Précédemment : Matt, Val et Allura sont enfin rentrés d'Oriande. Matt a aussitôt rassemblé l'équipe pour partager la réponse obtenue à sa Question : un aperçu des mois ayant précédé la guerre. Un fossé s'est creusé entre Alfor et Zarkon quand ce dernier a découvert que le roi interférait avec les tentatives des Galras aux abois de trouver un nouveau foyer. Lealle, après avoir entendu sa version des faits, lui a offert son aide pour mettre un terme à l'ingérence d'Alfor et aider le peuple galra sans recourir à la guerre.
Chapitre 30
Recadagre
Allura était assise seule dans une pièce vide, les pieds relevés sur la banquette nichée sous une grande fenêtre ronde. Peu d'endroits du château possédaient de vraies fenêtres ; il y avait en général des écrans qui projetaient l'extérieur. Ici, les architectes du château s'étaient donné la peine d'incorporer une grande vitre transparente renforcée de façon à supporter la pression du décollage, des batailles et des différents dangers souvent rencontrés dans l'espace.
Une salle remplie d'écrans ou de projecteurs pouvait donner l'impression de dériver parmi les étoiles, mais dans cette pièce, avec les lumières réduites à une légère lueur rougeâtre et la fraîcheur de la vitre contre sa joue, Allura se sentait plus proche du vide que jamais.
Black effleurait son esprit, inquiète et attentive, mais Allura sentait que si elle commençait à lui parler, elle allait se lancer dans une tirade. Ce n'était pas la faute de Black si la rupture de Zarkon avec son équipe n'avait pas été aussi nette qu'elle ne l'avait toujours cru. Ce que Matt leur avait montré l'aidait au contraire à comprendre pourquoi le lion noir était resté du côté de Zarkon aussi longtemps.
Ça ne voulait pas dire que ça ne lui faisait pas toujours aussi mal.
Mère est restée fidèle à elle-même, se rassura au moins Allura. C'était une maigre consolation, mais elle s'y raccrocha. Quel que soit ce qu'on pouvait reprocher à son père dans le déroulement des événements, elle pouvait au moins être sûre que sa mère avait toujours été la personne brave, généreuse et dévouée qu'elle avait tant aimée. Sa mère, Coran, Rukka, Sa et Keturah… ils avaient tous été de bonnes personnes.
Zarkon avait été une bonne personne.
Ça faisait d'autant plus mal de savoir que les atrocités qu'il avait commises avaient découlé d'un désir sincère de sauver des vies, mais Allura devait se rappeler ces atrocités. Quand elle ne retenait que la raison de départ, c'était presque facile de ressentir de la compassion pour l'homme qui avait massacré son peuple.
Non.
Elle ne ressentait aucune compassion pour Zarkon. Elle avait mal pour le peuple de Daibazaal, qui ne méritait pas ce qu'Alfor ou Zarkon lui avait fait. Elle comprenait le lion noir, qui avait vu les intentions admirables de son paladin et avait cru qu'il resterait fidèle à lui-même.
Et elle détestait son père. Elle lui en voulait d'avoir abusé des pouvoirs qui lui avaient été conférés. D'avoir fait des erreurs, des petites erreurs, des erreurs toutes simples que n'importe qui aurait pu faire. (De graves erreurs, des erreurs catastrophiques, des erreurs répétées qu'il aurait dû reconnaître et corriger bien avant que ça ne dégénère en guerre contre son propre paladin noir.) Elle détestait qu'il ait tenu tout le monde à l'écart, qu'il se soit servi des paladins pour faire pression lors de jeux politiques avant de dissimuler ses actes. Le monarque et le paladin noir étaient censés être sur un pied d'égalité, s'équilibrer mutuellement et s'assurer que ni l'un ni l'autre ne dépasse les bornes.
C'était ce qui faisait le plus mal. Son père savait, devait savoir, que ce qu'il faisait était mal. Sinon, pourquoi le cacher ? Pourquoi distraire les paladins à l'entraînement, ignorer les questions de Zarkon et effacer son profil mémoriel ? Sa culpabilité était évidente et empêchait Allura de le voir autrement que… que… pas tout à fait le tyran que Zarkon pensait. Elle n'était pas prête à aller aussi loin. Elle ne pensait pas l'être un jour.
Mais Alfor avait eu tort. Il avait utilisé à mauvais escient le pouvoir et l'autorité de Voltron, s'était immiscé dans les politiques locales sans raison et avait prolongé la souffrance de millions d'innocents qui s'en remettaient autrefois à lui pour assurer leur protection.
Que devait-elle donc penser ? Zarkon était un monstre d'une telle ampleur que les méfaits d'Alfor n'étaient pas comparables, mais le roi d'Altéa n'était pas un héros non plus. Sa tête lui tournait, son opinion sur leur rupture changeant du tout au tout d'une seconde à l'autre jusqu'à ce qu'elle ne sache plus si elle était en train de vilipender son père de façon injuste ou au contraire de déformer la situation pour le disculper.
Avec un soupir, Allura ramena ses jambes encore plus près et pressa davantage son front contre la fenêtre. Son souffle embuait la vitre, brouillant les étoiles, mais elle s'en fichait. La vue n'avait rien de spécial et son esprit revenait sans cesse aux visions.
La porte s'ouvrit en sifflant et Allura se crispa, cherchant un reflet dans la fenêtre pour savoir qui l'avait trouvée. C'était peut-être un membre du personnel du château : ils essayaient de remettre les ailes inutilisées en état pour accueillir davantage de réfugiés, de pilotes de la Garde et de visiteurs diplomatiques. Avec un peu de chance, cette personne remarquerait que la pièce était déjà occupée par un paladin et se retirerait aussitôt, ou finirait son travail rapidement sans l'importuner.
Les pas hésitèrent à l'entrée un instant, puis traversèrent la pièce jusqu'à la banquette sous la fenêtre.
— Allura, dit Coran.
Il n'ajouta rien d'autre, mais son simple nom suffit à exprimer tant de chagrin et de commisération que les larmes montèrent immédiatement à ses yeux. Elle le regarda et vit la brisure de son cœur et son conflit intérieur qui se reflétaient clairement sur ses traits.
Bien sûr qu'il souffrait. Il avait aimé les parents d'Allura, lui aussi.
Allura ne dit rien, pivotant pour lui faire de la place sur la banquette. Dès qu'il fut assis, elle s'appuya contre lui, s'agrippant à son haut. Elle avait plus ou moins réussi à ne pas penser à lui ni aux autres qu'elle avait quittés en allant s'entraîner auprès de maître Fligg, mais elle fut soudainement rattrapée par toutes ses émotions. Elle était partie pendant six mois. Le château, la coalition et son équipe avaient tous survécu sans elle, mais ils lui avaient manqué.
