Précédemment : L'équipe a eu le droit à une petite pause après le chaos des dernières semaines. Les sorciers sont de retour d'Oriande et ont partagé ce qu'ils ont appris sur le début de la guerre. Pidge se remet de la blessure reçue en affrontant le faux lion vert. Val a parlé aux Holt des livres offerts par le sage pour chercher un moyen de trouver Sam et les autres. Zuza a même réussi à égayer un peu Arel en lui faisant visiter les lieux et rencontrer les enfants galras.
Chapitre 31
Théorie quintessentielle
— J'espère que je ne te dérange pas trop, dit Karen, affichant la table des matières sur sa tablette.
Elle la fixa sans rien y comprendre tandis que Ryner sortait de l'espace de maintenance au sein du lion vert, s'essuyant les mains sur un chiffon.
— Mais non, dit Ryner. Ça me fait plaisir d'avoir un peu de compagnie.
Karen haussa un sourcil.
— Même quand ladite compagnie t'assaille de questions idiotes sur la théorie quintessentielle ?
Ryner eut un petit rire et posa la main contre le ventre de Green pour la prévenir qu'elle faisait une petite pause. Karen comprit leur échange et la gratitude de Green de la même manière qu'elle comprenait tout le reste grâce au lien : de façon instinctive et avec une conviction à toute épreuve alors que les « comment » et « pourquoi » lui échappaient.
— Tes questions ne sont pas idiotes, lui assura Ryner, prenant place à côté d'elle à l'établi.
Cela faisait désormais plusieurs heures qu'elles étaient descendues au hangar de Green, Ryner réparant les dégâts que cette dernière avait subis lors du combat contre le robeast du lion vert tandis que Karen cherchait à déchiffrer les livres de Val.
— Non, vraiment, ajouta Ryner quand Karen poussa un petit ricanement incrédule. J'ai été professeure plus de la moitié de ma vie et pas du genre à m'être lancée dans cette carrière pour les élèves. J'ai passé quelques années à ne venir que pour les cours en laissant mes assistants gérer tout le reste, et que Lubos vienne en aide aux pauvres étudiants qui ont essayé de venir me voir dans mon bureau.
Karen rit, éteignant l'écran de sa tablette et la reposant.
— Tes élèves étaient-ils si mauvais ?
— Pas du tout. Je n'avais simplement pas la patience pour répondre aux questions à cette période de ma vie. Je préférais travailler avec mes collègues sur la pointe de notre Art. L'idée d'expliquer des concepts basiques à des élèves qui ne les avaient jamais rencontrés avant me laissait perplexe et après avoir reçu deux-trois étudiants dans mon bureau pour me poser la même question, j'ai fini par me montrer assez sèche avec eux, je le crains.
— Vraiment ?
Karen fit tourner sa chaise pour faire face à Ryner, l'étudiant du regard.
— J'ai connu mon lot d'universitaires désagréables, à la fois parmi les collègues de Sam et durant mes jours à l'école de droit. Je ne t'aurais pas prise pour l'une d'entre eux.
Ryner prit un plateau de graines qu'elle avait laissé au bord de la table et s'attela à en faire pousser quelques petites capsules.
— Ça m'est passé. J'ai débuté cette carrière à reculons, l'université m'offrant des ressources que je n'allais pas trouver ailleurs, mais les interruptions constantes des élèves m'ont encouragée à devenir une meilleure professeure, en un sens. Je me suis dit que si mes cours étaient plus clairs, plus attrayants, j'aurais moins de questions à la fin de la journée. Ce qui se vérifia, dans une certaine mesure. Ce qui m'a surpris fut de découvrir que j'appréciais le défi que représentait l'enseignement, une fois que j'ai décidé de m'améliorer dans ce domaine.
— Il n'y a pas meilleure motivation que le ressentiment, dit Karen.
Ryner sourit avec un signe de tête compatissant. C'était le même genre de camaraderie immédiate que Karen retrouvait souvent parmi ses collègues avocates et les femmes accomplies à la Garnison. Des regards entendus qui voulaient dire « je sais combien tu as dû te battre pour arriver jusqu'ici et tu as tout mon respect ». Les plaisanteries et les bêtes noires que partageaient toutes les femmes dans les milieux dominés par les hommes. Karen se demandait quel genre d'obstacles avait dû surmonter Ryner dans sa carrière. Elle se plaisait à penser que les extraterrestres n'étaient pas tous maudits par la même bigoterie endémique qui affligeait l'humanité, mais elle était bien trop réaliste pour croire en une société dépourvue de préjugés bien ancrés.
Les capsules que Ryner faisaient pousser finirent d'éclore et trois petits appareils se déplièrent dans sa paume. Karen ne les reconnaissait pas et Ryner n'offrit aucune explication en les triturant d'un air absent.
— J'ai appris à aimer enseigner, dit-elle. Mais je ne m'en suis pas rendu compte avant que l'Empire nous chasse. L'université me manquait pour ses ressources, c'est certain : notre petite rébellion aurait été bien plus forte dès le départ si nous avions les moyens de nous protéger correctement. Mais plus que tout, mes élèves me manquaient et j'ai été heureuse d'avoir la chance d'enseigner et d'entraîner les jeunes qui ont rejoint ma cellule. Alors ne t'en veux pas de me poser des questions. Ça me fait vraiment plaisir de pouvoir partager ce que je sais.
Karen ne prit conscience de la culpabilité qui lui serrait le cœur que lorsqu'elle se relâcha et elle sourit à Ryner avant de reprendre sa tablette.
— Dans ce cas, j'aimerais écouter tout ce que tu peux me dire au sujet de la quintessence. Même juste les bases, honnêtement. Je ne pense pas que ce livre va me servir tant que je n'ai pas quelques fondements.
— Bien sûr.
Ryner posa les appareils qu'elle avait créés.
— Par où voudrais-tu commencer ?
Quelle que soit la manière dont elle avait débuté sa vie professionnelle, Ryner était une bonne professeure, malgré les difficultés de Karen à saisir certaines nuances de la quintessence. Elle comprenait que c'était un type d'énergie pseudo-mystique dont (presque) tous les êtres vivants avaient besoin pour vivre. Elle comprenait que le cristal central des planètes habitables en produisait et que celui de la Terre était mort durant la guerre. Elle comprenait assez bien les effets de la privation de quintessence sur les êtres vivants, même si elle n'aimait pas y penser.
Ce qui était plus difficile à saisir, c'était la science physique qui entourait la quintessence, notamment ses différents modèles, dont la plupart avaient été bouleversés par la découverte de la quintessence synthétique, qui fonctionnait à peu près pareil mais existait à l'état liquide. Sans parler des signatures de quintessence, que Ryner comparait à la fois aux groupes sanguins et à des formes d'ondes, deux domaines dans lesquels Karen était loin d'être une experte. Elle avait cru comprendre que tout le monde avait une signature unique qui pouvait servir dans la biométrie ou l'identification, ce qui impliquait que le cœur de cette signature était stable. Mais des érudits olkaris et des Altéens avant eux avaient développé des modèles complexes capables de prédire certaines modulations des signatures de quintessence en fonction du stress, de facteurs environnementaux, de l'activité et de l'état de santé générale du sujet, manifestement plus malléables.
Et c'était sans aborder le sujet des mécanismes variés par lesquels des espèces particulières consumaient passivement de la quintessence et d'autres la canalisaient activement à des fins diverses.
Après un moment, le cerveau de Karen cessa d'absorber la leçon de Ryner, alors elles s'intéressèrent de nouveau à Green. Il ne restait plus que quelques révisions à faire, la plupart mineures ou bien cachées, et Karen ne gênait pas autant qu'elle ne l'aurait pensé. Peut-être parce que Green faisait de son mieux pour l'inclure ou parce que c'était simplement plus efficace de faire passer des conseils à travers elle. Sa forme de communication préférée était les odeurs, après tout (un fait qui avait pris Karen de court la première fois que ce savoir s'était immiscé dans son esprit). C'était donc possiblement plus facile de se reposer sur le savoir inné que Karen avait de l'état de Green plutôt que de forcer cette dernière à se servir de mots suffisamment spécifiques pour pointer Ryner dans la bonne direction.
Quand elles eurent terminé, Karen prit sa tablette, tapotant la coque du bout de l'ongle en se demandant si elle devait reprendre ses recherches. Mais elle n'en pouvait plus et aurait de toute façon bien besoin de quelques jours de plus pour assimiler les bases.
Et puis, ce n'était pas plus mal. Elle avait mis de côté ses devoirs d'adjuvante un peu trop longtemps, d'abord en évitant le château-vaisseau et les dilemmes éthiques qu'il soulevait, puis en concentrant toute son énergie sur Pidge. Ryner était un paladin vert, elle aussi, Karen se devait donc de la soutenir.
Sans compter que c'était agréable de pouvoir passer du temps avec quelqu'un qui n'était pas Coran sans avoir à être l'adulte de la pièce.
Il se faisait tard, Karen et Ryner ayant rejoint Green peu après le déjeuner, alors elles commencèrent à ranger. Ryner lava la graisse de ses mains et elles partirent dîner.
Elles étaient à mi-chemin quand Keena apparut au coin du couloir devant elles, ralentissant l'allure en avisant Karen. Le sang de cette dernière se glaça dans ses veines et elle ravala l'envie de partir en courant. Elles s'étaient à peine parlé depuis le congrès. Elles s'étaient à peine croisées. Keena restait de son côté ces derniers temps et Karen ne pouvait pas s'empêcher de trouver ça suspect.
