Précédemment : Val, Ryner et les Holt ont commencé à éplucher les livres que Val a obtenus à Oriande pour chercher dans la théorie quintessentielle une piste qui pourrait les mener à Sam, Rolo et Rax.

Les agissements de Keena étant suspects, Ryner a proposé à Karen de l'espionner et Thace l'a interceptée avant qu'elle n'accule Keith. Keena est ensuite repartie à New Altéa et Karen et Coran ont discuté de ses intentions.

Ayant entendu parler du transfert de Sam au projet Revendication, Meri a avancé son plan d'infiltrer l'entourage d'Haggar. Ulaz a accepté de la fournir en injections de quintessence galra pour masquer sa signature. Les effets secondaires sont horribles (nausées, migraines, fatigue, problèmes occasionnels de contrôle de sa quintessence…), mais elle a attendu que le pire soit passé avant de se diriger au cœur de l'Empire sous le nom de Reza ve Orahk.

Keith, Lance, Thace et Arel sont retournés sur la planète mère, les tensions entre Keith et Arel un peu apaisées après le temps que ce dernier a passé à bord du château-vaisseau. Cependant, quand ils sont allés rejoindre la rébellion, ils ont trouvé les lieux abandonnés et le jumeau d'Arel qui les attendait au tournant.

Avertissements : mort de personnages anonymes, off-screen, mais évoqués tout au long du chapitre. Un personnage principal est également blessé.


Chapitre 32

Un pas en avant…

Vit ne perdit pas de temps. Il fit signe à son escouade d'ouvrir le feu, puis empoigna sa lance et chargea. Keith se précipita à couvert, n'en revenant toujours pas : Vit était là, Vit, qui avait toujours été premier de la classe, malgré son physique peu impressionnant. Ils avaient souvent été mis en équipe à l'entraînement et avaient vacillé fortement entre des périodes de coopération maladroite et des périodes de conflits virulents sur la meilleure marche à suivre pour compléter un exercice.

Keith ne l'avait pas revu depuis le Rite, bien qu'il avait entendu dire qu'il s'était fait un nom au sein de l'équipage de Prorok. Contrairement à Keith, Vit n'était pas un héritier supérieur et ses parents n'avaient pas de vaisseau à eux, si bien qu'il avait dû tracer sa propre voie, ce qu'il avait certainement réussi à faire. Atteindre le rang de lieutenant avant vingt ans n'était pas une mince affaire. C'était dire à quel point il pouvait être impitoyable.

Vit avait une douzaine de sentinelles avec lui et trois officiers. Les sentinelles faisaient feu tandis que les officiers chargeaient, Vit fonçant droit sur son frère, le visage déformé par la rage.

Keith n'eut qu'un moment pour s'inquiéter de la sécurité d'Arel avant que son adversaire ne soit sur lui : une Galra costaude qui portait une énorme épée à deux mains, faite de métal et non d'énergie. Keith ne voulait pas minimiser la menace qu'elle représentait, puisqu'un seul de ses coups pouvait le mettre hors combat pour de bon, mais ses attaques étaient lentes et maladroites et il avait beaucoup d'expérience dans l'art d'esquiver des adversaires plus grands et plus forts que lui.

Pour être franc, les sentinelles l'inquiétaient plus. Il suffisait que l'une d'entre elles ait un coup de bol et le combat virerait au désastre. Même un tir qui ne ferait que le ralentir pourrait offrir à l'officière l'occasion rêvée.

Keith recula vers Lance, qui affrontait un Galra plus rapide et agile filant comme une flèche, le rendant difficile à toucher au fusil. Lance devait sans cesse céder du terrain afin de se donner assez de place pour viser.

— Si je te fais gagner du temps, tu penses pouvoir abattre quelques sentinelles ? siffla Keith.

Lance fit un son outré.

— Si je peux– C'est quoi cette question ? Est-ce que je te demande si tu peux abattre un gladiateur de niveau deux, moi ?

Keith sourit, prenant ça pour un oui, et tourna les talons pour foncer sur l'adversaire de Lance. L'officière costaude le suivit d'une démarche pataude, si bruyante qu'il avait à peine besoin de la surveiller. Il attendit simplement que ses pas se rapprochent, puis se glissa derrière l'officier agile pour s'en servir de bouclier. Lance employa ce temps à abattre les sentinelles. Keith était prêt à parier qu'un tir lui suffisait pour chacune d'entre elles.

— Je ne veux pas t'affronter, Vit ! cria Arel, s'éloignant de son frère.

Il avait sorti un bouclier pour se défendre des attaques acharnées de Vit, mais il n'était pas armé, ce qui n'était pas rare pour un membre haut placé de la résistance. Certains reconnaissaient le danger qu'ils couraient et faisaient un compromis en portant un petit pistolet pour leur défense, mais Arel n'entrait pas dans cette catégorie.

Vrekt. Il allait se faire tuer, pas vrai ?

— C'est ton problème, gronda Vit.

Il abattit sa lance, écartant la chaise qu'Arel avait jetée entre eux.

— Tu n'as jamais voulu te battre. Tu es si lâche que tu n'es même pas arrivé au bout du camp d'entraînement. Tu ne t'es même pas soucié des conséquences pour nous, hein ?

— Je n'ai jamais demandé à faire partie de cette famille.

— Ça ne t'a pas empêché d'accepter l'aide de père quand il t'a permis d'être envoyé ici plutôt que dans une colonie de travail.

Le combat de Keith l'avait mené dans un coin de la pièce, où se trouvait autrefois une baie informatique. Il éloigna l'officier le plus vif d'un coup de pied, s'accordant une seconde pour analyser la situation. Il risquait de se faire coincer ici et, s'il ne pouvait plus bouger, la Galra costaude allait le décapiter. C'était sûrement la seule raison qui l'avait poussée à le suivre plutôt que de s'en prendre à Lance.

Il ne pouvait pas rester là. Il lui fallait plus de place pour manœuvrer, si bien qu'il allait devoir essayer de s'échapper en attirant ses adversaires au centre de la pièce.

Il para une attaque de l'officier agile, mais plutôt que de saisir l'occasion, il fit un bond en arrière, pivota, plongea sous un coup de l'officière baraquée, et partit en courant. Il ne put faire que quelques pas avant que le Galra le plus rapide se jette sur lui, le plaquant au sol. Ils glissèrent un peu plus loin, emportés par l'élan, puis s'arrêtèrent, l'officier maintenant Keith par terre d'un genou sur son dos. Il leva son épée. Keith se débattit, essayant de le renverser ou au moins de se retourner pour le bloquer, en vain. Il n'avait aucun appui et pas le temps de réfléchir à un moyen de s'échapper.

Un laser enflamma l'air juste au-dessus de sa tête, trouant l'épaule de l'officier. Un deuxième le frappa en plein torse, le faisant vaciller.

Keith se contorsionna pour le désarçonner et un dernier tir vint l'abattre entre les deux yeux. Lance s'approcha.

— Merci, dit Keith, le souffle court.

Lance l'inspecta brièvement, puis lui sourit à pleines dents.

— Je parie que tu te sens bête maintenant d'avoir douté de moi.

— Je n'ai jamais–

L'officière musclée poussa un rugissement en fonçant droit sur eux, coupant Lance dans ses fanfaronnades. Elle n'était plus si menaçante sans les sentinelles ou son coéquipier pour la soutenir, mais son armure n'était pas négligeable et aucun des coups de Keith ou des tirs de Lance ne semblait l'ébranler.

Keith recula, regardant autour de lui pour chercher une idée en tentant de reprendre son souffle. Thace était toujours occupé avec le troisième officier de l'autre côté de l'entrepôt : ils semblaient de force égale, tous les deux vifs et coriaces. Le bras de Thace saignait, mais son adversaire se tenait les côtes, bien que la blessure ne semblait pas trop le gêner. Et–

Vrekt.

Vit avait acculé Arel dans un coin, la pointe de sa lance faisant des étincelles à chaque rencontre avec le bouclier d'Arel.

— Lance ! cria Keith. Prépare-toi à t'enfuir !

— Quoi– ?

Keith ne chercha pas à s'expliquer. Il partit en courant, observant les mouvements fluides de la lance de Vit. C'était comme une danse, la lance fendant l'air autour de lui et laissant des taches violettes dans la vision de Keith. Il se campa juste en dehors de sa portée, attendit une fraction de seconde que la lance soit tendue vers l'arrière, puis frappa, sa lame rencontrant le manche, déstabilisant Vit. Il réussit presque à lui arracher son arme, mais Vit tint bon, lui faisant face avec un air féroce.

— Oh, comme c'est mignon, gronda-t-il, pivotant dans une attaque dont la force fit chanceler Keith. Un traître qui en protège un autre.

Il ponctua ses paroles de deux autres coups rapides et Keith grogna en parant, faisant un pas en arrière.

— Arel, bougonna Keith, jetant un bref regard à ce dernier, dont le regard était écarquillé par la peur. Va te mettre à l'abri.

Les lèvres de Vit formèrent un rictus hargneux et il pivota pour empêcher son frère de s'enfuir. Keith fut plus rapide, le forçant sur la défensive par un enchaînement d'attaques pendant qu'Arel se précipitait vers la sortie où l'attendait Lance, qui tirait toujours sur l'officière. Thace semblait avoir battu son adversaire et, entre lui et Lance, la dernière Galra s'affaiblissait très vite.

Keith rencontra le regard de Lance, qui hocha la tête avant de prendre Arel par le bras et de partir en courant, criant à Thace de les suivre.

— Non ! rugit Vit.

