.
La scène s'effaça et, cette fois-ci, aucune ne prit sa place. Allura se retrouva à nouveau dans le néant, le cœur battant à tout rompre, les mains tremblantes. Elle se rendit compte qu'elle pleurait et, alors que les visions se succédaient en boucle dans son esprit, elle tomba à genoux. Les nuages tournoyèrent autour d'elle et elle enfouit ses doigts dans ses cheveux, jurant tout bas.
Tu ne peux pas les sauver. Tu peux essayer de te battre, mais ça ne peut que mal finir. Même sans nos garde-fous. Même si tu étais libre de t'immiscer dans le passé…
La créature sortit enfin de la brume et Allura écarquilla les yeux. C'était un kotha au pelage d'un blanc pur aux motifs iridescents. Il fit un tour autour d'elle, puis alla frotter son museau contre son épaule dans un ronronnement qui lui rappela le lion noir.
Je te demande pardon, jeune fille. Mais cela ne sert à rien de se raccrocher à ce qui ne peut pas se produire. Tu es là pour une raison que tu ne dois pas perdre de vue. Rencontre les sages. Pose ta Question. Puis retourne à ton combat, celui que tu dois mener. Tu as déjà un fardeau assez lourd à porter.
Allura battit des paupières, des larmes coulant de son menton alors qu'elle tendait le bras, passant timidement les doigts dans la fourrure chatoyante du kotha. Elle était incroyablement douce, froide au toucher, et pourtant presque sans substance. Un ronronnement fit vibrer son bras et elle eut à nouveau l'impression de parler à Black.
Elle souhaita soudainement que ce soit le cas. Elle voulait retrouver Shiro et son équipe, ne plus avoir que des problèmes ordinaires à résoudre.
Je sais, dit le kotha. Je sais que ça fait mal. Et je te demande pardon. Mais pour guérir, ce n'est pas en arrière que tu dois aller. Il faut aller de l'avant, trouver le bonheur dans l'univers qui est.
La dernière digue se brisa et Allura se jeta au cou du kotha, sanglotant dans sa fourrure pour tout ce qu'elle avait perdu et tout ce qu'elle allait devoir affronter à nouveau en quittant cet endroit.
Le robeast était réveillé.
Sam l'avait senti dès que Rolo l'avait secoué. Il avait rêvé de lui : de tentacules rampants, d'une conscience discrète, d'une faim se manifestant soudain. Il savait que ça devait arriver depuis qu'il avait trouvé l'enveloppe du robeast et craignait désormais de ne plus avoir beaucoup de temps avant de découvrir ce que ça signifiait d'en devenir un.
Les gardes l'emmenèrent au laboratoire le plus éloigné, mis en service depuis que Sam et Rolo avaient détruit le premier. Ni Rax ni Rolo n'y avaient encore été emmenés : Rax n'avait pas été tiré de leur cellule du tout depuis leur saccage et Rolo rien qu'une fois, pour la greffe de sa nouvelle jambe, qui ne devait pas avoir eue lieu ici. C'était une pièce assez petite, le peu d'espace occupé en majorité par une cuve ressemblant à un cercueil entourée d'appareils électroniques qui semblaient protégés contre l'influence de Sam. Ce n'était pas un endroit propice à une opération chirurgicale.
C'était plutôt un endroit propice à la création d'un robeast, suspectait-il.
Il ne résista qu'une fois, quand ils l'allongèrent dans la cuve, qui se trouvait à hauteur de hanche sur une estrade métallique. La dernière fois qu'on l'avait mis dedans, il avait failli s'oublier, son esprit tirant d'un côté et sa quintessence de l'autre. C'était la première preuve qu'il avait eue que l'âme et la quintessence n'étaient pas la même chose et le souvenir le fit frissonner.
Cependant, ses efforts furent futiles : quelque chose le frappa à l'arrière du crâne et sa vue se brouilla un instant. Quand elle s'éclaircit, ils l'avaient déjà fourré dans la boîte, qui bourdonnait autour de lui dans un rythme étrange et étourdissant.
— Tout est prêt ?
La voix lui parvint par-dessus les vagues sonores et il battit des paupières, essayant de se concentrer dessus tout en se sentant dépecé petit à petit et éparpillé dans le vent.