— Oh, Karen, salut ! dit Keena avec sa gaieté habituelle.
Sa voix paraissait encore plus doucereuse que d'habitude, si bien que Karen réprima une grimace à grand-peine.
— Comment vas-tu ?
— Ça va, dit Karen en se forçant à sourire.
Elle prit une profonde inspiration, refrénant son instinct d'avocate de faire pression jusqu'à trouver un défaut dans la façade de charme de Keena. Il valait mieux rester désinvolte, du moins tant qu'elle faisait toujours semblant d'être sincère. Avant que Karen ne puisse trouver des banalités innocentes à échanger, Keena passa son chemin sans perdre un instant. Karen pivota, sa suspicion manquant d'échapper à son contrôle, et l'interpella.
— Où est-ce que tu te précipites comme ça ?
Keena se retourna, continuant de traverser le couloir à reculons.
— Oh, tu sais. J'ai des choses à faire.
Ce n'était pas une réponse, mais Keena ne s'attarda pas plus et Karen la regarda partir, le malaise lui nouant l'estomac.
— Ça cache quelque chose, dit doucement Ryner, son regard glissant de l'une à l'autre.
Karen soupira, se passant les mains sur le visage.
— C'est ce que je me dis sans cesse. Malheureusement, je n'en sais pas plus que toi. Elle manigance quelque chose, j'en suis persuadée. Mais je n'arrive pas à découvrir quoi.
— Tu penses qu'elle représente une menace ?
Karen hésita.
— Elle n'a rien fait pour me donner cette impression…
— Tu n'as pas l'air très sûre de toi, remarqua Ryner.
Karen haussa les épaules. Elle n'était sûre de rien dès qu'il s'agissait de Keena. En surface, elle semblait simplement vouloir aider l'effort de guerre, mais où s'arrêtait la comédie et où commençait la vérité ?
— J'ai développé un appareil de surveillance ressemblant à des spores, dit Ryner d'un ton presque trop désinvolte. Difficile à détecter et encore plus à s'en débarrasser. Si tu en répands dans une pièce, peut-être dans un placard ou sur un lit…
Ryner n'en dit pas plus, son regard se posant lentement sur Karen. Son sourire était presque terne, mais il y avait une étincelle impitoyable dans ses yeux qui prit Karen de court.
— Es-tu en train de suggérer qu'on l'espionne ? demanda-t-elle à voix basse.
Ryner haussa les épaules, reprenant le chemin de l'ascenseur, imperturbable.
— Il faut être en mesure de faire confiance aux personnes qui se trouvent dans ton quartier général, sinon, tu as déjà perdu.
Mais Karen hésitait. L'idée de mettre la chambre ou les vêtements de Keena sur écoute lui laissait un goût amer dans la bouche. Ça ne changeait rien que Keena ait déjà sûrement espionné plein de gens elle-même. Karen était sa propre personne avec son propre code éthique.
Ryner pivota en attendant l'ouverture des portes de l'ascenseur, la compassion adoucissant ses traits.
— C'est un choix difficile. Moi-même je n'ai réussi à le faire qu'après de nombreuses années. Je dois toujours faire passer quelques tests à mes spores, de toute manière. Prends le temps d'y réfléchir et nous pourrons en reparler. D'accord ?
— D'accord, dit Karen, bien qu'elle ne se sentait sûre de rien.
Si Val devait donner un qualificatif au cadeau offert par le sage Ellorn, c'était que c'était pour le moins intéressant. Elle avait parcouru l'intégralité de « Manifestations de la Quintessence » en deux jours, mais ça n'avait rien donné d'immédiatement utile. D'autant qu'elle pouvait en juger, c'était en gros une encyclopédie des différentes façons dont la quintessence pouvait servir, divisée en chapitres basés sur un système de catégorisation obscur. Certaines catégories, comme les expressions élémentaires et les propriétés médicinales, semblaient être distinguées par l'aspect de la quintessence à l'œuvre. Les autres étaient groupés par type de capacité : par exemple, les manifestations liées aux sensations, comme la capacité de Matt de voir les courants de quintessence ou celles des Altéens de la ressentir naturellement. Mais certains chapitres faisaient d'étranges détours pour créer des rapprochements entre les capacités.
Prenez le chapitre neuf, par exemple : les manifestations imitatives. Val ne savait pas ce qu'elle s'attendait à y trouver, mais ce n'était certainement pas une liste qui s'étendait de la « Métamorphose » (à l'Altéenne) aux « Illusions (Complexes) » (à distinguer des simples illusions sensorielles répertoriées dans le chapitre cinq « Manifestations sensorielles ») en passant par « Répliques de soi et Bilocation » (parce que la bilocation se définissait en réalité par la création d'une réplique de soi plutôt que par du positionnement, ce qui l'aurait placée dans le chapitre quatre « Manifestations transporteuses »).
C'était fascinant, pour sûr. D'autant plus qu'en théorie, elle pouvait apprendre ces capacités. Mais elle passait aussi plus de temps à essayer de comprendre le système de classification qu'autre chose. Elle n'arrêtait pas de retourner au premier chapitre sur les principes de la manifestation de quintessence, qui tentait de poser les limites de ce qui était possible et faire comprendre au lecteur à quel point ces formes pouvaient être variées. Ou même au deuxième chapitre, sur les thèmes communs, qui listait les autres systèmes de classification existants. Comme la distinction active/passive, interne/externe ou constructive/destructive/neutre. (Et c'était sans toucher aux annexes à la fin qui présentaient une liste des espèces et leurs manifestations passives.)
Ce n'était pas si compliqué. Certes, Val allait avoir du mal à savoir où chercher une manifestation spécifique, mais le livre n'était pas si gros (entre quatre-vingts et cent pages) et elle avait déjà pu rayer sa liste initiale de solutions toutes faites. Il n'existait pas de sorts de localisation ou de rassemblement d'informations, ni rien qui ne se serve des liens familiaux en guise de méthode d'orientation dans l'espace. (Fait intéressant, cependant, le chapitre dix sur les manifestations métaphysiques faisait référence aux liens d'une manière qui se rapprochait beaucoup des liens de paladins et pourrait avoir le genre d'effet qu'elle recherchait.)
Elle avait envisagé d'aller demander au lion noir s'il pouvait faire du commandant Holt son adjuvant, mais elle s'était dit que ça ne se faisait pas trop, surtout que ça ne devait pas être possible puisque Black n'avait jamais rencontré Sam. Et ça ne leur permettrait pas de retrouver Rax ou Rolo.
Évidemment que je n'allais pas trouver de réponse toute faite, pensa Val, reposant « Manifestations » et se concentrant sur « Théorie quintessentielle, DVE ». Ellorn lui avait bien dit qu'elle faisait quelque chose de complètement nouveau. Ce qui était à la fois exaltant et terrifiant. Elle savait, logiquement, que quelqu'un devait bien être le premier à développer une technique, mais ça ne l'empêchait pas d'en vouloir un peu à Ellorn de ne pas lui avoir passé ses propres notes du futur.
Elle restait donc coincée au niveau de la théorie. Même si la chance lui avait souri assez pour qu'elle n'ait pas à inventer une technique, elle aurait certainement dû trouver une nouvelle façon de se servir d'une technique pré-existante, ce qui demandait soit énormément de bol soit une compréhension parfaite du sujet. Pas seulement de ses effets, mais aussi de ses mécanismes. Ce n'était pas possible de faire de la magie à la MacGyver sans en comprendre tous les aspects.
Malheureusement, le livre théorique était trois fois plus gros et dix fois plus complexe, et elle ne savait toujours pas par où commencer. Comment trouver quelqu'un que l'Empire Galra voulait faire disparaître ? Elle avait quelques exemples de capacités de téléportation et de télépathie sur lesquels se baser, si elle pouvait trouver un moyen d'étendre extensivement leur portée et les relier à une personne en particulier. Ce qui n'était pas gagné. Une sorte de sort de localisation serait plus simple en théorie, mais elle n'avait rien trouvé pour lui servir de base. Elle devrait peut-être se servir du fait que toutes les âmes étaient connectées au plan astral. C'était difficile de s'y déplacer, mais Val ne s'était pas mal débrouillée pour retrouver ses amis. Peut-être pourrait-elle recommencer pour trouver Rolo et les autres ?
Après avoir lu un chapitre du livre théorique, Val grogna et le repoussa.
— Je crois que ma tête va exploser avant d'arriver au bout, dit-elle, s'adossant confortablement et étirant les bras au-dessus de sa tête.
Sebastian leva le nez depuis sa place, blotti contre l'accoudoir opposé du canapé. Ils avaient investi un des petits salons pour l'après-midi, cherchant un équilibre délicat entre confort et distraction. Jusqu'ici, cela fonctionnait plutôt bien. C'était juste que les livres n'étaient pas décidés à coopérer.
— Trop d'infos, demanda Sebastian, ou pas assez ?
— Les deux.
Val s'affala, glissant sur le canapé jusqu'à ce que ses hanches tiennent à peine au bord de l'assise.
— Trop d'informations, pas assez de contexte et rien qui ne me soit immédiatement utile.
Il plissa le nez d'un air compatissant.
— Exactement comme tous les cours de science que j'ai dû suivre dans ma vie.
