Précédemment : Meri a réussi à monter à bord du vaisseau de commande d'Haggar, l'Eryth, sous le nom de Reza ve Orahk, une jeune druide cherchant à gagner sa place parmi le cercle proche de la sorcière. Haggar a accepté, à condition qu'elle fasse ses preuves en se soumettant à un test. Pendant ce temps, Keith, Lance et Thace, de retour sur la planète mère, ont été séparés lors d'une embuscade tendue par le frère d'Arel, Vit. Pidge se remet toujours de sa cheville déboîtée durant le combat contre le robeast du lion vert qui, sans qu'iel ne le sache, est piloté par son propre père.

Avertissements pour ce chapitre : Le test préparé par Haggar pour Meri peut être perturbant, bien que ce ne soit pas particulièrement détaillé. Si vous n'êtes pas fan de torture psychologique, de menaces de blessures physiques et d'actions dans les nuances de gris, je vous conseille de lire le résumé à la fin du chapitre et/ou de ne pas lire la scène (arrêtez de lire à partir de « Elle ne pouvait pas faire ça » et reprenez à la prochaine scène qui commence par « Pidge regardait les mots… ». Ensuite, arrêtez à nouveau à « Meri allait vomir » et reprenez avec « Haggar l'observait toujours »).


Chapitre 34

La salle d'interrogatoire

Les jambes de Pidge tressautaient, ses talons tapant en rythme sur le sol. Différents passages des livres de Val étaient affichés sur les écrans qui l'entouraient, son regard passant de l'un à l'autre tandis qu'iel cherchait à formuler une théorie plus ou moins cohérente. Val continuait à s'accrocher à son plan de se projeter en dehors du lion bleu, mais ça n'avançait pas beaucoup, alors Pidge s'intéressait à d'autres aspects de la question.

Enfin. À la deuxième partie du plan de Val, en tout cas. Iel avait recherché tout ce qu'iel pouvait au sujet du ciblage quintessentiel. C'était du moins comme ça qu'ils appelaient ça, puisqu'il ne semblait pas y avoir assez de matière sur le sujet dans les livres pour en faire un chapitre. Ce ciblage prenait de nombreuses formes : la sélection d'une destination pour se téléporter ou se bilocaliser, l'identification d'une cible pour la télépathie, le maintien d'un lien empathique avec une personne à distance…

Dans tous les cas, ça revenait au même : les livres disaient que, typiquement, il fallait un contact visuel pour que ça marche, puis dressaient une liste d'exceptions sans fournir plus d'explications que quelques hypothèses sur les facteurs déterminants. La « familiarité » revenait souvent, mais qu'est-ce que ça voulait dire ? Si Pidge pouvait apprendre une capacité utile, pourrait-iel automatiquement cibler son père parce qu'il lui était « familier » ? Était-il possible de créer de la familiarité indirectement ? Si c'était basé sur le souvenir d'une personne, la fusion de l'esprit pourrait être utile, mais si ça nécessitait une véritable connexion physique (ou métaphysique), il fallait sûrement un contact personnel et, dans ce cas, iel ne voyait pas comment Val pourrait un jour cibler son père.

Quelque chose percuta le front de Pidge, l'interrompant dans ses réflexions. Iel baissa les yeux sur un petit morceau de papier, plié en triangle, reposant sur le bureau devant iel.

— Pardon, dit Val, roulant nonchalamment un autre morceau de papier. Je manque d'entraînement. Je ne sais plus viser.

Pidge la fusilla du regard, se frottant le front.

— Tu visais quoi ?

Val fit un signe de tête vers une bouteille d'eau vide à l'autre bout du bureau. C'était une bonne excuse et sa prochaine boulette de papier ne la manqua que de quelques millimètres, mais, au vu de leurs positions respectives, le triangle précédent devait s'être pris un sacré courant d'air pour venir frapper Pidge par accident.

— Mouais…

Iel reprit son travail, oubliant lentement la présence de Val.

Jusqu'à ce qu'une boulette de papier bien serrée vienne lui frapper la tempe.

Pidge abattit sa main dessus alors qu'elle rebondissait, l'aplatissant sur le bureau, et jeta un regard noir à Val.

Val répondit d'un sourire paisible.

— Oups.

— J'essaie de me concentrer, là.

— Ça fait des heures que tu te concentres, dit Val. Sans pause.

Pidge voûta le dos.

— Je n'ai pas le temps de faire de pause. Tant que je suis coincé·e là avec une cheville en morceaux, autant me rendre utile.

— Tu t'es rendu·e utile, Pidge, dit Val. Tu as compilé des informations pour la Garde, tu as aidé Coran à disséquer un robeast et on a bien avancé dans notre compréhension de la quintessence. Tu as le droit de respirer un peu.

— Je ne peux pas m'arrêter maintenant ! s'écria Pidge. On a plus ou moins compris comment le robeast a été construit, mais on ne sait toujours pas s'il possède des gènes de Vkullor et je ne sais pas si tu es au courant, mais le tuer n'a pas inversé les dégâts infligés au Balméra. Il l'a empoisonné et ça s'empire chaque jour sans que personne ne puisse rien y faire ! Et, oh ouais, on n'a toujours aucune idée de comment trouver mon père.

— Je ne dirais pas qu'on n'a « aucune idée ».

Val se radossa à son siège, levant les mains devant l'expression assombrie de Pidge.

— Allez, tu n'es plus au maximum de tes capacités, là. Ne me fais pas croire que tu n'es pas un peu dans les vapes après avoir bossé sur le même problème toute la journée.

Pidge s'avachit sur son siège, les bras croisés sur son torse. L'accusation de Val tombait juste, mais iel ne voulait pas l'admettre. Le truc, c'était qu'iel était toujours coincé·e au château et n'avait pas tant de projets prioritaires sur lesquels travailler. Iel avait essayé de prendre un jour pour bidouiller Rover, mais n'avait pas réussi à se concentrer avec la culpabilité qui l'enserrait dès qu'iel pensait à son père, Rolo et Rax. Sa seule distraction était de travailler sur Green, mais Ryner avait terminé les dernières réparations deux jours plus tôt.

Au final, iel n'avait plus que ces livres et une montagne de frustration à être cloué·e au sol pendant près de trois semaines. Alors iel continuait de se cogner la tête contre le même mur, même s'iel sentait qu'iel perdait de sa vivacité.

Val leva les yeux au ciel.

— Tu vas voir Coran tout à l'heure, pas vrai ?

— Dans deux heures, ouais. C'est aujourd'hui que je sais si je peux retourner sur le terrain ou si je suis coincé·e au château deux semaines de plus.

— En gros, c'est l'heure du jugement dernier, dit Val avec une grimace. Cool.

— Comme tu dis.

Val ferma son carnet d'un geste sec et se leva.

— Bon. Voilà ce qui va se passer. On va t'aider à te détendre et éteindre ton cerveau jusqu'à ta séance avec Coran. Comme ça, si c'est une mauvaise nouvelle et que tu as besoin de te plonger dans tes recherches pour oublier le fait que tu restes coincé·e à bord, tu auras au moins les idées claires. On pourra même échanger dessus et je t'écouterai te plaindre si besoin. Et si c'est une bonne nouvelle, encore mieux !

Pidge hésita, son regard attiré par les écrans qui brillaient tout autour d'iel. Iel se surmenait, iel en avait conscience. Normalement, à ce stade, Matt serait venu l'arracher à son siège, mais il était allé répondre à un signal de détresse d'un de leurs alliés avec Shiro et Allura.

Iel œilla Val.

— Quand tu dis « me détendre et éteindre mon cerveau », tu penses à quoi, exactement ?

— Un jeu vidéo ? suggéra Val. C'est toi qui choisis.

Pidge ne résista que quelques secondes de plus : le chant de sirène des jeux vidéo était simplement trop puissant. Iel s'était bien servi·e des consoles ramenées de la Terre par les paladins, même si, avec le départ prolongé de Lance et Matt, ses deux principaux partenaires de jeu, iel y avait moins touché.

Mais Val souriait : elle savait aussi bien que Pidge qu'iel ne pouvait pas dire non.

C'était une superbe distraction, même si Val ne pouvait pas rivaliser avec Pidge. Elle était bonne perdante et son approche enthousiaste des jeux FPS était plus divertissante que ne l'aurait été une compétition acharnée, de toute manière. Lorsque ce fut l'heure d'aller voir Coran, Pidge était plié·e de rire et se rendit à l'infirmerie en sa compagnie d'un pas presque sautillant.

L'examen fut rapide et sans douleur, au moins. Coran avait supervisé toute la rééducation de Pidge et savait donc où iel en était. Iel travaillait toujours sur les virages serrés et le jeu de jambes agiles qui constituaient son style de combat habituel, et Coran n'avait de cesse de lui rappeler d'y aller doucement sous peine de se blesser à nouveau. Mais il lui permit enfin de retirer son attelle.