Il attrapa la lame de Keith avec son gant et enfonça sa lance dans le sol. De l'électricité en jaillit, se propageant dans le corps de Keith. Il hurla et perdit momentanément le contrôle de ses muscles.

Quand sa vision s'éclaircit, Vit était en train de foncer vers la porte, sa dernière officière déjà partie. Keith se jeta à sa poursuite, repoussant la douleur pour allonger le pas.

Il le rattrapa dans la rue et lui porta un coup dans le dos, laissant une longue estafilade sur l'armure cramoisie. Il ne tira pas de sang, mais eut à nouveau l'attention de Vit, qui s'en reprit à lui dans une série d'attaques bien trop rapides pour qu'il parvienne à tenir le rythme.

Keith n'allait pas l'emporter. Pas seul et sans préparation, alors que son corps souffrait encore de l'électrocution. Encore une attaque du même type et c'en était fini de lui, surtout que Vit était un duelliste accompli. Même dans les meilleures conditions, ce combat aurait été difficile.

Mais Keith n'avait pas besoin de gagner. Il devait juste gagner assez de temps pour que Lance mette Arel en lieu sûr et prier pour que, à eux deux, lui et Thace sauraient s'occuper de la dernière officière.

Il fit pression une minute, puis recula d'un bond pour éviter une autre impulsion électrique, Vit commençant à s'impatienter. Après trente secondes, Keith se sentit perdre en vigueur. Espérant avoir gagné assez de temps, il tourna les talons et s'enfuit, se faufilant dans les rues du 301. Vit était un puissant guerrier, faisant au moins jeu égal avec Keith au combat, mais il était plus lent et ne connaissait pas aussi bien la ville. Au bout de quelques tournants, Keith l'avait déjà perdu de vue et encore quelques autres plus tard, il n'entendait même plus de bruits de poursuite.

Il trouva une ruelle tranquille dans laquelle se cacher et attendit, mais rien ne bougea. Soit Vit l'avait perdu, soit il avait décidé d'attendre des renforts. Quoi qu'il en soit, Keith n'allait certainement pas s'attarder. Il força la serrure d'une porte voisine (l'entrée arrière d'une résidence, visiblement) et s'engouffra à l'intérieur. Il allait se tenir à l'écart des rues autant qu'il le pouvait jusqu'à atteindre le quartier voisin où il pourrait contacter les autres.

Jusque-là, il allait simplement devoir croire en leur capacité de s'en sortir tous seuls.


— Est-ce que vous avez vu Akira ? demanda Shiro, passant la tête par la porte de la passerelle, où Coran et Zelka discutaient des défenses du château.

Ils levèrent tous les deux le nez à la question de Shiro et Coran ouvrit une nouvelle fenêtre sur son écran.

— Aux dernières nouvelles, il s'attaquait au blocus de la chaîne Zhek, dit-il en faisant défiler l'écran. Ah ! On dirait qu'ils étaient en train de finir de disperser la foule la nuit dernière. Ils devraient demander l'ouverture d'un trou de ver d'ici peu, si tu veux les retrouver aux hangars de la Garde.

Shiro fit un geste de la main pour les remercier, puis tourna les talons et sortit. Il ne savait pas comment prendre la nouvelle. Sans Keith et Lance, retournés à la planète mère, et Pidge, toujours en convalescence, la Garde devait prendre la relève et mener de plus en plus de missions. Le recrutement s'était accru depuis la dernière vidéo d'Eli, si bien qu'elle comptait désormais plus de mille membres, quoique plusieurs centaines d'entre eux étaient toujours à l'entraînement. Le renforcement des effectifs permettait à la Garde de gérer plus de choses qu'avant, mais les officiers chargés de la formation, notamment Layeni, avaient tant de travail qu'Akira était demandé sur le terrain presque tous les jours.

Un petit coin traître de son esprit avait espéré que ce jour en ferait partie. Il n'était pas prêt pour cette conversation.

Le mécontentement du lion noir lui titilla l'esprit et Shiro se mit à marcher plus vite. Je ne cherche pas à me défiler, pensa-t-il à son attention. J'ai dit que je vais lui parler et je compte bien m'y tenir.

Il avait simplement espéré qu'il pourrait retarder l'échéance encore un peu.

Ces dernières semaines lui avaient fait du bien : Matt et Allura étaient de retour et il continuait à voir Black régulièrement. Allura se joignait parfois à eux et lui parler de son passé lui avait fait un bon entraînement.

Suffisamment pour que Black commence à le pousser à parler à quelqu'un en dehors de leur lien. C'était autant l'idée de Shiro que la sienne : elle n'aurait pas insisté s'il n'était pas prêt, il le savait. Il voulait que le passé ait moins d'emprise sur lui et, jusqu'à ce que Coran trouve un psy, Shiro devait trouver ses propres moyens de vivre avec. Tant que le passé était une ombre planant sur lui, il pouvait s'étendre autant qu'il le voulait, mais en parler à Black et Allura l'avait ramené à la lumière. Shiro avait pu donner forme à son traumatisme et avait découvert que cette forme était moins menaçante qu'elle ne lui avait paru un jour.

Désormais, il lui fallait seulement ne plus en faire un gouffre le séparant de ses amis.

Black lui avait proposé un certain nombre de personnes à qui parler. Keith et Matt comprenaient déjà une bonne partie de ce qu'il avait à dire et Lance et Coran s'étaient révélés de bonne écoute et doués pour l'apaiser avec leur caractère naturellement détendu.

Mais Shiro savait que son premier choix serait Akira. Avant l'Arène, il sentait qu'il pouvait tout lui dire. Il suspectait que son frère avait même su pour Matt avant qu'il ne lui avoue. Ils n'en avaient pas parlé directement, Shiro n'étant pas le seul concerné et ne voulant pas mettre sa carrière ou celle de Matt en péril. Mais Akira était déjà au courant des sentiments de Shiro pour Matt et quand ils avaient discuté de l'entraînement pour la mission Kerberos, il s'était limité à quelques petites piques discrètes, mais avait montré clairement qu'il se doutait de quelque chose. Shiro avait eu beaucoup de mal à se retenir de tout déballer dans les lettres qu'il envoyait depuis le Perséphone.

Maintenant, c'était le sujet de son passé qui lui faisait beaucoup de mal. Le pli sur le front d'Akira, Shiro qui ne trouvait pas les mots dès qu'il essayait d'en parler… Et Akira qui le voyait et lui laissait le temps, lui offrant sa compassion tout en refusant d'insister.

Cela avait assez duré. Shiro était prêt à s'ouvrir. Il était prêt à commencer.

Mais son cœur battait quand même à tout rompre alors qu'il se dirigeait vers la tour bleue, naviguant des couloirs familiers jusqu'au hangar principal de la Garde. Il se disait qu'il se mettait dans tous ses états pour rien. Il en avait déjà parlé à Black et Allura. Il en avait discuté en partie avec Matt et l'univers ne lui était pas encore tombé sur la tête.

Mais ça lui semblait différent, cette fois-ci. Le tremblement de sa main alors qu'il appuyait sur les contrôles de la porte trahissait un enjeu plus important et l'étau qui lui serrait la poitrine lui donnait l'impression que son passé était bien trop lourd à évoquer. Il voulait qu'Akira comprenne sans avoir à lui dire ce qui s'était passé.

Le chaos régnait dans le hangar à l'arrivée de Shiro, de la fumée et des étincelles s'échappant de vaisseaux endommagés allongés sur le sol, des médecins en blouse blanche accourant pour porter assistance aux blessés. Shiro vit à travers un sas ouvert que la barrière du château se refermait derrière une escouade de chasseurs qui s'éloignait. Il avait envie de faire demi-tour et de foncer rejoindre Black, mais Coran aurait sûrement déjà sonné l'alarme s'il y avait le moindre danger. Shiro parcourut donc du regard la foule de pilotes, de mécaniciens et de médecins courant dans tous les sens jusqu'à trouver un uniforme marqué de la fine lettre « V », symbole d'un officier.

Shiro jeta un œil à sa plaque en approchant.

— Chef·fe Vecta, appela-t-il.

L'officier (si Shiro se souvenait correctement de la hiérarchie de la Garde, iel était chef·fe d'escouade) pivota, plaquant la main contre son torse dans un salut militaire.

— Oui, monsieur !

— Au rapport. Quelle est la situation ? Sommes-nous attaqués ?

— Non, monsieur. Plus maintenant. La flotte impériale avait une dernière surprise pour nous à la chaîne Zhek. Vous avez entendu parler du blocus ? Nous l'avons brisé hier matin et le plus gros de la flotte ennemie s'est retiré. Nous avons alors commencé à nous occuper des ennemis restants. Tout se passait très bien, monsieur, jusqu'à ce que la sorcière nous envoie un de ses robeasts pour riposter.

Shiro sentit sa bouche s'assécher. Un robeast. La Garde n'était pas équipée pour y faire face.

— Est-ce qu'il vous a suivis ? Je vais rassembler les lions–

— Ce n'est pas nécessaire, monsieur, dit Vecta. Le commandant Shirogane a mené la contre-attaque. Il y a des pertes, certes, mais j'ai vu le monstre tomber de mes propres yeux, monsieur.

Ravalant un juron, Shiro joignit les mains dans son dos. Il devait se contrôler. Conserver son sang-froid.

— De quel genre de pertes parlons-nous ?

Vecta plissa les lèvres, mais son regard resta calme.

— Je n'ai pas reçu les rapports, monsieur.

— À vue de nez, alors.

— Dix à quinze pour cent de pertes, monsieur, pour un compte préliminaire.

— Et A– le commandant Shirogane ? Où puis-je le trouver ?