Val rit, peut-être plus fort qu'elle ne l'aurait dû. Elle adorait Lance et soutiendrait toujours ses rêves interstellaires, mais elle était d'accord avec son frère sur le fait que la science donnait la migraine. Elle s'en était bien sortie en cours de bio au lycée, mais la chimie demandait une logique un peu trop vaseuse et rien qu'un coup d'œil aux devoirs de physique de Lance lui avait donné envie de dormir.
— Désolée, je suis de très mauvaise compagnie, aujourd'hui, dit-elle.
Son esprit essayait toujours de percer les mystères de l'univers, mais elle se connaissait assez pour savoir que c'était tout sauf utile.
— Je te demande de traîner avec moi juste pour t'ignorer ensuite ? Mais qui fait ça ?
— C'est rien, dit Sebastian. On ne peut pas dire que j'ai cherché à faire la conversation non plus.
C'était vrai, maintenant qu'il le faisait remarquer. Sebastian était resté silencieux depuis son retour, replié sur lui-même d'une façon qui ne lui ressemblait pas. Il avait toujours été du genre à trouver un coin tranquille pour lire en plein milieu d'une fête, certes, mais pas… pas de cette manière distraite. Il était toujours concentré sur quelque chose, même quand ce quelque chose n'était pas des gens.
Enfin, il ne semblait pas distrait, cette fois-ci. Val n'y avait pas trop fait attention, mais le léger bourdonnement électronique de son clavier avait créé un petit bruit de fond agréable pendant sa lecture.
Elle se redressa, posant un coude sur le dossier du canapé.
— Tu fais quoi, au fait ? Je ne crois pas que tu me l'as dit.
Sebastian leva le nez vers elle en rougissant.
— Oh, euh. Pas grand-chose. C'est juste un petit projet stupide sur lequel je travaille quand je m'ennuie.
— Oh ? (Val appuya sa joue sur son poing.) Allez, dis-moi, je suis sûre que ce n'est pas stupide.
Sebastian évita son regard, tapotant sa tablette du bout des doigts.
— Bon, ok. Tu sais que j'ai passé beaucoup de temps au Balméra ces derniers temps ?
— Ouais.
— Eh ben… J'ai rencontré des gens qui essayent de récupérer des bouts de leur culture que l'Empire leur a arrachés. Ils s'échangent leurs légendes, leur histoire, leur chant. Ils m'ont laissé les écouter de temps en temps et, il y a quelques jours, je leur ai proposé de les aider à créer une sorte de… base de données ? Un catalogue d'histoires que les prochains Balmérans libérés pourront consulter et y ajouter ce dont ils se souviennent. Pour l'instant, ça ne sert pas à grand-monde, j'imagine, mais peut-être qu'un jour, il y aura tant de Balméras libres que ce sera difficile d'envoyer des représentants les uns chez les autres pour écouter leurs histoires en direct. Il y aura d'ailleurs sûrement trop d'histoires à partager, surtout si on trouve une Migration qui n'a jamais été conquise par les Galras.
Sebastian finit par se taire, le visage tout rouge, et Val le regarda avec de grands yeux, incrédule et fière.
— Sebastian ! fit-elle. Ce n'est pas stupide du tout. C'est génial !
Il leva les yeux, l'incertitude en évidence sur ses traits.
— Tu trouves ?
— Mais oui. Je ne me bats pas depuis si longtemps que ça, mais j'ai vu plein de personnes qui ont vécu sous le règne de Zarkon si longtemps qu'ils ont perdu une bonne partie de leur identité. Offrir ça aux Balmérans… c'est super gentil. Et tu as raison. On va en libérer d'autres d'ici la fin de la guerre. Commencer la base de données maintenant réduira la charge de travail dans le futur, ce qui ne peut qu'être une bonne chose.
Lentement, Sebastian lui rendit son sourire, serrant sa tablette contre lui.
— Ouais. C'est… C'est important pour moi. Je ne sais pas pourquoi, exactement, mais ça compte vraiment et dernièrement je… C'est juste que ça fait longtemps que je n'ai pas trouvé quelque chose qui me tient à cœur.
Le sourire de Val retomba et elle s'approcha pour s'appuyer contre lui.
— Tu as été un peu déprimé ces derniers temps. Tout va bien ?
Il haussa les épaules.
— Bah, il n'y a rien qui va mal. Mais rien ne va vraiment bien non plus, tu vois ?
La gorge serrée par le ton défait de son frère, Val passa le bras autour de sa taille pour le serrer contre elle. Il souffrait, elle l'avait bien vu ces derniers jours, quand il pensait que personne ne le regardait. Elle ne savait pas quoi dire pour apaiser sa douleur ni comment lui demander si elle pouvait l'aider sans empirer les choses.
— Pardon, dit Sebastian, se raidissant dans ses bras. Je ne sais pas pourquoi je m'apitoie autant. Ce n'est pas moi qui vais sur le champ de bataille.
Val poussa un petit rire.
— Ne t'excuse pas, Sebastian. Allez quoi. Certes, la vie de paladin est difficile, mais au moins, on a l'avantage de rester un peu maître des événements. Je sais que, pour moi, les pires moments étaient ceux où les choses allaient mal sans que je ne puisse rien y faire.
— Mouais…
— Non, sérieux.
Val se pencha en arrière, prenant le visage de Sebastian entre ses mains.
— Ce n'est pas une compétition pour déterminer celui qui l'a la plus mauvaise. On a perdu Lance, puis tu m'as perdue, puis tu as perdu l'école, la maison et la Terre ? Ta vie entière a viré au chaos, Sebastian. Ça a de quoi chambouler n'importe qui.
Des larmes montèrent aux yeux de Sebastian et il s'éloigna brusquement comme s'il cherchait à se cacher avant que Val ne le voie pleurer. Elle lui lâcha le visage, mais garda les pieds bien ancrés sur l'assise du canapé, se hissant par-dessus pour se glisser dans le petit espace entre son frère et le dossier du canapé. Une fois bien installée, elle attira Sebastian contre elle, le laissant dissimuler son visage dans son t-shirt.
— C'est juste que… J'ai peur de retourner à New Altéa, avoua-t-il, la voix tremblante. Je sais qu'on n'y risque rien et je devrais m'en sentir reconnaissant, mais tout mon séjour là-bas, j'avais l'impression que rien n'était réel. J'avais juste cette sensation horrible de torpeur qui me collait à la peau. Je ne veux pas que ça recommence.
— Alors reste, dit Val. Je ne peux pas te promettre que je serai toujours là, mais il y aura Tía Rosa. Je sais qu'elle s'est sentie seule sans moi et Lance, même avec Lana et Akani. Tu peux continuer d'organiser tes histoires ou aider les autres réfugiés que l'on sauvera. Purée, Coran a toujours quelque chose à faire, si tu as besoin de t'occuper. Et je serai là entre chaque mission, au moins. On pourra se voir, si ça peut aider ?
Sebastian haussa les épaules.
— Maman et papa n'aiment déjà pas que tu sois mêlée à tout ça. Ça ne va pas leur plaire que je reste ici aussi.
— Je vais leur en parler, dit Val, passant les bras autour des épaules de son frère. Ou on peut aller les voir ensemble, si tu préfères. Le château est un endroit sûr et tu mérites d'être heureux.
Sebastian fit un son mécontent.
— Quoi ?
— Je ne sais pas. Je… (Il secoua la tête.) Non, je dois arrêter de me plaindre. C'est pire pour toi et tu vas bien.
Val rit.
— Je n'irais pas jusqu'à dire que je vais bien, gamin.
Il recula pour lui faire une grimace, ce qui lui tira un grand sourire. Elle n'avait plus appelé son frère « gamin » depuis qu'elle était entrée à l'université et considérait tous les lycéens, Sebastian compris, comme des enfants. C'était cool de voir que cela avait toujours le même effet.
— Mais sérieusement, dit-elle. Ce n'est pas parce que j'arrive à ignorer mes problèmes que je n'en ai pas.
Elle leva la tête, un élan inattendu de mélancolie s'emparant d'elle. Elle avait aidé à libérer les prisonniers et les personnes retenues dans les camps de travail d'Olkarion avant de partir s'entraîner et cela avait été… difficile. Elle n'avait pas pensé que ça lui ferait si mal de revoir ces haillons de prisonniers et elle se demandait si sa décision de partir avec Matt et Allura ne relevait pas tant de l'aspect pratique, mais plutôt d'une envie de fuir toutes les autres prisons de l'Empire qui pourraient avoir besoin de son aide.
Sebastian appuya sa tête sur le bras de Val, lui offrant un petit sourire de compassion.
— Tu ne dis pas ça juste comme ça, pas vrai ?
— Non. Cette guerre nous a tous foutus en l'air d'une manière ou d'une autre. Que tu ne sois pas au front ne change rien : j'y ai à peine été moi-même. Mais je peux te promettre que je serai à tes côtés autant que possible quand les choses vont mal et t'avoir dans le coin m'aidera peut-être pour les moments où je suis obligée de me poser. Et… j'ai entendu dire que Coran cherche à engager quelques thérapeutes. Quand il en aura trouvé, on pourra tous les deux obtenir l'aide dont on a besoin.
— Ce serait bien.
Sebastian ferma les yeux, se détendant contre elle.
— Ça fait du bien de te revoir, Val. Tu m'avais manqué.
— Tu m'avais manqué aussi.
— Tu es sûr ? demanda Keith, résistant à grand-peine à l'envie de tirer sur son oreille. C'était d'abord ton lion.
Matt leva les yeux au ciel et prit Keith par les épaules.