— J'attendrais encore une semaine ou deux avant de t'envoyer tranquillement en mission au sol, dit Coran, fermant le dernier scan.

Pidge se pencha en avant, l'estomac noué.

— Mais… ?

Il soupira.

— Mais ça devrait aller tant que tu restes dans le lion vert… et que tu fais attention, ajouta-t-il, mettant bien trop d'emphase sur le dernier mot.

— Je ferais attention, dit-iel. C'est promis. Je peux aller voler, maintenant ?

Coran secoua la tête affectueusement et fit un signe de la main vers la porte.

— Va. Mais demande à Ryner de t'accompagner si tu penses partir longtemps.

Mais Pidge était déjà parti·e.


— Allez, Keith, t'es où ?

Lance leva la tête de son viseur, regardant la rue à ses pieds à la recherche d'un mulet violet bien connu. Près de six heures s'étaient écoulées depuis le combat contre Vit, qui était apparemment le frère d'Arel, ce qui remplissait Lance d'une nouvelle forme d'appréciation pour la chaleureuse personnalité de ce dernier. Aucun d'entre eux n'avait été blessé, mais ils restaient sur leurs gardes. Ils s'étaient cachés, choisissant d'attendre que Keith les rejoigne plutôt que de partir à sa recherche.

Ce n'était pas que l'adrénaline qui donnait un air patibulaire à la ville. Les rues étaient plus calmes que d'habitude, les Galras restant chez eux au lieu de se balader. Il faisait pourtant plein jour. Certes, il y avait eu environ une heure d'activité le temps que les gens se rendent au travail ou rentrent chez eux, mais après ça, ça s'était calmé, et Lance n'apercevait qu'un badaud occasionnel, gardant généralement la tête basse et le pas vif.

Ça lui rappelait Olkarion, après le début du combat. Les habitants savaient qu'il se passait quelque chose, ou que ça n'allait pas tarder, et ne voulait pas s'en mêler.

Comme Vit était impliqué, Lance ne pouvait pas leur en vouloir. Lui aussi aurait préféré ne pas être mêlé à tout ça.

— Tu vois quelque chose ? demanda Arel, se glissant derrière Lance à son poste à la fenêtre.

Ils avaient d'abord rejoint l'appartement qu'ils louaient en ville, mais l'Empire n'avait même pas essayé de cacher qu'il était sous surveillance. Ce n'était pas très surprenant, puisqu'ils avaient aussi trouvé la résistance. Thace les avait alors guidés vers le petit immeuble de bureau vide qui avait été leur premier refuge au 301. Ils n'y étaient restés qu'une semaine, si bien que les amis de Vit ne devaient pas avoir pris la peine d'y poster un garde, si toutefois ils connaissaient son existence.

Ils allaient simplement devoir croiser les doigts pour que Keith pense à venir ici quand il saurait que l'appartement n'était pas viable.

En partant du principe qu'il remarquerait les guetteurs postés devant leur terrible façade de stand de nourriture.

Lance soupira, balayant à nouveau la zone du regard.

— Toujours rien. Je suis sûr qu'il va bien.

Arel grommela un peu : il avait énoncé clairement qu'il n'était pas inquiet pour Keith, qui, après tout, avait décidé de son plein gré d'affronter Vit en un contre un. Il voulait juste s'assurer que, si Keith se montrait, il ne serait pas suivi.

(Et Lance croyait encore au Père Noël.)

— Ça fait des heures, lança-t-il par-dessus son épaule.

Thace s'était installé au bureau bancal qui constituait le seul meuble de la pièce. Lance ne savait pas vraiment ce qu'il y faisait, mais il devait essayer d'obtenir une vue d'ensemble de la situation du 301.

— Combien de temps on va encore attendre avant de l'appeler ?

Thace ne lui rétorqua pas immédiatement d'être patient, comme il l'avait fait les trois premières fois que Lance lui avait posé la question, ce qui était donc une amélioration. Thace ne voulait pas se servir de la radio puisqu'ils ne savaient rien des précautions prises par l'Empire. Les gardes postés aux coins des rues, les embuscades, l'attaque contre la résistance… tout criait à l'effort concerté pour étouffer la rébellion sur la planète mère. Thace disait qu'il y avait de grandes chances que les transmissions soient aussi surveillées et que, jusqu'à preuve du contraire, ils devaient partir du principe que l'ennemi écoutait leurs appels, voire même serait capable de les retracer.

— Un message, céda Thace. Encodé et qui redirige Keith vers une autre destination. Nous partons immédiatement après envoi.

C'était affreusement paranoïaque pour un tout petit risque que quelque chose arrive, mais Thace avait le plus d'expérience en matière d'espionnage. Tant qu'il cherchait à entrer en contact avec Keith, Lance n'allait pas discuter son approche.

Et puis, connaissant Thace, il devait être au moins aussi inquiet pour Keith que ne l'était Lance.

— D'accord, dit Lance, relevant son fusil et le rejoignant au bureau. C'est parti.


Quand ils vinrent chercher Sam une nouvelle fois, il était prêt.

Autant qu'il pouvait l'être.

Rolo lui serra brièvement le bras, mais n'essaya pas de le retenir. Leurs regards se rencontrèrent et Sam se sentit un peu plus calme. Ils en avaient beaucoup parlé ces dernières semaines. Sam avait eu un peu de répit, mais en échange, Rolo s'était retrouvé au centre de l'attention. Le robeast qu'ils construisaient pour lui n'était pas encore terminé, mais comme il progressait un peu plus à chaque fois que Rolo l'apercevait, ils savaient tous les deux que ce n'était plus qu'une question de temps.

Mais ils n'étaient pas démunis. C'était ce qu'ils devaient retenir. Les druides pouvaient les relier à des robeasts, se servir de leur quintessence pour les rendre moins ordinaires, mais ils n'avaient pas pu empêcher Sam de résister. Il avait gardé ses esprits quand ils l'avaient envoyé affronter Pidge : c'était le pire, mais il pouvait supporter la douleur et la culpabilité tant qu'il avait une chance de changer les choses.

N'essaie pas d'affronter le robeast, avait dit Sam à Rolo. Ils l'ont protégé contre moi. J'ai cherché un point faible, mais en vain.

Alors… Qu'est-ce qu'on fait ?

Contacte les paladins… Cherche à atteindre les machines qui t'entourent, s'il y en a. Ils ne nous ont pas retiré notre technopathie, ils ont simplement immunisé le robeast. J'ai pu… j'ai pu me connecter au lion vert. Ce n'était pas comme quand on fouille dans les ordinateurs des druides : je crois qu'elle savait que j'étais là. Je crois qu'elle m'aurait empêché d'entrer si elle l'avait voulu. Mais elle ne l'a pas fait.

C'était ce qu'il devait garder à l'esprit. Il ne pouvait pas empêcher le combat, mais s'il pouvait transmettre des informations à Pidge… Il avait trouvé les coordonnées de la base auparavant, lors de ses excursions avec Rolo. Il n'était pas sûr de s'en souvenir parfaitement (ils n'avaient aucun moyen de les noter et il n'y avait pas pensé depuis longtemps), mais s'il pouvait les donner à Pidge… S'il pouvait lui indiquer une direction générale…

Ce n'était pas sans espoir.

Pidge et l'autre paladin vert étaient compétents. Le robeast n'avait pas réussi à les tuer même en les prenant par surprise. Sam allait devoir prier qu'ils s'en sortent encore mieux maintenant qu'ils étaient conscients de la menace. Entre temps, les druides lui avaient offert une chance à ne pas manquer. Il devait simplement garder ses esprits suffisamment longtemps pour la saisir.

Il se laissa traîner sans résister, traversant des couloirs familiers jusqu'au laboratoire où ils l'avaient relié au robeast. Il y avait plus de gardes que d'habitude cette fois-ci : ils se méfiaient certainement d'un autre éclat de colère comme celui qu'il avait eu après sa dernière visite de cette pièce.

Sam cherchait à paraître vaincu, résigné. Il ne pouvait pas se permettre de provoquer les gardes en résistant, mais il craignait que sa soumission attire leurs soupçons. Il ne savait pas s'ils pouvaient l'empêcher de contacter les paladins, mais il ne voulait pas leur donner de raison d'essayer.

Quand ils atteignirent la fameuse pièce, cependant, ils ne l'amenèrent pas à l'espèce de cuve en forme de cercueil qui le connectait au robeast. Les druides attendaient près d'une table d'examen et Sam commença à se débattre quand ils l'y poussèrent. La panique lui serra le cœur : la peur de l'inconnu, la peur de l'appareil argenté qui reposait sur un plateau à côté de la table.