Vecta hésita, son regard se portant sur les commandants aidant le personnel médical à mettre en place un centre de tri au fond du hangar. Shiro sentit sa gorge se serrer tandis que le silence s'épaississait. Puis, enfin, Vecta retrouva sa voix :

— Le commandant a été blessé au cours de la bataille. Il a déjà été emmené à l'infirmerie.


— C'est tout ? demanda Val, lisant en diagonale une série de relevés sur la planète à leurs pieds. Il n'y a pas beaucoup d'activité.

Nyma fit faire à Blue un long arc de cercle derrière deux des lunes de la planète.

— Ce sont les bonnes coordonnées et nos infos indiquent que leur façon de gérer l'endroit est, euh…

— Rudimentaire ? suggéra Val.

— C'est une façon de le dire.

Val grimaça. C'était ce qu'elle craignait. C'était Nyma qui avait suggéré de cibler Thillon 3JX et compilé et révisé la majorité des renseignements à son sujet. Val avait parcouru en large le briefing, mais elle avait sorti l'essentiel de la tête de Nyma pendant le trajet.

Elle se sentait un peu mal d'avoir tiré au flanc, mais dès qu'elle en avait l'occasion, elle préférait se plonger dans la théorie quintessentielle. Elle se concentrait actuellement sur la cartographie spatiale et le ciblage de manifestations à distance : elle cherchait à comprendre comment elle arrivait à se placer à un endroit spécifique quand elle se bilocalisait, ou encore comment un télépathe pouvait parler à une personne en particulier et non toutes celles qui se trouvaient dans la zone. Même sans en venir à une solution, ça lui permettrait au moins d'avoir une idée de ce qui était possible ou de ce qu'elle allait devoir faire pour isoler le commandant Holt ou Rolo ou n'importe qui d'autre parmi tous les autres êtres vivants de l'univers.

— Val, dit Nyma. Tu te laisses encore distraire.

Val se secoua avec un sourire désolé tandis que Nyma les ramenait vers le petit point à la surface qui représentait le camp de détention.

(Ce n'était pas comme si Val était la seule à être distraite cette fois-ci. Nyma n'arrêtait pas de se faire entraîner par ses théories ou se perdait dans ses propres pensées.)

— Il… Il n'y a qu'une enceinte ? devina Val.

— Oui, juste une, confirma Nyma, et c'est là où est concentrée toute la sécurité. Et le matos. Les prisonniers sont disséminés dans la vallée.

Ah, oui. Ça lui revenait désormais, dans une combinaison de ses propres souvenirs des informations reçues et des vagues impressions qui ressortaient dans le lien. Les colonies Thillon constituaient une série de prisons expérimentales destinées à se gérer toutes seules. Des prisonniers dits « dangereux » ne s'y retrouvaient jamais, seulement des gens qui n'allaient pas causer d'ennuis. Ils ne pouvaient pas quitter la planète, ne possédaient que des outils basiques sans moyen de communication et étaient laissés à leur compte dans des régions semi-fertiles avec des graines et du bétail. L'idée était qu'ils seraient tellement occupés à survivre qu'ils ne créeraient pas de problèmes et le surintendant qui vivait dans l'enceinte centrale, rationnant les vivres, pourrait couper court sans problème à toute tentative de rébellion.

— Ne va pas croire que je me plains, dit Val, parce que tous les camps d'emprisonnement sont vraiment des endroits pourris, mais y a-t-il une raison en particulier qui a fait passer cet endroit en priorité ?

Nyma se crispa et Val fronça les sourcils. Elle n'avait pas beaucoup réfléchi à cette mission. C'était juste un autre sauvetage de routine. Il y en aurait toujours et elle en aurait le cœur brisé à chaque fois. Certes, elles en faisaient beaucoup. C'était ce qui faisait la force de Nyma. Là où d'autres étaient doués pour la diplomatie ou le combat, Nyma n'avait pas son pareil pour entrer et sortir en douce.

Mais là, ça semblait aller plus loin. Quelque chose dans l'esprit de Nyma évoquait la familiarité, ainsi qu'une vieille amertume.

Semblant avoir suivi le fil des pensées de Val, Nyma souffla.

— J'avais déjà entendu parler des colonies Thillon, d'accord ? Ce ne sont pas les pires endroits de l'univers, loin de là, et d'ailleurs on y vit bien mieux que sur d'autres planètes sous le règne de l'Empire. Mais elles servent aussi à séparer des familles. Je te parie tout ce que tu veux que chaque personne qui s'y trouve cherche un parent, un enfant, un frère ou une sœur… On a déjà reçu des rapports de planètes qu'on a libérées. Je ne sais pas si les personnes disparues se trouvent ici, mais ce sont des cibles faciles et elles ont le potentiel de réunir de nombreuses familles.

— Aww.

Val sourit, se penchant pour donner une petite tape au bras de Nyma.

— Tu es vraiment adorable quand tu t'y mets.

Nyma tira la tronche et s'écarta de Val, fusillant du regard la colonie visible bien plus bas.

— T'es prête, oui ou non ?

— Je suis prête, dit Val en se redressant. Allons-y.


— Je vais bien, dit Akira, s'exhortant au calme tandis que J'tess, médecin en chef des trois premières générations, le repoussait sur la table d'examen.

On lui avait attribué une chambre privée dans l'aile médicale de la Garde, ce qui devait être un avantage à être commandant. Un autre avantage était le traitement prioritaire, raison pour laquelle Akira se trouvait là avec un des meilleurs docteurs qu'ils possédaient, alors que ses hommes étaient laissés pour morts dans le hangar.

Bien sûr, il était reconnaissant d'avoir cette intimité, sa relation avec le cadre médical n'étant pas très tendre ni propice au maintien du décorum approprié à son rang, mais il aurait préféré que ses adjudants l'écoutent quand il disait qu'il allait bien.

J'tess alla prendre un scanner et Akira en profita pour sortir du lit, ne grognant qu'un petit peu quand la peau de son flanc le tirailla. Il avait remporté la bataille en restant plus ou moins indemne, mais son chasseur n'avait pas eu autant de chance et, le temps qu'il atterrisse en fracas dans le hangar, son cockpit avait complètement grillé et brûlait de partout. Il aurait bien félicité les ingénieurs qui avaient construit des vaisseaux capables d'encaisser les coups sans perdre leur intégrité structurelle, mais il fallait bien que les impacts se répercutent quelque part.

Et bien sûr, c'était comme ça qu'il s'était fait mal. Le combat ne lui avait valu que quelques bosses et bleus, mais la chaleur d'un trop grand nombre de coups avait traversé son armure alors qu'il se frayait un chemin à travers l'écoutille saccagée. Sa main palpitait depuis qu'il avait posé sa paume sur le métal ardent et il avait une vilaine brûlure le long de son flanc. Sa combinaison n'était pas complètement détruite, si bien qu'il espérait qu'elle avait absorbé le plus gros des dégâts, mais la douleur faisait tout son possible pour anéantir cet espoir.

Ce que J'tess ne semblait pas comprendre était qu'il y avait des blessés bien plus graves que lui. Il y avait des morts et des mourants quelques mètres plus loin à peine et d'autres devaient être coincés dans les décombres de leur vaisseau après avoir été abattus par le robeast. Akira aurait dû se trouver au cœur de l'action à organiser les recherches et le sauvetage et non rester allongé en attendant de prendre deux-trois antidouleurs.

— Commandant Shirogane ! s'emporta J'tess, se tournant vers lui avec le scanner dans la main.

C'était une Urtcha, une sorte d'extraterrestre qui lui rappelait vaguement des fourmis charpentières, et le cliquetis de ses mandibules était assez intimidant pour l'arrêter net. Elle poussa un sifflement qui était synonyme de soupir pour son peuple.

— Laissez-moi au moins finir de vous examiner.

— Je peux me débrouiller, Docteur J'tess. Je vais aller chercher de la crème anti-brûlure dans nos réserves et je reviendrai vous voir dans quelques heures, quand ceux qui ont vraiment besoin de votre aide auront été traités.

— Mais–

Akira leva les mains pour lui faire signe de se taire.

— Nous savons tous les deux que ce château ne possède pas assez de capsules cryogéniques pour tous ceux qui vont en avoir besoin. Vous devriez être au triage à stabiliser ceux qui n'ont pas trouvé de place.

J'tess hésita, l'observant attentivement. C'était une bonne soldate et un meilleur docteur, ce qui voulait sûrement dire que ses brûlures étaient plus graves qu'il ne l'imaginait.

Ça, ou Layeni avait ordonné à J'tess de le sortir du hangar dans une tentative déplacée de l'aider à protéger sa vie privée.

Dans une autre situation, Akira l'aurait peut-être remerciée. Mais là, il pensait sans cesse au carnage causé par le robeast. Il n'en avait jamais affronté sans les paladins avant. S'il avait su ce qui allait se passer, il aurait appelé Takashi et positionné la Garde pour contenir les dégâts. Mais il était sorti de nulle part et avait agi trop rapidement pour appeler des renforts. La créature, petite, vive et puissante, avait visé les civils et Akira n'avait pas eu d'autre choix que de l'intercepter avant que les Zheks n'en paient le prix. Le combat n'avait duré que quelques minutes, durant lesquelles de vastes étendues de terre et de structures orbitales ont fini décimées et des douzaines de chasseurs de la Garde réduits en pièces détachées. Akira voulait retourner au hangar, trouver Layeni et exiger un décompte des pertes. Certains pilotes s'étaient éjectés avant que leur vaisseau ne se déchire et peut-être que ceux qui s'étaient écrasés avaient survécu à l'impact.