— Keith. Elle nous a choisis tous les deux. C'est notre lion, et puis c'est tout. La différence, là, c'est que vous vous rendez au milieu de nulle part sans qu'on puisse vous rejoindre immédiatement en cas de problème. Je me sentirais mieux en sachant que tu as au moins Red en renfort.
Keith le dévisagea, la pression sur sa poitrine se relâchant quand il ne trouva aucun signe de ressentiment.
— Et tu vas faire comment sans elle ?
— J'accompagnerai Pidge ou Takashi, dit Matt d'un geste désinvolte de la main. Ou je prendrai les contrôles d'un drone pour les combats aériens. Il y a plein de manières de me rendre utile, même sans Red.
— Ça pourrait durer longtemps, l'avertit Keith. On vient à peine d'entrer en contact avec la rébellion et on n'a pas encore trouvé comment on est censés détrôner les gouverneurs de Zarkon, sans parler de quoi faire ensuite.
— Bah, va juste falloir que tu te dépêches de lancer une révolution, hein ?
Matt sourit, puis attira Keith dans une étreinte.
— Ne t'en fais pas pour moi. Je vais me débrouiller.
Une part de Keith voulait continuer d'en débattre, parce qu'il savait ce que c'était d'affronter l'Empire sans lion. C'était horrible. Mais Matt insistait et n'avait pas tort : les autres seraient avec lui et il pourrait les accompagner en mission. Et vu que Pidge passait beaucoup de temps hors du château à chercher leur père et que Hunk et Shay comptaient partir pour libérer d'autres Balméras, ce n'était pas comme si le fait que Keith emportait Red ferait la différence entre avoir Voltron ou non.
Alors Keith acquiesça, se sentant moins coupable. Il rendit son étreinte à Matt, hésita un instant, puis sourit quand Akira l'enlaça aussi. Keith avait déjà fait presque tous ses adieux, comme Thace et Lance. Ce dernier disait encore au revoir à sa famille et Luz finit par s'approcher à toute vitesse pour tacler Keith alors qu'il se séparait d'Akira et de Matt.
— T'appelles à la maison avec Lance, hein ? demanda-t-elle en reculant, les mains sur les hanches.
Keith battit des paupières, en perdant ses mots, et hocha la tête en silence. Luz lui fit un grand sourire, puis laissa sa mère l'entraîner. Les Mendoza s'en allèrent, Rosario parlant du déjeuner à préparer, tandis que Matt et Akira restaient à l'entrée, échangeant à voix basse. Keith pivota, perdant son sourire en observant le reste du hangar, étrangement désert.
— Où est Arel ?
Thace fronça les sourcils.
— Je ne sais pas. Je ne l'ai pas encore vu aujourd'hui ? Sait-il que nous partons ?
Keith acquiesça.
— Zuza a dit qu'elle lui passerait le message.
Elle faisait guise de distraction depuis deux semaines, ce qui avait permis à Keith de souffler un peu, même s'il gardait la gorge serrée à l'idée d'être coincé dans le cockpit de Red avec lui pour un autre long voyage.
Lance croisa les bras.
— J'imagine qu'on ne peut pas partir sans lui…
— Comment l'expliquerais-tu à Mirek ? demanda Thace. Ce n'est pas parce qu'elle a décidé de nous faire confiance jusqu'à présent qu'elle appréciera que nous revenions sans son agent.
Lance plissa le nez sans rien ajouter. Dommage. Keith aurait bien voulu « oublier » Arel. Ne serait-ce que pour faciliter la suite de la mission.
Malheureusement, la porte s'ouvrit à ce moment précis, révélant Arel, qui se figea quand son regard rencontra celui de Keith. Zuza apparut derrière lui après un moment et le poussa à avancer. Il tituba, retrouva l'équilibre, et lui jeta un regard noir par-dessus son épaule. Zuza se contenta de sourire et de le pousser à nouveau.
Renfrogné, il traversa le hangar d'un pas lourd. Derrière Keith, Lance se raidit et Akira fit un pas en avant comme pour intercepter Arel au passage, mais Matt le retint d'une main sur son bras.
— Vorsek, dit Arel, le ton tout aussi mordant que lors de leur dernière conversation.
Keith sentit la colère l'envahir et montra les dents. Il avait essayé de comprendre Arel, mais c'en était assez. S'il comptait continuer à poser problème–
Zuza se racla la gorge et les lèvres d'Arel se plissèrent dans une moue encore plus sombre. Puis il soupira.
— Zuzroka m'a fait visiter votre vaisseau ces derniers jours, dit-il, toujours crispé, mais plus si agressif. C'est… impressionnant.
— Merci ?
Keith plissa les yeux, attendant le « mais » qui allait sûrement suivre. Sauf qu'Arel souffla, tournant la tête pour fusiller le mur du regard.
— C'est plus qu'impressionnant. C'est à l'opposé de tout ce que je sais de l'Empire, bien trop pour que ce ne soit qu'un subterfuge. Même si tu avais réussi à trouver assez d'Altéens pour jouer la comédie, aucun jeune acteur n'aurait tenu le coup aussi longtemps sans se trahir. Et Zuzroka ne sait pas mentir.
Keith, surpris, laissa ses bras retomber le long de son corps tandis que Zuza souriait d'un air radieux.
— Où veux-tu en venir ?
— Tu as gagné, dit Arel, lui lançant un regard encore plus venimeux que ceux d'avant. Continuer à t'accuser de conspirer avec l'Empire à ce stade serait idiot.
— Oh.
Keith se détendit, un petit sourire aux lèvres.
— Euh… merci. Ça me fait plaisir.
Arel rentra la tête dans les épaules et enfonça un doigt dans le torse de Keith.
— Ça ne veut pas dire que je t'apprécie. Tu es toujours un lâche et un barbare et je ne crois pas une seule seconde que tu as pu compléter ton Rite de passage sans absorber leur discours sanguinaire…
Il hésita, faisant un pas en arrière.
— Mais je peux accepter que tu veuilles faire ce qui est juste.
— C'est un sacré compliment, venant de toi, dit Keith, se sentant étrangement léger, alors que les paroles d'Arel étaient remplies d'insultes et d'accusations.
Mais… il y avait du progrès. Beaucoup de progrès, vu comment ils avaient commencé, et Keith lui adressa un sourire sincère qui sembla le prendre par surprise. Arel chercha ses mots, puis souffla et partit d'un pas vif en direction du lion rouge, disparaissant dans son cockpit avant que quiconque ne puisse l'arrêter.
Lance poussa un sifflement admiratif.
— Ouah, Zuza. Qu'est-ce que tu lui as fait ?
Zuza haussa les épaules.
— Tu peux remercier les enfants. Il a passé trois jours entiers avec Wyn et Maka. Je pense qu'il a dû tomber un petit peu amoureux d'eux et, crois-moi, s'il pensait qu'ils étaient en danger ici, il se serait enfui avec eux. Le fait qu'ils soient tous les deux en sécurité et heureux a bien contribué à l'apaiser.
— Bah, peu importe comment tu t'y es prise, dit Keith, merci. Le voyage va être beaucoup moins difficile.
— Je te jure, marmonna Lance.
Zuza les enlaça tous les deux, ébouriffant les cheveux de Keith parce qu'elle savait qu'il détestait ça.
— Y a pas de quoi, dit-elle. Arel… Il a vécu beaucoup de choses. Vous savez comment c'est. L'Empire n'est pas un endroit agréable pour grandir. C'est un sujet sensible pour lui, mais ce n'est pas un mauvais bougre.
Keith jeta un œil à Red, qui gronda vaguement pour montrer son accord avec Zuza.
— Ouais, dit-il. J'essaierai de m'en rappeler la prochaine fois qu'il me traite de barbare sanguinaire.
Zuza ajouta quelque chose, mais la porte de l'ascenseur s'ouvrit à ce moment et Keith n'entendit rien de ce qu'elle dit, le sang se glaçant dans ses veines quand il croisa le regard de Keena.
Il en oublia momentanément de respirer. Il avait su qu'elle était là, quelque part. Karen l'avait mentionnée en passant, observant Keith comme si elle s'attendait à une sorte de réaction de sa part. Mais Keith ne l'avait pas croisée. Elle n'avait pas assisté à l'Unité (peut-être n'avait-elle pas été invitée) et n'avait pas cherché à lui parler dans les jours qui avaient suivi.
Mais la voilà qui arrivait avec un sourire chaleureux aux lèvres qui lui retourna l'estomac, les bras grands ouverts comme si elle voulait le prendre dans ses bras. Keith la regarda s'approcher, figé, conscient de la présence des autres. Matt et Thace savaient ce que Keena lui avait demandé de faire : usurper le gouvernement de la planète mère, se placer à la tête de la rébellion, manipuler leurs forces et leur loyauté pour devenir le prochain empereur galra.
Keith n'en avait pas encore parlé à Lance, encore moins à Akira ou Zuza. (Et pourvu qu'Arel n'en entende jamais parler. Il ne lui ferait plus jamais confiance.)
Keith se prépara mentalement à marmonner quelques mondanités en croisant les doigts pour que Keena ne s'attarde pas… et soudain, Thace passa devant lui, prenant la main de sa sœur pour l'attirer dans une étreinte. Le geste était si fluide que Keith crut presque qu'ils l'avaient répété et il lui fallut un moment pour remarquer que ça plaçait Thace directement entre lui et Keena.
— Keena, dit-il, l'air parfaitement heureux de la voir. Tu as pu venir. Je commençais à penser que nous allions nous rater.