Il résista, mais la raison pour laquelle ils avaient envoyé tant de gardes devint rapidement apparente. Ils le forcèrent à s'allonger sur la table, sur le ventre, coinçant ses bras et ses jambes, puis sa tête, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus rien bouger d'autre que ses doigts. Les druides se déplaçaient comme des ombres mouvantes, aperçues du coin de l'œil.

Des doigts lui effleurèrent la nuque, tirant le col de son haut, et Sam inspira vivement.

Un pincement.

Puis l'obscurité.


— Dark Green ? répéta Ryner avec curiosité.

Pidge hocha la tête gaiement, rempli·e d'une joie presque irrationnelle de pouvoir à nouveau traverser le ciel étoilé à l'intérieur de Green. (Iel avait bien sûr pu se plonger dans leur lien pendant qu'iel aidait Ryner à réparer leur lion, mais ce n'était pas la même chose.)

— Il faut bien lui donner un nom.

Pidge haussa les épaules.

— En vrai, je voulais l'appeler le lion chartreuse, parce que personne ne prend jamais le nom de cette couleur au sérieux.

Comme Pidge s'y attendait, Ryner ne réagit pas. Les blagues basées sur un mot amusant avaient tendance à ne pas bien se traduire.

— Oh ! Je sais ! Le lion pistache !

Ryner rit, secouant la tête.

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

— Exactement ! s'écria Pidge en levant les mains en l'air, avant de s'affaler sur son siège. J'essaie de trouver un nom marrant ou un jeu de mots, mais ça ne marche que dans ma langue. Alors on va se contenter de Dark Green. Simple, efficace, tu ne trouves pas ? Le traducteur comprend la connotation, pas vrai ?

— Oui, dit Ryner. Et tu dois avoir raison. C'est long de l'appeler le robeast du lion vert, surtout qu'on ne sait pas si c'est tout à fait exact.

Pidge hocha la tête. Ils en avaient parlé un peu ces trois dernières semaines et le sujet était revenu sur le tapis alors qu'ils partaient faire un tour avec Green. Ils étaient partis du principe que la chose qu'ils avaient affrontée était un robeast, parce qu'ils ne connaissaient rien d'autre d'aussi gros, intelligent et artificiel.

Mais ce n'était qu'une hypothèse irréfléchie. Un lion, même un faux, surpassait les robeasts habituels de loin. Ils avaient même déjà rencontré des robeasts à forme de lion avant. Keith et Matt en avaient affronté deux à Merka la première fois qu'ils avaient copiloté. Un seul lion de Voltron avait suffi à les battre à ce moment-là, alors il était clair qu'Haggar avait corsé son jeu dans les mois qui avaient suivi. Il valait mieux, à long terme, ne pas partir du principe qu'ils savaient à quoi ils avaient affaire juste parce que Dark Green ressemblait peu ou prou à un robeast.

C'était la raison pour laquelle ils retournaient à Renxora, d'ailleurs. Une des raisons. Pidge espérait aussi trouver plus d'informations sur son père qu'ils auraient pu manquer lors de leur dernière fouille. Iel ne l'avait pas dit tout haut, mais Ryner l'avait bien compris.

Ils arrivèrent bien vite devant l'astéroïde, qui semblait avoir été bien amoché par la bataille. Pidge avait été envahi·e par l'adrénaline et la douleur au moment de partir, si bien qu'iel découvrait tout juste l'étendue des dégâts et s'en sentait glacé·e.

— Nous avons eu de la chance, dit Ryner, lisant dans ses pensées. Ne prenons pas de risque cette fois-ci.

— Je reste là, dit Pidge en soupirant.

C'était ce qu'iel avait promis à Coran, de toute manière, et iel n'était pas assez cinglé·e pour retourner à l'endroit où iel avait presque perdu la vie. Iel rougit quand Ryner lui communiqua sa compassion par le lien, mais se posa sans rien ajouter près de la base, sifflant Rover.

— Je vais regarder à travers la caméra de Rover pour ne rien manquer. Je peux aussi l'utiliser pour du piratage s'il y a encore des dispositifs de sécurité actifs.

Ryner acquiesça.

— Je te le ferai savoir si j'en ai besoin. Garde aussi un œil sur le ciel. Je doute que… Dark Green revienne, mais mieux vaut prévenir que guérir.

Pidge fit un salut et Ryner sortit du lion pour pénétrer dans la base, Rover à sa suite. Pidge les observa disparaître à l'intérieur avant de décoller, allant se poser sur un gros astéroïde un peu plus loin et affichant les relevés des scanners. Comme c'était le calme plat dans la zone, iel laissa à Green le soin de surveiller les alentours pour mieux se concentrer sur le flux vidéo de Rover.

Ryner avait avancé dans les décombres, escaladant des piles de gravats et faisant passer Rover par des interstices pour regarder ce qui se trouvait dans les zones bloquées par l'écroulement. Les étages du dessus avaient été complètement rasés durant le combat, mais c'était la seule zone que Pidge et Ryner n'avaient pas explorée lors de leur premier passage. Même si tout devait avoir été démoli, ça valait le coup d'y jeter un œil.

Mais il n'y avait rien d'intéressant. Un certain nombre de sentinelles écrasées. Quelques tubes de quintessence liquide, la plupart renversés sur le sol. La quintessence s'était évaporée dans l'air depuis, mais le sol luisait toujours sur les scanners de Rover, des résidus ayant imprégné le béton et les tapis.

— Cet endroit est un leurre, dit Ryner, la voix étouffée dans le silence oppressant de la base. Je ne pense pas qu'on y trouvera quoi que ce soit.

— Juste de quoi tromper les scanners GPT, acquiesça Pidge en grimaçant. Il n'y a rien dans le coin qui nous donnerait un indice sur la composition de Dark Green ou ses capacités ?

Ryner émit un petit son pensif.

— On ne dirait pas. Rien que nous n'ayons pas déjà constaté par nous-mêmes, en tout cas.

Pidge plissa le nez, mais ce n'était pas surprenant. L'autre lion avait lancé un assaut bien trop rapide pour laisser beaucoup de traces et Green ne l'avait pas assez endommagé pour déloger des morceaux de sa carapace.

Ryner s'enfonça plus loin dans la base. Elle avançait prudemment, fouillant les pièces qu'ils avaient négligées la première fois, maintenant qu'elle n'avait plus à aller vite et discrètement. C'était long et Pidge regardait régulièrement les scanners à la moindre anomalie : chacune d'entre elles était minime, mais iel les relaya sans faillir à Ryner et déplaça Green vers un autre astéroïde au cas où. Après deux reprises, iel activa le camouflage en garantie supplémentaire.

Il se désactiva avant que Ryner n'en voie le bout et Pidge avait commencé à jouer avec un fil de l'assise de son siège pour empêcher la pression de monter. Iel voulait être avec Ryner et faire quelque chose d'utile tout autant qu'iel voudrait qu'elle revienne pour qu'ils puissent s'en aller.

Iel n'aurait pas cru que son retour ici lui donnerait un tel sentiment de nausée.

Après une heure d'expédition, Ryner atteignit enfin le dix-huitième sous-sol où ils avaient trouvé l'ordinateur comprenant la vidéo du père de Pidge. Ciel-ci ferma les yeux, puis fit une nouvelle analyse de la zone au cas où.

— Quelle perte de temps, dit-iel. Tu veux que je vienne te chercher ?

— Pas tout de suite.

Ryner continua d'avancer et Rover la suivit après un instant d'hésitation.

— Tant que je suis là, autant récupérer le disque dur.

— Pourquoi faire ? demanda Pidge. J'ai déjà vérifié, ils l'ont vidé de fond en comble. Ça se trouve, il était même tout neuf, histoire d'être sûr qu'on ne puisse rien y trouver.

— Peut-être, dit Ryner, mais même si c'est le cas, la vidéo contient peut-être des informations que nous n'avons pas eu le temps de remarquer.

Pidge sentit sa bouche s'assécher.

— Tu crois ?

— Je pense que c'est étrange qu'ils nous narguent avec ce fichier, puis nous envoient leur lion sans qu'on ait le temps d'assimiler ce que nous avons vu.

Ce… n'était pas dépourvu de logique. C'était peu probable, mais la suggestion de Ryner était suffisamment sensée pour que Pidge ne la rejette pas immédiatement. Et ce n'était pas comme si cet endroit leur révélerait quoi que ce soit de plus.

Iel s'abstint donc de commentaire tandis que Ryner pénétrait dans la pièce et se dirigeait vers l'unique poste informatique en son centre. Une sorte de curiosité mal placée attirait sans cesse son regard sur le flux vidéo de Rover, malgré sa détermination à ne pas regarder. (Iel avait déjà vu la vidéo et ne voulait pas revivre l'expérience.)