Coran la tint contre lui, la berçant doucement alors qu'elle se mettait à pleurer. C'était les larmes lentes et silencieuses d'une douleur sourde. Elle ne sanglotait pas, elle ne hoquetait pas, mais elle ne pouvait pas retenir ses larmes et ne pouvait pas empêcher sa respiration de se hacher et trembler. Elle pleurait la mort de son père et la chute de Zarkon dans la cruauté et la vengeance. Elle pleurait sa mère, qui n'avait jamais souhaité que la paix. Elle pleurait par colère, et parce que cette colère n'avait pas d'exutoire. Elle ne pouvait pas hurler après son père pour lui avoir menti et ne pouvait pas en vouloir à Matt d'avoir déterré ces secrets, bien qu'une part d'elle aurait voulu rester ignorante des manquements de son père. Elle pouvait en vouloir à Zarkon, mais un paladin noir ne pouvait se laisser dominer par la haine.
Elle pleura sur l'épaule de Coran et, quand ce dernier la lâcha momentanément pour essuyer ses propres yeux, elle le serra d'autant plus fort, leur chagrin partagé remplissant le silence.
Ça lui rappela une autre nuit, qui remontait désormais beaucoup, quand Coran l'avait étreinte de cette façon dans une pièce similaire donnant sur le ciel étoilé. C'était de la peur qu'ils partageaient cette nuit-là. De la peur envers le Vkullor qui avait rasé la planète Daibazaal, de la peur pour la mère d'Allura, dont le lion avait pris un affreux coup peu après l'arrivée de Voltron sur le champ de bataille.
— Qu'est-ce que je dois faire ? demanda Allura.
Coran était arrivé depuis un certain temps et elle était toujours accrochée à lui comme une enfant effrayée qui n'avait aucune expérience en matière de bataille et de mort. Sa gorge s'était cependant déliée après avoir versé ses larmes, bien que sa voix restât faible.
— Qu'est-ce que je suis censée faire ?
Coran ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit. Il soupira, coinçant la tête d'Allura sous son menton et passant les doigts dans ses cheveux.
— Je ne sais pas, Allura. Je ne sais vraiment pas.
— Nous allons devoir parler à la coalition, dit-elle, s'efforçant de se concentrer sur quelque chose de productif.
Si elle pouvait trouver un plan, si elle pouvait mettre de l'ordre dans ses pensées, peut-être que tout cesserait de lui faire si mal.
— Il faudra mettre en place des garde-fous. Voltron est une arme trop puissante pour devenir la pièce centrale d'un gouvernement. Je ne lui permettrai pas de devenir un tyran qui remplacera Zarkon.
Ses bredouillements s'arrêtèrent, mais son esprit continua de tourner à plein régime, réfléchissant aux propositions qu'elle pourrait faire aux ambassadeurs. Elle et Shiro allaient devoir prendre du recul, évidemment. Rien qu'en participant aux négociations, ils risquaient d'imposer leur volonté à leurs alliés. Peu importait qu'ils ne faisaient que poser un ultimatum si le reste de l'univers avait trop peur de s'y opposer par crainte de représailles.
— Allura, dit Coran. Allura, regarde-moi.
Elle obéit, s'efforçant de faire taire ses pensées qui se bousculaient.
Coran glissa une boucle de cheveux derrière son oreille, puis laissa sa main contre sa joue. Elle se laissa aller à son contact.
— Ne te force pas à prendre ces décisions aujourd'hui. Donne-toi le temps de réfléchir, de respirer. Discutes-en avec Shiro et la coalition et décide ensuite de la marche à suivre.
C'était un conseil profondément raisonnable et Allura plissa le nez, ce qui fit rire Coran.
— Tu es une jeune femme très intelligente, Allura, au grand cœur et d'une intégrité indéniable. Le fait que tu sois prête à renoncer à ton autorité pour le bien de la coalition est admirable, mais ce n'est pas une chose à faire par peur. Tu as besoin d'avoir la liberté d'agir et la possibilité de communiquer avec tes alliés, qui sont pour la plupart toujours en train de se défaire des mensonges que Zarkon a répandu pendant plusieurs générations.
Coran avait un regard lointain, essuyant une larme avec son pouce.
— J'espère que viendra bientôt le jour où l'univers connaîtra une nouvelle ère de paix, une ère où le peuple libre n'aura pas besoin que tu sois leur cheffe et leur commandante. Une ère où tu pourras simplement être Allura, sans la pression d'être une princesse et un paladin. Mais à l'heure actuelle, nous sommes en guerre et l'univers a besoin de Voltron, de toi. N'aie pas peur de te faire confiance.
Elle tourna la tête, fuyant les paroles de Coran.
— Est-ce que tu dis ça parce que je suis une meilleure personne que mon père ?
Elle marqua une pause, son torse se comprimant alors que ses pensées se tournaient à nouveau vers les mauvaises actions de son père.
— Est-ce que c'était une bonne personne ?
— C'était une personne, dit Coran. Je ne sais pas s'il était bon, mauvais ou quelque part entre les deux. Je ne pense pas être qualifié pour en juger. Je sais qu'il vous aimait, toi et ta mère, énormément. Je sais qu'il voulait mettre fin à la souffrance dans l'univers…
Il soupira, penchant la tête jusqu'à ce que son front repose contre les cheveux d'Allura.
— Je sais aussi, désormais, qu'il a fait de graves erreurs et blessé beaucoup de monde. Ces faits ne s'excluent malheureusement pas mutuellement.
— Est-ce que tu le détestes ?
— Je… Je suis en colère, avoua Coran, sa voix se brisant. Et blessé. Je ne suis pas d'accord avec les décisions qu'il a prises. Mais je l'ai aussi aimé. Je l'aimais, et je l'aime toujours.
C'était un soulagement de l'entendre le dire. Comme découper une armure pour révéler une blessure en dessous, ça faisait mal, et de nouvelles larmes lui piquèrent les yeux. Coran aimait son père. Allura aussi. L'admettre faisait mal, mais c'était mieux de l'accepter et de commencer à traiter la plaie plutôt que de la laisser s'infecter hors de vue.
Allura se tourna vers Coran, l'enlaçant à nouveau très fort. Elle n'était pas prête à faire face à ses amis, encore moins au reste de l'univers, mais elle avait un peu moins mal que juste après que les visions se soient dissipées.
Heureusement, Coran ne semblait pas pressé par le temps. Il changea de position, se plaçant dos au mur de l'alcôve, et Allura s'appuya contre lui, la tête contre son torse. Ils restèrent ainsi à regarder les étoiles pendant que leurs larmes séchaient lentement.
Le silence qui tomba après le départ d'Allura et de Coran plana sur les autres le reste de la journée. Pidge finit par accepter que Shay lance son cycle de soin et repartit donc pour l'infirmerie. Matt l'accompagna, ainsi que leur mère, Ryner, Keith, Shiro et Akira. Ce dernier ouvrit la bouche deux fois durant le trajet avant de se raviser.
— Tes blessures ne sont pas aussi graves qu'elles n'en ont l'air, assura Shay à Pidge de l'autre côté d'un écran opaque mis en place pour qu'iel puisse se changer, Karen l'aidant à enfiler la combinaison pour capsule. À part ta cheville, tu as juste beaucoup de bleus. Un cycle de quatre heures suffira, même si tu auras certainement besoin d'au moins trois semaines d'étirements et de renforcement musculaire avant d'être à nouveau en pleine forme.