Keena recula, la suspicion plissant légèrement ses yeux, et le sourire de Thace se fit acide.
— Nous nous apprêtions à partir, dit-il.
La suspicion quitta l'expression de Keena et elle sourit à Keith par-dessus l'épaule de son frère.
— Oui, c'est ce qu'on m'a dit ! Je venais vous souhaiter bonne chance et vous rappeler à tous les deux que vous pouvez toujours me contacter si vous avez besoin d'aide.
— C'est très généreux de ta part, dit Thace. Nous y penserons. Tu comptes rester au château ?
— Oh, non, dit Keena. J'ai une place sur la navette qui retourne à New Altéa cet après-midi. J'ai des affaires à régler à la maison, tu comprends.
Sa façon de le dire donna la chair de poule à Keith. Elle manigançait quelque chose (comme d'habitude) et il n'aimait pas ça. Mais en même temps, il ne put s'empêcher d'être soulagé de savoir qu'elle quittait le château-vaisseau. Même si Keith n'y serait pas, il y aurait toujours ses amis et… Et quoi ? se demanda-t-il. Que pensait-il qu'il allait se passer ? Que Keena allait raconter à tout le monde qu'ils avaient pour plan de le faire empereur ? En quoi ça lui serait utile ?
N'empêche qu'il n'aimait pas l'idée que Keena reste au château-vaisseau à long terme.
Thace, semblait-il, était tout aussi partagé, mais Keena sourit et lui tapota la joue avant de se tourner vers Keith.
— Bonne chance, Keithka. Je resterai en contact.
— Tu es sûre ?
— Oui, dit Meri, exaspérée. Combien de fois veux-tu que je te le répète, Ulaz ? Ils ont trouvé une vidéo de lui qui capture l'ordre de son transfert au projet Revendication.
Meri jeta un œil par-dessus son épaule par habitude, même s'ils avaient déjà vérifié trois fois que la pièce était sûre avant de parler. Sa présence ici était déjà assez risquée, justifiée par une maintenance de routine à la base d'Ulaz. Elle ne comptait pas risquer en plus que quiconque surprenne cette conversation.
Elle et Ulaz n'étaient plus les seuls concernés. Sam Holt faisait partie du projet Revendication. Ryner avait été claire sur ce point et, vu que ni Dez ni Ulaz n'avait trouvé de meilleur plan pour infiltrer ce dernier, Meri avait décidé de prendre les choses en main.
Il était temps d'agir.
Ulaz ferma les yeux, sa quintessence s'agitant autour d'eux. Meri y prêtait plus attention ces derniers temps. Elle n'arrivait pas à différencier chaque espèce comme le pouvait Ulaz, mais elle commençait à capter les petites interférences qui trahissaient de l'inquiétude, même quand elle n'était pas visible en surface.
— Ça ne marchera jamais, dit Ulaz. Haggar surveille son entourage de près.
— Mais elle n'est pas télépathe, fit remarquer Meri avec un sourire effronté visant à dissimuler les palpitations qu'elle ressentait à l'idée de mentir en regardant Haggar dans les yeux.
À en juger le regard sévère d'Ulaz, ça ne fonctionna pas aussi bien qu'elle ne l'espérait.
— Ce sera différent une fois sur place, dit-elle. Je suis toujours nerveuse quand je suis en train de me préparer, mais quand ça commence à bouger, je n'ai plus le temps d'avoir peur. Fais-moi confiance, Ulaz. Je ne suis pas une débutante.
— Ça ne résout pas le problème de ta quintessence.
— C'est pour ça que je suis là.
Meri prit une profonde inspiration, essayant de ralentir les battements affolés de son cœur. Elle faisait ça pour les Holt. C'était le moins qu'elle pouvait faire. Ils comptaient sur elle.
— Tu étudies la quintessence dans ce laboratoire. Tu l'extrais. Tu la purifies.
Ulaz se raidit.
— Je peux savoir ce que tu suggères, exactement ?
— Eh bien… Qu'est-ce qui se passerait si je… m'injectais une quintessence à la signature différente ? Hypothétiquement parlant.
— Tu ne peux pas sérieusement y penser. Rien que les effets secondaires sont–
— Alors tu l'as déjà fait, dit Meri dans un souffle. Je me disais bien que c'était ce que semblaient indiquer les archives, mais–
Elle secoua la tête.
— Est-ce que ça fonctionnerait ?
L'expression d'Ulaz resta neutre et, pour la première fois depuis l'arrivée de Meri, il mit un voile sur sa quintessence, la rendant tout à fait indéchiffrable.
— Je ne peux pas le recommander.
— Bien noté. Est-ce que ça fonctionnerait ? Est-ce que ça suffirait à empêcher Haggar d'identifier mon espèce ?
— En théorie, dit Ulaz, la voix tendue. Si nous trouvons la bonne quintessence, celle d'un Galra pur-sang, peut-être, ça pourrait marcher. Mais…
— Est-ce que ça me tuerait ?
Ulaz se tut, bataillant visiblement avec la réponse qu'il allait donner.
— C'est peu probable. Certaines personnes réagissent mal, mais nous allons commencer par une petite dose et si tu ne montres aucun symptôme inquiétant, ça ne devrait pas mettre ta vie en danger.
Meri acquiesça, les genoux en gelée. Elle ne savait pas si elle était soulagée que ce plan soit viable ou horrifiée de le voir doucement évoluer de l'hypothétique à la réalité.
— Peux-tu m'en fournir ? Assez pour tenir au moins quelques mois ?
Un léger malaise perça les défenses d'Ulaz, qui la prit par les épaules, l'expression partagée.
— Ce ne sera pas agréable, la prévint-il. Même si tu n'as pas de réaction grave, tu absorberas quand même de la quintessence raffinée d'une manière à laquelle ton corps n'est pas fait pour.
— Bah, je suis altéenne, fit-elle remarquer à voix basse. On prend souvent la quintessence d'autres personnes.
— Et il se pourrait que ça t'aide. Ou pas. Quand tu absorbes de la quintessence, habituellement, tu la traites pour l'assortir à ta signature. Les injections sautent délibérément cette étape. Dans le meilleur des cas, tu subiras des migraines, des nausées, peut-être une fatigue chronique et une difficulté à te concentrer. C'est dangereux.
— Tout ce qu'on fait est dangereux.
Meri carra les épaules, essayant toujours d'avoir l'air de savoir ce qu'elle faisait.
— On n'a plus le temps et tu le sais. Peux-tu me fournir en quintessence, oui ou non ?
Ulaz se pinça l'arête du nez, sa quintessence se soulevant à nouveau et mettant un petit moment à se calmer.
— Oui, dit-il. Je te l'apporterai d'ici la fin du mouvement (1). Promets-moi d'attendre au moins un autre mouvement avant de partir, pour vérifier que tes symptômes ne sont pas trop difficiles à supporter.
Meri laissa le soulagement l'envahir, tapant l'épaule d'Ulaz.
— J'attendrais un mouvement, promit-elle. Merci.
— Elle s'en va ? demanda Karen. Comme ça ?
— Comme ça.
Coran se détourna de son écran pour la regarder.
— J'aurais pensé que tu serais soulagée, vu à quel point sa présence te préoccupait.
Karen ferma la bouche, levant le nez du mail que Keena lui avait envoyé pour la remercier de son hospitalité et exprimer le désir de la revoir si Karen repassait un jour par New Altéa. Coran était déjà retourné à son travail, mais elle eut l'impression qu'il l'observait encore. Ou la ressentait peut-être. Elle avait essayé de garder pour elle ses inquiétudes quant à la fiabilité de Keena.
Elle aurait dû savoir que Coran verrait clair en elle.
— Je suis un peu soulagée, j'imagine, dit Karen. Ça me fait un problème de moins sur les bras. Mais elle ne partirait pas sans raison.
Elle soupira, se laissant aller contre le dossier de son siège. Et dire qu'elle venait d'accepter l'aide de Ryner pour la surveiller. Ce plan tombait à l'eau.
— J'aurais voulu qu'on puisse garder un œil sur elle.
— Je comprends, admit Coran. Thace et moi avons parlé d'elle.
Karen pencha la tête de côté, quelque chose lui titillant l'esprit comme lorsque Green cherchait à lui faire savoir qu'elle passait à côté d'un élément important. Elle avait ce ressenti depuis près d'une semaine et ça l'exaspérait, comme un nom qu'elle aurait sur le bout de la langue sans que ça ne lui revienne.
Elle avait plutôt bien réussi à l'ignorer, si bien que ça commençait à se dissiper, mais voilà que le sentiment revenait bille en tête. Keena était peut-être concernée ? Elle y avait pas mal réfléchi ces derniers jours. Parfois, elle pensait que c'était les manigances de Keena qui la titillait, parfois le destin de Sam, parfois le robeast du lion vert que Pidge avait affronté.
En tout cas, ça lui retournait l'estomac.
— Oh ? fit-elle. Et qu'est-ce que Thace a à dire à son sujet ?
Coran hésita.
— Je… ne pense pas que je devrais te le dire. Ce n'est pas à moi d'en parler.
— Si ça concerne la sécurité des gens à bord de ce vaisseau, je pense que la vie privée de Keena peut passer au second plan pour une fois.
Les lèvres de Coran se relevèrent brièvement, mais il secoua la tête.
— Ce n'est pas la vie privée de Keena qui m'inquiète. C'est celle de Keith.
— Keith ?
Le cœur de Karen se serra.