— Oui. Entrez les coordonnées de Renxora. Voyons ce que cette chose a dans le ventre.
Il y eut un bruit de carillon et une barrière violette iridescente recouvrit le dessus de la cuve. Sam sentit son souffle se couper, son cœur battre dans ses oreilles, puis une horrible sensation de chute qui lui retourna l'estomac. L'entité qu'il avait sentie dans l'enveloppe du robeast se mit à rugir dans l'expectative et se rua sur lui, remplissant le peu d'espace qui se trouvait encore dans le cercueil jusqu'à ce que Sam ne soit plus en mesure de les séparer.
Encore une seconde et même cette fine barrière s'évapora, ne laissant qu'une aura de vert maladif.
À peine trente minutes depuis leur arrivée à Renxora que la solitude commençait déjà à rattraper Pidge. Ils étaient tombés sur trois autres patrouilles de sentinelles, se cachant des deux premières et neutralisant la troisième, mais jusqu'ici, c'était tout ce qu'ils avaient trouvé. Ils étaient passés devant des cellules vides et des pièces sombres remplies de tubes en verre et de plateaux en argent, mais rien pour indiquer que qui que ce soit comptait s'en servir dans un futur proche.
À l'étage du dessous, les laboratoires vides laissèrent place à des placards poussiéreux contenant du linge jauni, des caisses sous vide et des boîtes de conserve de pâte nutritive sans date de péremption. Pidge savait, en pratique, que cette pâte nutritive était comme la bouillie verte, censée rester bonne des années après ouverture et conditionnée à tenir presque éternellement, mais iel ne put retenir un frisson de dégoût en avisant la couche de poussière qui recouvrait les boîtes. Personne n'était entré dans cette pièce depuis plusieurs mois.
— Je n'aime pas ça, marmonna Pidge à Ryner tandis qu'ils descendaient encore d'un étage.
C'était le dixième qu'ils inspectaient et les scanners en détectaient cinq autres en dessous, sans aucun signe des prisonniers supposément détenus ici.
— Tu ne crois pas que… Enfin, ce n'est pas possible que cet endroit soit abandonné, si ? Il y avait plein de signatures biologiques à l'étage.
Ryner acquiesça, bien qu'elle manquait d'assurance.
— J'ai vu, dit-elle. Mais tu as raison, c'est étrange. Je commence à me demander s'il est possible de falsifier les relevés GPT.
— Mais pour quoi faire ? s'interrogea Pidge.
Iel sortit la tête de l'ascenseur, son adrénaline faisant un petit pic dénué d'enthousiasme. La répétition incessante couplée aux faibles menaces qu'ils rencontraient à l'occasion commençaient à l'user et iel sentait sa vigilance se relâcher. Cela en faisait le moment critique pour tomber dans une embuscade, mais iel avait beau en avoir conscience, iel se contenta d'inspecter vaguement le couloir.
Il n'y avait personne.
Pas de Galras, pas de prisonniers et certainement pas son père.
— Bordel, gronda Pidge, enfonçant son bayard dans la porte la plus proche pour l'arracher petit à petit, même si pirater les contrôles auraient été plus simple et certainement plus rapide.
En revanche, iel avait besoin de passer ses nerfs sur quelque chose. Iel avait besoin de sentir la brûlure de ses muscles pour savoir qu'iel faisait des progrès quelque part, même si ce n'était pas sur ce qu'iel voulait.
— Qu'est-ce qui se passe, à la fin ? C'est un piège ? Ou ils veulent juste nous embrouiller, maintenant ?
— Je n'en sais rien, dit Ryner en posant une main sur son épaule, la voix à peine plus haute qu'un murmure. Mais nous devrions rester sur nos gardes quoi qu'il arrive.
Pidge acquiesça et, après avoir confirmé que la porte ne dissimulait encore qu'un placard, iel reprit son chemin, la main sur le bayard et le regard sur les scanners. Il y avait une autre patrouille de sentinelles à cet étage, d'autres cellules vides en dessous, puis, enfin, les scanners détectèrent un peu de quintessence bien plus bas, au dix-huitième sous-sol.
— C'est peut-être dangereux, avertit Ryner en suivant Pidge dans l'ascenseur, appuyant sur le bouton de l'étage ciblé.