Pidge éteignit l'écran et jeta ses vêtements sur un comptoir proche, le nez plissé.
— Si je reste en capsule toute la nuit, est-ce que ça raccourcira la deuxième partie ?
— Pas de beaucoup, je le crains. Les capsules peuvent réparer tes tendons endommagés, mais ne peuvent pas les renforcer, tout comme elles ne peuvent pas développer la masse musculaire. Tu vas devoir le faire de ton côté.
Pidge inclina la tête, puis fusilla du regard son pied appuyé sur un coussin, l'attelle jetant de petites lueurs bleues dessus.
— Je suis qu'un foutu sac à merde.
Matt ravala un rire tandis que Karen réprimandait Pidge pour son langage, mais sa joie ne dura pas longtemps. Ils entrèrent tous dans la salle aux capsules et Pidge continua de se plaindre pendant que Shay se servait de ses radios pour paramétrer le cycle.
— Non, mais sérieux, dit Pidge. Qu'est-ce que je vais faire, retenu·e au château pendant trois semaines ? Je ne peux pas me tourner les pouces. Je vais vraiment finir par mourir d'ennui.
Ryner posa une main sur sa tête, l'expression à mi-chemin entre l'amusement et l'exaspération.
— Je suis sûre que tu trouveras un moyen de t'occuper.
Il y eut des coups à la porte et Val passa la tête à l'intérieur.
— Pardon, dit-elle. J'ai bien entendu ? Tu vas être coincé·e ici pendant trois semaines ?
— Ne le dis pas tout haut, dit Pidge, s'affalant dans son siège flottant. Rien que d'y penser me donne envie de chialer.
Val lui sourit avec compassion, sortant un livre de sa poche et triturant le coin des pages.
— Ça te dit de travailler sur un projet avec moi ?
Pidge leva la tête, les yeux plissés.
— Quel genre de projet ?
— Eh bien…
Val tourna la tête, son regard se posant sur Matt.
— Quelqu'un n'était pas présent à ce moment-là, M. Je-vais-poursuivre-Zarkon-tout-seul.
À côté de Matt, Shiro se raidit et Keith jura. Matt se frotta le front.
— Est-ce que tu es en train de suggérer que Pidge passe sa convalescence à me lancer des piques ? Parce que je compte bien mettre mon veto à ce plan.
Pidge sourit à pleines dents.
— Tu ne peux pas m'en empêcher.
Il fusilla Pidge du regard, mais Val leva les mains, tenant toujours son livre.
— Non. Pardon. Ce que je voulais dire, c'est que tu n'étais pas là quand j'ai posé ma Question.
— Oh ?
Matt la dévisagea, quelque chose dans le ton de sa voix apaisant son esprit, comme une salle d'audience retenant son souffle en attente du verdict.
— J'ai demandé comment trouver des gens. Pour trouver le commandant Holt, Rax et Rolo.
Val leva son livre, se dépêchant de poursuivre en voyant l'effet de ses paroles sur Matt.
— J'ai eu deux livres, qui ont tous les deux rapport à la quintessence, alors je me dis qu'on est censés partir de ce que Fligg nous a enseigné. Peut-être. Bref, je voulais les scanner pour qu'on puisse tous les parcourir. On dit que deux yeux valent mieux qu'un, alors deux douzaines valent mieux que deux, pas vrai ?
Matt ne savait pas quoi dire. Elle avait eu toutes les connaissances de l'univers à portée de main et s'était servie de sa Question pour essayer de retrouver son père ? C'était… Matt aurait bien dit qu'il ne le méritait pas, après les avoir quittés comme il l'avait fait à Oriande, mais le monde ne tournait pas autour de lui, pas vrai ? Battant furieusement des paupières, il s'élança pour prendre Val dans ses bras.
— Merci.
Elle dut faire un pas en arrière pour conserver l'équilibre, puis passa les bras sous les siens, l'étreignant en retour.
— Ne me remercie pas. On veut tous le retrouver. Retrouver tout le monde. Si ça peut aider, alors ça vaut largement tout ce qu'on a enduré à Oriande.
Matt recula, acquiesçant en s'essuyant les yeux, et esquissa un sourire.
— D'accord. On va les scanner aujourd'hui, comme ça, quand tu seras sorti·e de ton cycle, Pidge–
Il se tourna vers iel, mais s'interrompit en remarquant les regards éloquents qu'iel et Ryner s'échangeaient.
— Quoi ?
— Rien, dit Pidge. Ça me va. On la démarre, cette capsule, ou on attend le déluge ?
Ryner voulut dire quelque chose, mais Pidge la fusilla du regard, alors elle laissa tomber et secoua la tête devant le regard interrogateur de Karen.
— J'ai un ordinateur pour numériser des documents, dit Ryner à Val. Je dois envoyer un message à Meri, mais ensuite, je peux t'aider à tout scanner. Toi, ajouta-t-elle en se tournant vers son co-paladin, tu te reposes.
Pidge lui fit un vague salut militaire, puis laissa Shay l'installer dans la capsule. Val serra doucement la main de Matt une dernière fois avant de partir avec Ryner. Matt s'attarda un instant, cherchant à calmer son pouls. Il savait que Pidge avait trouvé une piste concernant leur père avant son départ pour Oriande, mais visiblement, elle n'avait pas encore abouti. S'attaquer au problème sous un autre angle, surtout pendant que Pidge était coincé·e au château, les soulagerait tous les deux d'un poids.
Shiro arriva derrière Matt, posant une main dans le creux de son dos.
— Nous allons le trouver, dit-il.
Matt leva la tête et prit un moment pour s'abreuver de sa vue. Cela faisait si longtemps. Trop longtemps. Pour le moment, Matt était parfaitement disposé à accepter les paroles de Shiro comme une vérité incontestable tant qu'il pouvait l'attirer à lui dans un baiser.
Il surprit Shiro à mi-chemin de ce qui devait être une autre tentative de réconfort. Shiro se figea, puis se laissa aller au baiser, l'attirant plus près. Quand ils se séparèrent, il posa ses lèvres contre le front de Matt.
— Tu m'as manqué.
— Mmm, dit Matt, fondant dans son étreinte. Je ne repars plus jamais pendant six mois. Hors de question. Rien ne pourra m'y forcer.
— Sept mois, dit Shiro, mais je suis bien d'accord.
Matt recula brusquement.
— Attends, quoi ? Tu es en train de me dire qu'on est resté un vrekt de mois à Oriande ?
— Si vous y êtes entrés juste après nous avoir contactés pour la dernière fois, alors oui.
Matt grogna, se désarticulant dans les bras de Shiro si bien que ce dernier dut le rattraper avant qu'il ne tombe par terre.
— Oriande peut aller se faire voir. C'est tout ce que j'ai à dire. Qu'elle aille se faire voir, et moi aussi pour y retourner dans le futur.
— Y retourner ? répéta Keith.