Mais il ne faisait aucun doute que les pertes étaient lourdes. Akira n'avait pas eu le temps de vraiment observer les dégâts avant d'être emporté sur un brocard (ce qui n'était vraiment pas nécessaire), mais il avait aperçu des os brisés, des plaies ensanglantées à la tête et des membres écrabouillés, certains cockpits ayant été aplatis après une collision avec le robeast ou un autre chasseur. Combien y avait-il de blessés ? Cinquante ? Cent ? Plus ?

Akira était peut-être en train de se monter la tête. Avec la douleur qui rongeait ses pensées, c'était difficile de rester rationnel.

Mais il avait raison pour le triage. Si l'on ignorait son rang, il n'aurait certainement pas vu de docteur avant des heures. La Garde n'avait qu'une poignée de médecins pour chaque génération et la plupart d'entre eux devaient être occupés à placer les patients les plus critiques dans les capsules cryogéniques en état de marche.

Akira se nota de prêter quelques ingénieurs à Coran pour que son équipe puisse réparer le reste des capsules. Une grande partie s'était détériorée lors des dix mille dernières années, étant reléguées aux tours extérieures qui n'avaient pas été alimentées depuis que le château s'était posé sur Arus. Sans compter les six cryo-capsules de la salle d'infirmerie des paladins au cœur du château, il n'y en avait que vingt en état de marche, alors que rien que la tour bleue en possédait deux cents. Akira avait tellement été préoccupé par la remise en état des chasseurs et des quartiers de vie pour l'accueil des nouvelles recrues qu'il avait accordé aux capsules moins d'attention qu'elles n'en méritaient.

Et ses hommes en payaient désormais le prix.

J'tess fit à nouveau mine de ramener Akira vers la table d'examen, mais il carra les épaules, déversant toute son autorité dans son regard noir.

— Je vais à l'infirmerie des paladins, dit-il. Coran ou Shay pourra me donner les premiers soins et vous pourrez m'examiner entièrement une fois que vous aurez fini de vous occuper des autres. C'est un ordre, Docteur.

Les mandibules de J'tess cliquetèrent avec irritation.

— Oui, monsieur, dit-elle.

Akira s'en alla avant qu'elle ne change d'avis. Il s'en tint à marcher jusqu'à atteindre la porte, mais dès qu'il fut sorti, il partit en courant (enfin, en marchant très vite) jusqu'aux ascenseurs. Ses blessures n'apprécièrent pas l'effort et il se permit une grimace en appuyant sur le bouton d'appel. Il allait vraiment se rendre à l'infirmerie des paladins. (C'était bien entendu son intention dès le départ. Et, dans le cas contraire, il aurait bien été obligé d'y penser, à présent.) Mais il allait d'abord trouver Layeni. Il devait savoir.

La porte de l'ascenseur s'ouvrit après une longue attente et Akira était déjà en train d'entrer avant de remarquer qu'il n'était pas aussi seul qu'il ne l'avait cru. Il percuta Takashi de plein fouet et tituba en arrière, le souffle coupé par une vague de douleur.

— Akira ! Oh, dieu merci. Quelqu'un m'a dit que tu as été blessé. J'ai cru–

Takashi prit Akira par les épaules et, avant que ce dernier ne puisse le prévenir de ne pas le serrer trop fort, il se retrouva écrasé contre son torse.

Il aurait aimé dire qu'il avait réussi à se restreindre à un grognement de douleur, mais le son qu'il produisit se rapprochait plutôt d'un gémissement, ce qui ne manqua pas de faire reculer Takashi d'un geste vif, comme si c'était lui qui s'était brûlé.

— Tu es blessé ? demanda-t-il.

Akira serra la mâchoire et Takashi prit un air désapprobateur.

— Tu l'es ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu devrais être à l'infirmerie !

Son ton, un peu trop acide pour être appelé de l'inquiétude, tapa sur les nerfs d'Akira et il contourna son frère, se dirigeant vers les portes ouvertes de l'ascenseur.

— Je vais bien, Takashi. Ce ne sont que quelques brûlures. D'autres personnes ont besoin de plus de soins que moi.

Takashi le suivit dans l'ascenseur, les bras croisés.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? Quelles brûlures ?

— On a été attaqués par surprise, dit Akira. Apparemment, la chaîne Zhek est suffisamment importante pour justifier l'intervention d'un robeast.

— Oui, on me l'a dit. Mais qu'est-ce qui t'es arrivé, à toi ? Tu t'es pris un tir ?

Akira voûta les épaules.

— J'ai réussi à atterrir, Takashi, accorde-moi un peu de mérite. Le vaisseau a pris quelques dégâts, mais je vais bien. C'est juste la chaleur résiduelle de la coque qui m'a fait ça.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et Akira hésita un instant entre le couloir menant au hangar et celui qui menait à l'infirmerie. Il devait parler à Layeni, mais d'abord, il avait besoin d'un truc contre la douleur. Il ne serait d'aucune utilité s'il avait du mal à réfléchir. Il choisit donc l'infirmerie.

C'était difficile d'avancer sans boiter (il avait dû frapper son genou contre la console sans le remarquer) et même respirer normalement lui demandait plus de concentration qu'il ne voulait l'admettre. Mais il était têtu et Takashi était passé en mode grand frère surprotecteur, ce qui ne faisait que renforcer la détermination d'Akira à ne rien montrer.

— Il faut que tu fasses plus attention, Akira, dit Takashi en le suivant à grands pas. Les robeasts sont dangereux. Tu aurais pu te faire tuer !

— Ah bon ? demanda Akira, la douleur et l'irritation faisant partir sa voix dans les aigus. Vraiment. Je n'avais pas remarqué, Takashi, merci de m'en informer, c'est vraiment très gentil.

Takashi gronda.

— Ce que je veux dire, c'est que c'est dangereux et que tu es commandant. Tu devrais donner tes ordres depuis le château, pas mener l'assaut. Ou au moins… Appelle au moins des renforts ! J'aurais pu t'aider !

Akira serra les dents, ses talons percutant le carrelage si fort que chaque pas ébranlait ses os endoloris.

— Je n'ai pas eu le temps. Et mes hommes ont besoin de moi sur le terrain. Au cas où tu n'aurais pas remarqué, on manque un peu de main d'œuvre. On a besoin de tout le monde si on veut tenir tête aux forces de Zarkon.

— Mais tu n'es même pas un pilote de chasse ! Akira–

Akira s'arrêta net, ravalant un cri de douleur quand Takashi lui rentra dedans. Ses hommes mouraient, son corps se rebellait et il n'avait plus la patience de supporter le caractère surprotecteur de son frère.

— Je vais te donner une chance de bien réfléchir aux prochains mots qui sortiront de ta bouche, siffla-t-il.

Takashi, à sa décharge, se calma un peu, mais la façon qu'il eut de prendre Akira pour le forcer à s'arrêter ne joua pas en sa faveur.

— Pardon, dit-il. Ce n'est pas ce que je voulais dire.

— Ah non ? fit Akira, prenant un plaisir sauvage à voir Takashi tressaillir devant son ton glacial. Qu'est-ce que tu voulais dire, alors ? J'ai perdu des hommes aujourd'hui : de bons pilotes et de bons amis. Et on en aurait perdu encore plus si je n'avais pas été là. Alors ne me dis pas de ne pas aller sur le terrain, Takashi. N'essaie même pas. Tu n'as pas le monopole du risque.

— Je ne veux simplement pas que tu sois blessé, dit Takashi, l'attrapant par le coude.

Akira le repoussa.

— C'est la guerre, Takashi. On n'a pas toujours ce qu'on veut.

Takashi ouvrit la bouche, mais Akira en avait assez. Il reprit sa marche, loin devant son frère et, quand il atteignit l'infirmerie, il lui claqua la porte au nez.

— Akira, lança Takashi. Akira, je suis désolé.

Akira ricana, se dirigeant vers le placard pour y chercher des analgésiques. Alors qu'il tendait le bras vers une étagère plus haute, sa combinaison frotta contre ses brûlures et une vive douleur s'empara de son flanc. Il s'appuya contre le comptoir, sifflant entre ses dents, et chercha à tâtons l'appareil de communication sur le mur. Il entra la fréquence de Shay en premier, puis celle de Coran quand elle ne répondit pas.

— Coucou, dit-il avec un sourire crispé par la douleur. Désolé de te déranger, mais l'équipe médicale de la Garde est un peu occupée, là. Quand tu auras le temps, tu pourras venir m'aider à traiter quelques brûlures ?

Coran fronça les sourcils d'un air inquiet.

— Bien sûr. J'arrive tout de suite.

— Ce n'est pas pressé, s'empressa d'ajouter Akira avant que Coran ne raccroche. Ça fait un mal de chien, mais je ne vais pas mourir. J'ai juste promis à J'tess que tu m'examinerais. Je vais me reposer ici jusqu'à ce que tu puisses te libérer.

Coran ne sembla pas convaincu, mais il accepta et Akira mit fin à l'appel, allant s'allonger sur une table d'examen. Comme il n'était plus en mouvement, ses maux eurent tout le loisir de se faire connaître. Après une bataille pareille, il aurait certes eu mal partout de toute façon, mais les brûlures lui rendaient la respiration difficile. Il serra les paupières, les oreilles à l'affût d'un son indiquant que Takashi se trouvait toujours derrière la porte. Celle-ci n'était pas verrouillée, alors techniquement, rien ne l'empêchait d'entrer. Akira ne savait pas ce qu'il aurait fait dans ce cas. Crié ? Jeté des choses ? Ou simplement laissé Takashi s'excuser avant de prétendre qu'il ne s'était rien passé ? Heureusement, il n'eut pas à le découvrir. La porte resta close et Akira seul avec sa douleur.