C'était évident. Ça pouvait être tout et n'importe quoi. Un robeast, une armée de gardes, des créatures comme les Zivas rencontrés sur Vel-17. Haggar se montrait impitoyable dans ses expériences et n'hésitait jamais à lâcher ses monstres sur les paladins.
Mais il pouvait aussi s'agir de prisonniers. Son père en faisait peut-être partie. Quelqu'un pouvait avoir des informations à son sujet ou Pidge trouverait un ordinateur avec des annotations menant à la prochaine prison. Au final, ça n'avait pas d'importance, parce qu'iel ne comptait pas partir avant d'en avoir le cœur net.
L'ascenseur les déposa dans un couloir vide, aussi silencieux et encore plus sombre que les autres. Pidge sentit le poids des centaines de mètres de roche et de métal qui se trouvaient au-dessus de sa tête : une pression tangible dans l'air qui coupait le souffle et faisait sursauter au moindre mouvement. Iel garda son bayard en main et Ryner avança à ses côtés, la pierre de son bracelet brillant doucement alors qu'elle se préparait à activer son pistolet olkari.
Pidge jeta un œil à son scanner et fit un geste vers la gauche. Iel ouvrit la bouche pour prévenir Ryner, mais se ravisa et se contenta d'un signe de tête. Ce n'était peut-être pas un piège, mais iel n'allait pas pour autant briser ce silence surnaturel sans raison valable.
Iel traversa le couloir, tous les sens en alerte, et s'arrêta à chaque embranchement pour vérifier que la voie était libre. Même ici, il n'y avait aucun garde, et Pidge sentit sa peau se couvrir de chair de poule tandis que le silence s'épaississait.
Puis, enfin, ils arrivèrent à la porte qui se trouvait pile au même endroit que la marque de quintessence sur la carte de Pidge. Iel s'arrêta devant, levant la main pour faire signe à Ryner. Ils échangèrent un regard. Le pistolet de Ryner poussa dans sa main et elle acquiesça, prenant place à côté de la porte, dos au mur et yeux fixés sur le couloir tandis que Pidge indiquait à Rover de s'intéresser au pavé numérique d'un petit sifflement, s'accroupissant devant l'entrée. (C'était l'avantage d'être de petite taille : personne ne pensait à viser bas.)
La porte s'ouvrit et Pidge s'avança, toujours accroupi·e, son bayard vrombissant alors qu'iel cherchait une cible.
La pièce était vide.
Pidge se cacha derrière un poste informatique, regardant d'un côté, puis de l'autre, bayard activé. Iel fouilla l'obscurité à la recherche de la moindre menace, vérifia la présence de meubles qui pourraient dissimuler quelqu'un derrière, leva même les yeux au plafond pour voir s'il y avait des conduits d'aération assez larges pour qu'une créature s'y faufile. Il n'y avait rien. Juste le poste informatique au milieu de la pièce et la chaise vide devant, ainsi qu'un cylindre de liquide magenta bouillonnant dans un coin près de la porte.
— C'est de la quintessence, murmura Ryner. Pas étonnant que les scanners l'aient détectée. Je n'en ai jamais vu autant au même endroit.
Pidge, iel, avait déjà vu ça une fois : au laboratoire de recherche de Maorel, où les druides construisaient une flotte entière de robeasts. Son estomac se retourna et iel fit de son mieux pour ne pas penser au fait que son père s'était trouvé là à un moment donné et avait certainement fait l'objet des expériences des druides.
Iel s'assit devant l'ordinateur, étonné·e qu'il s'allume sans qu'iel n'esquisse un geste. Les Galras avaient pris soin de tout vider dans la base et ce qu'ils avaient laissé ne nécessitait que peu d'énergie. Et voilà que dans cette pièce se trouvaient un réservoir plein de quintessence précieuse pour servir de balise et un ordinateur qui ne demandait qu'à être utilisé.
Le cœur battant à tout rompre, Pidge se plongea dans les fichiers. Ou plutôt le fichier. Il n'y en avait qu'un : tout le reste avait dû être effacé. Ça puait le piège à plein nez. Pidge jeta un œil à Ryner, qui montait la garde à la porte. Elle regarda l'écran en remarquant l'hésitation de Pidge et fronça les sourcils.
— Au point où nous en sommes… dit-elle, même si elle-même semblait incertaine.