Il semblait alarmé, rabattant les oreilles en arrière quand les autres se tournèrent dans sa direction. Il n'avait encore rien dit depuis la fusion de l'esprit et restait en retrait depuis, comme s'il n'était pas certain qu'il avait le droit d'être là. Il baissa la tête, fixant un point quelques centimètres plus bas que le visage de Matt.
— Pourquoi tu y retournerais ?
— Aucune idée, dit Matt. Tout ce que je sais, c'est que je nous ai croisés, toi, moi, Akira et Nyma, venant du futur.
Il appuya les doigts pour bien appuyer sur ce point, mais se départit de son sourire à peine quelques secondes plus tard.
— Vu à quel point la première visite m'a complètement rebuté, ça me prendra une apocalypse pour y retourner.
Akira fronça les sourcils, jetant un coup d'œil à Shiro.
— Nous trois ? Tu ne crois pas–
— Ça n'a rien à voir avec Shiro, dit Matt. J'y ai pensé aussi, mais le moi du futur a risqué le courroux d'Oriande pour m'épargner la crise d'angoisse.
Keith croisa les bras.
— C'est peut-être lié à Red ?
— Peut-être ? Je ne vois pas quel est le rapport avec Nyma, par contre.
— C'est un drôle de groupe, dit Akira. Tu es sûr qu'on était que tous les quatre ?
Matt haussa les épaules.
— Vu tous les problèmes qu'on a causés en se parlant cinq minutes, je n'ai pas eu le temps de poser trop de questions. Mais je suis presque sûr qu'il n'y avait que nous.
— Hmm.
— Ça ne sert à rien de tergiverser là-dessus pour l'instant, dit Karen, se détournant enfin de la capsule cryogénique.
Elle avait déjà été aux petits soins pour Matt pendant qu'ils préparaient la fusion de l'esprit et elle revint à nouveau l'étreindre, plus insistante qu'avant.
— Moi même je sais que la vie d'un paladin est remplie de petites urgences. Concentrons-nous sur celles qui nous occupent actuellement et nous pourrons nous intéresser à ce qui te ramène à Oriande quand nous y serons.
Shiro acquiesça.
— Elle a raison. Essayons de ne pas nous en inquiéter pour le moment. Nous devrions aller chercher la navette que vous avez laissée sur Roya Vosar avant que l'Empire ne se fasse des idées.
— Bonne idée, dit Matt. Ensuite, dodo ?
Le sourire de Shiro s'adoucit et il embrassa Matt sur le haut du crâne.
— Ensuite dodo.
Rolo fut réveillé par des cris.
Il se redressa, le cœur battant à tout rompre, et recula par réflexe contre le mur. Il avait passé la moitié de la journée à parcourir les couloirs de la prison à la recherche de Sam et ne s'était arrêté que quand la fatigue l'avait emporté malgré lui dans le sommeil.
À en juger la lenteur et le fouillis de ses pensées, il n'avait pas dormi longtemps. Il se frotta le visage en évaluant la situation. Rax était recroquevillé à l'autre bout de la cellule, le regard rivé vers la porte. Il n'avait pas l'air d'avoir été en train de dormir, mais les cris avaient visiblement attiré son attention.
La jambe de Rolo l'élançait encore, réveillée par son mouvement de recul. Ce n'était pas comme s'il serait plus en sécurité près du mur qu'allongé par terre, mais il avait l'impression de garder un semblant de contrôle de cette manière.
Il en revint aux cris.
Pendant un moment, ce ne fut que ça : les cris d'un prisonnier infortuné. Des cris de douleur, de peur ou de désespoir. Les couloirs dans cette partie de la prison créaient un drôle d'écho, si bien qu'il était difficile de percevoir ce qui était crié ou d'où ça provenait.
Rolo était là depuis des mois et pouvait compter sur les doigts de la main le nombre de prisonniers, passés ou présents, morts ou vifs, dont il avait vu des signes. Lui et Sam avaient exploré toutes les raisons qui pousseraient les druides à limiter leurs expériences à eux trois alors qu'ils pouvaient se servir d'autant de prisonniers qu'ils le voulaient. Sam avait dit qu'ils devaient faire partie d'une étape de recherche avancée. Les autres prisonniers qu'ils avaient vus devaient être les derniers survivants de l'étape précédente et, depuis, les druides sélectionnaient avec précaution les sujets tests suivants.
Alors qui criait ainsi ? Un nouveau prisonnier ? Un autre survivant, ramené vers leurs cellules pour une raison inconnue ?
Rolo rassembla ses forces, prêt à sortir de son corps pour aller jeter un œil, mais remarqua alors autre chose : les cris se rapprochaient.
Il n'arrivait toujours pas à les déchiffrer. En tout cas, la puce de traduction qu'ils avaient implantée dans son crâne n'y arrivait pas. Des voix plus basses et furieuses transperçaient entre les cris, proférant jurons et menaces, mais le prisonnier ne semblait pas les entendre.
Le groupe était presque à la porte quand, d'un coup, le traducteur se mit en marche. C'était comme si on venait d'appuyer sur un interrupteur dans son cerveau, jetant un rai de lumière sur les cris.
— Tuez-moi ! Vous m'écoutez, enfoirés ? Tuez-moi tout de suite ! C'est hors de question que je refasse ça ! Vous ne pouvez pas me forcer !
C'était la voix de Sam. Vrekt, que lui avaient-ils fait ? Rolo se prépara à… à se battre, à arracher Sam des griffes des gardes, à s'échapper… à faire quelque chose. Rax fut à ses côtés avant qu'il ne puisse faire autre chose que rassembler sa jambe intacte sous lui.
— Attends, murmura Rax. Tu ne feras qu'empirer les choses.
Rolo se tourna vers Rax en grondant, une réplique cinglante sur le bout de la langue, mais le premier garde atteignit la cellule à ce moment précis et l'ouvrit en grand. Rolo s'y attendait, mais il fut tout de même saisi d'un frisson de terreur, surtout en remarquant l'insigne de capitaine de garde sur son torse, et il recula devant la matraque métallique qu'elle brandissait dans sa direction.
Sam entra ensuite, les mains liées et trois gardes le forçant à avancer. L'un d'entre eux le poussa en avant et Sam s'interrompit dans sa tirade en percutant le sol. Il y resta allongé un bon moment, se redressant à l'aide de ses mains, une jambe pliée sous lui, l'autre traînant derrière. Rolo le voyait trembler d'ici, mais il ne disait rien, ne faisait rien, fixant le sol avec de grands yeux.
L'inquiétude serra le cœur de Rolo, mais l'entrée soudaine des gardes et leur agressivité évidente le figeaient contre le mur. Il regarda Sam, le priant silencieusement de lui indiquer d'une façon ou d'une autre qu'il allait bien. Il ne le quitta pas des yeux jusqu'à ce que les gardes approchent, contournant Sam.
— Allez, sang-mêlé, dit la capitaine de garde, testant sa prise sur son bâton. À ton tour.