Il devrait appeler Layeni. Il devrait lui demander son rapport.

Non, il devrait la laisser faire son travail. Ce n'était pas parce qu'Akira était hors combat qu'il devait en plus empêcher Layeni de bosser. Je vais attendre Coran, se dit-il. Quand je serai guéri, je pourrai aller l'aider. Il devait juste se montrer patient.

Dommage que la patience n'avait jamais été son fort.


Le sauvetage fut encore plus facile que Nyma ne l'avait escompté. Il y avait très peu de prisonniers dans l'enceinte centrale où était concentrée la sécurité et relativement peu de cette dernière en dehors de l'enceinte.

C'était logique. Les colonies Thillon étaient censées constituer un environnement épuisant et pauvre pour les prisonniers qui y vivaient, mais les surveillants impériaux n'avaient pas à mener ce genre de vie. Non, eux avaient droit à des centres de villégiatures luxueux dotés de toutes le commodités modernes imaginables (et même quelques agréments frivoles pour compenser le fait qu'ils étaient en fonction dans un endroit si reculé de l'Empire). Il y avait un centre de détention pour surveiller de près les fauteurs de troubles et Nyma ne serait pas surprise que quelques gardiens aient embauché des prisonniers pour leur bon plaisir.

Quand l'on savait à quel point la vie en dehors de l'enceinte centrale était impitoyable, Nyma ne pouvait pas dire qu'elle blâmait les prisonniers qui sautaient sur de telles occasions. Dans les bonnes circonstances, elle aussi y aurait réfléchi.

Mais ce n'était pas le sujet. Nyma et Val devaient d'abord couper les communications extérieures, puis les tours de contrôle des sentinelles, avant de s'occuper du reste du personnel impérial. Une fois cela fait, il n'y aurait plus qu'à rassembler les prisonniers dispersés dans la vallée, tâche à la fois fastidieuse et relativement sans danger, et les transporter au château-vaisseau pour qu'ils soient ramenés chez eux ou sur l'une des nombreuses planètes qui avaient ouvert leurs portes aux réfugiés.

Nyma avait déjà assez fait d'infiltrations pour rester détendue. Ses mains ne tremblèrent pas un seul instant alors qu'elle se frayait un chemin dans la base, à l'affût de gardes ou d'autres membres du personnel qui pourraient sonner l'alarme. Val était un peu plus fébrile, mais elle faisait suffisamment confiance à Nyma pour ne pas paniquer. Une fois qu'elles atteignirent la tour pour saboter l'équipement, Nyma se découvrit une nouvelle appréciation pour la présence d'une partenaire capable de se trouver à deux endroits à la fois.

— Tu vois quelque chose ? demanda-t-elle alors qu'elle finissait son ouvrage sur l'antenne principale et passait à son relais.

Elle avait déjà téléchargé un virus de Pidge pour que personne ne puisse accéder au système, mais pour Nyma, prudence était mère de sûreté. Mieux valait saboter en plus le système de communication physiquement, au cas où les gardes avaient un autre moyen, intouché par le virus, de s'y connecter.

Val se plaça derrière elle, éclairant le dessous de l'antenne-relais pour que Nyma puisse travailler de ses deux mains.

— Je t'ai déjà dit que je ne peux pas suivre ce qui se passe dans mes deux corps en même temps, dit-elle avec un sourire taquin. Si tu vois mon regard se voiler un peu, ça veut dire que j'ai refusionné assez violemment pour me demander un moment avant de pouvoir former une pensée cohérente. Sinon, je te dirai ce que j'ai appris dès que je l'aurai appris.

Nyma lui jeta un regard longanime, puis se remit au travail. Elle n'avait jamais eu le talent de Rolo pour construire des trucs, mais elle s'y connaissait assez en destruction pour pouvoir le faire sans y penser, ce qui était pour le mieux parce qu'elle avait déjà l'esprit tout retourné par l'existence de la bilocation.

C'était une chose de se trouver en compagnie de sa petite amie en sachant, rationnellement, qu'elle était en réalité à l'autre bout de l'univers. Ça, elle pouvait l'accepter, plus ou moins, parce que, dès les lions étaient impliqués, tout était toujours bizarre.

Ce qu'elle n'arrivait pas à digérer, c'était que si elle ouvrait la porte et sortait la tête dans le couloir, elle pourrait voir une autre Val en train de faire le guet.

Alors que Nyma finissait de bidouiller l'antenne-relais, Val se figea, puis jura.

— Patrouille de gardes, dit-elle. Quatre sentinelles. Elles arrivent par ici. On dirait qu'elles vérifient chaque pièce.

Nyma acquiesça, rangeant sa boîte à outils pour prendre ses pistolets et se placer à la porte. Elles devaient avoir déclenché une alarme en rentrant, ou alors le garde à qui elles avaient volé la clé l'avait enfin remarqué. En tout cas, une patrouille pièce par pièce n'était pas une procédure ordinaire quand il était quasiment impossible pour les prisonniers d'entrer dans l'enceinte.

Ce qui voulait dire que cette patrouille était seulement le premier des obstacles à venir. Parfait.

Nyma attendit que les pas se rapprochent, essayant d'évaluer la distance entre les portes et le temps qu'ils mettaient à vérifier chaque pièce. Puis la patrouille arriva enfin à la salle de communication. Le verrou bipa et Nyma attendit à peine que la porte s'ouvre avant de décharger ses deux pistolets. Les deux premières sentinelles tombèrent avant de remarquer leur présence et Nyma sortit dans le couloir pour s'occuper des deux autres qui attendaient à l'extérieur.

Elles s'écroulèrent, leurs voix électroniques balbutiant et mourant dans un gémissement pathétique. Nyma croisait les doigts pour que ça n'ait pas été le début d'un rapport émis à l'attention du centre d'envoi de sentinelles, sinon, les choses allaient tourner au vinaigre.

— Ne les laissons pas dans le couloir, dit-elle, poussant d'un coup de pied les deux premiers robots à l'intérieur et aidant Val à tirer les autres.

Après ça, elles s'en allèrent, faisant plusieurs détours pour éviter d'autres patrouilles. La tour de contrôle des sentinelles se trouvait dans un bâtiment séparé, derrière un mur défensif et deux contrôles de sécurité, mais c'était pour cette raison qu'elles avaient d'abord visé le système de communication.

Nyma approcha le premier contrôle de sécurité, ne prenant pas la peine de ralentir alors qu'une sentinelle venait lui barrer la route : elle leva ses pistolets et tira deux fois dans sa poitrine. Une autre suivit le même chemin que son amie et libéra le passage, Val suivant Nyma prudemment. Elle aussi avait un pistolet, mais elle ne semblait pas à l'aise à l'avoir dans ses mains. Elle n'avait plus tiré d'armes (à part à l'entraînement) depuis qu'elle avait abattu Iverson sur Terre.

Nyma comprenait. Tout le monde n'avait pas grandi dans un milieu de guerre et appris à se défendre en sachant que le moindre moment d'hésitation pouvait signer l'arrêt de mort de sa famille.

Son côté pratique n'aimait pas savoir que Val était de mauvais secours et, quelques mois plus tôt à peine, ce côté aurait pris ascendant sur le reste. Désormais, c'était surtout sa compassion qui parlait et Nyma continua d'avancer sans frémir tandis que d'autres sentinelles venaient inspecter l'origine du vacarme. Elle les abattit une par une, puis fit irruption dans la salle de contrôle, tirant sur les deux robots et l'unique Galra qui y étaient postés, avant d'indiquer à Val de prendre les commandes pendant qu'elle faisait le guet.

— C'est bon, dit Val, un tintement électronique soulignant ses propos.

Nyma jeta un regard en arrière, avisa le message à l'écran qui confirmait la désactivation de toutes les sentinelles, et acquiesça.

Elle laissa tomber un disque explosif en partant, le fit détoner une fois qu'elles furent à bonne distance et sourit en entendant le bang étouffé. Oui, vraiment, prudence était mère de sûreté.

Et puis, Nyma était fan d'explosions en général.

— Dernière étape, marmonna-t-elle en se concentrant sur les deux derniers bâtiments.

La prison était plus proche et plus rapide à dégager. Son personnel était constitué en majorité de sentinelles et les gardes de chair et de sang étaient déjà apeurés par la perte de leurs compagnons robotiques. Nyma dut se montrer un peu plus prudente, puisqu'ils avaient déjà conscience de leur présence et s'étaient mis à couvert, les armes pointées vers la porte, mais leurs mains tremblaient et tous leurs tirs volaient de façon hasardeuse, d'autant plus quand Nyma échangea ses pistolets pour le bayard, qui prit la forme d'un fusil pour lui permettre de les abattre un par un.

Elle et Val vidèrent ensuite les quartiers des gardiens de prison, un complexe tentaculaire et extravagant où vivaient le surintendant et sa famille. Une aile semblait réservée aux gardes en repos.

Plus important encore, c'était là qu'ils dormaient.

Un an plus tôt, Nyma les aurait tués dans leur sommeil et envoyé bouler les lourdauds avec leur éthique à la noix. Il s'agissait de soldats impériaux qui n'hésiteraient pas une seule seconde à faire la même chose. Mais apparemment, rejoindre Voltron avait bousillé son instinct de survie, parce qu'après un regard aux gardes endormis, elle rangea son bayard.

— Regarde si les portes se verrouillent de l'extérieur, chuchota-t-elle à Val. On reviendra les chercher quand on aura fini.