— En quoi est-il concerné ? Coran ? Si cette femme a mis son fils en danger d'une façon ou d'une autre– C'est le cas, pas vrai ? Cette connasse.
Coran haussa les sourcils, les mains levées.
— Je n'ai rien dit, Karen.
— Mais c'est la vérité, n'est-ce pas ?
Karen se leva, agitée.
— Je ne sais pas exactement ce qu'elle cache, mais je n'aime pas ça. Et ça a un rapport avec Keith, tu n'as pas besoin de me le confirmer. Lui et Matt sont en colère contre elle depuis un bon moment.
Ses pensées partaient désormais dans tous les sens et elle se tourna vers Coran.
— Dis-moi la vérité. Est-ce que Keith est en danger à cause de sa mère ?
— Pas directement ? Du moins, pas encore. Keith ne se laisse pas faire et Thace fait de son mieux pour l'empêcher de s'en mêler.
Karen plissa les yeux.
— Mais elle a un plan ? Qui implique Keith ?
— Oui.
Coran secoua la tête.
— Je ne peux pas t'en dire plus. Thace me l'a dit en confidence et Keith ne voulait le dire à personne. Je suis désolé, Karen, mais pour l'instant, la situation est sous contrôle. Keena ne peut rien faire tant qu'ils sont sur la planète mère et il n'y a rien que nous puissions faire pour l'arrêter de toute façon.
Le premier réflexe de Karen fut de contredire Coran, de demander des réponses. Mais elle comprenait ce qu'il voulait dire. Keith avait peu de personnes en qui il pouvait faire confiance dans sa vie et s'il découvrait que l'équipe parlait de lui dans son dos, ça pourrait mal finir. Karen n'aimait pas ça, même si Coran disait que Keith n'était pas en danger, mais elle n'allait pas insister. Pas pour l'instant.
Ce qui était sûr, c'est qu'elle n'allait pas l'oublier et qu'elle était encore plus en colère que Keena soit partie avant que Ryner n'ait le temps de répandre ses spores. Elle aurait bien aimé écouter ce qui se tramait en coulisses.
— D'accord, dit-elle, retournant à son poste et se laissant tomber sur sa chaise. Promets-moi de me le dire si ça change ? Je ne me le pardonnerais jamais s'il arrivait quelque chose à Keith.
Coran lui adressa un sourire plein d'affection.
— Crois-moi, tu n'es pas la seule. Son père était peut-être un enfoiré et sa mère n'est pas beaucoup mieux, mais il s'est trouvé une bonne famille, ici. Aucun d'entre nous ne laissera Keena lui faire du mal.
Les souvenirs de Rolo des deux derniers jours étaient brouillons. Il se souvenait d'avoir été enlevé de la cellule, de Sam luttant contre les gardes et battu à sang en conséquence. Il se rappelait sa peur, plus pour Sam que pour lui, même s'il ne pouvait pas nier sa terreur à l'idée de découvrir la prochaine étape du plan des druides. Tout ce qu'ils en savaient, c'était que ça concernait des robeasts. Mais quand il se l'était imaginé, Rolo avait cru que ce serait la fin. Qu'une fois qu'ils seraient transformés en robeast, il n'y aurait pas de retour en arrière.
Le fait que Sam était revenu empirait étrangement les choses.
Rolo se souvenait d'avoir été emmené dans une nouvelle pièce, assez éloignée du laboratoire qu'ils avaient détruit. Une sorte de cercueil se trouvait au centre de la pièce et Rolo s'était débattu quand ils avaient essayé de l'y placer, mais il pouvait à peine mettre du poids sur sa nouvelle prothèse, si bien qu'il n'avait pas d'équilibre et aucun appui pour se libérer.
Ils l'avaient donc placé à l'intérieur et Rolo avait immédiatement cherché à sortir de son corps pour observer ce qu'ils faisaient, pour au moins avoir cette information. Sauf qu'une autre présence l'avait bloqué. Une sorte de veilleur. Il avait senti son regard, calme et méfiant. Il n'avait pas semblé malveillant, mais Rolo avait eu l'impression qu'il attendait qu'il fasse un faux pas pour frapper.
C'était à partir de ce moment que ses souvenirs commençaient à se brouiller, dans un mélange de douleur, d'obscurité et de ce sentiment d'être surveillé. Il avait quelques flashs de lui-même se tenant au-dessus de son corps, observant les druides tirer sa quintessence pour la faire passer par une sorte d'appareil.
Le veilleur était alors plus près que jamais, mais il était distrait. C'était peut-être pour cette raison que Rolo avait pu sortir.
Les druides le liaient à lui. Sam lui avait parlé d'une conscience qui vivait dans l'enveloppe de robeast qu'il avait trouvée. Une chose qui avait essayé de l'absorber. (Le veilleur n'avait pas semblé si agressif, mais Rolo pouvait sentir son pouvoir même à distance. Dans un combat de volonté, il doutait ressortir vainqueur.)
Après ça, encore de l'obscurité. Quelques images du laboratoire, de machines, de scans. Une fois, Rolo avait ouvert les yeux sur un hangar, énorme et rempli de lumière. Il y avait le corps d'une créature par terre, coupée en deux, moitié machine, moitié chair. La tête était inclinée, des yeux vides se détachant d'un museau en partie peint en bleu. Un éclat cramoisi avait brillé au centre de ces yeux et Rolo s'était perdu à nouveau.
Quand ils le sortirent enfin de là, il fallut un long moment pour que son esprit retrouve son corps. Il tituba, oubliant sa prothèse, et les gardes durent le traîner dans le couloir jusqu'à ce qu'il retrouve le contrôle de ses membres. Il ne pouvait toujours pas marcher vite ou sans douleur, mais au moins, il pouvait boitiller en laissant les gardes le tirer. Son esprit était comme déconnecté du reste de lui-même et sa nuque le picotait comme si le veilleur était toujours là, caché. L'observant. Patientant.
Ils le ramenèrent à la cellule et Rolo s'écroula juste au seuil de la pièce, envahi par le soulagement. Cette pièce lui faisait malgré lui l'effet d'un havre de paix : aussi nue et froide soit-elle, c'était mieux que le reste de la base, et Sam…
Sam.
Le cœur de Rolo manqua un battement en se rappelant l'hystérie de Sam. Combien de temps s'était-il écoulé ? Il pensait que ça faisait deux jours, mais il ne savait pas pourquoi il en était aussi sûr. Il leva les yeux, craignant de retrouver Sam toujours aussi agité, craignant de le trouver brisé, craignant de le trouver vidé.
Sam avait des bleus partout et grimaça de douleur en se redressant, mais son regard était calme et concentré, bien qu'il se brouilla de larmes en rencontrant celui de Rolo. Rax devait l'avoir soigné ou bien plus de deux jours s'étaient écoulés, parce que les ecchymoses visibles sous l'uniforme de prison de Sam étaient vieilles et jaunies et sa lèvre et son œil étaient à peine enflés.
— Sam, murmura Rolo, se tirant en avant.
Sam le rejoignit à mi-chemin, l'attirant dans une étreinte qui lui coupa le souffle.
— Tout va bien, fiston, lui chuchota-t-il. Je suis là.
C'était là d'où venait le sentiment de sécurité. Le soulagement que Rolo associait à cette cellule. Le havre de paix face aux horreurs du laboratoire, la chaleur dans la plus glaciale des nuits. Le foyer qu'ils s'étaient créé envers et contre tout. Rolo s'affala contre Sam, trop fatigué et trop endolori pour se tenir droit. Sam était là. Sam allait bien. À côté de ça, il pouvait supporter tout le reste.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Rolo. Quand ils t'ont emmené. Est-ce que ça va ?
Sam le fit taire, le berçant doucement.
— Tout va bien, fiston. Quelques bleus, rien de plus. Rax m'a presque entièrement soigné et ce n'est pas comme si je n'avais pas déjà vécu pire.
Rolo fronça les sourcils, puis se tourna vers Rax, qui parut d'abord surpris, puis lui sourit.
— Le plus grave qu'il a eu était quelques côtes meurtries. Il n'a pas tort. Cela aurait pu être bien pire, s'ils avaient vraiment voulu le blesser.
Rolo sentit son cœur sombrer. Ils n'avaient pas besoin de le dire à voix haute, ils le pensaient tous. Tant que les druides avaient besoin d'eux pour alimenter les robeasts, ils ne prendront sûrement pas le risque de trop les blesser. C'était une pensée réconfortante, mais également glaçante.
— Et toi ? demanda Sam, peignant les cheveux de Rolo vers l'arrière. Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Est-ce qu'ils ont… ?
— Ils m'ont emmené dans une nouvelle pièce. Un endroit que je n'avais jamais vu, en tout cas. Je crois qu'ils m'ont lié au robeast que je dois piloter ?
Rolo frémit.
— J'ai perdu connaissance pas mal de fois. Je ne sais même combien de temps ça a duré.
— Deux jours, dit Sam.
La bouche de Rolo s'assécha. Il avait donc raison. Peut-être avait-il entendu les druides en parler ou vu une horloge plusieurs fois pendant qu'il était semi-conscient.
— Pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, à toi ?
Sam garda le silence un long moment, si longtemps que la position dans laquelle ils se trouvaient commença à tirer sur le dos de Rolo. Ils finirent par se déplacer dans un coin où quelques couvertures sales formaient un lit de fortune.
— Ils ont fait décoller mon robeast, dit Sam. C'est… Je ne sais pas trop comment le décrire. J'étais conscient, sans vraiment l'être. Je ne contrôlais rien, mais je ne me débattais pas non plus.