Les épaules de Sam se crispèrent. Ce fut le seul signe qu'il donna avant de se jeter sur les gardes comme un animal prêt à tuer. L'espace d'une demi-seconde, il eut l'air de vouloir les égorger à pleines dents, mais il pivota ensuite, attrapant le bâton à la ceinture du garde le plus proche tout en plantant ses pieds au sol et jetant son épaule dans le ventre de l'homme. Le garde s'écroula, le bâton glissant de son fourreau, et Sam s'apprêta à en frapper un deuxième à la tête.
Il se mit à hurler, fureur et douleur mêlées, et recula juste assez pour que Rolo aperçoive le pistolet incapacitant dans la main de la capitaine. Contrairement aux pistolets ordinaires, ce modèle ne tirait pas de projectiles ou de lasers causant des blessures physiques, mais infligeait une paralysie temporaire à sa cible. Mais pourquoi était-ce là ? Les druides savaient que leurs expériences avaient doté au moins Rolo de capacités technopathiques. Ils devaient savoir qu'il pouvait retourner leurs armes contre eux. À moins que… Ils ne pouvaient pas être immunisés contre les effets du pistolet incapacitant, si ?
Tandis que Rolo débattait encore des risques, Sam passa à l'action, un filtre magenta recouvrant ses yeux un bref instant avant que le pistolet n'explose, déchiquetant la main qui le tenait et bombardant deux autres gardes de shrapnel.
Rolo jura, tirant sur sa jambe gauche alors que les gardes entouraient Sam, l'étalant par terre avant de sortir leurs bâtons pour le forcer à se soumettre. Chaque coup donnait à Rolo l'impression qu'on l'éviscérait à la cuillère et il dut ravaler de la bile alors qu'il s'apprêtait à s'interposer.
Rax lui prit à nouveau le bras, le jetant contre le mur avec assez de force pour l'étourdir.
— Ne t'en mêle pas, gronda-t-il, si bas que les gardes ne pouvaient pas l'avoir entendu à travers leurs grognements et les sanglots de Sam.
Rolo arracha son bras des mains de Rax.
— Ils sont en train de le tuer !
— Ils lui donnent une leçon, corrigea Rax. Si tu les agresses, ils vont croire qu'il incite à la rébellion et vont le tuer pour te donner une leçon.
Rolo voulait protester, voulait le traiter de lâche, mais sa voix était calme, son regard assourdi de tant de douleur qu'il sut que Rax ne disait pas ça par peur. Il parlait d'expérience. Rolo en eut les jambes fauchées.
Heureusement, les coups ne durèrent pas longtemps, bien que rien d'autre ne pouvait être qualifié d'heureux dans cette situation. Sam saignait de par une demi-douzaine de coupures sur son visage et ses bras, son œil gauche déjà enflé. Il gémit quand les gardes se tournèrent à nouveau vers Rolo, mais il était clair qu'il n'avait plus la force de se battre.
— Non, murmura-t-il, tendant la main vers Rolo, qui s'empressa d'obéir quand les gardes lui aboyèrent de se lever. Je vous en prie, non. Je vous en supplie…
La jambe de Rolo hurla de douleur dès qu'il mit du poids dessus, mais les gardes se fichaient de son confort. Ils le tirèrent en direction de la porte et Rolo boitilla de son mieux pour les suivre, sachant que l'alternative était d'être traîné par terre, voire même battu pour désobéissance.
Il ne jeta qu'un regard en arrière, juste avant que la capitaine de garde, tenant sa main blessée contre son ventre, ne ferme la porte de la cellule. Rax était déjà aux côtés de Sam, le retournant doucement pour inspecter l'étendue de ses blessures.
Au moins, l'un d'entre eux était entre de bonnes mains.
— Je n'arrive pas à croire que vous avez commencé votre entraînement de Jedi sans moi, dit Matt, la main plaquée contre son torse dans un geste faussement vexé. Vous avez vraiment essayé de vous battre contre le gladiateur les yeux bandés ?
Keith baissa la tête pour dissimuler son rictus tandis qu'Akira poussait Matt du coude.
— Juste une fois, dit Akira. Brièvement.
— Tu pourras nous regarder la prochaine fois, ajouta Keith avec un grand sourire.
Ils se dirigeaient vers le hangar de Red, officiellement pour approfondir leur lien, mais surtout parce qu'ils s'ennuyaient et que Matt n'était pas d'humeur à s'entraîner. Voler était leur deuxième occupation préférée et, puisqu'ils étaient tous les quatre avec Red, ça pouvait techniquement être qualifié d'exercice de renforcement de leur lien, pas vrai ?
Et puis, Red n'avait pas vu Matt depuis sept mois, sans compter leur brève rencontre au Cœur, et ça faisait deux jours qu'elle se plaignait auprès de Keith que Matt ne venait pas la voir. (Keith comprenait qu'elle s'inquiétait pour lui et qu'il lui avait manqué. Il avait aussi manqué à Keith. Mais Matt avait passé ces derniers jours à s'occuper de Pidge et à se perdre dans les livres de Val à la recherche d'un élément qui pourrait les aider à trouver son père. Ça se trouvait, Red lui avait aussi crié dessus pendant deux jours et il ne l'avait même pas remarqué.)
Au moins, Red avait manqué à Matt tout autant et il avait sauté sur l'occasion de la voir dès que Keith lui en avait parlé.
Matt et Akira se chamaillèrent gentiment tout au long du trajet jusqu'au hangar, riant et se bousculant avec beaucoup plus de familiarité qu'ils n'en avaient montré avant le départ de Matt. Pas qu'ils n'étaient pas amis avant, parce qu'ils l'étaient. Akira avait toujours été assez proche des paladins rouges, certainement parce qu'ils étaient souvent avec Shiro. Mais ça allait au-delà du simple « tu sors avec mon frère ». Ils avaient simplement… accroché.
Keith s'insérait dans leur dynamique sans trop d'efforts, même s'il n'avait pas grand-chose à dire alors qu'ils parlaient de Jedis et de la Force. (Il avait suffisamment visité la tête de Matt pour comprendre la référence, mais sa compréhension du sujet restait des plus basiques.)
Enfin, ça restait sympa. De traîner avec eux. D'aller voir Red, qui ronronnait dans le lien alors qu'ils s'approchaient et manqua d'écraser Matt dès qu'il passa le seuil du hangar. Sans la moindre hésitation, Akira le prit par les épaules pour l'écarter juste avant que la patte de Red ne le frappe de plein fouet.
— Attention ! Je suis fragile, tu te souviens ? dit Matt, faisant la moue à Red tandis qu'elle baissait la tête pour se coller contre lui.
Le geste le bouscula un peu et il rit. Il essaya de maintenir sa moue pendant quelques instants, puis céda et écarta les bras, enlaçant Red du mieux qu'il le pouvait.
— Tu m'as manqué aussi, ma belle.
Red gronda à nouveau, une teinte désespérée dans la voix, de l'inquiétude et des regrets recouvrant sa joie. Keith fronça les sourcils et Matt recula pour mieux la regarder.
— Tout va bien ? demanda-t-il.
Red ouvrit la gueule pour les laisser entrer. Keith mena la marche quand il fut clair que Matt n'allait pas le faire. Ils trouvèrent un endroit où Akira pouvait s'asseoir contre le mur du cockpit et s'étaient déjà attachés le temps que Matt les rejoigne.