Plissant les lèvres, Pidge cliqua sur le fichier. Une nouvelle fenêtre s'ouvrit et un enregistrement se lança. On y voyait un laboratoire, une table d'examen occupant le centre de la scène.
Le père de Pidge y était attaché, son regard se dardant dans tous les sens alors qu'il s'efforçait de suivre le tourbillon d'activité autour de lui.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il, essayant clairement de garder un ton calme. Qu'est-ce que vous me voulez ? Pourquoi m'avoir emmené ici ? Je n'ai rien fait de mal.
— Papa, murmura Pidge, les larmes aux yeux tandis que la vidéo continuait.
Sam se tut, le visage tiré et fatigué. Pidge examina l'enregistrement pour déterminer quand il avait été filmé. Il semblait que son père venait juste d'être transféré, mais iel ne voulait pas s'y fier. Ils l'avaient peut-être gardé en détention un moment avant de l'amener au laboratoire.
Ryner lui serra l'épaule tandis que les Galras du laboratoire s'intéressaient enfin à Sam. Un robot médical s'approcha avec une seringue et Sam chercha à s'y soustraire, perdant contenance en tirant sur ses liens, en vain. L'aiguille s'enfonça dans son bras, le piston poussa du liquide clair dans ses veines et le robot recula. Après quelques instants, Sam secoua la tête, serrant les paupières.
L'aiguille contenait un sédatif : ce fut bientôt évident, puisque Sam commençait à s'assoupir. Sa tête roula, mais, ce faisant, il remarqua quelque chose en dehors du champ de la caméra qui le fit se raidir.
— Non, souffla-t-il. Je vous en prie, ne faites pas ça…
Pidge hyperventilait, mais iel ne put détourner le regard de l'écran tandis qu'un druide apparaissait dans le champ, passant la main sur la joue de Sam, qui essayait faiblement de reculer. Iel voulait arrêter la vidéo, tout éteindre et sortir d'ici pour chercher un truc sur lequel taper, mais iel était figé·e sur place, les yeux vissés sur le druide, dont la main commençait à briller.
Sam gémit, les paupières papillonnantes, et le druide effleura sa tempe du bout des griffes, la tête penchée de côté.
— Oui, dit-iel après un long moment. Celui-ci fera très bien l'affaire. Si les circonstances s'y prêtent, il sera la clé de notre réussite.
— Devrions-nous le préparer au transfert ? demanda quelqu'un.
Le druide retira ses mains, mais observa Sam un autre moment interminable.
— Pas tout de suite. Le centre n'est pas encore prêt et nous faisons encore notre choix parmi d'autres sujets. Commencez les préparations, je vous ferai savoir quand nous aurons besoin de lui.
Il y eut un chœur de « Vrepit sa » prononcés à voix basse avant que l'enregistrement ne s'arrête et l'estomac de Pidge se retourna tandis que la vidéo suivante se lançait, montrant son père dans un autre laboratoire, accroché à un réservoir de quintessence synthétique comme celui qui jetait des ombres surnaturelles sur le mur derrière iel.
Les enregistrements se succédèrent, certains courts, d'autres longs et sans intérêt. Sam dans un laboratoire, se faisant tripatouiller. Sam dans une infirmerie, un moniteur affichant son rythme cardiaque et d'autres signes vitaux. Sam grelottant seul dans une cellule vide.
Mais ce fut la dernière vidéo qui lui fit le plus mal. Son père était à nouveau sous sédatif et le druide était de retour, posant deux griffes contre sa tempe en l'étudiant.
— Il est prêt, dit-iel. Tout comme nous. Je demanderai à ce qu'il soit transféré dans la matinée. Revendication commence demain.
L'enregistrement prit fin et, cette fois-ci, il n'y avait rien d'autre ensuite. L'écran resta blanc, sa faible lumière dansant à travers les larmes qui s'étaient accumulées dans les yeux de Pidge. Une rage aveugle menaça de l'étouffer et iel ferma le lecteur, ouvrant un programme de commandes pour fouiller dans l'ordinateur.
— Non, rugit-iel. Ça ne peut pas finir comme ça. Il doit y avoir autre chose. Un truc qu'ils ont oublié d'effacer. Un truc qu'ils ont voulu cacher.