La respiration de Ryner changea. Ce fut tout. Aucun mot, aucun halètement de surprise. Juste une petite pause entre une inspiration et un souffle qui suffit à attirer l'attention de Pidge et à chasser tout espoir d'ignorer ce qu'elle faisait.

— Quoi ? demanda-t-iel.

— Le dossier a été modifié, dit Ryner.

Quoi ?

Ryner acquiesça, s'asseyant devant l'ordinateur.

— La vidéo n'est plus dedans. Elle a été remplacée par un fichier texte.

— Qu'est-ce que ça dit ?

Rover oscilla dans l'air, floutant l'image à l'écran tandis que Ryner ouvrait le fichier. Pidge retint son souffle, attendant son verdict.

— C'est… un message à notre attention, dit Ryner. « Le lion vert de Zarkon vous attend à Aebora. Venez seuls si vous souhaitez connaître le sort du prisonnier humain. »


— Alerte rouge. Je répète, alerte rouge. Rendez-vous chez Jekarna.

Keith s'arrêta à l'ombre d'un relais de soutien du dôme et porta une main à son oreillette.

— Thace ? fit-il, avant de jurer.

Il avait oublié. Trois semaines au château-vaisseau avaient suffi à mettre à mal ses bonnes habitudes.

— Cryptage ?

Il n'obtint pas de réponse, rien qu'un court silence avant le retour de la voix de Thace. Elle répéta le même message deux fois de plus avant de se taire complètement et Keith jura à nouveau. Il essaya d'appeler les autres (comme il l'avait fait plusieurs fois depuis quelques heures), en vain. Il avait cru, au départ, qu'ils avaient été capturés, voire même tués, mais il se raccrochait au fait que Thace et Lance étaient des experts dans leur domaine. À eux deux, ils auraient déjoué tous les plans de l'Empire les concernant.

Ensuite, il avait pensé à une défaillance des communications. Peut-être que Vit bloquait les transmissions qui ne se servaient pas des chaînes surveillées. Ce n'était pas comme si Keith pouvait vérifier en errant dans les rues. Il était donc resté en mouvement, se maudissant de ne pas avoir pensé à décider d'un point de rendez-vous avec ses amis en cas de séparation.

Ce ne fut qu'après avoir vu la surveillance opérée sur leur appartement qu'il s'était dit qu'ils étaient recherchés. Vit n'avait pas semblé surpris de trouver Keith et Arel à l'entrepôt, ce qui voulait sûrement dire qu'il avait un espion au sein de la résistance. Ou un bien meilleur appareil de surveillance qu'il ne le laissait croire. En tout cas, il valait mieux partir du principe qu'aucun lieu n'était sûr.

Keith ne fut donc pas surpris que le message de Thace soit pré-enregistré et délibérément cryptique. Thace pensait que quelqu'un les écoutait et essayait de lui faire passer un message qui serait dénué de sens pour leurs ennemis.

Bonne nouvelle, parce que Keith ne connaissait personne du nom de Jekarna.

Il ne se souvenait pas non plus que Thace ait jamais parlé d'une « alerte rouge ».

C'était peut-être ça, le code. Il pouvait oublier le soi-disant rendez-vous chez « Jekarna » : Thace lui disait sûrement de se rendre à l'endroit où ils avaient dissimulé le speeder qui leur avait permis de faire le trajet depuis Red jusqu'au 301. Ou peut-être d'aller voir Red elle-même. C'était son premier instinct, mais ça lui semblait moins probable, puisqu'elle était cachée dans une caverne à plusieurs heures de la ville. Keith passait peut-être complètement à côté du message codé.

Il hésita un instant, puis changea de direction. Ce n'était pas comme s'il avait une meilleure idée. Il déambulait dans la ville depuis des heures désormais, n'osant pas s'arrêter de peur que Vit ou ses hommes le rattrapent. Ses pieds le brûlaient, mais ce n'était pas dû qu'à la fatigue d'avoir marché toute la journée. Une douleur vive l'élançait à chaque fois que ses talons percutaient le sol, le forçant à se mettre sur la pointe des pieds. Sûrement des brûlures électriques, gracieusement offertes par la lance de Vit.

La ville était toujours plongée dans le silence et Keith s'en tint aux allées étroites et ruelles sombres pour rejoindre le district industriel en bordure du dôme, où ils avaient dissimulé leur navette.

Il lui vint à l'esprit que le message de Thace était peut-être un piège. S'il avait été capturé ou si les druides avaient un moyen d'imiter une voix, possiblement à partir de vieux enregistrements de lui quand il était le lieutenant de Prorok, Vit pouvait être en train de l'attendre à la vieille remise insalubre qui leur servait d'espace de stockage ou en train de le suivre dans l'espoir de trouver le lion rouge.

C'était un risque qu'il devait prendre.

Il ralentit en arrivant au niveau de la remise, l'épée dans une main, la dague de sa mère dans l'autre. Il fit un tour du pâté de maison, masque holographique en place, pour noter toute silhouette suspecte, caméra ou autre signe de surveillance. Une fois qu'il eut satisfait sa paranoïa, il s'approcha enfin, paré au combat.

La porte de la remise s'ouvrit alors qu'il était encore à quinze mètres de là et Lance en jaillit, courant vers lui. Le soulagement le stoppa net et il rangea ses armes avant que Lance ne s'empale dessus.

— Keith ! fit Lance, la voix basse, mais indéniablement tremblante alors qu'il s'écrasait contre Keith, enroulant ses bras autour de son cou. Merde, on s'inquiétait.

— Désolé, dit Keith, aidant Lance (et lui-même) à garder l'équilibre en posant les mains sur ses hanches. Vous vous en êtes tous sortis sans problème ?

— Les doigts dans le nez. On t'attendait.

Un sifflement court et vif venant de la remise les interrompit et Lance recula, tirant Keith par le poignet jusqu'à la porte ouverte. Thace et Arel attendaient à l'intérieur, Arel tout aussi fermé que d'habitude, Thace gardant un œil attentif sur la rue.

— Tu as été suivi ?

Keith fit non de la tête.

— J'ai fait attention.

— Parfait. Allons-y.

— Comment ça, allons-y ?

Keith essaya de masquer sa déception, mais ne put retenir le tranchant de sa question.

Thace pivota, les sourcils froncés, et Keith fit de son mieux pour s'empêcher de se tortiller.

— Nous devons entrer en contact avec la résistance et découvrir ce qui s'est passé après notre départ. Arel va nous guider jusqu'à un autre de leurs repaires qui, avec un peu de chance, n'aura pas été découvert par l'Empire.

Les pieds endoloris de Keith n'étaient pas très enthousiasmés à l'idée d'une autre longue randonnée en ville, mais il ne dit rien. Il pourrait se reposer une fois en sécurité et Thace avait raison : ils avaient plus que tout besoin d'informations. Il se força à sourire devant son regard interrogateur, puis ils débutèrent leur marche, Arel en tête.

Keith devait juste tenir encore un peu.


Meri ne dormait pas.

C'était un drôle de détail sur lequel s'attarder, puisqu'elle était installée dans une suite de luxe à bord d'un vaisseau de commande au cœur de l'Empire. Et pas n'importe quel vaisseau de commande : celui d'Haggar, l'Eryth. Avec Haggar qui dormait au coin du couloir et d'autres druides parcourant les couloirs à tout moment. Avec la menace du test d'Haggar planant au-dessus de sa tête.

Trois semaines s'étaient écoulées.

Trois semaines à attendre sa condamnation à mort, à regarder par-dessus son épaule toutes les dix minutes. Les druides ne montraient pas qu'ils l'observaient, mais Meri n'était pas idiote. S'ils ne l'avaient pas entraînée dans un duel sanglant ou un rituel de magie noir, c'était seulement parce qu'ils avaient trouvé un autre moyen d'évaluer sa loyauté.

C'était ça, le test.

Pas dans son intégralité, certainement. Tôt ou tard, Haggar lui mettrait la pression, mais Meri devait partir du principe que son test avait déjà commencé. Qu'elle était observée à chaque instant, même quand elle pensait être seule. Elle devait conserver les apparences même dans les circonstances les plus privées, jusqu'à ses douches froides et rapides. (C'était difficile de se déshabiller, même dans son corps emprunté, en étant constamment consciente que des regards hostiles suivaient le moindre de ses gestes.)

Ça le rongeait. Le secret. La peur. L'injecteur de quintessence d'Ulaz était fait pour être aussi discret que facile d'accès : c'était un brassard anodin qui stockait la quintessence et masquait sa présence, avec une paroi cristalline sur le dessous qui l'injectait dans son corps sans laisser le temps à ce dernier de la dépouiller de marqueurs incompatibles. Si quelqu'un avait remarqué le brassard, Meri restait relativement sûre qu'il n'avait pas dû comprendre à quoi il servait.