Keith pouvait clairement lire son inquiétude dans le lien, mêlée à une confusion qui ne fit que croître quand il vit que Keith avait senti une mélancolie similaire s'échapper de Red depuis les visions. Elle évitait encore leurs questions, promettant comme d'habitude qu'elle leur raconterait un jour, quand elle serait prête. Ça ne les aida pas à se détendre, mais quand Akira se pencha en avant, leur demandant ce que ça faisait de piloter à deux, Keith se laissa doucement tomber dans cet état de transe qu'il associait au vol. Il ouvrit son esprit au lien, abaissant ses barrières de façon à ce que Matt et Red puissent lire en lui et lui en eux.
Ils décollèrent et Keith pouvait presque sentir la présence d'Akira, les yeux écarquillés et fasciné par chaque instant du vol. Tout paraissait tellement à sa place que Keith ne put rester crispé bien longtemps et, avant même qu'il ne s'en rende compte, ils s'élançaient dans le ciel étoilé, allant de plus en plus vite rien que pour sentir la puissance de Red entre leurs mains.
— Et ça, c'est censé être une bombe, mais personne ne veut me donner de charge pour la compléter.
Zuza appuya sa joue contre son poing, souriant alors qu'Arel dévisageait, stupéfait, l'étalage des gadgets de Bee.
— C'est…
Arel s'interrompit, retournant un modulateur portatif de champ de gravité dans sa main avant de le reposer près d'un siphon d'énergie.
— C'est dommage… ? Dis-moi, tu as quel âge ?
— Onze ans, dit Bee. Pourquoi ?
Zuza se faisait une assez bonne idée de ce qui passait par la tête d'Arel : c'était plus ou moins la réaction par défaut au passe-temps de Bee. Où est-ce qu'une enfant d'onze ans avait trouvé le temps de construire tout ça ? Même en sachant qu'elle avait pris des trucs dans la casse du château, un espace de rangement caverneux où toutes les machines hors d'usage étaient entreposées jusqu'à pouvoir être réutilisées ou démontées, c'était tout de même remarquable. Matt lui avait trouvé plusieurs manuels pour construire de petits gadgets altéens avant qu'il ne parte s'entraîner et Bee en avait soutiré d'autres à Pidge depuis, mais Zuza devait bien s'avouer impressionnée par le soin qu'elle y avait mis.
Arel resta sans voix quelques minutes de plus, puis abandonna et se rassit, observant Bee continuer ses rafistolages en silence. Ça faisait près de trois mois qu'elle n'avait plus de nouveaux projets et elle avait construit certains appareils tant de fois qu'elle en avait marre. Récemment, elle s'était mise à démanteler ce qu'elle avait construit et à échanger des bouts ici et là pour voir ce qui allait se passer.
C'était sûrement sans danger. Zuza n'était pas un génie de la mécanique, mais Zelka avait interdit toute pièce susceptible d'exploser, de s'enflammer ou de blesser qui que ce soit en cas de mauvaise manipulation, alors en théorie, le pire qui pouvait arriver à Bee était de griller quelques circuits ou s'électriser un peu.
Comparé à leur vie à Revinor, ce laboratoire était le summum de la sécurité et Bee l'adorait.
Elle commençait déjà à replonger dans son travail avec une concentration intense, ce qui voulait dire qu'il était sûrement temps pour Zuza et Arel de partir. Bee se fichait qu'on la regarde travailler, à moins qu'elle ne se sente distraite par les autres et alors elle perdait rapidement patience. Après avoir été chassée du labo une fois par un plateau volant qui faisait exprès de lui tomber sur la tête, Zuza avait appris à s'en aller très vite.
— Alors ? fit Zuza en donnant un petit coup d'épaule à Arel.
Il lui jeta un regard, ses petites oreilles trapues tressautant comme si elles voulaient se plaquer en arrière.
— Quoi, alors ?
— Qu'est-ce que t'en penses ? Tu as visité presque tout le château, tu as rencontré pas mal de ses résidents… C'est pas mal, non ?
Il poussa un soupir dédaigneux.
Zuza croisa les bras, se penchant de façon à s'appuyer sur lui. Il chercha à lui échapper, mais le couloir n'était pas assez large.
— Allez, dit-elle, ralentissant l'allure pour rester à son niveau alors qu'il essayait de se mettre derrière elle. Admets-le. Tu te plais bien, ici.
Il se prépara à s'enfuir, puis changea subitement de direction quand Zuza fit mine de le suivre. Il glissa dans son dos, la contourna et s'en alla en marchant si vite qu'elle devait trottiner pour ne pas se laisser distancer.
— C'est… pas si mal, dit-il. Pour un vaisseau militaire.
Ce fut au tour de Zuza de pousser un soupir dédaigneux. Elle avait passé la majorité des cinq derniers jours avec Arel depuis que Lance l'avait prise à part pour lui expliquer la situation. Aucun des deux ne voulait qu'Arel et Keith finissent par se battre dans la salle d'entraînement (enfin… Lance ne le voulait pas. Zuza pensait que ce serait divertissant. Mais elle savait aussi qu'ils allaient devoir être au moins civils l'un envers l'autre en rentrant à la planète mère, ce qui allait difficilement se faire si on laissait les choses s'envenimer).
Enfin, tout ça pour dire que Zuza avait l'impression de commencer à bien le comprendre. Il était hargneux, parano et plus aigri qu'un vieillard grincheux, mais Keith n'était rien de plus qu'une cible bien commode, elle en était presque persuadée. Arel avait déversé sa colère sur Zuza plein de fois ces derniers jours, l'accusant de comploter avec Keith pour le garder dans l'ignorance, entre autres choses encore moins vraies. Il accueillait chaque nouveau visage avec suspicion et avait mis sa chambre sans dessus-dessous deux fois pour y chercher des micros cachés.
De ce que Zuza avait compris, ce n'était pas vraiment Keith qui lui posait problème. Arel ne le connaissait pas assez pour ça. Non, sa rancune était envers l'Empire (ce qui se comprenait : il y avait des jours où Zuza avait envie de le voir brûler, elle aussi). Keith avait simplement la malchance d'avoir suffisamment de liens avec l'Empire pour que son capteur de danger tire la sonnette d'alarme.
Le bourdonnement aigu d'une transmission brouillée remplit l'air, venant d'une porte ouverte d'un peu plus loin dans le couloir. Arel s'arrêta, la tête penchée de côté alors que le bourdonnement cessait, remplacé par un bavardage indistinct.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Arel. Une transmission impériale ?
Zuza tourna les oreilles en direction du son. C'était trop bas pour bien le discerner, mais elle entendit d'autres voix, excitées, sous le couvert de la transmission. Wyn et Maka.
Zuza sourit.
— Allons voir.
Elle tira sur le bras d'Arel, le guidant jusqu'à la porte ouverte de l'atelier que les deux garçons avaient réquisitionné. Ils étaient penchés sur un petit transmetteur improvisé, Wyn balançant ses jambes tandis que Maka bidouillait quelque chose au dos du boîtier. Ils sursautèrent quand Zuza toqua à la porte, Maka s'empressant de dissimuler l'appareil en se plaçant devant comme si c'était un secret militaire que personne n'était censé connaître.