Ses mains tremblaient si fort qu'iel pouvait à peine taper sur son clavier et iel jura en devant relancer la même commande trois fois avant de réussir à traduire ce qu'iel voulait.
Iel eut beau tout essayer, iel n'obtint aucun résultat et son souffle se faisait de plus en plus court alors que la panique s'installait.
— Pidge, dit Ryner.
— Non ! Il était là ! Ils l'avaient enfermé ici ! Où est-ce qu'ils l'ont envoyé ? Merde !
Un frisson traversa le bâtiment, faisant clignoter momentanément les écrans. Pidge se figea, retenant son souffle alors que tout redevenait immobile.
Un autre tremblement eut lieu quelques instants plus tard et l'anxiété de Pidge monta encore d'un cran. Iel regarda Ryner, dont l'expression s'était assombrie.
— C'est un piège, dit-elle. Je le savais. Viens. Il faut qu'on s'en aille.
Pidge jeta un dernier regard désespéré à l'ordinateur, puis jura et l'abandonna.
Un éclat de lumière au milieu de la rue annonça le retour d'Allura et Matt se laissa tomber du mur, prêt à aller l'accueillir. Il s'arrêta en voyant Lealle se précipiter sur elle, l'enlaçant fermement. Les yeux d'Allura restèrent secs, mais elle plissait les lèvres comme pour s'empêcher de pleurer et regardait résolument par-dessus l'épaule de sa mère.
Lealle se détacha d'elle en fronçant les sourcils tandis qu'Alfor les rejoignait et Matt rencontra le regard de Val de l'autre côté de la rue. Ils rejoignirent le groupe d'un même mouvement, Val se glissant devant Lealle pour murmurer quelque chose à l'oreille d'Allura. Quand Matt arriva à leur niveau, Allura hochait la tête avant de prendre une grande inspiration.
— Désolée, dit-elle, se forçant à sourire à ses parents. La semaine a été longue. J'aimerais beaucoup visiter Oriande avec vous, mais nous avons nos propres problèmes à régler. Il vaut peut-être mieux que nous nous séparions ici.
Matt vit Katrona ouvrir la bouche pour ajouter son grain de sel et il lui lança un regard suffisamment mauvais pour la faire taire. Allura hésita un instant, puis se jeta sur sa mère, la serrant si fort que Lealle ne pouvait pas avoir manqué le tremblement de ses mains. Matt ne put que prier qu'Oriande n'allait pas considérer ça comme un indice sur le futur. Allura semblait déjà à deux doigts de craquer, il valait mieux qu'on ne l'arrache pas à cette dernière étreinte.
Heureusement, il apparut qu'elle n'avait pas encore franchi la ligne et, quand elle relâcha sa mère, elle enlaça son père avant tout autant de désespoir, même si ça ne dura pas aussi longtemps.
— C'était…
Allura hésita, son sourire vacillant, puis secoua la tête.
— Je dois y aller. Je vous aime.
— Je t'aime aussi, mon cœur, dit Lealle, et Matt faillit fondre en larmes au chagrin qui perçait dans sa voix.
Avait-elle compris, se demandait-il ? Savait-elle qu'elle était morte à l'époque d'où venait Allura ? Ou savait-elle seulement que sa fille souffrait et qu'elle ne pouvait rien faire pour l'aider ?
En tout cas, Allura parut secouée et se détourna, rejoignant rapidement Edi et Aneta. Ses mains serrèrent le tissu de sa tunique au niveau de son cœur quand Alfor lui lança :
— Je t'aime, ma chérie.
Val s'empressa d'emboîter le pas à Allura et Matt allait les suivre, mais il hésita en voyant le groupe d'Alfor se resserrer, jetant des regards à Allura en échangeant à voix basse. Aneta et Katrona poussèrent les deux groupes à s'éloigner. Aneta appela Matt et il lui fit un signe de la main en faisant mine de l'écouter.
Dès qu'elle eut le dos tourné, il s'arrêta et attendit que ses amis disparaissent au prochain tournant. Ce lieu regorgeait de savoirs, avait dit Keturah. Matt devait juste se montrer créatif pour les obtenir.
Elle avait peut-être raison.
Le cœur martelant ses côtes, il pivota et s'éclipsa discrètement pour suivre le groupe d'Alfor.