Les effets secondaires étaient un tout autre problème. Elle avait passé la première semaine comme sous l'effet d'un virus, endolorie et fiévreuse, rendant tout contact avec les druides plus atroce encore. C'était déjà assez difficile de leur mentir sans que son cerveau ne lui fasse en plus l'effet d'une limace lygérienne.

Le pire restait les fluctuations de sa quintessence : heureusement rares, mais terrifiantes quand elles frappaient. L'une d'entre elles l'avait réveillée en sursaut quand elle avait senti sa transformation lui échapper. Elle s'était figée, priant qu'il fasse assez sombre ou que les druides soient assez distraits pour ne rien avoir remarqué, luttant pour regagner le contrôle de son apparence.

Elle était si paranoïaque depuis qu'elle pouvait à peine dormir deux heures d'affilée et le moindre courant d'air la réveillait en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Les seules fluctuations qui étaient apparues dans la journée (jusqu'ici) avaient été mineures, les imperfections de sa transformation bien cachées par ses robes. Seulement, elle ne savait pas ce que les druides avaient pu remarquer dans son aura.

Mais elle n'avait pas encore été découverte.

Elle se répétait ces mots comme un mantra pour se donner du courage lors des journées les plus longues. Elle avait accès à la bibliothèque des druides, prenait ses repas dans leur cantine et avait le droit de se balader partout dans le vaisseau sauf aux laboratoires, mais Meri avait quand même l'impression de perdre du temps. Le commandant Holt était toujours là, quelque part, à souffrir du projet Revendication, et elle devait obtenir l'habilitation à donner un poste à Ulaz le plus vite possible. Tant que cette conscience lui pesait, elle ne pouvait se concentrer sur rien d'autre, même ce qui lui procurait un avantage dans cette infiltration.

Elle aimerait qu'Haggar se décide enfin. Qu'elle l'accueille dans son entourage ou qu'elle la descende : tout lui irait mieux que de rester dans cet enfer d'incertitude.

C'était du moins ce qu'elle croyait.

Un druide l'attendait dans ses quartiers après le dîner. Meri pensait qu'il s'appelait Verrok, mais elle avait du mal à les distinguer. Ils avaient tous la même carrure svelte et les mêmes masques, et seulement une poignée d'entre eux s'adressaient à elle.

— Reza, dit-il avec un bref signe de tête.

Meri le dévisagea, le calme sinistre de l'espionnage gardant son pouls à un rythme régulier.

— Qu'est-ce que vous me voulez ?

Les yeux de Verrok se plissèrent d'un air amusé sous son masque et il lui tendit une carte magnétique.

— Dame Haggar requiert votre assistance. Veuillez vous rendre à la salle d'interrogatoire 2A.


Ryner n'arrivait pas à croire qu'elle avait laissé Pidge la persuader de cette folie.

— C'est un piège, dit-elle alors que le trou de ver se refermait derrière eux.

Pidge ricana.

— C'est sûr.

— Tu es toujours en convalescence.

L'irritation tendit le lien tandis que Green acquiesçait aux propos de Ryner. C'était une mauvaise idée, ils le savaient tous, même Pidge. Même s'iel ne l'admettrait jamais.

— J'ai promis à Coran que je resterai dans le cockpit et c'est ce que je compte faire. De toute façon, ils ne doivent pas s'attendre à ce qu'on sorte après nous avoir dit cash que Dark Green sera là.

Pidge n'avait pas besoin de dire tout haut ce qu'iel pensait.

Sam.

Ryner ne croyait pas une seconde que celui qui leur avait laissé ce message tiendrait sa promesse d'information, mais c'était une piste. Leur seule piste. Si Pidge ne sautait pas sur l'occasion, iel ne se le pardonnerait jamais. Même si leurs chances étaient extrêmement minces et le risque monumental.

Avec un soupir, Ryner se tourna vers les scanners pour vérifier que la zone était sans danger.

…Du moins, sans danger plus immédiat que celui dont ils avaient déjà conscience.

Rien n'apparut sur les radars, mais ça ne voulait rien dire. Ryner avait examiné le corps du robeast que Hunk et Shay avaient ramenés d'Atsiphos. L'Empire possédait déjà une technologie de camouflage impressionnante et cherchait toujours à la peaufiner.

Ils s'approchèrent malgré tout, le cœur de Pidge battant avec tant d'expectative que Ryner sentit son propre pouls s'accélérer. Elle était contente, plus que jamais, d'avoir insisté pour appeler le château avant de suivre le message jusqu'à cette planète isolée, morte à en croire les scanners.

Pidge n'avait pas protesté, même s'iel avait fait toute une histoire quand Karen avait menacé d'envoyer l'intégralité de la Garde et les autres paladins s'il se passait quelque chose. Et je le saurai, avait-elle ajouté d'un air implacable quand Pidge avait voulu protester.

Karen devait être en train de les surveiller comme elle le pouvait, à l'affût de signes d'embuscade. Ryner comprenait ce qui l'animait, que ce soit sa prudence ou sa concession réticente au zèle de Pidge. Sam était son mari, après tout, et tout le monde voulait le trouver. C'était un risque qui en valait la peine.

Dark Green était là. Attendant seule au bord d'une falaise surplombant la vallée sauvage. Elle avait tout l'air d'un monument construit par un peuple disparu depuis longtemps, vestige d'une ancienne civilisation.

Ryner regarda à nouveau les scanners et Pidge fit le tour de la chaîne montagneuse. Rien n'y changea. Le monde était toujours mort et désolé. On n'y trouvait pas une goutte de quintessence, sauf pour celle qui animait le lion galra. C'était un monde abrupt, tout en montagnes escarpées et vallées arides, avec un cercle de volcans à l'horizon, dont l'un était d'ailleurs en pleine éruption.

— Rien ? demanda Pidge, la frustration lui demandant de s'exprimer à voix haute.

Ryner secoua la tête.

— Ça ne me dit rien qui vaille, mais nous n'avons pas d'autre choix que de nous approcher ou de nous en aller.

— Génial, dit Pidge. Alors approchons.

Iel ramena Green de l'autre côté des montagnes, vers la falaise où reposait Dark Green. Elle leva la tête à leur approche et Ryner se sentit observée par quelque chose d'intelligent derrière ces yeux magenta. Les mains de Pidge se figèrent sur les contrôles et ils s'immobilisèrent en plein air, flottant à quelques mètres au-dessus du sol.

Ryner ferma les yeux, se concentrant sur sa respiration pour éteindre son angoisse, et Pidge se raccrocha à sa force. Green ronronna, les calmant davantage, et ils se posèrent enfin, suffisamment près pour que la moindre embuscade cherchant à prendre le lion vert ait des chances de toucher Dark Green également.

Le silence se fit dans les montagnes, uniquement brisé par le vent. Ryner déplaça lentement les écrans qui affichaient les données en live des scanners de Green pour pouvoir garder un œil dessus sans que ça ne la gêne pour accéder aux contrôles des lasers.

Elle n'aimait pas ça.

Elle n'aimait pas la manière qu'avait Dark Green de les observer, aussi placide que les arbres de Vivasi.

— Je ne comprends pas, dit Pidge. Pourquoi elle reste assise là ?

— Je ne sais pas, hésita Ryner.

Il lui vint à l'idée que s'il s'agissait d'un pourparler, elle attendait peut-être qu'ils entament la conversation.

Mais ça sous-entendrait que Dark Green était non seulement intelligente, mais également douée de conscience et capable de communiquer.

Avant que Ryner ne puisse comprendre ce qu'on attendait d'eux, un sursaut traversa le lion vert. Son attention se concentra sur quelque chose beaucoup plus proche que le lion au bord de la falaise.

Quelque chose au sein de Green elle-même.

Pidge invoqua son bayard, bien qu'il resta inactif le long de son flanc. Iel examina le cockpit, les yeux écarquillés, et rencontra brièvement le regard de Ryner.

Puis, brusquement, Green se tut, se retirant plus profondément dans le lien. (Se retirant à une distance de sécurité, semblait-il à Ryner.)

Presque au même moment, du texte apparut à l'écran, les empêchant de voir Dark Green.

Je n'ai pas beaucoup de temps, disait le texte. Alors, je vous en prie. Écoutez-moi.


Interrogatoire.

Ce simple mot suffisait à couvrir Meri de chair de poule. Elle n'avait jamais assisté aux séquelles des interrogatoires menés par les druides, mais elle avait entendu des rumeurs. Elle en savait assez pour savoir qu'elle ne voulait jamais s'y retrouver soumise.

Et pourtant, elle allait à la rencontre de son destin, la tête haute. Aucune dague contre ses côtes ne l'y forçait. Elle aurait pu tourner les talons et s'enfuir sans que personne ne l'en empêche… du moins, en apparence. Meri savait que ce n'était pas aussi simple. Des druides devaient lui bloquer la sortie avec pour ordre de l'arrêter par n'importe quel moyen.

