Chapitre 58 : insécurités
Je ne comprenais pas comment j'avais pu être aussi chanceuse de rencontrer quelqu'un comme lui et parfois l'attachement que j'avais pour lui me semblait trop intense et c'était parfois épeurant.
J'avais parfois peur de m'habituer à sa présence et à tout le positif qu'il amenait dans ma vie; c'était comme si j'avais peur de le tenir pour acquis. J'avais peur de m'habituer à tout ce qu'il faisait pour m'aider – parfois c'était des choses toutes simples comme changer une pinte de lait ou servir le repas à mes enfants, mais ces choses toutes simples nécessitaient 2 éléments que personne n'avait : 1-être présent assez souvent pour constater quelles pourraient être les éléments aidant et 2-avoir envi de m'aider. Parfois je me disais que ça aurait pu être des banalités aux yeux de certains (aux yeux de ceux qui avaient eu leur enfant avec un deuxième parent certainement), mais ce n'était pas banal à mes yeux. Le pire était que tout se passait si vite que je n'arrivais même pas à lui dire merci pour chaque chose qu'il faisait, étant moi-même occupée à effectuer d'autres tâches.
Et je ne pouvais que me rappeler de ce qui s'était passé avec ma mère : tranquillement les mercis s'étaient estompés pour laisser place à la routine et aux demandes et bien assez vite les reproches avaient suivi. « Tu ne me dis jamais merci », « ne vois-tu pas tout ce que je fais pour moi », « tu ne mérites pa » étaient des phrases que j'avais entendues plus d'une fois. Pourtant, je ne banalisais pas son aide, bien au contraire, mais comme je ne disais pas souvent merci, elle se fâchait. Et je ne voulais jamais me rendre là avec Mage. En même temps, je le connaissais assez pour savoir que, contrairement à ma mère, il ne ferait pas de choses qui sont trop exigeantes ou déplaisantes pour lui, mais tout de même. Cette crainte de m'habituer à son aide, cette crainte d'oublier de le remercier, cette crainte de même éventuellement oublier ou ne pas remarquer tout ce qu'il faisait pour m'aider était certainement présente.
Et avec cette crainte, venait celle de le perdre pour une raison ou pour une autre. Que ce soit lui qui déciderait de ne plus me voir ou lui qui mourrait par exemple, je ne serais plus la seule affectée. Tranquillement, mes enfants développaient eux aussi un attachement à lui et ça me faisait d'autant plus peur qu'il décide de quitter nos vies. Ma mère, elle, je savais qu'elle mourrait surement avant moi et que j'aurais à gérer la chose, mais je n'aurais pas pensé un jour penser la même chose de quelqu'un que je fréquenterais. En même temps, tout comme avec ma mère, je me disais bien que tous les moments précieux passés avec Mage vaudraient la peine que cela causerait s'il décidait de ne plus nous voir ou s'il mourait.
Et parfois je me demandais aussi « mais qu'est-ce qu'il arriverait si je mourais ». Cette question en était une d'intérêt depuis que j'avais des enfants et je savais exactement qui continuerait à voir mes enfants. Cependant, maintenant la question se posait : « et Mage? Qu'advienterait-il de sa relation avec mes enfants? ». Si je mourais aujourd'hui, je me doutais que la réponse serait « tout le monde passerait à autre chose » et dans 2 ans, dans 5 ans, dans 10 ans? Lorsque mes enfants auraient avec lui un lien particulier, que se passerait-il alors? Penser à ma mort était toujours difficile, mais ce l'était d'autant plus quand je voyais ce que mes enfants auraient à perdre si ça arrivait. Je l'avais moi-même vu avec le décès de ma grand-mère; au fil du temps, j'avais bien constaté que ce côté de ma famille était des gens tous très proches, sauf ma mère et moi. En fait, il y avait juste moi qui étais exclu de cette famille parce que ma mère avait pris l'habitude de ne plus aller dans les évènements familiaux depuis le décès de sa mère.
Et personnellement, c'était quelque chose qui m'avait toujours fait de la peine, mais je pouvais mettre tout ça de côté. Mais, je ne voulais jamais que mes enfants sentent ÇA, cette exclusion, cette exclusion À CAUSE de quelqu'un. Je l'avais bien trop vécu.« oui, elle est tellement gentille ta fille », disaient les gens à ma mère. Pourtant, tous m'excluaient quand bon leur semblait au gré de d'autres personnes. Les seules personnes qui ne l'avaient jamais fait étaient mon grand-père, ma marraine et mon meilleur ami. C'était d'ailleurs les trois seules personnes à qui je pouvais parler de choses que je ne pouvais dire à personne d'autre. C'était les seules personnes à qui je pouvais parler de mon oncle sans rire pour cacher ma tristesse, les seules personnes qui savaient que mon grand-père avait été pour moi comme un père, les seules personnes qui pouvaient voir la tristesse qui se cachait derrière chaque rire dirigé vers des histoires de famille et derrière chaque silence lorsque quelqu'un me disait quelque chose qui me faisait de la peine.
En fait, j'avais rapidement appris à rester en silence devant ces histoires de familles que ma mère racontait comme si elle était la victime. Et elle l'était. Et évidemment tout le monde était contre elle et personne ne l'aidait, mais moi aussi j'avais été victime de force avec elle. Quand tout le monde l'excluait, moi aussi j'étais exclu. Même si je n'avais pas eu à subir tout ce que mon oncle lui avait fait, il avait quand même eu des effets négatifs dans ma vie. Et j'avais bien appris à me taire quand ma mère en parlait. Elle en parlait comme si c'était la pire tristesse de sa vie et elle se fâchait que je ne réponde pas, mais qu'aurai-je dû répondre? « Honnêtement, je ne sais pas pourquoi tu as décidé de rester proche de lui, tu le connaissais! » « Hey bien! Toi tu as de la peine qu'il ait fait ça, imagines-tu ma cousine et moi : on n'a rien à voir là-dedans et on ne peut plus se parler! » Mais bon, j'étais habitué à me taire. J'étais habitué à me taire parce que je savais très bien que ces émotions ne changeraient rien. Rationnellement, je savais qu'il n'y avait rien à faire. Rationnellement, je savais quels avaient été les effets de toutes ces situations et je n'avais pas besoin d'en parler davantage.