Pidge courait, se contentant de balayer superficiellement les couloirs en prévision d'une embuscade de gardes ou de sentinelles. Le sol tremblait sous ses pieds à intervalles réguliers, manquant à chaque fois de l'envoyer bouler.
Ryner lui prit le bras pour l'empêcher de tomber à la prochaine secousse. C'était de pire en pire alors qu'ils remontaient à la surface, prenant les escaliers puisque l'ascenseur s'était écroulé au premier impact. Quoi qu'il s'agisse, ça venait clairement de l'extérieur de la base. Une arme ou un robeast quelconque.
Ce n'était pas que les secousses montant graduellement en intensité qui lui mettaient la puce à l'oreille : Green était au bord de la panique, sa voix incompréhensible. Pidge ne put la convaincre qu'à grand-peine de rester cachée jusqu'à ce qu'ils sortent de la base. Elle semblait prête à partir au combat sans eux et le lien vibrait d'une sensation inquiétante et insidieuse qui lui soufflait que quelque chose n'allait vraiment pas.
— On y est presque, dit Pidge, se rattrapant sur les marches quand l'impact suivant lui fit perdre l'équilibre.
De la poussière tombait du plafond et le métal grognait tout autour d'eux.
— Encore deux minutes.
Deux minutes n'allaient pas suffire. Alors qu'ils atteignaient le palier du troisième sous-sol (selon la pancarte), Green rugit un avertissement. Sans y penser, Pidge se colla au mur et activa son bouclier, le levant au-dessus de sa tête. Iel entendit Ryner l'imiter, mais n'eut pas le temps de la regarder. Alors que son bouclier apparaissait, la cage d'escalier explosa. Le hurlement strident du métal et le tonnerre des poutres de support se cassant en deux résonnèrent si fort dans les oreilles de Pidge qu'iel crut qu'iel allait perdre l'ouïe. Iel se replia en boule autant que possible sous son bouclier et grogna quand quelque chose le percuta.
La tempête sembla durer une éternité et, même une fois qu'elle se calma, Pidge resta figé·e, les oreilles sifflantes. Le bras qui tenait son bouclier lui faisait mal de l'épaule jusqu'au bout des ongles et ce ne fut que lorsqu'iel tenta de le bouger qu'iel remarqua que plusieurs morceaux du bâtiment lui étaient tombés dessus.
Et, plus inquiétant encore, sur son pied droit, qui n'avait pas tout à fait rejoint le couvert de son bouclier.
Pidge se tordit, poussant des deux bras et de sa jambe libre sur son bouclier jusqu'à repousser les gravats sur le côté. Le mouvement tira sur son pied coincé et iel ravala un hurlement. La douleur s'assourdit quand iel s'immobilisa, mais iel ne savait pas si c'était parce que la blessure n'était pas si grave ou si c'était dû à l'adrénaline. Iel n'avait pas très envie de le découvrir.
Iel chercha à se concentrer sur sa respiration, inspirant lentement et calmement comme on était censé le faire au milieu d'une crise de nerfs, mais il y avait beaucoup de poussière dans l'air et Pidge s'étouffa dessus, ses poumons se dilatant et ses côtes lui faisant un mal de chien alors qu'iel haletait. Des larmes lui remplirent les yeux. Iel se plia en deux pour attraper le morceau de métal tordu qui coinçait son pied, le poussant dans une autre quinte de toux.
Quelque chose remua dans la pénombre et Pidge se figea, tous les sens en alerte. Iel avait l'impression d'être un lapin traqué par un loup, sauf que cette chose était beaucoup plus grosse qu'un loup. Iel n'osa même pas bouger pour mieux la regarder, mais iel vit sa silhouette du coin de l'œil : énorme et corpulente, elle creusait dans les décombres à sa droite, un étage plus haut. Sûrement à sa recherche.
Pidge ouvrit la main, se préparant à invoquer son bayard pour trancher à travers les gravats qui l'empêchaient de se lever, pour trancher son propre pied si c'était nécessaire pour s'enfuir. Ce n'était pas le meilleur plan qui soit, mais ça valait mieux que de rester ici à attendre d'être transformé·e en chair à canon pour robeast.
— Attends.
La voix de Ryner fut à peine plus haute qu'un souffle à son oreille, un souffle amplifié par la radio, mais suffit à stopper Pidge, les voyants de son armure projetant des courants fantomatiques dans l'air empli de poussière. Elle s'accroupit en silence à ses côtés, lui prenant le poignet.