Haggar n'avait pas besoin de lui mettre les griffes dessus pour commencer la torture.

Un étrange calme, presque de la torpeur, lui collait à la peau alors qu'elle se dirigeait vers l'ascenseur, appuyant sur le bouton qui menait à l'étage à accès restreint où sa signature biologique n'avait pas encore été enregistrée. Le panel de contrôle lui demanda un code d'authentification et elle inséra la carte qu'on lui avait donnée.

Du bluff.

C'était forcément du bluff.

Si Haggar avait découvert sa véritable identité, elle ne l'aurait pas simplement conviée à la salle d'interrogatoire. Elle aurait été arrêtée et traînée jusqu'ici, voire tuée sur-le-champ.

Non, le pire scénario serait qu'Haggar suspecte quelque chose et espère que Meri se grille en lui donnant une chance de s'enfuir. La seule réponse était de suivre les ordres, mentir effrontément et prier les anciens pour ne pas se faire tuer.

Le couloir qui s'étendait depuis l'ascenseur était désert à l'arrivée de Meri, un silence étouffant pesant sur l'étage. Ses pas résonnaient tandis qu'elle avançait, regardant les portes qu'elle dépassait une à une à la recherche de la salle d'interrogatoire 2A. Elle finit par la trouver après un moment, cachée derrière une porte anodine, sans doute insonorisée.

Meri inséra la carte d'accès dans le panneau numérique prévu à cet effet, le cœur manquant un battement quand le voyant lumineux vira au bleu. La porte s'ouvrit en glissant sur le côté et Meri pénétra dans une antichambre séparée de la salle d'interrogatoire par une vitre tintée. Il faisait sombre dans la pièce et deux techniciens étaient installés près du panel de contrôle au fond. La salle d'interrogatoire, par contraste, paraissait très lumineuse.

Elle était aussi déjà occupée.

— Reza.

Meri se raidit, mais parvint à rester calme en se retournant.

— Dame Haggar, dit-elle en plaquant sa main contre son épaule dans un salut galran. Vous m'avez demandée ?

Les lèvres d'Haggar s'ourlèrent d'un petit sourire, mais son ton resta glacial, suggérant qu'elle était mécontente. Peut-être était-elle déçue que Meri se soit de fait montrée.

— En effet. Je me disais que vous deviez en avoir assez de patienter, alors, dès que j'ai trouvé un sujet convenable, je vous ai fait appeler sans délai.

Meri hésita.

— Un… sujet convenable, Madame ?

— Prisonnière 254-9877.

Haggar fit un signe de tête en direction de la Galra attachée à la table de l'autre côté de la vitre. Ses yeux étaient écarquillés et elle tirait sur ses liens, les mains se raccrochant au vide.

— Nous la soupçonnons de trahison. Elle a vendu nos secrets à Voltron et ses alliés, peut-être même organisé une rébellion ou deux au sein de nos frontières. Nous avons mis du temps à remonter les pistes jusqu'à elle, mais maintenant que nous l'avons entre nos mains, le seigneur Zarkon souhaite obtenir des réponses.

— Oui, Dame Haggar.

Les mots s'échappèrent de Meri dans un murmure engourdi et elle se regarda, comme séparée de son corps, suivre Haggar jusqu'au terminal de contrôle, où la sorcière consulta les informations de la prisonnière. C'était une simple soldate stationnée en première ligne et les preuves à son encontre étaient au mieux circonstancielles. Cela aurait dû rassurer Meri de savoir que la prisonnière qu'elle allait interroger était selon toute vraisemblance une loyale impérialiste.

Il n'en fut rien.

— Voici donc votre prochain test, dit Haggar d'un ton mielleux. Soutirez le nom de ses complices ainsi que leurs prochains plans d'action. Vous pouvez vous servir de tous les moyens à votre disposition tant que nous obtenons des résultats.

Et c'était tout. Aucun moyen de duper le système, aucun temps de préparation. Juste une salle d'interrogatoire et une prisonnière attachée à la table.

Elle ne pouvait pas faire ça. Interroger quelqu'un, même un possible ennemi ? Le torturer, parce que c'était sûrement ce qu'Haggar attendait d'elle ? Meri avait appris des millions de façons de soutirer des informations à des gens qui en savaient plus qu'elle. Comment les attendrir, comment bluffer, comment se comporter, poser des questions orientées et recouper les données issues d'une douzaine de sources différentes.

Mais tout ça était lié à l'espionnage. Elle avait appris à rassembler des informations en douce, lentement et sans attirer l'attention. Rien d'applicable au cas présent, et l'idée de faire les choses à la manière d'Haggar la révoltait.

Seulement, elle n'avait pas le choix.

Meri entra dans la salle d'interrogatoire en pilotage automatique, l'absence de visibilité sur l'antichambre lui serrant l'estomac. Elle sentait le poids d'un regard qui la jaugeait, lui donnant envie de s'enfuir.

Ça ne faisait pas partie du plan, pensa-t-elle, éperdue. Ce n'était pas censé en arriver là. Et pourtant, c'était elle qui avait demandé à gagner sa place dans le cercle privé d'Haggar, elle qui avait demandé ce test. De quel droit pouvait-elle se plaindre ? Elle avait dit à Ulaz et Dez qu'elle était prête à obtenir l'accès à Revendication quel qu'en soit le prix. Qu'elle était prête à sacrifier sa vie pour ramener le commandant Holt.

Pourquoi devrait-elle poser sa limite ici ?

Une éternité sembla s'écouler le temps qu'elle traverse la pièce jusqu'à la plaque métallique à laquelle la prisonnière était attachée. La prisonnière la regarda, les lèvres tirées dans une grimace hargneuse.

— Enfin ! gronda-t-elle. Vous allez me laisser partir ?

— Pas tout de suite, dit Meri, le choc lui creusant la voix. Je crains que nous ayons d'abord quelques questions à vous poser.

La prisonnière rit, refusant de montrer la moindre faiblesse, même devant la menace d'un interrogatoire.

— Allez-y, ne vous faites pas prier. Je n'ai rien à vous cacher. J'ai toujours été loyale. J'ai participé à des centaines de batailles. J'ai abattu un nombre incalculable d'ennemis. J'ai–

— Assez, dit Meri.

Elle ne pouvait pas écouter le discours de cette femme. Il serait trop facile de justifier ce qu'elle s'apprêtait à faire, ce qu'elle ne voulait pas. Surtout que Dez avait bien pris garde à lui ouvrir les yeux sur la réalité de l'espionnage dans l'Empire Galra. Il fallait faire le nécessaire. Tuer ceux qu'il fallait tuer, suivre les ordres qu'on vous donnait. Il fallait tenir, parce que personne d'autre ne pouvait faire le travail à votre place.

Cette femme pouvait dire la vérité et être quand même une alliée de Voltron.

Au rythme auquel Meri allait, elle aussi serait bientôt en mesure de réciter une liste de méfaits tout aussi sordides pour « prouver » sa loyauté envers Zarkon.

Entre temps, elle devait garder en tête le plus important.

Le commandant Holt. Revendication.

Son équipe avait besoin qu'elle le fasse, alors elle le ferait.

Si ça lui coûtait son âme, et bien tant pis.

Elle avait déjà tourné le dos à l'intégralité de son peuple pour sa propre survie : comment pouvait-elle se prétendre blanche comme neige ?

— Je me sens d'humeur généreuse, dit Meri, tournant le dos à la prisonnière pour étudier les instruments préparés à son intention : des scalpels, des kits de suture, des fers à marquer, des seringues de poisons inconnus, et plus encore.

La quintessence de l'air s'acidifia de peur et pour que Meri l'ait senti, la prisonnière devait être absolument pétrifiée. Meri sourit dans sa barbe.

— Donnez-moi le nom de vos complices et je me montrerai magnanime.


Pidge regarda les mots à l'écran, perplexe au possible. « Je n'ai pas beaucoup de temps » ? « Vous devez m'écouter » ? C'était quoi ce délire ?

Je suis votre allié. Je vous le jure.

Pidge se renfrogna.

— Green, qu'est-ce qui se passe ? Qui écrit ces messages ?

Iel sortit son clavier et essaya d'en remonter la trace. Est-ce qu'ils venaient de Dark Green ? D'autre chose dans la zone ? Aucune de ces options n'avait de sens.

Green gronda, perdue. Pidge sentit qu'elle essayait de formuler une réponse, mais ce qu'elle sentait était trop nébuleux pour l'expliquer par des mots. À la place, elle offrit une sorte d'odeur qui devait correspondre à la personne qui envoyait ces messages. L'odeur était familière.

…Ça sentait la douleur.