Ils auraient dû y penser avant de laisser la porte ouverte, pas vrai ?
— Coucou, dit Zuza, s'appuyant sur le chambranle de la porte. (Arel changea de position derrière elle pour mieux regarder par-dessus son épaule.) Qu'est-ce que vous faites ? Vous avez réussi à faire marcher votre radio ?
Maka jeta un regard noir à Wyn.
— Tu lui as dit ?
Wyn sourit innocemment.
— Non ?
— Pardon, dit Arel. Quelqu'un veut bien me dire ce qui se passe ?
— On construit un scanner spécial pour capter les transmissions de l'Empire, dit Wyn. C'était l'idée de Maka.
Ce dernier continua de bouder un moment, puis retourna à son siège près de la table, cessant de cacher l'appareil.
— On essaie, en tout cas. On arrive pas à bien le faire marcher.
— Vous utilisez quoi comme réflecteur ?
Maka plissa les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce que–
Arel s'interrompit et se replia sur lui-même, l'air soudainement coupable.
— On dirait que le problème vient de là. J'ai travaillé sur beaucoup de transmetteurs sur la planète mère. J'en ai réparé des cassés, construit de nouveaux à partir de rien. Je sais ce qui peut les faire disjoncter.
— Oh.
Maka retourna le transmetteur et ouvrit la plaque à l'arrière. Il se pencha sur l'appareil, jeta un œil à Wyn, puis se tourna lentement vers Arel.
— Tu as des recommandations ?
Zuza sourit tandis qu'Arel rejoignait les deux garçons à la table. Ce n'était pas un mauvais bougre, vraiment. Un peu rêche sur les bords, un peu dur après la vie qu'il avait vécue, mais qui ne l'était pas ? Soit l'Empire vous anéantissait, soit il faisait de vous un soldat et, dans un cas comme dans l'autre, c'était difficile de refaire confiance ensuite.
Mais le château-vaisseau était propice à ce genre de rétablissement. Zuza savait qu'Arel ne resterait pas longtemps, mais elle aimait penser que ça l'aidait de passer du temps avec les gosses. De voir qu'il n'y avait pas que la guerre dans l'univers. Est-ce que ça résoudrait la situation avec Keith ? Peut-être. Peut-être pas.
Ce n'était pas une mauvaise chose quoi qu'il en soit.
Allura prit une nuit de repos après la séance de fusion mentale. Après ça, elle se remit au travail, plongeant frénétiquement dans les archives diplomatiques pour se mettre à jour et contactant alliés et parties neutres pour renforcer les ponts que le reste de l'équipe avait commencé à bâtir.
Lance l'observa de loin, cherchant le bon moment pour intervenir. Ce n'était pas vraiment à lui de dire à Allura qu'elle se faisait du mal, après tout. Elle était plus vieille que lui, le surclassait à la fois au sein de l'équipe et en dehors et, honnêtement, elle s'en sortait sûrement beaucoup mieux que lui.
Mais elle n'allait pas non plus très bien.
Il ne pouvait pas l'en blâmer. Près d'une semaine s'était écoulée et il se sentait toujours un peu mal à l'aise dès qu'il pensait à quel point c'était facile pour Voltron de devenir un tyran. Ils allaient devoir être très, très prudents, une fois qu'ils auraient battu Zarkon pour de bon, à ne pas prendre les rênes de son Empire et devenir accidentellement les souverains de tous ceux qu'ils avaient tant voulu libérer. Et pour lui, Alfor n'était qu'une figure du passé d'Allura, alors pour cette dernière…
Il en débattit donc intérieurement, observant Allura s'endurcir et refuser toute tentative de réconfort avec un sourire et un merci sincère en apparence. Coran parvenait parfois à se glisser derrière ses défenses et elles laissaient Shiro passer par défaut, de par la nature de leur lien, mais si leur soutien apaisait sa douleur, ça ne se voyait pas. Elle semblait toujours vivre chaque journée en pilotage automatique, souriant et discutant comme si de rien n'était avant d'afficher un air absent.
C'en était assez. Lance ne savait pas ce qu'il allait pouvoir faire de plus que Shiro et Coran, mais ça valait le coup d'essayer. Du moment que ça empêchait Allura de se tuer à la tâche.
Il la trouva sur la passerelle un soir, quelques minutes avant la fin de son quart de travail.
— Coucou, fit-il, la voyant se crisper alors que la porte s'ouvrait. Hunk a fait du chocolat chaud.
Avec un sourire en coin, il leva les bras, deux mugs à la main, et fut récompensé par un petit sourire de la part d'Allura. Le prenant pour une invitation, il rejoignit le poste du paladin noir où elle s'était installée pour examiner des fichiers (certainement d'autres projets de traité et des rapports de visite de la Garde à des planètes qui ne faisaient pas encore partie de la Coalition).
S'installant sur l'accoudoir, Lance lui tendit un des mugs.
— Merci, dit-elle, inspirant la vapeur avant de prendre une longue gorgée.
Il s'avérait que les Altéens avaient une haute tolérance pour les boissons chaudes et Allura préférait boire son chocolat quand il était encore suffisamment chaud pour brûler la langue de Lance. Il secoua la tête, soufflant sur sa tasse en observant Allura de biais.
— Très captivant, hein ?
Allura cligna plusieurs fois des yeux avant de se détourner de l'écran devant elle.
— Excuse-moi. Qu'est-ce que tu as dit ?
Lance fit un signe de tête en direction de l'écran.
— Tu consultes les rapports de la Garde, pas vrai ? J'en ai lus quelques-uns avec Coran hier et j'ai failli m'endormir avant de venir à bout du premier ! Comment tu fais pour ne pas t'ennuyer à mourir ?
— J'ai reçu une formation d'ambassadrice depuis toute petite, ce qui comprenait beaucoup de paperasse. Enfin… Je veux bien admettre qu'il y a des corvées plus amusantes sur ce vaisseau.
Avec un petit rire, Allura ferma les rapports et se concentra entièrement sur son chocolat.
— C'est vraiment délicieux. Rappelle-moi de remercier Hunk la prochaine fois que je le vois.
— Eh, il était déjà en train d'en préparer pour la fête d'Unité de toute façon.
(Ce qui était vrai. Même si Lance lui avait demandé de préparer une autre casserole bien brûlante pour Allura.)
Allura se redressa, les yeux écarquillés.
— Oh ! C'est ce soir.
— Ouais. Keith et moi retournons bientôt à la planète mère, alors on voulait le faire pendant qu'on est encore tous là.
Il marqua une pause, les doigts enroulés autour de son mug.
— Enfin, presque tous là.
Le sourire d'Allura se fit amer et son regard se perdit au loin. Lance se maudit. Ryner avait envoyé un message à Meri après le combat contre le faux lion vert, mais personne n'avait eu de retour de sa part. Allura n'avait pas dit si elle avait cherché à la contacter, mais c'était une évidence. Et apparemment, ça n'avait rien donné non plus.