— Tout va bien, Pidge, murmura-t-elle. Respire. Je vais fermer ton casque. Ton armure éliminera la poussière et te permettra de retrouver ton souffle.
Bah oui, c'était évident. Pidge fronça les sourcils tandis que Ryner procédait exactement comme elle l'avait dit, fermant le bas de son casque. Sa première réaction fut de s'indigner qu'elle ait ressenti le besoin de lui expliquer quelque chose de si flagrant. Mais, si ça l'était autant, pourquoi Pidge n'y avait-iel pas pensé ?
— Respire, lui rappela Ryner.
Pidge se concentra sur sa respiration, tirant à nouveau sur sa jambe jusqu'à ce que Ryner pose une main apaisante sur son genou.
— Laisse-moi faire, murmura-t-elle, se penchant jusqu'à ce que ses doigts tendus effleurent le métal. Je vais changer sa forme pour libérer ton pied. Si tu peux courir, nous courrons, sinon je te porterai. Green n'est pas loin.
— Je sais, dit Pidge, et ce ne fut qu'après avoir entendu sa propre voix résonner dans ses oreilles qu'iel se rendit compte que c'était la première chose qu'iel disait depuis l'explosion.
Son ouïe était toujours brouillée à cause de l'écroulement et Ryner avait déjà libéré sa jambe le temps qu'iel remarque la lueur de son gantelet et le métal étrangement lisse qui s'éloignait de son pied.
Iel n'était pas seul·e à avoir remarqué cette lueur dans l'obscurité.
Le silence avait remplacé le grincement du métal. Tout était si immobile que c'en était étouffant. Pidge n'avait remarqué ni son ni mouvement jusqu'à ce qu'ils cessent, mais l'obscurité devint abruptement trop écrasante et iel sentit l'engourdissement laisser place à la terreur.
— Pidge ! siffla Ryner d'un ton qui suggérait que ce n'était pas la première fois qu'elle l'appelait.
Elle tirait sur son bras, l'enjoignant à se lever, et Pidge obéit péniblement, la tête remplie de bruits parasites.
— Est-ce que tu peux marcher ?
Iel la regarda sans comprendre jusqu'à ce qu'elle essaye de l'aider à avancer. Iel eut un mouvement de recul et une vive douleur s'empara de sa cheville.
Iel inspira brutalement, mais se ressaisit et serra la main de Ryner.
— Ça va, dit-iel. Ça ira plus vite.
Ce n'était pas exactement tout ce qu'iel avait l'intention de dire, iel en avait conscience, mais c'était difficile de former des phrases. C'était difficile de former des pensées, alors iel laissa Ryner l'entraîner sur son sillage, boitillant comme iel pouvait. Il n'y avait rien à sauver ici. Pas de prisonniers, pas de civils. Rien qu'une base vide déjà délestée de tout élément utile. Ils pouvaient ouvrir un trou de ver et s'échapper en moins de deux.
Tout irait bien.
Pidge tangua et ce fut seulement de voir Ryner trébucher aussi qui lui suggéra que ce n'était pas son sens de l'équilibre qui lui jouait des tours. La lumière changea et un frisson remonta le long de son dos quand iel sentit une présence derrière iel.
Iel pivota, le souffle coupé, et crut un instant que Green était venue les chercher.
Il y avait certainement une ressemblance : le même museau félin, les mêmes griffes d'un mètre de long, le même poitrail et le même bouclier de la taille d'un bus sur le dos.
En fait, on aurait dit que quelqu'un avait créé une réplique du lion vert et l'avait remplie du vide interstellaire. Plutôt qu'argenté, le métal était d'un noir mat si profond que le regard de Pidge refusait de se focaliser dessus, même quand une patte massive creusa un trou devant iel. À la place des yeux dorés et des accents bleutés lumineux, cette créature brûlait du magenta de la quintessence synthétique.
Et, là où son torse et son museau auraient dû être d'un joyeux vert pomme, ils étaient au contraire d'un vert citron si vif que Pidge en avait mal aux yeux.
Quelque part au loin, Green hurlait, peur et épouvante se mélangeant dans le lien tandis que le faux lion vert levait la tête et rugissait.