(C'était une drôle de pensée. Pidge n'aurait pas cru que la douleur avait une odeur. Mais ce fut la première chose qui lui vint à l'esprit quand Green lui présenta l'odeur et iel ne pouvait pas s'en débarrasser. Qui que soit cette personne, elle souffrait. Elle avait besoin d'aide.)

Green fit remonter un souvenir dans l'esprit de Pidge et de Ryner. Un autre message, transmis lors de leur dernière rencontre avec Dark Green. « Pars. Tu dois partir, Pidge. »

Pidge sentit son souffle se couper.

— Ce n'était pas toi ? Je pensais…

Pas moi, dit Green, présentant à nouveau l'odeur de douleur.

— Et c'est la même personne, cette fois aussi ? demanda Ryner, levant les yeux pour regarder l'autre lion.

Green hésita. Peut-être.

— Peut-être ? répéta Pidge.

Green lui passa le même jeu d'odeurs : celle de la dernière fois, puis celle de l'instant présent. Pidge ne voyait aucune différence, mais iel avait toujours du mal à comprendre son lion quand il essayait de communiquer par phéromones et fragrances. Similaire, dit Green. Mais différent.

Pidge jeta un œil à Ryner.

— Ok… on va devoir te croire sur parole. Vous pensez qu'on peut lui faire confiance ?

— Autant voir ce qu'elle a à nous dire, dit Ryner.

— D'accord, dit Pidge, luttant contre l'impression que quelque chose clochait.

Non seulement ça clochait, mais la situation était dangereuse. Ils étaient venus ici en se préparant à tomber dans un piège et son instinct lui criait que c'était ça, le piège. Mais la seule autre option était de partir en laissant tomber cette piste.

— Qu'est-ce que… euh, attendez… Vous m'entendez ?

Oui. Je suis Le curseur clignota plusieurs fois, puis les deux derniers mots disparurent, remplacés par une nouvelle phrase. C'est difficile à expliquer. À tous égards, je me trouve dans le cockpit à vos côtés. Je ne peux simplement pas vous parler directement. Ou interagir avec vous. Mais je peux vous voir et vous entendre.

— Oh.

Pidge fit de son mieux pour ne pas flipper, mais c'était dur. Iel regarda les coins sombres du cockpit à la recherche d'un signe de la présence de cet étranger.

— Ok, euh… Vous voulez nous parler de quoi ?

Le curseur clignota à l'écran, puis un seul mot apparut. Revendication.

Pidge sentit sa bouche s'assécher.

— Le projet auquel a été transféré mon père, dit-elle. Vous avez quoi à nous dire dessus ?

Pas grand-chose. Ton père est encore en vie.

— C'est vrai ? Vous l'avez vu ?

Pidge secoua la tête quand Ryner l'intima à la prudence. Son cœur battait à tout rompre et ses yeux se remplissaient de larmes.

— Vous savez où il est ? Vous pouvez m'amener à lui ?

Non. Pardon. Je… Ils contrôlent mes déplacements. Je n'ai pu m'éloigner que par chance cette fois-ci.

Pidge hésita, son regard tombant sur la silhouette immobile et silencieuse de Dark Green. Elle observait Pidge de ses yeux luisants, concentrée et vaguement menaçante, mais elle ne cherchait pas à les attaquer, même alors qu'ils étaient complètement distraits.

— Ils vous contrôlent… Vous êtes en train de dire que c'est vous, Dark Green ?

Aucun nouveau mot n'apparut à l'écran et l'esprit de Pidge se laissa doucement envahir par les pensées sombres et inconfortables qu'iel avait essayé d'éviter. Iel avait déjà visité un laboratoire de recherche sur les robeasts auparavant : iel avait lu en long, en large et en travers ce qu'il advenait des prisonniers qui servaient à alimenter et contrôler les robeasts, des gens normaux, encore en vie. Leur vie, leur quintessence, était reliée au robeast de sorte que la mort de l'un entraînait la mort de l'autre.

— Vous êtes… à l'intérieur ? Vous la pilotez, ou l'alimentez, ou autre ?

Un autre moment d'attente insoutenable, un autre clignotement du curseur. Puis…

Oui.

Pidge jeta un regard à Ryner, qui semblait toute aussi retournée par cette conversation qu'iel. Le pilote du robeast, de Dark Green, était toujours en vie. Toujours conscient. Sachant cela, comment pouvaient-ils abattre le faux lion ?

— Que pouvez-vous nous dire au sujet du lion ? demanda Ryner, la voix dure. Y a-t-il un moyen de l'abattre sans vous faire de mal ?

Je ne sais pas encore. Je ne peux pas faire grand-chose et je n'ai pas trouvé d'informations utiles sur sa structure. Je cherche, mais

Les mots disparurent avant la fin de la phrase et le cockpit parut étrangement vide. Il n'y eut aucun changement tangible dans l'espace, mais le pilote de Dark Green ne s'était jamais trouvé physiquement à leurs côtés pour commencer. Cependant, Pidge ne pouvait se débarrasser de l'impression qu'il était parti, même un instant.

Green perçut le moment de son retour et Pidge se sentit glacé·e à l'idée que quelqu'un, n'importe qui, même quelqu'un d'amical en apparence, soit capable d'entrer dans l'esprit de son lion aussi facilement.

Je dois partir.

— Quoi ?

Pidge saisit automatiquement les contrôles, tous les sens à l'affût d'une attaque imminente. Iel jeta un œil aux scanners et sentit Ryner l'imiter. Rien ne semblait avoir changé, du moins pour l'instant.

Pardon. Il ne faut pas qu'ils me trouvent avec vous. L'autre Green finit par bouger, tournant la tête vers le ciel et rassemblant ses pattes sous elle.

Pidge se prit à la considérer comme un être à part entière et s'interrompit. Cette chose n'était pas un lion de Voltron. La considérer de cette manière créerait un antécédent dangereux.

Je vais essayer de vous recontacter, mais je ne sais pas quand je le pourrai. Fais attention à toi, Pidge.

Pidge ouvrit la bouche, des douzaines de questions sur le bout de la langue, mais tout s'évanouit à la vue de son nom à l'écran. Le pilote l'avait également appelé·e par son nom la dernière fois.

Iel pouvait facilement l'expliquer. Cette personne connaissait son père, ce n'était pas difficile d'imaginer qu'elle connaissait aussi le nom de ses enfants. Sam avait pu lui dire ou elle avait pu le lire dans les archives d'une base galra quelconque. Le nom de Pidge devait se trouver partout dans l'Empire, désormais.

Mais quelque chose dans ce message lui paraissait plus personnel.

Iel garda le silence tandis que la présence du pilote s'effaçait de l'esprit de Green et que Dark Green décollait. Elle disparut en quelques secondes dans la lumière du soleil, laissant Pidge vaguement désorienté·e.

— Je n'aime pas ça, dit Ryner.

Pidge frissonna, détachant ses pensées de Dark Green et de son pilote.

— Et moi donc.

— Non, tu ne comprends pas.

Ryner parlait d'un ton sombre, ses pensées poussant Pidge au cynisme.

— Nous ne devrions pas faire confiance à cette personne, qui qu'elle prétend être.

Pidge, à sa grande surprise, se sentit rejeter cette idée avec force.

— Quoi ? Pourquoi ? Tu ne l'as pas senti, Ryner ? Elle souffre. Elle a besoin de notre aide.

— Comment a-t-elle su que nous serions là à ce moment précis ?

Pidge s'interrompit, la peau parcourue de picotements.

— Quoi ?

— C'est sûrement elle qui nous a laissé un message à Renxora, dit Ryner. Mais elle nous a seulement donné le lieu de rendez-vous, pas l'heure. Or, cette personne prétend s'être échappée par chance, et seulement pour un court moment.

Du scepticisme si profond que c'en était presque de l'hostilité assaillit l'esprit de Pidge depuis son lien avec Ryner.

— Elle ne nous a pas tout dit. Au mieux, c'est qu'elle nous observait. Au pire…

— C'est un coup monté, compléta Pidge.

Iel s'affala sur son siège, complètement vidé·e.

— Merde.

Ryner eut un sourire sinistre.

— Cette personne est peut-être une victime. C'est une question qui vaut la peine d'être creusée. Mais ce lion qu'elle pilote est l'un des ennemis les plus dangereux que nous ayons jamais affronté. Cette rencontre ne doit pas nous faire oublier ce fait.

Pidge acquiesça.

— On ne l'oubliera pas, dit-iel. On fera gaffe. Mais elle a peut-être des informations sur mon père.

— Nous explorerons toutes les possibilités le moment venu. Pour l'instant, rentrons au château. Cet endroit n'est pas sûr.


Meri allait vomir.

Elle se prenait déjà à justifier ses actes, d'une voix froide et calculatrice qu'elle ne reconnaissait pas. Elle ne l'avait pas torturée. Les autres druides auraient fait bien pire. Elle avait fait le nécessaire pour survivre et préserver sa couverture. Elle s'était portée volontaire pour ce travail et comptait bien le mener à bout. Des gens comptaient sur elle.