Le sourire de Val était bien trop fier à son goût (et la fit bien trop rougir), alors Nyma hâta le pas. La plupart des Galras qu'elles rencontrèrent dans le bâtiment étaient des civils : les membres de la famille des gardes ou superviseurs, ou encore des mécaniciens travaillant dans l'enceinte. Nyma évita de penser à ces familles. Au fait qu'elle avait déjà tué ou blessé une demi-douzaine de gardes en service et qu'il s'agissait là de leurs partenaires et enfants qu'elle était en train de rassembler et d'enfermer dans d'autres pièces sommairement meublées.

Elle voulait tuer le surintendant, vraiment. Ce n'était peut-être pas lui qui avait eu l'idée de créer cet endroit, mais c'était lui qui l'administrait. Lui qui y appliquait les règles.

Mais il s'était mis à l'abri avec sa femme et leur petite fille et l'estomac de Nyma se retourna à l'idée que la fillette assiste à ça. Elle garda son pistolet pointé sur lui un long moment, fulminant face à la peur dans son regard. De quel droit suppliait-il pour sa vie ? De quel droit pouvait-il garder sa famille alors qu'il avait contribué à en séparer tant d'autres ?

La main de Nyma tremblait.

Val s'approcha, effleurant son coude du bout des doigts, et Nyma jura en rengainant son pistolet.

— On ferme boutique, dit-elle, la voix tranchante. Donnez-nous vos codes d'accès et on essaiera de partir sans plus d'effusion de sang.

Il accepta. Bien évidemment : il ferait tout pour sauver sa peau. Mais plutôt que du soulagement ou même du dégoût, Nyma se sentit seulement fatiguée en enfermant le surintendant et sa famille avec le reste du personnel pour commencer à rassembler tous les prisonniers.


Allura se leva tôt le matin suivant, comme à son habitude, mais plutôt que de se rendre directement à la passerelle pour commencer à travailler, elle descendit au hangar du lion noir. Shiro et Black trouvaient leurs conversations journalières si bénéfiques qu'Allura n'avait pas voulu les déranger au début. Même sans avoir les détails de ce dont ils discutaient, elle savait que ça portait sur un certain nombre de sujets sensibles et elle n'avait pas voulu s'imposer.

Cependant, Black s'était empressée de la rassurer sur ce point et, quand Allura s'était rendue au Cœur avec Shiro et en était ressortie emplie d'un profond sentiment de paix, elle avait compris qu'elle aussi pourrait y trouver son compte.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis et Allura s'était joint à eux à quatre reprises, si bien qu'elle se faisait une idée de ce qui l'attendait. Par conséquent, lorsqu'elle entra dans le hangar ce matin-là, le lendemain de l'embuscade à la chaîne Zhek, elle sut aussitôt qu'il s'était passé quelque chose.

Shiro l'attendait dans le cockpit et la salua comme d'habitude… mais au sein de Black, il ne pouvait rien lui cacher. Sa présence dans le lien était timide et il fuyait l'inquiétude d'Allura.

— Prête ?

Il s'installa sur son siège, les mains sur les accoudoirs, le dossier légèrement incliné pour son confort. Black, comme à chaque fois, avait fait apparaître un autre siège pour Allura à la place de ses piédestaux. Allura ne savait pas s'il était possible qu'elle s'écroule pendant qu'elle se trouvait dans le Cœur, mais préférait éviter de tenter le coup. Elle s'assit, regardant le dossier du siège de Shiro en fronçant les sourcils, et laissa sa quintessence la mener dans la conscience de Black.

D'autant qu'elle pouvait en juger, il n'y avait pas d'ordre du jour à ces conversations. Quand Allura était là, ils commençaient toujours par lui demander si elle voulait prendre la parole. À sa première visite, elle avait honte d'avouer qu'elle avait passé toute l'heure à manifester sa colère contre les mensonges de son père et les manquements qui avaient mené à la désertion de Zarkon.

Ne t'excuse pas, lui avait dit Shiro une fois la séance terminée. C'est à ça que servent ces discussions. Nous n'avons pas toujours quelque chose qui nous pèse : parfois, nous parlons des bons moments. Mais quand quelque chose nous ronge, que ce soit des rêves, des peurs, des frustrations… Il ne faut pas les garder pour soi. Pas quand nous sommes entre nous. C'est plus facile d'y faire face ensemble, tu ne trouves pas ?

Il n'avait pas tort. Quand Allura avait surmonté le sentiment de honte de s'être totalement laissée aller devant eux, elle avait remarqué qu'elle se sentait plus légère. C'était comme si Shiro et Black avaient absorbé une partie de sa douleur et de sa confusion. Ils avaient vu son conflit intérieur et l'avaient partagé, validant ses sentiments sans les laisser la consumer.

Ça l'avait tellement aidée qu'elle avait presque envie de suivre l'exemple de Shiro et de venir tous les jours, sauf que c'était quelque chose qu'il avait commencé avec Black à cause du traumatisme qu'ils partageaient. Allura ne pouvait pas comprendre, pas complètement, et ne voulait pas priver entièrement Shiro de ses zones de confort.

— Bon, fit Shiro en prenant forme dans le Cœur, peu après l'arrivée d'Allura.

L'eau à leurs pieds ondula autour de ses chevilles, faisant danser les étoiles qui s'y reflétaient.

— Tu as envie de parler de quelque chose ?

Le son des vagues changea alors que Black se matérialisait à son tour, des « plics » cristallins résonnant dans le silence.

Allura fit passer son regard d'elle à Shiro, qui étudiait les environs, l'esprit semblant très loin. Sentant l'attention qu'elle portait à l'enclume qui semblait lui peser, ses épaules se crispèrent. Il ne dit rien, mais elle sut immédiatement ce qu'il pensait.

Pas maintenant.

Il allait en parler. Il en avait envie, avant que la séance du jour ne se termine, mais il avait besoin de temps pour trouver ses mots.

Soit. Allura pouvait combler le silence jusqu'à ce qu'il soit prêt.

— Je ne veux pas parler de mon père, aujourd'hui, dit-elle.

Mieux valait le dire d'emblée, puisque c'était ce qu'attendaient Shiro et Black. Elle avait parlé de lui à chacune de ses visites, même pour un court moment. Parfois, c'était la colère qui s'échappait d'elle, sortant de réserves profondes dont elle ne semblait jamais tomber à court. Parfois, c'était quelque chose de plus doux et elle leur décrivait le visage que son père portait autrefois, celui d'un père bon et aimant.

Sa gorge ne se serrait plus de larmes contenues dès qu'elle pensait à lui. La panique ne formait plus un étau autour de son cœur à l'idée que quelqu'un d'autre le condamne.

Mais aujourd'hui, les souvenirs de son père étaient marqués par l'amertume et elle savait que si elle se lançait sur le sujet, elle passerait la journée entière à s'enfoncer plus profondément dans le ressentiment. Elle irait voir Coran plus tard, après s'être occupée des tâches du jour. Leurs conversations l'aidaient tout autant que celles avec Shiro et Black, non parce qu'il pouvait lire en elle, mais précisément car il n'en avait pas besoin. Il partageait sa douleur car lui-même était perdu dans ce même enfer de rancœur.

Il y a autre chose.

La voix de Black l'interrompit dans ses pensées, apaisant le chaudron de venin qui bouillonnait au fond d'elle. Elle inspira, s'appuyant contre la main que Shiro avait placée dans son dos, et doucement, l'amertume laissa place à une douleur plus profonde, plus tranchante.

Du mouvement à la surface de l'eau attira le regard d'Allura vers son reflet, qui brillait d'une lumière intense, le rendant plus net que la seule lumière des étoiles ne l'aurait permis. Une brise s'éleva depuis le sud, brouillant l'image de longues secondes durant lesquelles Allura rassembla la douleur au fond d'elle et la dilua doucement dans le lien.

L'eau s'immobilisa et une image de Meri se tint à côté de son reflet, apprêtée de la même lueur éthérée.

La vue d'Allura se brouilla et elle cacha son visage dans sa main, jurant contre une subite bouffée d'émotion.

— Elle me manque.

Comme pour répondre à ses paroles, l'image de Meri se mit à sourire, prenant le reflet d'Allura par le poignet pour l'entraîner à sa suite. Leur lumière dansa sur la surface de l'eau, des souvenirs s'élevant des vagues comme des hologrammes sur leur passage. Une Meri plus jeune se présentait en rougissant à Allura lors de son premier jour d'apprentissage. Les deux filles, à peine plus vieilles, revêtaient une combinaison spatiale pour aller observer un champ de cristaux de Xancanthum sur la coque du château-vaisseau. Il y avait leur dernière étreinte avant que le père d'Allura ne la place en stase : un moment volé qui semblait déjà hanté. Plus loin, elles se retrouvaient sur Terre, Meri quittant son déguisement. Elles échangeaient leur premier baiser.

Allura se détourna et les images se brisèrent et tombèrent dans l'eau sous la forme de poussière d'étoiles.

— Pardon, dit-elle, et aucun de ses compagnons n'eut besoin de lui dire qu'elle n'avait pas à s'excuser : elle le sentit dans les bras qui passèrent autour de ses épaules, dans la chaleur qui enveloppa son cœur. Ça m'a frappé hier soir. J'ai eu le réflexe d'aller la trouver pour me plaindre des politiciens avec lesquels je venais de converser. Je… J'imagine que j'essayais jusqu'ici de ne pas y penser, mais je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis mon retour d'Oriande.

Personne n'en avait eu.