C'était peut-être pour cela que j'avais tendance à ne pas nécessairement discuter de mes insécurités avec Mage. D'un côté, la majeure partie de mes insécurités venaient de ma famille et ça ne servait à rien d'en parler. D'un autre côté, une fois que j'étais capable de les nommer, souvent mon côté rationnel me faisait voir comment mon côté émotionnel exagérait. Mais cela n'empêchait pas quelques sentiments négatifs de surgir ici et là. Par exemple, quand Mage m'avait dit qu'il avait vu Camille la veille. Évidemment une suite d'interactions entre mon côté rationnel et mon côté émotionnel s'en suivit.
R : hey bien! Tant mieux pour lui!
E : Est-ce qu'il a dit hier? Hier comme dans la journée où vous vous voyez d'habitude?
R : Oui…
E : Ah ha! Fait que la journée ou tu ne peux pas, il te remplace!
R : Mais ça n'a aucun rapport. Il n'avait rien à faire puisque TU as décidé que tu préférais le voir un autre jour, alors il a accepté de faire quelque chose avec elle.
E : Et est-ce qu'il a dit que c'était quelque chose de prévu à la dernière minute?
R : oui…
E : Et avec MOI il ne fait jamais ça, prévoir quelque chose à la dernière minute!
R : En fait, il l'a déjà fait quelques fois. Mais ce n'est en effet pas une habitude PARCE QUE vous vous voyez déjà trois jours par semaine! Comment tu veux prévoir quelque chose à la dernière minute dans un « trou libre » alors que tu lui prends déjà tout son temps!
E : Ah oui je sais! Il me voit vraiment beaucoup! Et sais-tu quoi, moi je pourrais le voir encore plus souvent que ça!
R : Et sais-tu quoi : tu n'as simplement pas le temps! Quand est-ce que tu rentrerais ça?
E : Pas grave si je n'ai pas le temps… et et… est-ce qu'il a donc dit qu'il l'a vu hier et donc ça va faire deux jours consécutifs qu'il la voit puisqu'il va la voir ce soir?
R : Oui…
E : Hey bien MOI il ne veut jamais me voir deux jours consécutifs!
R : Tu sais que c'est FAUX! Il te voit chacun des jours de la fin de semaine (donc deux jours consécutifs) à TOUTES les fin de semaines!
E : Oui, mais ce n'était pas le cas quand ça faisait le même nombre de temps qu'on se connaissait que le temps qu'il la connait
R : et? C'est quoi le rapport?
E : Bien tu vois! Il fait des choses avec elle qu'il n'aurait jamais faites avec moi : il la voit deux jours de suite ET en plus il sait déjà qu'il va vouloir continuer à la voir longtemps, moi il ne le savait pas!
R : et tu sais qu'une grande partie de ça est liée avec le fait que tu habites loin?
E : oui et? Moi ça ne me dérange pas de faire l'effort de me déplacer!
R : en effet, et pour lui c'est un effort…un effort qu'il fait d'ailleurs à chaque semaine pour toi
E : oui, ce n'est pas le point! Le point c'est que tu ne vois pas qu'elle est mieux que moi?
R : visiblement non je ne vois pas!
E : Elle est plus belle, plus gentille, plus à l'aise avec les gens, plus charismatique et c'est alors logique qu'elle soit plus importante pour lui!
R : je ne vois pas trop le rapport de l'importance. N'est-ce pas qu'il t'a déjà répété plusieurs fois que tu es importante pour lui?
E : oui, mais quand même! Moi, il ne me verrait pas deux soirs de suite!
R : et est-ce que le fait que toi tu n'as pas le temps pour ça n'explique pas la chose?
E : Oui, mais même si j'avais le temps, il ne le ferait pas!
R : je ne vois pas à quoi servent tous ces mais…
E : Ils servent à te montrer que tu as tort et que je devrais être 100% insécure et que je devrais continuer de focuser sur une petite affaire comme je le fais plutôt que sur tout le temps qu'on passe ensemble…
R : et tu sais que je trouve cela complètement illogique puisque tu sais très bien l'importance que tu as dans sa vie et que tu apprécies tellement tout le temps passé avec lui…
E : illogique ou pas, c'est ce que je ressens! C'est tout! Je déteste parler avec toi…
R : Et moi donc!
C'était stupide, vraiment. Toutes ces pensées tellement contraires à la raison, mais qui étaient tout de même présentes en moi et qui à la fois me rendaient parfois triste et parfois stressé qu'il décide que je n'étais pas une personne qui avait une place dans sa vie.
Quelque part, cela revenant toujours au même : cette idée d'être exclu/d'être traité différemment des autres. Je l'avais vécu dans tous les contextes de ma vie et évidemment ça affectait mes relations.
Malgré tout, mon côté rationnel continuait de me crier à quel point j'étais heureuse de l'avoir dans ma vie, à quel point tout était tellement mieux depuis qu'il en faisait partie, à quel point je ne pouvais plus me passer de lui et je ne pouvais qu'espérer qu'il le crie assez fort pour faire taire mon côté émotionnel à chaque fois qu'il allait ouvrir la bouche!