Elle se détestait pour ça.

La prisonnière se laissa emmener sans se débattre, mais elle titubait, la tête serrée entre ses mains. Elle avait l'air misérable.

Une injection forcée de la quintessence d'un autre avait tendance à produire cet effet. Meri était la mieux placée pour le savoir.

— Bravo.

La voix d'Haggar était douce et cajoleuse, mettant les nerfs de Meri, déjà bien éprouvés, à rude épreuve, mais elle se retourna quand même pour lui faire face. Son expression ne montrait rien de son tourment, mais elle ne pouvait pas non plus se forcer à sourire. Elle n'était plus que passagère de la scène, observant une étrangère débiter les noms de trois complices à sa place.

Était-ce de vrais rebelles ? Meri n'en savait rien. Elle priait que non, que la prisonnière avait juste menti pour que le supplice s'arrête. (C'était bien le problème de la torture : après un moment, les gens diraient n'importe quoi, mentiraient, rien que pour l'espoir d'obtenir un peu de répit.)

Mais Meri ne l'avait pas torturée. Elle n'avait touché aux instruments sur les plateaux que pour les exhiber, espérant que la peur lui délie la langue. Ça n'avait pas marché. Haggar n'aurait pas choisi n'importe qui pour la tester. Seulement quelqu'un déterminé à ne pas céder. Meri avait tout essayé. Les cajoleries, les supercheries, l'intimidation, les menaces.

Elle ne put continuer qu'un temps à tenter des tactiques aussi douces, le regard d'Haggar commençant à lui perforer la nuque. La jugeant silencieusement, n'attendant que de prononcer sa mise à mort.

Pas de sang : c'était sa limite, celle qu'elle refusait de franchir. Une limite arbitraire, certainement. Il n'y avait rien de pur ni d'innocent dans ses actions. Mais Meri préférait mourir que d'entailler une femme attachée et sans défense.

L'injecteur de quintessence avait été son dernier stratagème. Elle l'avait retiré de son poignet pour le faire enfiler à la prisonnière, ses manches volumineuses dissimulant le geste, et elle n'eut plus qu'à rassembler sa quintessence et faire comme si elle se plongeait dans l'esprit de la captive par magie, alors qu'en fait, elle était en train de l'empoisonner.

(D'un poison à courte durée, sans effet durable pour une si petite dose, même s'il était peu probable que cette femme vive assez longtemps pour apprécier cette attention.)

Tout était une question de manipulation. Haggar cherchait à lui retourner le cerveau, à la faire craquer, à lui faire révéler son identité. Meri avait tout reporté sur la prisonnière. Elle avait eu de la chance que cette dernière ait craqué la première et dévoilé tous ses secrets sans trop se laisser prier dès que Meri avait commencé à lui mettre un peu la pression. Elle aurait fini par céder de toute manière si Haggar ou un autre druide avait pris le relais. Les personnes qu'elle avait trahies seraient mortes de toute façon. Meri avait au moins fait en sorte qu'elle n'ait pas à subir leur torture.

Ce n'était pas bien pour autant.

Mais ce n'était rien. La vie de Meri n'était qu'un enchaînement de regrets. Tout ce qu'elle était aujourd'hui était bâti sur les cadavres de ceux qui avaient péri pour la protéger, volontairement ou non. Lealle. Alfor, Altéa toute entière, tous les peuples et les planètes que Zarkon avait décimés pendant que Meri allait au bar avec Rosa et jouait avec Lance.

Haggar l'observait toujours, un sourire narquois aux lèvres, et Meri repoussa le dégoût qu'elle s'inspirait. Elle l'avait bien cherché. Elle avait exigé le droit de venir jusqu'ici et d'infiltrer le cercle d'Haggar. Elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même.

— Vous vous êtes servie de quintessence, dit Haggar. Ce n'est pas une astuce que tout le monde réussit à apprendre d'eux-mêmes.

— J'ai appris à me montrer… inventive, dit Meri, la voix en dents de scie.

Elle espérait qu'Haggar n'y décèle pas là l'épuisement émotionnel qu'elle ressentait.

Haggar sourit.

— Grossier, mais efficace.

Meri se renfrogna, laissant sa haine de soi se retourner vers l'extérieur.

— J'en suis consciente. Pourquoi pensez-vous que je suis venue ici ? Je veux raffiner mes capacités. On dit que vous êtes capable d'ouvrir l'esprit d'un homme d'un simple geste. Même les esprits les plus coriaces ne peuvent vous résister.

— En effet. Peut-être aimeriez-vous une démonstration ?

Haggar tendit la main, sa manche glissant pour révéler sa peau améthyste, lisse et sans fourrure. Ses doigts griffus déplacèrent la capuche de Meri, effleurant sa tempe.

Meri se figea. Elle savait, avec une certitude horrifiante, que si Haggar accédait à ses pensées, tout serait fini immédiatement. Tout ce qu'elle avait risqué, tout ce qu'elle avait subi pour en arriver là, tout serait perdu. La prisonnière et ses complices, damnés pour rien.

Et elle ne pouvait pas bouger.

C'était comme affronter un lion des montagnes. Le moindre tressaillement, le moindre mouvement signalait une faiblesse sur laquelle le prédateur n'hésiterait pas à bondir. (Ou était-ce plutôt comme affronter un ours ? Est-ce que tenir debout équivalait à la défier ? Est-ce qu'Haggar voulait la voir ployer ?)

Ça ne changeait rien. Meri était figée, regardant la mort en face, sa peau se couvrant de chair de poule sous le toucher d'Haggar. La fin approchait peut-être et elle ne pouvait rien faire pour l'arrêter. Elle n'arrivait même pas à ressentir de la peur.

Après un moment, Haggar sourit et retira sa main.

— Une autre fois, peut-être, murmura-t-elle. Quand nous aurons un autre sujet d'étude. Il est… difficile… de comprendre ce qui se passe quand l'on en est la cible.

Le toucher fantôme des griffes d'Haggar s'attarda sur la peau de Meri, qui frissonna dès que la sorcière lui tourna le dos.

— Quoi qu'il en soit, félicitations.

Le cœur de Meri se remit à battre et elle retrouva sa voix.

— J'ai passé le test ?

Haggar pivota, ses yeux brillants dans les ombres profondes de sa capuche.

— Je vous l'accorde : vous m'intriguez, Reza. Vous avez le reste de la journée de libre et je vous conseille d'en profiter pour vous reposer. Nous passerons aux choses sérieuses à la première heure demain matin.


Sam ouvrit les yeux dans l'obscurité, en apesanteur et l'esprit embrumé. Il n'était pas au laboratoire, ni dans sa cellule, ce qui signifiait…

Il ouvrit les yeux et découvrit sans surprise le vide de l'espace. Il était donc de retour dans le robeast. Il ne se souvenait pas de l'instant de connexion. Tout avait pourtant été si clair la dernière fois : la connexion, le sentiment d'une conscience plus large soumettant la sienne, le décollage du robeast…

Cette fois-ci, il n'y avait eu que les ténèbres.

Une migraine avait pris racine à la base de son crâne : soit un vestige de ce qu'on avait fait subir à son corps physique, soit un dégât infligé au robeast lui-même.

Il devait s'agir de quelque chose de terrible pour que cela fasse aussi mal, certainement. Sam sentait la coquille comme si c'était son propre corps, mais toutes les sensations étaient atténuées.

C'était peut-être ce qui l'avait assommé et brouillé ses souvenirs.

Il tendit la main, son mal de tête redoublant d'intensité et lui donnant la nausée. Ceux à l'origine de l'attaque étaient partis depuis longtemps. Il ne restait plus que Sam et le robeast, à la dérive au milieu d'une ceinture d'astéroïdes.

Il était seul.

Il devrait dormir un peu.

(Cette idée ne venait pas de lui, mais il l'écouta quand même et, tandis qu'une sensation profonde et poisseuse s'insinuait au fond de son esprit, il laissa les ténèbres l'envahir une fois de plus.)


Résumé du test de Meri : Haggar lui demande d'interroger une prisonnière, une officière de l'armée de Zarkon soupçonnée de trahison. Les preuves sont indirectes et n'indiquent pas clairement de quel côté elle est. Meri dispose de divers instruments de torture pour l'interrogatoire et menace de s'en servir, sans le faire. Elle utilise à la place son injecteur de quintessence pour affaiblir les défenses mentales de la prisonnière et la rendre plus à même de répondre à ses questions. Meri fait croire à Haggar qu'elle s'est servie d'une forme rudimentaire de manipulation mentale par la quintessence. La prisonnière donne plusieurs noms et Meri réussit le test, mais elle se dégoûte pour ce qu'elle a fait.