Ils y songeaient tous. Shiro pensait aux messages que Coran avait envoyés au seul contact qu'ils avaient pour Meri. Des « bon courage » et « porte-toi bien » ordinaires mêlés à des demandes d'information et des avertissements quant à ce que Pidge avait découvert dans les dossiers impériaux. Au même moment, l'esprit de Black se tournait vers Blue, qui n'arrivait pas à sentir Meri clairement depuis son départ. Ça lui pesait, ainsi qu'à ses paladins.

Allura continua d'une petite voix. Elle-même se sentait petite, la tête posée sur l'épaule de Shiro et le lion noir les dominant tous les deux.

— J'imagine que c'est égoïste de ma part de souhaiter que nous ayons eu plus de temps, quand une guerre mène son cours. Mais nous venions tout juste de nous retrouver. Je pensais… Je pensais que c'était fini. Que nous serions là l'une pour l'autre et que nous resterions ensemble tout au long de la guerre.

La peur la prit en traître, lui serrant la gorge.

— Vous croyez qu'il lui est arrivé quelque chose ?

Shiro se raidit et Allura prit soudainement conscience de ce qu'elle avait dit.

— Pardon, dit-elle en rougissant. C'est idiot de m'angoisser autant. Meri est tout à fait capable de prendre soin d'elle-même, je le sais. Mais…

— Tu t'inquiètes.

Quelque chose dans le ton de Shiro l'arrêta net et elle se tourna vers lui, la peur envahissant lentement ses sens. Ce n'était pas la sienne.

C'était celle de Shiro, déteignant dans le lien.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

Elle marqua une pause.

— C'est Akira ?

Des souvenirs voletaient autour d'elle. Elle ne cherchait pas à les atteindre, mais leurs barrières étaient délibérément basses dans cet espace. Elle pouvait difficilement manquer quelque chose d'aussi présent dans les pensées de Shiro.

— Non, dit ce dernier, levant les mains. Mon tour viendra. Tu voulais parler de Meri.

— Et nous en avons parlé, dit Allura, laissant un sourire exaspéré s'afficher sur ses lèvres. Elle me manque et je te remercie de t'en soucier, mais nous savons tous les deux que nous ne pouvons rien y faire.

Elle prit une inspiration.

— Parle. Je veux penser à autre chose qu'à la distance qui me sépare de ma petite amie.

Le regard que Shiro lui lança, un sourire en coin agrémenté d'un hochement de tête affectueux, indiqua qu'il avait compris au moins en partie ce qu'elle passait sous silence : elle se sentait seule, certes, mais elle sentait que Shiro avait des problèmes plus pressants que les siens. Qu'il se préparait à en parler depuis son arrivée. Après un léger grondement de Black, il finit par céder.

— J'allais parler à Akira, dit-il. De… Je ne sais pas. De Kerberos, peut-être.

Je comprends. Le début n'est pas aussi difficile que ce qui vient ensuite.

— Exactement, dit Shiro, avant de soupirer. Sauf que je n'ai même pas atteint le point de départ.

La culpabilité de Shiro comprima le torse d'Allura, son angoisse réduisant son champ de vision au mouvement fébrile de ses doigts. Il avait croisé les bras et tapotait en rythme sa prothèse. Fronçant les sourcils, Allura absorba davantage de son anxiété tout en la séparant d'elle : c'était plus facile à faire avec des émotions qui n'étaient pas les siennes. Les pensées de Shiro étaient trop agitées pour qu'elle comprenne clairement ce qui le mettait dans cet état, mais elle vit Akira dans son esprit. Akira, les traits tirés par la douleur. Akira, l'expression durcie par la colère. Akira, fermant la porte au nez de Shiro.

Tu avais peur, dit Black. Elle semblait avoir glané plus de détails qu'Allura, soit par la nature du lien de paladin soit grâce aux heures qu'ils avaient passées ensemble au Cœur, leurs esprits entremêlés. Tu ne peux pas t'en vouloir pour ça.

Shiro serra les mains sur ses coudes, son humeur se dégradant.

— Peut-être pas pour avoir eu peur, mais pour ma réaction.

— Pardon, dit Allura. Que s'est-il passé ?

Shiro inspira et, en relâchant son souffle, Allura put presque voir Black lui retirer une partie de son angoisse.

— Tu as entendu parler de la mission de la Garde, hier ? Les Galras ont envoyé un robeast après qu'ils ont franchi le blocus.

Ah. Ceci expliquait cela.

— Coran a dit qu'Akira a été blessé.

Pendant un moment, Shiro se contenta de garder les yeux fermés, l'air d'être sur le point de vomir.

— Dès qu'il va sur le terrain, je… j'imagine que je m'attends à ce qu'il ne revienne pas. Je sais ce dont les Galras sont capables. Quand j'ai appris qu'Akira a été blessé, j'ai envisagé le pire.

— Je pense que tout le monde réagirait de cette manière en apprenant qu'un être cher a été blessé au combat.

Mais ce n'était pas que ça, n'est-ce pas ? Akira représentait tout ce que Shiro avait perdu dans l'Arène. L'innocence de sa jeunesse, l'optimisme et l'énergie infaillible qu'il possédait avant de partir pour Kerberos. Il ne voulait pas que Zarkon et Haggar brisent Akira également.

Le cœur d'Allura se serra et elle posa une main sur le bras de Shiro.

La frustration s'empara de lui, comprimant le lien alors que ses murs tentaient automatiquement de s'élever autour de son cœur. Black se pencha en avant et la lumière des étoiles se mit à pulser d'un rythme lent. Allura se prit à y synchroniser sa respiration et, après un moment, Shiro en fit de même.

— J'ai paniqué, dit-il. J'ai paniqué et je lui ai dit qu'il ne devrait pas se battre. Il avait peur, lui aussi, il venait de voir ses hommes mourir, mais est-ce que je m'en suis soucié ?

Le lien fit résonner les pensées les plus sombres de Shiro, celles qu'il ne pouvait pas prononcer à voix haute. « Je suis censé valoir mieux que ça », « Il souffrait et je n'ai même pas remarqué » et « Je comprends qu'il me déteste ».

Le cœur d'Allura sombra et elle pivota pour lui faire face, le prenant par les épaules.

— Il ne te déteste pas.

Shiro prit une vive inspiration et secoua la tête.

— Non, je sais, il vaut mieux que ça. C'est juste que…

Il s'interrompit, ne semblant pas savoir comment continuer sa phrase. Ou peut-être s'était-il rendu compte que mentir ne servait à rien ici. Son cerveau savait qu'Akira ne resterait pas en colère éternellement, mais ça n'empêchait pas la culpabilité et la peur de le déchirer de l'intérieur.

Respire, dit Black. Tu es trop dur envers toi-même.

— Mais c'est sur ça qu'on travaille depuis des jours, dit Shiro. Je ne peux pas tout contrôler. Je ne devrais pas essayer. Ce n'est pas le genre de personne que je veux être.

Black gronda, laissant tomber sa forme habituelle pour devenir le chat noir domestique qui s'était blotti dans les bras d'Allura quand sa colère envers son père s'était finalement tarie, la laissant épuisée et tremblante. Le chat s'arrêta devant Shiro, qui n'hésita qu'un court instant avant de le prendre dans ses bras et le serrer contre lui.

Ce que je te demande n'est pas la perfection, dit Black en ronronnant. C'est l'honnêteté. Souviens-t'en. Que la peur prenne parfois le dessus n'est pas un échec. Tu as été honnête envers nous. Sois-le également envers Akira. Il ne t'en voudra pas d'avoir eu un moment de faiblesse.

— Black a raison, dit Allura. Laisse à Akira le temps de faire le deuil des membres de la Garde qui ont perdu la vie et de se remettre de ses blessures. Laisse-toi le temps de décider ce que tu veux dire. Puis parle-lui.

Shiro inspira et, en relâchant son souffle, acquiesça.

— Vous avez raison. Je… Je vais essayer.

Black leva la tête vers lui et frotta sa tête contre son menton. C'est tout ce qu'on te demande.


Nyma était fatiguée.

Les deux derniers jours avaient été longs, passés à arpenter la vallée d'abord par les airs, puis à pied pour éviter d'effrayer les prisonniers. Convaincre tout ce beau monde qu'ils étaient vraiment libres et sans attaches demanda plus de travail que Nyma ne l'aurait cru, sans parler de tous les ramener au lion bleu sans que l'un ou l'autre ne rebrousse subitement chemin pour aller chercher un dernier truc oublié chez eux…

(Certaines de ces personnes étaient là depuis longtemps. Elles étaient habituées à trimer pour s'en sortir et accordaient donc beaucoup de valeur à leurs maigres possessions, que ce soit une belle bouilloire ou la couverture qu'elles s'étaient cousues elles-mêmes en l'espace de deux ans. C'était parfaitement compréhensible, mais aussi très frustrant pour ceux qui faisaient attention à n'oublier personne avant de partir.)

Mais ce n'était pas la raison de l'épuisement de Nyma. Il avait fallu deux voyages au château : le premier pour déposer les anciens prisonniers et discuter avec Coran, puis un autre pour récupérer le surintendant, son personnel et leurs familles. Nyma aurait bien voulu les laisser se débrouiller là-bas, mais Val était une meilleure personne qu'elle et l'avait convaincue d'au moins les amener au château.

— Il n'est pas trop tard pour choisir le cachot, dit Nyma alors qu'elle se posait dans le hangar après ce deuxième voyage.

Val lui donna une tape sur le bras.

— On ne va pas jeter ces gens au cachot.

Nyma fit la tête.

— Mais on en a un, non ?