Avec un soupir, Lance se pencha de façon à s'appuyer sur l'épaule d'Allura. Il ne rajouta rien, ne chercha pas à lui dire que Meri allait bien, ni qu'il était là pour elle si elle avait besoin de lui parler. Shiro et Coran lui avaient certainement déjà dit tout ça et Allura avait bien plus de raisons de les écouter eux plutôt que lui.
— Est-ce le moment où tu me dis que l'équipe n'aura pas une mauvaise opinion de moi si j'admets que je ne suis pas parfaite ? Ou est-ce qu'on doit y parvenir progressivement ?
Lance baissa les yeux vers elle dans un sursaut et fut surpris de la voir sourire.
— Shiro m'a dit que vous avez parlé, expliqua-t-elle.
Lance poussa un soupir qui fit voleter ses cheveux. (Depuis quand étaient-ils si longs ? Il allait finir avec un mulet comme celui de Keith à ce rythme.)
— Il te l'a dit, hein ?
Allura appuya sa tête contre le bras de Lance, sirotant son chocolat chaud.
— Il m'a aussi dit que tu l'as convaincu d'essayer un peu de « self-care » et que ça marche mieux qu'il ne s'y attendait.
Elle le regarda, un sourire narquois aux lèvres alors qu'il rougissait. Bon, certes, il avait forcé Shiro à se faire une journée spa et ils avaient trouvé ensemble une routine beauté qu'il pouvait suivre sans que ça ne lui prenne trop de temps sur ses grandes et effrayantes responsabilités de paladin noir. Leurs soirées masques avaient évolué en soirées masques et film dès qu'une partie de l'équipe était présente au château-vaisseau et Lance avait persuadé Shay de faire un massage bien nécessaire à Shiro il y avait tout juste deux jours.
Ce n'était pas grand-chose. Lance l'encourageait simplement à cesser de se préoccuper autant de chaque petit message qui atterrissait dans sa boîte de réception.
— Je suis contente que tu sois là pour lui, Lance, dit Allura. De ce que je vois, il avait besoin de déstresser un peu.
— Et toi ? demanda Lance.
Son chocolat chaud avait suffisamment refroidi pour qu'il puisse le boire sans risque, mais il continua de le tenir, rassuré par le poids de la tasse entre ses mains.
— Comment sont tes niveaux de stress, en ce moment ?
— Lance…
Lance leva les mains.
— Je ne m'attends pas à ce que tu me parles ou que tu te mettes aux journées spa, mais… tu sais que tu as des personnes sur lesquelles t'appuyer, pas vrai ? Parler à Shiro… Ça m'a fait remarquer à quel point vous cherchez à paraître confiants et imperturbables devant les autres. Je peux comprendre. Moi, je n'aimerais pas ça, mais je comprends que c'est ce que vous devez faire devant la Coalition, voire même devant le personnel du château. Mais devant nous ? Vous n'avez pas besoin de porter un masque avec nous.
— Ce n'est pas ça, dit-elle. C'est juste que… Je ne suis pas prête à en parler. À qui que ce soit.
— Tu n'es pas obligée, la rassura Lance. Si ce n'est pas de parler dont tu as besoin, alors ça ne fait rien. Je veux juste que tu sois heureuse… ou du moins en bonne voie. Je sais que tu dois te sentir vraiment très mal après tout ce qui s'est passé et je n'arrive même pas à imaginer ce que ça doit faire. Mais tu n'as pas à laisser ce qui s'est passé dix mille ans plus tôt te définir. Tu as le droit d'être ta propre personne.
Elle fixa son mug un long moment, semblant y réfléchir.
— D'accord, dit-elle. Je vais… essayer. Je ne sais pas si je serai capable de lâcher prise, juste comme ça, mais je peux essayer de… prendre un peu de recul, de temps en temps.
— Comme ce soir ? demanda Lance.
Allura sourit.
— Comme ce soir.
Il lui rendit son sourire, puis prit une longue gorgée de son chocolat. C'était à la température parfaite, crémeux et riche, et il émit un son appréciateur.
— Hunk est le meilleur.
Allura eut un petit rire.
— Oui. Je suis désolée d'avoir manqué son Unité avec Shay.
Lance agita la main.
— C'est à ça que va servir la soirée. Allez. Tev devrait bientôt arriver.
En fait, Tev était quasiment déjà là, ouvrant la porte juste alors qu'Allura cédait enfin et quittait son poste de paladin. Elle l'informa que rien d'urgent n'était survenu jusqu'à présent et il les salua avant de rejoindre le poste au centre de la passerelle pour lancer une analyse préventive de la zone.
Lance guida Allura jusqu'à la salle commune, où la fête d'Unité venait tout juste de commencer. Val, Matt et Allura s'en étaient voulus d'avoir manqué la cérémonie et Lance ne cherchait qu'une autre excuse pour célébrer l'heureux couple, alors il avait sauté sur l'occasion d'organiser une seconde réception. Ce qui était plutôt la première, en fait, puisque les Balmérans ne faisaient pas de réceptions. Mais bref.
C'était plutôt modeste, parce qu'ils étaient déjà assez stressés comme ça sans en plus s'embêter avec des préparatifs. Il s'agissait donc d'une simple soirée film un peu améliorée. Hunk avait préparé des snacks, surtout parce qu'il ne faisait confiance à personne d'autre pour s'occuper de la nourriture, Pidge avait installé un projecteur avec une sélection de films terriens et de partout ailleurs dans l'univers, Lance avait trouvé autant de jeux de plateaux, de cartes et vidéos que possible, et c'était tout ce qui avait été planifié. Presque tout le monde était déjà en pyjama, y compris Shiro (ce qui réjouit Lance). Il avait même convaincu Matt de poser sa tablette, qui contenait les scans des livres de Val (même si cette dernière venait de s'installer sur les genoux de Nyma pour poursuivre sa lecture).
Hunk eut un air radieux en voyant Lance et Allura arriver, les dirigeant vers la table couverte de snacks et de boissons (qui comprenaient du chocolat chaud, ce sur quoi Allura se jeta).
La fratrie de Lance était là aussi, avec quelques enfants galras et Wyn, qui tenta de le persuader de se joindre à leur jeu de plateau installé dans un coin de la pièce. Il n'y avait plus de place pour un autre joueur, mais Lance fit équipe avec Wyn pendant quelques tours avant qu'Akira ne demande à mettre un film et qu'Allura ne suggère doucement de se vernir les ongles, ce pour quoi elle était très douée et que Lance ne manquerait pour rien au monde, même si sa vie était en jeu.
Le temps qu'elle finisse, il avait même réussi à la faire rire. C'était, en somme, une bonne soirée.
Fin de l'Acte II
Note de la traductrice : J'espère que cela vous aura plu !
Au rythme où je traduis l'acte III (qui sera le dernier de SoS), vous devriez l'avoir courant octobre (enfin, je ne fais pas de promesses, hein, mais c'est une bonne estimation).
A bientôt !