Il marqua une pause.
— Du moins jusqu'à voir Pidge.
Le souffle de Rolo se coinça dans sa gorge et il passa un bras autour de Sam alors qu'il craquait.
— Ils m'ont forcé à l'affronter, murmura-t-il. Je ne pouvais pas– J'ai voulu lutter, mais c'était comme si quelqu'un d'autre était aux commandes et m'empêchait de le faire. J'ai réussi à effleurer le lion de Pidge avec mon esprit. J'ai essayé de lui parler, mais je ne sais pas s'iel m'a entendu.
Il déglutit, se repliant sur lui-même alors que la digue finissait par céder.
— Je lui ai fait mal. Ce n'était pas ce que je voulais, mais je lui ai fait mal.
Rolo attira Sam dans une étreinte et le serra fort, les yeux brûlants de larmes alors qu'il rencontrait le regard de Rax par-dessus son dos courbé.
— Qu'ils aillent se faire foutre, chuchota Rolo d'un ton véhément. Ils ne peuvent pas avoir tout prévu. On va trouver une faiblesse et on va les arrêter. Ils ne peuvent pas nous forcer à nous battre contre notre famille. On ne se laissera pas faire.
Ils allaient bien trouver un moyen.
Les quatre premiers jours d'injections de quintessence furent brutaux.
Meri fit de son mieux pour supporter le contre-coup, mais Ulaz ne plaisantait pas au sujet des effets secondaires. Cela avait commencé par des nausées à la suite de l'injection, qui ne se faisait d'ailleurs pas par seringue (encore heureux). Le réseau de quintessence d'une personne était un peu plus complexe que ça et Ulaz lui avait envoyé un appareil qui diffusait de la quintessence galra dans son corps peu à peu dans la journée pour éviter des fluctuations trop évidentes de son espèce.
Sur le principe, c'était parfait, mais en pratique, ça voulait dire qu'elle était toujours un petit peu nauséeuse. Par conséquence, elle n'avait pas envie de manger, mais ne pas manger la fatiguait plus vite (et en l'état, elle se retrouvait déjà à dormir debout au milieu de l'après-midi). Et quand elle était fatiguée, elle avait mal au crâne. Parfois, c'était bénin, parfois, c'était une vraie migraine.
Au moins, le brouillard dans sa tête s'était éclairci au bout d'un jour et demi. Elle s'était inquiétée quand, le lendemain matin de sa première injection de quintessence, elle s'était réveillée incapable de se souvenir d'un seul mot de galran. Paniquée, elle s'était enfermée dans sa chambre toute la journée et avait commencé à se dire que ce plan n'allait pas marcher et qu'elle allait devoir s'en aller avant de se faire prendre. Perdre le contrôle de sa métamorphose trois fois ce même jour n'avait pas arrangé son humeur.
Mais le pire était désormais passé. Il lui avait fallu une période d'adaptation et modifier le dosage : Ulaz lui avait demandé de le réduire un peu, ce qui l'avait aidée, mais elle allait quand même devoir s'accommoder d'un peu de misère chaque jour. Bien qu'il n'était pas rare de trouver du sang altéen chez les druides, très peu d'entre eux montraient une très forte signature de quintessence altéenne et Meri voulait rester loin de ce seuil.
En tout cas, Dez avait couvert son absence en inventant une histoire d'inspection et, après une poignée de jours, les fluctuations de sa quintessence avaient commencé à se calmer. Elles n'avaient pas disparu : Ulaz l'avait averti qu'elles continueraient sûrement tant qu'elle prendrait de la quintessence, son corps n'étant tout simplement pas fait pour traiter l'énergie de quelqu'un d'autre. C'était comme un caillot de sang, lui avait-il dit. Sa quintessence pouvait traverser les canaux en elle et une bonne partie de la quintessence galra pouvait l'imiter, mais une partie restait parfois coincée, comme des débris coinçant le flux. Il en résultait une accumulation de quintessence qui, à court terme, entraînait de la fatigue puisque son corps n'était pas suffisamment irrigué et, à long terme, se traduisait par un soudain afflux quand le barrage cédait.
Ces afflux étaient les plus dangereux. C'était là qu'elle perdait le contrôle de sa métamorphose, là qu'elle était assaillie par les pires migraines, là où quiconque sensible à la quintessence pourrait remarquer quelque chose d'étrange à son sujet.
Mais elle savait reconnaître les signes et devrait donc pouvoir s'éloigner au bon moment. De plus, ça arrivait de moins en moins. Trois fois le premier jour, seulement une fois le deuxième, puis aucune dans les trois jours qui suivirent. Elle s'adaptait. Si elle avait du temps à l'infini, elle aurait simplement attendu que les afflux disparaissent tout à fait.
Mais elle n'avait pas du temps à l'infini. Sam Holt était là, quelque part, à souffrir, et Meri avait la clé du projet Revendication.
Elle attendit une semaine, suivant les instructions d'Ulaz, puis fit ses adieux : un message codé pour Ulaz, l'informant qu'elle avait lancé l'opération et espérait lui obtenir un poste au projet Revendication d'ici peu, puis une brève visite au bureau de Dez.
— Tu ne changeras pas d'avis quoi que j'en dise, pas vrai ? demanda Dez.
Meri eut un sourire triste.
— Suffisamment de personnes sont mortes parce que j'ai fait passer ma vie avant la leur.
Dez fronça les sourcils.
— Ce n'est pas–
— Non, l'interrompit Meri en levant une main, le cœur serré. Je ne veux pas en discuter. Des gens souffrent et c'est à moi de les aider. Je vais faire tout mon possible pour que personne d'autre ne perde sa famille.
L'expression de Dez se chiffonna, mais elle tint sa langue, ce pour quoi Meri lui en fut reconnaissante. Elle savait très bien qu'elle prenait beaucoup de risques et que ses chances de survie étaient faibles. Elle allait essayer, vraiment essayer, de revenir en vie. Elle ne voulait pas qu'Allura et Coran subissent une autre perte. Mais elle les connaissait assez pour savoir qu'ils comprendraient. Pidge et Matt n'avaient encore perdu personne. Pas pour de bon. Ils avaient vu la mort en face et étaient conscients du prix de la guerre, mais leur famille était toujours intacte. Si Meri pouvait ramener Sam, elle le ferait quoi qu'il lui en coûte. Allura et Coran en auraient fait de même.
Meri enlaça Dez, s'accrochant un instant de trop, et serra les paupières pour empêcher les larmes de tomber.
— Je ne vais pas pouvoir transmettre beaucoup de messages une fois que j'y serai. Si… si je t'envoie quelque chose pour le château, tu pourras faire passer ?
— Bien sûr.
Meri recula, hésita, puis tendit une puce de données à Dez.
— Au cas où je meurs, expliqua-t-elle. Pour que je puisse au moins dire adieu.
Elle n'attendit pas la réponse de Dez, pivotant et sortant de son bureau en vitesse. Elle parcourut en pilotage automatique les couloirs menant à sa navette personnelle. C'était un modèle standard, pas suffisamment voyant pour la marquer comme une personnalité importante. Ça lui convenait très bien pour son nouvel alias : elle n'avait qu'à modifier son code d'identification.
Le trajet fut court et se déroula dans le silence. La nouvelle apparence que Meri endossa effaça les traces de ses larmes. Elle s'était inspirée d'Ulaz pour avoir le bon mélange de traits galras et altéens : une peau lisse d'un violet clair avec une mâchoire volontaire et des pommettes saillantes. Elle garda ses oreilles, n'en modifiant que la couleur, mais adopta des yeux galras et des griffes acérées. Elle dissimula ses glaes et les remplaça par d'autres marques, d'un violet vif plus ostensible. Elle allongea ses cheveux, les vira au blanc et les lissa, les ramenant dans une tresse pour ne pas la gêner.
La dernière étape était de vérifier par deux fois le code d'identification de son vaisseau ainsi que sa propre identité. Elle était Reza ve Orahk, une druide sans grande formation, mais dotée d'un potentiel considérable et d'un ego plus grand encore, qui avait été affectée à un avant-poste mineur chargé de superviser la production de pâte alimentaire.
Meri avait débattu un bon moment de la meilleure façon d'entrer dans l'entourage d'Haggar. Les options les plus sûres s'étalaient toutes sur la durée : établir sa présence, montrer son intérêt et son potentiel et laisser Haggar l'inviter elle-même. Mais comme pour tout dans cette guerre, Meri n'avait tout simplement pas le temps. Chaque jour perdu était un jour de plus durant lequel Sam pouvait perdre la vie.
Enfin, s'il y avait bien une chose qu'elle avait apprise en espionnant l'Empire Galra, c'était que Zarkon encourageait l'audace. Il la récompensait même. Meri ne savait pas si Haggar était faite du même bois, mais une druide arrogante qui s'estimait en droit d'obtenir le meilleur poste de l'univers n'était certainement pas rare. Elle allait simplement devoir prouver qu'elle était aussi douée qu'elle le prétendait.
Quand ce fut l'heure, Meri émergea du dernier portail, sa métamorphose achevée, ses identifiants en place. Elle avait largué son uniforme pour revêtir les robes d'un druide. Quand le vaisseau de commande d'Haggar fut en vue, son pouls se mit à battre furieusement à ses tempes.