Val la regarda de travers et s'éloigna sans rien ajouter. Un petit nombre de pilotes de la Garde les accueillirent en bas de la rampe de la soute pour escorter les deux douzaines de Galras jusqu'à leurs nouveaux quartiers. La majorité de la Garde menait actuellement une autre mission, mais Coran ne semblait pas s'attendre à ce que les pseudo-prisonniers se rebellent. Ils seraient logés à un étage vide de la tour bleue, entre les quartiers de la Garde et les terrains d'entraînement, et bénéficieraient d'un accès limité. Cette décision était à la fois une mesure de dissuasion, de sécurité et de clémence. Clémence, dans le sens où ils ne seraient pas punis pour leur travail dans l'Empire et seraient mieux traités ici que n'importe quel prisonnier des Galras.

Cependant, ils restaient prisonniers, du moins pour le moment. Shiro et Allura décideraient de ce qu'ils allaient en faire à long terme, mais vu le nombre de menaces autrement plus importantes auxquelles ils étaient confrontés, ils allaient sûrement être déposés à un endroit où ils ne pourraient faire circuler aucune information sensible.

Quand tout fut terminé, Nyma était prête à s'écrouler. Ce n'était pas une fatigue physique, bien que ses jambes étaient engourdies après les diverses randonnées dans la vallée, ni même une fatigue mentale. C'était purement émotionnel. Trop d'anciens prisonniers lui avaient demandé où se trouvaient leur famille ou avaient fondu en larmes sur son épaule quand ils avaient réalisés qu'ils n'auraient plus à se démener pour ne pas mourir de faim.

— Ça va ? demanda Val en la suivant dans sa chambre.

Elle passa les bras autour de la taille de Nyma, posant la tête sur son épaule.

— Tu n'as pas l'air en forme.

Nyma se défit de son étreinte, la peau irritée par le toucher de tant d'étrangers.

— Ça va.

Val fronça les sourcils et observa Nyma en silence, les bras croisés. Nyma essaya de l'ignorer en se préparant au coucher, mais son regard la suivait partout, titillant des choses qu'elle aurait souhaité éviter ce soir. Comme le fait qu'elle s'investissait beaucoup trop dans ces missions de sauvetage. C'était déjà une chose qu'elle s'inquiète autant pour les prisonniers, mais qu'elle en fasse de même pour ceux qui géraient les colonies ? Nyma valait mieux que ça.

Il fallait dire qu'elle s'était entourée d'âmes sensibles bien trop longtemps : elle ne pouvait pas se plaindre d'avoir adopté certaines de leurs manies.

Elle soupira, jetant son débardeur humide de sueur dans le vide-linge et enfilant un pyjama en soie avant de rejoindre Val près du lit.

— T'en fais pas pour moi. Sérieux. Je suis juste fatiguée.

Val pencha la tête de côté, le regard fixé sur le visage de Nyma comme s'il s'y trouvait un texte qu'elle pourrait lire si elle se concentrait suffisamment.

— Ce n'est pas que la mission, hein ?

Le cœur de Nyma se serra. Elle commença à s'éloigner, mais Val la prit par les bras et la fit s'asseoir sur le lit.

— Nyma, dit-elle en se penchant sur elle. Tu peux tout me dire.

Et c'était bien là le problème, n'est-ce pas ? Plus Val insistait, plus Nyma serait susceptible de tout déballer et elle n'avait pas envie d'y réfléchir pour le moment. Elle s'était jetée sur cette mission précisément pour oublier le message qu'elle avait découvert sur sa tablette personnelle le matin même.

Mais Val ne bougeait pas, le front plissé par l'inquiétude, toute en patience et encouragement, et Nyma sentit ses défenses faiblir.

Grognant, elle se pencha en arrière, ouvrant le tiroir de la table de nuit pour prendre sa tablette.

— Tiens, dit-elle, la jetant à Val. Lis ça.

Val fronça les sourcils, puis entama sa lecture, son visage se crispant un peu plus à chaque ligne. Quand elle eut terminé, elle relut le tout et Nyma commença à se tortiller, réfléchissant sérieusement à s'échapper à la douche pour ne pas avoir à attendre qu'elle termine.

— C'est quoi ?

— À ton avis ? Je l'ai découvert ce matin. Pas de signature. J'ai même demandé à Beezer d'essayer de remonter le signal, mais… ça n'a rien donné.

Pas que Nyma ait besoin qu'on lui dise qui lui avait envoyé ce message. C'était le Dignitaire, ou du moins, la personne que Nyma avait commencé à appeler ainsi, après qu'il lui ait transmis un message en passant par un coursier qui avait prétendu travailler pour un des dignitaires présents à la conférence d'Eltava.

Val secoua la tête, balayant l'écran comme si elle pouvait forcer la lettre à lui livrer plus de détails.

— C'est tout ?

Elle commençait à s'énerver, les mots durs et le menton poussé en avant dans un air de défi.

— Aucune preuve, rien ?

Nyma ricana.

— Tu crois quoi ? Ce serait trop beau.

— C'est…

Val soupira, jetant la tablette sur la couette.

— Ouais. Tu crois qu'il dit la vérité ?

Nyma regarda l'écran où s'affichait toujours le message du Dignitaire. Elle ne pouvait pas bien le voir d'ici, mais elle l'avait lu tant de fois qu'elle le connaissait quasiment par cœur.

Dame Paladin, veuillez me pardonner de vous contacter ainsi, mais je manque de temps et Haggar a des yeux partout. Comme promis, j'ai continué d'investiguer la disparition de votre ami, Rolo, et je peux vous assurer qu'il est toujours en vie. Plus important encore, je peux vous dire qu'il a été transféré récemment pour un projet simplement intitulé « Revendication » dans les archives impériales. Je n'ai pas encore accès aux dossiers confidentiels de ce projet, mais mes hommes avancent comme ils peuvent. Je vous tiens au courant dès que j'ai des nouvelles à vous rapporter.

Nyma leva les pieds sur le lit et enroula ses bras autour de ses genoux.

— Je ne sais pas quoi en penser. Ça dépend de si ce mec sait que Pidge a trouvé la vidéo sur son père. C'est une sacrée coïncidence s'il invente juste le truc, mais si ça se trouve, il sait qu'on sait et cherche à nous narguer.

— Et quoi de mieux que de nous dire que Rolo et le commandant Holt se trouvent au même endroit ?

Val soupira, puis se leva et alla se placer devant Nyma. Elle lui fit décroiser les bras, puis baisser les jambes, et s'installa sur ses genoux, prenant son visage entre ses mains.

— Tu veux en parler à Pidge ?

Nyma secoua la tête, le souffle un peu court et pas pressée de se détacher de Val. Son contact était léger, à la limite de la torture, et l'envoûtait.

— Pour lui dire quoi ? Que j'ai reçu un message mystérieux d'un étranger anonyme ? Pour ce qu'on en sait, il se fout juste de notre gueule. Non… Non. Pas avant qu'on en sache plus.

Val acquiesça.

— Et si on en parlait à Coran demain ? Il pourra essayer de contacter Meri et lui demander de fouiller un peu ?

Ce n'était pas une mauvaise idée. Nyma avait du mal à réfléchir, entre la fatigue et la proximité de Val, alors elle hocha la tête, posant les mains sur la taille de sa petite amie.

— Ouais. Demain.

Val sourit à pleines dents.

— Si je comprends bien, tu ne veux plus en entendre parler ce soir ?

— Vraiment pas.

Elle n'attendit pas que Val la taquine encore plus, l'attirant dans un baiser à la fois lent et langoureux qui effaça la plupart de ses inquiétudes. Bien sûr, Nyma s'y laissa aller un peu trop, et un peu trop vite, mais elle ne s'en souciait pas. Là, elle avait besoin d'arrêter de réfléchir.


Meri n'était pas préparée à ça.

Elle se tenait seule au centre d'un cercle de druides, essayant d'apaiser son cœur affolé. Le calme qui lui venait généralement quand elle se servait d'un alias l'avait quitté, peut-être parce que Haggar se trouvait à moins de trois mètres de là, l'observant de haut en bas d'un air froid et indifférent. À trois mètres de là, avec une douzaine d'autres druides derrière elle. Si elle perçait à jour la véritable identité de Meri, celle-ci ne pourrait pas s'échapper.

Au moins, elle n'était pas en train de paniquer. Peut-être parce qu'elle était en état de choc. Peut-être parce qu'elle était trop occupée à réévaluer la série de choix qui l'avait menée jusqu'ici. Mais elle ne paniquait pas.

Et elle ne pensait pas que le rythme effréné de son cœur allait signer son arrêt de mort, car n'importe qui devait bien se retrouver sous le coup de l'adrénaline face à la sorcière la plus célèbre, la plus puissante et la plus sadique de l'univers, non ?

Respire.

Il fallait qu'elle respire.

— Vous pensez donc mériter votre place au sein de notre cercle, c'est bien cela ?

Il y avait une légère trace d'humour dans la voix d'Haggar qui lui hérissa la nuque. D'ailleurs, ce n'était pas que la nuque. Elle s'était tellement faite à son apparence galra qu'elle remarquait à peine sa fourrure, mais elle était toute ébouriffée à présent, la chair de poule recouvrant son crâne jusqu'au bas de ses omoplates.

Elle ravala sa peur, la transformant en colère.

— C'est exact, dit-elle, montrant les dents. Je sais que j'en ai les capacités. Je sais que j'en ai le pouvoir. Laissez-moi faire mes preuves.

Un sourire étira les lèvres d'Haggar et Meri sut aussitôt qu'elle avait commis une erreur.

Haggar se détourna, faisant un geste de la main à l'attention d'un des druides.

— Trouvez un endroit où Reza pourra se reposer pendant que nous préparons son test d'aptitude.