Puis une alarme sonna, indiquant que la tour de contrôle avait remarqué sa présence. Meri se jeta à corps perdu dans le rôle de Reza, envoyant ses codes d'identification et demandant l'autorisation d'atterrir dans le hangar principal. Elle n'attendit pas la réponse de la tour et s'y dirigea, souriant lorsque les portes s'ouvrirent pour l'accueillir.
Un contingent de sentinelles l'attendaient en bas de la rampe, un officier à leur tête la regardant d'un air pas très content.
— Qu'est-ce que cela signifie ? Vous n'avez pas l'autorisation de vous poser. Qui êtes-vous ?
Meri lui passa devant, imitant la démarche d'une femme qui se savait plus importante que ces soldats ordinaires. L'officier hoqueta et se précipita à sa suite.
— Arrêtez-vous ! Répondez à ma question, sinon…
— Sinon quoi ? demanda Meri avec un rictus méprisant.
Bien sûr, comme elle portait le masque blanc des druides, l'officier ne pouvait pas le voir, mais il s'immobilisa quand même, son dédain le laissant interdit.
— Vous comptez arrêter un druide ? J'aimerais bien voir ça.
— Et j'aimerais bien vous voir faire face à Dame Haggar.
Meri sourit davantage, se tournant complètement vers lui.
— Moi aussi, figurez-vous. Soyez un amour et appelez-la pour moi, hm ? J'ai une proposition à lui faire qui devrait l'intéresser.
Le trajet du retour à la planète mère fut long et suivi d'un trajet encore plus long depuis la cave où ils avaient laissé Red jusqu'au 301. Keith resta tendu du début à la fin, un mauvais pressentiment s'ajoutant à la gêne qui les étouffait déjà, lui et Arel. Ce dernier ne disait rien. Peut-être qu'il détestait toujours Keith autant qu'il le prétendait ou peut-être que son silence était sa façon de ne pas lui chercher des noises.
Dans tous les cas, ça ne dérangeait pas Keith. Un silence gêné valait mieux qu'une discussion avec quelqu'un qui ne le comprendrait certainement jamais. (Lance n'aimait pas trop le silence, Keith en avait conscience, et cherchait sans cesse à le remplir en vain, personne n'entretenant la conversation.)
Ils étaient cependant arrivés à destination sans s'entretuer et n'avaient plus qu'à aller voir Mirek avant de pouvoir se séparer. Keith n'était pas assez optimiste pour croire qu'il n'aurait plus jamais à travailler avec Arel, mais il pensait que leur relation serait un peu plus cordiale, tant qu'ils avaient une tâche sur laquelle se concentrer et n'étaient pas obligés de se supporter dans un espace clos pour un vol de trois heures à travers les étendues désertiques.
Lance bailla tandis qu'ils rangeaient leur speeder, un modèle standard différent de celui qui les avait conduits jusqu'à Red, qu'ils avaient caché en bordure de la ville.
— Bah mince, alors, fit Lance. Comment ça se fait que je suis déjà fatigué ?
— C'est parce que tu es resté assis trop longtemps, répondit Thace, pince-sans-rire. Un peu de marche devrait te faire du bien.
Lance fit la moue, mais prit la route sans protester, d'un pas même un peu sautillant pour faire circuler le sang. Au début, il tenta à nouveau d'engager la conversation, cette fois-ci au sujet de ce qui pourrait amener Keith à Oriande en compagnie de Nyma, Akira et Matt, qui semblait par ailleurs tout à fait disposé à ne plus jamais y mettre les pieds.
— Il doit s'être passé quelque chose de grave, vous ne pensez pas ? demanda Lance.
Il ne semblait pas remarquer le regard confus d'Arel et Keith se demandait presque s'il n'avait pas oublié sa présence. Ou que seuls les deux paladins savaient ce qui s'étaient passé à Oriande.
Enfin, Thace était peut-être au courant. Keith n'était pas doué pour déchiffrer ses expressions, mais il ne semblait pas aussi perdu qu'Arel, ce qui voulait sûrement dire que Coran lui en avait parlé. Keith suspectait que ces deux-là se disaient beaucoup de choses.
Lance croisa les bras, visiblement contrarié.
— Shiro est la réponse la plus évidente, mais on sait déjà que ça n'a rien à voir avec lui… Et te méprends pas ! ajouta-t-il, agitant les mains comme s'il se rendait compte de ce qu'il venait de dire. Je suis content que Shiro aille bien dans le futur et que tu ne sois pas obligé d'aller à Oriande pour essayer de le sauver. Mais je ne comprends pas ce qui pourrait vous pousser à vous y rendre tous les quatre. Il doit se passer quelque chose, mais… qu'est-ce que Nyma vient faire là-dedans ? Si ça n'avait été que toi, Matt et Akira, je me dirais que c'est peut-être en rapport avec Red. Ou peut-être pas avec elle en particulier, mais je pourrais comprendre que vous soyez partis en mission entre vous. Mais ça n'explique pas pourquoi Nyma vous accompagnerait.
Keith avait cessé d'écouter. Un sentiment de malaise l'alpaguait depuis que la conversation s'était orientée sur Oriande et s'amplifia au point de lui serrer la gorge. Et si c'était Red ? Il y avait déjà pensé et avait voulu enterrer cette idée. Et si ce qu'elle n'était pas prête à leur expliquer était ce qui les amenait à Oriande dans un futur proche ?
Lance se tut, puis posa une main sur l'épaule de Keith.
— Désolé, dit-il. Je suis sûr que tout va bien se passer.
Il ne pouvait pas en avoir la certitude, mais de toute façon, ils étaient presque arrivés à l'entrepôt qui servait de point de rencontre principal de la rébellion. Keith accéléra l'allure, pressé de trouver Mirek et de se remettre au travail. Avec un peu de chance, une mission les occuperait bien assez tôt et il n'aurait plus à penser à Oriande ou aux secrets que gardait Red.
Keith fut le premier à passer la porte de l'entrepôt et s'arrêta presque immédiatement, la fourrure sur sa nuque se hérissant. La salle était plongée dans la pénombre et ses pas faisaient un drôle d'écho dans le silence. Il invoqua son bayard alors qu'Arel le suivait à l'intérieur et, quand ses yeux s'adaptèrent à la faible luminosité, il sentit son cœur sombrer.
L'entrepôt avait été mis sans dessus-dessous. Des caisses de vivres et d'armement manquaient, des machines avaient été emportées, leurs fils violemment arrachés. Il ne restait qu'un projecteur holographique, fracassé par terre, et quelques meubles (tables, chaises et bureaux), mais rien d'autre qui puisse indiquer un passage récent.
— Vrekt, siffla Keith.
Lance poussa Arel, resté figé à l'entrée, pour passer.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— À ton avis ?
Le choc d'Arel avait laissé place à la fureur et Keith ne rata pas le regard glacial qu'il lui lança.
— Quelqu'un nous a vendus et Mirek a dû vider la zone avant de se faire prendre.
Lance se raidit, l'expression assombrie.
— J'espère que tu n'insinues rien sur qui que ce soit dans cette pièce.
Arel poussa un petit sifflement entre ses dents, les poings serrés. Puis, abruptement, il lâcha l'affaire.
— Je n'insinue rien du tout. On devrait partir.
Ils pivotèrent, mais le bruit de bottes frottant sur le bitume immobilisa Keith et il se retourna, souhaitant avoir gardé son armure de paladin, rien que pour la lumière qu'elle donnait.
Comme pour répondre à ses pensées, les plafonniers s'allumèrent, illuminant l'entrepôt, et Keith dut plisser les yeux pour s'y faire. Il se crispa en avisant des soldats impériaux dans les coins de la pièce, sortant du couvert des tables retournées et des passages obscurcis. Vrekt. Ils n'avaient visiblement pas réussi à attraper Mirek et les rebelles lors du premier raid, mais avaient décidé de tendre une embuscade pour cueillir d'éventuels retardataires.
Bien entendu, d'autres soldats vinrent refermer le cercle derrière eux, bloquant la sortie.
— Eh ben, voyez-vous ça. On a débusqué quelques traîtres, au final.
La voix rappelait quelque chose à Keith et il pivota, le cœur battant à tout rompre en essayant d'identifier le Galra qui se trouvait devant lui. Il était grand et mince, étonnamment jeune pour le rang de lieutenant inscrit sur son poitrail, et il sourit à pleines dents en rencontrant son regard.
— Keith drul Vorsek, dit-il. J'avais entendu dire que tu étais là, mais je dois avouer que je ne l'avais pas cru. Je pensais que tu étais en train de mourir de honte quelque part.
À côté de Keith, Arel se raidit et sembla cesser de respirer.
— Vit.
Oh.
Keith comprit soudain d'où il connaissait cet officier. C'était Vit drul Verit, le frère jumeau d'Arel et l'un des plus vicieux et impitoyables membres de leur groupe d'entraînement. Arel s'était fait expulser parce qu'il avait refusé de se battre contre son frère, alors que Vit n'avait pas hésité. Keith se souvenait de la fois où, très tôt, les deux jumeaux avaient été forcés à s'affronter. Arel avait passé tout le match à fuir et Vit lui avait presque coupé la main.
Et il se trouvait désormais devant eux.
— Salut, mon très cher frère, dit Vit, sa lèvre s'ourlant pour montrer ses dents. J'adorerais rattraper le temps perdu, mais j'ai du travail.
Il dégaina la garde d'une arme énergétique, qui s'alluma d'un appui sur un bouton pour devenir une longue lance violette crépitante.
— Je crois bien qu'il est l'heure pour toi de mourir, maintenant.
(1) Un mouvement = environ une semaine.
